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Charles Perrault
Les contes des fées

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315979
Table des matières
DE LA PREMIÈRE ÉDITION,
LE PETIT CHAPERON-ROUGE.
LA BARBE-BLEUE.
LES FÉES.
LE CHAT BOTTÉ.
LA BELLE AU BOIS DORMANT.
CENDRILLON.
RIQUET A LA HOUPE.
LE PETIT POUCET.
L’ADROITE PRINCESSE
PEAU D’ANE.
LES SOUHAITS RIDICULES.

CHARLES L’ERRAULT naquit à Paris le 12 janvier 1628. Il a écrit lui-même sa vie. C’est dans ses mémoires que nous avons puisé les détails sur la jeunesse et l’âge mur de cet auteur illustre, un des plus chers à l’enfance.
Donnons-lui tout de suite la parole.
«Je fus nommé Charles par mon frère le receveur-
» général des finances, qui me tint sur les fonts avec
Françoise Pépin, ma cousine.
» Ma mère se donna la peine de m’apprendre à lire, après quoi on m’en-
» voya au collége de Beauvais, à l’âge de huit ans et demi. J’y ai fait toutes
» mes études, ainsi que tous mes frères. Mon père prenait la peine de me
» faire répéter mes leçons, les soirs, après souper, et m’obligeait de lui dire,
» en latin, la substance de ces leçons. J’ai toujours été des premiers dans mes
» classes, hors des plus basses, parce que je fus mis en sixième que je ne sa-
» vais pas encore bien lire. J’aimais mieux faire des vers que de la prose, et
» les faisais quelquefois si bons, que mes régents me demandaient souvent qui
» me les avait faits. J’ai remarqué que ceux de mes compagnons qui en fai-
» saient bien ont continué d’en faire: tant il est vrai que ce talent est naturel,
» et se déclare dès l’enfance.
» Je réussis particulièrement en philosophie: il me suffisait souvent d’a-
» voir attention à ce que le régent dictait, pour le savoir, et pour n’avoir pas
» besoin de l’étudier ensuite. Je prenais tant de plaisir à disputer en classe,
» que j’aimais autant les jours qu’on y allait que les jours de congé. La facilité
» que j’avais pour la dispute me faisait parler à mon régent avec une liberté
» extraordinaire, et qu’aucun autre des écoliers n’osait prendre. Comme j’é-
» tais le plus jeune, et un des plus forts de la classe, il avait grande envie
» que je soutinsse une thèse à la fin des deux années; mais mon père et ma
» mère ne le trouvèrent pas à propos, à cause de la dépense où engage cette
» cérémonie,
» Le régent eut tant de chagrin, qu’il me fit taire lorsque je voulus
» me disputer contre ceux qui devaient soutenir des thèses. J’eus la har-
» diesse de lui dire que mes arguments étaient meilleurs que ceux des Hiber-
» nois qu’il faisait venir, parce qu’ils étaient neufs, et que les leurs étaient
» vieux et tout usés. J’ajoutai que je ne lui ferais point d’excuses de parler
» ainsi, parce que je ne savais que ce qu’il m’avait montré. Il m’ordonna une
» seconde fois de me taire, sur quoi je lui dis, en me levant, que puisqu’il ne
» me faisait plus dire ma leçon qu’on ne disputait plus contre moi et qu’il m’é-
» tait défendu de disputer contre les autres, je n’avais plus que faire de venir
» en classe. En disant cela, je lui fis la révérence, et à tous les écoliers, et
» sortis de la classe. Un de mes amis, nommé Beaurin, qui m’aimait fort, et
» qui s’était en quelque sorte rangé auprès de moi parce que toute la classe
» s’était déchaînée contre lui sans savoir pourquoi, sortit aussi, et me suivit.
» Nous allâmes de là au jardin du Luxembourg, où ayant réfléchi sur la dé-
» marche que nous venions de faire, nous résolûmes de ne plus retourner en
» classe parce qu’il n’y avait plus à profiter, tout le temps ne s’employant
» qu’à exercer ceux qui devaient répondre; et nous nous mimes à étudier.
» Cette espèce de folie fut cause d’un bonheur; car si nous eussions achevé nos
» études à l’ordinaire, nous aurions apparemment, chacun de notre côté, passé
» le temps à ne rien faire. Nous exécutâmes notre résolution, et, pendant trois
» ou quatre années de suite, M. Beaurin vint presque tous les jours deux fois au
» logis, le matin à huit heures jusqu’à onze, et l’après-dînée, depuis trois
» heures jusqu’à cinq. Si je sais quelque chose, je le dois particulièrement
» à ces trois ou quatre années d’études.
» Dans ce temps-là vint la mode du burlesque. M. Beaurin, qui savait que
» je faisais des vers, mais qui jamais n’avait pu en faire, voulut que nous tra-
» duisissions le sixième livre de l’Énéide en vers burlesques.
» Il y a deux vers, dans le sixième livre de l’Énéide, qui ont été fort esti-
» més: c’est dans l’endroit où Virgile dit que les héros conservent, dans les
» Champs-Elysées, les mêmes inclinations qu’ils ont eues pendant leur vie. On
» voyait là, dit la traduction, le cocher Tydacus,
Qui, tenant l’ombre d’une brosse,
Nettoyait l’ombre d’un carrossa.
Charles Perrault alla un 1651, prendre ses licences à Orléans, il raconte avec une naïveté charmante cette expédition scientifique.
«Dès le soir même que nous arrivâmes, dit-il, il nous prit fantaisie de nous
» faire recevoir; et ayant heurté à la porte des écoles sur les dix heures du
» soir, un valet qui vint nous parler à la fenêtre, ayant su ce que nous souhai-
» tions, nous demanda si notre argent était prêt. Sur quoi ayant répondu que
» nous l’avions sur nous, il nous fit entrer, et alla réveiller les docteurs, qui
» vinrent au nombre de trois nous interroger, avec leurs bonnets de nuit sous
» leur bonnet carré. En regardant ces trois docteurs à la faible lueur d’une
» chandelle, dont la lumière allait se perdre dans l’épaisse obscurité des voù-
» tes du lieu où nous étions, je m’imaginais voir Minos, Éaque et Rhada-
» mante, qui venaient interroger des ombres.
» Ces trois docteurs nous dirent qu’il y avait plus de deux ans qu’ils n’en
» avaient interrogé de si habiles, et qui en sussent autant que nous. Je crois
» que le son de notre argent, que l’on comptait derrière nous pendant que l’on
» nous interrogeait, fit la bonté de nos réponses. Le lendemain, après avoir
» vu l’église de Sainte-Croix, la figure de bronze de la Pucelle, qui est sur le
» pont, et un grand nombre de boiteux et de boiteuses parmi la ville, nous re-
» prîmes le chemin de Paris. Le 27 du même mois, nous fûmes reçus tous
» trois avocats.»
Charles Perrault plaida deux causes avec succès, il avait le projet de suivre la carrière du barreau, mais ses frères le dégoûtèrent tellement de la profession d’avocat qu’il s’en dégoûta lui-même.
Pierre Perrault frère aîné de notre auteur. Ayant acheté la charge de receveur-général des finances de Paris, lui proposa d’être son commis, et d’aller demeurer avec lui. Il accepta cette proposition, où il voyait d’ailleurs plus de douceur et de plaisir qu’à traîner une robe dans le palais.
«Je fus dix ans avec lui, dit-il, car j’y entrai au commencement de l’année
» 1654, j’en sortis pour aller chez M. Colbert, en 1664, et voici comment la
chose arriva.
» Ma mère étant morte en l’année 1657, peu de temps après le mariage de
» mon frère le receveur-général des finances, la maison de Viry fut donnée à
» mon frère le receveur, dans le partage que nous fîmes des biens de la suc-
» cession de la famille. Il y fit bâtir un corps de logis, et comme j’avais un
» plein loisir, car mon frère avait pris un commis pour sa recette générale, je
» m’appliquai à faire bâtir cette maison, qui fut trouvée bien entendue. Il est
» vrai que mes frères avaient grande part au dessin de ce bâtiment, que je
» conduisis, n’ayant pour ouvriers que des Limousins qui n’avaient fait autre
» chose toute leur vie que des murs de clôture: je leur fis faire aussi la rocaille
» d’une grotte, qui était le plus bel ornement de cette maison de campagne.
» Quand ils montraient tout cela à leurs amis limousins, comme leur ouvrage,
» il les étonnaient fort, et ils s’acquirent une grande réputation d’habileté. Je
» rapporte ici la part que j’ai au bâtiment de Viry, parce que le récit qu’on
» en fit à M. Colbert fut cause particulièrement de ce qu’il songea à moi pour
» en faire son commis dans la surintendance des bâtiments du roi: ce qui
» arriva vers la fin de l’année 1663.
Sur la fin de 1662, Colbert, qui prévoyait que Louis XIV lui donnerait la surintendance des bâtiments, eut l’idée de former d’avance auprès de lui un conseil de gens de lettres «qu’il pût consulter sur toutes les choses qui regardent les bâtiments, et où il pût entrer de l’esprit et de l’érudition. Il jeta d’abord les yeux sur Chapelain, qu’il connaissait «pour l’homme du monde qui avait le goût le meilleur et le sens le plus droit;» il lui adjoignit l’abbé de Bourseis et l’abbé de Cassagnes. Pour choisir une quatrième personne, il s’adressa à Chapelain, qui, de son propre mouvement, nomma Charles Perrault avec toutes sortes d’éloges. Colbert, qui avait vu et goûté les vers de Perrault, voulut avoir de sa prose, et pria Chapelain de lui demander d’écrire sur l’acquisition de Dunkerque que le roi venait de faire. Ce discours, rédigé aussitôt, plut au ministre, qui réunit son conseil, lui déclara ses intentions, et fixa les assemblées aux mardi et vendredi de chaque semaine. Dès cette première séance, Charles Perrault fut désigné pour tenir la plume, et, le 15 février 1664, Colbert lui remit une bourse contenant cinq cents écus en or, gratification que le ministre augmenta depuis de deux cents livres, et qui fut continuée jusqu’en 1689.
Cette petite Académie, comme on l’appela, était chargée de corriger tous les ouvrages à la louange du roi qu’on devait imprimer au Louvre, et de composer toutes les devises latines dont Colbert avait besoin pour les médailles, pour les enseignes de régimens, pour les monumens, et pour les tapisseries des Gobelins; ce fut l’origine de l’Académie des inscriptions et Belles-Lettres. Colbert se proposait d’employer la petite Académie à travailler sous ses yeux à l’histoire du roi; il présenta même les quatre historiographes à Louis XIV, qui leur dit: «Vous pouvez, messieurs, juger de l’estime que je fais de vous, puisque je vous confie la chose du monde qui m’est la plus précieuse, qui est ma gloire, je suis sûr que vous ferez des merveilles; je tâcherai, de ma part, de vous fournir de la matière qui mérite d’être mise en œuvre par des gens aussi habiles que vous êtes.» Le savant helléniste Charpentier fut associé à la petite Académie, et spécialement chargé de rédiger cette histoire, dont Charles Perrault avait déjà écrit plusieurs parties sous la dictée même de Colbert. Mais ce projet fut abandonné, et repris plus tard par Mme de Montespan, qui confia ce travail à Pélisson, Racine et Boileau.
Charles Perrault, que ses attributions avaient placé dans les bonnes grâces de Colbert, devint contrôleur-général des bâtimens; il fut bientôt à portée de servir son frère Claude avec un noble dévouement en lui facilitant l’entrée de l’Académie des Sciences qui venait d’être créée, et en favorisant l’adoption de ses plans d’architecture pour l’Observatoire et pour le Louvre. Ce fut en 1664 que l’on songea sérieusement à élever la façade de ce palais; les modèles de Levau, premier architecte du roi, furent soumis à la critique des autres architectes, et ceux-ci invités à présenter des dessins de leur invention: on exposa ces dessins dans une salle du Louvre; l’un d’eux réunit tous les suffrages; il était de Claude Perrault, qui devait à son frère Charles l’idée du péristyle. «Colbert en fut charmé, et ne concevait pas qu’un homme qui n’était pas architecte de profession eût pu faire rien de si beau.» Néanmoins Colbert résolut de ne pas se décider sans avoir l’approbation des principaux architectes de l’Italie.
Il fit même venir à Paris l’artiste italien le plus célèbre de ce temps-là, le cavalier Bernin. Mais on renonça bientôt aux plans soumis par cet artiste, pour s’en tenir aux plans de Claude Perrault.
Bientôt Charles Perrault fut élu de l’Académie française. Il avait toute la confiance du grand Colbert, qui appréciait la capacité et. empruntait les lumières de son modeste conseiller dans ce qui concernait les arts et les sciences. Après les conquêtes de Flandre et de Franche-Comté, Colbert voulut ériger un arc-de-triomphe à la gloire du roi: Lebrun et Levau eurent ordre de présenter un plan; mais Charles Perrault envoya au ministre un griffonnement qui fut agréé, et qui servit à Claude Perrault pour faire le modèle du monument de la porte Saint-Antoine, démoli en 1716. Riquet, ce grand ingénieur, qui avait réuni les deux mers par le canal du Languedoc, proposa d’amener les eaux de la Loire à Versailles; mais Charles Perrault jugea du premier coup d’œil cette entreprise, comme impossible, et invita Colbert à ne pas commencer les travaux sans avoir fait niveler le terrain que les eaux devaient parcourir: l’Académie des sciences justifia les prévisions de Perrault, en constatant par le nivellement que les eaux venues de la Loire n’atteindraient pas le pied de la montagne de Satory. Ce débat entre Riquet et Perrault fut peut-être l’origine du conte de Riquet à la Houpe, dans lequel la cuisine du prince se prépare sous terre, et ou l’on voit les miracles que peut faire l’esprit.
Le génie des deux Perrault eut à s’exercer dans l’ornement du jardin de Versailles que Louis XIV faisait planter par Lenostre et La Quintinie; Charles Perrault imagina les bains d’Apollon «pour représenter que le roi vient se reposer à Versailles après avoir travaillé à faire du bien à tout le monde;» Claude Perrault mit en œuvre la pensée de son frère, et dessina les groupes que Giradon, Regnaudin et Guérin sculptèrent en marbre. Les deux frères composèrent ensemble la plupart des grands vases, plusieurs bas-reliefs et quelques fontaines, qui furent exécutés en marbre et en bronze d’après leurs dessins à l’admiration du roi et de sa cour.
En 1682, Perrault sur qui pesait tout le poids des ennuis et des préoccupations que les prodigalités de Louis XIV amenèrent vers la fin de son règne, se décida à céder sa place de contrôleur-géneral à M. de Blainville, fils de Colbert. Il se retira pour vivre obscurément dans sa petite maison de la rue Saint-Jacques au milieu de ses fils: là, il prenait soin lui-même de leur éducation, en les envoyant au collége voisin; il ajoutait ses leçons à celle des régents de classes, et surveillait spécialement les mœurs de ses enfans. Il ne laissait pas néanmoins de continuer dans sa retraite les études et les compositions qu’il aimait; il se rendait scrupuleusement aux séances de l’Académie, et y faisait des lectures de ses ouvrages, la plupart de peu d’étendue, mais tous remarquables par la variété du genre et par quelque tour de force d’expression.
La longue querelle de Perrault avec Boileau est connue de tout le monde. Les contes en vers de Perrault servirent de texte à la malignité de Boileau qui inventa pour eux ce titre bouffon: «Le conte de Peau d’Ane et l’histoire de la Femme au nez de Boudin, mis en vers par M. Perrault, de l’Académie française.
Ce fut sans doute à cause de cette réprobation de Boileau contre les Contes de Fées, que Perrault n’osa pas imprimer sous son nom le recueil qu’il attribua en 1697 à son fils, Perrault d’Armancour.
Perrault, dont la maison était le rendez-vous des savans et des gens de lettres, aimé et estimé de quiconque le connaissait, exclusivement occupé de poésie et de critique, indifférent aux honneurs et satisfait de sa fortune, mourut tranquillement, en philosophe chrétien, dans les bras de ses enfans et de ses amis, le 16 mai 1703.
DÉDICACE
Table des matières
DE LA PREMIÈRE ÉDITION,
Table des matières
(1097.)
A MADEMOISELLE.
MADEMOISELLE,
On ne trouvera pas étrange qu’un enfant ait pris plaisir à composer les Contes de ce Recueil; mais on s’étonnera qu’il ait eu la hardiesse de vous le présenter. Cependant, Mademoiselle, quelque disproportion qu’il y ait entre la simplicité de ces récits et les lumières de votre esprit, si on examine bien ces Contes, on verra que je ne suis pas aussi blâmable que je le parais d’abord. Ils renferment tous une morale très-sensée, et qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénétration de ceux qui les lisent; d’ailleurs, comme rien ne marque tant la vaste étendue d’un esprit, que de pouvoir s’élever en même temps aux plus grandes choses, et s’abaisser aux plus petites, on ne sera point surpris que la même princesse, à qui la nature et l’éducation ont rendu familier ce qu’il y a de plus élevé, ne dédaigne pas de prendre plaisir à de semblables bagatelles.
Il est vrai que ces Contes donnent une image de ce qui se passe dans les moindres familles, ou la louable impatience d’instruire les enfants fait imaginer des histoires dépourvues de raison pour s’accomoder à ces mêmes enfants, qui n’en ont pas encore; mais à qui convient-il mieux de connaître comment vivent les peuples, qu’aux personnes que le ciel destine à les conduire? Le désir de cette connaissance a poussé des héros de votre race jusque dans des huttes et des cabanes, pour y voir de près, et par eux-mêmes, ce qui s’y passait de plus particulier: cette connaissance leur ayant paru nécessaire pour leur parfaite instruction. Quoi qu’il en soit, Mademoiselle,
Pouvais-je mieux choisir pour rendre vraisemblable
Ce que la fable a d’incroyable?
Et jamais fée, au temps jadis,
Fit-elle à jeune créature
Plus de dons, et de dons exquis,
Que vous en a fait la nature?
Je suis avec un très-profond respect,
MADEMOISELLE,
De Votre Altesse Royale,
Le très-humble et très-obéissant serviteur,
PERRAULT D’ARMANCOUR.


LE PETIT CHAPERON-ROUGE.
Table des matières


IL était une fois une petite fille de village, la plus jolie qu’on eût su voir: sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge qui lui seyait si bien, que partout ou l’appelait le petit Chaperon-Rouge.
Un jour, sa mère ayant fait des galettes, lui dit: Va voir comment se porte ta mère-grand; car ou m’a dit qu’elle était malade: porte-lui une galette et ce petit pot de beurre. Le petit Chaperon-Rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre village.
En passant dans un bois, elle rencontra compère le Loup qui eut bientôt envie de la manger; mais il n’osa, à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt. Il lui demanda où elle allait. La pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il était dangereux de s’arrêter à écouter un Loup, lui dit: Je vais voir ma mère-grand, et lui porter une galette avec un pot de beurre que ma mère lui envoie.

— Demeure-t-elle bien loin? lui dit le Loup.
— Oh! oui, lui dit le petit Chaperon-Rouge; c’est par-delà le petit moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas à la première maison du village.
— Eh bien! dit le Loup, je veux l’aller voir aussi; je m’y en vais par ce chemin-ci, et toi par ce chemin-là, et nous verrons à qui plus tôt y sera.
Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court; et la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons et à faire des bouquets de petites fleurs qu’elle rencontrait.
Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la mère-grand; il heurte: toc, toc.
— Qui est là ?
— C’est votre fille le petit Chaperon-Rouge, dit le Loup en contrefaisant sa voix, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie.
La bonne mère-grand, qui était dans son lit, à cause qu’elle se trouvait un peu mal, lui cria: Tire la chevillette, la bobinette cherra.
Le Loup tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme et la dévora en moins de rien; car il y avait plus de trois jours qu’il n’avait mangé. Ensuite il ferma la porte, et s’alla coucher dans le lit de la mère-grand, en attendant le petit Chaperon-Rouge, qui, quelque temps après, vient heurter à la porte. Toc, toc.
— Qui est là ?
Le petit Chaperon-Rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d’abord, mais croyant que sa mère-grand était enrhumée, répondit: c’est votre fille, le petit Chaperon-Rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre que ma mère vous envoie.
Le Loup lui cria, en adoucissant un peu sa voix: Tire la chevillette, la bobinette cherra.
Le petit Chaperon-Rouge tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Le Loup, la voyant entrer, lui dit, en se cachant dans le lit, sous la couverture: Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi.
Le petit Chaperon-Rouge se déshabille et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit: Ma mère-grand que vous avez de grands bras!
— C’est pour mieux t’embrasser, ma fille.
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes

— C’est pour mieux courir, mon enfant.
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles!
— C’est pour mieux écouter, mon enfant.
— Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux!
— C’est pour mieux voir, mon enfant.
— Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents!
— C’est pour te manger. Et en disant ces mots, le méchant Loup se jeta sur le petit Chaperon-Rouge et la mangea.