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Isabelle de Montolieu
Cécile de Rodeck, ou Les regrets
Suivi de Alice ou La sylphide

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066335656
Table des matières
LETTRE PREMIÈRE.
LETTRE II.
LETTRE III.
LETTRE IV.
LETTRE V.
LETTRE VI.
LETTRE VII.
LETTRE VIII.
LETTRE IX.
LETTRE X.
ALICE, OU LA SYLPHIDE,
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR.
AVERTISSEMENT DE L’AUTEUR.
A MES ENFANS.

LETTRE PREMIÈRE.
Table des matières
LA COMTESSE CÉCILE DE RODECK. A Mlle ERNESTINE DE WENDEN.
LE moment décisif s’approche, chère Ernestine; mon fiancé, qui ne sera jamais mon époux, est attendu d’un moment à l’autre; on fait de grands préparatifs pour la réception d’un homme qui n’a jamais quitté son château, et qui sera en admiration de tout ce qu’il verra. Pour moi, mon amie, quelque positive que soit ma résolution de ne jamais lui donner ma main, je n’en éprouve pas moins beaucoup d’inquiétude à la veille de déclarer à mon père que je veux résister à sa volonté, et ce n’est que dans mon attachement passionné pour Adlan, que je puis trouver le courage et la force dont j’ai besoin pour un moment aussi critique.
Il ne me reste qu’un souvenir bien vague de l’homme à qui je fus promise dès mon enfance, et que je n’ai pas revu depuis. Je me vois quelquefois en idée, et comme on se rappelle un songe, dans un des grands salons gothiques de son vieux châtel, perché sur une haute montagne, et n’ayant cependant d’autre vue que les épaisses forêts de noirs sapins qui l’entourent, jouant avec lui sur un des énormes fauteuils centenaires où reposaient ses aïeux, et qui nous servaient de théâtre. Ernest de Blankenwerth était, autant qu’il m’en souvient, un joli et bon enfant, avec qui je me disputais sans cesse, pour nous raccommoder l’instant d’après; maintenant c’est un campagnard dans toute la force du terme, bien rustre, bien lourd, qui n’a d’autre état que de soigner ses domaines, qui ne trouve de plaisir qu’à la chasse, ou dans le ridicule cérémonial qu’il exige de ses paysans. On le dit fort entiché de sa longue généalogie, très-vain de ses richesses, et bien décidé à passer toute sa vie dans son manoir à demi écroulé, où ses nobles aïeux ont vécu et sont enterrés.... Quelle perspective pour ta Cécile! Mais la volonté de tes parens! mais un engagement aussi fort, aussi ancien! vas-tu me dire. Mais la volonté de ton amie, mais un engagement que son cœur repousse, et qui ferait le malheur de sa vie! te répondrai-je. Je sais bien que je dois à mon père de l’amour filial, de la reconnaissance, que je n’oserais ni ne devrais contracter un mariage contre son gré ; mais je suis tout aussi convaincue qu’il n’a pas le droit d’exiger de moi que je me sacrifie à un arrangement de famille, sur lequel je ne fus point consultée, formé il y a près de quinze ans, lorsque Ernest et moi nous ne savions pas encore ce que c’était qu’un engagement, et fondé sur la supposition bien hasardée qu’un jour nos caractères se conviendraient, ou plutôt sans avoir aucun égard à nos caractères, à nos goûts, à nos sentimens futurs, et seulement parce que cette alliance convenait à nos familles; non, Ernestine, un tel engagement ne peut pas être regardé comme obligatoire. On m’assure cependant que le comte de Blankenwerth ne le voit pas du même œil que moi, qu’il se croit lié pour la vie, et qu’il me regarde comme sa propriété : j’en suis fâchée pour lui, mais il est plus que probable que sa confiance sera déçue. Si du moins en nous fiançant presque au berceau, on avait cherché à nous élever l’un pour l’autre, à nous donner les mêmes goûts, la même éducation, à nous former de manière à pouvoir réaliser un jour des rêves de bonheur et d’union; mais on se borna à la cérémonie ridicule à notre âge de joindre ensemble nos mains enfantines, d’attacher à de petites chaînes d’or autour de nos cous les anneaux nuptiaux que nous ne pouvions porter au doigt, de nous apprendre à nous appeler mon petit mari et ma petite femme, à me nommer souvent même comtesse de Blankenwerth; et tout à coup, au lieu de m’élever comme les comtesses de Blankenwerth l’ont été de temps immémorial pour la vie de la campagne et des vieux châteaux, dès que j’eus dix ans, mon père quitta le sien et le voisinage de son ami, le père d’Ernest, pour venir habiter la ville et me faire donner une belle éducation qui m’était bien inutile pour le genre de vie auquel on me destinait; au moins devait-on en faire autant pour mon futur époux; mais on le laissa dans ses forêts, tandis qu’on me conduisait dans le grand monde, sans songer quelle différence de goûts et de caractère on allait établir entre nous.
Au reste mon plan est formé ; tout dépend de savoir si je plairai ou non au comte de Blankenwerth; dans le dernier cas, notre lien se dissoudra facilement et de bonne amitié, il s’en retournera comme il sera venu, et me laissera libre d’écouter mon cœur et mon goût; mais si par malheur, ou par son attachement opiniâtre pour tout ce qui tient au temps passé, il persiste à vouloir m’épouser, nous avons déjà pris nos mesures. J’aurais préféré y mettre plus de franchise, et dire tout uniment au comte que je ne pourrai jamais l’aimer, ni lui promettre de le rendre heureux; il faudrait que ce fût un homme bien peu délicat, bien méprisable, si malgré cette déclaration il eût insisté ; mais Adlan m’a dissuadée de cette démarche, par de très — bonnes raisons; il craindrait que mon père ou Blankenwerth ne cherchât à connaître les motifs de mon éloignement pour cette union, et qu’ils ne vinssent à découvrir la vérité, ce qui pourrait nuire à mon mariage avec Adlan. Il faut donc que la rupture soit amenée comme par hasard, et sans qu’on puisse soupçonner que nous y ayons donné lieu; c’est pourquoi nous ne laissons pénétrer à personne le secret de notre amour, et je suis bien sûre que pas un de ceux qui m’entourent ne s’en doute. Dès qu’une fois le dangereux rival sera reparti, alors Adlan s’avancera; et mon père pourra-t-il refuser ma main au plus aimable des hommes, si avantageusement distingué par sa naissance, par ses talens, par la faveur de son prince? O mon ami, mon instituteur que j’aime si tendrement, à qui je dois ce que je suis, ce que je me glorifie d’être, qui formas mon esprit, et m’appris à connaître mon cœur, cher Adlan, toi pour qui seul je veux vivre, toi dont l’âme a conduit la mienne dans des régions plus élevées, qui m’ouvris la route de la vérité, tandis que le charme de ta conversation, ton esprit, ta séduisante figure, ton attachement passionné, liaient mon cœur au tien pour jamais; oh! quand viendra-t-il l’heureux moment où je pourrai avouer au monde entier que le meilleur des hommes m’aime, et que je le chéris!
Tu souris peut-être, Ernestine, en lisant ce que mon cœur me dicte! Peut-on avoir trop d’enthousiasme pour ce qui- est vraiment beau, vraiment vertueux! tu es la seule confidente de mon sentiment, et mon cœur en est si plein... Si tu le connaissais, Ernestine, si tu l’entendais parler, si tu pouvais le voir au milieu des autres jeunes hommes, tu conviendrais qu’il les éclipse tous, qu’il doit l’emporter sur tous, tu ne sourirais plus de pitié de mon exaltation, tu n’exigerais plus, comme dans ta dernière lettre, que je combatte une inclination fondée sur la reconnaissance, sur tout ce qui est respectable aux âmes bien nées, pour me soumettre au joug d’une ancienne convenance de famille, pour conclure un mariage mal assorti, et traîner toute ma vie une chaîne insupportable, à côté d’un homme avec qui je ne puis avoir aucun rapport d’esprit ni de goûts. En général, ma chère Ernestine, tu tiens trop encore à tous les préjugés gothiques, à tout ce qui est ancien, et qui par cela seul te paraît respectable: que ce soit sage ou non, peu importe; tu te sens toujours un penchant à le défendre: c’est une maladie de ton esprit, d’ailleurs si clairvoyant. Cela est-il juste et raisonnable ne devons-nous pas avant tout examiner si une chose ancienne est bonne en elle-même, et s’il est utile qu’elle subsiste encore? crois-tu que les arrangemens des familles de Rodeck et de Blankenwerth puissent soutenir un pareil examen? Pardonne, mon amie, je sais que tu m’aimes, que dans tout ce que tu me dis, tout ce que tu blâmes en moi (comme par exemple ce que tu appelles mon incrédulité, et qui n’est qu’un doute raisonné sur certains sujets), je sais, dis-je, que c’est toujours l’amitié qui t’inspire; je ne l’oublierai jamais, et mon plus grand bonheur serait de pouvoir te prouver ma reconnaissance et suivre tes conseils; si je ne le puis pas cette fois, n’en aime pas moins ta Cécile.
LETTRE II.
Table des matières
LA MÊME A LA MÊME.
Du 26 janvier.
IL est ici, tout à fait tel que je me l’étais représenté, peut-être même encore plus ridicule, et je m’empresse de te parler de mes espérances. Il y a quelques jours que nous avions du monde rassemblé chez nous pour la soirée; on était au jeu, lorsqu’on entendit tout à coup un vacarme effroyable dans l’antichambre: un homme parlait haut, des chiens aboyaient; la porte s’ouvrit avec fracas, et l’on vit entrer gauchement et lourdement un grand jeune homme vêtu d’un uniforme de chasse, autour duquel sautaient deux grands chiens couchans, suivis des nôtres, qui sont ordinairement auprès du chasseur dans l’antichambre; il entra donc en riant aux éclats de sa bruyante escorte. Tous les yeux se tournèrent du côté de cette singulière apparition; je devinai d’abord qui c’était, quoique sans le reconnaître du tout; l’enfant que j’avais quitté il y a dix ans était devenu un homme, et un grand homme. Mon père le reconnut à sa ressemblance avec le sien, et s’avança vers lui avec beaucoup de joie, mais cependant avec une nuance d’embarras. Il se passa un moment avant qu’il pût se débarrasser de ses amis quadrupèdes, il y eut de grands éclats de rire et de bruyans accès de joie; ce ne fut qu’après être parvenu à les éloigner qu’on put tirer de lui une parole raisonnable. J’eus le temps de l’examiner avec attention pendant qu’il parlait à mon père. Ses formes sont presque colossales; mais sa taille ni ses traits n’ont rien de désagréable, ni de commun, c’est un vrai enfant de cette antique et noble Germanie, ou c’est encore ainsi que je me représente les anciens paladins de France, les Roland, les Renaud. Ses yeux sont bleus, et ses cheveux, d’un beau blond doré, retombant en désordre sur son front, et réunis derrière en une tresse épaisse comme le bras: du reste gauche, maladroit, et sans aucun usage du monde; enfin, un vrai campagnard dans toute l’étendue du terme. Mon père le conduisit près de moi pour me le présenter; il me salua à peine, mais me regarda beaucoup, avec un air très-déconcerté ; il bégaya quelques mots, d’un plaisir long-temps attendu, d’attente surpassée, de souvenirs d’enfance: tout ce qu’il me dit avait l’air d’un beau compliment fait à l’avance par le maître d’étole de son village, appris par cœur, et dont sa timidité lui faisait oublier la moitié. J’eus de la peine à garder mon sérieux; mes yeux cherchaient Adlan; je le vis appuyé dans l’embrasure d’une fenêtre, je m’attendais à un sourire moqueur, il avait au contraire l’air triste et préoccupé ; cela me troubla complètement. Le danger qui menaçait notre amour, la funeste idée que je pourrais être forcée de le sacrifier à ce jeune rustre, se présentèrent à moi dans toute leur horreur, et dans ce moment j’éprouvai un repoussement invincible pour Ernest. Je pus cependant me contraindre assez pour répondre poliment, mais avec une froideur qui le déconcerta; il rougit jusqu’au blanc des yeux, et il les fixait sur moi d’un air étonné. On riait, on causait dans le salon; peu à peu je pris part à la gaîté générale; Blankenwerth resta toujours à côté de moi sans me dire un seul mot, je ne pris pas la peine de le mêler de la conversation, ni même de lui adresser la parole. Deux jeunes demoiselles un peu malignes l’entreprirent enfin, elles se moquèrent de lui sans qu’il s’en aperçût, et s’en amusèrent infiniment: pour moi, depuis que j’avais remarqué l’air triste d’Adlan, je n’avais nulle envie de rire. Quelqu’un proposa de danser; un des hommes prit un violon, et Amélie de M... se mit au piano. Mon campagnard poussa un grand cri de joie et fit un saut, comme j’ai vu faire au village, puis me présenta son immense main, en me priant de danser avec lui; je n’osai pas le refuser, mais, ô ciel! Ernestine, quelle manière, quelle danse, quel ton! Il chercha d’abord pendant long-temps à se mettre en cadence, en trépignant des deux pieds, et sautant gauchement sur l’un ou sur l’autre; enfin il passa rudement un de ses bras autour de ma taille, m’entraîna avec violence et comme un fou au travers de la salle, me fit tourner, puis me quitta pour danser seul devant moi, en frappant ses mains l’une contre l’autre, et faisant des sauts et des pas baroques: il ressemblait parfaitement à un beau jeune paysan à moitié ivre, dansant sous l’ormeau à la fête du village; il ne me lâcha pas tant que la musique dura: Amélie, rieuse de son naturel, pouvait à peine toucher le piano à force de rire. Tous les jeunes gens firent cercle autour de nous, louant avec ironie son adresse et sa légèreté. Amélie vint lui demander de vouloir bien aussi danser avec elle; il trouva cela très-naturel; la musique recommença, et ce fut moi qui me mis au piano à la place d’Amélie: comme elle a long-temps habité la campagne, elle connaissait à fond cette manière de danser, et imitait toutes ses figures bisarres; ils nous donnèrent un spectacle qui fit mourir de rire tout le monde, excepté celle qui avait la triste perspective d’être sacrifiée à l’être ridicule qui était l’objet de la moquerie générale.
Lorsqu’il eut fini de danser, il vint se placer à mes côtés, et me suivit partout comme mon ombre à chaque pas que je faisais, sans oser cependant me dire un mot: enfin il s’avisa de me montrer, avec un sourire qu’il croyait bien fin, un anneau d’or qu’il portait à sa main gauche: je lui demandai ce que cela voulait dire; il sourit de nouveau, et me dit de deviner. Enfin, lorsqu’il vit que je ne voulais ou ne pouvais pas comprendre, il le tira de son doigt, et me montra dans l’intérieur un chiffre d’un C et d’un E entrelacés, et une date qui m’expliquèrent que c’était l’anneau qu’il avait reçu lorsqu’on nous avait fiancés, et qui n’avait, me dit-il, plus quitté sa main depuis qu’il avait pu l’y placer: ce fut alors la volonté de nos parens, ajouta-t-il, et aussi la mienne, et maintenant, maintenant.... je suis bien aise de l’avoir toujours porté. En disant cela il baisa l’anneau d’assez bonne grâce, et le remit à son doigt. Je ne savais pas si je devais rire ou me fâcher: il y avait dans sa manière quelque chose qui m’embarrassait; je préférai ne rien dire. Où donc est le vôtre? reprit-il en s’emparant sans cérémonie de mes mains, comme pour le chercher. Je les retirai avec dépit: je l’ai serré, dis-je, il serait ridicule de le porter toujours. Ridicule! ridicule! s’écria-t-il en secouant la tête avec colère, je ne vois pas ce qu’il y aurait de ridicule, nous sommes fiancés à la face de Dieu et de nos parens; tout le monde sait que vous devez être ma femme... Ridicule! de porter à votre doigt un nom qui doit être le vôtre. Sans attendre ma réponse, il tourna brusquement le dos, et alla s’asseoir dans un autre coin du salon. Dieu! quel homme, pensai-je, et je serais sa femme, la compagne de sa vie! non, cela est impossible! Ce qui m’effrayait le plus, c’était l’assurance avec laquelle il me regardait déjà comme sa propriété, et la certitude que je venais d’acquérir que j’avais le malheur de lui plaire... Dans cet instant mes yeux se portèrent sur Adlan, qui était assis à côté du piano où Amélie jouait encore, la tête appuyée sur sa main; il me semblait ne l’avoir jamais vu plus beau, ni dans une attitude plus noble, plus grâcieuse, plus intéressante; il me rappelait la gravure de Werther; j’aurais voulu me précipiter vers lui, tomber dans ses bras, le rassurer en lui faisant devant le monde entier le serment de l’aimer toujours, et jouir de voir son regard si expressif redevenir serein, et ce beau front qui porte l’empreinte du génie s’épanouir.... La prudence, la volonté d’Adlan lui-même, me firent une loi de réprimer mes sentimens; il ne faut pas que qui que ce soit soupçonne encore notre intelligence. Je vois bien que c’est ce qu’il y a de plus sage pour parvenir à notre but; mais aussi quand je suis aveuglément ses conseils, il ne devrait pas me rendre ce combat avec mon cœur aussi pénible, il ne devrait pas me laisser voir combien il souffre. Cependant j’ai l’espoir que notre plan, qu’il a si bien concerté, réussira. Il est fondé sur une connaissance parfaite du cœur humain, sur le caractère particulier de Blankenwerth, dont les traits principaux sont une dévotion exagérée et l’orgueil d’une grande naissance. Il se lève tous les matins avant le jour pour aller à la messe; à côté de son lit est un crucifix, au milieu des portraits de son père et de sa mère. Tous les trois sont entourés de diamans; c’est pour lui une espèce d’autel, devant lequel il fait matin et soir sa prière à genoux, à ce que m’a raconté notre vieille gouvernante, chargée de ranger son appartement; ses armoiries se voient sur tous ses meubles et sur tous ses effets. Ses nobles et célèbres aïeux, le feld-maréchal, l’électeur, l’archevêque, le ministre d’état, reviennent avec tous leurs titres dans toutes ses conversations: du reste, il est, ainsi que je te l’ai dit, gauche, timide, embarrassé dans le grand monde, où il est complètement déplacé. On ne peut donc pas se flatter d’éclairer par des raisonnemens ou des représentations un homme qui tient autant à de vieux préjugés et à d’anciennes habitudes; il faut, sans qu’il s’en doute, l’amener à renoncer à l’idée de m’épouser; il faut le convaincre que ce serait pour lui le plus grand des malheurs que de m’avoir pour femme; il faut qu’il prenne en horreur mes opinions et les sociétés de la capitale, tandis que j’insisterai fortement pour ne pas habiter la campagne; là-dessus je puis compter sur l’approbation et l’appui de mon père, qui, malgré son désir pour ce mariage, frémit à l’idée de se séparer de sa Cécile. Je vois donc, ma chère amie, que tout est bien calculé, bien préparé. Tous les amis d’Adlan veulent contribuer à dégoûter son rival du séjour de la ville, et sont d’accord avec moi. Adlan lui-même ne doit point agir, pour ne pas éveiller les soupçons. Adieu, chère Ernestine, j’espère pouvoir te donner bientôt l’heureuse nouvelle que mon mariage est rompu.
LETTRE III.
Table des matières
LA MÊME A LA MÊME.
FÉLICITE-MOI, chère amie, je suis délivrée de Blankenwerth, et le moment approche où je pourrai avouer hautement mon amour et mon admiration pour le meilleur des hommes, où je pourrai espérer d’être unie à lui pour la vie: tout cela s’est arrangé aussi facilement, aussi promptement qu’on devait l’attendre d’un plan concerté par la prudence de mon Adlan, et exécuté par son esprit.
Il y avait déjà quatre jours que Blankenwerth était arrivé sans qu’il eût encore osé parler à personne de la cause et du but de son séjour ici; je me gardais bien de l’encourager à parler, et mon père ne paraissait pas fort empressé de conclure une union qui devait m’éloigner de lui, et où il trouvait lui-même bien des côtés fâcheux; mais on s’apercevait facilement que j’avais fait une impression très-vive sur Ernest. Malgré sa timidité et sa gaucherie, sa passion ne pouvait se cacher; il me suivait partout, il avait l’air d’être au ciel quand il pouvait toucher un bout de ma robe, ou un ruban qui m’appartînt; lorsqu’il avait pu s’en emparer, il restait immobile comme une statue, tenant à la main ce précieux gage, et le regardant avec tant de tendresse et de respect, que j’étais combattue entre la pitié qu’il m’inspirait et l’envie de rire. Quelques jeunes gens, poussés par Adlan, se rapprochèrent de lui, et lui offrirent poliment de lui faire voir tout ce qu’il y a de remarquable dans la ville. Ils le menèrent au théâtre, dans des cafés, et cherchèrent sans qu’il s’en doutât à l’engager dans des affaires désagréables, dans des querelles de jeu ou de tout autre nature, dont il ne pouvait se tirer qu’avec désagrément: tous leurs efforts tendaient à le mettre en scène, de manière à faire ressortir sa gaucherie campagnarde, et à lui faire sentir ensuite les fâcheuses conséquences qui en résulteraient si je venais à l’apprendre.
Un soir, qu’entraîné par ses faux amis il avait fait quelque sottise de ce genre, qu’ils étaient venus me raconter, je résolus d’en profiter, et d’en parler le lendemain matin à mon père en déjeûnant avec lui. Je le priai, sans faire mention de l’antipathie qu’Ernest m’inspirait, ni de mon inclination pour Adlan, de considérer quelle sotte figure ferait le comte dans les sociétés de la ville; combien il serait cruel pour moi d’avoir sans cesse à rougir des inepties de mon époux, à trembler de me montrer avec lui avant de l’avoir tout à fait métamorphosé, ce qui me paraissait impossible, avec son esprit si rétréci par d’anciennes habitudes et par son éducation, et quel sacrifice je ferais en allant m’enterrer avec lui dans son antique manoir, au milieu de ses paysans et de ses baillis, ce que je préférais cependant, ajoutai-je, à la honte de le produire dans le monde.
Mon père parut réfléchir sur ce que je lui disais; je vis que j’avais fait impression sur lui: son amour paternel, la crainte de se séparer de moi, peut-être celle d’avoir un gendre aussi rustre, tout se réunissait en ma faveur dans son esprit: il me dit bien quelques mots sur le respect qu’on devait à une parole donnée, sur l’immense fortune de Blankenwerth, sur sa bonté, sur son amour pour moi; sur la facilité que je trouverais à le conduire: mais il n’insista pas, et sans me donner une réponse positive, il ne détruisit pas tout à fait non plus mes espérances; c’était avoir déjà beaucoup gagné. Cependant le timide amoureux se rapprochait un peu plus; il hasardait quelques phrases, et je voyais venir avec émotion le moment décisif.
Un jour qu’il était assis de l’autre côté de ma table à ouvrage, avec l’air fort embarrassé, et comme s’il cherchait la meilleure manière de se déclarer, un heureux hasard fit tomber sous sa main un livre que je lisais lorsqu’il était entré ; c’était un volume de Voltaire; il l’ouvrit et tomba sur la lettre à Uranie. Je croyais à peine qu’il sût le français, et moins encore qu’il eût la curiosité de lire des vers en cette langue: mais il l’eut; je remarquai que sa curiosité était excitée, il me demanda la permission de lire cette pièce dès le commencement; j’y consentis très-volontiers, en l’assurant qu’elle ne lui plairait pas. Il lut avec une grande attention, j’en mettais aussi beaucoup à regarder ce qui se passait sur sa physionomie, où se peignaient alternativement le blâme, l’indignation et la pitié ; il tomba enfin sur un morceau qui le mit en fureur; il jeta le livre, et me demanda en très-bon français et très-sérieusement, si j’avais lu beaucoup de livres pareils à celui-là ? Je répondis que oui... Et les lisez-vous avec plaisir, reprit-il, ou seulement pour voir à quelles erreurs l’esprit humain, quand il n’est plus guidé par la droite raison, peut se laisser entraîner? L’un et l’autre, répondis-je en souriant; il est en effet très-instructif de connaître les erreurs et les folies dans lesquelles la superstition et le fanatisme peuvent entraîner les hommes. Il me comprit; son visage devint rouge comme le feu; il mordait ses lèvres, mais il n’avait pas le courage d’entamer une discussion théologique avec moi.... S’il en est ainsi, dit-il enfin après une longue pause, pendant laquelle il avait tourné vivement et avec beaucoup d’émotion le fatal livre entre ses mains, s’il en est ainsi, mademoiselle, si vous avez de telles opinions, si votre esprit et votre cœur.... Il se tut encore; puis après quelques minutes il se leva avec véhémence, me salua sans rien dire et sortit. Depuis je m’aperçus qu’il commençait à m’éviter, et qu’il lui en coûtait beaucoup. Le combat entre son inclination pour moi, et l’horreur que lui inspiraient mes principes, était visible, et lui donnait même souvent un air tout à fait ridicule.
Ce fut précisément alors que mon père trouva convenable de lui parler du projet de mariage, puisque lui-même n’en parlait pas: mon père lui déclara positivement qu’il ne consentirait jamais à se séparer entièrement de son seul enfant, et qu’il exigeait que je passasse la plus grande partie de l’année auprès de lui à la ville. Cette résolution mit Ernest au désespoir; il avait compté sans doute sur l’influence de la vie de campagne, de la solitude, et sur l’effet de son exemple et de ses conversations pieuses, pour me convertir.
Une aventure préparée par les amis d’Adlan mit enfin le comble à son mécontentement, et me délivra du danger dont j’étais menacée. Ils l’avaient entraîné, sans qu’il sût où on le menait, dans quelques sociétés de jeunes libertins et dans des maisons de jeu; il ne leur fut cependant pas possible de l’amener à jouer aux jeux de hasard, malgré leurs sollicitations; ils avaient même de la peine à l’engager à regarder jouer. C’était un pharaon; un jeune étranger, qui avait l’air assez neuf, perdait beaucoup, et finit par se mettre en colère. Il s’éleva une dispute très-vive, dans laquelle le jeune homme, soit qu’il eût aperçu quelque chose d’équivoque, soit qu’il fût entraîné par son courroux, dit au banquier qu’il ne jouait pas de bon jeu. A ce mot le tumulte devint général. Tous les joueurs prirent parti pour le banquier, qui demandait avec fureur satisfaction; et le jeune étranger, abandonné de tous, peut-être timide par caractère, témoigna une peur affreuse. Ernest, en vrai chevalier, soutien des faibles, et réparateur des torts, prit fait et cause pour lui, et se déclara son protecteur. Le banquier, qui avait remarqué les craintes de son adversaire, s’en prévalait, le provoquait par des propos offensans, et finit par lui demander positivement de se battre en duel. Le pauvre jeune homme, qui débutait dans le monde, et ne s’était battu de sa vie, se crut déjà tué, et n’avait pas même la force de proférer une syllabe, lorsque le comte de Blankenwerth, indigné contre le banquier, s’avança; dit que s’étant intéressé au jeu et à la perte du jeune homme, il prenait pour son compte tout ce qui s’était dit contre lui, et qu’il acceptait le duel pour l’étranger. Personne ne s’y attendait; le banquier, intimidé à son tour par sa haute taille et son air martial, pâlit. On chercha à arranger l’affaire, mais Ernest soutint son rôle de chevalier, ne se dédit point de ce qu’il avait énoncé, et quitta le salon, en donnant son adresse au banquier, et lui disant que son défi étant accepté, il ne pouvait plus reculer: il arriva à la maison rouge de colère, s’enferma dans sa chambre, et ne parut point à souper. Il passa toute la matinée du lendemain à écrire, et vint ensuite dîner d’un air très-calme, mais plus sérieux qu’à l’ordinaire; il fut avec moi plus ouvert et plus amical qu’il ne l’avait été depuis la scène sur Voltaire: il y avait dans toute sa manière une franchise un peu gauche peut-être, mais qui ne me déplaisait pas tout à fait. Après le dîner il pria mon père de lui accorder un moment d’entretien particulier. Ils rentrèrent au bout d’une demi-heure, mon père avec un visage inquiet et altéré, Ernest avec l’air le plus serein. Mon père ressortit d’abord; nous restâmes seuls, et je vis bien qu’il avait quelque chose sur le cœur qu’il n’osait me dire. Pour le tirer d’embarras je lui demandai amicalement ce qui le préoccupait, et s’il avait quelque chagrin. Alors le torrent si long-temps retenu se répandit avec abondance; il saisit mes mains avec la plus vive émotion, et me fit avec une voix tremblante et le visage en feu, l’aveu de son amour passionné, inexprimable, pour la très - ingrate Cécile; mais il ajouta, qu’ayant eu le jour précédent le malheur de s’engager dans une affaire d’honneur, il n’existerait peut-être plus le lendemain. J’en fus vraiment effrayée, et tout à fait indisposée contre cette manière de l’éloigner, à laquelle je ne m’attendais pas du tout; il vit mon émotion, et pressa mes mains contre sa poitrine, comme pour m’en remercier. Il fut un moment avant de pouvoir se remettre; alors il me raconta eu peu de mots l’histoire de la veille, et il ajouta qu’il désirait ardemment de pouvoir m’envisager comme sa femme, ou plutôt comme sa veuve, et de m’en donner les avantages dans ses dernières volontés, et que c’était dans cette intention qu’il me proposait, si je pouvais m’y résoudre, de former dans le jour même l’union qui avait été de tout temps le vœux de nos parens, et qui était aussi le plus ardent des siens. En même temps il me remit son testament; je ne le lus pas, mais mon père, à qui il l’avait montré, m’a dit, depuis, qu’il m’y assurait un douaire digne d’une princesse. J’avoue que cette conduite me toucha, mais pas au point cependant de me faire consentir à ce qu’il me demandait; je désirais moi-même, et très-vivement, je t’assure, que l’issue du combat ne fût pas fatale pour lui; mais je désirais aussi de ne pas être sa femme pendant une longue vie. Je lui répondis donc que je n’avais pas assez approfondi mes sentimens, et qu’il m’était impossible de prendre aussi vite mon parti dans une circonstance aussi importante; que d’ailleurs cela n’était pas si pressé, et que j’espérais que la triste catastrophe qu’il prévoyait n’aurait pas lieu de bien long-temps: je lui rendis son testament; il eut l’air consterné, mais plutôt affligé qu’offensé, et garda quelques momens le silence, en paraissant réfléchir. Enfin, il me pria de l’écouter encore quelques instans, qu’il avait à me dire quelque chose de bien plus important que ce qui ne concernait que son propre bonheur: ce préambule excita ma curiosité, et nous nous rassîmes. Toute cette scène avait quelque chose de solennel, qui me donnait un certain embarras; il paraissait en avoir aussi, et ne savait par où commencer: je tâchai de le mettre à son aise. Enfin, il commença, et se mit en train, à mon grand étonnement, de me faire un sermon comme un prédicateur, et une foule de questions dans le genre de celles du catéchisme, sur mes opinions religieuses; il me manifesta les craintes les plus vives sur le salut de mon âme, si je continuais la lecture de livres tels que celui qu’il avait trouvé chez moi, et si ma façon de penser était conforme aux principes qu’il contenait. J’étais surprise plutôt de sa hardiesse d’oser me parler sur ce ton, que des opinions qu’il manifestait: je ne le lui cachai pas; il rougit, se tut avec une expression de dépit, se leva brusquement de son siège, fit quelques tours dans la chambre avec vivacité, revint s’asseoir auprès de moi, et recommença à me parler. Mademoiselle, me dit-il, vous me paraissez courroucée; j’en suis fâché, il n’y a personne au monde qui eût moins désiré que moi de vous parler sur ce sujet. Ces mots furent accompagnés d’un soupir à moitié étouffé, et d’un regard douloureux. Après un court silence, il reprit: Mais ce sujet est trop sérieux, trop important, pour qu’il m’ait été possible de me taire. Je suis à la porte de l’éternité, peut-être demain à ces heures ne serai-je plus de ce monde. Je vous aime, Cécile, plus que je ne puis l’exprimer, je vous adore! Vous, vous ne m’aimez pas, vous ne voulez pas être ma compagne; je le vois à tous vos propos, à toutes vos actions; mais au moins écoutez-moi, et ne vous fâchez pas. Que je vive ou que je meure, que j’obtienne ou non votre main, je voudrais vous savoir heureuse, bien heureuse, et dans cette courte vie et pour l’éternité, c’est le vœu le plus ardent de mon cœur: mais croyez-moi, croyez un homme qui paraîtra peut-être demain devant le trône du Tout-Puissant, et qui ne cessera de prier pour votre bonheur, non vous ne serez jamais heureuse, vous ne pouvez l’être avec vos principes; ce que vous prenez à présent pour une froide conviction, pour le repos de votre âme, n’est qu’une vaine apparence, une funeste erreur, qui doit nécessairement vous rendre malheureuse dès ici-bas, et plus encore là haut, et éternellement. Grand Dieu! pour l’éternité... pensez-y, chère Cécile! A ces mots, ce singulier jeune homme se précipite à mes pieds, en me conjurant de retourner dans le sein de l’église, et de renoncer à des principes et à des lectures qui sont, disait-il, l’œuvre du démon. Ces discours n’ébranlèrent point ma conviction; cependant ils me touchèrent, en me prouvant le tendre intérêt que prenait à moi cet homme si mal élevé, mais dont le cœur doit être excellent, puisqu’il me pardonne mes dédains. Je ne pus m’empêcher de lui serrer doucement la main, en le priant avec un sourire de ne point s’inquiéter du salut de mon âme; il sentit ce léger mouvement, pencha son visage sur mes deux mains, les baisa avec feu, et continua à genoux de me presser de recevoir sa main, et d’adopter ses principes. Il y mettait une telle chaleur, que ne sachant que lui dire, j’étais sur le point de lui donner une de ces réponses vagues, avec lesquelles on évite une décision positive, lorsque tout à coup il me vint dans l’idée que, puisque je ne voulais pas l’épouser, le meilleur moyen pour l’éloigner tout à fait de moi, et rompre à jamais ce projet, était de le convaincre qu’en effet nos opinions réciproques étaient trop différentes et trop fermes pour pouvoir jamais se rapprocher. Je lui déclarai donc tout franchement, que je n’avais pas adopté mes principes sans réflexion, et que je n’y renoncerais jamais. Voilà donc votre dernier mot? me dit-il; et lâchant ma main, qu’il avait jusqu’alors retenue dans les siennes, et arrêtant sur moi un regard fixe et sombre: Vous convenez donc que vous n’êtes pas chrétienne, vous voulez persister?... Je l’interrompis. Laissons cet entretien, monsieur, je ne crois vous devoir aucun compte de mes opinions religieuses, jamais nous ne serons d’accord, et.... Non, non, jamais, s’écria-t-il en se levant vivement, grâces au ciel, ma foi est trop bien affermie. Adieu, jamais nous ne nous reverrons. Il se précipita hors de la chambre. J’étais dans un état singulier; je fus sur le point de le rappeler, sans savoir positivement ce que je voulais lui dire. Heureusement Adlan entra à l’instant même; je lui racontai ce qui venait de se passer; son esprit si juste, si pénétrant, apaisa bientôt les combats qui se passaient dans mon âme, en me montrant combien j’étais en contradiction avec moi-même, et combien un heureux hasard m’avait servie en me procurant ce qu’il appelait ma délivrance, sans me donner aucun tort vis-à-vis de mon père: je fus bientôt calmée; il me promit aussi, avec la noblesse et le tact qui le caractérisent, de faire tout son possible pour prévenir le duel.