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Maurice de La Sizeranne
Les aveugles par un aveugle

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329440
Table des matières
PRÉFACE
INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
QUATRIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CONCLUSION
L’AVEUGLE DEMAIN

PRÉFACE
Table des matières
Ceci n’est pas seulement un bon livre; c’est encore une bonne action. Un aveugle s’est intéressé au sort des aveugles. Il a voulu émouvoir en leur faveur, non pas les âmes charitables qui n’en avaient pas besoin, car elles ne sont oublieuses d’aucune misère, mais ce grand public sans le concours duquel on ne fait rien de solide ni de durable. Placé lui-même par le sort bien au-dessus de cette triste préoccupation du pain quotidien qui est le lot d’un trop grand nombre de ces malheureux, c’est surtout leur condition morale qui lui tient à cœur, et il a consacré la meilleure part de son livre à leur réhabilitation. Je me sers à dessein de ce mot qui pourra paraître un peu fort, mais M. de la Sizeranne se plaint précisément (et il rapporte avec bonne grâce, à l’appui de sa plainte, certaine anecdote où il joue un rôle) que l’aveugle passe dans la société pour un être inférieur, incomplet, auquel il ne manquerait pas seulement un sens précieux, mais dont les facultés intellectuelles et morales seraient en quelque sorte atrophiées et engourdies. C’est contre ce préjugé que M. de la Sizeranne a voulu protester, et les premières pages de son livre sont consacrées à démontrer qu’il n’y a aucune infériorité intellectuelle de l’aveugle par rapport au clairvoyant.
Le clairvoyant! Se figure-t-on bien tout ce que ce mot peut signifier pour l’aveugle? Nous le prenons au sens métaphorique; nous en avons fait une qualité de l’esprit, une épithète élogieuse. Mais pour celui qui prend cette épithète au sens réel et qui en même temps n’a pas l’expérience de cette réalité, imagine-t-on tout ce qu’elle doit impliquer de regrets, de désirs, de tristesses, peut-être même d’amertumes? Être clairvoyant, c’est-à-dire ne pas se sentir perdu dans une obscurité perpétuelle et comme égaré dans un brouillard noir; connaître la forme et la couleur des. choses; distinguer les êtres; savoir qui l’on aime. Quelle jouissance! Mais aussi en être privé, quel désespoir! et il semble que ce désespoir doive être de chaque jour, de chaque heure, de chaque minute, tout ce qui est pour nous l’occasion d’une sensation fugitive, mais agréable, devenant pour l’aveugle une cause de privations et de tourments. — Eh bien, s’il faut croire M. de la Sizeranne, la condition de l’aveugle ne mériterait pas cette compassion, et les privations dont il souffre seraient en partie compensées par des jouissances inconnues aux clairvoyants. Ces jouissances lui proviennent de l’extrême développement auquel arrivent chez lui les autres sens et en particulier le sens de l’ouïe et celui de l’odorat. M. de la Sizeranne, qui doit le savoir, n’épargne rien pour nous en persuader. Je ne puis résister au désir de citer une page charmante où, sans essayer de faire œuvre littéraire, il décrit cependant, avec un talent véritable, ces sensations supplémentaires en quelque sorte qui sont connues de l’aveugle et inconnues du clairvoyant: «Il y a, dit-il, pour l’aveugle, beaucoup de sons, beaucoup de bruits caractéristiques: ici c’est la cloche d’un couvent, là l’horloge d’une église, d’un hôpital; ailleurs un menuisier, un tailleur de pierre, une maison en construction. Tout est remarqué, associé et mis à profit. Tout cela est pour la ville et le village, mais en pleine campagne la nature prend soin de donner à l’aveugle bien des indications, bien des jouissances, qui sont autant de jalons pour sa route. Ici c’est un mouvement de terrain, une ornière, un passage rocailleux ou sablonneux, une clairière tapissée de gazon, de mousse, d’aiguilles de pin; là c’est un bois résineux, un pré, une meule de foin, une touffe de genêts et de fleurs sauvages. Ailleurs, ce sera les chuchotements d’un ruisseau, le bruit des arbres ou des arbustes. Le lilas et le chêne ne disent pas la même chose lorsque le vent passe; ils ne frissonnent pas de la même manière en mai et en octobre. Autres sont les oiseaux qu’on entend lorsqu’on est assis au pied d’un vieil orme au milieu d’un grand bois, ou sur la berge de la rivière qui traverse la prairie....
«..... La nature est donc peuplée, vivante, variée pour l’aveugle. Sans doute il lui manque beaucoup de jouissances, d’indications que le clairvoyant possède, mais il lui en reste de très pénétrantes, de très précises, que ce dernier soupçonne à peine, occupé qu’il est par les impressions vives, mais distrayantes, que donne la vue.»
Êtes-vous convaincu? Moi je ne le suis pas tout à fait, et même après avoir lu le livre de M. de la Sizeranne, il me reste sur la condition relativement heureuse de l’aveugle une certaine méfiance dont je dirai très franchement la raison. J’ai connu un aveugle qui était aussi un chrétien fervent. Un jour que cet aveugle se trouvait par hasard, à la nuit tombante, dans une chambre sans lumière, quelqu’un entra brusquement et lui dit, sans réflexion: «Comment! vous êtes là dans l’obscurité ! — Oh, vous savez, répliqua doucement l’aveugle, pour moi il fait toujours clair.» Je soupçonne M. de la Sizeranne d’appartenir à cette race d’aveugles pour lesquels il fait toujours clair, parce que leurs yeux sont tournés vers la clarté qui vient d’en haut. Pour traduire autrement ma pensée, je dirai que le livre de M. de la Sizeranne est un excellent petit traité de résignation chrétienne. Il y en a de tout à fait excellents (je ne les ai pas lus, mais j’en suis sûr), que des pères de l’Église ou des moralistes ont pris la peine de rédiger sur ce même sujet. Mais il est plus facile de se résigner aux maux d’autrui qu’aux siens, et celui qui prêche d’exemple, comme M. de la Sizeranne, aura toujours bien plus de crédit.
Il ne suffit pas à l’auteur de ce petit livre d’avoir démontré qu’il n’y a point chez l’aveugle infériorité intellectuelle; il veut encore établir qu’il n’y a point non plus chez lui infériorité morale, j’entends par là qu’il vit d’une vie aussi pleine et aussi forte que le clairvoyant. Ici encore M. de la Sizeranne va nous prêcher d’exemple. Sa sollicitude pour les aveugles ne se borne pas à écrire des ouvrages en leur faveur. Il en connaît beaucoup, il les suit dans leur existence difficile. Il va nous faire pénétrer dans le détail de ces existences. Nous apprenons par lui que les aveugles se marient parfois entre eux. Assez souvent aussi, on voit une jeune fille clairvoyante épouser un aveugle. Mais il est infiniment rare qu’un clairvoyant épouse une jeune fille aveugle. Il faut pour une association de ce genre un dévouement dont notre sexe ne se montre guère capable. Généralement ces ménages sont contents de leur sort, à condition bien entendu qu’ils trouvent un gagne-pain dans quelques-unes des professions auxquelles on peut exercer les aveugles: organistes, accordeurs de pianos, brossiers, vanniers, et d’autres encore. Leur infirmité les préserve de beaucoup de tentations et leur enseigne la modération des désirs. Ils ne songent ni à s’élever au-dessus de leur condition, ni à courir après les divertissements. Les affections de famille sont leur bien le plus précieux; ils en jouissent vivement et font volontiers souche d’honnêtes gens qui sont en même temps des clairvoyants (ceci, malgré tout, ne gâte rien). Je voudrais que nos pessimistes qui souvent sont d’autant plus enclins à mépriser la nature humaine qu’ils l’ont étudiée de moins près, je voudrais, dis-je, que nos pessimistes accompagnassent M. de la Sizeranne dans quelques-unes des visites qu’il nous fait faire. Ils seraient bien forcés de reconnaître que, sinon chez les clairvoyants, du moins chez les aveugles, on trouve bien de la vertu. M. de la Sizeranne nous conduit en particulier dans l’intérieur d’un jeune ménage d’aveugles qui demeure impasse de la Tour-de-Vanves, à Paris-Plaisance. Le mari est brossier dans un atelier, il gagne 2 fr. 50 par jour; la femme est brocheuse, elle gagne 1 fr. 50. Cela suffit à la subsistance du ménage et à celle de deux enfants. Mais il faut aussi gagner le loyer, et pour cela le père fait encore du filet le soir de huit heures à minuit, pendant que la mère, après avoir fait le ménage, continue de coudre des cahiers à côté de lui. Ils causent en regardant de temps à autre (car les aveugles regardent aussi) leurs enfants qui dorment. Ils s’aiment, ils sont heureux, et M. de la Sizeranne ne pouvait terminer, plus habilement que par ce tableau, son plaidoyer en faveur des aveugles. Où donc est le bonheur? dit-on parfois, et c’est même précisément ainsi que commence une des plus belles pièces des Feuilles d’automne. Être aveugle et se résigner: est-ce que le bonheur serait là ? J’en doute un peu cependant, mais lisez M. de la Sizeranne: peut-être il vous persuadera.
COMTE D’HAUSSONVILLE,
de l’Académie française.
INTRODUCTION
Table des matières
C’était en wagon. L’express n’avait eu qu’une minute d’arrêt à la station de ***. En ouvrant la portière, mon guide m’avait simplement dit: «Un voyageur au fond, à droite.» J’avais escaladé les marchepieds, lestement enlevé valise, couvertures, etc., et, avant que le train fût complètement lancé , une portion de mon bagage était rangée sur le filet, l’autre développée sur mes genoux, et la valise gonflée de paperasses ouverte sur la banquette à côté de moi. Je tirai de ce bureau ambulant un volumineux courrier point encore dépouillé ; en un tour de main, j’eus séparé la portion écrite en noir de celle écrite en points saillants. Puis, réservant la première pour me la faire lire plus tard, je me mis à parcourir la seconde, tout en prenant des notes à l’aide d’une réglette à écrire le Braille Mon guide savait que, connaissant de longue date la disposition d’un wagon, je n’avais nullement besoin de ses services; il était donc monté après moi, avec son bagage, et en avait tiré un Jules Verne qu’il dévorait.
Cette scène que je jouais pour la millième fois, et certes sans le moindre apprêt, intriguait au plus haut point le voyageur (grand industriel, me dit-il ensuite), en face de qui je m’étais assis. Il m’observait curieusement, et, quand je fus plongé dans mon travail, s’adressant à mon guide, comme si j’eusse été incapable de lui donner la réplique:
«Est-ce de naissance?» dit-il.
Mon guide, très préoccupé par sa lecture, répondit: «Non», par un signe de tête.
Après une pause, nouvelle question, toujours en diagonale:
«Il écrit!»
Nouvelle réponse mimée, mais affirmative — et longue méditation. Puis, baissant la voix: «Il doit être bien malheureux! que peut-il faire?»
La réponse par signes n’était plus possible. Aussi, prenant la parole et donnant une dimension inusitée au premier. pronom personnel fréquemment répété : «Je serais aveugle de naissance, dis-je, que je pourrais faire tout ce que je fais...»
Et je m’efforçai de faire discrètement comprendre à mon interlocuteur — homme très aimable d’ailleurs — qu’un aveugle n’est pas fatalement un être bizarre, un peu muet, un peu sourd, dont toutes les facultés se seraient engourdies dans l’obscurité ; que, pour avoir des renseignements sur lui, lorsqu’on l’a devant soi, il n’est pas nécessaire, comme pour un chimpanzé, un chien savant ou un enfant en bas âge, de s’adresser à un tiers, en disant: «Est-il ceci? — Que fait-il?»
Je dis cela, et beaucoup d’autres choses sur les conditions physiques, intellectuelles et sociales faites à l’homme par la cécité.
Étant arrivé à destination, mon compagnon de route descendit.
Nous l’aidâmes à transborder ses paquets, et, avant de fermer la portière, il tint sans doute à me montrer qu’il avait compris, car il me dit, non sans malice: «Merci. Maintenant lorsque je rencontrerai un aveugle, je ne dirai plus: il.»
Je retournai dans mon coin, mais sans reprendre ma correspondance... Je pensai qu’il y avait certainement une immense quantité de gens intelligents et instruits, dans la situation de mon industriel. Ils ignorent qu’il se trouve 32 000 aveugles en France, 200 000 en Europe, près de 2 millions sur le globe; que depuis un siècle, grâce à Valentin Haüy, dont on connaît peu le nom et pas du tout la vie et l’œuvre, un grand nombre de ces aveugles peuvent devenir, par les écoles spéciales, des hommes actifs et utiles. Bien des gens, me semblait-il, seraient aises qu’un ancien élève de ces écoles, sans cesse en relations avec des centaines d’aveugles, leur dît avec beaucoup de sincérité qui sont les aveugles que l’on instruit, comment on les instruit, et pourquoi on les instruit.
Telle fut l’idée de ce livre.
M. S.
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
PSYCHOLOGIE DE L’AVEUGLE
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
LE PHYSIQUE
Quand on veut connaître un homme, il faut le prendre et le surprendre un peu partout: dans sa chambre, au repos comme au travail, à déjeuner aussi bien qu’à souper; dans la maison et dans la rue. Il faut causer avec lui, non quand il a sa redingote et ses gants, dans une visite officielle, mais en pantoufles et en robe de chambre, au coin d’un feu bien intime que l’on tisonne en devisant. Il faut le voir seul et en représentation; l’observer, ajustant sa cravate, brossant son chapeau, et faisant ou recevant une visite. Ce n’est pas tout; l’extérieur de la maison humaine étant reconnu, il faut essayer de pénétrer au dedans, pour savoir ce qui s’y passe. Comment notre homme raisonne-t-il sur telle ou telle question? A-t-il l’esprit géométrique? Comprend-il la poésie, la métaphysique?...
Si on peut le trouver un livre à la main, il faut voir doucement, par-dessus son épaule, ce qu’il lit, et surtout ce qu’il relit; le titre du chapitre savouré ; celui après lequel il s’arrête un instant pour penser, ou plutôt pour rêver..... Enfin, après qu’on a vu les attitudes et aptitudes physiques et intellectuelles d’un individu, il faut pénétrer jusqu’au moral; savoir ce qui est aimé, ce qui est haï ; peut-être même ce qui est indifférent. Il faut tâter la trempe du caractère, en voyant l’homme aux prises avec les heurs et malheurs de la vie.
Nous allons donc, pour étudier les facultés physiques, intellectuelles et morales des aveugles, les observer partout, les regarder de la fenêtre lorsqu’ils passent dans la rue, y descendre avec eux, les suivre pas à pas, les filer, entrer où ils entrent, et essayer de pénétrer jusque dans l’inviolable domicile, sans qu’ils s’en doutent.
La chose n’est pas aisée: l’ouïe se développe dans l’obscurité, l’attention se localise sur les impressions auditives. Il y a, on le sait, une grande différence entre entendre et écouter, voir et regarder: le sourd regarde, l’entendant voit; le clairvoyant entend, l’aveugle écoute; de là une grande délicatesse d’organe, une grande puissance d’analyse des sons, et une aptitude singulière pour faire dans le domaine de ce qui s’entend des distinctions subtiles, Le toucher, l’odorat, se développent, s’affinent aussi; les impressions qu’ils fournissent sont analysées, enregistrées. Les trois sens: ouïe, toucher, odorat, plus souvent et plus complètement interrogés par l’aveugle que par le clairvoyant, le mettent en relation avec le monde extérieur. Placé dans le silence absolu, tout le corps engourdi par le froid, éloigné en outre de toute émanation odorante, l’aveugle éprouverait la pénible sensation du vide; mais lorsqu’il se trouve dans un milieu normal, où la vie se manifeste avec ses bruits, ses modifications tangibles, ses odeurs très variées, très significatives, il suit tout ce qui se passe autour de lui; il y prend part, il y prend intérêt. Sans voir, on peut faire une foule de distinctions entre les rues d’une ville, d’un village, les chemins en pleine campagne. Ce serait une erreur de croire que, pour l’aveugle, toutes les rues, tous les chemins sont semblables; il en est beaucoup qui ont pour lui un aspect bien tranché, et, sans le demander, souvent il sait où il se trouve, La dimension de la chaussée, la nature du sol, le nombre et le genre des véhicules que l’on rencontre, les rues qui coupent les trottoirs, les plaques d’égouts qui les émaillent, les magasins riverains; tout est utilisé comme point de repère.
Le toucher n’est pas localisé dans la main; il est répandu sur tout le corps Même à travers le soulier, le pied distingue le genre de sol qu’il foule. Bouchez les oreilles à un aveugle attentif, et il saura très bien s’il marche sur du pavé plat, ou pointu (italien, languedocien ou parisien); sur le grès ou le bois, sur du macadam, de l’asphalte; s’il passe sur une plaque d’égout; s’il est sur un sentier battu, dans une terre labourée, sur un pré ou sur un chaume.
Les odeurs aussi sont bien différentes et bien caractéristiques: la viande fraîche, la pommade, le tabac mouillé, le cuir frais, le poisson, le foin, les plantes pharmaceutiques, les coulis aux truffes, le papier nouvellement imprimé, les fleurs, que sais-je encore! ont des parfums très divers qui permettent de savoir, sans l’ombre d’un doute, si l’on passe devant un boucher, un coiffeur, un marchand de tabac ou de souliers; si on longe les grandes Halles ou une caserne de cavalerie; si le soupirail qui vous envoie ses bouffées en pleine figure aère la cave d’un pharmacien ou la savante officine d’un Chevet; si vous êtes en face de la vendeuse de journaux, chantée par Coppée, ou de la bouquetière du coin. Ces remarques d’ailleurs n’échappent pas toujours aux clairvoyants. M. Octave Feuillet, dont l’analyse est souvent si pénétrante, écrivait naguère une page d’impressions olfactives bien caractéristiques, lorsqu’il nous montrait un de ses héros obsédé parle souvenir de Paris: «Il croyait respirer les odeurs spéciales du boulevard, le soir, le mélange de gaz, de tabac, de cuisine souterraine, et les bouffées parfumées sortant par intervalles des boutiques de fleurs; il respirait l’atmosphère particulière des salons, des cercles, des intérieurs de coulisses, des loges d’actrices, les effluves des escaliers et des vestibules des théâtres à la sortie des spectacles, les fortes senteurs des fourrures précieuses, des pelisses brochées d’or et des épaules nues .»
A tous les renseignements que donnent le toucher et l’odorat, se joignent ceux apportés par l’ouïe: une rue est plus ou moins passante, coupée par un boulevard, une rue ou une avenue, bruyante ou silencieuse. On est sur une ligne de tramways, d’omnibus, de voitures de maîtres ou de fiacres. (Eux aussi ont leur parcours dé prédilection.) En effet, les attelages se suivent sans plus se ressembler pour l’oreille que pour l’œil. Le trot ou le roulement d’un tramway n’est pas celui d’un omnibus, qui n’est pas celui du landau ou du coupé de maître, lequel diffère essentiellement du fiacre; le trottinement flegmatique et traditionnel de la rosse prise à l’heure est reconnaissable pour l’oreille la moins exercée aux choses du sport..... Il y a encore beaucoup de sons, de bruits caractéristiques: ici c’est la cloche d’un couvent, là, l’horloge d’une église, d’un hôpital; ailleurs, un menuisier, un tailleur de pierres, une maison en construction. Tout, est remarqué, associé et mis à profit. Tout cela est pour la ville ou le village; mais en pleine campagne, la nature prend soin de donner à l’aveugle bien des indications, bien des jouissances qui sont autant de jalons pour sa route. Ici, c’est un mouvement de terrain, une ornière, un passage rocailleux ou sablonneux; une clairière tapissée de gazon, de mousse, d’aiguilles de pin; là, c’est un bois résineux, un pré, une meule de foin, une touffe de genêts ou de fleurs sauvages; ailleurs, ce sera les chuchotements d’un ruisseau, le bruit des arbres ou des arbustes. Le lilas et le chêne ne disent pas la même chose lorsque le vent passe ; ils ne frissonnent pas de la même manière en mai et en octobre. Autres sont les oiseaux qu’on entend, lorsqu’on est assis au pied d’un vieil orme, au milieu d’un grand bois, ou sur la berge de la rivière qui traverse la prairie. Le bavardage des coqs et des poules nous annonce l’approche d’une ferme.
La nature est donc peuplée, vivante, variée, pour l’aveugle. Sans doute (et c’est presque naïf de le dire), il lui manque beaucoup de jouissances, d’indications que le clairvoyant possède, mais il lui en reste de très pénétrantes, de très précises que ce dernier soupçonne à peine, occupé qu’il est par les impressions vives, mais distrayantes que donne la vue.
Il est aisé de comprendre qu’avec ces ressources physiques, les aveugles ne soient pas forcément des meubles encombrants, des êtres ennuyeux et ennuyés, incapables de se mouvoir seuls, et ne pouvant être déplacés qu’avec mille précautions et au prix de mille fatigues. Ils vont et viennent dans la maison, montent et descendent les escaliers, entrent et sortent; ils ont physiquement une vie active, une vie personnelle. Dehors, sur le chemin rural, comme dans une rue munie de réverbères, à la ville aussi bien qu’au village, ils peuvent savoir où ils sont, guider leur guide (la plupart du temps, un enfant), qui n’est qu’un outil très utile, mais purement mécanique. Ce sont des yeux mis au service de l’intelligence de l’aveugle. Parfois, le soir, lorsque l’aveugle adroit connaît bien le quartier où il circule et que ce n’est point les Champs-Élysées, ou le faubourg Montmartre, il quitte son guide comme on quitte un lourd manteau, lorsqu’après quelques pas on s’aperçoit qu’on étouffe. La hâte et le soulagement sont pareils. Dans le voisinage des établissements consacrés aux aveugles, il n’est pas rare de rencontrer un de ces émancipés allant, venant, se promenant sans guide, ni bâton..... Sur un calme boulevard (par exemple, celui des Invalides, à Paris), observez cet aveugle qui file rapidement le long du trottoir: il traverse plusieurs rues, passe devant dix, devant vingt portes cochères sans ralentir son allure, évite, en prenant l’allée sablée, ici des passants qui le croisent précipitamment, là des enfants qui jouent sur le trottoir ou un bourgeois peu pressé qui fait à pas lents et majestueux sa promenade de santé. Enfin il arrive à une porte devant laquelle il s’arrête sans hésiter, saisit vivement le bouton de la sonnette; on tire le cordon, il entre.
Voulez-vous le suivre plus loin; vous le verrez traverser un vestibule, pousser une porte vitrée, monter lestement l’escalier, et sonner au deuxième... tout simplement à la Direction des journaux des aveugles, et, à chaque instant, le jour comme le soir, j’ai ainsi la visite d’aveugles qui viennent causer avec moi, chercher ou apporter des renseignements, lire des épreuves, des manuscrits, qui font leurs affaires et celles de nos œuvres avec une parfaite indépendance de corps et d’esprit. Voilà des faits qui sembleront peut-être étranges, merveilleux; ils sont accomplis cependant comme la chose la plus banale.
Décomposons, si vous le voulez bien, cette série d’actes. Notre aveugle a, plusieurs fois déjà, passé sur le boulevard des Invalides; il le sait peu fréquenté, surtout le soir et le matin; il connaît la topographie des lieux, le nombre et la qualité (paisible ou encombrée) des rues qui le traversent ou y débouchent; il peut s’aventurer sans aventure, se hasarder sans hasard; il ne s’égarera pas. Il part donc et marche droit devant lui, tant qu’il n’entend rien; mais voici quelqu’un qui arrive en sens contraire sur le même trottoir, alors l’aveugle se tient un peu plus à droite, et le croisement s’opère sans ralentissement et sans collision. Plus loin, ce sont des enfants qui obstruent le trottoir ou l’allée; les enfants sont faciles à reconnaître; leur babil, leurs pas irréguliers les trahissent. Or l’aveugle, sachant qu’avec cette gent il est difficile de compter sur quelque chose de fixe, juge prudent de quitter le trottoir pour l’allée, ou l’allée pour le trottoir, et après avoir dépassé le jeune groupe, il reprend celui des deux chemins qui lui convient le mieux. Vous n’avez peut-être jamais remarqué que certains trottoirs, au moment d’être coupés par une voie, s’abaissent progressivement. C’est visible à l’œil, mais peut-être peu sensible au pied du clairvoyant; celui de l’aveugle ne s’y trompe pas, et cette déclivité du sol lui indique le point précis où il faut traverser la rue, comme le bombement bien accusé de la chaussée indique le commencement du nouveau trottoir qui prend en face. Pour traverser la voie qu’il longe ou la rue qui interrompt son chemin, l’aveugle attend qu’il n’y ait pas de voiture à l’horizon: moments psychologiques faciles à connaître et assez fréquents. En approchant d’un mur, d’une charrette arrêtée ou. simplement d’un arbre, il éprouve une sensation à la fois auditive et tactile. Les pas résonnent différemment lorsqu’on est près d’une masse quelconque, puis l’air plus comprimé agit sur la peau du visage. Cette dernière sensation est subtile, sans doute, mais elle existe si bien, qu’avec un chapeau descendu très bas sur la figure, on est moins à l’aise que nu-tête, pour se conduire sans voir.
Non seulement l’aveugle n’est aucunement gêné par le plus opaque brouillard (ce qui va sans dire), mais, chose plus curieuse, il s’y trouve mieux à l’aise que dans le plein jour. Les voitures roulent moins vite; les passants hésitants marchent avec plus de circonspection, toutes circonstances dont l’aveugle profite, en ce qu’il est moins exposé à se heurter. Vienne un beau soleil, au contraire, mais en même temps un grand vent qui étouffe les sons dont l’aveugle se sert pour se guider, et le voici tout décontenancé. En sorte que pour l’homme qui remplace la vue par l’ouïe, l’obscurité n’est pas dans le manque de lumière, mais dans le manque ou dans la confusion des sons.
Si vous observez un aveugle sans guide dans la rue au moment où un régiment passe, tambour battant, vous le verrez ralentir et marcher avec précaution, car, surtout si la voie est peu large et enfermée par de hautes maisons, il n’entendra plus rien, et sera exposé à se heurter, et à faire une maladresse. Plusieurs grosses cloches sonnant ensemble, une charrette chargée de ferrailles, une prolonge d’artillerie, roulant sur le pavé, sont aussi de redoutables rencontres. Le pavage ou l’affaissement du trottoir, à l’entrée des portes cochères, les plaques d’égout, l’interruption et la reprise des bandes d’asphalte sur les allées de boulevard, et bien d’autres petites remarques, fixent exactement l’aveugle sur le lieu où il est; il passe devant cinq, dix, quinze maisons et s’arrête juste à celle où il a affaire.
Faut-il expliquer comment l’aveugle entre, monte l’escalier, tire la sonnette? Il fait cela comme tout le monde et avec les manies de détail que chacun y apporte inconsciemment suivant les circonstances, les dispositions d’esprit. L’allure est différente lorsqu’on va solliciter un créancier, un haut personnage, consulter, la mort dans l’âme, un spécialiste fameux qui doit prononcer un arrêt peut-être fatal, ou quand, au printemps d’un amour, on va faire une visite longtemps désirée. Le somptueux premier étage des puissants du monde, réel, brutal, semble plus haut et plus fatigant que le raide escalier qui conduit au quatrième où l’on aime, et où l’on espère être attendu. L’aveugle. éprouve tous ces sentiments et les trahit dans sa démarche; sa main, comme celle du clairvoyant, tremblera quelque peu en tirant le cordon de sonnette — quand il y a encore une sonnette, car le progrès, grand et prosaïque niveleur avant tout, tend à substituer le timbre rigide, uniforme, à la bonne vieille sonnette que deux personnes n’agitent pas de la même manière, et qui, pour une oreille exercée (celle de l’aveugle, par exemple), était un excellent avertisseur du genre de visite qu’on allait recevoir.
Dans la maison, au jardin, c’est naturel, l’aveugle est encore plus indépendant, encore plus à l’aise que dans la rue. Il monte, il descend, il va, il vient comme une personne ordinaire sans le moindre guide; il s’habille, se déshabille, mange et boit comme tout le monde, et avec le même appétit que qui que ce soit . S’il est adroit, il peut même s’occuper aux soins du ménage et non sans succès. Voulez-vous vous en convaincre? Allez aux Quinze-Vingts. Parmi les trois cents aveugles qui habitent le vaste enclos de ce doyen des établissements de bienfaisance, il est un certain nombre de vieilles filles qui, après trente ans de labeur, prennent là leur retraite. Le concierge vous indiquera leur numéro. Frappez à la porte, vous trouverez un intérieur modeste, mais propret, avec quelque coquetterie. Des fleurs sur la fenêtre; des rideaux, un dessus de lit, des voiles de fauteuils au tricot ou au crochet, des carreaux bien cirés, pas un grain de poussière sur la commode, tout est en ordre. Si vous avez la bonne chance d’arriver à l’heure du repas, un jour où la propriétaire reçoit une ou deux de ses anciennes compagnes, vous verrez servir très proprement sur une nappe très blanche: œufs au plat, rouelle de veau dans son jus, pommes de terre sautées, crème à la vanille, d’aspect, de fumet et de goût excellents, le tout préparé devant ses convives aveugles et clairvoyantes, par l’hôtesse aveugle qui est elle-même sa cuisinière, sa femme de chambre et son frotteur. J’ajouterai que détails et menu ne sont pas de fantaisie: ils m’ont été fournis par les convives.