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Willy

Lettres de l'ouvreuse : voyage autour de la musique


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066303341

Table des matières

LETTRES DU CONCERT LAMOUREUX

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

LETTRES DU CONCERT LAMOUREUX

Table des matières

I

Table des matières

Monsieur le Directeur d’Art et Critique,

Trahie par un perfide, j’ai dû, jeune encore, dissimuler l’opulence de mes cheveux auburn sous le bonnet rose de l’ouvreuse, coiffure plus difficile à porter qu’un vain peuple ne pense, et que ma distinction naturelle a peut-être su rendre seyante. Il est toujours dur, pour une personne bien née, qui, j ose le dire, a reçu une éducation au-dessus de la moyenne, d’employer ses grâces à la distribution des petits bancs. Aussi aurais-je difficilement supporté l’amertume de mon sort, si l’humble profession que j’ai embrassée, ne pouvant plus embrasser que ça, ne me permettait d’entendre fréquemment de la grande musique, aux concerts de M. Lamoureux. J’adore la grande musique, Monsieur le Directeur; elle seule peut consoler de certains revers de fortune.

Le ciel me garde de médire des critiques musicaux, mais il me semble que ces messieurs–mes fonctions me laissent le loisir de les observer–écoutent souvent assez mal les morceaux dont ils doivent rendre compte. J’en ai vu plus d’un suivre le prélude de Tristan sur le programme que je lui avais remis (en échange d’une rétribution modeste, d’ailleurs facultative) quand l’orchestre jouait un allegretto de Mendelssohn. Il n’en protestait pas moins avec énergie contre le chromatisme exagéré du maître de Bayreuth.»

J’ajouterai que leur style vraiment bizarre m’a choquée maintes fois. Bref, leur exemple a dissipé toutes les hésitations, naturelles à mon sexe, dont j’avais été assaillie au moment de prendre la plume. L’avouerai-je? Élève de la puissante Mme Massard, j’ai fait souventes fois gémir les pianos du Conservatoire... je me flatte de mettre l’orthographe mieux que le duc d’Audiffret-Pasquier, de l’Accadémie... Enfin, préposée au service du promenoir où se massent en rangs serrés les élèves de M. César-Auguste Franck, les wagnériens purs, je meuble ma mémoire des cris variés qu’ils profèrent, des subtiles remarques dont ils ponctuent l’exécution des morceaux.

Ma lettre est déjà trop longue pour que je vous puisse raconter le concert de dimanche, le premier de la saison. Je vous manderai seulement qu’après une délicieuse symphonie de Schumann (j’adore Schumann, Monsieur le Directeur; on dit qu’il orchestre gris, moi, il me parle à l’âme), dont le scherzo a toute la grâce des mélodies populaires allemandes, nous avons eu l’ouverture de Benvenuto Cellini, de Berlioz. Nos jeunes élèves de Franck n’ont pas paru en goûter beaucoup l’écriture, comme ils disent, mais ils ont bien été forcés de rendre justice à sa verre étincelante.

Baryton, mais chauve, M. Faure ne les a point enthousiasmés. Il est vrai qu’à force d’expression et de style il en arrive à ne plus même chanter en mesure–mais c’est un si bel homme!

Si je les en crois, M. Lamoureux fera bien de varier ses programmes, de sacrifier un peu moins aux gens du monde, d’écarter la maigreur des concertos de Mozart (la majeur) et la ventripotence de Talazac, et de redonner quelques-unes de ces belles auditions qui furent la gloire de ses concerts, au Château-d’Eau et à l’Éden. Quel dommage que les cuivres soient juchés tout en haut de l’estrade, le pavillon braqué vers les spectateurs! Leur sonorité tue celle des cordes, et fait grand tort à ce fini d’exécution que M. Lamoureux réalise si admirablement. Dans les orchestres d’Allemagne, la disposition des instruments est très différente, mieux pondérée en tout cas. Du reste, et malgré ce défaut, les exécutions de M. Colonne (j’ai essayé un mois chez lui, à la saison dernière) ne sont vraiment pas à comparer aux nôtres.

Il ne me reste plus, Monsieur le Directeur, qu’à exprimer mon espérance de vous voir accueillir, dans votre estimable Revue, les lignes que je me propose de vous adresser, chaque dimanche soir, sur le concert de la journée. Excusez-moi si je garde l’anonyme: ma position vis-à-vis de M. Lamoureux deviendrait trop délicate.

UNE OUVREUSE DU CIRQUE-D’ETÉ.

20octobre1889.

II

Table des matières

Le programme de notre dernier concert a été, à peu de chose près, celui du précédent, c’est-à-dire d’un intérêt très inférieur à ceux qu’a dû payer Georges Hugo à ses prêteurs sémites. La symphonie en mi bémol de Schumann était remplacée–ô douleur!–par la Reformation-Symphony de ce Pressenssé de Mendelssohn. C’est vous dire que nous avons avalé jusqu’à la garde le Chloral de Luther, opération extrêmement désagréable, vu sa trop fréquente répétition. Sans doute, j’aime mieux me le savoir administré par Mendelssohn que par Meyerbeer, mais ça devient embêtant à la fin! D’ailleurs, les symphonies de Mendelssohn, malgré la perfection de leur forme, demeurent toujours longues et froides. Wagner a très bien jugé ce piontifiant normalien de la musique en disant qu’il n’avait excellé que dans une chose, le paysage. Mendelssohn restera l’auteur du Songe d’une nuit d’été et de la Grotte de Fingal.

Puisque nous parlons de la Reformation-Symphony, je rappellerai que le motif du Gral se trouve textuellement dans l’introduction de cette symphonie. Le chantre de Parsifal aurait-il plagié Mendelssohn? Il est certain que plusieurs des réminiscences wagnériennes (et il y en a beaucoup, Wagner ayant fait la synthèse de la musique moderne), dérivent de motifs dus au correct raseur que vous savez. Mais ici, il est plus que probable que les deux auteurs se sont seulement rencontrés. Leur motif paraît provenir de l’Amen que l’on chante dans les églises catholiques de Bavière et de Saxe. Plusieurs de ces messieurs du promenoir l’affirmaient.

Insisterai-je sur la petite Marche militaire française, extraite de la Suite algérienne de M. Camille Saint-Saëns? Non; c’est l’innocente distraction d’un homme d’esprit: l’instrumentation en est brillante et le motif en est plat. Quand à M. Faure, toujours émouvant et funèbre, il a chanté Plaisir cl amour comme il eût dit: Messieurs, la famille!» Puis il a laissé tomber, avec une cruelle lenteur, comme au compte-gouttes, les notes de cette pauvre romance de l’Étoile,–celle-là qui rappelle à Henry Fouquier un air de la Favorite! 0bon Wolfram d’Eschenbach, avais-tu prévu tous ces points d’orgue?

L’exécution orchestrale a été parfaite. On nous annonce Mme Caron pour dimanche prochain; sans doute elle nous chantera un peu de Reyer... Quoi qu’elle nous dise, cela nous sera sûrement plus agréable que découter je ne sais quelle danse du Tasse, triste produit des gestations musicales de Benjamin Godard,–celui qui déclara le Chant de la Cloche et Rübezahl aussi dénués d’idées l’un que l’autre; il juryfiait alors.

21octobre1889.

III

Table des matières

Ce n’est pas du Reyer que Mme Caron nous a chanté, mais du Wagner, ce qui est meilleur (souvent), et du Godard, ce qui est pire (toujours). Quel éclectisme, Messeigneurs! O d’Indy, d’Indy, revenez vite de l’Ardèche où vous écoutez la lointaine mélodie des pâtres, dans le murmure des pins déjà secoués par la brise. Revenez vite: Benjamin vous supplante dans la faveur du maître! Amicus Plato, sed magis amicus le Tasse... gémissait un de nos jeunes wagnériens d’extrême gauche, Pierre de Bréville. Sérieusement, Vincent, revenez, il n’est que temps.

Je ne veux médire ici de mon nouveau patron, non plus que du précédent, mais il me semble que M. Lamoureux inaugure une politique Colonniale (avec deux n, si vous le permettez, Monsieur le Directeur), que les âmes vouées au seul culte de l’Art–j’ose me compter parmi celles-là–souhaiteraient lui voir abandonner. Majoration formidable du prix des places, exhibitions de M. Faure et autres curiosités, voilà qui nous change des anciennes habitudes, les bonnes. Mais enfin, il ne faut pas désespérer: M. Lamoureux a encore plus de vingt concerts devant lui.

Un mot pourtant sur la scène de Lohengrin, la seconde du deux, celle où Elsa dit son bonheur aux étoiles, et où la fourbe Ortrude, par ses hypocrites gémissements, capte la confiance de l’innocente princesse. Inutile de vous dire que tout cela est superbe, d’une mélodicité luxuriante, avec un farouche éclat de vengeance dans le rôle d’Ortrude. Le public a rendu». Et les critiques, donc! M. Baüer, enthousiasmé, m’a donné un louis pour payer son petit banc. Un peu plus, j’ai cru qu’il allait m’embrasser. Ce sera pour une autre fois; je l’attends au prochain Tristan.

Tout le monde, à l’exception de Ritégail-hard, s’accorde à trouver que Mme Caron est une tragédienne lyrique éminente, la seule peut-être, depuis la retraite de la Krauss, que l’on puisse citer (modestement, d’ailleurs) après la Materna, la Vogl, la Malten. Elle a bien chanté la partie d’Elsa, mais non cependant avec l’absolue compréhension du rôle. Mme Fursch-Madi, une Ortrude capitonnée, n’a été que bonne.

Une première audition, la Marche tzigane de Reyer. Elle est gentillette, peu capiteuse, et aurait pu être remplacée, avec avantage, par d’autres morceaux du même maître. Finissons en compliments: M. Lamoureux a bien fait de nous rendre la belle symphonie en mi bémol de Mozart. D’aucuns la trouvent longue; ils ont tort. Le début en est plein de noblesse et l’andante a beaucoup de sentiment. N’est-ce pas?

3novembre1889.

IV

Table des matières

Ne me dénoncez pas à mon patron, je vous en prie, Monsieur le Directeur! Je suis une vraie petite folle! On me disait tant de bien de Mlle Augusta Holmès, M. Saint-Saëns l’enguirlandait en plein Rappel de louanges si parfumées, le Chamillac de la Revue illustrée–c’est, m’assure-t-on, le pseudonyme de M. René do Récy–la plaçait si résolument au premier rang des aëdes sachant mêler, sans danger d’y perdre la tête, l’Orphée du Verbe à ces Bacchantes de Thrace, souvent échevelées, qu’on appelle les Sonorites de l’orchestre»(je n’ai pas compris la phrase, mais elle m’a ravie), que je n’ai pu me tenir de courir entendre l’Ode triomphale. J’ai permuté avec une de mes camarades du Châtelet, et, de mon pied léger, j’ai trottiné jusqu’au temple où le flave Édouard officie. Funeste erreur, funeste erreur, fatal déli-i-i-ire! J’en suis encore sourde, mais là, sourde comme M. Madier de Monpot.

Quand je pense que le poussif de l’Événement traite Mlle Holmès de bas bleu prétentieux». Des bas, elle? Des bottes! Des bottes éperonnées!

Ah! oui, elle est virile, Mlle Holmès! V rai, pour l’honneur de mon sexe, il n’y en a pas beaucoup de cette force. Déjà Irlande était solide, très solide, mais ne passait pas la mesure. Quant aux cuivres de l’Ode triomphale... enfin, le Tharsis remonte, le Rio-Tinto exulte, toute la Société des Métaux est en liesse. Taratata! tata! ratata! Ce n’est pas une femme, c’est un régiment; Holmès, ou la Fiancée du Cymbalier.

De ci, de là, du Gounod, à l’entrée des Arts» par exemple, et du Sellenick, hélas! et du Wettge, quoi encore? Mademoiselle, ce n’est pas bien. Si vous n’aviez pas le temps de bâcler tout, il fallait, comme le disait Ernst, passer la main au sympathique Laurent de Rillé, mais il n’y a pas de hâte qui puisse vous excuser de vous être trompée si fort.

Vous êtes punie, d’ailleurs, si vous avez vu les crapauds des fauteuils dodeliner de la hure (ce fracas m’a bousculé la cohésion de mes métaphores) à l’audition de vos chœurs orphéoniques, et Juda Colonne inspiré, tragique, épars, s’auréolant de mèches rebelles, nager éperdument vers les choristes de mon sexe, par le hurlement républicain de cet affolant tintamarre, emmi les glousse ments admiratifs des trois premières loges de gauche bondées de parents extasiés.

Mais je reviens au concert de mon patron. Le croiriez-vous? ma bonne petite camarade prétend que les violons ont barboté dans le Ruisseau delà Pastorale! Heureusement elle ajoute que Mme Caron a effacé cette mauvaise impression en chantant à ravir avec le mastodontesque Vergnet le grand duo de Lohengrin. Cette belle scène a obtenu un succès colossal; ça ne m’étonne pas. Le public y est habitué. Il y a dix ans, il aurait fait la grimace; il y a vingt ans, les clefs seraient sorties toutes seules des poches indignées. Cette chère Rose a aussi détaillé (comme par hasard) sa traditionnelle cantilène Des présents de Gunther de manière à faire pâlir Mme Livitinof», assurait Jean Lorrain, toujours très russe.

Je ne vous en dis pas plus; sachez seulement que Vincent d’Indy va nous revenir, revigoré, trempé pour la défense des bons principes, et prêt, je l’espère, à présenter à M. Lamoureux des observations respectueuses mais fermes, comme seul il sait les faire.


Oh! c’Vincent! comm’il sait, gentiment tout dire.

10novembre1889.

V

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Rien, rien, rien... moins que rien!... pas l’ombre d’une nouveauté, pas môme un signe qui permette d’augurer un avenir meilleur. D’un éclectisme de plus en plus furieux, M. Lamoureux associe le sublime duo de Lohengrin à cette immonde ouverture de Patrie, digne, hélas! oh! bien digne du beau» drame emprunté par M. Sardou à certaine chronique flamande qu’il se fit traduire en belge par Wilder, sans même récompenser d’une loge pour la première ce travail ingrat, c’est le cas de le dire. Nourri d’une telle moelle de canard, le public s’abêtit à vue d’œil: d’effroyables dépressions gondolent les calvities des vieux habitués. J’ai envie de rendre mon petit banc.

Où êtes-vous, vaillants hoplites, qui donniez si rudement aux grands jours de bataille? Élite du promenoir, beaux éphèbes aux candides bravoures, où êtes-vous? Le Cirque est veuf de vos phalanges... Dimanche dernier, deux seulement avaient survécu, les deux redoutés anabaptistes, Pierre de Bréville et Maurice Bagès (prière de ne pas composer Barrès). Je les vois encore, dominant de leur haute taille attristée le gâtisme environnant, tels les deux philosophes du déplorable Thomas Couture. De Bréville, l’auteur de Sainte Rose de Lima, l’ennemi de feu Bizet, l’amer censeur de Berlioz, le gentleman accompli que la peur d’être vulgaire (en musique, s’entend) pousse parfois à étrangler les idées aussitôt qu’elles paraissent; d’ailleurs musicien raffiné, chercheur d’harmonies rares et précieuses, élève de César Franck (naturellement). Bagès, amateur érudit et ténorisant, qui aurait pu être, lui aussi, élève de Franck! Quant aux autres élèves de Franck ou amis des élèves de Franck, dispersés aux quatre coins du monde... à Colonne, peut-être!

S’il en est qui ont eu cette idée–et ma petite camarade me dit avoir reçu le velu Tiersot aux fauteuils d’orchestre du Châtelet –ils doivent s’en féliciter médiocrement. Non seulement leurs oreilles ont saigné aux fracas de l’Ode triomphale..., les malheureux! ad angusta per Augusta, s’écriait le docte Camille Benoît, mais ils ont ouï la Marche funèbre du Crépuscule des Dieux, traîtreusement intitulée Mort de Siegfried par l’astucieux Colonne, que l’on peut, décidément, regarder sans se sentir fier d’être Français. Cette exécution capitale a été souillée par des scènes de férocité regrettables. Sur un signe du bourreau, les tubas ont odieusement brutalisé le patient; celui-ci ayant voulu chanter quelques thèmes, il y a eu un instant de lutte cor à cor extrêmement confuse, de sorte qu’il n’a pas été possible de saisir le moment où l’on a mis les trompettes au clair.

Brünnhilde réveillée» n’a pu l’être que par le bruit; aussi son apparition dans l’orchestre a semblé, à la lettre, sans motif.

Les cuivres hésitent, vacillent; les sonorités sont mal équilibrées, les thèmes ne chantent pas. Allons, allons, Edoardo mio, un peu plus de répétitions, s. v. p.

17novembre1889.

VI

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Monsieur le Directeur,

Vous me voyez tout épanouie. M. Lamoureux vient d’opérer ce que mon cousin le pompier (celui de la caserne du boulevard Arago) appelle un changement de front. Après des macédoines d’une fraîcheur douteuse et Duvalienne, il nous sert un véritable régal, fin et substantiel. Libre à vous de fredonner La donna e mobile; j’avoue que mes rancunes féminines ne tiennent pas devant deux heures de bonne musique, et j’en veux à ces messieurs du promenoir d’avoir boudé notre concert. En fait de têtes connues, celle d’un Boucher (d’Argis) glabre pondeur de romans sales, dit-on–vous pensez bien que je ne lis pas ces choses-là–mais point de jouvenceaux élèves de Franck.

Je le sais, quelques-uns s’étaient égarés au Châtelet, où M. Colonne recevait son public, la Krauss en l’air, tout en salant avec sollicitude le prix de ses fauteuils. Elle a bien chanté, la tragique bossue, l’air de la comtesse des Noces en italien, accompagnée à l’italienne, hélas! Et comme elle a su interpréter l’héroïque immolation d’Alceste: Non! ce n’est pas un sacrifice! M. Henry Kunkelmann m’a fait observer, avec des yeux flambant de malice derrière son lorgnon, que le (et non la) Trauermarsch n’était plus intitulé: La Mort de Siegfried, depuis ma dernière lettre. J’ai rougi modestement. Une autre remarque, toujours de lui, c’est qu’un hautbois s’est obstiné à miauler faux pendant la fin du concert, avec une cruauté dont Juda s’est énervé jusqu’à arrêter net son orchestre au milieu du cortège de Bacchus d’Excelsior (non! de Sylvia, je confonds toujours!), sous ce prétexte gai que des gens osaient s’en aller pendant que tonitruaient les cuivres. J’accorde que les profanes avaient tort: ils auraient dû partir avant.

. Chez nous, on échappe aux Delibes. Et M. Lamoureux a d’abord conduit l’exquise symphonie en mi bémol de Schumann. Robert, Robert, toi que j’aime... Ah! trop heureuse Clara Wieck! Mais tais-toi, mon cœur, tais-toi donc! Apprenez seulement que notre orchestre s’est particulièrement distingué dans les périlleux contrepoints du maestoso, et que trombones et trompettes ont su mener à bien leur redoutable tâche.

Puis la Captive, jolie, encore que ce berliozophage de Maurice Bouchor la trouve sujet de pendule» et qu’elle nous reporte aux plus mauvais jours du romantisme. Mais ça, c’est la faute au père Hugo. Le thème en est expressif, la couleur instrumentale charmante... Il y a bien, sous la strophe J’aime en un lit de mousse» une petite esquisse de boléro d’un castillan un peu Jeune France. Mais quoi! ils adoraient Lara, Manfred et le Corsaire, en ces temps héroïques, truculents et gobeurs!

Je voudrais, dans l’ouverture de Tannhäuser, correctement exécutée d’ailleurs, le mouvement un peu plus large, surtout à la fin, et que le premier thème fût posé de façon plus pleine, plus expressive, plus scandée, avec des respirations plus nettes. Le patron, qui sait fort bien l’allemand, à ce qu’a raconté Bellaigue-à-la-barbe-dorée, pourra s’assurer que Wagner a insisté sur ce point dans les Gesammelte Schriften (Ueber die Aufführung des T.). Quelle merveille que cette ouverture, et combien nos petits raffinés auraient à considérer, en la grandiose péroraison, ce que devient aux mains du génie une simple cadence parfaite!

Le Waldweben a charmé le public, jadis réfractaire à cette silvestre symphonie, dont le début pourrait bien dériver de l’accompagnement descriptif qui se développe sous les paroles d’Agathe: Ob mein Ohr auch ângstlich lauscht. Mais je l’avoue, M. Lamoureux a peut-être tort de coudre ainsi l’une à l’autre des pages qui ne se suivent pas. Et remplacer, dans ce Waldweben, une voix de femme par une flûte, diable!...

Tous mes compliments à l’excellent Chevillard, qui, dans la valse des Lehrbuben, remplit ses fonctions de Glockenspieler avec une gravité toute pontificale. Je persiste à croire que l’ouverture des Maîtres chanteurs est toujours dépêchée trop rapidement. Il faudrait une carrure plus ample, plus solennelle, plus ventripotente même au motif initial. Au contrepoint des trois motifs– motif de la bannière (ou de la marche), motif des maîtres, 2e motif d’amour de Walther– on a pataugé un tout petit peu. C’est que les instrumentistes, inaccoutumés à une polyphonie aussi vivante, où les diverses mélodies doivent être mises en pleine lumière, manquent pour les deux derniers motifs,– par opposition au staccato du premier– d’Ausdruck et de Gehalten.

Ce sont les mots qu’employait, en cherchant deux sous pour me payer son petit banc, oui, deux sous! un honnête Mecklem bourgeois, membre du Wagnerverein de Clichy, M. le Dr Hosenscheisser.

24novembre1889.

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0+
Release date on Litres:
11 October 2024
Volume:
141 p. 3 illustrations
ISBN:
4064066303341
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Bookwire
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