Read the book: «Nouvelles anciennes»
Louis Dépret
Nouvelles anciennes

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066326531
Table des matières
MARIANNE ET SON PÈRE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
LE ROMAN D’HERMINIE
I.
II.
III.
IV.
JANE
I
II
III.
IV
V
VI
GIULIA
Les trois cents francs de M. Sixtain
I.
II
III
IV
V
Un Monsieur comme tout le monde
LE PONEY DU DIABLE
LES TROIS LAMPES
I
II
III
LE MONTREUR DE BÊTES
L’OUBLIÉ
UNE DAME QUI NE REVIENT PAS
L’ÉTYMOLOGISTE
LA DAME DU «17»
AUTRE CHOSE
LA CHAMBRE DE MONSIEUR
LUCIE D’HORNEZ
II
III.
IV
V
VI
VII
VIII
IX
UN BEAU LUNDI
I
II
III
IV.
V
La Galerie Vandemissel.
Le Vieillard qui chantait
UNE DAME PATRONNESSE
I
II
LA FOLIE HEUREUSE
LA VRAIE FANNY LEAR
La dernière Consultation
I
II
A quoi tiennent les larmes
AUDITION MUSICALE
L’Ami du Mari de Géraldine
LE TÉLÉGRAMME
UNE FEMME ET DEUX AMIS
1
II
III
IV
V
VI.
LE CHAPEAU ENVOLÉ
L’OMNIBUS DU MAINE
PORTRAIT DE SOUVENIR
I
Les Amis qu’on n’a jamais vus
DANS UN CAB
Un Jaloux et une Coquette
GENEVIÈVE BLANCHART.
LE MARI DE CLAIRE
Louise à M. Roland, médecin à Rambouillet.
Lettre d’un prétendant évincé à un de ses amis
Louise à M. Roland.
Madame Dernos à madame Constantin.
Claire à Louise Roland.
De Belmont au peintre Polet.
Madame Constantin à madame Dernos.
Jacques Polet à Henri de Belmont.
De Belmont à Jacques Polet.
Claire à Louise.
Louise à Claire.
Jacques Polet à Henri de Belmont.
Madame Dernos à M. de Bona-Croce.
De Belmont à Jacques Polet.
Jacques Polet à de Belmont.
De Belmont à Jacques Polet.
Jacques Polet à de Belmont.
Claire à Louise
Louise à Claire.
Jacques Polet à de Belmont, à Paris.
De Belmont à madame Dernos.
Madame Constantin à madame Dernos.
De Belmont à Claire.
Jacques Polet à son ami Derbois, docteur aliéniste à Gand.
Le docteur Derbois à Jacques Polet.
Claire à Louise.
Louise à Claire
De Belmont à madame Dernos.
Madame Dernos à de Belmont.
De Belmont à Claire.
Madame Dernos à de Belmont.
De Belmont à Madame Dernos.
Claire à Louise.
Madame Dernos à de Belmont.
Madame Dernos à Jacques Polet.
Jacques Polet à madame Dernos.
Claire à de Belmont.
Madame Limric à Louise.
Louise à madame Limric.
Madame Constantin à madame Dernos.
M. de Bona-Croce à madame Dernos.
Madame Constantin à de Belmont.
De Belmont à Jacques Polet.
Jacques Polet à Henri de Belmont.
Madame Limric à son mari.
Henri de Belmont à Jacques Polet.
Jacques Polet au docteur Derbois..
L’ORNIÈRE
I
II
III
IV.
V
VI
VII
VIII
UNE FÊTE D’AMOUR
LA TROMPEUSE TROMPÉE
HISTOIRE D’UN ROMAN.
I
II
III
IV.
MADAME HERBERT
II
III
IV
V
L’HONNEUR DE GABRIELLE
I
II
III
IV
V
VI
VII
MARIANNE ET SON PÈRE
Table des matières
I
Table des matières
UN BEAU DIMANCHE.
Ce jour-là, j’étais subjectif, comme disent les scholars. Je subissais une de ces tristesses intimement harmonieuses, qui se partagent ma vie avec les illusions de la lecture et les troubles de la sensibilité.
C’était un beau dimanche. Or, le dimanche, à Paris, à Londres, aux champs ou à la mer, est mon jour de mélancolie. Cette mélancolie, où les circonstances extérieures n’entrent pour rien, exécute simplement l’arrêt du mystérieux destin qui me l’impose. Ainsi, je devinerais à certain état de mon âme qu’il est dimanche, sans avoir besoin de dénombrer les jours précédents. Alors, les conditions ordinaires de la vie S’altèrent pour moi. Je ne souffre pas précisément de la tête ni du cœur, mais le sens de l’activité m’abandonne, et, faible et vain, je me replie.
Est-ce une religion involontaire qui courbe tout mon être vers ce recueillement? Je le voudrais, Seigneur! Je sais seulement que dès mon premier âge il en fut ainsi. Peut-être encore les habitudes d’isolement et d’ennui que j’ai contractées durant soixante dimanches successifs passés dans la brumeuse Angleterre, sont-elles l’origine de cette désolation périodique.
Donc, le dimanche venu, je me lève tôt ou tard... il n’importe;. j’ouvre sans intérêt le premier livre qui me tombe sous la main; je me penche hors de la croisée, je regarde les Auvergnats jouer au piquet sur le seuil de la maison d’en face... mais mon cœur n’est point là. Il est tout avec vous, chères ombres nu passé ! Je me dis: O ciel! pourquoi ce qui est cesse-t-il d’être?
En vraie jeune veuve de Paris, vous avez tout de suite décidé que le dimanche m’est pénible parce qu’on y voit les rues encombrées de petits marchands inconnus, s’amusant à croire qu’ils prennent l’air. Je n’aimai jamais, il est vrai, d’être poussé par la foule; mais j’aimais encore moins de tomber dans votre cottage de Louveciennes, au milieu de vos oncles et de vos frères qui vous tutoyaient, vous embrassaient à l’arrivée et au départ, et me forçaient de vous dire toujours: madame.
Cependant, jusque-là, mon chagrin des plus noirs dimanches n’avait pas approché le désespoir.
Mais, le dimanche 27 juillet de l’année 1861, j’eus de bonnes raisons pour être tout à fait morose. Dans la soiree du samedi, nous nous étions dit un éternel adieu à la suite d’une querelle très offensante à propos de fleurs, et pour m’achever, vous avez fait l’éloge de ce monsieur Chambrun, que je méprise, et qui ose s’attacher à vous. L’aurore suivante éclaira l’agitation la plus cruelle où j’eusse jamais été plongé après une dure insomnie.
A midi, on me remit une lettre d’écriture inconnue et timbrée de Lille. Je lus:
Pont-de-Canteleu, (par Esquermes) 25 juillet 1861.
«Mon cher Évariste,
» Il y a longtemps que j’ai un très vif désir de vous
» revoir. Aux approches de l’été, ne songez-vous pas à
» vous rafraîchir un peu le sang loin des restaurants
» incendiaires et du macadam?...»
Il y avait quatre pages de ce style correct, mais privé d’originalité. Le tout était signé : Paul Tingry.
Tingry est le nom de famille de ma mère, dont Paul était le demi-frère, étant né d’un premier mariage de mon aïeul maternel, lequel fut un vert galant, mais sans oncques frauder l’Eglise. D’après mes plus lointains souvenirs, Paul Tingry avait à Lille un renom d’excentricité. Il montait à cheval, faisait des armes, jouait du trombone, et collectionnait de vieux saladiers. Je quittai Lille trop jeune pour en savoir davantage, et depuis lors, j’avais oublié Tingry. Sa lettre, en le ressuscitant pour moi, mentionnait que si on obligeait Paul à passer à Paris le mois de juillet, ce serait pour lui une sentence de mort. Enfin ce doux homme me priait avec d’affectueuses instances de devenir son hôte pour le reste de la belle saison. Il y avait plus de trois ans, Marie, que je n’avais erré le matin sous les arbres. En outre, Tingry, mon demi-oncle (c’est son vrai titre), suscitait pour me déterminer des tentations empruntées à l’archéologie, au prestige du sol natal et au respect des aïeux.
Il m’annonçait que l’agrandissement de Lille tendait à être un fait accompli, très intéressant pour un enfant de l’endroit (je cite). Déjà les remparts, jadis attenant aux portes de Béthune et de la Barre, avaient été rejoindre ceux de Thèbes et d’Illion, et la région située autour de l’ancien Calvaire n’était plus reconnaissable.
Je résolus de partir pour Lille le lendemain. Chère Marie, notre brouille en fut la cause. Un mois auparavant, l’offre d’un trône n’eut pas su me tenter d’abandonner pour deux jours seulement la rue de Laval. Pour combien de temps ai-je dit adieu à ce cher entresol?
Le salon donnait sur un jardin. De cette étroite maison, vous avez su faire une chapelle par votre sagesse, et un nid par votre amitié !
Ah! les ineffables jours!
J’aurais beau vouloir m’en défendre (or, jamais je ne le voudrai), je vous verrai toute ma vie assise solitaire devant votre table à ouvrage. Un livre est ouvert sous vos yeux; tandis que vous lisez en m’attendant, l’eau bouillonnante chantonne au coin du feu, les deux tasses japonaises sont encore vides. Huit heures sonnent, j’arrive. Ai-je été une seule fois en retard d’une seule minute? Mes poches débordent de journaux et de manuscrits... On vous lira tout, puisque vous le demandez. Et quand, à dix heures, vous me montriez du doigt la pendule, j’étais si triste! Salut à vous, âme raisonnable et charmante!
La dernière fois que je vous vis, je pris par les boulevards pour retourner chez moi, et ce soir-là, Paris, malgré ses cafés rayonnants et la cohue des passages, me causa la même mélancolique impression que les rues de Bruges.
Et puis, je découvris que c’est attendrissant d’empiler ses livres, ses habits, ses lettres, de fermer les tiroirs, de dire qu’on s’en va...
II
Table des matières
LA GARE DU NORD.
Le lendemain au matin, j’étais transporté avant dix heures dans la gare du Nord. Il ne me serait pas malaisé d’écrire vingt pages émues sur l’aspect d’un embarcadère. J’ai vu presque toute l’Europe, et cependant un déplacement de quinze lieues trouve encore moyen de mouiller mon œil. Ah! c’est que nous sommes tous des hommes pareils les uns aux autres, malgré l’orgueil, et tous également tristes, malgré le rire.
On dit que le lierre meurt où il s’attache; c’est là seulement que moi je puis vivre.
Un départ, quand on aime, m’a toujours paru un insensé défi jeté au risque des séparations éternelles.
J’étais en avance d’une heure, et j’allai prendre patience dans un café voisin. En peu d’instants, mon attention fut captivée par le son d’une voix connue, et dont, malgré sa tendance à être confidentielle, toutes les paroles arrivèrent jusqu’à moi.
Il s’agit de ce Chambrun, votre indigne poursuivant.
C’est moins la jalousie qui me le fait traiter avec cette horreur qu’un impérieux pressentiment dont la voix me dit: cet homme est injuste et vil, l’honneur et l’amour lui sont étrangers.
Pourtant sa rencontre ne me fut pas cette fois désagréable, elle me mit au fait d’une excellente nouvelle: Chambrun va quitter Paris.
Je me sers à faux du mot rencontre. Grâce à l’architecture tourmentée du café, Chambrun, bien qu’il fût très près de moi, ne me voyait pas, alors que je ne perdais, moi, ni un mot, ni un geste de lui.
. Chambrun était très rouge, et s’entretenait à mi-voix, ainsi que j’ai dit, mais de l’air le plus animé, avec un bizarre monsieur, qui me parut avoir toute la mine d’un tomme d’affaires de la dernière catégorie. Devant eux bâillait un portefeuille surchargé dé papiers. Ils débattaient les préliminaires de certaine spéculation, dont la mise à flots était retardée par le besoin d’un supplément de lest métallique.
— C’est convenu, vous partirez jeudi au plus tard, disait à Chambrun l’espèce de procureur. N’importe, c’est singulier qu’un homme, s’avouant incapable de ramasser cent livres dans tout Paris où il demeure depuis seize ans, ait seulement à monter en chemin de fer pour trouver cinquante mille francs. Je ne croyais plus guère à la province, mais si vous dites vrai, ma foi me revient sous forme d’idolâtrie. Voyons, mon cher Chambrun, cédez-moi un quart du secret.
— Laissez-moi tranquille! répliqua l’autre avec une feinte brusquerie.
La cloche du départ m’appela hors du café.
Comme je me félicitais d’être seul dans le compartiment, une demi-seconde avant le dernier coup de sifflet, mon domaine fut envahi par un long monsieur maigre, essoufflé, ruisselant, et traînant après soi six enfants et leur gouvernante. Cela formait un total de huit personnes qui, grâce à ma situation de premier occupant, dépassait d’une unité le chiffre statutaire. Je triomphais, lorsque cette odieuse gouvernante donna satisfaction au règlement, en prenant l’un des enfants sur ses genoux.
Ma résignation n’empêcha pas cette femme de m’examiner, durant tout le voyage, avec sévérité. Non contente de me voir renoncer à fumer et à lire, elle m’en voulait aussi de mes regards distraits. Il aurait fallu que je prisse un onctueux intérêt aux évolutions du Benjamin de cette tribu. La gouvernante était une petite intrigante, de quarante-sept ans peut-être, ses boucles grisâtres, son nez pointu, ses yeux d’un noir brillant m’étaient personnellement hostiles. Elle affectait de vénérer le grand monsieur maigre et essoufflé ; mais au fond, je suis sûr qu’elle le trouvait un peu trop économe. Elle lui répétait sans cesse:
— Ah monsieur! prenez donc garde de vous refroidir, quel malheur si vous vous enrhumiez!
Elle accablait les enfants de demandes et de conseils fades:
— Aimez-vous bien votre papa? Je crois bien que vous l’aimez... autrement c’est à moi que vous auriez affaire, il est si bon! jamais vous ne vaudrez autant que lui.
Le Benjamin, celui que la vilaine flatteuse tenait sur ses genoux, dans sa précoce loyauté protestait par de petits coups de pied contre ce parti-pris d’adulation.
Il faisait une chaleur assommante. Les enfants eurent soif, on les fit boire tous à un gobelet de cuir verni; puis ils s’endormirent. O! Fortunatos!
Il n’est pas besoin de vous raconter notre itinéraire. Vous connaissez par cœur Chantilly, nous avons acheté ensemble des poteries de Creil; Clermont doit vous être indifférent; mais je vous recommande Amiens où Vert-Vert naquit, où Desgrieux aima. La cathédrale d’Amiens est d’un grand gothique; quant à la promenade vantée de la Hotoie, elle abuse de ce mérite que la géométrie bien appliquée rend sensible aux personnes rangées. A sept heures du soir nous arrivâmes à Lille. Je trouvai à la sortie de la gare un paysan en blouse, qui dit en s’adressant à notre groupe:
— Ous’qu’est Monsieur Évariste, un de Paris?
— C’est moi; vous êtes envoyé par M. Paul Tingry?
— Alors, c’est-y bien vous? ajouta l’homme hésitant.
— N’en doutez pas.
— Alors, j’ai venu tout droit, bien que le Pont-de-Vauban soit au réparge... nous attendons tous ici depuis une heure.
A ce nous et à ce tous, je comptai sur une députation bienveillante, mais je découvris aussitôt que le fondé de pouvoirs de Tingry embrassait dans ce pluriel ses harnais, sa bête, son fouet, sa carriole et lui-même.
Il chargea mon bagage et nous partîmes.
Alors, Marie, chère Marie, je me repentis avec une indicible amertume d’avoir quitté vous et Paris! Je me trouvai tout seul sur la terre. Une voix me dit que j’étais pardonné, et que ce grand amour dont vous me remplissez débordait enfin de moi, jusque dans votre cœur. Et puis, je n’ai jamais beaucoup aime la campagne pour elle-même. Mon penchant naturel à me croire abandonné devient facilement, hors des villes, une tristesse noire. Je n’apprécie vraiment la campagne que dans les circonstances suivantes: La terre est toute blanche, et le bleu firmament semble au-dessus d’elle une bannière sur le front d’une jeune reine; — il est bon alors de quitter la ville vers neuf heures du soir, assis dans une vieille berline, comme je ne le fis jamais avec vous Marie, et comme en des jours presque heureux je le fis quelquefois le long des routes séculaires, qui conduisent au royal château de Windsor; tandis que dans la plaine infinie brûlaient les feux étranges d’un camp de gypsies, et que par-delà les arbres et les collines rayonnait le fanal de la Tour-Ronde!
Mais au lieu de cela, tout moulu par huit heures d’incarcération dans cette boîte qu’on appelle wagon, tout gonflé, tout engourdi de ce spleen produit par le long voisinage des imbéciles, se rendre dans un cabriolet au cuir cassé, vers quelque philosophe convalescent qui a soupé deux heures avant votre arrivée d’une tasse de lait... La chute est grande!... Pourtant tel allait sans doute être mon partage. Je voyais d’ici toute la maison en l’air, rien que pour me cuire une omelette.
III
Table des matières
PAUL TINGRY.
L’émissaire de Paul Tingry et moi nous traversâmes la grande place où s’élève la colonne commémorative du siège de 1792; la rue Esquermoise, la rue de la Barre; puis nous entrâmes dans le faubourg du même nom, très familier à ma jeunesse. Le paysan restait muet; son cheval trottait allègrement, mais il ne descendait pas du conducteur vers la bête cette sollicitude qui rend intéressant le spectacle des cochers de vocation; le mien ne l’était que par accident.
Vingt minutes plus tard je vis le Pont-de-Canteleu, jeté sur la Deûle; avant le pont s’ouvre une longue avenue. En la désignant, le paysan me dit:
— C’est la Joliette, là.
Tel est le nom de la résidence de Paul Tingry, vaste et silencieuse maison où j’avais moi-même, dans ma plus tendre enfance, passé une saison entière. Pour pénétrer dans l’avenue, le paysan opéra un demi-cercle non moins large que s’il se fut agi de faire le tour d’un manège; et, à ce moment, averti par un bruit soudain, je vis surgir et briller entre notre équipage et les premiers arbres, quelque chose qui rassemblait à une jeune demoiselle emportée au galop d’un double poney, dans une élégante chaise d’osier. Je ne rêvais pas, car le paysan murmura:
— C’est Marianne. Elle n’en fait jamais d’autres. On lui pardonne tout, vu que la moitié du pays sera à elle... et ça n’a pas dix-huit ans. C’est bête, la loi.
Dans les environs de Lille, on est sommaire sur la question des titres. Néanmoins, une jeune personne qui possède en perspective la moitié du Pont-de-Canteleu ne ne doit pas s’appeler Marianne tout court. Je compléterai mes notions sur ce sujet en temps propice.
L’avenue de la Joliette est princièrement longue, et toute bordée d’une double rangée de vieux ormes et de haies touffues. Par une originalité du fondateur, elle s’achève à l’entrée du petit bois, et non au perron du château, qu’on n’aperçoit pas dès l’entrée, et qui est situé à la gauche du visiteur. A droite, le petit bois se continue jusqu’aux rives de la Deûle. La séparation est indiquée seulement par une muraille à hauteur d’homme. La Joliette et moi, nous n’étions pas des étrangers l’un pour l’autre, je le sentis à l’émotion dont sa vue me remplit. Malgré sa simplicité presque sordide et. son manque absolu de caractère monumental, cette vieille demeure imposait. Elle avait l’influence auguste des maisons séculaires, cette maison jaune à deux étages. En la voyant, il me sembla que «mon esquif retournait faire scale au port dont suis issu,» comme dit Rabelais. Elle était adossée à un fond semi-circulaire de hauts arbres, dont les faîtes se penchaient sur le toit comme des saules pleureurs sur un tombeau. Les tourelles qui manquaient au château se retrouvaient, ornant une métairie voisine et de construction récente.
Comme j’escaladais le perron, la porte principale s’ouvrit, et je fus reçu dans les termes suivants par un homme âgé de cinquante ans environ:
— Soyez le bienvenu, monsieur Évariste, car il n’y a pas moyen de s’y tromper, c’est bien vous. M. Paul Tingry ne saurait venir vous rejoindre tout de suite, mais dans cinq minutes, il sera trop heureux...
Et ce laconique personnage, après m’avoir introduit dans un petit salon tout enveloppé des brumes du crépuscule, disparut comme s’il venait de jouer son rôle dans une féerie.
Malgré l’obscurité croissante, je cherchai à me reconnaître. L’art était représenté dans ce petit salon par deux poudreux portraits à l’huile de respectables gentlemen, couverts d’hermine, en leur qualité de conseillers à la Cour de Douai. Je savais cela; un troisième portrait de plus fraîche date, et qui ne devait pas remonter à plus d’une vingtaine d’années, m’émut par son expression de morbide pâleur et de native mélancolie. C’était celui d’une jeune femme qui n’avait sans doute point dépassé, au temps où on la peignit, l’âge actuel de ce doux tableau. Enfin, sur la cheminée, un portrait-carte en photographie, entouré d’un petit cadre en chêne sculpté, représentait en simple robe d’été, une demoiselle de seize ans, dont la ressemblance et l’air de famille avec la jeune dame maladive du portrait à l’huile, sautaient aux yeux. Déjà,, je prenais un vif intérêt à cette modeste galerie, quand j’entendis un pas léger derrière moi, et les paroles suivantes:
— Bonsoir, Évariste!
Et, me retournant, je me vis, à ma grande surprise, invité à tomber dans les bras de l’honnête homme qui, cinq minutes auparavant, s’était fait passer pour l’ambassadeur de Paul Tingry, et qui n’était autre que ce célibataire estimable en personne.
— Vous ne m’aviez donc pas reconnu? fit-il, avec un drôle de petit rire.
— Vraiment non, mon cher oncle.
Si c’est en se présentant de la sorte à ses visiteurs que Tingry avait conquis le renom d’original, cela peint un climat et une époque. Mon hôte ajouta:
— Je ne mange pas le soir, mais on va vous servir à souper ici; dans trois minutes vos côtelettes seront prètes. Nous avons encore à votre disposition du jambon, des œufs, de la salade, de la bière de Lille si vous l’aimez, et du Corton 1842, que je me fais un vrai plaisir de vous offrir, parce qu’il est bon. Votre respectable père, mon excellent ami, un fin connaisseur, aimait beaucoup ce Corton-là.
Je serrai tendrement la main de Tingry. C’est une des fêtes, ou plutôt une des consolations de ce monde, d’entendre évoquer à certaines heures la mémoire d’un bon père, par un vieil ami. La mort est impuissante contre ces lumineux réveils du nom de l’homme de bien.
Alors, grâce à l’introduction nécessaire d’une lampe, il me tut donné d’examiner à l’aise Paul Tingry. Il était maigre, et de taille élancée. Et, bizarrerie presque phénoménale, ses courts favoris étaient verts comme la mousse au pied des arbres. Je lui demandai s’il se portait bien.
— Assez bien, répondit-il tout doucement, j’aurais tort de me plaindre.
— Vous vivez seul ici, mon oncle?
A cette question bien naturelle, je vis Tingry me regarder d’un air peiné.
— Mon Dieu, cher Évariste, quel volcan que votre esprit! on n’a pas le temps de répondre à une question, que vous en avez déjà posé trois autres, (mon oncle était donc porté à l’exagération). Croyez-moi, il n’est pas sain d’entretenir le cerveau dans cette fièvre; je sais bien que la carrière que vous avez embrassée...
Tingry accentua sa réticence de façon à laisser supposer, ou que la littérature conduisait fatalement à tous les délires, ou bien encore que les gens qui s’y adonnent étant fous de naissance, il était superflu de craindre qu’ils le devinssent.
— Quant aux membres de votre famille, vous ferez connaissance avec eux en dînant chez mon ami Réniez.
Ne soyez pas trop surprise, Marie, de l’air sérieux avec lequel Tingry parlait de me présenter le lendemain à ma propre famille, ni de ma gravité en l’écoutant. Songez que j’ai vécu à Lille seulement jusqu’à l’âge de huit ans, jours heureux où l’on m’envoyait au lit à sept heures du soir, quand les visites commençaient. J’en souffrais quelquefois, mais je préférais pourtant de beaucoup cet exil aux veilles plus longues où j’étais condamné à monter sur la table et à réciter par cœur le Lapin et la Sarcelle à ma grand’tante Elmire, qui était sourde; il y avait là illogisme flagrant.
Ma mère se plaignait souvent que la moindre conversation fût tout à fait impossible avec ma tante Elmire, tant celle-ci avait l’oreille dure, et cependant, elle ne manquait jamais de me faire lui réciter le Lapin et la Sarcelle. A huit ans, je fus interné au Collége-Royal de Lille, qui venait d’ouvrir ses portes (1845). A dix-sept, je fus envoyé en Allemagne, et c’est dans ce temps-là que je perdis la meilleure chose de cette vie: un père et une mère. L’un ne survécut pas douze mois à l’autre. Ils me laissaient une petite fortune dont j’employai une partie à visiter presque toute l’Europe, et en dernier lieu je m’étais fixé à Paris. Voilà pourquoi je ne connais pas Lille, tout y étant né, et comment la plupart de mes cousins me sont étrangers.
Et cependant (oh! indestructible pouvoir du sentiment de l’origine!) je connaissais, je me rappelais les effluves d’air tiède qui m’arrivaient, grâce à la fenêtre entr’ouverte, tamisées par l’immobile branchage des arbres assoupis. Avez-vous jamais saisi jusqu’à quel point l’odorat est suggestif du souvenir? Il est, chez moi, ragent le plus fréquent et le plus infaillible de l’évocation des choses passées. Pour en citer un exemple, je ne traversai jamais les magasins d’une grande librairie classique de Paris, sans que l’odeur particulière du papier affecté aux grammaires et aux dictionnaires, ne me reportât vers le temps du collège, vers les bancs de bois, les petits voisins d’étude, et les lauriers en papier vert.
Tingry et moi nous nous taisions depuis quelques minutes, moi je songeais assez tranquillement, et lui avait l’air en proie à un trouble croissant. Puis je le vis pâlir, son front se couvrit de sueur, et ce dernier symptôme (autre étrangeté !) eut l’air de lui rendre un peu de calme. Il entrouvrit la porte avec des précautions infinies, et murmura;
— Zoé, la flanelle est-elle chauffée?
— Oui, monsieur.
Et Paul Tingry me laissa. Douze minutes après il reparut et me tint ce langage:
— Ami Évariste, le corps humain est une merveilleuse machine, mais de toutes les machines imaginables, c’est la plus sujette aux détériorations et aux accidents. Les excès volontaires, l’imprévoyance de la jeunesse, contribuent les premiers à affaiblir nos ressources vitales et à diminuer nos jours, sans parler des circonstances extérieures et tout à fait insoumises à la volonté humaine. Le corps humain, neveu Evariste, est donc entouré d’ennemis, et chaque seconde qu’il vit, est, à notre insu même, furieusement disputée à mille causes de mort. Selon les naturalistes «il est limité par une enveloppe résistante, plus ou moins douée dans ses diverses parties de sensibilité et de locomotion,» c’est la peau. Son travail joue dans la santé un rôle essentiel, et il n’est pas permis de douter que la plupart de nos maladies aient, pour origine, l’engorgement des pores, et...
— D’après ce que j’entends, votre unique ambition est de suer... et je vous vois d’ici bien heureux quand viennent les feux d’août.
— Erreur, mon ami, je réprouve ces moyens violents. Il s’agit chez moi, d’un système voulu, raisonné, et surtout constamment pratiqué, sans soubresaut et sans interruption, à la minute juste.
Tandis que je regardais Tingry avec étonnement, il se fit une rumeur derrière la porte d’entrée, qui s’ouvrit tout d’un coup et livra passage, d’abord à une séduisante évaporée, qui ne fit qu’un saut jusqu’au fauteuil de Tingry, et après avoir offert sont front printanier aux chastes lèvres de cet homme faible, me dit:
— Bonsoir!
Je la reconnus tout de suite pour l’original de la photographie dont j’ai déjà parlé, et, de plus, pour la gentille amazone qui nous avait coupé si magnifiquement à l’entrée de l’avenue: Marianne, en un mot.
La personne qui l’accompagnait n’avait son portrait nulle part. C’était la ménagère de Tingry. Elle jugea à propos de s’annoncer ainsi: «J’apporte le souper.» Elle l’apportait en effet; mais par pièces et par morceaux. D’abord la salière, puis une assiette, puis deux verres, un grand et un petit, qu’on alla chercher dans deux armoires. Tingry avait l’air extrêmement gêné de l’embarras que je donnais à sa servante, et, du geste, du regard et de la voix, il encourageait celle-ci à la résignation: