Read the book: «Nouveaux Contes pour les enfants»

Font::

Eugène Bersiere

Nouveaux Contes pour les enfants


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066334369

Table des matières

CE QUE VIT UN MOINEAU DE PARIS

I

II

III

IV

V

VI

VII

LE GRAND VOYAGE D’UN PETIT CHAT

I

II

III

IV

LES TROIS BARQUES

I

II

III

LE OUISTITI

I

II

III

IV

V

VI

VII

CASSE-NOISETTE

I

II

III

IV

V

VI

LE CADEAU DE TANTE ÉLISABETH

I

II

III

LE VIEUX VOISIN

UN VINGT-QUATRE DÉCEMBRE

I

II

III

III

IV

V

CE QUE VIT UN MOINEAU DE PARIS

Table des matières

I

Table des matières

Il vit d’abord un gros chat, qui le saisit dans sa gueule, et dès sa première heure de vie libre, hors du nid, il se crut perdu sans rémission.

Mais, qui le croirait? Minet n’avait que de bonnes intentions à l’égard de Pierrot! Il ne le croqua point, ne serra point ses dents aiguës plus qu’il ne le fallait pour transporter délicatement l’oisillon aux pieds d’Élise, sa jeune maîtresse, qui s’écria, stupéfaite:

— Que m’apportes-tu là, Tigré ? un oiseau vivant!

Disons que Tigré ne connaissait pas cette fringale qui fait dévorer force souris et guetter traîtreusement les oiseaux aux chats qui n’appartiennent à personne ou à ceux que l’on affame pour en faire de bons chasseurs de la gent trotte-menu. Un moineau eût été un fin morceau pour un chat de cette espèce. Tigré était très bien élevé et très bien nourri. Il ne faisait dans les greniers et sur les toits que des promenades de pur agrément.

Le jour où notre Pierrot se crut la proie du gros chat à la pelisse jaune, rayée de noir, était celui où ses père et mère l’avaient jugé suffisamment élevé pour se tirer d’affaire tout seul. En donnant la volée à la première nichée du printemps, les époux-moineaux étaient allés vaquer à d’autres soins. Il est même probable qu’ils s’accordaient entre temps un petit voyage de plaisir.

Pierrot fut bien étonné de se trouver tout à coup sur les genoux, puis dans la douce main d’une jeune fille qu’il n’osa pas regarder tout d’abord. Quand le courage lui vint de fixer sur elle ses petits yeux brillants, il la trouva très jolie, mais trop pâle. Elle disait mère à une femme vêtue de noir, qui, debout derrière sa chaise, démêlait sa longue chevelure brune, à reflets d’or.

— Il n’y a donc que les oiseaux, pensa Pierrot, pour abandonner leurs enfants.

Pas plus tard que la veille, sa petite sœur, apprenant à voler, — c’était leur dernière leçon, — était tombée de l’arbre sur le pavé de la grande cour. Les parents ne s’en étaient point occupés. Son petit corps palpitant était resté là...

— Que va-t-on faire de moi? se demandait notre moineau.

La présence du gros chat le gênait beaucoup. Élise, ainsi se nommait la fillette, le sentait trembler dans sa main. Lui faudrait-il essayer de s’accoutumer à cette compagnie, faite pour effrayer l’oiseau le plus brave?

Tigré s’était mis en pelote devant le grand lit. Il filait le plus beau rouet qu’on eût jamais entendu. Il était chez lui.

— Pauvre mignon! comme son cœur bat! dit la jeune fille en passant doucement son doigt sur les plumes ébouriffées qu’elle ne parvenait pas à lisser.

— Ce n’est tout de même pas bien prudent de garder un oiseau près d’un chat, dit la mère. Le jour où le goût en viendrait à Tigré...

— Quelle horreur! s’écria sa fille. Mais vois pourtant comme il me l’a gentiment apporté, sans lui faire le moindre mal.

— C’est vrai. Et puis ce serait une agréable compagnie pour toi. Tu n’es pas trop bien portante en ce moment, et tu te trouves souvent seule quand je dois te quitter pour rapporter l’ouvrage.

— Je ne sais que décider, dit Élise, caressant toujours le petit oiseau. C’est vrai que Tigré ne reste guère chez nous. C’est peut-être pour me remplacer sa société qu’il m’a apporté ce moineau, ajouta la jeune fille en riant.

— Gardons-le jusqu’à ce qu’il sache voler et manger tout seul, dit Mme Marcelin. C’était le nom de la mère d’Élise.

Puis elle se mit à s’occuper de son ménage.

D’un air languissant, Élise se leva et rejeta en arrière sur ses épaules la belle tresse que sa mère venait de terminer par un nœud de ruban de satin noir. Debout, elle ne paraissait âgée que d’une quinzaine d’années, mais sa figure allongée et plutôt sérieuse lui en donnait davantage.

Lorsque Mme Marcelin vint poser devant elle, sur la table chargée d’ouvrage de lingerie, un bol de lait fumant et un petit pain, sa fille était encore indécise. Elle regardait du côté de la fenêtre, qui ouvrait sur le toit d’une maison très élevée.

— Il ne sait pas encore assez voler pour descendre d’une pareille hauteur, pensait-elle. Il arriverait en bas tout brisé.

Si Élise avait connu l’histoire de la petite sœur moineau, abandonnée mourante sur le pavé, elle aurait encore plus tremblé pour Pierrot.

— Mais, se dit-elle encore, au bout d’un seul jour, je m’y serai déjà trop attachée pour m’en séparer. C’est encore François qui me fait le plus peur pour lui, bien plus peur que Tigré. Je n’ose pas dire cela à mère. Elle pleure déjà bien assez à cause de ce méchant garçon.

Tout en déjeunant pour son propre compte, la jeune ouvrière partageait son pain et son lait avec Pierrot. Celui-ci avait encore le bec mou et jaune. Il l’ouvrait si grand que c’était très drôle à voir. Un rire joyeux, jeune et frais, éclata dans la chambre.

— A-t-il faim! Est-il gourmand! Il va tout dévorer!

On était à la première heure d’une belle journée de la fin d’avril. Le soleil n’éclairait pas encore les rues, en bas, dans les profondeurs. Mais il dorait le haut de la tour Eiffel. Il envoya ses premiers rayons si doux, qui voudraient n’éclairer que nos joies, dans la chambre du sixième, où se passait cette petite scène.

— Tiens! on dirait que le soleil lui fait plaisir, reprit Élise. Il a peut-être passé la nuit dehors, bien loin de son nid; c’est de froid qu’il tremble! — Il se secoue, — il essaie de se lisser les plumes. — Oh! tu es trop gentil, vois-tu!

Élise reprit Pierrot dans sa main et lui donna une série de petits baisers. Oubliant le chagrin qui est le dénouement presqu’inévitable de toutes ces histoires d’oiseaux, elle était maintenant tout à fait décidée à ne pas se séparer du moineau, et à s’en faire le plus de plaisir possible.

— Mère, crois-tu que la vieille Rosalie voudrait bien me prêter sa cage, puisque son canari vient de mourir?

— Peut-être, pour quelques jours, du moins, répondit Mme Marcelin.

— Elle ne veut plus garder d’oiseau; elle dit qu’elle n’en aimera jamais un autre. Et puis elle est si vieille!

— Tu penses qu’elle pourrait bien te laisser sa cage par son testament, dit en souriant la mère. — Si tu vas chez elle, demande-lui quelles commissions je puis faire pour elle aujourd’hui. Elle a tant de peine à remonter nos six étages, qu’un jour elle se laissera mourir de faim.

— Viens donc, Pierrot, dit Élise.

II

Table des matières

Une minute après, la jeune fille frappait, un peu fort, car Rosalie était sourde, à une porte étroite au fond du long couloir.

— Entrez, dit une voix très faible.

La clef était sur la porte.

La chambre se trouvait dans une obscurité presque complète. L’air en était cru à donner le frisson. De ce côté de la maison, on n’avait que le soleil couchant. Devant la lucarne percée dans le toit, était suspendu en guise de rideau un morceau d’étoffe de couleur sombre.

— J’ai cru mourir toute seule, cette nuit, dit la même voix plaintive.

Celle qui parlait était couchée dans un petit lit placé derrière la porte.

— Oh! pauvre Rosalie, qu’y a-t-il donc? s’écria Élise compatissante.

A mots entrecoupés, la vieille femme expliqua que la veille au soir, en se déshabillant, elle s’était sentie prise de vertige.

Puis, elle ne savait plus ce qui était arrivé. Plus tard, elle s’était réveillée par terre, dans les ténèbres. Son bras droit ne voulait plus remuer, sa jambe droite non plus. Comment elle était parvenue à se recoucher, Dieu seul savait! Elle avait cru que le matin n’arriverait jamais!

Sans le moineau, l’idée ne serait pas venue à ses voisines de venir la voir, de toute la journée, peut-être. De quels faibles instruments Dieu se sert parfois!

Comme elle plaçait le petit oiseau dans la cage vide posée sur la commode, Élise eut l’esprit traversé par cette dernière réflexion, à laquelle s’ajouta le désir de faire tout ce qu’elle pourrait pour Rosalie.

Débarrassée de Pierrot, elle alla écarter de la fenêtre le misérable rideau. La lumière joyeuse du matin d’un beau jour vint inonder la pauvre chambre pour n’y montrer que désordre et poussière. — Sur le lit était étendue une petite vieille à la figure jaune, ratatinée, aux yeux ternes. Son corps amaigri se dessinait à peine sous une couverture qui ne la couvrait qu’à moitié.

— A boire, dit Rosalie avec effort.

— Je cours chercher de l’eau fraîche, dit la jeune fille, qui avait pris peur en la regardant.

En réalité, Élise allait avant tout chercher sa mère, car elle se sentait trop tremblante et maladroite pour secourir, à elle seule, la vieille Rosalie. A voir son visage, elle reconnaissait bien que la mort était venue la chercher.

Pendant ce temps, Pierrot se sentait tout perdu dans la cage, où il ne lui plaisait pas du tout de succéder au canari défunt!

Mme Marcelin s’y entendait à soulager une malade et à l’arranger confortablement! Une demi-heure après, la chambre avait tout un autre aspect; il y avait près de la vieille femme des boissons à choisir. Elle-même avait un lit fraîchement fait et des draps propres. Après avoir avalé péniblement une gorgée d’eau, elle étendit ses membres en disant:

— Comme je vais bien dormir!

— Vous ne serez plus seule, dit Mme Marcelin doucement, je vais venir près de vous avec mon ouvrage. J’ai fait appeler le médecin.

— Il ne me fera rien, dit Rosalie. — Quand Chéri est parti, j’ai prévu ce qui m’attendait.

Chéri était le nom de son serin. Pour une pauvre femme qui reste sur la terre sans famille, ces compagnons-là sont quelquefois la dernière raison de vivre.

III

Table des matières

En quittant Rosalie, Élise voulut emporter la cage et Pierrot. Mais, plus de Pierrot! Évidemment, troublée par l’état où elle avait trouvé leur vieille voisine, Élise avait oublié de fermer la porte de la cage. Celle de la chambre était restée entr’ouverte, et l’oiseau avait profité de toutes ces bonnes chances pour reprendre sa liberté. Il avait bien déjeuné, et il était l’imprévoyance même, le pauvre petit!

Sous les meubles, partout, Élise chercha, fureta. Puis, dans les longs couloirs qui se croisaient devant toutes ces chambres de domestiques ou de locataires pauvres. Elle descendit ensuite six étages, alla voir jusque dans la rue, où picoraient les gros moineaux.

Elle remonta haletante, sans Pierrot. Sa mère se disposait à retourner chez Rosalie et paraissait mécontente.

— Ma fille, dit-elle avec quelque fermeté, songe qu’il est neuf heures, et que notre journée de travail n’est pas commencée. Tu sais que c’est le mois du terme, et que nous gagnons si juste que je n’aurai pas les moyens de t’envoyer un peu à la campagne, ce qui me crève le cœur. Quand il s’agit de secourir une pauvre voisine, c’est bon, mais gâcher son temps pour un oiseau!...

Élise était bien rarement reprise par cette mère si bonne, qui se fatiguait sans trêve et ne la laissait jamais travailler trop longtemps de suite. Restée seule, elle bouda quelque peu.

L’amour des mères, des meilleures, n’est pas toujours sans danger pour leurs enfants. Il fait prospérer en eux l’égoïsme comme une plante touffue, aux racines profondes.

Élise ne savait guère voir les traces du chagrin et des veilles sur le visage de sa mère, qui était restée veuve dans une grande gêne. Elle s’apitoyait plutôt sur elle-même et trouvait dure la destinée de la jeune fille pauvre, privée de ce qui fait épanouir la jeunesse.

Elle aurait voulu avoir les ailes que donnent l’argent, le loisir, pour suivre l’oiseau dans son vol vers la liberté. Elle regardait par la fenêtre ouverte les toits d’ardoise scintillants au soleil; les fumées bleues qui montaient si légères, et, dans un grand éloignement, une ligne de collines pâles, vaporeuses. Le vent chargé de senteurs printanières, qui entrait pour lui caresser le visage, semblait lui dire: — «Viens donc!»

La fillette poussa tout à coup un cri de surprise. Deux petits yeux noirs et vifs la regardaient du dehors. Pierrot, son Pierrot, se tenait perché sur l’extrême bord de la gouttière, dans une position fort dangereuse, et la dévisageait avec une grande hardiesse.

Comment travailler? Elle courut lui faire une petite pâtée. Elle essaya de l’attirer près d’elle par de gentils signes d’amitié, bien doucement, lui présentant à manger

Le moineau avait faim, sans aucun doute. Dans un but tout intéressé, il s’approcha à petits sauts. Il allait venir becqueter le pain trempé, dans la soutasse que lui tendait son amie...

Mais las! un grand tapage se fait entendre du côté de la porte. Élise laisse échapper la soutasse, et Pierrot recule avec prudence. Il se ménage une porte de sortie et attend les événements.

C’est François, le frère d’Élise, d’un an plus jeune qu’elle. Son caractère est mauvais, brutal. Il est apprenti menuisier, mais il a toujours perdu sa place, et toujours pour de tristes raisons, qu’on apprend quand on va aux renseignements. La mère n’a plus le courage d’y aller pour qu’on lui fasse honte de son enfant. Elle voit déjà engagé dans la plus mauvaise voie ce fils unique, qui ne fait qu’ajouter à ses peines la pire de toutes.

Quand il arrive, c’est pour se faire nourrir, comme le moineau. Il débite toujours une histoire pour expliquer qu’il est de nouveau à ne rien faire.

Élise a presque peur de lui. Elle lui répond à peine. Son frère s’assied près d’elle et touche à tout sur la table. Il a commencé par se chercher dans l’armoire un morceau de pain, du fromage. Sa sœur, penchée sur son travail, prend un air extraordinairement appliqué. Le dos tourné contre la fenêtre, elle espère lui cacher le moineau.

— Où est Tigré ? demande François, qui n’aime rien tant que de taquiner chien ou chat.

Mais il a regardé par-dessus les épaules d’Élise, par un pur hasard.

— Tiens! un moinillon de l’année, s’écrie-t-il. Pousse-toi donc, que je l’attrape.

Élise se lève, ferme brusquement la fenêtre. Pierrot a compris le signal.

Il regarde sa grande amie comme pour lui dire adieu. Il se risque et se laisse tomber du toit.

IV

Table des matières

Élise restait là, saisie, le cœur chagrin. Le petit oiseau lui était déjà devenu cher. Mais surtout elle en avait grande pitié. Ses ailes n’avaient pu le soutenir de la hauteur du sixième étage sur le trottoir. Quand elle-même se mettait à la fenêtre, elle ne pouvait regarder en bas sans vertige. Pour rien au monde elle ne fût descendue maintenant pour connaître le sort de la pauvre petite bête. Elle préférait s’en distraire et s’en alla rapporter la cage vide chez Rosalie, décidée à oublier Pierrot.

Élise s’avouait maintenant à elle-même que dans les premières heures de cette journée elle avait perdu son temps pour un chétif prétexte. Elle se pencha sur Mme Marcelin et l’embrassa. Elle remarqua comme pour la première fois que sa mère, qui aurait pu avoir l’air encore jeune, paraissait âgée, usée. Puisque François lui causait tant de soucis, son autre enfant devait s’efforcer de l’en consoler. Elle s’y résolut avec l’aide de Dieu.

Mme Marcelin vit bien que sa bouderie était passée et sourit à sa fille. Elle ne lui demanda pas pourquoi elle rapportait la cage. Lui montrant leur vieille voisine qui dormait toujours, la respiration haletante:

— Le médecin est venu, dit-elle tout bas. Rosalie ne passera pas la journée.

Élise ne retrouva pas son frère dans leur chambre. Elle se mit au travail avec un cœur soulagé, s’efforçant de regagner le temps perdu.

François était descendu, lui, chercher des nouvelles de Pierrot. Tous les garçons, méchants et bons, ont grand goût pour ces nichées du printemps. Chacun traite à sa manière ce qui lui en tombe sous la main.

Notre garnement ne trouva pas trace du moineau en bas dans la rue, pas même une légère plume arrachée du frêle petit corps. Il s’en alla plus loin, sifflotant, les mains dans ses poches, cherchant comment il pourrait bien tuer le temps, ce qui veut toujours dire en faire un usage détestable.

The free sample has ended.

Age restriction:
0+
Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
90 p. 1 illustration
ISBN:
4064066334369
Publishers:
Copyright Holder::
Bookwire
Download format:

Similar books