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Noël Parfait

A.-F. Sergent, député de Paris à la Convention nationale


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066333591

Table des matières

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.


I.

Table des matières

L’homme dont j’inscris le nom en tête de cette notice n’a trouvé jusqu’ici que des accusateurs. Le rôle actif, mais pourtant secondaire, qu’il joua dans le grand drame de la Révolution, lui a valu, depuis bientôt soixante ans, les injures unanimes des folliculaires et des biographes à la suite. On n’a pas nié seulement sa conscience politique, mais encore sa probité privée. — C’est ce que l’on appelle un acteur sacrifié, et la scène révolutionnaire n’en offre que trop d’exemples. — Les quelques écrivains de bonne foi qui ont entrepris de montrer dans leur vrai jour les fondateurs de la liberté française ne l’ont pas fait eux-mêmes avec une justice égale pour tous. En s’empressant d’écarter des plus hautes têtes les malédictions dont les partis vaincus les avaient chargées, ils ont rejeté l’anathème sur celles que le hasard ou le génie n’avaient pas élevées au premier rang. Certains noms malheureux se trouvent ainsi responsables des désastres de toute une époque, et fatalement voués à la réprobation.

Sergent devra-t-il porter un pareil nom devant la postérité ? Voici l’instant de le dire. Il vient de terminer sur une terre étrangère sa longue et aventureuse existence: c’est maintenant à l’histoire impartiale d’examiner ses actes et de les juger. — J’ai l’espoir d’apporter au procès quelques pièces justificatives. Possesseur de nombreux documents laissés par Sergent lui-même, je pourrais me borner à les publier; mais, sans prendre le temps — qui serait long peut-être — de coordonner ces mémoires et d’en relier les fragments, je veux, dès aujourd’hui, par le simple récit d’une vie toute d’abnégation et de dévouement, dissiper les préventions et forcer la calomnie au silence. Je veux et je dois le faire, d’abord par amour pour la vérité, ensuite par intérêt pour un compatriote, et par affection pour le souvenir d’un vieillard qui m’appelait son ami.

Antoine-François Sergent naquit à Chartres le 9 octobre 1751. Il était le fils unique d’Antoine Sergent et de Catherine-Madeleine Frémy. Cette origine ne lui promettait que d’obscures et laborieuses destinées, car son père, issu d’une famille d’artisans, exerçait la profession d’arquebusier1, peu lucrative à cette époque, surtout en province. — Sergent perdit sa mère avant d’avoir pu la connaître. Sa jeunesse et son éducation n’en souffrirent pourtant pas: il fut mis promptement au collége, et il eut le bonheur de retrouver dans la mère d’un de ses condisciples, Mme Vallou de la Garenchère, le soutien naturel que la mort lui avait trop tôt ravi. Cette femme généreuse guida l’enfant de ses conseils et protégea l’adolescent de son crédit. Le jeune Sergent, dont les premiers goûts s’étaient portés vers les arts, ayant acquis, dès l’âge de quatorze ans, une certaine habileté comme dessinateur, fut produit dans le monde et recommandé par sa bienfaitrice, qui lui procura des travaux et des élèves. Le novice professeur put ainsi payer les leçons de ses propres maîtres, car il était encore doublement écolier lui-même.

Quoiqu’il se distinguât de ses compagnons de classe par une gravité précoce, tous l’aimaient pour son esprit facile et conteur, pour son caractère expansif, affectueux, et même enclin, comme on dit, à la sentimentalité. — Après Vallou, qu’une maladie de poitrine enleva de bonne heure à sa mère, le plus cher camarade que le collége eût donné à Sergent, était le fils d’un notaire de la ville, nommé Foreau, qui habitait la petite rue du Chapelet. C’est là qu’il courait passer les instants de loisir que ses occupations lui laissaient. — Tout s’enchaîne dans la vie, et ce détail n’est pas aussi indifférent qu’il le semble. — De la chambre de son ami, l’artiste de quinze ans voyait souvent, assise près d’une fenêtre en face, travaillant à quelque ouvrage de couture ou lisant vers la tombée du jour, une jeune fille encore presque enfant par son âge, mais déjà femme par l’épanouissement de sa beauté. Cette jeune fille, entrevue ainsi, avait allumé dans le cœur de Sergent un amour qui ne devait s’éteindre qu’avec lui. — On l’appelait alors Mlle Marie Desgraviers 2; elle se nomma plus tard Émira Marceau. Son naïf et discret amant lui vouait toutes ses pensées, mais n’osait élever ses prétentions jusqu’à elle. Durant deux années entières, il borna son ambition à venir chaque jour contempler de loin son idole, retournant tout joyeux au travail lorsqu’il avait surpris un de ses regards ou cru entendre le son de sa voix. Éternel roman de la jeunesse! heureux temps, dont le vieux conventionnel a bien des fois évoqué le souvenir dans les tristes heures de l’exil!

Mais Sergent, par qui son père faisait buriner des fantaisies sur les crosses de fusil de sa fabrique, avait senti se révéler sa véritable vocation, et voulait étudier l’art de la gravure. Il partit pour Paris dans les premiers mois de 1768, et entra comme élève pensionnaire chez Augustin de Saint-Aubin. Après avoir reçu pendant trois ans les leçons de cet illustre maître, qui lui donna tout l’esprit et toute la finesse de sa touche, il revint à Chartres avec l’intention de s’y fixer, malgré le peu de ressources qu’une ville de province offrît à son talent. Le jeune artiste ne retrouva plus les choses comme il les avait laissées: Marie Desgraviers, l’objet de son culte fervent, était mariée depuis longtemps déjà. On avait à peine attendu qu’elle eût accompli sa quinzième année pour disposer de sa main. Son père, qui venait alors de contracter un second mariage, cause de l’empressement qu’il mettait à pourvoir sa fille, lui avait choisi pour époux, parmi tous les prétendants, M. Champion de Cernel, procureur à Chartres. — La vie d’Émira fut tellement liée à celle de Sergent, qu’il m’est impossible de ne pas les confondre ici; l’une ne s’explique réellement que par l’autre; et, quoiqu’il puisse paraître futile de mêler une intrigue amoureuse à la biographie d’un conventionnel, je suis forcé d’y mettre quelque insistance. — Mme Champion, est-il besoin de le dire? n’aimait pas son mari, imposé à sa faiblesse par l’autorité paternelle, beaucoup plus vieux qu’elle d’ailleurs, et dont le genre de caractère s’accordait mal avec la fierté du sien. Résolue néanmoins à respecter le nom qu’elle portait contre son libre choix, elle chercha, dans l’étude des sciences et dans la culture des arts, des distractions à ses ennuis domestiques. Un pressentiment secret lui disait-il que, vingt-cinq ans plus tard, attachée à la fortune d’un proscrit, elle aurait besoin pour vivre d’utiliser ses talents? — Après s’être adonnée tour à tour à la botanique, à l’horticulture, à la physique, etc., la jeune femme eut l’idée d’apprendre le dessin. Sergent, qui avait repris ses cours tout en s’occupant de gravure, dut à cette circonstance d’être admis enfin auprès d’elle. La compter au nombre de ses élèves, la voir, lui parler chaque jour, ce fut une grande joie pour son cœur, et il n’en rêva pas d’autre, avec cette imagination sentimentale qui resta jusqu’au bout le cachet de son caractère. Mme Champion avait du reste — on le verra par la suite — une conscience de ses devoirs et une noblesse d’idées qui lui donnaient la force de résister à tout entraînement. Sans doute, elle ne tarda pas à découvrir l’amour profond dont elle était l’objet; sans doute, le professeur, quand il fut devenu l’habitué de la maison, reçut plus d’une douloureuse confidence; mais ceux qui ont taxé d’immorale cette union de deux âmes ne connaissaient pas Sergent, et connaissaient encore moins la sœur de Marceau.

Dix ans s’écoulèrent sans apporter de changement dans ces relations, d’autant moins épargnées de la malignité publique, qu’elles ne prenaient aucun soin de se cacher. Les deux platoniques amants se trouvaient absous dans leur conscience. Sergent vivait calme, presque heureux; il atteignait à sa trentième année, et rien, il faut bien le dire, n’annonçait encore chez lui l’ardent révolutionnaire. Il était parvenu à se faire une position modeste en cultivant son art, cette autre passion de sa jeunesse, la seule qu’il dût trahir un jour. Avec le temps, son talent avait grandi et l’ouvrage était venu. Il gravait des médailles 3, des armoiries, des estampes pour les bréviaires et les missels. La municipalité de Chartres concourait, par une subvention de 800 livres, à la, publication qu’il avait entreprise d’un plan de cette ville et d’une vue de sa cathédrale 4. Dans le prospectus rédigé par Sergent lui-même on lisait, à propos de ce monument, la phrase suivante, qui montre combien alors ses idées étaient loin de la politique:

«.....La cérémonie du sacre de Henri IV fut faite dans cette église par M. de Thou, évêque du diocèse. La génération présente se rappelle encore avec attendrissement le voyage qu’y ont fait les augustes pères du souverain qui fait aujourd’hui le bonheur de la France.....»

Étrange destinée! l’homme qui laissait tomber avec indifférence cette banalité de sa plume allait, neuf ans après, dans sa conviction, voter la mort de Louis XVI!

C’est que les idées de liberté, de régénération Sociale agitées par la philosophie nouvelle n’avaient encore pénétré que dans certaines sphères; elles ne s’étaient pas répandues parmi le peuple et surtout parmi le peuple des provinces. Chaque jour, cependant, elles se propageaient davantage: la presse et la discussion, qu’elles-mêmes avaient créées, s’apprêtaient à leur donner l’essor, et, sous cette impulsion puissante, elles devaient bientôt tout envahir. — Comme dans la vie de la nation, les événements se précipitèrent tout d’un coup dans la vie de l’humble artiste. Le premier qui vint la troubler y jetait un découragement profond. Mme Champion avait subitement quitté Chartres. Une querelle conjugale dont je n’ai point à rechercher la cause, parce que Sergent y fut tout à fait étranger, l’avait déterminée à se séparer de son mari. D’après le conseil même de M. Desgraviers, qui se rangeait trop tard du côté de sa fille, elle était allée s’enfermer au couvent de Louie, à douze lieues de Paris. — Trois ans après, Sergent partait à son tour s’établir dans cette ville. — Outre que le séjour de Chartres lui était devenu insupportable, il songeait à donner un plus large cours à son talent, qui, fécondé par l’étude, avait atteint toute sa maturité. Aucune arrière-pensée, aucun motif inavouable ne le poussait, quoi qu’on en ait dit, à changer le cercle de sa vie. Non. Il savait que Mme Champion — cœur ardent, mais volonté ferme, invariable — malgré sa rupture formelle avec son mari, n’oublierait jamais ce que lui commandait son propre honneur. En effet, lors même que, plus tard, elle usa du bénéfice de la loi du divorce, ce fut uniquement afin de répudier son passé, mais non point dans le but de s’unir à Sergent. Si légalement sa chaîne était brisée, le lien moral subsistait toujours à ses yeux. Pour qu’elle se crût en droit de disposer d’elle-même, il fallut que le conventionnel fût accusé, proscrit, malheureux. Alors seulement elle devint sa femme ou plutôt elle resta son amie, mais elle eut le droit de le suivre dans l’exil!

Sergent savait donc qu’un rapprochement entre eux ne serait point un motif pour flatter ses espérances. Cependant il l’engagea et finit par la décider à venir prendre pension dans un couvent de Paris. Une considération influa puissamment sur la résolution de la jeune femme: il lui répugnait de rien devoir au mari qu’elle avait quitté ; elle voulut ne tenir son existence que d’elle-même, et il fut convenu que Sergent lui enseignerait la gravure, comme autrefois il lui avait enseigné le dessin. — Au bout de deux ans, l’élève était devenue assez habile pour que son maître lui confiât l’exécution de plusieurs portraits dans une galerie des Personnages célèbres de l’histoire de France, qu’il faisait alors paraître par livraisons mensuelles, mais dont il n’acheva pas la publication... Sa carrière d’artiste était finie.

Les événements de 1789 éclatèrent comme une tempête. Le peuple de Paris, altéré de gloire, de liberté, de vengeance, descendit de ses ateliers dans la rue et se jeta au milieu de l’orage qui grondait, demandant à Dieu de lui prêter sa foudre! Sergent, mêlé depuis quatre années à cette population fiévreuse, n’avait pu échapper à la contagion des idées; sa nature impressionnable s’était émue de toutes les passions de la foule. Il s’élança donc à travers la mêlée politique avec toute la ferveur de l’enthousiasme et tout le dévouement de la foi. Pourtant, lorsqu’il croyait n’obéir qu’à ses convictions intimes, une autre force le poussait à son insu dans le tourbillon révolutionnaire. Il avait près de quarante ans alors, mais il serait plus juste de dire qu’il avait deux fois vingt ans, car il n’avait pas vieilli. Son esprit et son cœur étaient restés jeunes de toute leur jeunesse; ils étaient pleins d’une ardeur et d’une activité qui n’avaient pu, jusque-là, se faire jour au dehors. Les sentiments qu’un amour chaste avait tenus si longtemps comprimés en lui, et qui n’attendaient qu’une occasion pour déborder, trouvaient enfin dans les émotions de la place publique une large voie d’expansion: voilà surtout, voilà pourquoi Sergent se précipita corps et âme en avant: — Et c’est aussi la raison qui m’a fait suivre les phases de son premier et unique amour. Il fallait d’abord lui en tenir compte, car toute sa destinée était là.

II.

Table des matières

Mon intention n’est point de raconter en détail les combats et les victoires populaires auxquels Sergent prit sa glorieuse part. Je n’écris pas l’histoire: je rassemble des notes pour les historiens; encore sont-elles destinées simplement à leur faire juger le caractère d’un homme, et non celui d’une époque.

La patriotique énergie et le courage civil dont Sergent fit preuve dès les premiers jours de la Révolution; sa parole sonore, chaleureuse, abondante, sinon toujours correcte, lui méritèrent, après le 14 juillet, d’être porté au nombre des électeurs du district Mauconseil, qu’il habitait depuis son arrivée à Paris. Il fut en même temps nommé président de ce district. Un peu plus tard, il y remplit les fonctions — alors confondues et gratuites — de juge de paix et de commissaire de police; car il ne recherchait pas l’agitation pour elle-même ni dans un but d’intérêt personnel: mû par des idées généreuses, il tournait toute son activité vers leur application. C’est ainsi qu’il créa, dans ce populeux quartier Mauconseil, le premier bureau de bienfaisance, philanthropique institution que tous les autres quartiers s’empressèrent d’imiter, et qui s’est heureusement perpétuée jusqu’à ce jour.

Une intrigue électorale enleva cependant à Sergent les fonctions qu’il honorait. On avait répandu contre lui des écrits diffamatoires; il attaqua ses calomniateurs devant le tribunal du Châtelet, plaida lui-même sa propre cause et la gagna. Les auteurs des libelles furent condamnés à lui faire une réparation publique; ils durent verser, en outre, une somme de 200 livres dans la caisse du bureau de bienfaisance, et le jugement, rendu sous la présidence de d’Ambray, fut affiché à deux mille exemplaires. — Il est bon de remarquer qu’à cette époque la preuve des faits et les débats contradictoires étaient admis en matière de diffamation.

Le district de Saint-Jacques- l’Hôpital vengea mieux encore le patriote calomnié, en le choisissant pour son président. — Ce fut au nom de ce district que, en août 1790, Sergent se porta le défenseur de trente-six cavaliers du régiment de Royal-Champagne auprès de l’Assemblée constituante et du pouvoir exécutif. Ces militaires, à la suite d’une manifestation patriotique qui avait eu lieu à Hesdin, où ils tenaient garnison, s’étaient vu congédier, sans jugement ni enquête, avec des cartouches infamantes; et le sous-lieutenant Davoust, — depuis maréchal de France et prince d’Eckmühl, — s’étant prononcé hautement contre cet acte arbitraire, avait été, sur une lettre de cachet, enfermé dans la citadelle d’Arras. Par. ses actives démarches, et après une lutte de cinq mois, le président du district de Saint-Jacques parvint à obtenir de l’Assemblée constituante un décret qui relevait les trente-six cavaliers de la dégradation qu’on leur avait injustement fait subir. — A cette occasion, et pour tâcher de l’intéresser à ses protégés, Sergent avait été voir Robespierre, sous la recommandation de Pétion, député du bailliage de Chartres. C’était la première fois qu’ils se parlaient, ce devait être aussi la dernière. La froideur du tribun, qui n’éprouvait que de l’antipathie pour les militaires, comme s’il eût prévu qu’un soldat dût étouffer un jour la Révolution; sa morgue, ses dédains rendirent l’entretien si âcre, que Sergent se retira profondément blessé ; et jamais par la suite, quoiqu’il ait toujours siégé sur les bancs de la Montagne, il n’échangea une parole avec Robespierre. «Cet homme avait une tête, dit-il dans ses mémoires, mais il n’avait pas un cœur.» Sergent eût-il, du reste, oublié sa rancune, qu’en plus d’une occasion l’acerbe Maximilien eût, comme on le verra, pris soin de la lui rappeler. Cela n’empêche pas que la plupart des écrivains, le confondant avec son ami Panis, n’aient fait de lui le secrétaire intime et le seïde aveugle de Robespierre.

Vers la fin de 1790, Sergent fut élu secrétaire de la société des Jacobins, dont il avait été l’un des premiers affiliés, et devint président de la section du Théâtre-Français, autrement dite des Cordeliers. Resté artiste au fond de l’âme, bien qu’il eût, pour la politique, abandonné son burin, il provoqua et fut chargé de présenter à l’Assemblée nationale une adresse tendante à obtenir la libre publication des ouvrages d’art. — Enfin, dans les premiers mois de 1791, les électeurs de la section qu’il présidait le nommèrent officier municipal, et ses collègues de la Commune, ayant bientôt pu apprécier ses qualités administratives et son infatigable activité, lui confièrent le département de la police. On lui adjoignit Panis, Perron et Vignier. A peine investi de cette magistrature importante, dont la mauvaise santé de Panis et l’incapacité des deux autres administrateurs firent retomber sur lui tout le poids, son premier soin fut de rendre le séjour des prisons moins cruel aux malheureux qu’on y entassait déjà ; la première pensée de cet homme, que tous les biographes ont dépeint comme un terroriste farouche, fut une pensée de justice et d’humanité. Il ordonna la suppression des cachots souterrains de la Conciergerie, du Châtelet, de la Force; fit agrandir le préau de l’Abbaye, percer des fenêtres, assainir partout les cabanons; imposa des tarifs aux guichetiers, qui rançonnaient les détenus, et, dans un but de moralité que l’on a compris plus tard, ne cessa de réclamer une prison particulière pour les enfants et les adultes. Ce sont là des faits avérés, incontestables. J’ai sous les yeux le brouillon d’un rapport qu’il présenta, en 1792, au directoire du département sur le régime des prisons de Paris, et sur les améliorations qu’il jugeait utile d’y apporter; c’est d’un bout à l’autre l’œuvre d’un cœur généreux, d’un esprit philosophe; et si son étendue ne me forçait d’en remettre à un autre lieu la publication, ce serait la réponse la plus péremptoire que je pusse faire aux détracteurs de Sergent 5.

On sait combien la tâche des magistrats de police fut difficile et pénible pendant cette période de troubles qui vit le renouvellement de la législature, la fuite du roi et son arrestation à Varennes, les émeutes causées par la disette, et la déclaration de guerre aux puissances coalisées. Si Panis et Sergent n’y suffirent pas toujours, ce ne fut point le zèle qui leur manqua, ce furent les moyens qui leur échappèrent. — L’histoire impute à leur administration, de connivence avec la municipalité, les événements du 20 juin 1792. Il est au moins certain que la Commune fit peu d’efforts pour les prévenir; mais je n’entreprendrai point d’examiner sa conduite, de la condamner ou de l’absoudre. Ce grand acte politique est un de ceux qui appellent naturellement la controverse, et qu’on peut laisser débattre à l’opinion. Si pourtant il me fallait justifier Sergent de la part qu’il prit à la journée du 20 juin, je dirais que lui, plus que tout autre, par la nature de ses fonctions, était en éveil sur lés projets contre-révolutionnaires de la cour; que plusieurs agents secrets du château, parmi lesquels se trouvait Lacroix (d’Anet), avaient tenté même de le faire entrer dans ces projets, et qu’il lui était permis de regarder comme utile une manifestation populaire qui viendrait y apporter obstacle. Dans tous les cas, aucun des témoins entendus par suite de l’enquête qu’ordonna le Département ne déclara que Sergent fût au nombre des officiers municipaux qu’on avait vus, ce jour-là, guidant le peuple aux Tuileries 6. — Il n’y arriva, en effet, qu’avec Pétion, pour protéger les jours du roi. Et voici le prix qu’il reçut de ce service: le lendemain 21 juin, vers huit heures du soir, le maire de Paris, mandé au château par Louis XVI, allait lui rendre compte de l’état de la ville, accompagné de Sergent et d’un autre officier municipal. Au moment où ils traversaient la cour du Carrousel, remplie de troupes, quelques gardes nationaux du bataillon royaliste des Filles-Saint-Thomas invectivèrent Sergent, et l’un d’eux, l’arrêtant au passage, lui arracha violemment son écharpe. Les officiers du bataillon adressèrent aussitôt des excuses au fonctionnaire outragé, et l’invitèrent à leur désigner le coupable; le conseil du département enjoignit lui-même au procureur-syndic de porter l’affaire devant les tribunaux, mais l’intervention du ministère fit cesser toutes poursuites... Tels sont les faits dans leur exactitude. Ils prouvent peut-être que l’irritation des esprits était grande de part et d’autre, et que les provocateurs ne manquaient point du côté de la cour; mais, à coup sûr, ils ne prouvent rien contre Sergent, et je m’étonne qu’on ait pu lui en faire un grief 7.

L’entretien que Pétion et les officiers municipaux chargés de la police eurent avec Louis XVI, le soir du 21 juin, est connu de tout le monde: on sait quelles paroles amères et peu dignes de la majesté royale la colère dicta au monarque imprudent. Cette circonstance, au dire même de Sergent, acheva de le convaincre de l’impossibilité, depuis longtemps reconnue par d’autres, de concilier jamais les prétentions du peuple et celles de la royauté. Aussi la journée du 10 août le trouva-t-elle tout prêt à se lever et à combattre. — Il dut au courage qu’il montra à la tête des sections armées d’être maintenu dans ses doubles fonctions d’officier municipal et d’administrateur de police, par le comité insurrectionnel qui s’était organisé à l’Hôtel-de-Ville. Ces fonctions acquirent même une importance nouvelle, en ce que les magistrats de police, réduits à deux seulement, furent adjoints au conseil de surveillance de la Commune, et chargés de le présider à tour de rôle.

En sa qualité d’artiste, Sergent avait de plus la mission, importante alors, et qui échut par la suite à David, de régler les fêtes et les cérémonies nationales; et, chose singulière! lui, qu’on accusa plus tard du vol d’un misérable bijou, ne fut jamais soupçonné d’avoir rien soustrait des sommes considérables que l’on mettait pour ces occasions entre ses mains! Il apporta toujours, en effet, dans l’accomplissement de sa tâche un rare désintéressement, et il y déploya toutes les ressources d’un esprit ingénieux et poétique. Ce fut lui qui, par exemple, arrêta les dispositions de l’imposante cérémonie funèbre exécutée dans le jardin des Tuileries en l’honneur des citoyens morts au combat du 10 août, que l’on appelait alors le massacre de la Saint-Laurent. Il avait précédemment organisé deux fédérations, et, ce qui peut être regardé comme plus méritoire, donné le plan du cérémonial à suivre pour proclamer solennellement le danger de la patrie, et provoquer les engagements volontaires. Tous les historiens s’accordent à reconnaître que l’appareil dramatique et saisissant dont fut entourée l’exécution de cette grande mesure nationale ne contribua pas peu à la rendre féconde. M. de Lamartine en a retracé les détails dans un style si éclatant, que j’ose à peine en parler après lui; mais, pour l’honneur de Sergent, je ne puis m’en-pêcher de le faire.

Tout était combiné de manière à exalter les esprits en frappant vivement les sens 8. Afin de trouver le peuple tout porté hors de ses ateliers, l’ordonnateur de la cérémonie, d’accord avec le conseil communal, l’avait fixée au dimanche 22 juillet 1792. Dès l’aube du jour, Paris s’éveilla au triple et formidable bruit du canon, des tambours et du tocsin. — La population entière fit irruption dans les rues. — A neuf heures du matin, tous les officiers municipaux, ceints de l’écharpe et le sabre au côté, partirent à cheval de la place de l’Hôtel-de-Ville, et se divisèrent en deux troupes qui prirent des directions différentes. Chacune de ces divisions était précédée et suivie d’un peloton d’artilleurs traînant leurs pièces, et de nombreux détachements de gardes nationales. Au-dessus des rangs, comme au fronton de tous les monuments publics, flottait une bannière aux trois couleurs, où était écrit: Citoyens! la Patrie est en danger! — Huit immenses amphithéâtres, d’un goût sévère et antique, avaient été dressés sur les places principales de la ville. Les bataillons de la garde nationale formaient un large cercle à l’entour; au pied se tenaient les canonniers. Une tente ornée de banderoles, chargée de guirlandes de feuillage et de couronnes de chêne occupait l’arrière-plan de l’estrade; de chaque côté s’élevaient des pyramides de boulets, des trophées d’armes et des faisceaux de piques et de drapeaux tricolores; enfin, une table posée au milieu sur deux tambours servait à recevoir les enrôlements volontaires. Les officiers municipaux, et les notables qui les assistaient dans cette solennité, suffisaient à peine à la tâche. Par les deux escaliers latéraux conduisant à la plate-forme, on voyait monter incessamment, au son de la musique militaire, de jeunes citoyens à qui les bravos de la foule donnaient des imitateurs enthousiastes; et, d’heure en heure, les salves de l’artillerie des quarante-huit sections venaient ébranler le sol, comme pour en faire jaillir de nouveaux défenseurs...

Au bout de huit jours, Paris envoyait au camp de Soissons une première armée de quinze mille hommes 9!

C’est à regret qu’après cette page sublime de notre histoire, je me vois forcé d’en rappeler une bien lugubre. — J’arrive aux journées de septembre. — Mais ici la matière devient si grave, qu’en continuant de résumer les faits, je craindrais quelque infidélité de ma plume. Je vais emprunter celle de Sergent, et le laisser un instant parler lui-même.

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16 January 2025
Volume:
121 p. 3 illustrations
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4064066333591
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