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J M Gerbaud
Physiologie des systèmes pénitentiaires

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315856
Table des matières
A M. de Lamartine,
INTRODUCTION.
PRINCIPES GÉNÉRAUX
CONCLUSION GÉNÉRALE.

A M. de Lamartine,
Table des matières
Membre de l’Académie Française,
Député de Saône-el-Loire.
INTRODUCTION.
Table des matières
Chaque jour les lumières de l’époque mettent à découvert les inconvénients qui se rencontrent dans les lois civiles, pénales et criminelles qui règlent la marche de l’humanité. La politique des peuples, fondée sur les passions de l’homme, sur le degré de son intelligence, sur sa capacité morale, sur ses vertus organiques ou acquises, est sujette à des phases ou révolutions qui portent l’homme à regarder aujourd’ hui comme bien ce qui était mal hier, et comme mal ce qui était bien.
Les sociétés passent successivement par les différents âges qui marquent la durée de toute création: elles ont une période d’enfance, d’éducation, de développement; puis vient la période de vigueur, d’audace, de force; après, celle d’expérience, de perfectionnement et d’amélioration générale; enfin, l’âge de retour où elles s’épuisent et ont besoin d’être régénérées, ce qui s’obtient à l’aide de commotions provoquées ou accidentelles.
L’état est une machine informe, grossière et simple dans l’origine; chaque âge, en amenant des besoins, vient ajouter un rouage ou un levier qui en complique le jeu, mais lui donne de la force et de la puissance. A cette seconde époque, la solidité et la rudesse des engrenages nuisent à la beauté et à la perfection de l’ensemble; on éprouve le besoin d’adoucir, de polir toutes les pièces de l’appareil, d’établir des rapports plus exacts, mieux coordonnés, afin que les leviers divers dont la résultante des efforts met en action le moteur principal évitent ces frottements qui ne servent qu’à la dépense de forces inutiles au but du mécanisme.
Dans cette série de perfectionnements se présente une ère plus brillante: tous les ressorts alors fonctionnent avec un ordre, une précision admirable; mais la vitesse du mouvement détruit, use et ruine cet appareil économique. Les sexes divers, les différents âges, à partir du jour où ils reçoivent cette lumière bienfaisante qui leur donne la vie, le mouvement et la force, jusqu’à celui où l’action de cette lumière, devenue trop vive, flétrit et dessèche l’organisation, partout et envers tous, ont des obligations à remplir.
Cet assujettissement dans lequel l’homme naît et dans lequel il est condamné à passer son existence est souvent opposé à ses instincts, à ses inclinations naturelles. La société est là qui s’empare de lui et le livre, suivant sa condition, aux langes rudes et grossiers de la misère et de l’opprobre, ou aux mains empressées et douces de la fortune. N’est-ce pas la société qui nous jette dans un bouge ou dans un palais, qui classe le nouveau né parmi les hommes du peuple ou les hommes privilégiés, prédestiné par la loi aux souffrances, aux peines, aux fatigues du corps et au béotisme de l’intelligence, ou bien prédestiné par la même civilisation aux plaisirs, à toutes les jouissances physiques et intellectuelles?
L’homme est en naissant un Morel ou un Saint-Remy, un misérable lapidaire ou un heureux coquin. Le premier, outre les privations de tous genres, en proie à toutes les tracasseries de la police, victime de la faim, devient la pâture des tribunaux; toutes les lois pénales l’entourent et le menacent sans cesse, parce que la situation du pauvre, malgré les résolutions les plus tenaces, lui fait éprouver toutes les tentations et toutes les nécessités de les enfreindre. Le prolétaire est continuellement en lutte avec le devoir qui lui crie: Abstiens-toi, et la faim qui lui crie: Il n’y a pas de loi; le plus fort la donne, le plus adroit s’y soustrait, et pour le pauvre elle est toujours despotique, inflexible et en action. Aussi la rébellion lui paraît-elle toujours permise contre la faim, ce tyran de la misère.
Notre société est dans un moment de tourmente, l’horizon se couvre de plus en plus, l’orage sourd commence à gronder; mais, loin de chercher à prédire l’avenir, en gardé contre la tempête et les rafales politiques, en architecte prudent, nous n’ôterons point à l’édifice social une pierre pour y substituer un ornement.
Deux causes contribuent au malaise actuel des peuples.
La première est toute intellectuelle. Il règne dans les intelligences une activité qui ne sait où se dépenser; cette fièvre de produire mine le corps social, et comment cette énergie des esprits ne consumerait-elle pas la société lorsqu’elle manque d’aliment?
La deuxième cause est toute matérielle; c’est la gêne de la population ouvrière, privée de travail et de pain, dont la corruption, commencée dans la détresse, court s’achever dans la prison.
Plus on contemple ce triste et douloureux spectacle, plus on est forcé d’avouer qu’il existe des maux contre lesquels il est généreux de lutter, mais que nos vieilles sociétés semblent impuissantes à guérir.
Le remède de la première de ces plaies est bien plus au pouvoir des circonstances que des hommes. Plus d’un effort a déjà été tenté pour cicatriser la deuxième, et par amour de l’humanité, plutôt que dans l’espoir de conjurer le mal, nous venons à notre tour prêcher le bien.
On nous saura mauvais gré peut-être de passer outre sans nous intéresser au sort du prisonnier politique, et sans chercher à lui créer une place de réserve dans le régime pénitentiaire nouveau. Nous n’entrerons point dans une discussion aussi délicate, par des motifs que chacun appréciera; toutefois, voici notre opinion:
Sous un gouvernement sincèrement patriotique, avec une chambre représentant sérieusement le pays, c’est-à-dire avec un système d’élection où le peuple exerce d’une manière convenable ses droits politiques, le citoyen qui, dans cet état de choses, trouble la paix intérieure, doit être assimilé à celui qui ne respecte pas la propriété ; rien, en effet, n’est plus sacré à nos yeux que la volonté nationale.
La philanthropie physiologique du jour trouve pour excuse au crime la violence et l’irrésistible entraînement de l’organisation, oubliant que la force de végétation dépend du sol et des éléments. C’est ce qui porte la législation à tourner ses efforts contre le mal et à négliger les moyens de le prévenir.
Cependant la première réforme à opérer n’est assurément pas dans le régime pénitentiaire, mais dans les institutions qui régissent les sociétés.
Le dogme du paupérisme et de la misère actuelle des peuples touche à la partie matérielle de l’économie politique, et n’est pas d’ailleurs de notre ressort.
Mais nous serions impardonnables de ne pas signaler ici la cause principale des vices de l’éducation générale. Tout en Europe tend à faire de l’homme un être mystique, superstitieux et fanatique. Son enfance est entièrement consacrée à l’étude des mystères de sa religion, et la pratique n’abandonne aucun instant les préceptes; ces impressions intellectuelles, souvent mal interprétées, dénaturent le bon sens, égarent la raison et altèrent les facultés physiques et morales. Les sentiments religieux ne suffiront jamais à former le cœur de l’homme; on accorde trop à l’église et rien à la société.
L’étude d’un catéchisme incompréhensible, simplement dogmatique, occupe les premières années de la vie intellectuelle; là se bornent les connaissances morales de l’homme au sortir du berceau. Mais les devoirs de la famille, les droits du citoyen, ses obligations en société, quand et comment les lui enseignera-t-on? Cependant l’ignorance sur ce point est bien déplorable. Il conviendrait donc d’avoir aussi un catéchisme social. C’est sur ce terrain qu’il faut encore appeler la réforme. On donne toujours trop d’importance à l’accessoire, pendant qu’on abandonne le principal. Nons nous proposons, dans un tableau sur les vices de l’éducation en Europe, d’aborder franchement ce sujet.
Dans l’examen des différents pénitenciers, la question paraîtrait imparfaitement résolue, si nous taisions tous les efforts que la bienfaisance, le dévouement, la religion et la raison ont faits tour à tour et de concert pour améliorer le sort du criminel et effacer de son front le cachet de l’inconduite.
La philanthropie peut se glorifier, à bon droit, d’avoir démontré aux législateurs que la prison n’a pas seulement pour but de garantir la société, mais par-dessus tout de réformer le coupable; aussi le perfectionnement moral des détenus est aujourd’hui le point de mire de toutes les institutions pénitentiaires et le plus important service que le pays puisse en recevoir, car c’est la garantie contre le retour du crime.
Quand les passions menacent la société, elle a pour défense, dit un écrivain, les lois pénales; mais l’emprisonnement, qui forme à cette époque presque toute la pénalité, n’a-t-il d’autre objet que de préserver la société par la séquestration de l’offenseur?
Il faut encore que, sans rigueur inutile, sans négligence cruelle, cette séparation l’intimide, qu’elle réveille dans son cœur le souvenir du bien, qu’elle le rappelle à la droite raison, qu’elle suscite le remords dans son âme; il faut que cette répulsion de la société le réforme à tout prix.
Mais où trouver cette science de la réforme? Elle s’établit par l’échange des lumières et des expériences des nations civilisées. Et, certes, dans ce concours des progrès de la civilisation, la France a fourni son contingent.
Or donc, améliorer le régime des prisons, le rendre plus conforme au vœu de l’humanité et surtout de la morale, telle est la tâche de l’administration. Cette entreprise, nous l’avouons, est grande et difficile: c’est un problème à plusieurs inconnus; bien des systèmes ont été et seront encore proposés sur ce sujet.
Pour arriver au perfectionnement, il faut, avec une volonté active, étudier sans cesse la question, recueillir tous les faits, discuter toutes les idées, s’éclairer ensuite des lumières de la réflexion et de l’expérience.
De louables tentatives ont été faites par le pouvoir; elles honorent la sollicitude de l’autorité pour l’organisation des prisons. Il y a, dit M. de Gasparin, des principes devenus élémentaires dans la théorie de l’emprisonnement; il y a enfin dans la pratique d’utiles traditions, de précieux précédents, d’heureux essais.
PRINCIPES GÉNÉRAUX
Table des matières
DE RÉFORME PÉNITENTIAIRE.
L’espèce humaine est assurément perfectible, mais à des degrés divers. Il ne faut pas alors, à l’exemple d’une classe de réformateurs aveuglés par l’éclat de la philanthropie, oubliant les crimes du condamné, sa perversité et sa dégradation, ôter à la répression le caractère du châtiment qu’elle ne doit jamais perdre.
La condition du coupable n’est pas celle de la vertu malheureuse.
On tombe dans un extrême opposé, en considérant l’ordre matériel introduit dans les prisons comme la seule perfection réalisable; les détenus, à nos yeux, sont autre chose que des instruments dont nous pouvons utiliser à notre convenance les bras et le temps.
Le nom de système pénitentiaire s’attache à un ensemble de mesures prises pour obtenir l’amélioration physique et morale des condamnés. Ces mesures, par leur diversité, laissent encore de l’incertitude sur le choix de celles qui méritent la préférence. Tout système pénitentiaire qui n’embrasse pas la vie du détenu dans toutes ses situations, avant, pendant et après le jugement, est défectueux.
Il importe surtout et essentiellement qu’il veille sur lui au moment de sa libération, de façon à pouvoir le diriger dans la vie nouvelle, à lui procurer du travail et l’instruction du cœur.
L’alliance du gouvernement avec la charité publique est indispensable à l’accomplissement de cette œuvre qui n’a pour vraie récompense que la reconnaissance publique et la satisfaction de contribuer au bien du pays.
La réforme morale des prisons est une entreprise toute spirituelle; il n’y a donc que la piété et la charité qui soient aptes à la diriger convenablement.
En Amérique, la haute direction des prisons pénitentiaires est abandonnée aux commissions administratives. Ces commissions se dévouent à l’amélioration morale des condamnés, et sont entraînées à ce dévouement sublime par la religion. Les croyances, en effet, dit M. de Beaumont, sont vivement enracinées dans les mœurs de cette nation, et le détenu, qui respire partout dans le pénitencier l’atmosphère religieuse, est plus disposé à refaire son éducation.
En France, l’opinion se montre peu favorable, il est vrai, à ce qui est protégé par le zèle religieux; aussi cette assistance est-elle loin d’obtenir le même résultat. Cependant il est impossible de se passer de son secours. Le sentiment de la bienfaisance vif et profond des hommes bien inspirés a besoin de l’élément religieux pour entretenir le feu de tant de dévouement. Cette fille bienveillante de la charité tient dans ses bras l’urne d’où s’écoule une source abondante; mais elle attend une main habile pour la conduire vers les sillons qui ont soif.
C’est donc le dévouement le plus désintéressé qui est appelé à cette haute direction, envahie jusqu’à ce jour par la faveur. Cette pénible mission exige des hommes destinés à la remplir du zèle, une pureté de mœurs éprouvée, des connaissances solides et l’expérience des hommes, qualités peu communes dans les fonctionnaires salariés, ou dont ils dédaignent la pratique.
Dans l’état actuel des choses, on peut dire que coupables ou. innocents, le jour où ils franchissent le seuil d’une maison d’arrêt ou de justice, sont perdus pour la société ; leur avenir est détruit, le crime s’empare d’eux comme d’une proie qui lui est destinée, et la société, par crainte ou par ressentiment, jette à ces renégats le manteau de l’opprobre.
L’amélioration physique du prisonnier est grande sans pour cela approcher de sa perfection. Les maisons centrales ont été assainies; l’air, l’espace, ces premiers principes de vie, y sont assez largement distribués; la qualité et la quantité des aliments entretiennent les détenus dans un état satisfaisant; la mortalité, cette échelle hygiénique, ne dépasse pas de beaucoup les règles auxquelles l’humanité est soumise en général.
Ils n’en est pas de même des prisons départementales. L’administration connaît cet état anarchique; mais, avant d’adopter un système invariable, il était nécessaire de s’éclairer du contrôle de l’opinion et de s’entourer de quelques essais partiels. Aujourd’hui, l’inspection provoque les épreuves d’application et va rallier les convictions sous la direction de l’administration publique.
Le système pénitentiaire n’exerce la plénitude de son action qu’autant qu’il n’est point circonscrit, qu’il est étendu à tout le pays et à tous les détenus, à quelque titre qu’ils soient sous la main de la justice. Au moment où nous traçons ces lignes, le gouvernement se met en devoir de remplir nos souhaits.
Partout l’architecture de la prison requiert un caractère sévère. Il est à propos que ce genre de construction excite toujours la terreur et jamais l’admiration: tout ce qui ajoute à l’éclat du crime invite à le commettre.
La nourriture bonne et abondante du détenu ne saurait sans injustice être préférable à celle des classes pauvres de la population honnête et laborieuse.
Le régime alimentaire peut varier suivant l’âge et la nature du travail du prisonnier, mais seulement par la quantité. Les distinctions sont révoltantes et ne doivent jamais s’afficher dans l’asile du crime.
D’un autre côté, si le criminel est mieux traité que le travailleur, l’homme de peine se fait criminel; si au contraire la position du condamné est toujours tellement inférieure à celle du travailleur qu’il ne puisse jamais éprouver la tentation de cesser de l’être, il reste dans la condition normale.
L’humanité trop compatissante tue le travail, tue la morale, et anéantit toutes les vertus naturelles.
Le criminel indocile aux efforts de la réforme n’a aucun droit à rentrer dans la société. La justice, au nom du pays, en lui infligeant une peine, veut qu’à l’expiration de cette peine, il donne des garanties.
Tout pécule, récompense d’un travail régulier, ne peut être mis en réserve que pour l’époque de la sortie de prison. La répartition en est faite ensuite par fractions, lorsque la conduite du libéré répond à l’attente de ses patrons.
Le denier de poche, employé dans la prison, va contre l’institution; c’est un vice organique qui détruit toute discipline.
Lorsque le nombre des condamnés est démesuré, il exclut toute idée de rapports individuels entre eux et les chefs de la maison (Wethersfield, qui est le plus petit pénitencier d’Amérique, en est aussi le meilleur); car il est urgent que les préposés soient en position de connaître parfaitement les mœurs, les habitudes, le caractère, la vie antérieure des condamnés confiés à leur direction.
Les classifications nécessaires, quand on les admet, sont celles qui ont pour objet la séparation des sexes, celle des prévenus et des récidivistes, celles des enfants et des adultes, et chacune de ces divisions entraîne des modifications corrélatives.
Les deux sexes surtout ne doivent ni se voir, ni s’entendre, ni même habiter la même maison. Personne n’a oublié le trouble porté dans l’âme si pure de Silvio Pellico lorsqu’il apprit qu’une femme habitait un cachot voisin du sien.
Les quatre situations que nous allons décrire renferment toute l’existence pénale du prisonnier:
1° Translation d’un lieu à un autre;
2° Prévention et accusation;
3° Accomplissement de la peine;
4° Expiration de la peine, libération ou rentrée dans la société.
Pour mettre le prisonnier dans le premier état à l’abri des attaques du vice, il est transporté dans une voiture à cellules solitaires; dans chaque prison départementale un quartier est affecté à ce voyageur, auquel toute communication est interdite, soit avec ses compagnons de route, soit avec les détenus sédentaires.
Aucune relation ne sera jamais permise entre les condamnés et les prévenus; les enfants surtout seront soigneusement séparés de tout ce qui contribue à pervertir leurs mœurs. Cette séparation doit être complète et sans restriction.
Les mœurs des prévenus sont sous la sauvegarde de l’administration publique: si elle les reçoit purs, elle doit les rendre tels à la société ; s’ils sont déjà corrompus, elle ne doit pas souffrir que cette corruption s’accroisse, encore moins qu’elle soit contagieuse. Cette dernière règle s’applique à toutes les classes de prévenus indistinctement.
L’isolement, à n’en pas douter, est dans l’intérêt commun: il ménage les susceptibilités; les hommes invétérés dans le crime ont seuls le droit de s’en plaindre. Par ce moyen, l’état pourvoit au malheur, à l’innocence présumée, aux intérêts de la vindicte publique et de la justice.
Cette conduite décide la perfection du système. Dès-lors le séjour dans les maisons d’arrêt et de justice n’imprime plus de flétrissure morale; la pudeur du sexe, l’innocence de l’enfance, l’honneur de l’âge mûr, y trouvent une protection assurée.
Le bienfait de l’action du gouvernement s’arrête au moment où le détenu franchit le seuil de la prison; au lieu de l’abandonner à lui-même, c’est alors qu’il est urgent pour l’autorité de le couvrir de sa protection, de le diriger par les voies de la bienfaisance au sein de cette société qui lui doit pour assistance le travail, des exhortations amies, des encouragements au bien, ressources nécessaires au malheur et à la faiblesse. Mais loin de trouver cet accueil de la charité publique, ce patronage du pouvoir, repoussé par l’opinion, partout encore, à son tour, le doigt tracassier de la haute police désigne aux regards l’infamie qui pèse sur sa tête. Où se réfugier, que devenir dans cette terrible situation? Les mieux intentionnés poursuivent une chimère, l’espoir d’obtenir du travail; mais cet espoir s’évanouit bientôt. Alors quel parti prendre? Il ne reste qu’un moyen pour faire face aux besoins de la vie, c’est de recourir à la violence.
Il est digne d’un gouvernement fondé sur la popularité d’assurer à la société un meilleur avenir, de susciter à son exemple le zèle de la charité publique, ce principe d’action qui supplée à tout, et dont la force est au-dessus des mobiles humains les plus énergiques.
En encourageant le patronage des libérés, nous espérons qu’une vaste association pour la réforme couvrira bientôt la France, et que des établissements industriels seront plus tard destinés à recevoir ceux qui n’ont pas d’asile à leur sortie des maisons de détention. L’entrepreneur de Gaillon, celui de Fontevrault, trouveront assurément des imitateurs.
Cette protection toute de bienveillance est même obligatoire de la part du gouvernement. La surveillance de la haute police est contraire à tous les principes d’amélioration; elle ne remplit aucune des conditions que réclament l’amour du prochain, l’esprit de charité et de prévoyance; elle n’inspire que le dégoût de son immoralité. Imitons plutôt la Hollande, fondons des colonies agricoles, créons et consacrons partout des établissements industriels pour offrir un refuge à ces hommes régénérés par la religion, la règle, l’éducation et le travail.
M. Demetz, à Mettray, élève, instruit, réforme des jeunes gens ramassés dans les rues et dans les prisons. Cet apôtre de la philanthropie va dans la fange tendre la main à ces débris de l’humanité, et ces colons, séduits par tant de sacrifices, entraînés par un si grand dévouement, laissent à l’envi leur souillure dans les sueurs du travail, et viennent, sans crainte et sans reproche, reprendre leur rang dans le monde.
Lorsque la pratique d’une idée généreuse a tant de puissance entre les mains d’un homme isolé, sans autre crédit que la confiance qui accompagne l’homme de bien et l’admiration que fait naître une haute entreprise formée par le cœur, guidée par la charité, fondée sur le dévouement et consolidée par la reconnaissance; lorsque, avec des matériaux qui paraissent si fragiles, on vient à bout de construire un édifice qui depuis plusieurs années brave toutes les tempêtes, que n’a-t-on pas lieu d’attendre du pouvoir, qui peut joindre à l’effort moral les ressources matérielles?
Après avoir posé ces principes généraux, et pour ainsi dire fondamentaux de tout pénitencier se proposant sincèrement l’amélioration de ceux qui ont failli ou qui sont soupçonnés d’avoir fait un pas dans le chemin de la révolte contre le droit légal, nous sommes ramenés, par le sens un peu large de la question, à passer rapidement en revue les différents pénitenciers passés et présents, à analyser les résultats de l’expérience, à émettre notre opinion sur leur mérité respectif, et enfin à faire l’histoire des maladies du corps et de l’esprit que le régime le plus en faveur est appelé à produire.
Le caractère du châtiment, dit le moraliste, ne doit ni aigrir ni irriter, mais imposer de la gêne et des privations, afin d’inviter l’âme à faire un retour sur elle-même et à demander au passé de salutaires enseignements pour l’avenir. Il faut, pour atteindre ce résultat réclamé par le vœu social, que le régime de la prison inspire assez d’effroi pour donner naissance au regret et laisser dans le souvenir de ceux qui l’ont habitée une impression propre à les éloigner des chemins qui y ramènent. Ainsi donc, dans aucun cas le séjour dans ce lieu d’expiation ne doit leur paraître préférable à la vie libre, lors même qu’elle serait accompagnée des privations les plus grossières.
Le médecin vient à son tour contrôler les principes de réforme jugés nécessaires par le moraliste; il les examine dans la pratique, parce que la médecine repose sur l’observation, parce que c’est avant tout une science tirée des faits; puis il passe à l’examen théorique, qui n’est autre que l’induction des faits ou des connaissances physiologiques; il prononce ensuite sur l’innocuité ou le danger de leur application. C’est ce qui terminera l’examen rapide des différents systèmes pénitentiaires, véritable sens et dernière signification du concours.
Trois régimes pénitentiaires s’offrent particulièrement à notre étude:
1° Libre communication des détenus;
2° Séparation de nuit, travail en commun pendant le jour avec silence absolu (séparation morale);
5° Séparation de jour et de nuit avec ou sans travail.
Le premier système n’en est plus un, le temps et l’expérience en ont fait justice. Cependant la communication n’est pas encore interdite dans toutes les prisons. Un lieu de punition, dit Livingston, cesse bientôt d’être un objet d’effroi si les condamnés qui le remplissent y entretiennent à leur aise les relations de société dans lesquelles ils se complaisent avant d’être renfermés; et la fréquence des récidives, reconnue à toutes les époques statistiques, proteste contre la fausse sécurité que les modifications apportées à ce système ont inspirée.
L’association des individus a été dans tous les temps aussi puissante pour le bien que pour le mal. Il n’est pas étonnant que la société qui se forme au sein d’une prison prête au vice et au crime une appui moral d’une force incalculable, quand on sait que la simple agglomération des individus inspire des sentiments de confiance et de hardiesse que la certitude du danger n’ébranle point. Un seul convict, dit Lucas, suffit pour corrompre toute la masse, étouffer tout désir naissant d’amendement et exciter les esprits timides et flottants. Lorsque la séparation individuelle n’est pas établie, les jeunes criminels font société avec les vieux; le maraudeur est placé sous la tutelle du voleur de grand chemin; l’homme imberbe écoute avec délices le récit éloquent des exploits les plus hardis, des évasions miraculeuses d’un scélérat à cheveux blancs, et puise dans cette expérience de la vieillesse des instructions qui le mettent à même de devenir le fléau et la terreur de la société. Il s’établit entre eux tous communauté d’intérêts et de desseins. C’est la création d’un véritable compagnonnage qui a ses signes et ses termes techniques, son argot et son émulation. C’est dans cette pépinière de crimes que le convict se pourvoit de ruses et d’expédients propres à les commettre, et quand son génie inventif est ainsi perfectionné, la société reçoit dans son sein un scélérat consommé et audacieux.
Il serait oiseux d’entrer dans le développement de tous les désordres qui sont la suite des communications intérieures d’une prison: dangers au dedans, dangers au dehors. Leur tableau est trop frappant pour n’être pas généralement bien compris.
Ce simple exposé fait apercevoir qu’il était nécessaire d’essayer un régime pénitentiaire mieux entendu, dans l’espoir de changer ces cœurs soumis pour un temps à la nécessité, mais qui retrouvent tous leurs vices dès qu’elle cesse de peser sur eux. Chacun sent que c’est un devoir de préserver ceux qui ne sont pas entièrement corrompus de la contagion de l’exemple et des conversations des criminels émérites, qui tiennent dans la prison un enseignement mutuel de corruption et de vices. Il fallait, en conséquence, s’adresser à un système qui, sans rien retrancher des soins nécessaires à la santé des prisonniers, rendit leur peine plus réelle et exerçât sur leur esprit une action réformatrice telle, dit M. de Gasparin, qu’en rentrant dans la société, ils fussent disposés à commencer une nouvelle vie.
L’expérience de l’Amérique et de la Suisse présente deux tentatives de solution à ce compliqué problème. Leurs modes d’emprisonnement offrent l’un et l’autre les moyens d’empêcher les communications entre les hommes corrompus, de telle sorte que chacun d’eux ne vient pas ajouter sa dépravation à celle de ses compagnons. Ils permettent de donner à leur conscience et à leurs premiers sentiments religieux le temps de reprendre leur empire, soit par la réflexion solitaire sur la conduite du passé, soit par des conversations appropriées à leur état moral, soit enfin par la lecture des livres d’une saine morale.
Le système de ces peuples tend à relever l’âme dégradée du détenu, à préparer le retour progressif de sa propre estime et de celle de ses concitoyens pour le temps de la libération. Le mouvement d’amélioration est imprimé. Les étals qui n’ont encore rien fait ont la conscience de leurs torts; ils envient le sort de ceux qui les ont précédés dans la carrière et sont impatients de les imiter.
En France, la nécessité d’une réforme dans le régime des prisons est urgente et reconnue de tout le monde. Le nombre toujours croissant des criminels en récidive est un fait qui frappe tous les esprits. Les condamnés libérés, qui ne sont autres que des criminels plus corrompus par leur séjour dans les maisons de détention, deviennent, partout où ils se montrent, un juste objet d’effroi. Ils étalent effrontément leur dégradation et leurs vices, répandent dans la société une sorte d’enseignement universel du crime, entraînent la faiblesse, abusent de l’isolement, exploitent les mauvaises passions; prosélytisme incessant, source impure d’où la contagion découle à flots pressés et pénétre dans les veines du corps social.
Le chiffre de notre population corrompue s’élève annuellement à 108,000, et absorbe au moins 12 millions. Si, prenant, dit M. Bérenger (de la Drôme), une période de dix ans, on additionnait le nombre des détenus qui se succèdent chaque année dans nos prisons, on trouverait que plus d’un million d’habitants sont venus s’y plonger plus avant dans le crime, et que leur seul entretien a coûté à l’Etat au-delà de 130 millions. Il existe en outre, en France, 75 mille mendiants, plus de 1,800 mille indigents qui, tourmentés par le besoin, sont trop souvent accessibles aux séductions des hommes nourris dans le crime. En présence de cette énorme plaie et de tels sacrifices, pourrions-nous encore douter que les intérêts de la société ne soient profondément engagés dans cette question? Aussi la réforme des prisons, pensée de notre temps, obtient-elle l’attention du moraliste et la sollicitude du gouvernement.
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