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Pierre-Paul Pompéi-Paoli, Horace Sebastiani

État actuel de la Corse

Caractère et moeurs de ses habitans


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066320300

Table des matières

AVERTISSEMENT.

SUR LES ÉCRITS DE MESSIEURS VOLNEY, FEYDEL ET RÉALIER DUMAS, CONCERNANT LA CORSE.

FEYDEL.

M. RÉALIER-DUMAS.

AVERTISSEMENT.

Table des matières

CET écrit ne devait former d’abord qu’une brochure de quelques pages, la division par chapitres était dès lors superflue; mais peu à peu le cadre dans lequel l’auteur avait voulu se resserrer, s’étant aggrandi, la brochure est devenue un volume. Dans cet état, les divisions qui, comme autant de repos, ménagent l’attention fatiguée du lecteur, eussent été nécessaires; elles n’y sont pas cependant, parce que le dessein primitif de l’auteur les excluait.

L’ouvrage a été écrit tout d’une haleine, et veut être lu de même: on n’y trouve rien de ce qui fait le succès d’un livre; mais on y trouvera ce que l’on cherche vainement dans presque tous, la vérité. Le portrait des autres peuples peut avoir besoin d’être flatté ; ici, il suffit d’être ressemblant.


ÉTAT ACTUEL DE LA CORSE;

Table des matières

CARACTÈRE ET MŒURS DE SES HABITANS.

Au sein de la Méditerranée, entre l’Italie et la Sardaigne, à la vue des côtes de France, sur le chemin du Levant, et non loin de l’Afrique, est une île que la nature a comblée de tous ses dons: climat doux et varié, où l’on trouve, dans la même saison, des latitudes différentes; sol riche et vigoureux, qui ne se refuse à aucune culture, et où naissent sans peine le mûrier, les tabacs, le coton, la garance, le café même, l’indigo et la canne à sucre, enfin, toutes les productions des Antilles; plaines fécondes, où flottent des moissons abondantes, où se récoltent d’excellens légumes, et où, sur quelques points, la culture du riz ne serait pas sans avantages; côteaux riants et fertiles que le grenadier, la vigne, des bois d’oliviers, d’orangers, de citroniers, se plaisent à embellir, et où mûrissent des fruits exquis sous l’influence d’un soleil toujours propice; vallons qu’ombragent de superbes châtaigniers, qui remplacent, pendant l’hiver, la nourriture qu’on tire des céréales; montagnes couronnées, jusque sur leurs sommets les plus élevés, de forêts immenses de hêtres, de sapins et de pins larix, suffisantes pour la marine d’un peuple nombreux et commerçant, qui couvrirait les mers de ses vaissaux; voilà le faible aperçu des productions de cette île, aperçu qui indiquerait à peine tout ce qu’elle pourrait donner de richesses, si l’industrie agricole y avait développé toutes ses ressources, tous ses secrets.

La nature minérale y est aussi belle et plus étonnante: de hautes montagnes forment le noyau de l’île, et s’étendent de tous côtés par d’immenses ramifications; là des blocs énormes de granit, le serpentin, l’azur, le verd antique, le jaspe, la pierre orbiculaire, se rencontrent à chaque pas: les musées de France et d’Italie, la chapelle des Médicis à Florence, renferment des échantillons qui portent témoignage de nos richesses en ce genre: les eaux thermales de Fuimorbo et de Vico, les eaux légèrement acidules d’Orezza, arrêtent les maladies dans leur germe, et les domptent souvent dans leurs progrès; la mer y dépose naturellement sur le rivage un sel blanc de la meilleur qualité, et cependant les salines détruites par les Génois n’existent plus maintenant qu’à Porto-Vecchio; si l’on fouille le sein de cette terre après en avoir parcouru la surface, on y trouvera des carrières du plus beau marbre, des mines de fer, de cuivre et même d’argent: ainsi, dans les deux règnes de la nature morte et de la nature organisée, mais privée de sentiment, cette île n’a rien à envier aux autres peuples.

La nature animale n’y est ni moins variée, ni moins féconde; pêches abondantes fournies surtout par trois fleuves, Golo, Liamone et Tavignano, qui prennent leur source dans les lacs d’Ino et de Creno, et par une mer inépuisable en poissons, et riche en coraux rouges et noirs; abeilles, dont les produits en miel et en cire constituaient autrefois une des principales richesses des habitans, et formaient le tribut qu’ils payaient à Rome; chasses productives de perdrix, faisans, bécasses, grives et merles exquis, aussi bien qu’en quadrupèdes, tels que le sanglier, le cerf et le muffoli, que le Pline français appelle moufflon, et qu’il croit être la souche primitive de toutes les brebis; étangs précieux, par la quantité d’huîtres qu’on en tire; animaux domestiques de races et de qualités admirables; tout s’y trouve, quoique sous des formes moins développées, mais non moins élégantes que celles du continent.

L’homme enfin, et ce doit être là notre principale étude, l’homme s’y montre dans toute la pureté de son caractère primitif: bon, généreux, indépendant, hospitalier, sensible également au bienfait et à l’outrage; terrible dans la colère, mais l’attendant sans aller vers elle; franc dans sa haine comme dans son amour; inexorable contre l’offenseur obstiné, mais tendant la main à l’ennemi vaincu ou repentant, et déposant tout désir de vengeance lorsqu’il a prononcé le pardon: voilà la légère esquisse du tableau dont ce faible ouvrage est destiné à fournir les traits.

Ce n’est point ici un portrait de fantaisie, éclos du cerveau d’un poëte ou d’un romancier. Cette île, ce peuple existent tels que je viens de les peindre; c’est la Corse, ce sont ses habitans.

Pourtant, qui le croirait? des écrivains obscurs ou dignes de l’être, d’impurs libellistes, qui, à prix d honneur, veulent se faire un nom, osent noircir ce peuple à la face de l’Europe; la calomnie préparé, aiguise sans cesse contre lui ses armes perfides dans une foule de brochures, dans les feuilles périodiques ou quotidiennes, aliment nécessaire de la curiosité maligne ou désœuvrée, et le nom même de Corse serait devenu une injure si, contre l’intention de ces écrivains, l’honneur n’était souvent le prix mérité de leurs attaques.

Il faut chercher les causes de ce déchaînement scandaleux de tant de haines et de fureurs mercenaires.

Un colosse de gloire et de puissance, production immense de la Corse, venait de s’élever: les trophées militaires et les triomphes de la paix décoraient son front; les vœux et les offrandes lui étaient adressés de toutes parts:

«Qualis frugifero quercus sublimis in agro

» Exuvias veteres populi, sacrataque gestans

» Dona ducum».....

LUCAIN.

Les poètes, les orateurs déposaient en foule à ses pieds leurs hommages, et le pélerin de Jérusalem, parmi tous ces objets qu’il avait recueillis dans ses excursions lointaines, n’avait eu garde d’oublier quelques grains d’encens qu’il faisait fumer en l’honneur du Dieu.

Ce n’était alors partout qu’un cri d’admiration, qu’un concert d’hymnes et de cantiques pour le héros, et le héros et sa patrie étaient confondus dans les mêmes hommages.

Le colosse est tombé ; nouveau Prométhée, il languit enchaîné sur le rocher de Sainte-Hélène, et l’aigle vaincu ne peut écarter les vautours qui s’acharnent sur cette grande proie.

Aussitôt, infidèle à son culte, le pélerin se tourne vers de nouveaux dieux, et, en véritable apostat, il blasphème, il maudit l’ancienne idole: pareil au transfuge qui attaque avec fureur le camp qu’il a abandonné ; il poursuit de sa haine tout ce qui lui rappelle l’objet de ses vieilles adorations, il étend aussi cette haine sur la Corse, il la consigne, il la grave dans un libelle; mais, dans son délire, distribuant le blâme d’une main peu sûre, il fait aux Corses l’étrange reproche que les Romains n’en voulaient pas même pour esclaves, à cause de leur stupidité. Ah! sachons-lui gré du moins de cette injure, et que puissent tous les peuples en mériter de pareilles! Les attaques de M. de Chateaubriant, comme la lance de la fable, guérissent les plaies qu’elles ont faites; en nous accusant de stupidité dans les fers, il nous compare à Brutus, contrefaisant l’insensé, mais portant dans son sein la liberté de Rome.

La tourbe des libellistes, empressée d’imiter l’exemple du noble pair, a même renchéri sur lui, et la virulence de l’attaque semble avoir été en raison de la bassesse et de la lâcheté qu’on avait déployées dans les formules de l’adulation.

Le gouvernement lui-même, en ne réprimant pas un pareil scandale, semble presque l’autoriser.

Les mesures qu’il prend pour assurer la prospérité de l’île, restent sans exécution: une commission s’était réunie l’année dernière; les principales bases d’une bonne administration y avaient été posées. On s’y était occupé des moyens de favoriser l’industrie agricole, soit en encourageant directement, par des primes, ceux qui s’y livrent, soit en ouvrant, par les travaux des routes, des débouchés plus faciles, soit en assainissant quelques parties de territoire qu’infectent des eaux croupissantes, et qu’une modique dépense pourrait rendre à l’agriculture: on avait proposé d’établir une école pratique de ce premier des arts, de créer des pépinières, de former des haras, d’envoyer dans l’île des mérinos et des chèvres du Thibet, d’accorder des récompenses à ceux qui se livreraient à la culture du tabac, du coton, etc. Le commerce intérieur et extérieur, auquel on voulait imprimer une impulsion puissante, par la création de quelques manufactures, l’instruction publique qu’on cherchait à régénérer d’après les principes suivis pour le continent, avaient été tour à tour l’objet d’une discussion lumineuse et approfondie; enfin, on demandait la formation de deux nouveaux arrondissemens pour rendre plus facile l’application de ces mesures salutaires. De tout cela, qu’est-il résulté ? Des vœux et des projets tracés sur un papier stérile, mais dont on attend encore en vain l’accomplissement,

Ce serait peu que de se borner à ne pas faire en Corse tout le bien possible, mais on suit pour ce malheureux pays un système tellement désastreux, qu’il doit produire un découragement général, et amener des conséquences trop tristes pour que je me permette de les tracer ici, quoiqu’il ne me soit que trop aisé de les prévoir.

Les carrières militaire et civile sont également fermées à notre jeunesse; on la prive ainsi du puissant aiguillon de l’émulation et de la gloire, et on lui dit, pour la consoler, que les Corses ne doivent pas être employés chez eux, maxime fausse et ridicule, dont je démontrerai l’absurdité, mais dont la conséquence paraît être du moins, qu’elle a droit d’être placée ailleurs: il faut avouer que les ministres ne s’empressent pas de nous montrer la justesse de cette conséquence; dans leur système, la maxime que les Corses ne doivent pas être employés chez eux, est l’équivalent de celle-ci: Les Corses ne doivent être employés nulle part.

Enfin, pour mettre le comble à tant d’avanies, on n’a pas craint de publier que la Corse ne renfermait pas dans son sein quarante individus capables d’exercer les fonctions de la magistrature; on n’a pas craint de dire que la marche de la civilisation y a rétrogradé depuis trente ans. En vain d’illustres guerriers ont confondu ces impostures; l’erreur seule a trouvé des échos.

Toutes ces assertions sont si fausses qu’elles ne méritent de réfutation que par le poids de ceux qui les ont prononcées; mais elles prouvent, ou qu’on n’a sur la Corse que des renseignemens inexacts et incomplets, ou qu’on se plaît à nous envisager sous un faux jour, à nous porter sans cesse de nouveaux coups, et à expier ainsi, par une nombreuse série d’injustices, l’injustice première du titre qui nous a donnés à la France.

Je n’ai rien dit de trop en me servant de cette expression; on applaudira même à ma réserve, si on se rappelle ce qu’a écrit Voltaire de ce traité : «Il resterait à savoir si les hommes ont le droit de vendre d’autres hommes, mais c’est une question qu’on n’examine jamais dans aucun traité ».

C’est pour dissiper des erreurs et des préjugés accrédités depuis long-temps, que j’ai entrepris cet Essai sur le caractère des Corses: l’histoire a été mon guide, je n’avance que des faits connus, des faits qu’on trouve dans tous les auteurs. Cessera-t-on après cela de nous calomnier? je n’ose le croire; on dirait que la vie des peuples, comme autrefois celle de l’homme, est exposée dans le cirque aux bêtes féroces; mais l’homme passe, et le tombeau appaise quelquefois l’envie; les peuples restent, et ne poursuivent guère leur marche qu’à travers les vociférations de quelques misérables, vainement ameutés pour enchaîner leurs destinées glorieuses.

Quand on s’engage à parler du caractère d’un peuple, il faut surtout indiquer ce qui en constitue le trait distinctif, ce qui le fait être lui plutôt qu’un autre: comme dans les traits de l’individu il y a quelque chose qui le différencie des individus de la même espèce, ainsi il y a dans un peuple, des traits particuliers qui le séparent de tous les autres peuples, ou du moins de la plupart: ce sont ces différences plus ou moins contrastées, que je désigne sous le nom de caractère, parce que les peuples leur doivent l’individualité, et, dans ce sens, je dirais volontiers que le caractère d’un peuple est ce qui en a fait la physionomie morale.

Ouvrez notre histoire: vous y voyez un peuple généreux mais faible, lutter tour à tour contre la puissance des Romains, et des Maures, et contre la perfidie génoise: vous voyez ce peuple se soulever et courir aux armes, non-seulement à la voix de San Piétro, cette voix du moins était celle d’un héros, mais à celle d’un simple paysan, dont des brigands avides dépouillaient le domicile: vous le voyez ensuite se soumettre à un joug volontaire, et s’imposer momentanément un roi. Enfin, plus récemment, sous la conduite de Paoli, vous le voyez encore tout entier sous le drapeau, braver les forces, les trésors et le ressentiment de la France. Ecartez la poussière des siècles et cherchez, à travers tant de vicissitudes, quelle est la passion prédominante dans le cœur de ce peuple généreux. Pouvez-vous méconnaître, dans ces révolutions successives, dans ce joug même que l’on s’impose volontairement, l’amour sacré du pays et de la liberté, qui a été de tout temps la vie, l’ame des Cerses? Non, cc n’était ni Paoli, ni San Piétro, c’était la voix sainte de la patrie qui nous guidait au milieu des hasards, qui nous faisait opposer à nos oppresseurs un rempart d’airain, qui nous soutenait, jusque dans les supplices, par le désir de léguer un grand exemple à nos descendans. La flamme du bûcher s’allumait, les tortures, les chevalets étaient prêts, mais l’ame de nos pères ne reculait pas devant cet appareil; ils expiraient dans l’agonie d’un supplice lent et prolongé, confesseurs intrépides de la liberté et de l’indépendance.

Que si l’on me disait qu’après tout ce désir de liberté, naturel à tout homme que les préjugés, l’éducation ou l’habitude n’ont point avili, n’est pas tellement particulier aux Corses, qu’il puisse être regardé comme formant leur caractère propre et distinctif, je répondrais; Qu’on me montre un peuple qui, depuis plus de deux mille ans, ait constamment combattu pour conserver ou pour recouvrer son indépendance, et je me tais; mais si la liberté romaine est ensevelie avec ses héros dans les tombeaux de Rome; si les rivages de la Grèce, si les échos de Marathon, de Salamine et de Platée, sont depuis long-temps muets; si le pâtre stupide conduit aujourd’hui avec indifférence son misérable troupeau sur la cendre des trois cents Spartiates morts aux Thermopyles; si tous ces lieux, enfin, si riches de souvenirs et de gloire, sont sans gloire et sans souvenirs aux yeux du peuple dégénéré qui les ha bite, tandis que les Corses ne peuvent voir, ne peuvent se rappeler sans émotion, la fontaine de Charles, la montagne de Tenda, les gorges du Borgo, et tant d’autres endroits célèbres par le sang qui y a coulé pour la patrie; de quel droit me contestera-t-on que ce peuple ne soit en effet le seul:

Che libertà chiami di vita parte?

ALFIERI.

Des causes particulières ont nourri et accru dans notre île cet énergique sentiment de notre indépendance; une civilisation encore peu avancée n’y a pas créé un monde factice où vont s’éteindre tous les sentimens de la nature; des mœurs pures et sans tache y fortifient les ressorts physiques qui exercent tant d’influence sur ceux de l’ame; le morcellement des propriétés fait trouver à chacun, dans son champ; sa subsistance et celle de sa famille, et produit la pauvreté de tous, situation bien favorable pour la liberté ; car la richesse, qui crée les besoins à mesure qu’elle donne les moyens de les satisfaire, entoure l’homme de rets invisibles qu’il ne peut plus rompre, et émousse en lui le goût de l’indépendance pour le faire courir après des biens imaginaires. Voilà certes une partie de ces causes; elles se montrent au premier aspect, mais il en est d’autres plus cachées, et dont la connaissance ne peut nous être révélée que par la configuration physique de l’île, les moeurs, les usages de ses habitans, et les détails de leur histoire.

La Corse, si l’on en excepte la Suisse, est le pays de l’Europe le plus coupé de montagnes; une grande chaîne la partage dans son étendue; une autre chaîne la coupe dans sa largeur, et la divise en deux parties, l’une appelée citramontaine, l’autre ultramontaine, ou en deçà et en delà des monts.

Or, c’est une vérité reconnue, et dont les témoignages sont déposés dans l’histoire, que les peuples des montagnes nourrissent, plus que tous les autres, une invincible horreur pour l’esclavage. Cette vérité est prouvée parmi nous par l’histoire de la terre des communes, qui est la partie montueuse de l’île, et qui est ainsi appelée, parce que les communes s’y rendirent indépendantes. Elle est prouvée par l’histoire de l’Espagne; c’est en effet des montagnes des Asturies que s’élança Pélage pour rendre l’indépendance à sa patrie; c’est dans ces montagnes qu’a vu le jour le moderne libérateur de cette péninsule; elle est également prouvée par l’histoire de la Suisse, et c’est des glaciers de cette contrée et des rochers de la Corse, que sont sortis les premiers appels à l’indépendance; ces deux peuples, les Corses surtout, sont en Europe les véritables vétérans de la liberté.

Il y a dans les grands spectacles de la nature quelque chose de noble et de sublime, qui ne peut manquer d’élever l’ame de l’homme. Au sommet d’une haute montagne, vos idées s’agrandissent à mesure que votre horizon se prolonge; les passions viles, terrestres, se taisent; plus près du séjour de la divinité, Vous vous associez par la pensée à sa noble indépendance. Rousseau n’a vu, dans le séjour des montagnes, que l’empire tranquille et doux qu’elles exercent sur un cœur flétri par les chagrins de l’absence, empire plus puissant que les vaines ressources d’une orgueilleuse philosophie: mais si elles émoussent ce que nos peines et nos plaisirs sensuels ont de trop acre, de trop pénétrant, elles donnent aussi à l’ame des émotions plus divines, elles allument tout ce qu’elle renferme d’idées grandes et généreuses. De tout temps la liberté y a fixé sa demeure, comme l’esclavage a établi son empire dans les plaines.

Que dirai-je de la grandeur de nos sites, de leur aspect sauvage, de ces forêts immenses, que le ciseau n’a point façonnées, de ces eaux, de ces cascades, de ces torrens, qu’un art perfide n’a point emprisonné dans leur cours, ou dont un art burlesque n’a point songé à imiter les majestueuses beautés?..... Le Corse, enfin, voit l’indépendance dans tous les objets qui l’environnent; est-ce merveille s’il en porte le sentiment dans son cœur?

Les rives de la mer, occupées presque toujours par des peuples commerçans, ont rarement offert au monde le spectacle d’hommes vraiment libres. Cependant la vue de la mer, quand les vents courroucés la soulèvent, est bien propre à remuer puissamment l’ame, et à en faire sortir de vastes et sublimes pensées: le commerce même, qui repousse toute entrave, qui vit de libertés, pourrait contribuer à en développer les germes dans le cœur de l’homme, si une misérable soif de gain ne tarissait bientôt la source de tous les sentimens généreux prêts à éclore. Cet esprit spéculateur et mercantile, qui tend essentiellement à agrandir notre existence aux dépens de celle d’autrui, nous place, par là même, dans un état permanent d’hostilité contre nos semblables. Alors plus d’élans, plus de mouvemens excentriques, notre vie de relation devient un froid calcul, et le cœur, qui cesse de battre à l’idée d’une action grande et magnanime, n’obéit plus désormais qu’à l’impulsion que le sang lui imprime dans l’action mécanique de la circulation ordinaire. Aucun sentiment profond ne se grave chez les peuples commerçans; on y importe et on en exporte les opinions comme les marchandises; le monde s’ouvre à leurs spéculations, et dans cette vie toute en dehors, jamais intérieure, ils ont bientôt cessé d’avoir une patrie, à moins qu’ils ne la trouvent sur leurs vaisseaux.

Le commerce ne se concilie donc pas avec la véritable liberté politique; il se prête tout au plus à l’aristocratie, parce que., selon la remarque judicieuse de M. Fiévée, toutes les petites fortunes industrielles se rangent sans peine autour des chefs des grandes maisons commerciales, tandis que les fortunes territoriales sont, de leur nature, plus indépendantes: Carthage, Gênes, Venise, Florence, confirment cette vérité.

Ce n’est donc pas sans étonnement que nous avons vu M. Guizot affirmer dans un ouvrage, remarquable sous bien des rapports, que, dans l’Europe moderne, les pays commerçans, tels que les républiques italiennes, la ligue anséatique, la Hollande; l’Angleterre ont été les premiers pays libres.

Je ne sais d’abord pourquoi on parle de la Hollande et de l’Angleterre, dont la liberté est encore bien jeune, si toutefois ces deux états, surtout le premier, ont jamais été libres. On se rappelle ce qui a été dit de Guillaume, qu’il était stathouder d’Angleterre et roi de Hollande.

Pour ce qui a particulièrement trait à l’Angleterre, voudrait-on remonter au roi Jean, et regarder comme consacrant les franchises du peuple, une charte où le droit de s’opposer à l’augmentation des impôts n’est accordé qu’aux seuls barons?

Quant aux autres pays nommés plus haut, associations de commerce plutôt que sociétés politiques, jamais la liberté n’a été leur véritable but. Je ne citerai à cet égard qu’Ancillon, quoique les autorités se présentent en foule: «Dans les Pays-Bas, en Allemagne, en Angleterre, il se forma des confédérations de villes, qui avaient pour but de simplifier, d’accélérer, de multiplier les affaires mercantiles, d’entreprendre à frais communs des expéditions lointaines coûteuses, et d’assurer le transport des marchandises avec la liberté du commerce, en déployant l’appareil de la puissance. Le voisinage de la mer, des grands fleuves navigables et la douceur du gouvernement avaient élevé les villes des Pays-Pas à une prospérité aussi brillante que solide. Celles d’une partie de l’Allemagne avaient marché dans la même route avec un succès égal. Elles créèrent une association célèbre, connue sous le nom de Hanse. Les premiers fondemens en avaient été jetés par la ville de Brême, en 1164, mais elle s’accrut et fleurit principalement dans le 13e et le 14e siècles. Le nombre des villes montait à soixante-douze; selon d’autres à quatre-vingts ( Tableau des révolutions du système politique de l’Europe. ).

Ce n’est donc point chez les peuples commerçans, mais chez les peuples agriculteurs, qu’il faut chercher la liberté ; l’agriculture est le plus noble comme le plus utile des arts, et la terre est à la fois la nourrice du corps et de la pensée. Les anciens adoraient Cybèle ou Vesta, et le feu sacré qui brûlait perpétuellement en son honneur était de leur part un hommage de reconnaissance et comme le symbole de l’ame humaine, où Vesta entretenait elle-même un feu plus pur et plus durable, le saint amour des vertus.

Les Corses vivent généralement à la campagne; c’est là que se sont retirées, pour y fixer leur résidence habituelle, les familles principales, celles que la nation a inscrit dans ses fastes. Elles y ont une clientelle nombreuse, et lui doivent secours et protection; elles en reçoivent en échange un appui qui les seconde dans toutes leurs entreprises, et en assure le succès: cette espèce d’association est le mélange des deux forces morale et physique; elles donnent mutuellement à leurs actes le genre de sanction qui leur est propre, en mettant la force sous l’empire de la moralité, et en donnant à la moralité le bras de la force, qui trop souvent lui manque. Ainsi on retrouve en Corse les clans de l’Ecosse perfectionnés; ils étaient utiles autrefois, comme supplément de la justice ordinaire; aujourd’hui ils ne sont plus guère qu’un échange de secours et de travaux.

Ce joug de reconnaissance et d’amour, loin d’avoir altéré dans les Corses le sentiment de leur indépendance, lui a donné, au contraire, une nouvelle énergie, en leur apprenant à haïr tout joug involontaire, et forcé par la comparaison des rigueurs de l’un et des douceurs de l’autre. Il ne ressemble en rien à l’aristocratie des autres états qui était imposée aux peuples, malgré qu’ils en eussent; la Corse, soumise aussi dans le principe à ce fléau, en fut bientôt affranchie, d’abord par l’établissement du gouverment des communes, ensuite par les Génois; c’est le seul service que ceux-ci nous aient rendus, encore faut-il ne leur savoir gré que des résultats. Ils combattirent les seigneurs à différentes reprises, et la guerre ne cessa que lorsqu’ils eurent expulsé ou assassiné les principaux d’entr’eux; les autres courbèrent la tête: Gènes put alors promener partout la faux impunément; les pavots avaient disparu.

Les goûts graves et sérieux de la campagne, le genre de vie isolé qu’on y mène, ont fortifié parmi nous l’amour de l’indépendance: dans les villes populeuses, la multitude des relations sociales forme comme autant de liens qui vous enchaînent; l’ame qui les supporte d’abord avec dégoût, finit par s’y habituer et par s’y plaire; c’est déjà un grand pas de fait pour arriver à l’esclavage. Aux champs, tout le repousse; la pensée étouffée dans le fracas des cités, s’y échappe plus vigoureuse, et le corps semble participer à son élan: les travaux auxquels on s’y livre, n’ont rien de servile; ils entretiennent la santé, et, vous mettant sans cesse en relation avec la nature, vous invitent à attendre tout d’elle, et rien des hommes. Qui sait aimer les champs ne peut rester esclave, a dit un poète qui avait souvent éprouvé combien ils favorisent les libres écarts et le vol indépendant de l’imagination. Voulez-vous que l’histoire donne à cette vérité toute l’autorité de l’expérience? Voyez les tribus urbaines et rustiques de Rome: celles-là étaient la sentine, l’égoût de ce qu’il y avait de plus impur, tandis que des tribus rustiques sortaient ces vieux guerriers qui, également aguerris aux travaux de Mars et de Cérès, revenaient après la victoire, guider, de cette même main qui avait tiré l’épée, le soc triomphateur.

Tout semble s’être réuni pour inspirer aux Corses un indomptable penchant pour l’indépendance: le sang des Phocéens coule encore dans leurs veines, de ces Phocéens qui préférèrent l’exil à une patrie qui allait cesser d’être libre: les Corses ont fait mieux; loin de l’abandonner, ils ont combattu de pied ferme pour l’affranchir; et si quelquefois ils ont succombé, leur lutte, pour avoir été sans bonheur, n’a jamais été sans gloire.

Notre histoire est en effet une longue guerre de la liberté contre la tyrannie: la liberté trouvait partout des défenseurs; le sang des martyrs était fécond; c’est une vérérité incontestable; les persécutions, l’abus de la force n’ont jamais pu arrêter les grandes pensées, les pensées dominantes des hommes. Voyez le christianisme, il s’établit malgré les bourreaux, ou plutôt par les bourreaux. En vain la puissance romaine s’arme de fer, de feux, de supplices: religion de vérité, la religion du Christ sort triomphante du sein des bûchers; la pensée se roidit contre le glaive, il l’irrite, il la fortifie. Ainsi le spectateur devient bientôt martyr; et la mort, loin d’effrayer, convertit.

Au seizième siècle, une grande révolution se prépare; l’esprit humain veut rompre la chaîne des préjugés: les victoires de Charles-Quint, les supplices de François Ier n’arrêteront pas cette grande réformation: un moine puise dans l’opinion la force de résister aux plus puissans monarques d’Europe; le moine est vainqueur, et la réformation s’accomplit.

Aujourd’hui les idées religieuses ne sont plus dominantes; mais les peuples, las du joug, cherchent à se revendiquer eux-mêmes et à conquérir leurs droits: ces droits, qu’ils les aient possédés ou non, ils les veulent parce qu’ils leur appartiennent. L’esclavage est la mort morale de l’humanité ; on ne saurait l’y condamner sans injustice. Nous lisons, dans le dernier ouvrage de M. Guizot, que la liberté est forte d’avoir vécu; oui, sans doute, les antécédens lui servent; mais elle est forte surtout de ce qu’elle a droit de vivre, de ce qu’elle est la nécessité d’une nature raisonnable. Les souverains auraient beau se liguer; leurs efforts se briseraient contre la volonté de tout le genre humain, moins eux. Quel signe adopteraient-ils dans cette croisade impie, dans cette lutte du sabre contre le droit? Serait-ce cette croix divine qui a prêché l’égalité, et qui est le symbole immortel de la justice, succombant sous l’empire de la force? Non, sous ce double rapport, ce serait une double profanation, et d’ailleurs la force est contre eux, force de nombre, force des choses, force de droits. Pourquoi donc, loin de s’obstiner à ne donner des constitutions qu’in extremis, ne courent-ils pas au-devant des vœux de leurs peuples? Pourquoi ne s’empressent-ils pas de dresser des tables immortelles où nos droits soient reconnus et sanctionnés? Etrange aveuglement que celui de refuser la justice comme concession pour l’accorder commenécessité, et de se priver ainsi, en paraissant ne céder qu’à la crainte, du doux sentiment de la reconnaissance qui suivrait partout le bienfait!

Age restriction:
0+
Release date on Litres:
15 January 2025
Volume:
220 p. 1 illustration
ISBN:
4064066320300
Publishers:
Copyright Holder::
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