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Montesquieu

Oeuvres posthumes de M. de Montesquieu


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066331900

Table des matières

AVIS DE L’ÉDITEUR.

ARSACE ET ISMÉNIE, HISTOIRE ORIENTALE.

DISCOURS PRONONCÉ PAR M. LE PRESIDENT DE MONTESQUIEU, A la rentrée du Parlement de Bordeaux, le jour de la S. Martin 1725.

RÉFLEXIONS Sur les causes du plaisir qu’excitent en nous les Ouvrages d’Esprit& les productions des Beaux Arts.

DES PLAISIRS DE NOTRE AME.

DE L’ESPRIT EN GÉNÉRAL.

DE LA CURIOSITÉ.

DES PLAISIRS DE L’ORDRE.

DES PLAISIRS DE LA VARIÉTÉ.

DES PLAISIRS DE LA SYMMÉTRIE.

DES CONTRASTES.

DES PLAISIRS DE LA SURPRISE.

Des diverses causes qui peuvent produire un sentiment.

De la liaison accidentelle de certaines idées.

Autre effet des liaisons que l’ame met aux choses.

DE LA DÉLICATESSE.

DU JE NE SAIS QUOI.

PROGRESSION DE LA SURPRISE.

DES BEAUTÉS QUI RÉSULTENT D’UN CERTAIN EMBARRAS DE L’AME.

ÉBAUCHE DE L’ÉLOGE HISTORIQUE DU M AL DE BERWICK; Par le Président DE MONTESQUIEU .

ŒUVRES

POSTHUMES

DE M. DE MONTESQUIEU.


A LONDRES;

Et se trouve, A PARIS,

Chez DE BURE fils aîné, quai des Augustins.

M. DCC. LXXXIII.


AVIS DE L’ÉDITEUR.

Table des matières

MONSIEUR de Montesquieu avoit pris bien de la peine pour poser des bornes entre le Despotisme&la Monarchie tempérée, qui lui sembloit le Gouvernement naturel des François; mais comme il est toujours fort dangereux que la Monarchie ne tourne en Despotisme, il auroit voulu, s’il eût été possible, rendre le Despotisme même utile. Dans cette vue il a tracé la peinture la plus riante d’un Despote qui rend ses peuples heureux: il s’est peut-être flatté qu’un jour, en lisant son ouvrage, un Prince, une Reine, un Ministre, desireroient de ressembler à Arsace, à Isménie ou à Aspar, ou d’être eux-mêmes les modeles d’une peinture encore plus belle.

Au reste, plusieurs hommes peuvent être ou Despotes, ou Rois dans leur famille, dans leur société, dans leurs emplois divers: nous pouvons tous faire notre profit de l’Esprit des Loix&de cet Ouvrage-ci.

L’Auteur voyoit l’empire que les Dames ont aujourd’hui sur les pensées des hommes: pour s’assurer les Disciples, il a cherché à se rendre les Maîtres favorables; il a parlé la langue qui leur est la plus familiere &la plus agréable: il a fait un Roman; il y a peint l’amour tel qu’il le sentoit, impétueux, rarement sombre, souvent badin.


ARSACE
ET
ISMÉNIE,
HISTOIRE ORIENTALE.

Table des matières

SUR la fin du regne d’Artamene, la Bactriane fut agitée par des discordes civiles. Ce Prince mourut accablé d’ennuis,&laissa son trône à sa fille Isménie. Aspar, premier eunuque du Palais, eut la principale direction des affaires. Il desiroit beaucoup le bien de l’état, &il desiroit fort peu le pouvoir. Il connoissoit les hommes,&1jugeoit bien des événements. Son esprit étoit naturellement conciliateur,& son ame sembloit s’approcher de toutes les autres. La paix, qu’on n’osoit plus espérer, fut rétablie. Tel fut le prestige d’Aspar; chacun rentra dans le devoir,&ignora presque qu’il en fût sorti. Sans effort& sans bruit, il savoit faire les grandes choses.

La paix fut troublée par le Roi d’Hircanie. Il envoya des Ambassadeurs, pour demander Isménie en mariage;&sur ses refus il entra dans la Bactriane. Cette entrée fut singuliere. Tantôt il paroissoit armé de toutes pieces,&prêt à combattre ses ennemis; tantôt on le voyoit vêtu comme un amant que l’amour conduit auprès de sa maîtresse. Il menoit avec lui tout ce qui étoit propre à un appareil de nôces; des danseurs, des joueurs d’instruments, des farceurs, des cuisiniers, des eunuques, des femmes;&il menoit avec lui une formidable armée. Il écrivoit à la Reine les lettres du monde les plus tendres;&d’un autre côté, il ravageoit tout le pays: un jour étoit employé à des festins, un autre à des expéditions militaires. Jamais on n’a vu une si parfaite image de la guerre&de la paix, &jamais il n’y eut tant de dissolution&tant de discipline. Un village fuyoit la cruauté du vainqueur; un autre étoit dans la joie, les danses &les festins;&, par un étrange caprice, il cherchoit deux choses incompatibles, de se faire craindre, &de se faire aimer. Il ne fut ni craint ni aimé. On opposa une armée à la sienne;&une seule bataille finit la guerre. Un soldat nouvellement arrivé dans l’armée des Bactriens, fit des prodiges de valeur; il perça jusqu’au lieu où combattoit vaillamment le Roi d’Hircanie,&le fit prisonnier. Il remit ce prince à un officier;&, sans dire son nom, il alloit rentrer dans la foule; mais suivi par les acclamations, il fut mené comme en triomphe à la tente du général. Il parut devant lui avec une noble assurance; il parla modestement de son action. Le général lui offrit des récompenses; il s’y montra insensible: il voulut le combler d’honneurs; il y parut accoutumé.

Aspar jugea qu’un tel homme n’étoit pas d’une naissance ordinaire. Il le fit venir à la Cour;&quand il le vit, il se confirma encore plus dans cette pensée. Sa présence lui donna de l’admiration; la tristesse même qui paroissoit sur son visage lui inspira du respect; il loua sa valeur,&lui dit les choses les plus flatteuses. Seigneur, (lui dit l’étranger, ) excusez un malheureux que l’horreur de sa situation rend presque incapable de sentir vos bontés,& encore plus d’y répondre. Ses yeux se remplirent de larmes,&l’eunuque en fut attendri. Soyez mon ami, (lui dit-il, ) puisque vous êtes malheureux. Il y a un moment que je vous admirois, à présent je vous aime; je voudrois vous consoler,& que vous fissiez usage de ma raison &de la vôtre. Venez prendre un appartement dans mon palais; celui qui l’habite aime la vertu,&vous n’y serez point étranger.

Le lendemain fut un jour de fête pour tous les Bactriens. La Reine sortit de son palais, suivie de toute sa cour. Elle paroissoit sur son char au milieu d’un peuple immense. Un voile qui couvroit son visage laissoit voir une taille charmante; ses traits étoient cachés,&l’amour des peuples sembloit les leur montrer.

Elle descendit de son char,& entra dans le temple. Les grands de Bactriane étoient autour d’elle. Elle se prosterna,&adora les Dieux dans le silence; puis elle leva son voile, se recueillit,&dit à haute voix:

Dieux immortels! la Reine de Bactriane vient vous rendre graces de la victoire que vous lui avez donnée. Mettez le comble à vos faveurs, en ne permettant jamais qu’elle en abuse. Faites qu’elle n’ait ni passions, ni foiblesses, ni caprices; que ses craintes soient de faire le mal, ses espérances de faire le bien;& puisqu’elle ne peut être heureuse (dit-elle d’une voix que les sangots parurent arrêter, ) faites du moins que son peuple le soit.

Les prêtres finirent les cérémonies prescrites pour le culte des Dieux; la Reine sortit du temple, remonta sur son char,&le peuple la suivit jusqu’au palais.

Quelques moments après, Aspar rentra chez lui; il cherchoit l’étranger,&il le trouva dans une affreuse tristesse. Il s’assit auprès de lui,& ayant fait retirer tout le monde, il lui dit: Je vous conjure de vous ouvrir à moi. Croyez-vous qu’un cœur agité ne trouve point de douceur à confier ses peines? C’est comme si l’on se reposoit dans un lieu plus tranquille. Il faudroit, lui dit l’étranger, vous raconter tous les événements de ma vie. C’est ce que je vous demande, reprit Aspar; vous parlerez à un homme sensible: ne me cachez rien; tout est important devant l’amitié.

Ce n’étoit pas seulement la tendresse&un sentiment de pitié qui donnoit cette curiosité à Aspar. Il vouloit attacher cet homme extraordinaire à la cour de Bactriane; il desiroit de connoître à fond un homme qui étoit déja dans l’ordre de ses desseins,&qu’il destinoit dans sa pensée aux plus grandes choses.

L’étranger se recueillit un moment,&commença ainsi:

L’amour a fait tout le bonheur &tout le malheur de ma vie. D’abord il l’avoit semée de peines&de plaisirs; il n’y a laissé dans la suite que les pleurs, les plaintes&les regrets.

Je suis né dans la Médie,&je puis compter d’illustres aïeux. Mon pere remporta de grandes victoires à la tête des armées des Medes. Je le perdis dans mon enfance,&ceux qui m’éleverent me firent regarder ses vertus comme la plus belle partie de son héritage.

A l’âge de quinze ans on m’établit. On ne me donna point ce nombre prodigieux de femmes donc on accable en Médie les gens de ma naissance. On voulut suivre la nature,&m’apprendre que, si les besoins des sens étoient bornés, ceux du cœur l’étoient encore davantage.

Ardasire n’étoit pas plus distinguée de mes autres femmes par son rang que par mon amour. Elle avoit une fierté mêlée de quelque chose de si tendre, ses sentiments étoient si nobles, si différents de ceux qu’une complaisance éternelle met dans le cœur des femmes d’Asie; elle avoit d’ailleurs tant de beauté, que mes yeux ne virent qu’elle,&mon cœur ignora les autres.

Sa physionomie étoit ravissante, sa taille, son air, ses graces, le son de sa voix, le charme de ses discours, tout m’enchantoit. Je voulois toujours l’entendre; je ne me lassois jamais de la voir. Il n’y avoit rien pour moi de si parfait dans la nature; mon imagination ne pouvoit me dire que ce que je trouvois en elle; &quand je pensois au bonheur dont les humains peuvent être capables, je voyois toujours le mien.

Ma naissance, mes richesses, mon âge,&quelques avantages personnels déterminerent le Roi à me donner sa fille. C’est une coutume inviolable des Medes, que ceux qui reçoivent un pareil honneur renvoient toutes leurs femmes. Je ne vis dans cette grande alliance que la perte de ce que j’avois dans le monde de plus cher; mais il me fallut dévorer mes larmes,&montrer de la gaieté. Pendant que toute la cour me félicitoit d’une faveur dont elle est toujours enivrée, Ardasire ne demandoit point à me voir, &moi je craignois sa présence,& je la cherchois. J’allai dans son appartement; j’étois désolé. Ardasire, lui dis-je, je vous perds.... Mais, sans me faire ni caresses ni reproches, sans lever les yeux, sans verser de larmes, elle garda un profond silence; une pâleur mortelle paroissoit sur son visage,&j’y voyois une certaine indignation mêlée de désespoir.

Je voulus l’embrasser; elle me parut glacée,&je ne lui sentis de mouvement que pour échapper de mes bras.

Ce ne fut point la crainte de mourir qui me fit accepter la princesse,&, si je n’avois tremblé pour Ardasire, je me serois sans doute exposé à la plus affreuse vengeance. Mais quand je me représentois que sa mort seroit infailliblement suivie de mon refus, mon esprit se confondoit,&je m’abandonnois à mon malheur.

Je fus conduit dans le palais du Roi,&il ne me fut plus permis d’en sortir. Je vis ce lieu fait pour l’abattement de tous,&les délices d’un seul; ce lieu où, malgré le silence, les soupirs de l’amour sont à peine entendus; ce lieu, où regne la tristesse&la magnificence, où tout ce qui est inanimé est riant,& tout ce qui a de la vie est sombre, où tout se meut avec le maître, tout s’engourdit avec lui.

Je fus présenté le même jour à la princesse; elle pouvoir m’accabler de ses regards,&il ne me fut pas permis de lever les miens. Etrange effet de la grandeur! Si ses yeux pouvoient parler, les miens ne pouvoient répondre. Deux eunuques avoient un poignard à la main, prêts à expier dans mon sang l’affront de la regarder.

Quel état pour un cœur comme le mien d’aller porter dans mon lit l’esclavage de la cour, suspendu entre les caprices&les dédains superbes, de ne sentir plus que le respect,&de perdre pour jamais ce qui peut faire la consolation de la servitude même, la douceur d’aimer &d’être aimé!

Mais quelle fut ma situation, lorsqu’un eunuque de la princesse vint me faire signer l’ordre de faire sortir de mon palais toutes mes femmes. Signez, me dit-il, sentez la douceur de ce commandement: je rendrai compte à la princesse de votre promptitude à obéir. Mon visage se couvrit de larmes; j’avois commencé d’écrire,&je m’arrêtai. De grace, dis-je à l’eunuque, attendez; je me meurs....... Seigneur, me dit-il, il y va de votre tête& de la mienne; signez: nous commençons à devenir coupables; on compte les moments; je devrois être de retour. Ma main tremblante ou rapide (car mon esprit étoit perdu) traça les caracteres les plus funestes que je pusse former.

Mes femmes furent enlevées la veille de mon mariage; mais Ardasire, qui avoit gagné un de mes eunuques, mit une esclave de sa taille&de son air sous ses voiles& ses habits,&se cacha dans un lieu secret. Elle avoit fait entendre à l’eunuque qu’elle vouloit se retirer parmi les prêtresses des dieux.

Ardasire avoit l’ame trop haute pour qu’une loi, qui sans aucun sujet privoit de leur état des femmes légitimes, pût lui paroître faite pour elle. L’abus du pouvoir ne lui faisoit point respecter le pouvoir. Elle appelloit de cette tyrannie à la nature, &de son impuissance à son désespoir.

La cérémonie du mariage se fit dans le palais. Je menai la princesse dans ma maison. Là les concerts, les danses, les festins, tout parut exprimer une joie que mon cœur étoit bien éloigné de sentir.

La nuit étant venue, toute la cour nous quitta. Les eunuques conduisirent la princesse dans son appartement: hélas! c’étoit celui où j’avois fait tant de serments à Ardasire. Je me retirai dans le mien plein de rage&de désespoir.

Le moment fixé pour l’hymen arriva. J’entrai dans ce corridor, presque inconnu dans ma maison même, par où l’amour m’avoit conduit tant de fois. Je marchois dans les ténebres, seul, triste, pensif, quand tout-à-coup un flambeau fut découvert. Ardasire, un poignard à la main, parut devant moi. Arsace, dit–elle, allez dire à votre nouvelle épouse que je meurs ici; dites-lui que j’ai disputé votre cœur jusqu’au dernier soupir. Elle alloit se frapper; j’arrêtai sa main. Ardasire, m’écriaije, quel affreux spectacle veux-tu me donner!&lui ouvrant mes bras: commence par frapper celui qui a cédé le premier à une loi barbare. Je la vis pâlir,&le poignard lui tomba des mains. Je l’embrassai, &je ne sais par quel charme, mon ame sembla se calmer. Je tenois ce cher objet; je me livrai tout entier au plaisir d’aimer. Tout, jusqu’à l’idée de mon malheur, fuyoit de ma pensée. Je croyois posséder Ardasire,&il me sembloit que je ne pouvois plus la perdre. Etrange effet de l’amour! Mon cœur s’échauffoit, &mon ame devenoit tranquille.

Les paroles d’Ardasire me rappellerent à moi même. Arsace, me dit-elle, quittons ces lieux infortunés; fuyons. Que craignons-nous? nous savons aimer&mourir....

Ardasire, lui dis-je, je jure que vous serez toujours à moi; vous y serez comme si vous ne sortiez jamais de ces bras: je ne me séparerai jamais de vous. J’atteste les dieux que vous seule ferez le bonheur de ma vie.... Vous me proposez un généreux dessein: l’amour me l’avoit inspiré: il me l’inspire encore par vous; vous allez voir si je vous aime.

Je la quittai;&plein d’impatience &d’amour, j’allai par-tout donner mes ordres. La porte de l’appartement de la princesse fut fermée. Je pris tout ce que je pus emporter d’or &de pierreries. Je fis prendre à mes esclaves divers chemins,&partis seul avec Ardasire dans l’horreur de la nuit; espérant tout, craignant tout, perdant quelquefois mon audace naturelle, saisi par toutes les passions, quelquefois par les remords mêmes, ne sachant si je suivois mon devoir, ou l’amour, qui le fait oublier.

Je ne vous dirai point les périls infinis que nous courûmes. Ardasire, malgré la foiblesse de son sexe, m’encourageoit; elle étoit mourant; &elle me suivoit toujours. Je fuyos la présence des hommes; car tous les hommes étoient devenus mes ennemis: je ne cherchois que les déserts. J’arrivai dans ces montagnes qui sont remplies de tigres&de lions. La présence de ces animaux me rassuroit. Ce n’est point ici, disois-je à Ardasire, que les eunuques de la princesse&les gardes du roi de Médie viendront nous chercher. Mais enfin les bêtes féroces se multiplierent tellement, que je commençai à craindre. Je faisois tomber à coups de fleches celles qui s’approchoient trop près de nous; car, au lieu de me charger des choses nécessaires à la vie, je m’étois muni d’armes qui pouvoient par-tout me les procurer. Pressé de toutes parts, je fis du feu avec des cailloux; j’allumai du bois sec; je passois la nuit auprès de ces feux,&je faisois du bruit avec mes armes. Quelquefois je mettois le feu aux forêts,&je chassois devant moi ces bêtes intimidées. J’entrai dans un pays plus ouvert,&j’admirai ce vaste silence de la nature. Il me représentoit ce temps où les dieux naquirent,&où la beauté parut la premiere; l’amour l’échauffa,&tout fut animé.

Enfin nous sortîmes de la Médie. Ce fut dans une cabane de pasteurs que je me crus le maître du monde, &que je pus dire que j’étois à Ardasire,&qu’Ardasire étoit à moi.

Nous arrivâmes dans la Margiane; nos esclaves nous y rejoignirent. à, nous vécûmes a0la campagne, loin du monde&du bruit. Charmés l’un de l’autre, nous nous entretenions de nos plaisirs présents &de nos peines passées.

Ardasire me racontoit quels avoient été ses sentiments dans tout le temps qu’on nous avoit arrachés l’un à l’autre, ses jalousies pendant qu’elle crut que je ne l’aimois plus, sa douleur quand elle vit que je l’aimois encore, sa fureur contre une loi barbare, sa colere contre moi qui m’y soumettois. Elle avoit d’abord formé le dessein d’immoler la princesse; elle avoit rejetté cette idée: elle auroit trouvé du plaisir à mourir à mes yeux; elle n’avoit point douté que je fusse attendri Quand j’étois dans ses bras, disoit-elle, quand elle me proposa de quitter ma patrie, elle étoit déja sûre de moi.

Ardasire n’avoit jamais été si heureuse; elle étoit charmée. Nous ne vivions point dans le faste de la Médie; mais nos mœurs étoient plus douces. Elle voyoit dans tout ce que nous avions perdu, les grands sacrifices que je lui avois faits. Elle étoit seule avec moi. Dans les serrails, dans ces lieux de délices, on trouve toujours l’idée d’une rivale,&lorsqu’on y jouit de ce qu’on aime, plus on aime,&plus on est alarmé.

Mais Ardasire n’avoit aucune défiance; le cœur étoit assuré du cœur. Il semble qu’un tel amour donne un air riant à tout ce qui nous entoure,&que, parcequ’un objet nous plaît, il ordonne à toute la nature de nous plaire; il semble qu’un tel amour soit cette enfance aimable devant qui tout se joue& qui sourit toujours.

Je sens une espece de douceur à vous parler de cet heureux temps de notre vie. Quelquefois je perdois Ardasire dans les bois,&je la retrouvois aux accents de sa voix charmante. Elle se paroit des fleurs que je cueillois; je me parois de celles qu’elle avoit cueillies. Le chant des oiseaux, le murmure des fontaines, les danses&les concerts de nos jeunes esclaves, une douceur par-tout répandue étoient des témoignages continuels de notre bonheur.

Tantôt Ardasire étoit une bergere qui, sans parure&sans ornements, se montroit à moi avec sa naïveté naturelle; tantôt je la voyois telle qu’elle étoit lorsque j’étois enchanté dans le serrail de Médie.

Ardasire occupoit ses femmes à des ouvrages charmants: elles filoient la laine d’ Hircanie; elles employoient la pourpre de Tyr. Toute la maison goûtoit une joie naïve. Nous descendions avec plaisir à l’egalité de la nature; nous étions heureux,&nous voulions vivre avec des gens qui le fussent. Le bonheur faux rend les hommes durs& superbes,&ce bonheur ne se communique point. Le vrai bonheur les rend doux&sensibles,&ce bonheur se partage toujours.

Je me souviens qu’Ardasire fit le mariage d’une de ses favorites avec un de mes affranchis. L’amour&la jeunesse avoient formé cet hymen. La favorite dit à Ardasire: ce jour est aussi le premier jour de votre hyménée. Tous les jours de ma vie, répondit-elle, seront ce premier jour.

Vous serez peut-être surpris qu’exilé&proscrit de la Médie, n’ayant eu qu’un moment pour me préparer à partir, ne pouvant emporter que l’argent&les pierreries, qui se trouvoient sous ma main, je pusse avoir assez de richesses dans la Margiane pour y avoir un palais, un grand nombre de domestiques, &toutes sortes de commodités pour la vie. J’en fus surpris moi-même, &je le suis encore. Par une fatalité que je ne saurois vous expliquer, je ne voyois aucune ressource,&j’en trouvois par-tout. L’or, les pierreries, les bijoux sembloient se présenter à moi. C’étoient des hasards, me direz-vous. Mais des hasards si réitérés&perpétuellement les mêmes, ne pouvoient gueres être des hasards. Ardasire crut d’abord que je voulois la surprendre,&que j’avois porté des richesses qu’elle ne connoissoit pas. Je crus à mon tour qu’elle en avoit qui m’étoient inconnues. Mais nous vîmes bien l’un &l’autre que nous étions dans l’erreur. Je trouvai plusieurs fois dans ma chambre des rouleaux où il y avoit plusieurs centaines de dariques;; Ardasire trouvoit dans la sienne des boîtes pleines de pierreries. Un jourque je me promenois dans mon jar din, un petit coffre plein de pieces d’or parut à mes yeux,&j’en apperçus un autre dans le creux d’un chêne sous lequel j’allois ordinairement me reposer. Je passe le reste. J’étois sur qu’il n’y avoit pas un seul homme dans la Médie qui eût quelque connoissance du lieu où je m’étois retiré; &d’ailleurs je savois que je n’avois aucun secours à attendre de ce côté-là. Je me creusois la tête pour pénétrer d’où me venoient ces secours. Toutes les conjectures que je faisois. se détruisoient les unes les autres.

On fait, dit Aspar en interrompant Arsace, des contes merveilleux de certains génies puissants qui s’attachent aux hommes,&leur font de grands biens. Rien de ce que j’ai oui dire là-dessus n’a fait impression sur mon esprit; mais ce que j’entends m’étonne davantage: vous dites ce que vous avez éprouvé,& non pas ce que vous avez oui dire.

Soit que ces secours (reprit Arsace) fussent humains ou surnaturels, il est certain qu’ils ne me manquerent jamais,&que, de la même maniere qu’une infinité de gens trouvent par-tout la misere, je trouvai par–tout les richesses;&, ce qui vous surprendra, elles venoient toujours à point nommé: je n’ai jamais vu mon trésor prêt à finir qu’un nouveau n’ait d’abord reparu; tant l’intelligence qui veilloit sur nous étoit attentive. Il y a plus; ce n’étoit pas seulement nos besoins qui étoient prévenus; mais souvent nos fantaisies. Je n’aime gueres, ajouta-t-il, à dire des choses merveilleuses. Je vous dis ce que je suis forcé de croire, &non pas ce qu’il faut que vous croyiez.

La veille du mariage de la favo rite, un jeune homme beau comme l’amour vint me porter un panier de très beau fruit. Je lui donnai quelques pieces d’argent; il les prit, laissa le panier,&ne parut plus. Je portai le panier à Ardasire; je le trouvai plus pesant que je ne pensois. Nous mangeâmes le fruit,&nous trouvâmes que le fond étoit plein de dariques. C’est le génie, dit–on dans toute la maison, qui a apporté un trésor ici pour les dépenses des noces.

Je suis convaincue; disoit Ardasire, que c’est un génie qui fait ces prodiges en notre faveur. Aux intelligences supérieures à nous rien ne doit être plus agréable que l’amour: l’amour seul a une perfection qui peut nous élever jusqu’à elles. Arsace, c’est un génie qui connoît mon cœur, &qui voit à quel point je vous aime. Je voudrois le voir,&qu’il pût me dire à quel point vous m’aimez.

Je reprends ma narration.

La passion d’Ardasite&la mienne prirent des impressions de notre différente éducation&de nos difféérents caracteres. Ardasire ne respiroit que pour aimer; sa passion étoit sa vie; toute son ame étoit de l’amour. Il n’étoit pas en elle de m’aimer moins; elle ne pouvoir non plus m’aimer davantage. Moi, je parus aimer avec plus d’emportement parcequ’il sembloit que je n’aimois pas toujours de même. Ardasire seule étoit capable de m’occuper; mais il y eut des choses qui purent me distraire. Je suivois les cerfs dans les forêts,&j’allois combattre les bêtes féroces.

Bientôt je m’imaginai que je menois une vie trop obscure. Je me trouve, disois-je, dans les états du Roi de Margiane: pourquoi n’iroisje point à la cour? La gloire de mon pere venoit s’offrir à mon esprit. C’est un poids. bien pesant qu’un grand nom à soutenir, quand les vertus des hommes ordinaires sont moins le terme où il faut s’arrêter, que celui dont on doit partir. Il semble que les engagements que les autres prennent pour nous soient plus forts que ceux que nous prenons nous-mêmes. Quand j’étois en Médie, disois-je, il falloit que je m’abaissasse&que je cachasse avec plus de soin mes vertus que mes vices. Si je n’étois pas esclave de la cour, je l’étois de sa jalousie. Mais à présent que je me vois maître de moi, que je suis indépendant, parceque je suis sans patrie, libre au milieu des forêts comme les lions, je commencerai à avoir une ame commune si je reste un homme commun.

Je m’accoutumai peu-à-peu à ces idées. Il est attaché à la nature qu’à mesure que nous sommes heureux, nous voulons l’être davantage. Dans la félicité même il y a des impatientces. C’est que, comme notre esprit est une suite d’idées, notre cœur est une suite de desirs. Quand nous sentons que notre bonheur ne peut plus s’augmenter, nous voulons, lui donner une modification nouvelle. Quelquefois mon ambition étoit irritée par mon amour même: j’espérois que je serois plus digne d’Ardasire,&, malgré ses prieres, malgré ses larmes, je la quittai.

Je ne vous dirai point l’affreuse violence que je me fis. Je fus cent fois sur le point de revenir. Je voulois m’aller jetter aux genoux d’Ardasire; mais la honte de me démentir, la certitude que je n’aurois plus la force de me séparer d’elle, l’habitude que j’avois prise de commander à mon cœur des choses difficiles; tout cela me fit continuer mon chemin.

Je fus reçu du Roi avec toutes sortes de distinctions. A peine eusje le temps de m’appercevoir que je fusse étranger. J’étois de toutes les parties de plaisir: il me préféra à tous ceux de mon âge,&il n’y eut point de rang ni de dignité que je ne pusse espérer dans la Margiane.

J’eus bientôt une occasion de justifier sa faveur. La cour de Margiane vivoit depuis long-temps dans une profonde paix. Elle apprit qu’une multitude infinie de Barbares s’étoit présentée sur la frontiere, qu’elle avoit taillé en pieces l’armée qu’on lui avoit opposée,&qu’elle marchoit à grands pas vers la capitale. Quand la ville auroit été prise d’asfaut la cour ne seroit pas tombée dans une plus affreuse consternation. Ces gens-là n’avoient jamais connu que la prospérité. Ils ne savoient pas distinguer les malheurs d’avec les malheurs,&ce qui peut se rétablir d’avec ce qui est irréparable. On assembla à la hâte un conseil,&, comme j’étois auprès du Roi, je fus de ce conseil. Le Roi étoit éperdu,&ses conseillers n’avoient plus de sens. Il étoit clair qu’il étoit impossible de les sauver, si on ne leur rendoit le courage. Le premier ministre ouvrit les avis. Il proposa de faire sauver le Roi,& d’envoyer au général ennemi les clefs de la ville. Il alloit dire ses raisons,&tout le conseil alloit les suivre. Je me levai pendant qu’il parloit,&je lui tins ce discours: Si tu dis encore un mot, je te tue. Il ne faut pas qu’un Roi magnanime &tous les braves gens qui sont ici perdent un temps précieux à écouter tes lâches conseils. Et me tournant vers le Roi: Seigneur, un grand état ne tombe pas d’un seul coup. Vous avez une infinité de ressources, &quand vous n’en aurez plus, vous délibérerez avec cet homme si vous devez mourir, ou suivre de lâches conseils. Amis, je jure avec vous que nous défendrons le Roi jusqu’au dernier soupir. Suivons-le, armons le peuple,&faisons-lui part de notre courage.

On se mit en défense dans la ville,&je me saisis d’un poste au dehors avec une troupe de gens d’élite, composée de Margiens& de quelques braves gens qui étoient à moi. Nous battîmes plusieurs de leurs partis. Un corps de cavalerie empêchoit qu’on ne leur envoyât des vivres. Ils n’avoient point de machines pour faire le siege de la ville. Notre corps d’armée grossissoit tous les jours. Ils se retirerent,&la Margiane fut délivrée.

Dans le bruit&le tumulte de cette cour, je ne goûtois que de fausses joies. Ardasire me manquoit partout,&toujours mon cœur se tournoit vers elle. J’avois connu mon bonheur,&je l’avois fui; j’avois quitté des plaisirs réels, pour chercher des erreurs.

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0+
Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
113 p. 6 illustrations
ISBN:
4064066331900
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