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Max Jasinski

Contes de la vieille France


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066316204

Table des matières

CE QU’ÉTAIT UN DISEUR DE CONTES

L’OISEAU BLEU

LE PONT AUX ANES

CONFIANCE MAL PLACÉE

LES TROIS PETITS BOSSUS DE DOUAI

DISCRÉTION

HEUREUSE SIMPLICITÉ

LE SEIGNEUR A LA CRUCHE

CHARITÉ

PROUESSES ET TRISTESSES

UNE LANGUE NOUVELLE

LE PAYSAN ET L’ENCHANTEUR MERLIN

CONTE D’UN RICHE SEIGNEUR ET D’UN PAUVRE HOMME

MÉCONTENTE DE SON SORT

FIDÉLITÉ

LE LION DEVENU VIEUX

GRISÉLIDIS

LE BON IVROGNE

LE TESTAMENT DE L’ANE

COQUETTERIE

APRÈS LA VICTOIRE

LE BON LARRON

LES QUATRE FILS AIMOND

CONTES ET CONTEUR


A M. ÉMILE FAGUET,

En témoignage de respect

et de reconnaissance.

M. J.


CE QU’ÉTAIT UN DISEUR DE CONTES

Table des matières

Le roi de France, Louis le neuvième, qui fut plus tard canonisé, faisait un jour une promenade à cheval avec le sire de Joinville et quelques seigneurs. Il arriva au village de Charenton par un pont à péage. Il paya scrupuleusement pour lui, pour sa suite et pour les chevaux, bien qu’on lui eût offert le passage gratuit. De l’autre côté du pont, il tomba sur des paysans réunis en cercle autour d’un jeune homme. Celui-ci, agile comme un singe, les pieds en l’air et la tête en bas, courait sur les mains avec vélocité. Les spectateurs qui applaudissaient se tinrent cois, par respect, à la venue du cortège. L’homme se replaça sur ses pieds et s’approcha sur un signe de Louis. Il retira son bonnet, râpé et troué, d’où pendait, à moitié brisée, une plume de coq, et, immobile, attendit qu’on l’interrogeât. Il était de piètre mine, maigre, accoutré d’habits rapiécés dont les teintes, jadis vives, étaient décolorées; mais son attitude était gracieuse et ses mouvements aisés. Ses joues étaient creuses, mais son regard était clair et sa lèvre spirituelle.

— Qui es-tu? dit le roi.

— Un homme, répondit l’autre.

— D’où viens-tu?

— De là-bas.

— Où vas-tu?

— A côté de mon ombre.

— De quel pays es-tu?

— De notre ville.

— Où est ta ville?

— Sur une rivière.

— Qu’est-ce que cette rivière?

— De l’eau.

— Comment appelle-t-on cette eau?

— On ne l’appelle pas, trop curieux seigneur: elle vient toute seule.

Sur ce, l’homme éclata de rire, comme un enfant taquin qui s’amuse, et jeta en l’air, joyeusement, son vieux bonnet. Joinville fronça le sourcil. Mais le bon roi sourit.

— Tu me trouves indiscret, mauvais garçon, et tu railles. Mais je sais à qui j’ai affaire. Tu es mal vêtu; à te voir, on devine que tu es mal nourri; tu distrais les badauds avec des cabrioles et tu t’égayes au nez des puissants; tu es sans feu ni lieu et insouciant comme un moineau. Sûrement tu es poète.

— Bien deviné ! Je compose des chansons si langoureuses que les dames en pleurent, des chansons guerrières qui donnent du cœur au plus couard, des chansons plaisantes qui épanouissent après boire les figures les plus moroses. Je sais les exploits de Charlemagne, les malheurs de Roland à Roncevaux, l’histoire de Rome la grande, et mille autres merveilles. Et je sais aussi faire danser les ours, dresser les chiens, marcher sur les mains, jouer de la viole et grimacer mieux que les gargouilles des cathédrales.

— Voilà beaucoup de talents. Dommage est. qu’ils soient d’un médiocre rapport.

— Jusqu’à présent, oui. Mais ma fortune sera bientôt faite, car je vais à Paris où les amateurs ne manquent pas. Ce n’est pas comme dans ce village, où les gens sont des brutes. Ils ont bâillé à mes meilleurs vers. Les singeries seules leur plaisent.

— En effet, ils t’applaudissaient.

— Ils applaudissent, mais ce sont des avares.. J’ai quêté après une chanson: pas un liard; après un fabliau: pas davantage; après des contorsions et des calembredaines: rien encore. Si je quête maintenant, ils ne donneront pas plus. Que la peste les emporte!

— Et sur les grands chemins, n’as-tu point peur?

— Quand des brigands paraissent, je chante à tue-tête. Les plus farouches s’en retournent alors. Ils savent qu’avec mes pareils ils perdraient leur temps et que les faiseurs de vers n’ont de richesse que dans leurs rimes. Bien mieux, la semaine dernière, une bande m’a invité à dîner: ce fut très cordial. Quel festin! quel vin! quels aimables convives 1

— Tu as de belles fréquentations!

— Que le roi m’invite, il aura la préférence.

Louis IX s’amusait extrêmement. Derrière lui son escorte le jugeait un peu trop familier avec ce va-nu-pieds et le blâmait discrètement. Mais il n’en avait cure.

— Eh bien! quand tu seras à Paris, présente-toi au Louvre. On t’y recevra, je te le promets.

— Je m’y présenterai, beau sire. Si l’on me chasse, vous en aurez le remords... Mais je ne sais guère quand ce sera.

— Qui t’empêche de continuer ta route?

— Ce pont, ce pont à péage. Dans ma bourse il n’y a que du vent. Je comptais sur la quête pour payer le passage. Mais ces vilains, que le diable puisse étrangler, ont les poches cousues. Si je ne rencontre pas un passant généreux, je risque de demeurer ici jusqu’au jugement dernier.

Le roi se retourna vers ses compagnons.

— Joinville, je veux que désormais tous les ponts du royaume soient libres pour les poètes, jongleurs et trouvères. Qu’ils disent au gardien un couplet: cela suffira... de par le roi. Et toi, gentil chanteur, viens demain diner au palais. Tu y auras, j’espère, chère aussi bonne que chez tes brigands. Suis ton chemin, et que Dieu te conserve ta gaîté !

Là-dessus, les cavaliers piquèrent des deux et s’éloignèrent. Le jeune homme resta, son bonnet à la main, émerveillé et heureux.

Depuis, trouvères, jongleurs, poètes, joueurs de viole et de cornemuse, diseurs de contes ou de graves récits, amuseurs des petits et des grands, allèrent répandre partout fabliaux, épopées et chansonnettes, fleurs et fleurettes du vieux sol gaulois. Et ils circulèrent en franchise sur tous les ponts de France.

L’OISEAU BLEU

Table des matières

Là où, entre les arbres, coule en susurrant la Liane, là où, comme un nid de verdure, se trouve aujourd’hui, près de Boulogne-sur-Mer, le village de Pont-de-Briques, se dressait un monastère, il y a longtemps, bien longtemps. Les moines y vivaient dans une paix qui n’était troublée ni par les tempêtes, car elles passaient par-dessus les collines, ni par les hommes, car aucune maison n’existait aux alentours. Un bois épais aux senteurs sauvages le garantissait des bruits humains, et même le souffle rude de la mer n’arrivait pas à ses murailles. Le silence régnait dans cette retraite, rompu seulement par le frémissement des feuillages, le murmure des oraisons et le tintement grêle de l’angélus. Et dans l’âme de ses hôtes régnait aussi la foi, limpide comme l’eau de la Liane, inébranlable comme les gros arbres, fraîche et parfumée comme le pays environnant.

Un de ces moines, pourtant, tout au fond de lui-même, était moins tranquille que ses compagnons. Sans doute, à la chapelle, il chantait les cantiques d’une voix sonore et se prosternait aussi bas que les autres. Ses propos étaient pieux et ses adorations sincères. Fallait-il fendre du bois, tirer de l’eau, bêcher un carré de jardin? il s’acquittait de sa besogne avec bonne humeur. Il mangeait avec appétit au réfectoire et dormait dans sa cellule d’un sommeil profond, ce qui n’indique pas une mauvaise conscience. Cependant, il n’était point parfaitement heureux, car un doute était en lui. Ce doute portait sur un point, un seul: «Comment, se disait-il, l’éternelle félicité promise aux élus ne deviendrait-elle pas monotone à la longue? D’abord, évidemment, la béatitude doit être inexprimable. Mais après deux, trois, dix, vingt siècles, n’y a-t-il pas quelque fatigue, peut-être un peu d’ennui, tout au moins une diminution de bonheur? Ici-bas, les joies les plus enivrantes perdent vite tout leur charme; ici-bas, on se lasse du soleil, du printemps, des fleurs, de tout; au paradis ne se lasse-t-on jamais?» Et quand il s’était dit ces choses, le moine, honteux de lui-même, allait demander pardon à la Vierge pour cette coupable pensée. Mais le lendemain la pensée coupable revenait, comme une mouche qu’on chasse de la main et qui rôde obstinément autour de vous.

Un matin de mai, il promenait sa rêverie dans le bois. A travers le feuillage vert tendre se voyait l’azur délicat du firmament; un frais soleil, passant parmi les branches, faisait scintiller la rosée sur l’herbe fine et les cailloux du sentier. Il marcha longtemps, l’esprit préoccupé, sans regarder la nature printanière, sans écouter le ruissellement des sources, sans songer à remercier Dieu, comme d’ordinaire, pour avoir fait le monde si beau. Il arriva enfin sur la berge de la Liane; la rivière jolie, où glissaient parfois des poissons d’argent, où vibraient comme des rubans les plantes d’eau, étincelait sous la lumière, tournait, puis, un peu plus loin, disparaissait sous une voûte verte entre des saules. Il s’adossa à un gros chêne; il croisa les bras dans les amples manches de sa robe; il continua d’évaluer la durée possible et l’intensité des plaisirs éternels; et, machinalement, il regardait l’espace clair encadré par les cimes frissonnantes des arbres.

Tout à coup, il aperçut, très haut, un point mobile; ce point grossit et se rapprocha: c’était un oiseau d’espèce inconnue, de forme élégante, et dont le plumage était d’un bleu si exquis qu’on aurait cru voir voler un morceau de ciel. Intéressé, le moine le suivit de l’œil; l’oiseau, après avoir décrit deux ou trois cercles en l’air, se posa sur une grosse branche du vieux chêne, se lissa les plumes d’un geste vif et gracieux et se mit à chanter. Il chanta presque timidement d’abord, puis, peu à peu, à plein gosier, et ce chant était d’une mélodie si rare, d’une telle variété, d’une suavité si pénétrante, que le bois tout entier parut attentif, que la Liane ne coula plus, que les feuilles ne remuèrent plus, que les autres oiseaux restèrent muets au bord de leurs nids et que le moine lui-même oublia sa mélancolie pour écouter. Et non seulement il oublia la pensée qui l’obsédait, la nature caressante qui l’entourait, les exercices de piété dont le moment allait venir, mais encore il s’oublia lui-même: pris tout entier par cette musique ineffable, respirant à peine, insensible à la fatigue et à l’immobilité, sans s’apercevoir de la fuite des heures, il s’abandonna à cette sensation nouvelle; il fut comme une fleur tombée dans un ruisselet et que le courant emporte, comme un fil de la Vierge que les vents balancent à leur gré sur une prairie, comme une épave qui flotte sur la mer et dont se jouent les vagues. Il ne vécut plus que par l’ouïe, dans une extase sans nom.

Brusquement, l’oiseau bleu s’interrompit et s’envola. Le moine revint à lui et, avec stupeur, constata que le soleil était déjà bas sur l’horizon. Qu’allaient dire ses frères? Il s’élança, mais avec difficulté, probablement, pensa-t-il, parce que ses jambes étaient engourdies. Après quelques pas, il se trouva hors de la forêt. Il s’était donc trompé de chemin? Mais non, là-bas, au bout d’une large route qu’il ne connaissait point, parmi des champs de blé, il reconnaissait bien l’entrée et le clocher du couvent. Rêvait-il? Ou quel miracle avait en un jour supprimé taillis et futaies, percé cette large route, bâti ces chaumières, semé et fait croître ce blé ? Il renonça à comprendre, hâta sa marche de plus en plus pénible, sonna, et, de plus en plus stupéfait, lorsque la porte fut ouverte, se trouva devant un nouveau portier.

— Que désirez-vous, mon père? demanda poliment celui-ci.

— Mais je rentre, après être sorti ce matin.

Le frère portier eut l’air extraordinairement surpris.

— Mon père, si vous ne vous raillez pas de moi, vous êtes dans l’erreur. Voilà dix ans que je suis ici, et je ne vous ai jamais vu.

Il dit, et un peu inquiet, fit mine de refermer la porte sur l’intrus. Cependant, comme celui-ci, éploré, ne quittait pas le seuil et persistait dans ses affirmations, il alla chercher le prieur. Encore une nouvelle figure! Notre moine abasourdi raconta son histoire; on fit venir le frère lecteur, le frère sonneur, le frère trésorier, le frère cuisinier, tous les frères, l’un après l’autre: personne ne le reconnut et il ne reconnut personne. Qu’est-ce que cela signifiait? Enfin arriva un dernier frère, courbé, chauve, à moitié paralysé, et plus qu’octogénaire. D’une voix chevrotante et cassée, il demanda:

— Comment vous appelez-vous?

— On m’appelait frère Eusèbe, dit le malheureux qui, tremblant, éperdu, ne savait plus lui-même que croire.

— Frère Eusèbel... Frère Eusèbe!... attendez... jadis, dans ma jeunesse, on m’en a parlé... Il partit un matin et ne revint plus... On le regretta, car il chantait bien au lutrin... Voilà, oui, cent ans de cela, au moins.

Il tomba sur ses genoux débiles, joignit ses vieilles mains...


Cent ans! Frère Eusèbe poussa un cri. Il baissa les yeux et vit qu’une barbe blanche inondait sa poitrine, que ses mains étaient décharnées comme celles d’un squelette. Il comprit que ses doutes d’autrefois étaient une offense à la toute-puissance divine et que Dieu le lui avait prouvé en lui faisant prendre un siècle pour une journée. Il tomba sur ses genoux débiles, joignit ses vieilles mains et murmura en pleurant son acte de contrition. Alors, sur le mur, dans sa niche, la statue de la Vierge sembla sourire maternellement; une invisible main fit tinter la cloche de l’angélus; des parfums délicieux se répandirent dans l’air; les derniers rayons du soleil couchant formèrent au-dessus du vieillard une auréole. Tous les moines se prosternèrent et lui, au milieu d’eux, transfiguré par une joie céleste, se renversa sur le pavé et mourut doucement.


LE PONT AUX ANES

Table des matières

— La soupe est-elle prête, ma femme?

— Non, elle n’est pas prête.

— Est-ce que les légumes sont au feu?

— Non, ils ne sont pas au feu.

— Est-ce qu’ils sont cueillis, au moins?

— Non, ils ne sont pas cueillis.

— Quand mangera-t-on?

— Quand tu auras fait la cuisine.

Alors, quoique le pauvre Jacques eût faim, il n’eut pas le courage d’entreprendre cette besogne. Il se coupa un morceau de pain et il s’en alla, mélancolique, le long de la rivière, méditer sur son triste sort.

Cette mélancolie était justifiée et triste en effet était ce sort. Car ce dialogue se reproduisait presque quotidiennement. Il travaillait aux champs toute la journée; au retour, il trouvait sa femme décidée à ne rien faire. Les reproches, les menaces, tout était inutile. S’il voulait boire, il devait lui-même chercher le vin à la cave; dîner, il devait lui-même préparer le repas; coucher dans un bon lit, il devait lui-même retourner la paillasse. En outre, non contente d’être oisive et paresseuse, sa femme était acariâtre: elle n’ouvrait la bouche que pour injurier et geindre, que pour se plaindre aigrement d’être mal vêtue, mal logée, mal nourrie. «Ah! si elle avait épousé Jean-Paul! Elle aurait eu des riches habits et des servantes. Mais elle avait été assez sotte pour accorder sa main à Jacques, ce pauvre hère, ce loqueteux, ce fainéant. Elle était inférieure à toutes ses amies. Tout le voisinage se moquait d’elle ou en avait pitié.» Cela durait longtemps sur ce ton-là. Jacques qui avait encore les mains terreuses et les reins courbaturés à force de bêcher, sarcler ou labourer, écoutait ce discours. S’il se risquait à interrompre, le discours s’achevait en oris inarticulés, gémissements, fureurs et torrents de larmes... Bref il menait une vie d’enfer.

Il se remémorait sa misère en marchant. C’est ainsi qu’il arriva près d’un pont. Il s’accouda sur un parapet et regarda l’onde couler sur les graviers. Des poissons y filaient, rapides comme des flèches: il envia les poissons. Il envia les hirondelles qui venaient tremper en volant leur peti corps bleuté, les mouches d’eau qui traçaient des ronds sur la surface brillante, les herbes aquatiques qui flottaient comme des chevelures. Tout, animaux, insectes et plantes lui parut joyeux et béni du ciel, puisque rien de tout cela n’était marié

Un bruit de sabots le fit se retourner. Un paysan s’approchait, conduisant un âne qu’un fagot de branchages recouvrait presque en entier et dont les naseaux blancs et les longues oreilles semblaient sortir d’un buisson. Tous deux allaient, d’un pas égal. A l’entrée du pont, brusquement, la bête s’arrêta. «Hue!» cria l’homme; ce fut en vain. Alors il flatta la croupe osseuse, le front plat et dur: l’âne demeura immobile, ainsi qu’une borne. Et Jacques s’intéressa au spectacle.

Le paysan parla ensuite à sa bourrique: «Avance, Martin; nous allons être en retard. Avance: à l’écurie tu auras avoine et paille fraîche. Avance, mon beau Martin, mon cher ami, mon doux camarade.» Mais on aurait dit que Martin avait les quatre pattes clouées au sol.

Devant l’insuccès des bons traitements et des bonnes paroles, le paysan s’impatienta. Il attrapa la bride et tira de toutes ses forces: l’âne raidit ses membres vigoureux. Alors il passa de l’autre côté, s’arcbouta, et poussa de l’épaule, à la naissance de la queue: l’âne se raidit encore et ne bougea point. «Entêté, stupide, brute! cria-t-il. Hue! ou je tape 1» Et il lui rugit à l’oreille d’autres menaces, d’autres invectives. L’âne remua nonchalamment les oreilles comme s’il était incommodé par une mouche et ne broncha pas davantage.

L’ânier allait s’arracher les cheveux. Mais il se ravisa. Il assujettit avec la lanière de cuir la trique qu’il tenait en main, fit deux ou trois moulinets et asséna quelques coups à son rétif compagnon. L’effet fut immédiat et le quadrupède se mit à trotter, à trotter, en secouant son fagot, d’un trot allègre et régulier, si vif que l’homme avait peine à le suivre et qu’en un instant tous deux disparurent à un détour du chemin, au loin, de l’autre côté du pont.

Il asséna quelques coups à bon rétif compagnon.


Jacques remercia le hasard de cette leçon. Il coupa un tout jeune chêne, bien droit, dont il ôta les rameaux, les feuilles et l’écorce. Muni de cette baguette solide et souple, il revint au logis. Son sourcil était haut, sa démarche résolue.

— Femme, dit-il d’une voix ferme, la soupe est-elle prête?

L’aimable épouse se chauffait les pieds dans l’âtre. Elle leva les yeux vers Jacques et se mit à rire.

— Les légumes sont-ils au feu?

Elle haussa les épaules.

— Sont-ils au moins cueillis, ces légumes?

Elle répondit avec calme:

— Va te promener.

Alors la baguette de chêne tournoya. Et ce fut une correction magistrale, une copieuse râclée. Il y eut des pleurs, des lamentations, des supplications, des serments d’être docile à l’avenir. Il y eut des hurlements qui terrifièrent la bassecour, des appels désespérés qui amenèrent à la porte ouverte le mufle baveux et compatissant de la vache. Ce fut un horrifique vacarme que tout le village entendit. Les voisins se dirent philosophiquement: «Voilà longtemps que cela aurait dû arriver». Les voisines affirmèrent avec conviction: «Elle ne l’a pas volé ». Et ce soir-là Jacques, triomphant, mangea une soupe chaude, fortifiante, qu’on lui servit humblement, avec les jeux rouges, un reste de sanglots dans la gorge et de petits reniflements douloureux.

Mais, dès le lendemain, il reconnut que si les coups de bâton sont utiles aux âniers, ils le sont moins aux maris. Sa soupe n’en fut pas plus prête à l’heure. Sa maison n’en fut pas mieux tenue. Sa ménagère n’en fut pas moins hargneuse, querelleuse, criarde, frénétique et détestable. Et, comme il avait à se faire pardonner ses violences, il fut encore plus soumis, dolent, résigné, asservi et piteux. Car, disaient avec raison nos ancêtres, comment un pauvre homme saurait-il lutter contre une mauvaise femme, puisqu’une mauvaise femme viendrait à bout du diable?

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0+
Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
117 p. 30 illustrations
ISBN:
4064066316204
Publishers:
Copyright Holder::
Bookwire
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