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Tristan Derème

Le poème des griffons


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066300784

Table des matières

LA PETITE VILLE

L’ONCLE PHILIPPE

UN FAMEUX CHIEN DE CHASSE

MON ONCLE ET SON REQUIN

LE MIROIR

LES PAPILLONS DE NUIT

L’ÉCHELLE

QUARANTE ANS

DE LA TERRE QUI TOURNE ET TOURNE...

DE L’AMOUR DES HUMAINS

SUR LA ROUTE INCERTAINE

L’HOMME A LA BOUGIE

THÉÂTRE RAPIDE

LA POULE QUI COUVAIT DES NOIX

NOUVEAU TRIOMPHE DE LA RIME

D’UN CERTAIN RÉALISME

MYSTÈRES DE L’HIPPOGRIFFE

LE CHEVAL DE BRADAMANTE

POÈME DES GRIFFONS

LE

POÈME

DES

GRIFFONS


GRASSET

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE DEUX CENT SOIXANTE-DIX-SEPT EXEMPLAIRES, DONT: DIX EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL, NUMÉROTÉS JAPON I à6ET I à IV; QUATORZE EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE, NUMÉROTÉS HOLLANDE I à8ET I à VI; VINGT-TROIS EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL I à15ET I à VIII, ET DEUX CENT TRENTE EXEMPLAIRES SUR ALFA OUTHENIN-CHALANDRE, NUMÉROTÉS ALFA I à200ET I à XXX.

IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE POUR LA SOCIÉTÉ DE BIBLIO PHILES «LES AMIS DES BEAUX LIVRES» SOIXANTE-DIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN A LA CUVE DES PAPETERIES DE RIVES, A SON FILIGRANE, ET NUMÉROTÉS A.B.L. I à A.B.L. 70.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays, y compris la Russie.

J’AVAIS EU L’IDÉE, JE L’AVOUE, DE publier, sans aucun commentaire, le demi-millier de vers que l’on rencontrera dans ce petit livre, mais je me réjouirais que mes lecteurs, qui sont mes amis, voulussent prendre quelque Plaisir, dans cet ouvrage, à res-Pirer un peu de l’air du paysage où ces poèmes ont germé.

T.D.

LA PETITE VILLE

Table des matières

C’EST PAR L’AIR CALME ET NONCHALANT du bel été que j’ai retrouvé la petite ville. Elle n’a point du tout changé et j’en déduis qu’elle se trouvait heureuse, si elle n’a pas connu le besoin de se donner une autre forme, où elle eût pu rêver de rencontrer plus de bonheur. Dans certaines rues, comme autrefois, les chiens dorment à égale distance des deux trottoirs et, parfois, d’un brusque mouvement de la queue, chassent leurs mouches. C’est vous dire que par ces rues ne passe pas grand charroi: les piétons même y sont rares; et le soleil fait briller les toits d’ardoise, dont la pente est vive pour qu’en hiver la neige glisse rapidement. Mais on me dit qu’il ne neige plus à la froide saison, ou presque plus. Tout s’en va... Je me demande si les averses de neige étaient vraiment moins rares, comme nous le croyions à peu près tous, au temps que nous étions écoliers. La neige nous étonnait beaucoup plus qu’elle ne fait, et si, deux ou trois fois, elle avait blanchi les rues dans l’année, nos souvenirs restaient et demeurent encore tout éblouis de ce prodige: il avait neigé tout l’hiver!

A l’entrée de la vieille boulangerie, au bord de cette rue qui descend vers la rivière, un petit chat gris se chauffe au soleil incertain. Il y a quarante ans, je l’avais vu, je m’en souviens, au même endroit. Vous me direz que ce n’était pas le même et il est vrai que je n’ai pas entrepris de vous surprendre par quelque fabuleux exemple de la longévité des chats qui, rarement, mathusalémisent... Vous supporteriez, d’ailleurs, difficilement que celui dont je vous parle fût demeuré si jeune. Nous l’envierions.

–Comment l’appelez-vous?

Je l’avais demandé à la boulangère, qui m’avait répondu:

–Il n’a pas de nom. Nous l’appelons minet.

Celui-ci doit s’appeler aussi minet. Rien n’a changé, vous dis-je. Les boulangers ont toujours des chats et si les Égyptiens, jadis, rendaient hommage à ces bêtes silencieuses ou miaulantes, et s’ils les adoraient c’est, je le pense, parce qu’il avaient beaucoup de blé, comme les boulangers. Il convient de remercier les ennemis de nos souris, et nous songerons que c’est donc aux chats que nous devons le pain. Trimalcion en avait dit autant des bœufs: boves, quorum beneficio panem manducamus: les bœufs... C’est grâce aux bœufs que nous mangeons du pain; ils tirent la charrue. Partageons donc, pour ne mécontenter point le mystérieux Pétrone, notre gratitude entre les fils de la chatte et les descendants du taureau, si le laboureur du moins et le boulanger nous en donnent licence.

Je vais d’un pas tardif de la chapelle au pont... Lamartine disait, et mieux:

Je vais du lac au pic et de la grotte au pont...

et je ne saurais dire à quel point je regrette qu’il ne soit en ces lieux, ni lac, ni pic, ni grotte; et que vois-je! le pont, le vieux pont, on l’a, si n’est point quelque rêve, élargi! Il est vrai que deux charrettes ne s’y pouvaient croiser. Eh bien! l’une attendait que l’autre eût passé l’eau. On avait le temps, au bon temps! On me répête qu’on n’a plus une minute; vous avez dû l’entendre aussi et tant de gens qui, durant un quart d’heure ou pendant toute une après-midi, vous expliquent furieusement qu’ils ne savent, comme ils parlent, où donner de la tête, tant ils ont d’occupations. Dans leur voiture, ils roulent comme le tonnerre et passent le pont maintenant sans seulement ralentir. Ils s’arrêtent sur la place et s’assoient au petit café. Il n’y a qu’eux et les mouches fatiguées. Ils s’ennuient.

L’ONCLE PHILIPPE

Table des matières

CETTE PETITE VILLE, JE LA REVOYAIS toutes les années, lorsque j’étais enfant et que je venais chez mon oncle Philippe, qui avait une longue et large barbe blanche où, le jour de sa fête, à table, il nouait tous les rubans roses, bleus, jaunes, verts, à mesure qu’il ouvrait les menus paquets que ses petits-fils et ses neveux avaient glissés sous sa serviette. Nous étions enchantés de cette barbe multicolore ou, s’il vous plaît mieux, polychrome.

Sa maison était à une demi-lieue de la ville et il me souvient qu’un certain soir, j’avais six ans, comme je venais de descendre de l’omnibus et que le vieux cocher avait posé sur le seuil ma petite malle, que j’aimais beaucoup pour ce qu’elle portait sur le dos deux bandes grises et velues de peau de chèvre, mon oncle me présenta ses trois poissons rouges, ses deux canaris et son chat jaune et gris, qui était tout petit et qui, magnifiquement se nommait Agamemnon. Après le repas, ce chat se tenait assis devant les chenets, encore que le feu ne fût point allumé, et mon oncle nous révéla qu’Agamemnon écoutait ainsi, par la cheminée, les bruits subtils de l’air extérieur, d’où il déduisait, à la mode chatte, le temps qu’il ferait. Il ajouta que si nous savions comprendre le muet langage de cette bête pré cieuse, nous aurions continuellement part à ses divinations, mais qu’on était du moins assuré que, si elle se frottait l’oreille avec l’une de ses pattes, il ne manquerait pas de pleuvoir le lendemain. Au reste, chaque fois qu’il pleuvait, l’oncle Philippe nous disait que le chat s’était, la veille, fort longuement frotté l’oreille et si nous surprenions Agamemnon à cet exercice et que la journée suivante ne fût pourtant qu’azur ensoleillé, notre oncle nous expliquait qu’il ne fallait pas douter de notre fourré météorologue, qu’il n’avait point voulu nous tromper ni ne s’était égaré, mais qu’en se grattant, comme il avait fait la veille, il avait seulement apaisé quelque démangeaison, sans songer du tout à prédire le temps.

Je me rappelle que ce même soir quand on m’eut conduit à ma chambre et que je m’y trouvai seul, j’ouvris la grande armoire pour m’assurer que quelque voleur n’y était pas caché? Il en sortit aussitôt un agneau, qui se mit debout sur le tapis où, demeurant immobile et les jambes écartées, il entreprit de bêler d’une voix éperdue. Je poussai de grands cris et mon oncle, qui accourut, me dit qu’il ne se fallait jamais étonner et non pas même de trouver des agneaux dans les armoires. Nous descendîmes tous trois à la bergerie, où l’agneau bondit et se coucha près de sa mère brebis.

Le lendemain matin, quand je revins à la salle à manger, je fis entendre de bien autres cris: les deux canaris avaient disparu et, dans leur cage, le petit chat ronronnait.

–Le misérable! dit mon oncle. Les aurait-il dévorés?

Nous l’interrogeâmes vainement: les chats ne parlent guère et peut-être ne consentiraient-ils à dire quelques mots qu’assistés d’un avocat chat. Au bureau, les canaris étaient dans le bocal vide où tournaient hier les poissons rouges: une poignée de grains était entre leurs pattes, et un gros livre, nonchalamment posé au-dessus de leurs petites têtes étonnées, leur interdisait de s’envoler.

–Ce chat est sorcier, dit mon oncle.

Mais quand je voulus me baigner, ce fut encore une autre affaire: les trois poissons rouges nageaient allègrement dans la baignoire à demi-pleine d’eau fraîche.

–Ce chat!... dit mon oncle.

Mais c’était mon oncle que je regardais.

–Tout cela n’est rien, reprit-il, et quand j’étais petit garçon, comme tu es, j’avais un oncle qui était encore plus habile qu’Agamemnon. Tu sais que, par les après-midi les plus chauds de la fin de l’été, les serpents sur les pierres des collines sont engourdis dans la béatitude. Mon oncle, tout doucement, s’approchait d’eux, et n’osait qu’à peine souffler...

Par les jours les plus lumineux,

Il réalisait ce chef-d’œuvre,

En caressant une couleuvre,

De lui faire deux ou trois nœuds...

UN FAMEUX CHIEN DE CHASSE

Table des matières

IL ME SOUVIENT QU’UN JOUR, MON ONCLE me dit, tandis que nous déjeunions dans la salle à manger du rez de chaussée:

–Pour bien chasser, il suffit d’avoir un bon chien: Castor, que tu vois assis sur le parquet, près de moi, m’épargne beaucoup de peine et je suis toujours sûr que, par ses soins, notre table sera pourvue de gibier. C’est un animal extrêmement subtil et rapide... Il a remué l’oreille: il comprend tout ce que nous disons et il lui est très désagréable qu’on le nomme animal; mais sa sagesse est telle qu’il ne s’abandonne point à la colère sur ce propos, parce qu’il sait qu’il est très rare, au langage des hommes, que les mots dont nous nous servons conviennent tout à fait aux objets que nous pensons évoquer. S’il parlait, il saurait nous donner quelques leçons de vocabulaire, de style et de syntaxe, où il finirait, peut-être, par s’égarer, comme nous faisons. Il est très subtil, te disais-je, et grâce à lui, je n’ai plus à brûler une cartouche ni seulement à faire un demi-quart de lieue, quand je désire que nous dévorions un perdreau. Tu ne le crois point?... Castor! Castor, un perdreau!...

Mon oncle se leva; le chien, qui aboyait, courait devant lui. Mon oncle ouvrit la porte, qui donnait sur les prairies et les bois, en disant: «Vite, vite, un perdreau!...» et la referma brusquement, pour reprendre sa place à table. Un instant après, il s’écriait: «Ici, Castor! Apporte!»

–La porte est fermée, dis-je, il ne peut pas rentrer.

Mais déjà Castor était là, qui se ruait aux pieds de mon oncle et lui apportait un perdreau.

–Ce chien est fabuleux! disait tante Mathilde.

J’étais dans les émerveillements; et il ne se passait pas de jour que, pendant le déjeuner, ce chien n’apportât au commandement et de la même manière, des perdreaux, des palombes, des bécasses, des grives...

–Comment fait-il? demandai-je; mais mon oncle me disait qu’il est très difficile de démêler les mystérieuses pensées des chiens, et qu’il était bien regrettable que Castor, qui se montrait si savant, dédaignât d’écrire, comme de parler, car il nous eût révélé des secrets et des causes dont notre infirmité ne nous laissait voir que les apparences et les effets.

Mon oncle souriait; et si je n’avais point été si jeune, j’eusse vite compris que le chien, mis dehors, n’avait point d’autre idée que de revenir près de nous et qu’en faisant le tour de la maison, il trouvait rapidement la porte ouverte de la cuisine et la vieille Rameline, qui régnait sur les fourneaux et qui avait vite fait de lui mettre en la gueule le perdreau que mon oncle attendait.

Mais à quoi bon savoir les choses? Castor eût aussitôt cessé d’être fabuleux, comme parlait tante Mathilde qui, ses lunettes sur le front, s’enchantait, elle aussi de mes étonnements et qui n’ignorait point, pour ce que de longues années le lui avaient appris, que l’un des plus précieux éléments de notre bonheur, c’est de n’en point savoir les causes.

MON ONCLE ET SON REQUIN

Table des matières

S’IL EST VRAI QUE LA PLUPART DE NOS méditations et de nos songes se rapportent au futur, qui n’est à personne, ou au passé, qui n’est plus à nous, et c’est dire, en quelque manière, que nous ne faisons pas beaucoup de cas du présent, qui est pourtant le seul instant que nous puissions rêver de tenir entre nos doigts, mais, et je crois qu’on l’a déjà dit, et non point en un seul langage:

Le moment où je parle est déjà loin de moi,

maxime cadencée que nous voudrions faire suivre de ces douze syllabes non moins fameuses:

Le chagrin monte en croupe et galope avec lui,

car ce serait un songe heureux que chaque heure, qui nous a pu causer quelque peine, sût emporter, sur son cheval, le souvenir, comme la cause de notre mélancolie, il ne faut pas trop longuement nous étonner que, par cet automne pluvieux et dont la fraîcheur déjà plus vive et mouillée nous incite à penser que nous ne reverrons pas le printemps, sans que, selon je ne sais quelle vieille et sidérale coutume, nous ayons traversé les steppes neigeuses de l’hiver, il convient, voulais-je dire, et j’avoue, en chemin, que cette phrase est un peu longue, de ne nous montrer point surpris que nous prenions quelque plaisir et très vif à songer aux belles journées qui ne sont plus, aux étés magnifiques, ainsi qu’aux jours de notre enfance, où il nous semblait que toutes choses ne fussent disposées que pour notre bonheur, dans un monde qui était une telle féerie qu’il nous paraissait tout simple et tout naturel, tant il était conforme à nos secrètes pensées. Cet univers, où nos jours n’étaient que sourires, c’était nous-mêmes qui le construisions et il est vrai que notre oncle nous y aidait délicieusement.

Je n’ai pas oublié qu’au bout de la prairie des vacances, il y avait un petit étang où nous avions rêvé de naviguer et de harponner quelques baleines. Des baleines!... Mais les plus belles sont en nous, et quand on a six ans, on pêche la baleine dans une rigole, comme, les jours de pluie, on chasse le tigre dans les corridors.

Mais l’on avait à peine défait nos malles que l’oncle Philippe nous prit par la main, nous fit signe de demeurer silencieux et, mes cousins et moi, nous mena sur le bord de l’étang où, du doigt, il nous montra, au bout d’un pieu qui sortait de l’eau, un écrit eau de bois où était peint ce mot mémorable qu’il nous fit épeler:

REQUIN

–Il faut, nous dit-il, toujours prévenir le prochain du danger qui le peut menacer. Sur certaines grilles, on lit: CHIEN DANGEREUX. Il est, peut-être, des baleines en cet étang, quoique j’en doute, mais un requin y vit et qui me ruine, tant il faut que je mette de sel dans son eau pour qu’il ne regrette point trop sa mer natale où le cruel se nourrissait de Sirènes épouvantées. N’approchez pas trop de cette onde, car le monstre a le museau prompt et long.

Où est le temps heureux du requin de mon oncle, et je lui devais bien de vous parler de lui! Du haut d’un petit arbre, nous le guettions, et quand la nuit tombait, à cette heure où l’esprit est extrêmement lucide, pour ce que les yeux ne distinguent plus très bien les choses, nous le voyions parfois glisser confusément dans l’eau, sous la lune incertaine. Vous me direz qu’il vivait seulement en nous, comme faisaient les tigres et les baleines de notre enfance, mais il était pourtant si redoutable qu’il a su nous garder de tomber dans l’étang.

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0+
Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
81 p. 3 illustrations
ISBN:
4064066300784
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Copyright Holder::
Bookwire
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