Read the book: «Les Filles du Clown»
Marie Delorme
Les Filles du Clown

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066314774
Table des matières
BIBLIOTHÈQUE DU Petit Français, A
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
BIBLIOTHÈQUE DU Petit Français, A
Table des matières
Marie DELORME
Les Filles du Clown
(Rita)


I
Table des matières
— Ainsi, Victoire, vous êtes bien décidée à faire cette folie?
— Oui, madame, sûrement, c’est avec regret, madame était si bonne pour moi!... Et depuis si longtemps que je la sers!...
Ici, Victoire porta son mouchoir à ses yeux.
— Si encore c’était pour vous bien établir! reprit Mme Villeneuve d’un ton chagrin, car elle aimait sa femme de chambre, et le mariage de celle ci lui causait une véritable peine.
— Mais, madame, c’est un bon établissement après tout. — Jos est un garçon rangé, il a dix mille francs d’économies; il a rendu sa première femme très heureuse et sa petite Marguerite, Rita comme il l’appelle, est si gentille! C’est un bijou d’enfant! Elle m’aime tant! Et le pauvre petit chou a bien besoin d’une maman qui s’occupe d’elle; — hier, le bas de ses petits pantalons était tout déchiré, la dentelle pendait en loques...
Mme Villeneuve sourit. Pour la correcte Victoire, porter une pièce de linge en mauvais état était une véritable infortune. Et elle allait épouser un clown!
— Oui, Jos Viguier est un brave homme; tous les renseignements que j’ai pris sur son compte lui sont favorables, et sa petite fille sera trop heureuse d’avoir une seconde mère telle que vous; — mais pensez à la vie que vous allez mener! au milieu dans lequel vous allez tomber! Vous, habituée à une existence si douce!
— C’est vrai que j’ai été bien tranquille avec madame, mais je sais bien aussi ce que c’est que la misère, et jusqu’à la mort de mes parents, avant que les bonnes sœurs de Sainte-Marie m’aient recueillie, j’avais couru les foires avec notre petite boutique et aidé mon père à faire ses berlingots et à les vendre.
— Et vous voulez recommencer?
— Madame, bien sûr que ce n’est pas le plaisir de vivre sur les routes qui me tient, mais j’ai trente-deux ans, c’est bien l’âge de m’établir. —Je trouve un bon parti, car dans notre classe, c’est un bon parti, qu’un homme jeune, bien portant, honnête, courageux, et qui n’a pas même un vice! Non, madame! — et sa voix s’élevait à mesure que son ardeur croissait, — pas un vice! Il ne joue pas! Il ne boit pas! Il ne fume même pas! Il dit que ça lui couperait les jambes et les bras, et que dans son métier, il faut être sûr de ses membres. Et puis il est si bon! Et enfin, madame, — ici le mouchoir réapparut et la voix s’éteignit dans un sanglot... — j’ai de l’amitié pour lui, et il en a pour moi!...
— Je vois bien qu’il est inutile de vous prêcher, ma pauvre fille, dit avec douceur Mme Villeneuve. Tout ce que je puis faire, c’est de vous souhaiter le bonheur, quoique vous le cherchiez par un chemin peu ordinaire, et de vous promettre que je n’oublierai pas vos fidèles services. Vous trouverez toujours une amie en moi.
— Madame est bien bonne! murmura Victoire dans son mouchoir.
— Allons, ne pleurez pas, puisque c’est chose résolue, ne pensez plus qu’à bien remplir vos devoirs d’épouse et de mère. — A quand la noce?
— Dans trois semaines, madame. Je vais rester ici huit jours pour mettre Laurence, ma nièce, au courant du service de madame, et puis j’irai chez ma tante pour une quinzaine. — Il me faut bien cela pour travailler à mes affaires, à celles de Jos, — et à la robe de la petite, ajouta-t-elle avec un sourire radieux, éclairant sa bonne figure toute simple, sans beauté, mais non sans charme. Nous nous marierons à Saint-Vincent-de-Paul, sans embarras, car nous sommes des gens raisonnables, et l’argent, comme dit Jos, coûte trop de mal à gagner pour qu’on le jette par les fenêtres. J’espère que madame voudra bien assister à la bénédiction nuptiale? M, Viguier aura l’honneur de venir le lui demander.
— Certainement, Victoire, je me ferai un plaisir de vous donner ce témoignage d’estime, vous le méritez bien!
— Merci, madame, merci mille fois, et vous verrez comme la petite Rila sera jolie avec sa robe de voile rose garnie de tulle crème, et ses beaux cheveux bruns tout bouclés, et ses grands yeux qui ont l’air de vous commander! Pauvre mignonne chérie! — Et reprenant son rôle de femme de chambre bien dressée:
— Madame n’a rien de pressé à faire pour aujourd’hui?
— Non, rien.
— Alors je vais continuer le raccommodage de linge fin, — et elle sortit d’un pas tranquille en fermant discrètement la porte derrière elle.
II
Table des matières
Sous les ombrages du Gigot venaient de s’arrêter deux voitures, attelées chacune d’un solide cheval percheron et portant un chargement aussi bizarre que disparate.
De longs madriers peints de toutes les couleurs s’y entassaient sous des ballots de grosse toile; des caisses de toutes formes et de toutes dimensions faisaient pyramides et des chaises, des tables, des escabeaux peints en blanc s’accrochaient un peu partout. Deux autres voitures, de cette sorte qu’on appelle roulottes, stationnaient à quelques pas plus loin.
L’une d’elles attirait les regards des passants, non seulement par sa fraîcheur et son élégance, mais par le charmant coup d’œil qu’offrait sa galerie à balustrade de bois tourné. — Des stores d’andrinople rouge baissés du côté du soleil y tamisaient une lueur chaude, sous laquelle dormait paisiblement, en compagnie d’un joli caniche tout blanc, une ravissante fillette de six à sept ans.
Elle était étendue sur le petit banc adossé à la paroi du devant. Sa tête avait pris comme oreiller la fourrure de son ami, et sa figure, à demi voilée par des boucles noires, ses paupières frangées de longs cils, son teint d’ambre et de rose comme disent les poètes, auraient pu tenter le génie d’un grand peintre.
A côté de la roulotte, une femme d’âge moyen, de tournure convenable et de mise décente, étendait du linge sur une corde tendue d’un tronc d’arbre à l’autre. Un bébé blond, joli, mais un peu frêle, accroché à son tablier, la suivait en trottinant.
Cependant le déchargement des grandes voitures venait de commencer, Trois hommes s’en occupaient avec une activité remarquable, les deux premiers du moins, le troisième, un adolescent, efflanqué, aux joues creuses, à l’œil terne, se ménageait beaucoup plus.
Celui qui paraissait le chef de l’entreprise, Jos Viguier, déjà présenté à nos lecteurs comme le mari de Victoire, était un vigoureux gaillard dans la force de l’âge, admirablement découplé et d’une physionomie ouverte et cordiale qui faisait plaisir à voir. Son compagnon, au contraire, sorte d’hercule brutal et sournois, n’excitait l’intérêt que par sa force vraiment prodigieuse et son. adresse égale à sa force. — A lui seul, il enlevait d’un tour de main des poids qui eussent semblé lourds à deux hommes; il maniait une caisse pleine et la jetait sur son épaule comme si c’eût été une botte de paille; il prenait à grandes brassées les solives, les poutrelles, les transportait à l’endroit où devait s’élever la baraque, puis venait en rechercher d’autres, sans avoir l’air fatigué le moins du monde. — Son gilet de tricot rouge se tendait sur son torse puissant, les muscles de ses bras, laissés à nus par ses manches retroussées, se raidissaient en grosses cordes; c’étaient là les seules marques d’effort que l’on pût apercevoir, tant Marius-Isidore Margasse était bien doué sous le rapport du développement physique.
Une fillette dormait près d’un caniche.

Son fils, Achille Margasse, malgré son glorieux prénom, ne lui ressemblait guère. Toujours geignant, toujours grognant, il s’en allait, tirant la jambe, traînant les pieds, laissant tomber les bras, avec un certain air de prétention sur son visage blafard. Il se rendait, après tout, fort utile dans la baraque, grâce à une dislocation des membres qui lui valait de nombreux succès auprès des amateurs. Sa mine lamentable et semiahurie faisait de lui un assez bon Gugusse; il triomphait surtout dans les rôles de Pierrot, et sa stupéfiante mémoire lui fournissait toujours un boniment, une chansonnette ou une romance à point nommé.
Sa mère, inscrite sur les programmes du théâtre sous le nom de la belle Léocadie, était la femme de l’hercule, et la sœur de la première Mme Jos Viguier; elle était par conséquent tante de Rita. — Elle avait pu passer pour une beauté dans sa jeunesse: une beauté blonde, froide, régulière, placide. Son mari, l’hercule, lui faisait grand’peur; pourtant il la ménageait, par un reste d’affection d’abord, et puis parce qu’il avait besoin d’elle.
Sa nature douce et paisible convenait tout particulièrement au dressage des animaux; elle y apportait une extraordinaire patience, et les chats, chiens, chèvres, singes, sortis de ses mains faisaient merveille. — Elle en tirait même un profit assez notable, car, plus d’une fois, elle avait vendu ses élèves à prix élevé.
Sa roulotte, où régnaient d’ailleurs en tout temps le désordre et la malpropreté, était une véritable arche de Noé. Dans tous les coins, on entendait piauler, miauler, aboyer, crier, grincer. Les bêtes mangeaient et couchaient avec les gens, et, sur la galerie extérieure, aussi sale que le reste, deux singes se chamaillaient sans cesse avec des cris stridents et amusaient de leurs ébats un gros perroquet gris, à l’œil narquois, qui, tout en se balançant sur un cercle de fil de fer, nasillait vingt fois par heure: — Achille! vaurien! — Achille! feignant! — Rita! sucre à Coco! —Léocadie! combien de recette?
Cette question, il l’avait apprise de lui-même à force de l’avoir entendu répéter chaque soir à l’hercule. — Mme Margasse en effet était la caissière. — Les jours de représentation, vêtue d’une robe de velours, jadis rouge, le front couronné de diamants à cinquante centimes pièce, elle trônait devant le petit comptoir drapé d’andrinople et festonné de dentelles blanches, sous un bec de gaz qui éclairait, dans le miroir placé derrière elle, le reflet de ses tresses blondes, encore opulentes. — Elle recevait l’argent, rendait la monnaie, correctement, de sa main potelée, et ajoutait d’une voix un peu grasseyante: «Messieurs! Mesdames! les prrrremières sont à droite!» Vers neuf heures, quand la salle était pleine, elle emportait la caisse en lieu sûr, puis s’armant d’une baguette enrubannée, venait présenter la chèvre Milka, ou le chien Baroco, ou quelque autre de ses pensionnaires. Ils lui faisaient toujours honneur, et, satisfaite des applaudissements bien nourris qui éclataient à chaque prouesse, elle se retirait avec majesté, puis revenait surveiller la sortie et allait enfin se débarrasser de ses atours, pour ne les reprendre que le lendemain soir, car le reste du temps, en savates, en jupon mal attaché, sans corset, les cheveux mal peignés, elle vaquait avec l’aide du gémissant Achille aux divers soins que réclamaient ses acteurs à quatre pattes.
Mme Margasse à son comptoir.

C’était d’ailleurs une fort honnête femme, elle vivait en bons termes avec son beau-frère et même sa nouvelle belle-sœur, Mme Victoire.
Dans la roulotte Viguier, les choses se passaient tout différemment. — Jos, qui avait été marin de l’Etat, avait appris à tirer le meilleur parti possible d’un emplacement restreint. Ingénieux et adroit au possible, il avait imaginé une foule de systèmes, bien conçus pour embellir ou aménager commodément son modeste intérieur. — La roulotte, le jour, formait un vrai petit salon que ne déparait pas le lit caché dans une alcôve sous des rideaux de guipure artistement drapés. Dans les coffres qui servaient de sièges, s’entassaient les vêtements d’une part, la vaisselle de l’autre; le lit de Rita, suspendu la nuit comme un hamac, disparaissait dans la journée; aussitôt que les repas étaient terminés, tout ce qui avait servi à la cuisine ou à la table était lavé, remis en place dans des coins mystérieux dissimulés par des draperies, et Mme Viguier, la figure épanouie d’un bonheur rarement troublé, s’installait sur sa galerie, ou, si le temps était mauvais, près de sa petite fenêtre à quatre vitres, et faisait courir son aiguille aussi activement que jamais. — Sa corbeille à ouvrage se remplissait d’étranges chiffons. Elle avait assumé la tâche d’entretenir en bon état les hardes de la troupe et elle s’en acquittait de façon à mériter l’estime de tous; même de Margasse, qui appréciait l’avantage des remmaillages artistiques remplaçant sur ses maillots les restoupages de Léocadie. Celle-ci s’émerveillait aussi de voir la robe de velours rouge reconquérir sans cesse une nouvelle jeunesse grâce aux industries de Victoire, et les garnitures de dentelles de sa robe de soie violette reprisées avec autant de soin que si elles eussent été du point d’Alençon.
Quant à Jos, il était profondément heureux de ne point déchoir de son rang de clown distingué. — 11 avait longtemps servi dans un cirque de haute volée, y avait pris le goût des beaux costumes et de la tenue soignée, et tout en faisant les sacrifices exigés par la modestie de ses débuts comme chef de baraque foraine, il aurait été peiné de ressembler à ces pauvres diables de saltimbanques, loqueteux et chétifs. — Victoire faisait donc des prodiges de goût, d’invention, de travail pour que tous les acteurs fussent convenablement vêtus. — Achille lui-même avait des costumes de Pierrot d’une blancheur irréprochable, et quand Rita paraissait pour faire le petit amour sur la tête de l’Hercule, ou jouer une scène avec Baroco, ses jupes de tarlatane rose, ses petits souliers de satin semblaient sortir d’une boîte.
Le théâtre Viguier faisait de très bonnes affaires. Il était bien vu partout, car on y pouvait conduire les enfants en toute sécurité. Jos n’aurait pas permis qu’on chantât des chansons grossières ou qu’on débitât des plaisanteries risquées; aussi faisait-il la joie des familles dans toute la région du Sud-Est où ses tournées le ramenaient invariablement.
— Les Viguier sont arrivés! — C’était un cri général par tout le pays, et Jos ne manquait pas d’ouvriers amateurs pour l’aider à édifier sa jolie baraque, en forme de maison, recouverte de toile rayée gris et rouge, avec une marquise à lambrequins bordés de galon rouge. Sur le devant, deux portières en cretonne à grosses fleurs tombaient à droite et à gauche de la petite estrade d’entrée, et, au milieu trônait le fauteuil royal de «la belle Léocadie». — Quatre mâts vénitiens, avec de longues banderoles flottantes, un grand écriteau sur lequel on lisait en lettres d’un pied: Théâtre des Variétés amusantes, complétaient le décor. Sur l’estrade, les soirs de représentation, la musique composée d’une grosse caisse, d’un chapeau chinois confiés à l’hercule, et d’un cornet à piston dévolu aux soins d’Achille, était bien un peu maigre; mais quand Jos, excellent musicien, la renforçait, la foule s’amassait devant le théâtre. M. Viguier jouait également bien du cor anglais, du cor et du violon, il ne plaisantait pas quand il s’agissait de musique et Achille était tenu de marcher droit.
Dans la baraque, il y avait un piano tenu par... Victoire!! Au prix d’un travail surhumain, elle avait appris une douzaine d’airs de valse et de polka très faciles, mais bien rythmés. A force de les répéter, elle avait fini par arriver à un résultat très passable et les pantomimes pouvaient, sans trop de peine, se régler sur ses accords.
III
Table des matières
Maintenant que nous avons fait connaître le personnel du théâtre Viguier, revenons à la place du Gigot où nous avons laissé Victoire occupée à ses travaux de ménagère.
La matinée était belle et déjà chaude. En pareil cas, on pouvait éviter la désagréable nécessité de faire la cuisine dans la roulotte. Sur un petit fourneau portatif, mijotait un ragoût, exhalant une odeur appétissante, et au-dessus d’un joli feu clair, alimenté par des éclats de sapin, une marmite de fonte, suspendue à trois bâtons en faisceau, faisait entendre de sourds bourdonnements. Victoire venait de lever le couvercle et un nuage de vapeur s’échappait en blanches spirales fortement aromatisées d’un parfum de soupe à l’oignon quand elle remarqua un petit garçon d’une dizaine d’années qui, debout auprès d’elle, regardait la marmite avec des yeux de convoitise. L’enfant était très maigre, pâle sous la couche brune dont la vie au grand air avait couvert son visage, mais beau et bien fait. Ses lèvres très rouges, ses dents blanches, ses cheveux noirs, frisés et luisants disaient son origine italienne, mieux encore que son costume composé d’une peau de mouton, d’une culotte de velours râpé, et d’une singulière chaussure en cuir blanchâtre attachée autour des jambes par de larges bandelettes.
Un petit garçon regardait la marmite.

Il restait là, planté tout droit, les narines dilatées, ne faisant pas un mouvement et contemplant la grande cuiller de fer que Victoire promenait dans le chaudron en ramenant à la surface tantôt un oignon doré, tantôt une belle pomme de terre à demi éboulée.
— Veux-tu une écuellée de soupe, petit? dit la bonne créature, tu as l’air d’en avoir envie?
L’enfant rougit, abaissa ses longues paupières brunes dont la frange soyeuse caressait sa joue, puis d’une voix timide répondit:
— Si, signora .
Victoire courut chercher un grand bol, le remplit de soupe, et le donna au pauvre petit qui se jeta si avidement sur la première cuillerée qu’elle le retint.
— Tu vas te brûler, dit-elle, attends un peu! tu as donc bien faim?
— Si, signora! dit encore l’enfant d’un ton triste.
— Mange tranquillement, mon petit garçon, tu auras après un morceau de pain et un peu de viande froide, cela le fera un bon repas. Mais pourquoi laisses-tu la moitié de la soupe? est-ce que tu ne la trouves pas bonne? Tu ne l’aimes pas, la soupe aux pommes de terre? Elle paraissait à ton goût-tout à l’heure?
L’enfant n’avait guère compris tout ce discours que par l’expression du geste et de la voix; il répondit cependant, en montrant le bol encore à demi plein et en tournant la tête derrière lui.
— È per la nonna .
Dans sa vie errante, Victoire avait appris à entendre assez bien l’italien populaire. Plus d’une fois, Jos avait engagé des sujets de passage, piémontais, napolitains ou toscans. Lui-même s’étant trouvé en rapport avec des Italiens, dans les grands cirques, savait très bien parler leur langue. Sa femme l’appela à la rescousse, et il interrogea le petit garçon. Celui-ci répondit avec aisance et douceur; puis, quand on lui eut promis formellement d’aller porter de la soupe à sa grand’mère, il acheva la portion restée dans son bol avec un empressement disant bien haut la grandeur du sacrifice qu’il avait voulu faire à l’amour filial.
— As-tu des parents? demanda Jos.
— Oui, grand’mère Agnese.
— Et ton père et ta mère?
— Ils sont morts.
— Que faisaient-ils?
— Je ne sais pas.
— Tu ne les as pas connus?
— Non, je ne connais que mère Agnese.
— J’entends bien, mais où vivez-vous, mère Agnese et toi?
L’enfant ouvrit de grands yeux.
— Nous vivons sur la route.
— Mais où dormez-vous?
— Dans la case, avec la Grigiola.
— Qui est la Grigiola?
— L’ânesse, l’ânesse grise qui traîne la case.
— Et de quoi vivez-vous?
— Avec des châtaignes, de la polenta et des tagliarini quand la bourse est pleine.
— Ce n’est pas cela que je te demande. Qu’est-ce que vous faites pour remplir la bourse?
— Oh! mère Agnese fait des tours de cartes, et puis elle chante el joue de la mandoline, et moi je fais des cages pour les petits oiseaux, et je danse et je joue de la zampogna. Vous allez voir!
Il tira de sa peau de mouton une sorte de petit sifflet ou chalumeau, et se mit à en jouer avec une habileté surprenante. On aurait dit qu’une légion d’oiseaux nichait sur ses épaules; tantôt il imitait le gazouillement de la fauvette, tantôt les trilles veloutés du rossignol, puis il entama une joyeuse sicilienne d’un entrain endiablé qui mit le perroquet en goût de musique. A ses coups de gosier, répondirent les aboiements de Baroco, subitement réveillé, et Rita, tirée de son sommeil par les soubresauts de son oreiller, vint s’accouder à la balustrade de la galerie, les cheveux tout embroussaillés et les yeux mi-clos. Elle ne tarda pas d’ailleurs à les ouvrir tout grands, car le petit Italien s’était mis à danser en chantant et en s’accompagnant de castagnettes; sa chanson, d’une mélodie facile à saisir, avait un refrain bien marqué. Il la nasillait un peu, quoique sa voix fût juste et agréable. Quant à sa danse, elle était gracieuse, souple, légère; ses petits bras maigres s’arrondissaient également au-dessus de sa tête, ses pieds agiles frappaient. le sol en cadence, toute sa personne fluette dessinait des lignes artistiques et fines.
Jos l’écoutait et l’admirait sans rien dire. Artiste lui-même, il appréciait la grâce innée de l’enfant et son rare talent musical. Victoire était restée bouche béante et en oubliait le bébé qui tiraillait sa robe en pleurnichant. Pour Rita, elle était dans un complet ravissement Elle descendit quatre à quatre l’escalier de la roulotte et vint en courant interpeller le petit danseur.
— Comment t’appelles-tu? s’écria-t-elle tout essoufflée.
— Riccio, Riccio Blanchi, dit-il.
Rita leva vers son père ses grands yeux étonnés.
— Il s’appelle Mauricio ou Maurice Bianchi, dit Jos, mais son petit nom est Riccio comme le tien, Rita, vient de ton vrai nom: Marguerite.
— Riccio, danse encore! et joue encore les petits oiseaux, dit la petite fille d’un ton impérieux.
Le petit Italien allait obéir, mais Victoire s’interposa.
— Le pauvre enfant mourait de faim tout à l’heure, dit-elle, et il a parlé de sa grand’mère qui avait faim aussi, il faudrait voir si on ne peut pas secourir la vieille.
— Je n’ai pas le temps! dit Jos avec impatience, la baraque ne se montera pas toute seule. Marius va bientôt avoir fini le déchargement, et ce n’est pas ce grand flandrin d’Achille qui avancera beaucoup la besogne...
— Eh bien, j’y vais, dit Victoire. Dis à Léocadie de veiller sur la marmite..
Elle prit le bébé sur un bras, de l’autre main saisit celle de Rita.
— Mène-moi vers la nonna, dit-elle à Riccio, et elle le suivit, réglant son pas sur l’allure des deux enfants.
A une cinquantaine de mètres sur la route qui conduit au lac du Bourget, son conducteur s’arrêta, et, sans parler, lui indiqua de la main un singulier établissement. C’était une cahute en planches, assez semblable aux maisonnettes de bergers qu’on voit en France dans les pays où il y a de grands pâturages pour les moutons. Cette sorte de niche était portée sur des roues pleines cerclées de fer; les brancards, reposant à terre, lui donnaient une position oblique, telle qu’on ne pouvait y séjourner pour le moment. En effet, l’habitante de ce pauvre logis était assise sur un petit talus, les pieds dans le fossé ; tout en égrenant un chapelet entre ses vieux doigts osseux et flétris, elle surveillait du coin de l’œil une belle ânesse grise qui broutait, sans perdre un coup de dents, l’herbe drue au pied des platanes. Rita, un peu effrayée, tout d’abord, se cramponnait à la main de Victoire et contemplait d’un air de stupéfaction l’étrange figure de la vieille Italienne.
Elle avait peut-être, au temps jadis, été une jolie fille, au teint doré, aux tresses brillantes, aux yeux de velours, et quand Giuseppe Bianchi, le hardi pêcheur, l’avait épousée, plus d’un marin de Fiume avait envié l’heureux mari de la brune Agnese. Mais l’âge, la misère, les chagrins, avaient lentement et sûrement opéré leur œuvre néfaste et la nonna avec ses yeux caves, ses paupières ridées, sa peau basanée, son menton saillant, son grand nez crochu, sa chevelure mêlée de mèches grises, s’échappant d’un mouchoir décoloré, n’était plus guère qu’un sujet de pitié. Son regard cependant avait conservé une singulière vivacité, et quand elle répondit aux bienveillantes questions de Victoire, sa voix avait encore des intonations chaudes et des accents fermes.
Elle raconta dans un jargon mi-français mi-italien une triste histoire, ressemblant, hélas! à bien d’autres: son mari, son fils, morts en mer, l’aîné de ses petits-fils tué en Abyssinie; sa fille morte à la peine, la barque et les filets vendus pour rien, la maison et le petit champ devenus la proie des créanciers, et grand’mère et petit-fils sans abri, sans pain, sans soutien, obligés de vivre «a la grazia d’Iddio» , dit-elle en se signant. Tant que l’été durait, cela marchait encore, les signori stranieri , dans les villes d’eaux, donnaient quelques sous au petit joueur de zampognetta, parfois leurs enfants achetaient des cages, des sifflets, des colliers de menus grains de corail et la Grigiola trouvait de quoi se nourrir au bord des routes, mais l’hiver! — ah! l’hiver! avec le froid, la neige, les chemins déserts battus par les-rafales! Sûrement, si ce n’était pour le petit, elle serait bien mieux, la vieille mère, là-haut dans le Paradis avec tous les carissimi qui l’y attendaient, mais Riccio!...
Les deux femmes pleuraient en silence; la vie est si dure aux pauvres gens! et l’avenir si incertain!....
Rita, qui, pendant le récit d’Agnese, avait été en grande conversation avec Riccio, s’était fait montrer de près la zampogna merveilleuse et expliquer son emploi; en voyant les larmes qui coulaient sur les joues de la vieille, elle se sentit tout à coup prise d’une grande compassion:
Marius-Isidore Margasse.

— Ne pleurez pas, pauvre femme, dit-elle, venez avec nous, je vais vous donner de la soupe comme, maman en a donné à Riccio, elle est très bonne; maman fait très bien la soupe. Vous aurez ma part, s’il n’y en a pas assez pour tout le monde; moi, je n’y tiens pas beaucoup, ajouta-t-elle avec délicatesse, pour atténuer le mérite de son offre, et puis, vous aiderez maman à laver la vaisselle, et ce soir, Riccio dansera avec moi sur l’estrade et il fera les «petits oiseaux». Ça appellera le public! dit-elle d’un ton capable.
Les yeux de Victoire rencontrèrent ceux d’Agnese. On y lisait une sorte de tremblant espoir, léger comme une petite flamme qu’un souffle peut éteindre, mais brillant aussi comme une étoile dans un ciel sombre.
— Prenez courage, dit la bonne Mme Viguier, les enfants ont peut-être raison. Venez déjeuner avec nous et nous verrons ce qu’il en pourra résulter. Mon mari est si bon! Et puis, avec ce bébé que je sèvre, j’ai bien de l’ouvrage maintenant. Vous ne serez pas de trop pour m’aider; le petit peut aussi s’employer dans le théâtre; il joue vraiment très bien de sa petite flùte.
— Je n’ose accepter, dit la vieille dont la voix s’altérait, tant son émotion était vive, et puis je ne peux pas laisser la Grigiola.
— Amenez-la près de notre roulotte, dit Victoire, il y a de la place.
Un moment après, Jos, en venant réclamer son déjeuner, vit s’avancer un singulier cortège: en tête, Rita et Riccio gambadaient au rythme de la chanson populaire: Io ti voglio ben assaie. Derrière eux marchaient Victoire et Agnese, portant le poupon qui jouait avec le chapelet de bois noir. A l’arrière garde, la Grigiola, réintégrée entre ses brancards, traînait la cahute en secouant les oreilles, seule manière qu’elle eût de témoigner son mécontentement bien justifié, d’avoir délaissé l’herbe fraîche sous l’ombre des platanes.
La vieille Agnese avait infiniment d’esprit. Ranimée par l’espérance, elle se laissa aller à toute sa verve italienne, et Jos s’en amusa beaucoup. — Au lieu de ne faire que deux bouchées de son repas, comme de coutume, pour courir après sa baraque, il resta à jaser un moment et sirota son café tout tranquillement, ébahissant fort la bonne Victoire qui n’ajoutait pas, aux nombreuses qualités dont elle était pourvue, le talent de la conversation.
Pendant l’après-midi, Agnese endormit le bébé en lui chantant des berceuses, puis elle s’occupa de Rita qui prit sa première leçon de lecture, sa première leçon de chant et sa première leçon d’italien. La vieille ne manquait pas d’une certaine instruction, étant fille d’un maestro di scuola; elle aimait à enseigner et s’y prenait à merveille. Son élève était, du reste, fort ignorante; Jos avait tout son temps pris par son théâtre, ses répétitions, ses exercices, l’entretien de son matériel et ne pouvait s’occuper de l’enfant d’une manière suivie. — Victoire, très laborieuse, mais pas très vive, ne savait pas trouver le loisir de faire lire ou écrire la petite; elle n’avait pas le courage non plus de l’envoyer en classe, et la fillette grandissait, folâtre et insoucieuse comme un jeune chat.
A souper elle accueillit son père d’un tendre: Dammi un baccio, padrino mio , qui enchanta celui-ci. Ce joli langage sur ces lèvres roses caressait si doucement son oreille! La journée avait été bonne, d’ailleurs, toutes les places réservées, ou à peu près, étaient louées d’avance, la moitié des billets de première, placés, on ferait salle pleine très probablement, et sur la grande affiche barbouillée magistralement par Achille, on pouvait lire en vedette: