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Mme C. de Moizé
Armand Catelan, ou Le troubadour provençal au Bois de Boulogne, XIIIe siècle

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329587
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
SOUVENIR DE PROVENCE
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
LE JEUNE ALFRED
HISTOIRE DE GUILLAUME DE MONTAUBAN
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
ROMANCE

CHAPITRE PREMIER
Table des matières
PROMENADE AU BOIS DE BOULOGNE AVEC UNE AIMABLE ÉTRANGÈRE. — RENCONTRE A MONTMARTRE.
J’avais été faire une station avec une amie au cimetière Montmartre; nous revenions lentement, après avoir payé un tribut de souvenir et de regrets à une personne qui nous était bien chère, lorsque nous fûmes dépassées par quatre enfants: deux garçons dé neuf à dix ans au plus, et deux jeunes filles de sept à huit; les deux jeunes garçons étaient en costume de collégiens, les deux jeunes filles étaient en grand deuil. Ces quatre enfants marchaient vite et en silence; ils étaient porteurs de couronnes, mais ces couronnes n’étaient pas des couronnes consacrées par l’usage au culte des tombeaux; c’étaient des couronnes obtenues en prix.
Une femme, aussi en grand deuil, belle, quoique n’étant plus de l’extrême jeunesse, accompagnée d’une nourrice qui portait un jeune enfant, suivait les quatre premiers; de longs rubans noirs se mêlaient à la blonde chevelure du pauvre petit; leur marche était hâtive; je cédai, ainsi que mon amie, au désir de les suivre.
Arrivés près d’une tombe modeste, les quatre enfants s’agenouillèrent, et après une fervente prière, s’empressèrent d’attacher leurs couronnes au signe rédempteur qui dominait la tombe de leur père.
La mère, debout à quelque distance, contemplait, les yeux pleins de larmes, ce touchant spectacle, et vint ensuite elle-même déposer pendant quelques instants sur la tombe le jeune enfant, dont les petites mains cueillirent une pensée, que la pauvre mère porta à ses lèvres et enferma sur son cœur.
—Voilà, me dit mon amie en nous éloignant, la tombe d’un homme vertueux, bien digne de regrets, puisqu’il a su inspirer à ses enfants de pareils sentiments de piété.
Nous nous éloignâmes en silence...
Nous avions formé le projet de passer la journée ensemble, et de la terminer par une promenade au bois de Boulogne, ce bois qui, au temps de Philippe le Bel, était une assez grande forêt beaucoup moins rapprochée de Paris.
Je m’y trouvai donc par une belle nuit d’été.
A l’époque où le Régent habitait le château de la Muette, le Ranelagh fut créé. Le bois de Boulogne était alors le temple des divertissements les plus en faveur; dans la première révolution, il fut le rendez-vous des excentricités républicaines: on vit, dans la même contredanse, figurer les déesses de la Raison et de la Liberté.
Depuis longtemps il avait une grande vogue; sous la Restauration, il était devenu le rendez-vous de la belle société.
C’était à l’une des extrémités du bois, près de la Seine, qu’Isabelle, sœur de saint Louis, avait fondé, en 1269, l’abbaye de Longchamp, où elle mourut en odeur de sainteté. Ce couvent devint nombreux et célèbre; le hasard ayant, pendant la semaine sainte, conduit à ce monastère quelques personnes pieuses, elles furent ravies d’entendre les voix des religieuses chanter les ténèbres: on en parla beaucoup, et bientôt ce fut la mode d’aller à Longchamp le mercredi, le jeudi et le vendredi saint.
—Voilà des détails qui m’intéressent vivement, me dit l’aimable madame C... en donnant l’ordre à son cocher d’aller doucement, afin de ne rien perdre de l’historique du bois de Boulogne.
— La piété ne fut pas toujours, lui dis-je en reprenant la conversation, le motif de ses pérégrinations; peu à peu elle fut remplacée par des luttes plus profanes, et l’on y vit rivaliser à l’envi le luxe des équipages et l’élégance des toilettes; combien de personnes se souviennent encore d’avoir vu, même depuis les révolutions, ces rassemblements d’hommes et de femmes, moins jaloux de voir que d’être vus.
On n’a point oublié les dévastations commises au bois de Boulogne, en 1814 et 1815, par les armées étrangères.
— Des jours plus heureux ont fait disparaître tous ces désordres, dit le jeune consul américain qui nous accompagnait à cheval. Voyez ces vastes boulevards si bien entretenus, ces parcs d’animaux si soignés, si agréables à voir, ces hôtels si élégants et entourés de grilles si magnifiques, ces plantations renouvelées, ces lacs, ces canaux, cette rivière, ces cascades si pittoresques et ce Pré-Catelan, rendez-vous de tous les divertissements.
Dans cet instant nous arrivions près du lac; quelques calèches découvertes étaient stationnaires; le plus profond silence annonçait que tout le monde était livré à de douces méditations, inspirées sans doute par le calme et la beauté de la nuit; seulement quelques oiseaux aquatiques, en se jetant dans le le lac, faisaient tourbillonner l’eau; pendant quelques instants on voyait aussi quelques ombres silencieuses se promener en se donnant le bras, deux à deux, se grandir d’une manière gigantesque sur les eaux argentées du lac et disparaître soudain suivant le changement de direction qu’elles prenaient. Madame C..., l’aimable étrangère, me dit: —Passons, en nous en allant, devant la pyramide du troubadour provençal que, dans le quatorzième siècle, Béatrix de Savoie, comtesse de Provence, envoya au roi Philippe le Bel, qui habitait alors le château de Passy.
— Vous nous avez promis, chère madame, son histoire; et la vue de son tombeau, et cette heure silencieuse, vous donnera, j’en suis certaine, en invoquant son souvenir quelque heureuse vision.
— J’étais préoccupée de la même pensée, lui dis-je, et j’allais vous prier, aimable amie, avant de sortir du bois, de venir avec moi faire une pause au pied de la pyramide.
Le jeune consul américain qui nous accompagnait à cheval venait tous les jours se promener au bois de Boulogne.
Ayant précédé la calèche, il nous orienta parfaitement dans la direction que nous devions prendre, et ayant été rencontre par plusieurs jeunes gens de ses amis et presque tous ses compatriotes, ils se réunirent autour delà calèche et nous formèrent un élégant cortége.
La pyramide élevée à la mémoire du malheureux troubadour s’offrit bientôt à notre vue; une étoile brillante l’éclairait en ce moment, et quelques accents mélodieux qui expirent dans le lointain, nous rendent, pour ainsi dire, présente par la pensée l’horrible trahison dont l’infortuné fut victime. Ce fut, dit-on, à minuit, dans ce bois, à cette place, que ce crime mystérieux fut commis sur la personne du poëte aimé de Béatrix, qui n’avait consenti à son départ de la Provence que dans l’espoir de dissiper la sombre mélancolie qui mettait en danger l’existence de Philippe le Bel, ce prince qui lui était si cher.
Vivement impressionnée, j’écrivis quelques lignes sur mes tablettes, que l’aimable madame C... put lire facilement, tant la lune et les étoiles étaient radieuses en ce moment.
Cette délicieuse soirée ne s’effacera jamais de ma mémoire; en rentrant chez moi je m’empresserai d’en écrire les impressions.
CHAPITRE II
Table des matières
CATASTROPHE. —VOYAGE DE L’AUTEUR EN PROVENCE. — HISTOIRE D’ARNAUD CATELAN.
Hélas! quelques jours après notre promenade au bois de Boulogne, madame C..., cette charmante femme, était enlevée avec la rapidité de la foudre à la tendresse de toutes les personnes qui la connaissaient et savaient l’apprécier.
Je cherchai à me distraire de la perte de mon excellente amie en réalisant le vœu qu’elle avait exprimé, de me voir écrire l’histoire du troubadour provençal. Je me décidai à aller faire un voyage en Provence, afin de recueillir sur les lieux mêmes les renseignements qui m’étaient nécessaires pour écrire la vie d’Arnaud Catelan.
Secondée dans mes recherches par un aimable homme, habitant la Provence de père en fils depuis des siècles, et possédant une bibliothèque immense, où se trouve consigné l’historique de ce beau pays si brillant, surtout à l’époque de Béatrix et des troubadours, il me tomba sous la main des notes qui m’aidèrent à me diriger dans ce temps si éloigné de nous.
Voici le résultat de mes recherches:
On a écrit l’histoire d’un grand nombre de troubadours, un seul a échappé à l’attention; le hasard vient de me faire connaître combien était digne cependant d’un meilleur sort ce jeune homme, qui sut avec tant de philosophie, de courage et de talent, supporter les diverses vicissitudes de la fortune. Un caractère aventureux joint à un physique remarquable, dans un temps où la beauté personnelle était au nombre des plus grands avantages; ce qui excitait à la fois la jalousie des hommes et la bienveillance des femmes.
La naissance d’Arnaud Catelan est voilée de mystère. Il fut confié comme page à Béatrix, comtesse de Provence, à l’âge de quatorze ans, par un chevalier croisé, qui paraissait avoir pour lui la plus tendre affection; il devait le reprendre à son retour de la guerre des Sarrasins, mais il ne revint jamais, et jamais le nom de ce chevalier n’a été prononcé.
Le jeune Catelan était doué d’un naturel charmant; il jouait admirablement du luth et possédait une voix délicieuse; il avait le don de la poésie, qui dans ce siècle était vivement appréciée et même cultivée par toutes les personnes d’une classe élevée; son éducation et ses études avaient été très-soignées par son protecteur, qui parlait plusieurs langues. Le jeune Arnaud et la comtesse de Provence n’en parlaient qu’avec le plus profond respect, ayant entièrement perdu l’espérance de le revoir jamais et se doutant bien qu’il était sans doute tombé au nombre des victimes des Sarrasins.
Arnaud dut choisir une profession; ses talents, sa facilité à parler plusieurs langues, ses connaissances dans les sciences exactes, lui ouvrirent toutes les carrières, et la haute et puissante protection de sa bienfaitrice aplanissait toutes les difficultés. Il se tira, quoique bien jeune encore, avec beaucoup d’honneur, de plusieurs négociations fort délicates dont il fut chargé par la princesse, qui alors lui donna toute sa confiance et conçut pour lui le projet d’un riche et bel établissement. Dans cette intention, elle l’envoya chez un châtelain dont la sœur, femme aussi aimable que belle, avait été son amie d’enfance; elle souffrait beaucoup d’une cruelle mésintelligence, qui durait depuis plusieurs années, avec le chevalier Robert de Castelneau; elle désirait vivement mettre un terme à un procès qui avait interrompu ses. relations d’amitié avec Marguerite de Castelneau, sœur du cauteleux chevalier.
L’avocat troubadour parvint tellement à charmer le chevalier processif et sa sensible sœur, qui était cependant la plus intéressée dans ces débats, que, quelques jours après son arrivée dans la châtellenie, le traité de paix et le pacte d’alliance furent signés à la fin d’un banquet où le jeune poëte avait chanté toute la procédure en s’accompagnant de son luth.
Cependant, le chevalier dit qu’il y mettait une condition qui ne devait être connue que de la princesse; et Arnaud en partant fut chargé pour elle d’une lettre close.
Le sage et discret Amanieu, vieux troubadour, ami du châtelain, qui avait pour lui la plus haute estime, mais que l’on voyait rarement hors du lieu solitaire de ses travaux, était cependant venu passer un jour chez le châtelain; il apprit avec plaisir la fin de cet interminable procès, un léger sourire traversa sa barbe blanche et épaisse en voyant fermée la lettre close confiée au jeune troubadour. Catelan l’avait vivement intéressé par le génie et la facilité de ses improvisations.
Marguerite lui donna pour souvenir un flacon de parfums exquis, dont elle avait seule la recette, parce que seule elle cultivait les fleurs dont il était le produit. Elle en faisait hommage à Béatrix de Provence, et éprouva le plus vif regret de voir s’éloigner le jeune ambassadeur.
Son retour à la cour de la comtesse fut pour ainsi dire un triomphe. Elle employa tous les moyens qui furent en sa puissance pour lui témoigner sa satisfaction d’avoir si heureusement et si promptement terminé un différend qui lui avait causé beaucoup de chagrin, puisque toutes les tentatives qui avaient été faites à cet égard par des hommes du plus grand talent avaient échoué.
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