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Jean Vaysse de Villiers
Itinéraire descriptif
Description routière, géographique, historique et pittoresque de la France et de l'Italie

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066336837
Table des matières
ROUTES DE PARIS A VERSAILLES,
PREMIÈRE JOURNÉE.
DEUXIÈME JOURNÉE.
TROISIÈME JOURNÉE.
SUPPLÉMENT

ROUTES DE PARIS A VERSAILLES,
Table des matières
Par Sèvres,
4 lieues et demie.

LA route de Paris à Versailles? qui est en même tems et la plus intéressante et la plus fréquentée de France, se trouve décrite avec détail dans notre volume consacré à celles de Paris à Bordeaux, dont elle fait partie, et nous n’ayons pas manqué d’instruire nos lecteurs que, jusqu’à Sèvres, ils ont à choisir entre deux directions, l’une sur la rive droite, l’autre sur la rive gauche de la Seine.
En les leur faisant connaître toutes deux avec le même soin, quoique cette dernière ne soit guère foulée que par quelques voitures, particulières du faubourg Saint-Germain, nous n’avons point parlé d’une deuxième route, très- peu suivie, de Paris à Versailles, par Saint-Cloud et Ville - d’Avray, ni d’une troisième, encore moins fréquentée, connue sous le nom de haute route de Versailles, par Châtillon.
Quelque agréable que soit la première et la principale des trois, que nous avons vue élevée en terrasse sur la rive droite de la Seine jusqu’à Sèvres, et dominée en amphithéâtre par les maisons de plaisance et les jardins d’agrément de Chaillot et de Passy ( page 75 des routes de Paris à Bordeaux ), quelque animée qu’elle soit par le grand nombre de châteaux et d’habitations champêtres, de parcs et de bosquets qui s’y montrent sans discontinuer, à droite et à gauche, tantôt alternativement, tantôt simultanément, ainsi que par le mouvement perpétuel des voitures de toute espèce qui s’y croisent et s’y succèdent à chaque instant; quelque charme enfin que lui procure la perspective des côteaux verdoyans et variés de Meudon, Sèvres et Saint-Cloud, qui, se déroulant en long fer à cheval aux yeux enchantés du voyageur? paraissent s’embellir à mesure qu’il approche; la deuxième route traversant des contrées tout aussi pittoresques et plus bocagères, n’est point sans intérêt pour une certaine classe d’amateurs.
Si la première, qui semble en quelque sorte une continuation et comme un faubourg de Paris, participe du mouvement de cette capitale, l’autre offre, au lieu de ce genre d’agrément, celui de la solitude, et cette solitude est celle des bois. Ce sont les parcs de Saint-Cloud et de Versailles, séparés entre eux par les bois de Ville-d’Avray, village rempli de maisons de compagne, dont la situation fraîche forme le véritable charme, et dont la description détaillée ne peut convenir qu’aux observateurs de profession, qui vont d’un lieu à l’autre, soit dans leur voiture particulière, soit à pied, véritable manière de visiter avec fruit les environs de Paris. Nous les renverrons à notre volume déjà cité , et, pour de plus amples détails, aux nombreuses descriptions des environs de Paris. Cette route silencieuse, comme la contrée qu’elle parcourt, est entrecoupée de montées et de descentes rapides et nombreuses, qui la rendent aussi difficile que cette cause la rend solitaire.
Quant à la troisième, la plus roulante des trois, comme la moins montueuse, elle est absolument dénuée d’intérêt; c’est une continuité de champs monotones et peu fertiles, depuis la barrière d’Enfer à Paris, jusqu’au parc qui précède d’un quart de lieue celle du Petit - Montreuil à Versailles. Elle ne traverse d’autre bois que cette portion du parc de Versailles, ni d’autre village que celui de Châtillon, situé à une lieue de Paris, peuplé de 800 habitans, et moins remarquable par ses vignobles et ses maisons de campagnes, que par ses carrières de pierre de liais, de pierre à plâtre et de pierre, à chaux.
On se demande avec surprise pourquoi cette route n’est pas aussi large dans la première lieue que dans le reste du trajet; on se demande aussi pourquoi elle est, dans toute sa longueur, aussi peu fréquentée que la précédente, quoique ce soit, sans contredit, la plus directe de Paris à Versailles, pour toute la partie du faubourg S.t-Germain qui forme les quartiers du Luxembourg et de la Sorbonne, ainsi que pour tout le faubourg Saint-Jacques. On apprend qu’elle est réputée plus longue; je me suis demandé encore ce qui a pu lui faire cette réputation, en voyant que je n’ai employé qu’une heure et demie, au train ordinaire de la poste, depuis la barrière d’Enfer jusqu’à celle du Petit-Montreuil. Cette route joint, vers le milieu de la distance, celle de Paris à Choisy, et les deux n’en font plus qu’une depuis l’embranchement jusqu’à Versailles. Nous ne lui devons pas plus de détails qu’aux deux autres; mais quand bien même on voudrait en prolonger la description? nous avons. vu qu’elle ne fournit pas matière.
Destinant spécialement cette portion de notre ouvrage à la foule des curieux qui partent journellement de la capitale pour visiter Versailles, nous avons été obligés de nous conformer à la marche rapide des voitures publiques qui les entraînent vers le but de leur excursion, sans leur laisser le temps ni de nous lire, ni de s’arrêter en route: celui qu’ils mettraient à parcourir nos pages, serait perdu pour tout ce qui réclame sans cesse leur attention, dans cet intéressant et court trajet; ils ne doivent avoir des yeux que pour contempler un horizon dont les rians aspects fuient et varient à chaque instant, et non pour feuilleter des livres, qui, quelque analogues qu’ils puissent être à ces divers objets, sont plus propres à les distraire qu’à les. aider dans leurs observations.
L’étranger trouvera toujours, dans ses compagnons de voyage, des indicateurs empressés. à lui faire connaître les noms des lieux et des édifices qui captiveront ses regards; et lorsqu’il voudra les visiter à leur tour, il devra leur consacrer au moins une journée entière, en se munissant de notre volume déjà cité. Aujourd’hui il ne doit s’occuper, nous ne l’occuperons nous-mêmes que de Versailles, dont nous ne lui avons donné qu’un simple aperçu dans ce précédent volume; et ce ne sera pas assez de toute une journée, s’il ne veut rien laisser à voir; il lui en faut au moins trois: la première consacrée à la ville, la seconde au château, la troisième au parc. C’est ainsi que nous diviserons le chapitre suivant.
PREMIÈRE JOURNÉE.
Table des matières
VILLE DE VERSAILLES.
Avenue de Paris.
LA plupart des villes et des châteaux s’annoncent par de longues avenues qui les offrent de loin aux regards empressés du voyageur. L’avenue de Versailles, au lieu de lui présenter l’aspect de cette cité, semble au contraire la lui cacher, pendant quelque temps, comme pour mieux ménager sa surprise; elle n’y arrive qu’après avoir tourné deux fois à droite, en laissant à gauche, d’abord un premier alignement dirigé vers Viroflai ; puis un second qui, partant du château, va se perdre au milieu des bois dont est entourée et dominée, de tous les côtés, la ville de Louis XIV.
Ce dernier alignement, qui ne se prolonge ainsi que pour le point de vue, et ne commence réellement, pour, les voyageurs, que peu de tems après qu’ils ont passé la barrière, forme la grande avenue du château: cette avenue, qui ne commence elle-même qu’avec la ville, en la traversant de l’est à l’ouest, et la séparant en deux parties à peu près égales, savoir le quartier Saint-Louis ou le Vieux- Versailles à gauche, le quartier Notre-Dame ou la Ville-Neuve à droite, n’a pas un quart de lieue de long; encore cette longueur est-elle partagée, vers le milieu, par une butte qui ne laisse bien voir le château qu’après qu’elle est franchie. Jusque-là on n’en distingue d’abord que les parties supérieures, après quoi les divers étages se découvrent successivement jusqu’au rez de chaussée, comme se montrent, dans le lointain, les vaisseaux en mer, d’abord par le haut des mâts, ensuite par les voiles, enfin par le pont et le corps du bâtiment. Il eût été si facile de faire disparaître cette élévation, qu’on ne peut en expliquer le maintien, sinon par le motif déjà présumé de ménager davantage au voyageur le plaisir de la surprime, en piquant plus long-tems sa curiosité. Quant à nous qui désirons la satisfaire en tous points, nous avons éprouvé un véritable déplaisir, tant pour nos lecteurs que pour nous-mêmes, en voyant une légère inégalité de terrain couper ainsi la perspective du château, qu’on aimerait, qu’on s’attendrait même à voir entièrement, du point où avenue commence a s’aligner.
En face du coude qu’elle décrit, on remarque, à droite, un long mur de clôture qui enferme un vaste parc et fait soupçonner une habitation d’un ordre supérieur. C’était jadis la maison de plaisance de Madame Elisabeth, que sa naissance royale et sa vertu céleste conduisirent sur l’échafaud où fumait encore le sang de son vertueux frère.
Les terrasses dont on longe les murs du même coté , peu de temps après, laissent entrevoir quelques portions de jardin qui font regretter les parties qu’on n’en voit pas. Ce jardin et l’hôtel qui est à la suite furent long-tems le séjour de Madame Du Barry, cette célèbre courtisane, qui disait à Louis XV: La France, ton café f... le camp; et disait de Louis XVI dont un des premiers actes, en montant sur le trône? fut de la reléguer à l’abbaye de Pont-aux-Dames: Le beau f... règne, qui commence par une lettre de cachet!
Cet hôtel fut consacré , peu de temps après, aux écuries de MONSIEUR, aujourd’hui Louis XVIII; et ces écuries sont devenues, depuis la restauration, celles des gardes-du-corps de la compagnie de Noailles, logés eux-mêmes dans les appartemens de l’hôtel.
Le côté opposé de l’avenue n’offre, comme celui-là, que des maisons inégales de forme et de grandeur. On s’étonne de compter au nombre des moins apparentes l’hôtel des Menus-Plaisirs. Il sert aujourd’hui de succursale à celui des gardes-du-corps. La salle qu’y fit construire Louis XVI, pour les états-généraux, est entièrement démolie.
En général, les façades des deux côtés de l’avenue offrent, avec beaucoup de disparate, peu de noblesse et point d’élégance: ce dernier genre de mérite est étranger à la grande avenue de Versailles, où tout est sérieux et presque austère. La régularité ne commence, de part et d’autre, qu’aux deux hôtels du grand-veneur et du grand-maître, dont les deux portes se font face, l’une à droite, l’autre à gauche.
Le premier portait, avec les autres bâtimens et les cours qui en dépendent, le nom vulgaire de chenil, parce que c’est là qu’étaient logés, outre le grand-veneur, qui occupait l’édifice principal, les gentilshommes de la vénerie, les piqueurs, les palefreniers et les chevaux de chasse, les valets de chiens et les chiens eux-mêmes. L’édifice principal est aujourd’hui consacré aux tribunaux de première Instance et de Commerce. Les bâtimens secondaires ont conservé leur ancienne destination.
L’hôtel du Grand-Maître portait ce nom; parce que c’était l’habitation du grand-maître de la maison du Roi, dont le dernier a été le prince de Condé , ce vénérable général des émigrés, mort à Paris de nos jours. Cédé par Louis XVI, en 1788, à la ville, pour y établir sa municipalité, l’hôtel du grand-maître, désigné toujours sous ce nom par les auteurs, n’est autre chose aujourd’hui que l’hôtel de ville de Versailles.
On regrette que ces deux édifices, uniformément bâtis et couverts à l’italienne, n’aient pas été placés sur l’avenue même, vis à vis l’un de l’autre, au lieu d’être tournés, comme ils l’ont été , vers l’ouest, et placés, sur une ligne parallèle, dans l’intérieur d’un enclos, ou ils étaient à peine remarqués des passans. Nonobstant leur fausse position, une heureuse idée du maire actuel ( M. le marquis de Lalonde ) va les faire contribuer à la décoration de la ville, par une magnifique percée, qui, coupant l’avenue a angles droits, longera les deux larges perrons formant l’entrée de ces deux hôtels ainsi que les deux hautes terrasses occupant le devant des deux façades, et joindra la rue Royale, qui traverse, dans la direction du nord au sud, tout le vieux Versailles, à la rue du Plessis, qui traverse dans la même direction toute la ville neuve. Cette réunion, déjà exécutée à moitié , formera, si elle s’achève , la plus longue et la plus belle rue de la plus belle ville de France .
La nouvelle rue contribuera d’autant plus à l’embellissement de l’avenue de Paris, qu’elle aura mis en évidence les deux hôtels dont on vient de parler, hôtels qu’on s’étonne aujourd’hui de compter au nombre des plus remarquables de la ville, quoiqu’ils n’offrent, en les examinant bien, aucun ornement, aucun ordre d’architecture, ni aucun autre mérite que leur comble à l’italienne.
L’inscription d’un établissement de bains publics, qui fixe bientôt après, à gauche, les regards du voyageur, lui apprend, en passant, qu’il peut prendre à Versailles des bains minéraux de tous les pays du monde .
Les longs et monotones bâtimens qui bordent des deux côtés et terminent cette avenue, vers la Place d’Armes, sont les ailes en arrière des grandes et petites écuries du Roi, dont les grilles donnent sur la place vis-à-vis du château.
Mais nous ne songeons peut-être pas assez, en décrivant l’avenue qui nous conduit à cette célèbre maison royale que nous l’avons nous-mêmes en face, depuis long-tems, et que l’impatience du voyageur ne lui permet guère de prêter son attention aux détails dans lesquels nous venons d’entrer, suivant notre usage, sur les édifices que nous avons longés à droite et à gauche. Nous croyons néanmoins devoir tenir encore en suspens sa curiosité, afin de mieux la satisfaire, en terminant la description de la ville, avant d’entreprendre celle du château et du parc, ordre successif qui doit lui ménager cette progression croissante d’intérêt, observée, constamment dans toutes nos descriptions, et comme nous en faisons trois articles séparés, il pourra, s’il est pressé de jouir, en intervertir l’ordre à sa guise.
Nous ne quitterons pas cette avenue, composée de quatre rangs d’ormes formant trois allées, sans lui donner un dernier coup d’œil. Tous les auteurs en ont proclamé , nous en avons proclamé nous - mêmes la magnificence dans notre volume des routes de Paris à Bordeaux ( page 98 ).
Il est pourtant vrai de dire qu’elle n’est magnifique que de sa largeur, tellement mesurée sur la longueur de la façade du vieux château de Louis XIII, qu’en parcourant l’allée du milieu, qui consiste en un pavé et deux larges accote-mens, faisant en tout 25 toises, on découvre en plain tout le développement de cette façade, en même temps que des deux allées de côté , larges de 10 toises chacune, l’œil n’embrasse que la colonnade corinthienne dont se composent les deux portiques avancés des ailes latérales, construites, l’une sous Louis XV et Louis XVI, l’autre sous Louis XVIII.
Pour produire cet heureux effet, il n’a pas fallu moins que la largeur extraordinaire de la grande avenue: toutefois cette prodigieuse largeur formant un total de 45 toises, qui exigerait une longueur également prodigieuse, nous paraît, sous ce rapport, excéder les proportions naturelles, deuxième défaut de cette avenue, dont le premier est le dos-d’âne que nous avons déjà vu en couper la perspective. Nous avons vu aussi qu’elle n’est bordée que d’édifices ordinaires et dépourvus de régularité ; enfin, les arbres antiques qui jadis contribuaient si heureusement à la majesté de cette avenue, ont fait place à des arbres inégaux et rabougris, qui la déparent actuellement, au lieu de l’embellir. Telle est, avec toutes ses beautés et tous ses défauts, la grande avenue du château de Versailles; beautés partout justement prônées; défauts tout-à-fait inaperçus jusqu’ici, ou du moins passés sous silence par les auteurs qui nous ont précédés.
Les deux avenues de Sceaux et de St.-Cloud, qui viennent obliquement, l’une à droite, l’autre à gauche, aboutir avec celle de Paris, à la Place d’Armes, n’ont ni les mêmes beautés, ni les mêmes défauts. Loin de présenter avec avantage la façade du château, elles n’en offrent, au contraire, que de fausses perspectives; mais, bien moins larges que celle de Paris, ces deux avenues se trouvent proportionnées, sous ce rapport, avec leur longueur. En outre, les maisons qui les bordent sont plus agréables, et les ormes qui les ombragent, plus grands, plus touffus et surtout mieux soignés.
Avenue de Sceaux.
On peut dire seulement de l’une d’elles, celle de Sceaux, que ce n’est pas une avenue, puisqu’elle ne conduit ni à Sceaux, ni nulle part ailleurs qu’à une fontaine et un abreuvoir, où les voyageurs, arrêtés par un parapet qui les garantit de se jeter dans l’eau, en suivant la direction de l’avenue, demeurent incertains s’ils, doivent tourner à droite ou à gauche, en voyant, de chaque côté, des rues dont la direction formé, avec celle qu’ils ont suivie jusque-là, une véritable équerre, Il est bon de les prévenir que c’est la dernière rue à gauche ( celle de Noailles) qu’ils ont à prendre, en tournant tout-à-fait à angle, droit, pour aller gagner celle du Grand-Chantier, qui, s’embranchant, non loin de l’hôtel de ville, à l’avenue de Paris, forme réellement celle de Sceaux; car, dans l’état actuel, personne ne prend l’avenue qui conduit à l’abreuvoir; elle n’est considérée que comme une promenade.
Cet abreuvoir est un bassin rond, construit en pierres de taille, l’an 1810, par les édiles, de la ville de Versailles, comme l’apprend, en grosses lettres et en beau latin, à toutes les générations présentes et futures, une pompeuse inscription qu’on lit sur une plaque de marbre noir, incrustée dans le mur qui s’élève, par derrière, en fer à cheval. Au surplus, si cette avenue est mal nommée, en ce qu’elle ne conduit pas directement à la route de Sceaux, la route elle-même ne doit pas porter ce nom, puisqu’elle ne conduit directement qu’à Choisy, ou bien à Paris, par la haute route sus-mentionnée ( p. 3 ), comme on peut en juger à la simple inspection de la carte des environs de Paris, et non pas à Sceaux, où elle n’arrive que par un petit embranchement de communication, qui a été négligé sur cette même carte, et qui échappe à l’attention du voyageur.
Avenue de S. Cloud.
L’avenue de St.-Cloud, la plus fréquentée, la plus animée et la plus belle des trois, est la seule qui nous paraît exempte de critique: elle aboutit à une pate-d’oie, où elle tourne légèrement à gauche, pour prendre, sous le nom d’avenue de Picardie, la direction de St.-Cloud, en laissant à droite la petite route de Paris, par Montreuil, qui se réunit avec la grande, à une demi-lieue de cet embranchement, et abrège de quelque chose les personnes intéressées à partir ou arriver par cette avenue.
Montreuil, ancien village, est aujourd’hui un faubourg de Versailles. On y remarque une belle église paroissiale, sous l’invocation de St.-Symphorien. Elle a été bâtie, en 1770, dans le goût simple et pur des anciens, sur les dessins de M. Trouard. Un portique de huit colonnes toscanes, dont quatre détachées et quatre engagées dans le mur, en forment le frontispice; vingt colonnes doriques et cannelées en soutiennent la nef.
Dans la chapelle à gauche en entrant, on voit un monument érigé à Madame Trial de Monthion, morte depuis peu, et enterrée dans le cimetière de cette paroisse. Elle est représentée couchée dans un tombeau, se soulevant à la vue d’un ange qui lui apparaît et lui présenta une couronne. Ces deux figures, d’une exécution médiocre, sont en marbre blanc; mais ce qui nous a paru plus médiocre encore, est l’inscription qu’on lit au bas, et qui fait révoquer en doute la vertu de la défunte:
Dieu, dans sa clémence infinie,
A pour jamais réglé son sort;
Sans chercher quelle fut sa vie,
Songe à l’inexorable mort;
Et pour elle et pour toi, mortel, arrête et prie .
Rétrogradant jusqu’au milieu de l’avenue qui nous a conduits à Montreuil, deux bâtimens y fixeront nos regards; l’un, du côté du midi, présenté une façade agréable, quoique d’un style capricieux; c’est un ancien gymnase, aujourd’hui une institution anglaise, tenue par M. Bluck, professeur de Cambridge. L’autre, du côté opposé , est le collége royal de Versailles, construit en 1766, pour une communauté de chanoinesses Augustines, par les bienfaits de la reine Marie Leczinska, femme de Louis XV et fille de Stanislas, roi de Pologne. C’est un bel édifice, dont on ne peut se procurer la vue qu’en s’introduisant dans la vaste cour au fond de laquelle se dérobait aux regards profanes cette maison de vierges. Il ne borde l’avenue de St. Cloud que d’une terrasse et d’une grille, au travers de laquelle on distingue la jolie chapelle construite par la munificence de la même reine, sur les dessins de M. Mique. C’est, en miniature, un vrai chef-d’œuvre de goût; c’est aussi une idée vraiment heureuse de l’avoir placée en face de la grille d’entrée, pour que, si l’éloignement dérobe la vue de la maison, il ne dérobe pas de même l’aspect d’un aussi précieux monument d’architecture. Il se présente. par un joli vestibule de quatre colonnes cannelées d’ordre ionique, supportant un fronton triangulaire, dont le tympan renferme un bas-relief qu’on dit représenter la Foi, l’Espérance et la Charité. Si ces trois figures allégoriques, dont l’une tient une gerbe de blé, une autre deux enfans à la mamelle, et dont la troisième semble implorer le ciel, sont véritablement celles des trois vertus théologales désignées par tous les auteurs, l’artiste aurait bien dû lever les doutes en mettant leurs noms au bas car il est difficile de les reconnaître à de pareils attributs.
Un autre bas-relief qu’on voit dans le vestibule, au-dessus de la porte d’entrée, semble être la présentation d’une pensionnaire? par l’abbesse du couvent, à la fondatrice.
Cette église forme, à l’extérieur comme à l’intérieur, une croix grecque des plus élégantes; la coupole est soutenue par 26 colonnes ioniques comme celles du vestibule, et le pourtour est enrichi de 20 bas-reliefs, très-bien exécutés par Boccardi; ils représentent l’histoire de la Vierge. Le tout est en pierre blanche, que malheureusement on a badigeonée. L’Assomption peinte au plafond de la coupole, est de Briard, et les pendentifs, de Lagrenée le jeune. On admire surtout la délicatesse et la décroissance graduée des rosaces qui décorent cette coupole autour du plafond. La maison renferme un cabinet d’histoire naturelle et de physique assez bien tenu; le collége est lui-même un des mieux tenus de France, comme il en est un des plus beaux. Le proviseur qui l’administre en ce moment et depuis plusieurs années, est M. Dubruel, l’un des plus estimables membres de la Chambre des députés.
Les trois avenues que nous venons de décrire sont trois véritables promenades, qui ressemblent tout-à-fait à nos boulevarts de Paris; il ne leur en manque que le nom, qui a été réservé pour trois autres promenades du même genre, baptisées: boulevart du Roi, boulevart de la Reine, et boulevart St.-Antoine.
ulevarts.
Tous trois sont plantés, connue les avenues), de beaux ormes; les deux premiers sont en outre bordés de bâtimens neufs et propres, dont le plus remarquable est l’hospice royal, civil et militaire, situé au coin du boulevart de la Reine et de la rue du Plessis; c’était jadis une de ces léproseries que la sagesse de nos ancêtres avait placées dans l’isolement, pour extirper de nos climats, en lui ôtant toute communication, le fléau de la lèpre, triste conquête des croisés dans l’Orient .
Après l’extinction de la lèpre, cette infirmerie continua de subsister comme maison de charité, Louis XV la fit reconstruire, en l’érigeant en hospice royal; Louis XVI fit agrandir cet hospice, d’après les plans d’Arnaudin, et Louis XVIII le fait achever en ce moment par M. Guignet, son architecte. Une fois terminé , ce sera un des beaux hôpitaux de France. On y remarque la chapelle en rotonde, couronnée d’une coupole et couverte en cuivre, que le vert-de gris ronge, au point qu’on sera sans doute forcé d’y substituer le plomb. Elle occupe le milieu de l’édifice, qui, comme l’observe fort bien le Cicerone de Versailles, a la forme d’une H.
Le troisième boulevart, qui est à la suite du premier, présente, en s’abaissant vers son milieu, un heureux effet d’optique, qui, joint à la nature des lieux, lui donne un ton des plus solitaires. Je l’ai parcouru deux fois sans y rencontrer aucun être vivant, si ce n’est un chien qui, sorti d’une des maisons du hameau St.-Antoine, situé tout-à-fait au bout, me poursuivit assez loin pour me prouver qu’il n’était pas habitué aux passans, et qu’il regardait le terrain que je parcourais comme une dépendance de la maison dont la garde lui était confiée. Depuis la ville jusqu’à ce hameau, qui est à gauche, on ne longe que des murs de jardin de l’autre côté sont des champs, et une seule mais assez jolie maison bourgeoise.
Si le boulevart du Roi n’offre, quoique fort beau, aucun édifice à citer, la rue du Réservoir, ouverte dans le même; alignement, se distingue par une suite de façades aussi nobles qu’élégantes. La première qui se présente est celle du théâtre de la ville, construit en 1777, par M.lle Montansier, sur les dessins de M. Heurtier. Peu apparent extérieurement, il est d’une bonne coupe intérieure et d’une distribution des plus commodes. La façade de l’hôtel de la préfecture ( ancien garde-meuble de la couronne ), qui suit immédiatement, a plus d’apparence; bien qui! ne forme pas de même avant-corps et ne présente aucun ordre d’architecture. Le grand hôtel du Réservoir communiquant au parc, et tenu dans le genre des meilleurs hôtels de Paris, par le sieur Merle, successeur de la veuve Raimbault, contribue encore, par sa façade, à l’embellissement de cette rue. Un peu plus loin, ressort avec majesté, de l’alignement général, la belle salle d’Opéra du château, appuyée contre l’aile septentrionale de cet immense édifice. Enfin, à l’extrémité de la rue, toujours du même côté, s’avance avec grâce, également adossée au château, la jolie chapelle du Roi, dont nous parlerons, ainsi que de l’Opéra, en décrivant le château même.
Avec ses trois avenues et ses trois boulevarts, la ville de Versailles pourrait se vanter d’être riche en promenades. Ces six promenades pourtant ne sont rien pour elle auprès du parc, dont la description doit terminer et couronner en quelque sorte ce tableau.
Quartier Notre Dame ou Ville Neuve.
Les boulevarts sont tous trois, comme l’avenue de St.-Cloud, dans la partie septentrionale de la ville, qui se trouve déjà, par cette raison, en grande partie décrite: c’est la Ville-Neuve, ou le quartier Notre-Dame, nom qui lui vient de son église paroissiale.
Cette église, si elle n’est que la seconde de Versailles par sa grandeur et son architecture, en est la première par son origine qui se confond avec celle du château. Louis XIV en posa la première pierre en 1684; elle fut terminée en 1686. On est surpris d’apprendre que Jules Hardouin-Mansard en a été l’architecte, d’après le mauvais goût du frontispice et surtout d’après les deux campanilles qui en occupent les deux angles, sans s’élever à la hauteur du fronton qui couronne le milieu. L’art et la nature veulent impérieusement que les tours dominent les édifices dont elles font partie, au lieu d’en être dominées; mais n’oublions pas que cette singularité du portail de Notre-Dame est du célèbre Mansard, qui connaissait mieux que personne les lois de l’art et celles de la na-nature. A ce nom recommandable, la critique expire; Mansard n’a pu pécher par ignorance; il a eu, sans doute, des motifs puissans qu’il nous donnerait lui-même, s’il vivait encore: respectons-les sans les connaître, respectons les grands hommes jusque dans leurs erreurs apparentes ou réelles.
L’intérieur offre, dans un vaisseau de médiocre étendue, un style dorique assez agréable en pilastres cannelés. Le maître-autel est décoré de quatre colonnes corynthiennes en marbre de-Rance, et d’un bon tableau représentant l’Assomption, par Michel Corneille. On remarque avec curiosité , aux croisées du chevet, les tableaux transparens qui tiennent lieu de vitraux ils sont analogues aux meilleurs de nos Rois, St. Louis, Henri IV, Louis XVI et Louis XVIII.
Dans la deuxième chapelle, à gauche en entrant, on voit un cénotaphe érigé par la piété filiale, à la mémoire de M. le comte de Vergennes, ancien ministre et ambassadeur sous Louis XVI, comme l’apprend une inscription gravée sur un socle de marbre noir qui est au-dessous. Ce monument, exécuté en 1798, par le sculpteur Blaise, n’a été placé qu’en 1818 il consiste en un sarcophage de marbre portor, surmonté d’un génie qui pleure, en tenant un médaillon de marbre blanc, où l’artiste a représenté en bas-relief le portrait du ministre. Le tout est appuyé contre un obélisque en marbre bleu-turquin incrusté dans le mur. Ce monument nous paraît, en prouvant que le talent n’est pas toujours célèbre, placer au rang de nos plus habiles sculpteurs l’obscur M. Blaise, que sa modestie a seule empêché, sans doute, de voir son nom inscrit avec honneur dans les annales des arts.
Non loin de cette église, dans la rue de la Pompe, sont les écuries de la Reine, aujourd’hui de LL. AA. RR. le duc et la duchesse d’Angoulême, et tout à côté, dans un ancien hôtel du maréchal de Noailles, le petit Séminaire, ainsi nommé parce que les élèves qu’on y prend dès l’enfance, comme dans toutes les autres maisons d’éducation, sont spécialement destinés à la prêtrise: c’est assez dire que l’éducation y est plus religieuse qu’ailleurs. Si l’on ne savait que former de bons chrétiens, c’est former de bons sujets, on s’en convaincrait, en voyant l’air posé, sage et respectueux, je dirai presque vertueux de ces jeunes aspirans du sacerdoce, qui n’en portent pas cependant encore la robe; ils ne sont pas même plus liés que d’autres par leur éducation, ni obligés, après leurs classes terminées, de passer à celle de la théologie, si leur vocation les porte vers un autre état.
Cette maison est dirigée par son fondateur, M. l’abbé Chauvel, ancien officier de dragons, aussi respectable ecclésiastique qu’il a été estimable militaire. La confiance générale qu’inspire ce directeur, a valu à son établissement la haute protection de S. A. R. la duchesse d’Angoulême, qui lui a donné une preuve de son estime particulière, en lui confiant l’éducation de 50 enfans dont elle paie la pension. Ils appartiennent tous à des familles distinguées par leur dévouement, et peu favorisées de la fortune.
Tels sont tous les édifices et bâtimens les plus remarquables de cette moitié de Versailles, qui n’est pas plus neuve, malgré sa dénomination de Ville-Neuve, que l’autre moitié , qui n’est elle-même appelée Vieux-Versailles, que parce que sa principale partie occupe la place de l’ancien village de ce nom. On a pourtant suivi un meilleur plan pour la Ville-Neuve dont les alignemens l’emportent généralement en largeur, et les constructions en beauté.
Ce quartier renferme la plus jolie place de la ville, la place Dauphine, et la plus grande, après la place d’Armes, celle du marché Notre-Dame. La première offre un octogone dont les quatre principaux côtés sont percés par deux grandes rues; et la seconde, un vaste carré à angles coupés, dont les quatre côtés sont également percés par deux rues aussi larges que droites. Elle est encombrée de barraques de toutes formes, au milieu desquelles une tolérance condamnable a même laissé construire des maisons à un ou deux étages. Elle va, dit-on, être déblayée de toutes ces bâtisses et barraques; mais c’est une réforme qu’on annonce depuis long-tems. Une petite portion de ce quartier, tellement petite qu’elle échappe aisément à l’attention, et que nous ne l’avons découverte nous-mêmes que par hasard, renferme des rues sans largeur et une place sans étendue, mais non sans régularité ( la Petite-Place ), qui sortent évidemment du plan général adopté pour la ville de Versailles; mais ce qui m’a frappé davantage, a été de découvrir ce quartier dans la plus belle partie de la ville neuve, entre le château, la place Dauphine et la place d’Armes .
Comme cette dernière occupe le devant et forme en quelque manière une dépendance du château, nous allons la traverser maintenant sans nous arrêter, pour y revenir et l’examiner plus tard, nous bornant cette fois à observer qu’elle sépare, dans cette partie, ou réunit, comme on voudra, le quartier Notre-Dame et le quartier St.-Louis. C’est ce dernier qui nous reste encore à décrire.
Quartier St Louis.
Aucun boulevart, aucune promenade n’embellit cette partie de Versailles, à l’exception de l’avenue de Sceaux qui la borde du côté du nord, et des bois de Satory qui l’entourent, en la dominant vers le sud. L’avenue de Sceaux n’étant le chemin de nulle part, comme nous l’avons déjà vu, est presque aussi solitaire que les bois de Satory, et, comme eux, presque uniques ment fréquentée par des militaires, en exceptant toutefois l’époque de la foire de St.-Louis, dont elle est le principal théâtre. Tous les petits spectacles forains y sont réunis, ainsi que tous les promeneurs, tant citadins qu’étrangers. Le parc est alors déserté pour l’avenue de Sceaux, et, à Paris même, les Champs-Elysées se ressentent de la foire de Versailles. Elle reçoit beaucoup de mouvement de sa coïncidence avec la fête de St.-Louis, époque où l’on est prévenu que toutes les eaux du parc doivent jouer.
Pièce de Suisses.
Au couchant, les bords de la pièce d’eau des Suisses, ainsi nommée parce qu’elle a été creusée par les Suisses de la garde de Louis XIV, forment aussi une espèce de promenade, mais qui n’est guère fréquentée de même que par les soldats. Ce beau bassin qui, par sa jolie forme cintrée, comme un miroir de toilette, fait tant d’effet sur les plans, ressemble, au milieu de la prairie et des bois qui l’entourent, à un simple étang on à un petit lac de forme ovale; parce que ses contours si gracieux, si bien dessinés dans les gravures, ne sont plus marqués, comme ils l’étaient jadis, dit-on, et comme l’indiquent encore ces mêmes gravures, par des tablettes en pierre de taille.
Des talus de terre, des gazons et des joncs forment aujourd’hui l’unique bordure de la pièce des Suisses. Toutefois, comme simple étang, cette pièce d’eau, qui semble l’ouvrage de la nature, produit un fort bon effet, en imprimant un ton sauvage et solitaire à l’espèce de paysage dont elle occupe le centre et fait le principal ornement. Son étendue de 350 toises de long sur 120 de large, surpasserait celle du jardin des Tuileries, si l’on en croyait M. Dulaure, auteur d’une Description des environs de Paris. Nous avons vérifié que c’est une erreur de ce savant, le jardin des Tuileries ayant 360 toises de long sur 165 de large.
Dans l’intervalle qui s’étend entre son extrémité méridionale et les bois touffus de Satory, dont le sombre amphithéâtre borne l’horizon de ce côté, s’élève isolément, sur un haut piédestal, une statue équestre. Etonné de voir en ce lieu un pareil monument, l’étranger ne l’est pas moins d’apprendre qu’il avait été destiné à représenter Louis XIV s’élançant du faîte de la gloire vers l’immortalité. Cette statue partit à la fois si peu ressemblante et si mal exécutée, que le grand Roi n’y pouvant reconnaître ni son image ni son siècle, lui interdisit l’entrée de son parc, en ordonnant qu’on lui assignât une autre place et une autre destination. L’artiste, qui était le célèbre chevalier Bernin, ne trouva rien de plus convenable que de métamorphoser son Louis XIV en Marcus Curtius, ce célèbre romain qu’un amour ardent de la patrie fit précipiter à cheval dans un gouffre ouvert tout à coup au milieu du forum de Rome, en l’an 393 de la fondation de cette ville , et la tête du héros monarque devint celle d’un héros républicain, au moyen d’un casque antique appliqué sur la large perruque de Louis XIV. S’il n’a pu se reconnaître dans cette figure, Marcus Curtius ne s’y reconnaîtrait certainement pas davantage, et encore moins son cheval.
A côté et au levant de la pièce des Suisses, que la route de Brest sépare du parc, est le jardin potager et fruitier du château, qui s’étend jusqu’à la rue Satory, dans le cœur de la ville. Il n’offre ni fraîcheur, ni ombrage, ni aucun autre genre d’agrémens, que sa bonne tenue et sa belle distribution en un grand nombre de carrés, qui forment autant de jardins séparés. Le principal est celui du milieu, qu’on voit à travers les deux grilles, donnant l’une sur la pièce des Suisses, l’autre sur la rue Satory; il est bordé de belles terrasses, et l’un des carrés renferme des serres, comme nos jardins de botanique. Son étendue de 30 arpens, et non de 50, comme le dit M. Dulaure, suffit pour en faire le plus grand jardin potager de l’Europe. La Quintinie en fut le fondateur, et Mansard le dessinateur.
Si la rue Satory longe à droite le plus beau jardin potager de Versailles, elle en longe à gauche la plus belle église, en mettant hors de tout parallèle la chapelle du château: c’est la paroisse de St. Louis, aujourd’hui la cathédrale. Louis XV en posa la première pierre, en 1749, et le dernier des Mansard ( Mansard de Sagonne) en fut l’architecte. Terminée en 1754, elle resta sans ornemens intérieurs. C’est ce qui peut avoir fait refuser à cet édifice, ainsi qu’à son architecte, le suffrage des hommes de l’art; mais, au lieu de la pierre de taille entièrement nue, supposons la coupole, la voûte et les pilastres ioniques qui la soutiennent, enrichis de peintures et de dorures, dès-lors la critique, n’en doutons point, resterait muette devant cette belle basilique, à laquelle on ne peut contester une sorte de grandiose dans ses dimensions et d’élégance dans la coupe de sa croix latine. On ne peut refuser non plus au frontispice, décoré de seize colonnes, dont six corinthiennes et dix doriques, un air de majesté et un ton d’architecture qui annoncent noblement la sainte destination du lieu. Les deux campanilles construits aux deux angles sont décorés de pilastres ioniques: ils dominent peu le fronton; mais du moins ils n’en sont pas dominés eux-mêmes, comme ceux du portail de Notre-Dame; et de plus, l’architecte les a jetés en arrière, de telle sorte que, n’étant pas sur le premier plan, ils peuvent être considérés comme ne faisant point partie du frontispice.
Le clocher pyramidal qui s’élève au-dessus de la coupole, contribue à la beauté extérieure de cette église, malgré sa forme un peu orientale, qui a quelque chose d’original dans nos contrées.
La chapelle de la Vierge, construite en rotonde, derrière le chœur, touche immédiatement au rétable du maître-autel, au lieu d’en être séparée par le bas côté, qui devait, d’après les règles de l’art et d’après le plan de l’architecte, tourner tout au tour du chœur, comme on le voit aux églises de St.-Sulpice et de St.-Roch, à Paris. Ce fut le directeur des économats, le marquis du Muy, qui, redoutant la dépense, exigea la suppression du bas côté, dans cette partie, et l’adossement immédiat de la chapelle contre le chevet. C’est donc à l’économe que doivent s’en prendre les censeurs, et non à l’architecte qui n’a été que sa victime. L’autel de cette église, qui devrait en être le plus riche ornement, en est au contraire la partie la plus sacrifiée, et par sa petitesse hors de proportion avec la grandeur de l’édifice, et par sa trop modeste forme de tombeau, et par son emplacement plus modeste encore entre deux piliers. La chaire par trop modeste aussi, est d’une simplicité qui l’assimile à celle d’une église de village. L’orgue, que supporte une voûte surbaissée avec hardiesse, est estimé comme ouvrage du même facteur que celui de St.-Roch, de Paris.
Nous répéterons ici ce que nous avons déjà dit dans notre premier aperçu de Versailles ( route de Paris à Bordeaux, p. 107), que des critiques minutieuses n’empêchent pas que ce ne soit un vaste et bel édifice, dont l’ensemble et les détails satisfont également et pleinement la vue, et que des défauts qui échappent aux regards du public sont de bien petits défauts.
Les nombreux et beaux tableaux qui décoraient cette église disparurent dès les premières années de la révolution, époque où elle servit de halle au blé : plusieurs lui ont été rendus, parmi lesquels on distingue une Adoration des bergers, par Restout; une Descente de croix, par Pierre; une Présentation de la Vierge, par Colin de Vermont; une superbe Résurrection du fils de la veuve de Naïm, par Jouvenet, et une Apparition de J.-C. chargé de sa croix à saint Pierre sortant de Rome, tableau précieux de Sarlai, unique élève du célèbre Mignard.
Une statue colossale de St. François de Sales, qu’on voit dans une des chapelles du pourtour du chœur, représente ce saint évêque dans ses prédications, et produit un effet peu avantageux, comme toutes les figures qui excèdent les proportions ordinaires, sans être placées à la distance convenable, témoins celles dont on a voulu décorer l’entrée de la chambre des députés.
Après cette église, l’édifice le plus remarquable du vieux Versailles, est l’énorme bâtiment qui fixe les regards, à gauche et tout à côté du château. C’était le grand Commun; il renfermait mille chambres à coucher, et pouvait loger deux mille individus. Solidement et pesamment construit en brique, autour d’une vaste cour noire et carrée comme lui, il n’est à citer que pour sa masse et sa hauteur également imposantes, ainsi que pour son portail décoré de faisceaux d’armes et de trophées en relief, qui rappellent la célèbre manufacture d’armes de Versailles, établie dans cet immense édifice, en 1795, par le ministre Bénezech, sous la direction de M. Boutet, arquebusier. Ce directeur l’avait portée à un tel point de perfection que, nulle part en Europe, on ne donnait aux armes, soit de guerre, soit de luxe, un aussi beau fini, et à un tel point d’activité qu’elle fournissait à nos armées plus de 50,000 fusils par an. Cette belle manufacture fut pillée et entièrement détruite par les Prussiens, le 2 juillet 1815.
Un établissement plus précieux, quoique malheureusement moins nécessaire, fut respecté par eux à côté de celui qu’ils venaient de détruire: c’est la bibliothèque publique. Elle occupe, dans la rue de la Surintendance, l’ancien hôtel des affaires étrangères, comme l’apprennent à ceux qui ne le savent point les inscriptions qu’on lit encore sur les portes des diverses salles: Cabinet des limites, Salle des traités, Salle des puissances étrangères, etc.
Cette bibliothèque est ouverte au public, tous les jours de la semaine, depuis 9 heures du matin jusqu’à 2 de l’après-midi, excepté le dimanche et le jeudi; aux étrangers, tous les jours sans exception. Elle renferme 42,000 volumes, la plupart recommandables par le luxe des éditions; recommandables surtout pour avoir fait partie des ouvrages qui composaient les bibliothèques de Louis XVI et de MONSIEUR, aujourd’hui Louis XVIII. J’en ai trouvé les salles remplies de militaires, qui n’étaient pas tous des officiers, mais qui tous lisaient avec la même attention et dans le plus profond silence.
Le bâtiment n’est remarquable d’ailleurs que par sa porte d’entrée, garnie d’ornemens et figures en relief: il ne présente, sur la rue, qu’une très-courte façade de trois croisées à chaque étage.
L’hôtel de la Guerre, qui est à côté et attenant, n’est de même remarquable, quoique bien plus grand, que par son portail décoré de magnifiques trophées en relief. C’est là que furent conçus et arrêtés ces vastes plans militaires qui rendirent la France si puissante sous Louis XIV, si pauvre sous les rois qui lui ont succédé, et son règne si glorieux, les règnes suivans si difficiles.
Cet hôtel, aujourd’hui dépouillé de ses archives et de tous les objets relatifs à sa destination primitive, n’en pouvait recevoir une plus convenable que de devenir la caserne de l’un des régimens en garnison à Versailles.
Dans la rue Royale, en face de celle de l’Orangerie, l’hôtel de gardes-du-corps, occupé par la compagnie d’Havré, se recommande intérieurement par son manège, ainsi que par la longue enfilade de cours et d’arceaux qui y conduit en ligne droite, extérieurement, par la porte d’entrée, faisant le vis-à-vis et le pendant de la grille de l’orangerie, qui forme, à l’autre bout de la rue de ce nom, une des plus belles entrées de la ville.
Mais quel serrement de cœur involontaire s’empare de moi, à la vue de cette grille et de cette rue! quel souvenir affreux elles me rappellent! C’est là que, le 9 septembre 1792, les prisonniers d’Orléans furent massacrés, au nom de la liberté et aux cris de vive la nation, par une populace effrénée, qu’aidèrent, assure-t-on, au lieu de la repousser, les soldats même de l’escorte. Ces infortunés étaient au nombre de cinquante-cinq, il ne s’en sauva que trois. C’est là, contre cette grille, que périt, en défendant vaillamment sa vie, ce duc de Brissac, gouverneur de Paris et commandant de la garde de Louis XVI, que son dévouement pour cet infortuné prince a fait surnommer le héros de la fidélité. Il opposa long-tems aux assassins tout le courage de la vertu et du désespoir; enfin., après avoir eu les doigts coupés et avoir reçu plusieurs blessures, il fut renversé par un coup de sabre qui lui abattit la mâchoire. Cette mort déplorable a inspiré au chantre de la Pitié les vers suivans:
Je ne t’oublierai point, toi dont l’âme sublime
Gardait un cœur si pur sous le règne du crime;
O guerrier magnanime et chevalier loyal,
Digne héritier d’un sang ami du sang royal,
Respectable Brissac...! Ah! dans ce temps barbare,
Qui n’aime à retrouver une vertu si rare?
Avec moins de plaisir, les yeux d’un voyageur
Dans un désert brûlant rencontrent une fleur;
Avec moins de transport, des flancs d’un roc aride,
L’œil charmé voit jaillir une source limpide;
Modèle des sujets et non des courtisans,
Les vertus du vieil âge honoraient ses vieux ans.
A son roi malheureux, quel sujet plus fidèle!
Hélas! sous le pouvoir d’une ligue cruelle
Tout fléchissait la tète, et même la vertu
Baissait sous les poignards un regard abattu:
Rien n’altéra sa foi, n’ébranla son courage;
Mais enfin, à son tour, victime de leur rage,
Il passe sans regrets, ainsi que sans remord,
Du Louvre dans les fers et des fers à la mort....
O ville trop coupable! ô malheureux Versailles!
Son sang accusateur souille encor tes murailles!
Un cortége cruel a feint de protéger
D’infortunés captifs qu’il va faire égorger;
Le char est entouré , les sabres étincellent,
Sur les monceaux de morts les mourans s’amoncellent
Et, de son sang glacé souillant ses cheveux blancs,
La tête d’un héros roule aux pieds des brigands.
O martyr du devoir, du zèle et de la gloire!
Tant que du nom français durera la mémoire,
J’en jure par ta mort, tu vivras dans nos cœurs.
La rue de l’Orangerie, qui vient de nous entraîner dans ce douloureux épisode, est une des plus belles rues du Vieux-Versailles.
Nous avons déjà remarqué qu’elles ne sont ni moins tirées au cordeau, ni guère moins larges dans ce quartier que dans celui de Notre - Dame. La rue Royale, la plus belle de toutes, y traverse, comme celle du Plessis, ouverte à peu de chose près sur le même alignement, dans l’autre quartier, une grande place; et cette place, dite le Marché-Neuf, est également remplie de barraques; mais divisées et subdivisées en petits carrés, elles sont régulièrement construites à un seul étage et en mansardes. Cette régularité, qui déguise un peu leur mauvais effet, semble, en prouvant un plan voulu par l’autorité, leur assurer une plus longue existence qu’à celles du marché Notre-Dame, dont l’arrêt, comme nous l’avons déjà dit, est prononcé depuis long-tems.
La rue Satory, qui est aussi une des plus belles du quartier, offre l’agrément de conduire au bois de ce nom, avec lequel elle va, pour ainsi dire, se confondre, ce qui forme, à son extrémité, un charmant effet d’optique. Il serait à désirer, pour l’embellissement de ce quartier, que toutes les autres rues, qui ont la même direction, offrissent le même agrément; au lieu de se terminer la plupart à des murs de clôture, qu’il serait facile de remplacer par des grilles ou des sauts de loup, propres à rétablir la perspective, interceptée par ces murs; ainsi qu’on l’a si heureusement pratiqué pour toutes les allées du parc. Ce mauvais effet se remarque surtout dans la rue Saint-Martin et dans toutes celles qui y aboutissent.
Les curieux peuvent aller voir dans cette rue la filature de coton de M. Lehoult, qui emploie de trois à quatre cents ouvriers, suivant les circonstances, et tout à côté , l’enclos qui renferme les deux beaux réservoirs de Gobert.
Ils n’égalent pas en étendue ceux de Mont-bauron, placés entre les avenues de Paris et de St.-Cloud. Les uns et les autres méritent d’être visités, soit comme fournissant toutes les eaux du parc de Versailles, soit comme offrant sur leurs bords, les deux premiers, d’agréables promenades dans le bois attenant; les deux autres, de beaux points de vue sur la ville et ses environs, avantageusement dominés par la butte dont ils occupent le sommet.
ades Buc
Une course plus intéressante, mais plus longue à faire, est celle de Buc, village situé à une demi-lieue sud de Versailles, et moins remarquable par son site au fond du vallon romantique de la Bièvre, que par l’aquédue qui porte les eaux de l’étang de Saint-Hubert aux deux réservoirs de Gobert et de Montbauron. Dix-neuf immenses arcades de 30 pieds d’ouverture et 68 pieds de hauteur, l’élèvent, à l’aide d’une haute digue sur laquelle elles reposent, et qui leur sert de soubassement, à cent pieds dans les airs. Les 18 culées qui séparent les arcades ont elles-mêmes 36 pieds de large. Cette construction moderne, imitée des Romains, m’a rappelé le fameux pont du Gard, qu’ils paraissent nous avoir laissé, tant comme un modèle en ce genre, que comme un monument impérissable de leur grandeur. L’un et l’autre aquédue sont construits en pierre; mais celui du Gard est en pierre de taille, et celui de Bue, partie en pierre de taille, partie en pierre brute L’un et l’autre traversent de même un vallon d’un aspect sauvage et solitaire, en réunissant deux collines escarpées. Celui du Gard a trois rangs d’arcades, les unes sur les autres, tandis que celui de Bue n’en a qu’un; mais ces dernières sont d’une bien plus grande dimension, et, sous ce rapport, on peut dire que la magnificence du grand peuple a été vaincue par celle du grand Roi. Ce superbe aquédue est oublié ou du moins passé sous silence par la plupart des auteurs.
Il ne m’a pas suffi de le voir d’en bas, soit en passant sous les arcades, soit en le contemplant des deux côtés; j’ai voulu encore le parcourir dans sa longueur, sur l’espèce de terrasse qui le couvre, comme j’avais parcouru celui du Gard. Cette étroite et haute promenade n’est pas sans difficulté, ni même sans danger. Un compagnon de voyage qui voulut la faire avec moi ne tarda pas à quitter la partie, aimant mieux me laisser aller seul, que de braver les vertiges et l’effroi que lui causait la vue d’un double et continuel précipice de cent pieds de haut, à droite et à gauche, dans une longueur de plus de 300 toises.
Je ne connais pas de perspective semblable à celle que m’ont offerte, du milieu de cette terrasse, et le vallon de la Bièvre, depuis le village de Bue jusqu’au bourg de Jouy, et ce bourg lui-même. Ce tableau, par une belle matinée d’automne, avait pour moi quelque chose de magique, difficile à peindre autrement qu’avec le pinceau, et je le recommande aux paysagistes qui se décideront à risquer, sur mes traces, la même promenade. Le très-petit village de Bue occupe à peu près le milieu de la distance de Versailles à Jouy, et cette distance est d’une lieue. Ce n’est point la véritable route, mais c’est la plus agréable, pourvu toutefois qu’on ne soit pas en voiture; c’est même, contre l’opinion commune, la plus courte, d’après la vérification que nous en avons faite, montre en main.
Manufacture de Jouy.
Jouy a été rendu célèbre par sa manufacturé de toiles peintes, qui a porté son nom dans toutes les parties des deux mondes où ont pénétré les produits de l’industrie française. La célébrité de ces toiles nous dispense d’entrer dans aucun détail sur une manufacture aussi connue pour la perfection de ses tissus, que pour la beauté de ses dessins et la solidité de ses couleurs. Elle a reçu une telle impulsion de son recommandable fondateur, M. Oberkamps, qu’elle occupait, dans sa plus grande activité , jusqu’à 1500 ouvriers. Déchue depuis sa mort, elle n’en occupe aujourd’hui que 5 à 600. Cette mort a été une calamité pour le bourg de Jouy, naguère misérable village, qui lui a dû son rapide accroissement et sa prospérité. Aux chaumières ont succédé , grâce à ce bienfaiteur, des maisons neuves et propres: les habitans l’ont pleuré comme des enfans pleurent un père chéri. Leur nombre, qui s’élève à près de 1800, pourra diminuer ou se maintenir, suivant les acquéreurs qui succéderont à M. Oberkamps., dont l’établissement mis en vente au moment où nous écrivons, doit être adjugé le 25 octobre 1821 .
Cette manufacture n’a qu’un seul et bel édifice, encore en ai-je vu de plus beaux et surtout de plus vastes, même dans des fabriques d’une moindre célébrité.
On attribue à la qualité des eaux de la Bièvre le bon teint des toiles de Jouy, comme on leur attribue, à Paris, la vivacité des couleurs qui distingue les tapisseries des Gobelins .
L’ancien château de Jouy, appartenant jadis à la famille d’Harcourt, ne mérite plus d’être mentionné , depuis qu’il est devenu, par les événemens, la propriété de M. Seguin, qui en a détruit la meilleure partie.
Nous ne pousserons pas plus loin cette excursion où nous ont entraînés les arcades de Buc.
Les curieux qui, comme nous, n’aiment point à revenir sur leurs pas, pourront regagner Versailles par Viroflay, pour y visiter, en passant, le haras de M. Rieussee.
Il ne nous reste plus rien à voir dans le Vieux-Versailles, que la salle du jeu de paume, célèbre par le serment des députés réunis en Assemblée nationale, sous la présidence de Bailly, en 1789, serment terrible, qui fut le signal de la révolution. Il était conçu en ces termes: Nous jurons de ne pas nous séparer, jusqu’à ce que la constitution du royaume soit établie sur des fondemens solides. Naguère on le lisait encore, sur une plaque de cuivre placée dans l’intérieur, et cachée aujourd’hui derrière les décorations du théâtre de Versailles, dont cette salle est devenue le dépôt. L’inscription ajoutait: Ils l’avaient juré , ils ont tenu leur serment. Nous ajouterons nous-mêmes qu’ils l’auraient tous rétracté , s’ils en eussent pu prévoir les funestes conséquences. Plusieurs d’entre eux, au nombre desquels est l’infortuné Bailly, ont été engloutis dans l’abîme qu’ils avaient ouvert eux-mêmes, sans le vouloir. Cette salle devint dans la suite l’antre des Jacobins de Versailles, et cet atelier de révolution a été converti depuis en un atelier de menuiserie, remplacé à son tour par le dépôt que nous venons d’y voir. Ainsi le jeu de paume de Versailles peut être considéré comme une image abrégée des révolutions dont il a été le témoin, même en partie le théâtre, et dont nous sommes les éternels jouets.
Tel est, dans son ensemble et ses principaux détails, le tableau physique de la ville de Versailles. Nous lui avons donné le degré d’étendue que paraissaient exiger et l’importance de la ville et l’intérêt de nos lecteurs.
Quant au tableau moral, il nous paraît à la fois et plus court et plus difficile à faire; plus court, en ce qu’on a bien peu de choses à dire sur les mœurs d’une ville aussi voisine de la capitale, et aussi peuplée d’étrangers; plus difficile, par l’embarras même où cette double circonstance place l’observateur. Qu’on ne cherche donc à saisir, qu’on ne s’attende à trouver, aucune nuance morale, encore moins physique, entre les habitans de Paris et ceux de Versailles.
C’est dans la classe du peuple qu’existe le caractère véritablement national, l’éducation étant, comme nous l’avons dit ailleurs, un lien qui rapproche et uniformise, pour ainsi dire, les hommes de tous les pays. Je ne sais si je me trompe, mais j’ai cru remarquer parmi les ouvriers de Versailles, bien moins d’obligeance et d’aménité qu’à Paris. Les étrangers, si nécessaires, si précieux pour cette ville, n’y trouvent d’autre empressement que celui des mercenaires, qui leur offrent à l’envi, les uns de porter leurs paquets, les autres de leur montrer le château.
La société est brillante, en ce moment, à Versailles: un grand nombre de familles distinguées, tant anglaises que françaises, y ont fixé leur séjour, les unes pendant la belle saison, en passant le reste de l’été à Paris; d’antres pendant l’hiver, en passant l’année dans leurs châteaux ou leurs maisons de campagne; d’autres enfin pendant toute l’année. Les réunions y sont assez fréquentes: le bon choix et le bon ton des officiers de la garde du Roi les font admettre dans tous les cercles. On y donne souvent des bals et des concerts, dont ils sont les acteurs les plus précieux; ils donnent des concerts eux-mêmes pendant l’été, dans le parc, aux promeneurs et promeneuses qui fréquentent le Tapis-Vert, rendez-vous de tout ce qu’il y a de mieux à Versailles.
Les agrémens de cette ville, dans la mauvaise saison, sont très-faibles et à peu près nuls, pour les personnes qui ne hantent pas la société. Ces larges rues désertes, ces larges avenues, ces larges boulevarts où l’on ne rencontre que des soldats promenant leur désœuvrement et leur ennui, ont quelque chose d’attristant, qui fait redouter alors ce séjour aux habitués des grandes villes.
La population actuelle de Versailles, sujette à beaucoup de variations, est à peu près le trentième de celle de Paris: elle roule entre 25 et 28 mille individus, compris un grand nombre d’étrangers, et une garnison qui varie entre 2 et 3 mille hommes. Elle s’élevait de 70 à 80 mille, au tems de la cour; mais jamais à cent mille, comme on le disait communément.
Tout-à-fait dénuée de commerce, cette ville possède pourtant une filature de coton que nous avons vue rue St.- Martin, une fabrique de limes façon anglaise, et deux manufactures de bougie. Elle a trois foires annuelles de huit jours chacune; nous avons remarqué que celle du 25 août coïncide avec la fête de St. - Louis, et que l’avenue de Sceaux en est le principal théâtre: quant aux marchands, c’est dans la rue Royale attenante qu’ils établissent leurs boutiques temporaires. La foire du 1er mai et celle du 9 octobre se tiennent dans la rue du Plessis. Les marchés du mardi et du vendredi sont très-peu de chose à Versailles; ils n’approvisionnent que les cuisines et les marchandes fruitières.
La principale ressource industrielle des habitans est, à bien dire, le château royal, qui leur procure? outre la visite de quatre à cinq cents curieux par jour , la résidence de plusieurs milliers d’étrangers, sans lesquels la moitié des maisons seraient inhabitées. Le château occupe d’ailleurs un grand nombre de personnes, surtout dans la classe ouvrière. Croira-t-on que cette classe ait pu se tourner elle-même contre ses pères nourriciers? Non, là comme dans toute la France, chaque classe avait sa lie, qui, dans l’agitation générale, est remontée à la surface: cette lie est aujourd’hui retombée à la place qui lui convient, et tout est rentré dans l’ordre.
Les principaux aubergistes de Versailles sont des traiteurs et restaurateurs à la carte, comme à Paris. J’en ai cité deux dans mon premier aperçu de cette ville; je n’en citerai plus aucun désormais: l’un des deux a cessé, l’autre ne mérite plus cette mention honorable.
Versailles, aujourd’hui siège de la préfecture de Seine-et-Oise, l’est aussi d’un évêché créé par le concordat de 1801, ainsi que des tribunaux de première instance et de commerce.
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