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Jules de Glouvet

Le forestier


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319601

Table des matières

I L’HOMME ET LA FORET

I SUR LES BORDURES

II LES INSTINCTS

III LE GRIMPEUR

II DANS LES CHEMINS VERTS

I LES COUREURS DE ROUTES

II MÈRE CHAUVIN

III LE PARVENU DE LA FORÊT

IV UN CAS DE MARAUDAGE

III RENAUD L’AFFUT

I TEMPÊTES AU FOURRÉ

II UNE FOLLE

III LE PETIT PARISIEN

IV LA TENDRESSE

IV LES AMIS

I LE MARCHAND DE BOIS

II L’INCENDIE

III ARCADES AMBO

IV L’ŒUF DE PÂQUES

V CHEZ LE BRACONNIER

V LE ROI DE LA FUTAIE

I L’AÏEUL

II IDYLLE

III MARCEL ET LA VOLIGE

IV AMOUR SACRÉ…

V LE MUR DU FRATER


PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1880

Droits de reproduction et de traduction réservés.

LE FORESTIER

Table des matières

I
L’HOMME ET LA FORET

Table des matières

I
SUR LES BORDURES

Table des matières

Il n’est pas de contrée plus sévère et plus saisissante que la chaîne forestière reliant le Maine à la Beauce, de Montmirail à Authon. C’est une immense étendue de bois rattachés entre eux par des lignes étroites que couvre l’herbe drue, vierge des mains de l’homme, ce qui a fait donner à toute cette région le nom pittoresque de Pays des Chemins Verts. La solitude y est absolue; les villages sont jetés tout au loin, sur les crètes. Le principal hameau est Grez-sur-Boc; cette appellation indique à elle seule la nature sauvage et tourmentée de ce coin de province. Plus près, aux premières chutes des mamelons étagés, quelques chaumières éparses s’accroupissent parmi les ajoncs d’or, déroulant vers la forêt leurs sentiers obliques et plongeants, pareils à des couleuvres que lâche la main d’une sorcière.

Le massif boisé commence à mi-côte, reflue dans la vallée en s’élargissant, gravit le versant opposé et s’étend paresseusement sur le vaste plateau beauceron, vers Chapelle-Guillaume, où ses halliers extrêmes —glissant avec une dernière ondulation du sol —se mirent dans l’eau dormante des étangs.

Une rivière, surgissant des contreforts, descend dans le vallon raviné et décrit sous bois ses courbes capricieuses. Là des arbres renversés d’une rive à l’autre sous le feston flottant des viornes servent de passerelle aux forestiers.

Ces gens-là sont robustes, sauvages, taciturnes. A la tombée du jour, l’un regagne sa cabane, perdue au fond de. la lande, sur les bordures, l’autre a dressé sa hutte sous la futaie et s’y enferme. Charbonniers campés près de leur place, avec les lueurs étouffées du fourneau se jouant sur les visages noirs; sabotiers accroupis sur un lit de copeaux, au seuil des loges;; bûcheron voûté qui pend sa gibecière à l’érable et brise à cou ps de sa bot les digitales du lalus pour l’aire sa sieste à l’aise: tous existent et s’agitent là, sans bruit et sans expansion. La parole est au vent, qui gémit dans les grandes ramées; les rayons du soleil, qui percent par échappées la voûte pour iriser au-dessous la pâle verdure, parlent seuls de joie et d’épanouissement dans la crypte immense.

La chanson n’est pas dans les mœurs du bois. Il n’y a que l’oiseau qui élève la voix dans ce calme grave; et encore doit-on remarquer que tous les oiseaux du couvert ont le chant mélancolique.

La forêt ne ressemble qu’à elle-même, mais par ses aspects grandioses elle est comparable à la mer, dont elle a l’infini, les successions de vagues ondulées, les murmures profonds et les tempêtes. Voyez ces chênes aux branches séculaires; le plus robuste paysan est moins qu’une fourmi à leur pied. Or, qu’une trombe s’abatte sur les Chemins Verts: en quelques minutes elle aura marqué son passage par un effrayant sillon de ces arbres énormes, tordus et culbutés comme des brindilles. C’est ainsi que dans sa placidité ou dans son courroux la forêt domine l’homme, et que l’homme—dans ce désert imposant—se tait malgré lui et se recueille.

Les gens du pays vivent à travers leurs bois exactement ainsi que vivaient les aïeux. Ce n’est pas la misère, c’est le mépris du bien-être. La coupe doit tout fournir au monde de chez nous, telle est leur devise. Le maraudage est proclamé légitime; le sentiment du tien et du mien a disparu dès qu’il s’agit de la forêt. On n’y vole pas, on prend.

Ces étranges théories sur la propriété, dues aux traditions les plus lontaines, semblent justifiées par l’étonnante fécondité des zones boisées. Le père, un sac sur le dos, emporte les prunes sauvages pour sa boisson ou charge dans sa brouette les glands dont il nourrira le porc, espoir de son hiver; le fils rapporte un cœur de frêne afin de creuser, à la veillée, l’écuelle et les tasses de la famille. La mère est revenue chargée d’un faix de bois mort; il faut un lit de plus au logis? elle va, sa faucille à la main, couper les guinches dans la saulaie. La grande fille aux jambes nues fait la cueillette des champignons, pendant que la petite sœur remplit de sentines le panier tressé depuis la veille. Les jeunes garçons nettoient la mousse fine après le dîner de noisettes et le vieillard va d’un pas chancelant couper au taillis sa béquille.

Les Chemins Verts sont si vastes que toute cette population s’y répand à l’aise sans en troubler la solitude. A peine de loin en loin un tintement de clochettes annonce une bande de petits chevaux de charbonnier, ensellés sous la poche, cagneux et marchant l’amble. Le bruit étouffé du sabot se perd dans le tapis de feuilles, et c’est tout. Quant aux ramasseux, on n’en trouve pas. Ils se dérobent, silencieux, dans l’invisible.

Les habitants sont amoureux de leurs bois, C’est une passion inconsciente, mais incurable. Ils ne respirent bien que sous le gaulis. Sans doute, chaque année, l’homme consent à s’éloigner durant quelques semaines afin de faire la moisson en Beauce, ce qui lui permet d’amasser un petit pécule pour mener jusqu’à l’été suivant sa vie frugale à travers les sentes, avec son tabac assuré et une blouse neuve. Mais à peine les travaux de la plaine sont-ils achevés, qu’il cache hâtivement, son argent dans un coin noué du mouchoir, pend sa pierre à aiguiser aux lanières de la ceinture, jette allègrement sur l’épaule sa faux démanchée et revient à grande erre vers sa forêt. Dès qu’il se trouve en vue de la futaie, il s’arrête. Sans savoir pourquoi, il est content.

—Tiens, véci le gars qui a fini son août, dit la vieille voisine en l’apercevant.

— Oui, ma Beauce est faite, répond-il, regardant avec lenteur autour de lui. Me voilà, pas moins!

Pas moins, c’est le superlatif de: enfin; c’est l’exclamation par excellence.

On ne saurait nier cet amour, qui partout accompagne le forestier et cause la nostalgie des bois, C’est un sentiment héréditaire qui se développe chez l’enfant avec l’instinct et grandit en même temps que lui.

La mythologie, qui contient le plus parfait symbolisme de la Nature, avait admirablement incarne la passion forestière dans ses Sylvains. dans ses Hamadryades. L’homme des bois a survécu au mythe et les Chemins Verts l’ont connu de nos jours. L’histoire de Renaud-l’Affût est leur légende.

Un mince filet d’eau courait de sa cabane à la lisière du bois, formant une petite mare à mi-chemin. C’est là qu’il venait s’asseoir, enfant de cinq ans, tenant à la main son morceau de pain de seigle, avec un boutde fromage de bique étendu dans la mie creusée. Il avait sur ses genoux une baguette feuillue, parce qu’il gardait ses oies, mais au fond ne s’en inquiétait mie. Il contemplait, bouche béante, la lande rose coupée de genévriers sombres; puis, à ses pieds, les grenouilles qui se glissaient sous la canetée et fixaient sur lui leurs gros yeux bombés. Les coupoles de la forêt s’étalaient à l’horizon, dans leur éternelle mobilité; et au-dessus de grandes buses planaient.

Le bambin examinait toutes ces choses, l’une après l’autre; c’était sa naissance intellectuelle. Il se roulait dans la terre sablonneuse, ainsi que font les poules, la tête ébouriffée, son pied nu sorti du sabot; n’ayant pour tout vêtement, outre sa chemise de toile rude, qu’un pantalon rapiécé, trop court par en bas, trop long par en haut, pendu à des bretelles de corde. Son ornement principal, son objet de luxe, sa joie, c’était son beau couteau jaune de trois sous, appelé dans le pays un eustache, attaché au-dessus de la poche par une ficelle. Avec cet ami-là on s’apprenait à découper les glands du chêne en forme de corbeille à jours, ou à tailler dans une écorce d’orme le mignon radeau mis ensuite à flot sur la marc, avec un chargement de fourmis inquiètes.

Renaud, assis dans le sentier, avait la grâce du jeune chat qui s’amuse. Tout le monde eût dit: «Voilà un bel enfant.» Lorsqu’il se relevait pour partir, l’impression première se changeait en tristesse: le pauvre être était infirme, il boitait. Une de ses jambes, plus courte que l’autre et déviée, le forçait à se renverser le corps en marchant. Cette difformité lui donnait alors une apparence dolente et chétive.

La tristesse ne lui venait pas que de là; on lui faisait la vie dure au logis. Sa mère, devenue veuve peu de temps après sa naissance, s’était remariée avec un bûcheron presque aussi rude qu’elle-même. Des petits leur étaient nés, et ces deux êtres, dans leur bestialité, ne considéraient Renaud que comme une bouche inutile. Jamais un mot d’amitié; pas une caresse. Le Dreux et la Dreuse, ainsi qu’on les dénommait suivant l’usage du pays, ne faisaient pas trop bon ménage. On se battait en rentrant du bois, le bruit était grand; l’enfant avait peur et ne se trouvait heureux qu’en plein air, tout seul. Quand le bûcheron lui avait crié brutalement:

—Allons, vilain bancal, tu as mangé, tire-toi de là…

Le pauvre petit, plaçant vivement son bras au-dessus de sa tête, plongeait sous le soufflet inévitable pour se réfugier au bout de sa lande. Ses pieds se glaçaient d’ailleurs sur l’aire du taudis où ne pénétrait jamais un rayon de soleil. Et comment s’y placer à l’abri des gourmades? Tout l’espace était occupé parle lit, la couchette des quenailles et la huche. Les outils encombraient quasiment chaque coin; le devant de la haute cheminée était pris par les langes séchant sur le dos des deux chaises; le banc logé contre la table empêchait de passer.

Parfois cependant, lorsqu’il rentrait avant les autres pour le repas de midi, le garçonnet admirait quelque chose dans ce logis sombre: un fusil, rouillé et hors d’usage, pendait à la paroi, entre le croisillon et la porte. Vite il s’emparait d’une des chaises et grimpait dessus pour mieux voir. D’un coup de bonnet il enlevait craintivement une toile d’araignée, sans cesse reconstruite, qui s’étendait du clou jusqu’à la poutre. Et alors il regardait avec délices l’objet bizarre qui saillait sur le fond terreux du colombage.

—Que ça doit être amusant de tenir cette chose-là! murmura-t-il; mais comment qu’on fait avec?

Il s’exerçait, comme près de la mare, à comprendre, à éclore. Un vague instinct l’avertissait que ce fusil, ainsi que le reste, avait un sens; et cette petite bouche, qui ne savait pas sourire, balbutiait des mots indistincts pour donner un corps à la première pensée.

Tout à coup la voix brutale du bûcheron se faisait entendre au dehors. L’enfant remettait précipitamment la chaise en place et s’abritait derrière la table.

— Encore toi, failli gars! Faut donc toujours l’avoir dans les jambes?

Renaud recevait les horions sans jamais pleurer. On ne pleure, peut-être. que lorsqu’on a l’espoir d’être consolé.

Mais il s’éloignait plus pensif, en boitant, et la Dreuse lui criait de loin:

—Tiens, ton pain. Crois-tu que je vas te le porter? Oh! les mioches, que ça coûte!

Quelquefois un vieil écorceur s’approchait du pauvre hère, lui demandant:

—C’est encore ton pas père qui t’a battu?

Cet homme-là, le seul qui marquât un peu d’amitié à l’innocent, était le grand-père Renard, un ancien soldat de la jeune garde au temps des débâcles. Ses soixante ans ne lui pesaient pas plus qu’autrefois son havresac; n’eussent été ses rides et ses cheveux blancs, les filles auraient encore laissé tomber de son côté leurs branches d’épines, à la promenade de Pâques Fleuri es. Il aimait le petiot et l’eût voulu plus heureux; mais, mal venu chez son ancienne bru, , il n’avait pas voix au chapitre. Il se contentait donc d’aider à l’entretien du fieux par quelques menus cadeaux, au Guillâné et à la fête patronale.

Le bonhomme, qui était dévot, venait voir le fils de son fils chaque dimanche au sortir de la messe. On causait dans la sente. Mais le bambin se montrait réfractaire à toute explication d’ordre abstrait. Il voulait voir. L’idée devait passer par ses yeux pour arriver à son intelligence. Jamais l’aïeul ne put lui enseigner sa prière.

—Notre père qui êtes aux cieux? disait-il; nenni, j’aperçois ben le ciel, qui est tout bleu; mais n’y a ren dedans.

Il détournait la tête, ennuyé. Les yeux fixés sur sa chère mare, il suivait une salamandre à ventre rose, s’élevant de la vase à la surface et marquant sa respiration par une bulle flottante. Cela, c’était la vie palpable, la nature; il comprenait cette fois.

— Mon Jean, tu as bientôt sept ans et c’est une honte de te voir la tête si mal garnie. La chose me taquine. J’irai, l’an qui vient, faire une Beauce afin de payer ton école.

A cette époque, ayant pris des forces, le gars s’aventura plus loin, jusqu’à l’orée des bois. Il s’attaquait aux grosses haies, disputant les mûres à la grive, revenant de là les mains en sang et la figure barbouillée de taches violettes. Enfin son courage s’accrut; avec une émotion inexprimable il se risqua sous le couvert. Les révélations y furent pour lui multiples, intenses. Il découvrait un monde nouveau; sa vie commença. Bientôt, rôdeur passionné, il devint un terrible dénicheur; les oiseaux n’eurent plus de retraite sûre contre lui.

Il allait pensivement, observait sans s’en rendre compte, percevait avec discernement les voix de la forêt, surprenait un à un ses mystères. L’acuité de ses sens prenait un développement singulier dans cette existence demi-sauvage; l’éclosion inconsciente se produisait à ce contact incessant de la nature et de la solitude.

S’étant rompu de la sorte et bien vite aux plus longues courses, aux plus rudes escalades, il devenait vigoureux et sa claudication était modifiée. A son insu, sollicité par le besoin de la locomotion, il avait contracté l’habitude de sauter d’une façon particulière, prenant un élan rapide lorsqu’il s’appuyait sur la jambe plus courte pour allonger démesurément le parcours de l’autre. Et comme son pas était d’autant plus sûr qu’il répétait plus vivement ces impulsions mégales, Renaud avait adopté une allure extraordinaire, tenant plus de la course que de la marche, dont chaque enjambée se résumait dans un bond.

Ce garçon, à dix ans, ne ressemblait à personne; déjà l’homme des bois vivait en lui. C’est à cette époque-là que son père-grand le fit entrer à l’école.

L’instituteur écrivit sur un petit registre: «Septembre1852, Jean Renaud, âgé de dix ans»; lui dit: «Va t’asseoir», et tourna le dos, pour ailler sa plume près de la fenêtre.

Ce fut une effrayante nouveauté. L’enfant, qui ne concevait au monde que le mouvement dans l’espace libre, se trouva cloué tout à coup sur un banc gluant, serré au milieu de gamins dont les chuchotements sournois l’assourdissaient. La salle était laide, enfumée, avec une âcre odeur de renfermé. Sur le mur s’étalait un tableau des poids et mesures dont les lignes noires attristaient; comme pendant, les deux hémisphères, avec des mouches écrasées sur l’Océan. Le sol était jonché çà et là de boulettes de pain sali et de pelures de pommes qui faisaient glisser. Tout respirait l’ennui et la vie captive. L’immobilité était ordonnée; ceux qui avaient remué trop fort leurs sabots devaient s’agenouiller devant la chaire. On ne pouvait penser, puisque les moniteurs forçaient à chantonner en chœur des sydlabes, tandis que l’instituteur, grand homme sec à redingote olive, brandissait sa règle en signe d’encouragement on de menace et faisait claquer ses galoches sur les carreaux disjoints.

Jean Renaud endurait un supplice véritable, d’autant qu’il lui était, impossible de rien comprendre. Lui qui devinait l’histoire l’un oiseau au seul déplacement d’une ramée, ne put jamais saisir les plus simples combinaisons de la lecture. Sa bonne volonté était évidente, en dépit de la nostalgie, mais son intelligence demeura rétive. Jamais il ne distingua un A d’un B. Le maître lui infligea d’abord des punitions; il les subit avec docilité, sans même s’inquiéter des rires méchants. Puis le grand homme se lassa. Le gars alors tomba dans l’engourdissement. De temps à autre, il jetait un regard furtif vers la fenêtre dont les vitres encrassées voilaient imparfaitement l’horizon vert. Il se répétait tout bas:

— Plus que trois jours et ça sera dimanche. J’irai dans le bois.

Ses camarades, l’estimant plus niais qu’eux puisqu’il était le dernier, n’éprouvaient aucune crainte avec lui. Ils en avaient fait leur souffre-douleur. Et comme tous les êtres, à l’état de réunion, deviennent plus cruels, ceux-ci s’acharnaient davantage contre Jean Renaud, le voyant infirme. Sa démarche était l’objet de leurs risées.

—Hue! va donc, bancroche. Bonnet d’âne, tire ta patte.

Tout le long du chemin, en revenant le soir, ils lui jetaient des pierres.

Il en battit d’abord quelques-uns, mais les criailleries l’écœ uraient. Cette promiscuité, d’ailleurs, lui était odieuse. Le souvenir de ses journées en forêt le harcelait, violent et impérieux: il fit l’école buissonnière. Son pas père le ramena au bourg par les oreilles, bleu de coups. Mais enfin l’instituteur ayant déclaré que le garçon était trop borné pour apprendre, qu’avec lui on perdait son temps et son argent, le bonhomme Renaud renonça tristement à ses visées. L’enfant, alors âgé de douze ans, fut rendu à la liberté; il rentra plein de joie dans la forêt, cette fois pour n’en plus sortir.

II
LES INSTINCTS

Table des matières

Sa jeunesse se passa de la sorte. Il devenait beau et robuste, s’épanouissait à l’aise dans les profondeurs de ses Chemins Verts. Qu’il aimait le grand désert d’arbres! Le matin, au premier chant du merle, il s’avançait, les pieds dans la rosée, humant l’air frais comme un fauve. Chaque recoin était connu de lui. Ici la butte stérile où l’écorce blanche du bouleau se détache sur un fond de noirs mélèzes. Plus loin le val marécageux, tapissé de lichens rampants qui servent de collerette aux fougères élancées. C’est là que dans le mystère des roseaux tremblants dorment les sarcelles fatiguées, quand Novembre a glacé les grands lacs du Nord.

Voici les hautes futaies. Le houx mûrit à leur ombre ses grains de corail. Les chênes avancent l’un vers l’autre des bras verdoyants qui s’enlacent, et lorsque le vent les agite on entend au loin le choc sec et grêle, pareil au bruit d’un combat de morts dans les ténèbres.

Renaud sentait pour ce monde animé la tendresse qui s’ignore. Il allait, le cœur dilaté, les yeux avides. Se main s’arrêtait sur tel hêtre et caressait le tronc lisse. Impuissant à l’envelopper d’une étreinte, il en faisait le tour, amoureusement.

Au crépuscule, il revenait par les vieux semis, au sommet desquels les résineux gémissent en secouant leurs aiguilles. Et derrière la touffe d’herbes blanches une belette allongeait sa tête curieuse.

Plus loin le sentier a disparu. Qu’est-ce donc? Un talus s’est éboulé sous l’effort des eaux et l’ormeau creux à perdu l’équilibre, enlevant la terre dans les mailles de ses racines surplombantes. C’est un ami de moins… Et Jean s’accroupit auprès, pour écouter la plainte lugubre du chat-huant.

Lorsqu’il eut atteint ses dix-huit ans, la Dreuse, veuve pour la seconde fois et fort misérable, menaça de le mettre à la porte s’il ne s’embauchait pa-s comme ouvrier.

—N’est-il point temps que tu travailles. propre-à-rien? As-tu peur que la cognée de ton père t’écorche les mains? glapissait aigrement la forestière, le poing sur la hanche.

Sa beauté sauvage effrayait; ses cheveux incultes s’échappaient en sombres spirales du serre-tête pointu.

—N’est-ce pas une honte, dis, de nous laisser pâtir pareillement pendant que tu traînes tes grègues?

Le reproche n’était qu’en partie mérité, car le boiteux ne rentrait guère sans apporter quelque butin au logis, des fruits, des cèpes, du miel. Il fabriquait d’autre part des paniers d’osier et les vendait remplis de faînes ou de fraises. Son industrie ne s’arrêtait pas là: plus d’une fois la Dreuse était venue s’asseoir sur le placis, plumant des oiseaux de forêt ou dépouillant queique bête sauvage.

Renaud braconnier? Oui bien. Il l’avait toujours été. Cette passion-là lui était venue inconsciemment, comme le reste: conséquence rationnelle de sa vie rustique. Plus l’ètre se rapproche de l’état de nature, plus il demeure soumis aux instincts simples et primordiaux. Un besoin impérieux de lutte, d’embuscade, d’appréhension brutale le sollicite. Les animaux farouches se meuvent autour de lui à toute heure: une sorte de convoitise carnassière dirige irrésistiblement ses yeux sur eux. Ils se cachent? Lui les découvre. Ils rusent? Lui les devine. Prennent-ils la fuite? Sans savoir pourquoi, lui court après.

Jean Renaud connaissait l’histoire du couvert mieux que personne. C’était plus qu’un rôdeur, un voyant. Porté vers la contemplation, il eût vécu inoffensif au milieu d’êtres confiants et paisibles; mais ses appétits s’éveillaient au spectacle de leurs rapines, de leurs finesses irritantes, des fuites soupçonneuses. C’était comme un duel: il fut agité de l’âpre désir de vaincre, s’y voua ardemment, et, devenant passionné, devint féroce.

Il possédait le génie du braconnage, mais les moyens lui manquaient. Pas d’arme. Il recourut aux engins les plus primitifs, qu’il perfectionna par intuition. Il débuta par la pierre jetée, confectionna ensuite une fronde grossière. Un peu plus tard, il façonna des logettes à porte mobile pour prendre les petits oiseaux. Les filaments d’écorce, découpés en minces lanières, servirent à sa première tendue de collets. Mais l’ennemi brisait trop facilement le nœud coulant; il en vint à songer au fil de laiton et guetta Cinet.

Cinet, c’était le petit mercier. Dans ces régions éloignées de tout village, le mercier, qu’un appelle aussi le messager ou le marchand, est un personnage nécessaire et important. Établi dans quelque bourg distant du bois, cet individu confie à sa femme la boutique où tous les genres de commerce s’amalgament, et part en tournée avec la carriole recouverte d’une bâche, qui contient par un prodige de tassement tout ce dont on peut avoir besoin au fond des campagnes: du fil et des aiguilles, de la chandelle, des bas, des fromages, des almanachs, des souliers, du poisson salé. Il sillonne tous les chemins de traverse, passant partout où fume une cheminée; poursuit sa course gyrovague, se battant aux barrières avec les chiens de ferme, hélant les femmes qui lavent au doué; offrant ses articles, connaissant les besoins de chacun, se chargeant des commissions après sa vente faite.

Il porte à la main une règle sur laquelle sont marqués: d’un côté un mètre, de l’autre une aune, et mesure en goguenard, au pied de l’échalier, le ruban aux jeunes filles qui doivent danser dimanche à l’Assemblée. Cet homme-là fait aussi des achats de vieilleries recherchées à la ville, et même des échanges: contre une-couple de poulets il livre la demi-douzaine d’assiettes en faïence a fleurs bleues. Volontiers encore, il débite le tabac en cachette ou se fait le recéleur usuraire des braconniers. Ses tournées sont invariables, sa réussite vient de là. On se dit à la ferme ou chez le sabotier:

—C’est aujourd’hui jeudi, le mercier passe à la Croix Blanche; j’aurai mon savon à la relevée.

Grâce à la carriole de l’ambulant, le monde est tranquille et le désert a sa manne.

Le messager des Chemins Verts s’appelait François. Dans ce pays-là, François se change en Cinet, par abréviation, après être devenu au préalable Francis, puis Francinet; et Cinet devient souvent, pour l’homme ainsi transmuté, un véritable nom de famille. On en a même fait un verbe et l’on dit couramment aux vieillards:

—Excusez-moi de vous cineter.

Renaud guetta le mercier qu’il connaissait de longue dale, échangea avec lui un paquet de fil de laiton contre des paniers tressés et à dater de ce jour devint colleteur.

Le jeune forestier s’épanouit de la sorte dans son milieu, avec un développement extraordinaire de sa force physique et de ses instincts. Il était devenu infatigable; le froid ni la pluie n’avaient prise sur lui. Il connaissait tous les arbres de la forêt, savait l’histoire de ses bruit et de ses silences. Dans les ténèbres, l’odeur d’une plante lui suffisait pour se diriger à coup sur.

Il fuyait l’homme d’habitude.

— Pourqué que tu t’en vas toujoux dans le piquant ? lui demandait-on.

—C’est une idée comme ça. Je me plais ben mieux quand je sé tout seul.

Il passait outre, regardant les feuilles, observant les bêtes.

Lorsqu’il en fut arrivé à prendre des lièvres au collet trainant, sa passion, ainsi qu’il arrive toujours, recula ses désirs au de là de l’objet possédé; il ne se contenta plus de ce qu’il avait soupirant après ce qu’il n’avait, pas. Ses yeux se fixaient avec une ardeur étrange sur les cinpreintes du gros gibier. Il avait aperçu plus d’une fois des animaux de grande taille au traverser d’un ligne ou dans quelque bondissement subit sous la futaie. Son cœur avait tressauté.

—Oh! les rudes bêtes! Voilà qui doit être malin à happer…

Ses pierres et ses collets n’y pouvaient rien. Il en rêvait la nuit.

Cependant ses camarades d’école commençaient à chanter du gosier dans les tourne-bride, le chapeau sur l’oreille, et à embrasser les servantes de ferme au retour du bureau de tabac. Lui ne changeait pas. Ils le méprisaient, lui les avait oubliés.

Au temps des Avents, par une matinée brumeuse, le gars suivait la bordure intérieure d’un faux chemin—il ne marchait que sous bois, c’était, son goût—quand un spectacle tout nouveau le frappa de surprise. Un homme à longue barbe, coiffé d’une casquette en cuir bouilli, vêtu d’un habit vert et chaussé de bottes jaunes, s’avançait lentement dans la ligne, le corps penché et la tête baissée. De temps à autre il s’agenouillait, examinait le sol, scrutait les feuilles du bout de l’ongle, reprenait sa marche traînante. Près de ui un grand chien blanc à taches oranges, aux larges oreilles flottantes, avec une queue nerveuse redressée en rasoir sur un rein puissant. L’animal portait à la jambe antérieure une guêtre lacée et l’homme le conduisait au moyen d’un léger cordeau dont l’extrémité formait collier.

Tout ceci était peu ordinaire, mais le plus étonnant c’est que l’homme parlait au chien.

—Ah! mon brave Printanneau, tu fais le dégoûté? De vieux pieds, tout cela! Voyons, nos grognards sont donc introuvables, dis?

Le quadrupède flairait, agitait nonchalamment les oreilles, mais sa queue demeurait immubile.

Renaud émerveillé se montra; l’étranger l’aperçut.

—Hé, mon jeune drôle, pourais-tu m’enseigner où les sangliers se tiennent d’habitude dans ces bois-ci?

—Ça serait tout de même une chose pas impossible.

—Eh bien, indique-moi cela un peu.

—Pourrait se faire qu’il y en aurait pas tant si loin.

—Veux-tu m’y conduire, alors?

—Pourqué donc que je vous y mènerais pas?

Côte à côte ils s’enfoncèrent dans le taillis.

Renaud admirait les bottes et le chien. L’émotion le rendit bavard, lui l’être muet par excellence.

— Vous été donc un chasseux, sans vous commander?

—Précisément, mon brave. Je suis, piqueur et fais le bois pour détourner ces Messieurs.

Rien de plus répandu que la plaisanterie campagnarde faite sur le porc: un Monsieur habillé de soie. Par suite d’une extension flatteuse, les sangliers sont des messieurs, dans le langage des forestiers.

—Eh ben, et ete bête-là, quoi faire que vous l’attachez?

—Celui-là? répondit en riant le piqueur, content de jaser; c’est mon limier Printanneau, qui doit me conduire à la bauge sans bruit, comme un sournois.

— Il est donc ben instruit?

—Pas mal et toi?

—Quoi donc que je pourrais savoir, mé?

La conversation des paysans se conduit toujours de la sorte, par questions et par réponses interrogatives. Cette règle de prudente défiance est peut-être un legs de l’ancien asservissement.

— Parbleu, tu pourrais savoir où sont mes animaux.

— Y a apparence que je connais ça, quoique je ne connaisse ren, car voilà leur travail de la nuitée.

Et il montrait au veneur la terre labourée par places; plus loin des creux moulés dans la vase. A deux pas de là l’écorce d’un arbre portait des plaques de boue, avec des brins de poil pincés dans les fentes.

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Release date on Litres:
15 January 2025
Volume:
211 p. 2 illustrations
ISBN:
4064066319601
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