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Marie Lebourgeois

La goutte de miel


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324995

Table des matières

Première Partie.

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XIX

CHAPITRE XX

CHAPITRE XXI

CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXIII

CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXV

CHAPITRE XXVI

CHAPITRE XXVII

CHAPITRE XXVIII

CHAPITRE XXIX

CHAPITRE XXX

CHAPITRE XXXI

CHAPITRE XXXII

CHAPITRE XXXIII

CHAPITRE XXXIV

CHAPITRE XXXV

CHAPITRE XXXVI

Deuxième Partie

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VII

CHAPITRE IX

Première Partie.

Table des matières

CHAPITRE PREMIER

Table des matières

–Oui, je suis la plus heureuse des femmes! disait la belle Yolande de Volbec à une paysanne qui déposait sur un guéridon une gerbe fleurie. Depuis quatre ans, mon bonheur est parfait. Ah! Dieu est prodigue, vraiment prodigue!

Loïse, passe-moi les vases qui ornent ma cheminée: j’y veux placer les bouquets de ma fête... merci, ma sœur Normande: Devine qui m’a offert ces délicieuses petites fleurs? C’est Maurice, mon bien-aimé Maurice, il est allé les cueillir là-bas, tout au fond du parc, sur l’étang des Roseaux. C’est un doux penser! doux comme son amour, doux comme le souvenir qu’il rappelle. Te souviens-tu du soir, où vous me prîtes, toi et les tiens, pour la reine des fées?

Et un éclat de rire interrompit la jeune femme.

–Vous étiez si belle, Madame la Vicomtesse! puis cette couronne de fleurs sur vos cheveux, votre robe blanche, vos chants.

–Et un reste de superstition... Loïse croyait encore aux vierges des flots, à ces blondes et mystérieuses apparitions, qui viennent se mirer dans l’onde de nos tranquilles ruisseaux! Mais en plein jour... Oh! c’était trop hardi! Montrer une chevelure brune sous un diadème de verveine, qu’elle profanation!

–Ne vous moquez pas. Vous étiez si jolie, si jolie! alors que, debout dans la barque dorée, vous tendiez vers moi vos deux mains, tout en contemplant votre gracieuse image dans le grand miroir des petits oiseaux.

–Maurice aussi me trouvait belle., il me l’a dit hier en m’offrant ces myosotis. A eux la place d’honneur, c’est juste! Et le lys de mon beau-père, fleur parfumée et symbolique! Donne que je la baise, va maintenant la mettre aux pieds de Marie: ce don lui revient comme à la pureté immaculée, comme à la Souveraine de la France. A mon aïeul, ton bouquet, ces violettes qui ressemblent à celles que, le vingt mai, nous cueillions dans le jardin et sous les buissons. Nous allions les porter au vieux soldat, triste, sombre ce jour là, même sous mes caresses. Rien ne pouvait le faire sortir de sa rêverie. C’est qu’il revoyait les champs de bataille où, adolescent et homme, il rencontra la grande figure de notre siècle: son dieu, son empereur! Il vivait d’un passé de gloire; d’un passé éteint avec le dernier battement du cœur du prisonnier de Sainte-Hélène.

Le lendemain, de grand matin, il venait frapper à ma porte. Le désir de le voir revêtu de son bel uniforme m’avait tenue éveillée. Tout en le suivant à l’église, je le regardais avec orgueil comptant sur sa poitrine ses actions d’éclat: Austerlitz, Waterloo! Que j’étais fière de tant de bravoure, de tant de fidélité! J’ai toujours compris cette dernière vertu; je l’ai toujours prisée plus que toutes les autres. Elle est bien rare... cependant elle se trouve à Volbec...

C’est un vrai paradis que le coin perdu, où l’on vit plus véritablement que partout ailleurs. J’y voudrais vivre, j’espère y mourir!

–Oh! Madame!

–Tu as raison: gronde-moi de noircir même pour un court instant le beau ciel de ma vie. C’est que, vois-tu, mon grand-père dort dans l’enclos béni qui entoure notre modeste église. Il a vécu pour moi, pour moi seule. Il est bien juste que sa pensée se mêle à mon bonheur, qui est son œuvre; il est naturel que les fleurs qu’il préférait, qu’une date qu’il célébrait avec tant d’allégresse me rappellent qu’il n’est plus ici...

De grosses larmes obscurcirent les yeux brillants de la petite fille du vieux guerrier. Elle pressa les humbles violettes entre ses doigts.

–Si j’avais reçu ses embrassements, sa bénédiction! Si, ce soir, j’entendais les récits qui me charmaient! murmura-t-elle. Il possédait un talent admirable pour peindre les scènes auxquelles il avait assisté, pour animer ces nobles visages brunis par l’ardeur du soleil et du combat; mais rougissant aux noms de la France et de Napoléon. Ses héros ressemblaient à ceux d’Homère parla valeur et la noblesse; il les drapait de leurs actes glorieux comme d’un manteau antique, ample, splendide. Quand il parlait du grand capitaine, l’enthousiasme élevait son esprit; un génie inconnu, né peut-être, de l’amour, de l’adoration, s’emparait de lui. Tout s’éclipsait devant le vainqueur de l’Europe étonnée. Les généraux, ces géants, n’avaient plus que la taille d’un enfant devant ce géant des combats. Quel contraste lorsqu’il s’interrompait pour me demander d’un ton affectueux:

–Yolande, comprends-tu?

–Oui, je comprenais son admiration pour son chef, sa tendresse pour moi. Maurice aussi comprenait ces sentiments.

–Ma mère, qui eût voulu que tout le monde partageât le dernier, se désolait que Monsieur le Vicomte se laissât emporter par le premier.

–Sans doute. Pour Prudence il n’est pas de plus grand malheur que d’être soldat. Je devinai cela au moment où je lui appris qu’enfin je donnais à Maurice ce que je ne savais lui refuser: elle se prit à pleurer.

–C’est que, bien jeune, elle avait été témoin des souffrances de sa mère, que l’inexorable nécessité de défendre le pays privait de son Jean, son aîné, son soutien.

–Eh bien! moi, j’aurais cessé d’estimer le fils du comte de Volbec, s’il fût venu me proposer de sacrifier sa carrière à mon amour. Ne fais pas l’étonnée: tu n’es pas loin de penser comme moi, et je n’aurai nulle peine à te prouver ces choses.

La paysanne voulut protester; mais elle ne sut que balbutier, et une rougeur accusatrice couvrit ses joues plus fraîches que les premières roses.

–C’est bon! c’est bon! exclama la Vicomtesse; je triompherai, cette fois encore.

Voici le bouquet de Clément: deux boutons du rosier blanc, planté le jour de ta naissance et du feuillage de pommier arraché à ceux qui marquent la venue en ce monde de Les trois frères. Vous conspirez tous pour ma félicité!

Que Dieu daigne exaucer nos vœux; qu’il bénisse mon union, déjà si visiblement protégée! Un berceau, et dans ce berceau un petit ange qui aurait l’âme et les traits de son père!

–On planterait alors un bel arbre! ce serait si grande joie pour nous!

Yolande tendit la main à la jeune fille.

–La douce chose que le dévouement! Va je ne suis point en retard. Je vous rends bien en amitié toutes les preuves de respectueux attachement que je reçois de vous.

J’entends marcher dans le corridor... Inutile de regarder qui vient: c’est Maurice. Son absence a été longue! Je ne sais comment je ferais, si jene pouvais le voir à tout instant.

Les pas devenaient de plus en plus distincts, le sourire de la jeune femme ’sépanouissait de plus en plus. Elle rejeta en arrière les boucles qui s’échappaient, d’entre les tresses soyeuses qui s’élevaient en diadême sur sa tête, tout en souriant à Loïse qui s’éloignait, après avoir approché un fauteuil de celui de sa maîtresse.,

Maurice souleva la portière de velours qui dérobait la massive porte de chêne; il tenait un journal ouvert, il entra et s’arrêta au milieu de la chambre.

–Où es-tu donc? interrogea-t-il en tournant ses fines moustaches.

–Par ici, par ici, répondit Yolande, en se renversant sur son siège et en présentant son front à son mari qui l’embrassa tendrement.–

–Tu deviens aveugle, mon ami, reprit-elle; ne pas me voir tout de suite!

–C’est, j’en conviens, un grand crime dont il ne faut pas rendre mon cœur responsable.

–Qu’accuserais-je alors?

–Mes yeux, ou plutôt le soleil.

–Non, Monsieur, je n’accuserai point ce bel astre qui dore le ciel de ma Normandie, et qui me rappelle les beaux rayons que votre amour jette sur mon existence.

–Mettons que je sois le seul coupable, alors, il te reste à m’absoudre.

–C’est fait! c’est fait!

–Quelle est ton occupation?

–Tu le vois... Occupation plus agréable que la tienne. Pauvres moustaches! Maurice, je te préviens que, si tu les tortures longtemps aussi impitoyablement que tu le fais en cet instant, elles te resteront à la main.

––Quel excellent avis!

–Je n’en saurais donner que de bons.

–Oh! ceci, personne ne le met en doute; je m’incline devant ta sagesse.

Ne t’incline pas trop profondément, car je craindrais pour mes bouquets, que tu ne parais point honorer d’une grande attention.

Le vicomte enleva une branche de myosotis.

–Quelles délicieuses petites fleurs! fit-il en les considérant avec émotion. L’artiste est habile et je dirais que c’est son chef-d’œuvre, si je ne te voyais.

Laisse-moi te parer comme le soir de notre promenade sur la rivière.

–Volontiers, si c’est un moyen de te plaire.

Maurice se pencha, ses lèvres effleurèrent les cheveux de sa femme, mais il tenta vainememt d’assujettir la branche fleurie. Il tremblait si fort qu’il fallût que les doigts légers d’Yolande se posassent sur sa main pour obtenir le résultat d’une entreprise qui ne lui attira pas de compliments.

–Que tu es belle! dit-il en s’éloignant un peu et en couvrant d’un long regard d’admiration sa ravissante compagne.

Elle était belle, en effet, belle de sa jeunesse, de sa grâce, d’une inimitable distinction, d’une parfaite régularité de traits; belle surtout de cette beauté intérieure qui se nomme la vertu.

Le vicomte ne se fatiguait pas de cette contemplation. Yolande, elle, rougissait en sentant attachés sur son visage les yeux de son mari, ces yeux profonds comme les eaux de la mer dont ils avaient la couleur. Elle se leva, embarrassée, presque confuse, fit un pas vers la glace de Venise, encadrée dans des panneaux aux armes de sa maison. Maurice lui barra le passage sans trop savoir ce qu’il faisait.

–Regarde-toi dans mes yeux, dit-il en essayant de sourire.

Mais ces yeux si brillants toute à l’heure s’étaient voilés, les cils qui protégeaient ce regard de feu tremblaient au bord des paupières agitées.

Yolande n’alla pas plus loin.

–Tu souffres! s’écria-t-elle.

Un éclat de rire; mais de ce rire convulsif, forcé, qui trahit la souffrance autant, plus peut-être, qu’une exclamation douloureuse, répondit à cette crainte et en éveilla d’autres dans l’âme de la Vicomtesse, qui regagna tristement son fauteuil.

Lesdeuxépoux demeurèrentsilencieux. Maurice paraissait mécontent, il n’était pas éloigné d’une de ces colères auxquelles il se livrait fréquemment; mais que la présence de sa femme dissipait.

–Je suis stupide, affirma-t-il. Cesse de me regarder ainsi. Peu s’en faut que je ne m’emporte. Cette fois, tu ne me soutiendras pas que je le fais sans motif, tu ne prendras pas selon ton habitude, le parti du coupable, car tu ne saurais m’innocenter devant ma conscience.

–Quel est donc ton crime, mon ami?

–De t’avoir sottement contristée: je suis un maladroit. N’entreprends point de me prouver le contraire:... Tiens, je suis disposé à tout!

–A recevoir mon pardon? se hâta de demander Yolande.

–Avec contrition.

–Rien, par conséquent, ne nous empêche de faire notre paix, si...

–Encore une condition?

–Si tu as le bon propos.

–De t’aimer toujours et de ne désirer vivre longuement que pour te le prouver longuement, oh! pour cela je le jure!

Une expression d’ineffable tendresse se peignit sur les traits de la jeune femme, elle ne répondit pas, cependant. Il est des sentiments que l’on ne saurait exprimer, leur puissance dépassant de beaucoup la puissance de la parole. Elle reprenait confiance etbonheur. Lorsqu’un ventfrais dissipe l’orage, que le ciel montre, comme une promesse, un petit coin bleu, la fauvette, un instant effrayée, secoue ses plumes, humides encore, et recommence sa joyeuse mélodie.

Yolande glissa tout bas à l’oreille de son mari un mot, un seul.

–Elle est heureuse, pensait, Maurice, heureuse! A quoi tient le bonheur? Une parole, un regard, une ligne lue sans attention renverseraient l’échafaudage de cette félicité. Mais si les fondements reposent en terre, le faîte s’élève jusqu’aux cieux. Plus que moi, ma bien-aimée aime Dieu. Je bénis ce sentiment qui me rendait jaloux, oui, jaloux: Qui pourrait dire, si bientôt, Dieu ne sera pas seul son espoir, son soutien? Qui sait?

Et un flot de pensées inonda l’âme du vicomte. Il avait repris son journal, mais ce n’était pas sur les colonnes que s’arrêtait son inquiète observation.

La politique n’éveillait en lui ni passion, ni curiosité; la lecture l’oppressait, l’affligeait. Qui, du reste, n’a souffert en ces jours rapides qui ont relié mai1870au mois de juillet de la même et fatale année? source de crainte, de douleur? Qui ne s’est laissé aller àl’effroi d’abord, audésespoir ensuite? Qui ne s’est demandé:

–Vivra-t-on.? Pourquoi vivre encore?

Oh! la vie, ce trésor, combien l’auraient échangé contre une mort utile à la plus noble des causes! Maurice songeait-il au sacrifice, se voyait-il déjà victime de son devoir? Il tressaillit à la voix de sa femme.

–Mon ami, disait-elle, les peuples du Nord n’attribuent-ils pas le silence qui s’établit soudainement entre deux ou plusieurs personnes, au passage d’un ange?

–Le journal cria sous une forte pression.

–J’aime ces naïves croyances. Que de poésie, de religion? Tu partages mon avis, sans doute?

Maurice fit un signe presque imperceptible.

–Trouverais-tu qu’un ange serait de trop entre nous

Mais c’est lui, qui, peut-être, garde et veille notre commun amour: dis-lui merci.

Le vicomte regarda Yolande avec un étonnement si profond, qu’elle ne pût retenir son rire perlé, toujours prêt à s’échapper.

–Quelle drôle de figure tu fais! Tu n’es pas du tout joli avec cet air surpris! D’où reviens-tu? De bien loin. Ton journal t’avait-il mené dans une de ces contrées lointaines, où la langue française est inconnue? Mets de côté ce méchant cicerone qui t’égarerait dans un inextricable labyrinthe. La–politique est le monstre de la fable disposé à dévorer quiconque s’approche de lui, s’en occuper est un supplice comparable à ceux que le Dante à peint avec d’effroyables couleurs: il tue sans faire mourir.

Je gage que tu as lu quelques télégrammes de l’Agence Havas qui te boulversent, pauvre ami!

Maurice sembla prendre une énergique résolution, il poussa la feuille et se tournant vers sa femme:

–Je suis soldat, dit-il.

–Le moyen de l’oublier, répondit-elle, en désignant l’uniforme de lieutenant de cuirassiers qu’il portait.

–Soldat et français.

–Mieux que cela: vaillant soldat, français dévoué... excellent mari... un peu soucieux aujourd’hui, je veux savoir pourquoi.

–Ce je veux est charmant!

–J’oublie facilement: vous m’avez gâtée, monsieur, et c’est votre faute si je suis peu respectueuse. Je rentre dans le devoir. Cher Seigneur et maître, daignerez-vous faire connaître à votre humble servante le sujet de votre préoccupation? Sara aurait-elle aussi bien parlé?

Maurice s’accouda sur la table à ouvrage. Son esprit si riche se trouvait dans une complète indigence; sa fertile imagination ne lui offrait rien, pas le plus léger secours ne lui venait de son cœur et son âme se soulevait devant le mensonge. Il n’était point parfait, quoiqu’en pensât Yolande; il avait des défauts, ce dont il convenait franchement: mais la dissimulation lui était étrangère. Indulgent pour les fautes d’autrui, il se montrait sans miséricorde pour qui blessait la vérité. Il n’eut pas sauvé sa vie au prix de cette action basse, indigne. Il s’agissait non de lui, mais d’une femme aimée avec passion, voilà pourquoi il hésitait, pourquoi il se résignait à s’avilir, à se mépriser. C’est là une souffrance incomprise des âmes vulgaires, mais que toute nature délicate comprendra aisément.

Une sueur froide mouillait les tempes de Maurice, il enfonça ses doigts dans son épaisse chevelure blonde; tourmenta, l’un après l’autre, les boutons de sa tunique; dénoua sa cravate de taffetas bleu. Une soudaine inspiration lui vint.

–C’est presque mentir, pensa-t-il, je n’ai pas le choix: Allons!

Si je suis soucieux aujourd’hui, continua-t-il à haute voix, tu es par trop curieuse, toi. Si je ne voulais pas, si je ne daignais pas t’expliquer les causes de mon apparente distraction, il faudrait bien t’en contenter. Seulement comme je ne saurais, pour ma part, être satisfait d’une telle conduite, que je trouverais mériter tous les châtiments, à commencer par ta froideur, qui serait la pire des punitions, je ne me punirai pas. Je t’avouerai... Diable! Ce n’est guère facile! je t’avouerai qu’après deux heures de chasse, de marches, de contre marches à fatiguer les longues jambes de Netzler nous sommes revenus bredouilles.

–Tu avais oublié d’invoquer Saint Hubert.

–Je ne le nie pas. Ma foi! il est peu indulgent: nos mines piteuses auraient dû l’attendrir. Mon père, qui nous apercevait de loin, riait déjà lorsque nous étions encore à cent mètres de lui. Et par une malchance enrageante, nous avons rencontré tous les braconniers du pays.

–C’est à couvrir de confusion!

–Aie l’air au moins d’en être fâchée.

–Fâchée! moi; mais je suis ravie, mon cher Maurice.

–Ravie de mes infortunes! qu’elle amabilité!

–Sans doute, et tu vas bientôt me remercier.

–Pour cela rien ne presse.

–Tu vas le faire, malgré que tu n’en sois point pressé.

Je suis contente de ce que tu as éprouvé une déception; car mieux vaut un malheur de ce genre qu’un remords, si petit qu’il soit.

–Un remords?

–Oui, un remords. Tuer un oiseau dont les chansons vous égaient, ou un pauvre lièvre peureux, n’est-ce pas une méchante action?

–Tu m’accables: je ne sais que répondre. M’accordes-tu le droit de te soumettre une question?

–Passe pour une: j’écoute.

–Pourquoi manges-tu les jolies oiseaux et les lapins infortunés, vraie fille d’Eve?

–Pour te faire plaisir uniquement; différant d’une manière absolue de notre grand’mère, que je ne renie pas.

En parlant, Yolande s’était levée, le vicomte prévint son désir, il s’empara de vases de porcelaine de Sèvres, tout en trouvant le moyen de presser les doigts qu’il écartait.

–Pendant que tu te fatiguais, reprit la jeune femme, je dormais d’un bon sommeil, bercé par de beaux rêves, où je te voyais, ami chéri. Tu penses bien que je n’avais nulle envie de me réveiller. Le soleil était dans sa splendeur, il lançait d’indiscrets rayons au travers des rideaux soigneusement baissés quand Loïse s’est décidée à frapper à ma porte. Qu’elle maladresse! interrompre un songe qui, brusquement dissipé, ne vous laisse aucun souvenir!

J’ai été sur le point de m’impatienter. Je crois que le mauvais exemple comme le mauvais air sème la contagion.

Maurice sourit en s’inclinant.

–Et, continua Yolande en s’efforçant de rendre gauche une gracieuse révérence, j’ai failli succomber à ce mal moral.

Inutile de t’en apprendre le nom; Loïse s’est hâtée de m’offrir un préservatif: «Ne grondez pas, madame, m’a-t-elle dit avec prière, car si vous grondez aujourd’hui, vous le ferez toute l’année!»

Etre grognon pendant trois cent soixante-cinq jours, sans en excepter un seul, et avoir pour mari, Maurice de Volbec; pour père, celui que je lui dois; des amis déovués; beaucoup d’espoir en Dieu et dans le bonheur, mais ce serait offenser tout ce que j’aime au ciel, sur la terre! Aussi j’ai repoussé très-loin ce sot caprice d’une paresse par trop exigeante et j’ai pris mon plus gai sourire, faisant ainsi avec lui un bail de douze mois.

Ah! si en parlant la vicomtesse avait levé les yeux sur Maurice, que fut devenu son sourire, que fut devenu son bonheur? Si elle eut remarqué la fiévreuse animation de ce regard impuissant à se rassasier de la comtempler, et le frisson qui avait secoué les membres du lieutenant, si elle l’avait vu appuyer ses mains sur sa poitrine pour forcer àl’immobilité le cœur qui la soulevait, elle eut été effrayée, et le coup d’œil jeté sur une épée à poignée d’or posée aux pieds d’un crucifix d’ivoire lui eut dévoilé le secret des souffrances de l’époux et l’orgueil du soldat, mais elle né vit rien, ne soupçonna rien.

Laissons-les, l’un s’enivrant du présent, l’autre confiante et calme: remontons par la pensée le cours de ce torrent qu’on nomme le passé.

Age restriction:
0+
Release date on Litres:
15 January 2025
Volume:
480 p. 1 illustration
ISBN:
4064066324995
Publishers:
Copyright Holder::
Bookwire
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