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Pierre-Paul Pompéi-Paoli, Horace Sebastiani

État actuel de la Corse

Caractère et moeurs de ses habitans


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066320300

Table des matières

AVERTISSEMENT.

SUR LES ÉCRITS DE MESSIEURS VOLNEY, FEYDEL ET RÉALIER DUMAS, CONCERNANT LA CORSE.

FEYDEL.

M. RÉALIER-DUMAS.

AVERTISSEMENT.

Table des matières

CET écrit ne devait former d’abord qu’une brochure de quelques pages, la division par chapitres était dès lors superflue; mais peu à peu le cadre dans lequel l’auteur avait voulu se resserrer, s’étant aggrandi, la brochure est devenue un volume. Dans cet état, les divisions qui, comme autant de repos, ménagent l’attention fatiguée du lecteur, eussent été nécessaires; elles n’y sont pas cependant, parce que le dessein primitif de l’auteur les excluait.

L’ouvrage a été écrit tout d’une haleine, et veut être lu de même: on n’y trouve rien de ce qui fait le succès d’un livre; mais on y trouvera ce que l’on cherche vainement dans presque tous, la vérité. Le portrait des autres peuples peut avoir besoin d’être flatté ; ici, il suffit d’être ressemblant.


ÉTAT ACTUEL DE LA CORSE;

Table des matières

CARACTÈRE ET MŒURS DE SES HABITANS.

Au sein de la Méditerranée, entre l’Italie et la Sardaigne, à la vue des côtes de France, sur le chemin du Levant, et non loin de l’Afrique, est une île que la nature a comblée de tous ses dons: climat doux et varié, où l’on trouve, dans la même saison, des latitudes différentes; sol riche et vigoureux, qui ne se refuse à aucune culture, et où naissent sans peine le mûrier, les tabacs, le coton, la garance, le café même, l’indigo et la canne à sucre, enfin, toutes les productions des Antilles; plaines fécondes, où flottent des moissons abondantes, où se récoltent d’excellens légumes, et où, sur quelques points, la culture du riz ne serait pas sans avantages; côteaux riants et fertiles que le grenadier, la vigne, des bois d’oliviers, d’orangers, de citroniers, se plaisent à embellir, et où mûrissent des fruits exquis sous l’influence d’un soleil toujours propice; vallons qu’ombragent de superbes châtaigniers, qui remplacent, pendant l’hiver, la nourriture qu’on tire des céréales; montagnes couronnées, jusque sur leurs sommets les plus élevés, de forêts immenses de hêtres, de sapins et de pins larix, suffisantes pour la marine d’un peuple nombreux et commerçant, qui couvrirait les mers de ses vaissaux; voilà le faible aperçu des productions de cette île, aperçu qui indiquerait à peine tout ce qu’elle pourrait donner de richesses, si l’industrie agricole y avait développé toutes ses ressources, tous ses secrets.

La nature minérale y est aussi belle et plus étonnante: de hautes montagnes forment le noyau de l’île, et s’étendent de tous côtés par d’immenses ramifications; là des blocs énormes de granit, le serpentin, l’azur, le verd antique, le jaspe, la pierre orbiculaire, se rencontrent à chaque pas: les musées de France et d’Italie, la chapelle des Médicis à Florence, renferment des échantillons qui portent témoignage de nos richesses en ce genre: les eaux thermales de Fuimorbo et de Vico, les eaux légèrement acidules d’Orezza, arrêtent les maladies dans leur germe, et les domptent souvent dans leurs progrès; la mer y dépose naturellement sur le rivage un sel blanc de la meilleur qualité, et cependant les salines détruites par les Génois n’existent plus maintenant qu’à Porto-Vecchio; si l’on fouille le sein de cette terre après en avoir parcouru la surface, on y trouvera des carrières du plus beau marbre, des mines de fer, de cuivre et même d’argent: ainsi, dans les deux règnes de la nature morte et de la nature organisée, mais privée de sentiment, cette île n’a rien à envier aux autres peuples.

La nature animale n’y est ni moins variée, ni moins féconde; pêches abondantes fournies surtout par trois fleuves, Golo, Liamone et Tavignano, qui prennent leur source dans les lacs d’Ino et de Creno, et par une mer inépuisable en poissons, et riche en coraux rouges et noirs; abeilles, dont les produits en miel et en cire constituaient autrefois une des principales richesses des habitans, et formaient le tribut qu’ils payaient à Rome; chasses productives de perdrix, faisans, bécasses, grives et merles exquis, aussi bien qu’en quadrupèdes, tels que le sanglier, le cerf et le muffoli, que le Pline français appelle moufflon, et qu’il croit être la souche primitive de toutes les brebis; étangs précieux, par la quantité d’huîtres qu’on en tire; animaux domestiques de races et de qualités admirables; tout s’y trouve, quoique sous des formes moins développées, mais non moins élégantes que celles du continent.

L’homme enfin, et ce doit être là notre principale étude, l’homme s’y montre dans toute la pureté de son caractère primitif: bon, généreux, indépendant, hospitalier, sensible également au bienfait et à l’outrage; terrible dans la colère, mais l’attendant sans aller vers elle; franc dans sa haine comme dans son amour; inexorable contre l’offenseur obstiné, mais tendant la main à l’ennemi vaincu ou repentant, et déposant tout désir de vengeance lorsqu’il a prononcé le pardon: voilà la légère esquisse du tableau dont ce faible ouvrage est destiné à fournir les traits.

Ce n’est point ici un portrait de fantaisie, éclos du cerveau d’un poëte ou d’un romancier. Cette île, ce peuple existent tels que je viens de les peindre; c’est la Corse, ce sont ses habitans.

Pourtant, qui le croirait? des écrivains obscurs ou dignes de l’être, d’impurs libellistes, qui, à prix d honneur, veulent se faire un nom, osent noircir ce peuple à la face de l’Europe; la calomnie préparé, aiguise sans cesse contre lui ses armes perfides dans une foule de brochures, dans les feuilles périodiques ou quotidiennes, aliment nécessaire de la curiosité maligne ou désœuvrée, et le nom même de Corse serait devenu une injure si, contre l’intention de ces écrivains, l’honneur n’était souvent le prix mérité de leurs attaques.

Il faut chercher les causes de ce déchaînement scandaleux de tant de haines et de fureurs mercenaires.

Un colosse de gloire et de puissance, production immense de la Corse, venait de s’élever: les trophées militaires et les triomphes de la paix décoraient son front; les vœux et les offrandes lui étaient adressés de toutes parts:

«Qualis frugifero quercus sublimis in agro

» Exuvias veteres populi, sacrataque gestans

» Dona ducum».....

LUCAIN.

Les poètes, les orateurs déposaient en foule à ses pieds leurs hommages, et le pélerin de Jérusalem, parmi tous ces objets qu’il avait recueillis dans ses excursions lointaines, n’avait eu garde d’oublier quelques grains d’encens qu’il faisait fumer en l’honneur du Dieu.

Ce n’était alors partout qu’un cri d’admiration, qu’un concert d’hymnes et de cantiques pour le héros, et le héros et sa patrie étaient confondus dans les mêmes hommages.

Le colosse est tombé ; nouveau Prométhée, il languit enchaîné sur le rocher de Sainte-Hélène, et l’aigle vaincu ne peut écarter les vautours qui s’acharnent sur cette grande proie.

Aussitôt, infidèle à son culte, le pélerin se tourne vers de nouveaux dieux, et, en véritable apostat, il blasphème, il maudit l’ancienne idole: pareil au transfuge qui attaque avec fureur le camp qu’il a abandonné ; il poursuit de sa haine tout ce qui lui rappelle l’objet de ses vieilles adorations, il étend aussi cette haine sur la Corse, il la consigne, il la grave dans un libelle; mais, dans son délire, distribuant le blâme d’une main peu sûre, il fait aux Corses l’étrange reproche que les Romains n’en voulaient pas même pour esclaves, à cause de leur stupidité. Ah! sachons-lui gré du moins de cette injure, et que puissent tous les peuples en mériter de pareilles! Les attaques de M. de Chateaubriant, comme la lance de la fable, guérissent les plaies qu’elles ont faites; en nous accusant de stupidité dans les fers, il nous compare à Brutus, contrefaisant l’insensé, mais portant dans son sein la liberté de Rome.

La tourbe des libellistes, empressée d’imiter l’exemple du noble pair, a même renchéri sur lui, et la virulence de l’attaque semble avoir été en raison de la bassesse et de la lâcheté qu’on avait déployées dans les formules de l’adulation.

Le gouvernement lui-même, en ne réprimant pas un pareil scandale, semble presque l’autoriser.

Les mesures qu’il prend pour assurer la prospérité de l’île, restent sans exécution: une commission s’était réunie l’année dernière; les principales bases d’une bonne administration y avaient été posées. On s’y était occupé des moyens de favoriser l’industrie agricole, soit en encourageant directement, par des primes, ceux qui s’y livrent, soit en ouvrant, par les travaux des routes, des débouchés plus faciles, soit en assainissant quelques parties de territoire qu’infectent des eaux croupissantes, et qu’une modique dépense pourrait rendre à l’agriculture: on avait proposé d’établir une école pratique de ce premier des arts, de créer des pépinières, de former des haras, d’envoyer dans l’île des mérinos et des chèvres du Thibet, d’accorder des récompenses à ceux qui se livreraient à la culture du tabac, du coton, etc. Le commerce intérieur et extérieur, auquel on voulait imprimer une impulsion puissante, par la création de quelques manufactures, l’instruction publique qu’on cherchait à régénérer d’après les principes suivis pour le continent, avaient été tour à tour l’objet d’une discussion lumineuse et approfondie; enfin, on demandait la formation de deux nouveaux arrondissemens pour rendre plus facile l’application de ces mesures salutaires. De tout cela, qu’est-il résulté ? Des vœux et des projets tracés sur un papier stérile, mais dont on attend encore en vain l’accomplissement,

Ce serait peu que de se borner à ne pas faire en Corse tout le bien possible, mais on suit pour ce malheureux pays un système tellement désastreux, qu’il doit produire un découragement général, et amener des conséquences trop tristes pour que je me permette de les tracer ici, quoiqu’il ne me soit que trop aisé de les prévoir.

Les carrières militaire et civile sont également fermées à notre jeunesse; on la prive ainsi du puissant aiguillon de l’émulation et de la gloire, et on lui dit, pour la consoler, que les Corses ne doivent pas être employés chez eux, maxime fausse et ridicule, dont je démontrerai l’absurdité, mais dont la conséquence paraît être du moins, qu’elle a droit d’être placée ailleurs: il faut avouer que les ministres ne s’empressent pas de nous montrer la justesse de cette conséquence; dans leur système, la maxime que les Corses ne doivent pas être employés chez eux, est l’équivalent de celle-ci: Les Corses ne doivent être employés nulle part.

Enfin, pour mettre le comble à tant d’avanies, on n’a pas craint de publier que la Corse ne renfermait pas dans son sein quarante individus capables d’exercer les fonctions de la magistrature; on n’a pas craint de dire que la marche de la civilisation y a rétrogradé depuis trente ans. En vain d’illustres guerriers ont confondu ces impostures; l’erreur seule a trouvé des échos.

Toutes ces assertions sont si fausses qu’elles ne méritent de réfutation que par le poids de ceux qui les ont prononcées; mais elles prouvent, ou qu’on n’a sur la Corse que des renseignemens inexacts et incomplets, ou qu’on se plaît à nous envisager sous un faux jour, à nous porter sans cesse de nouveaux coups, et à expier ainsi, par une nombreuse série d’injustices, l’injustice première du titre qui nous a donnés à la France.

Je n’ai rien dit de trop en me servant de cette expression; on applaudira même à ma réserve, si on se rappelle ce qu’a écrit Voltaire de ce traité : «Il resterait à savoir si les hommes ont le droit de vendre d’autres hommes, mais c’est une question qu’on n’examine jamais dans aucun traité ».

C’est pour dissiper des erreurs et des préjugés accrédités depuis long-temps, que j’ai entrepris cet Essai sur le caractère des Corses: l’histoire a été mon guide, je n’avance que des faits connus, des faits qu’on trouve dans tous les auteurs. Cessera-t-on après cela de nous calomnier? je n’ose le croire; on dirait que la vie des peuples, comme autrefois celle de l’homme, est exposée dans le cirque aux bêtes féroces; mais l’homme passe, et le tombeau appaise quelquefois l’envie; les peuples restent, et ne poursuivent guère leur marche qu’à travers les vociférations de quelques misérables, vainement ameutés pour enchaîner leurs destinées glorieuses.

Quand on s’engage à parler du caractère d’un peuple, il faut surtout indiquer ce qui en constitue le trait distinctif, ce qui le fait être lui plutôt qu’un autre: comme dans les traits de l’individu il y a quelque chose qui le différencie des individus de la même espèce, ainsi il y a dans un peuple, des traits particuliers qui le séparent de tous les autres peuples, ou du moins de la plupart: ce sont ces différences plus ou moins contrastées, que je désigne sous le nom de caractère, parce que les peuples leur doivent l’individualité, et, dans ce sens, je dirais volontiers que le caractère d’un peuple est ce qui en a fait la physionomie morale.

Ouvrez notre histoire: vous y voyez un peuple généreux mais faible, lutter tour à tour contre la puissance des Romains, et des Maures, et contre la perfidie génoise: vous voyez ce peuple se soulever et courir aux armes, non-seulement à la voix de San Piétro, cette voix du moins était celle d’un héros, mais à celle d’un simple paysan, dont des brigands avides dépouillaient le domicile: vous le voyez ensuite se soumettre à un joug volontaire, et s’imposer momentanément un roi. Enfin, plus récemment, sous la conduite de Paoli, vous le voyez encore tout entier sous le drapeau, braver les forces, les trésors et le ressentiment de la France. Ecartez la poussière des siècles et cherchez, à travers tant de vicissitudes, quelle est la passion prédominante dans le cœur de ce peuple généreux. Pouvez-vous méconnaître, dans ces révolutions successives, dans ce joug même que l’on s’impose volontairement, l’amour sacré du pays et de la liberté, qui a été de tout temps la vie, l’ame des Cerses? Non, cc n’était ni Paoli, ni San Piétro, c’était la voix sainte de la patrie qui nous guidait au milieu des hasards, qui nous faisait opposer à nos oppresseurs un rempart d’airain, qui nous soutenait, jusque dans les supplices, par le désir de léguer un grand exemple à nos descendans. La flamme du bûcher s’allumait, les tortures, les chevalets étaient prêts, mais l’ame de nos pères ne reculait pas devant cet appareil; ils expiraient dans l’agonie d’un supplice lent et prolongé, confesseurs intrépides de la liberté et de l’indépendance.

Que si l’on me disait qu’après tout ce désir de liberté, naturel à tout homme que les préjugés, l’éducation ou l’habitude n’ont point avili, n’est pas tellement particulier aux Corses, qu’il puisse être regardé comme formant leur caractère propre et distinctif, je répondrais; Qu’on me montre un peuple qui, depuis plus de deux mille ans, ait constamment combattu pour conserver ou pour recouvrer son indépendance, et je me tais; mais si la liberté romaine est ensevelie avec ses héros dans les tombeaux de Rome; si les rivages de la Grèce, si les échos de Marathon, de Salamine et de Platée, sont depuis long-temps muets; si le pâtre stupide conduit aujourd’hui avec indifférence son misérable troupeau sur la cendre des trois cents Spartiates morts aux Thermopyles; si tous ces lieux, enfin, si riches de souvenirs et de gloire, sont sans gloire et sans souvenirs aux yeux du peuple dégénéré qui les ha bite, tandis que les Corses ne peuvent voir, ne peuvent se rappeler sans émotion, la fontaine de Charles, la montagne de Tenda, les gorges du Borgo, et tant d’autres endroits célèbres par le sang qui y a coulé pour la patrie; de quel droit me contestera-t-on que ce peuple ne soit en effet le seul:

Che libertà chiami di vita parte?

ALFIERI.

Des causes particulières ont nourri et accru dans notre île cet énergique sentiment de notre indépendance; une civilisation encore peu avancée n’y a pas créé un monde factice où vont s’éteindre tous les sentimens de la nature; des mœurs pures et sans tache y fortifient les ressorts physiques qui exercent tant d’influence sur ceux de l’ame; le morcellement des propriétés fait trouver à chacun, dans son champ; sa subsistance et celle de sa famille, et produit la pauvreté de tous, situation bien favorable pour la liberté ; car la richesse, qui crée les besoins à mesure qu’elle donne les moyens de les satisfaire, entoure l’homme de rets invisibles qu’il ne peut plus rompre, et émousse en lui le goût de l’indépendance pour le faire courir après des biens imaginaires. Voilà certes une partie de ces causes; elles se montrent au premier aspect, mais il en est d’autres plus cachées, et dont la connaissance ne peut nous être révélée que par la configuration physique de l’île, les moeurs, les usages de ses habitans, et les détails de leur histoire.

La Corse, si l’on en excepte la Suisse, est le pays de l’Europe le plus coupé de montagnes; une grande chaîne la partage dans son étendue; une autre chaîne la coupe dans sa largeur, et la divise en deux parties, l’une appelée citramontaine, l’autre ultramontaine, ou en deçà et en delà des monts.

Or, c’est une vérité reconnue, et dont les témoignages sont déposés dans l’histoire, que les peuples des montagnes nourrissent, plus que tous les autres, une invincible horreur pour l’esclavage. Cette vérité est prouvée parmi nous par l’histoire de la terre des communes, qui est la partie montueuse de l’île, et qui est ainsi appelée, parce que les communes s’y rendirent indépendantes. Elle est prouvée par l’histoire de l’Espagne; c’est en effet des montagnes des Asturies que s’élança Pélage pour rendre l’indépendance à sa patrie; c’est dans ces montagnes qu’a vu le jour le moderne libérateur de cette péninsule; elle est également prouvée par l’histoire de la Suisse, et c’est des glaciers de cette contrée et des rochers de la Corse, que sont sortis les premiers appels à l’indépendance; ces deux peuples, les Corses surtout, sont en Europe les véritables vétérans de la liberté.

Il y a dans les grands spectacles de la nature quelque chose de noble et de sublime, qui ne peut manquer d’élever l’ame de l’homme. Au sommet d’une haute montagne, vos idées s’agrandissent à mesure que votre horizon se prolonge; les passions viles, terrestres, se taisent; plus près du séjour de la divinité, Vous vous associez par la pensée à sa noble indépendance. Rousseau n’a vu, dans le séjour des montagnes, que l’empire tranquille et doux qu’elles exercent sur un cœur flétri par les chagrins de l’absence, empire plus puissant que les vaines ressources d’une orgueilleuse philosophie: mais si elles émoussent ce que nos peines et nos plaisirs sensuels ont de trop acre, de trop pénétrant, elles donnent aussi à l’ame des émotions plus divines, elles allument tout ce qu’elle renferme d’idées grandes et généreuses. De tout temps la liberté y a fixé sa demeure, comme l’esclavage a établi son empire dans les plaines.

Que dirai-je de la grandeur de nos sites, de leur aspect sauvage, de ces forêts immenses, que le ciseau n’a point façonnées, de ces eaux, de ces cascades, de ces torrens, qu’un art perfide n’a point emprisonné dans leur cours, ou dont un art burlesque n’a point songé à imiter les majestueuses beautés?..... Le Corse, enfin, voit l’indépendance dans tous les objets qui l’environnent; est-ce merveille s’il en porte le sentiment dans son cœur?

Les rives de la mer, occupées presque toujours par des peuples commerçans, ont rarement offert au monde le spectacle d’hommes vraiment libres. Cependant la vue de la mer, quand les vents courroucés la soulèvent, est bien propre à remuer puissamment l’ame, et à en faire sortir de vastes et sublimes pensées: le commerce même, qui repousse toute entrave, qui vit de libertés, pourrait contribuer à en développer les germes dans le cœur de l’homme, si une misérable soif de gain ne tarissait bientôt la source de tous les sentimens généreux prêts à éclore. Cet esprit spéculateur et mercantile, qui tend essentiellement à agrandir notre existence aux dépens de celle d’autrui, nous place, par là même, dans un état permanent d’hostilité contre nos semblables. Alors plus d’élans, plus de mouvemens excentriques, notre vie de relation devient un froid calcul, et le cœur, qui cesse de battre à l’idée d’une action grande et magnanime, n’obéit plus désormais qu’à l’impulsion que le sang lui imprime dans l’action mécanique de la circulation ordinaire. Aucun sentiment profond ne se grave chez les peuples commerçans; on y importe et on en exporte les opinions comme les marchandises; le monde s’ouvre à leurs spéculations, et dans cette vie toute en dehors, jamais intérieure, ils ont bientôt cessé d’avoir une patrie, à moins qu’ils ne la trouvent sur leurs vaisseaux.

Le commerce ne se concilie donc pas avec la véritable liberté politique; il se prête tout au plus à l’aristocratie, parce que., selon la remarque judicieuse de M. Fiévée, toutes les petites fortunes industrielles se rangent sans peine autour des chefs des grandes maisons commerciales, tandis que les fortunes territoriales sont, de leur nature, plus indépendantes: Carthage, Gênes, Venise, Florence, confirment cette vérité.

Ce n’est donc pas sans étonnement que nous avons vu M. Guizot affirmer dans un ouvrage, remarquable sous bien des rapports, que, dans l’Europe moderne, les pays commerçans, tels que les républiques italiennes, la ligue anséatique, la Hollande; l’Angleterre ont été les premiers pays libres.

Je ne sais d’abord pourquoi on parle de la Hollande et de l’Angleterre, dont la liberté est encore bien jeune, si toutefois ces deux états, surtout le premier, ont jamais été libres. On se rappelle ce qui a été dit de Guillaume, qu’il était stathouder d’Angleterre et roi de Hollande.

Pour ce qui a particulièrement trait à l’Angleterre, voudrait-on remonter au roi Jean, et regarder comme consacrant les franchises du peuple, une charte où le droit de s’opposer à l’augmentation des impôts n’est accordé qu’aux seuls barons?

Quant aux autres pays nommés plus haut, associations de commerce plutôt que sociétés politiques, jamais la liberté n’a été leur véritable but. Je ne citerai à cet égard qu’Ancillon, quoique les autorités se présentent en foule: «Dans les Pays-Bas, en Allemagne, en Angleterre, il se forma des confédérations de villes, qui avaient pour but de simplifier, d’accélérer, de multiplier les affaires mercantiles, d’entreprendre à frais communs des expéditions lointaines coûteuses, et d’assurer le transport des marchandises avec la liberté du commerce, en déployant l’appareil de la puissance. Le voisinage de la mer, des grands fleuves navigables et la douceur du gouvernement avaient élevé les villes des Pays-Pas à une prospérité aussi brillante que solide. Celles d’une partie de l’Allemagne avaient marché dans la même route avec un succès égal. Elles créèrent une association célèbre, connue sous le nom de Hanse. Les premiers fondemens en avaient été jetés par la ville de Brême, en 1164, mais elle s’accrut et fleurit principalement dans le 13e et le 14e siècles. Le nombre des villes montait à soixante-douze; selon d’autres à quatre-vingts ( Tableau des révolutions du système politique de l’Europe. ).

Ce n’est donc point chez les peuples commerçans, mais chez les peuples agriculteurs, qu’il faut chercher la liberté ; l’agriculture est le plus noble comme le plus utile des arts, et la terre est à la fois la nourrice du corps et de la pensée. Les anciens adoraient Cybèle ou Vesta, et le feu sacré qui brûlait perpétuellement en son honneur était de leur part un hommage de reconnaissance et comme le symbole de l’ame humaine, où Vesta entretenait elle-même un feu plus pur et plus durable, le saint amour des vertus.

Les Corses vivent généralement à la campagne; c’est là que se sont retirées, pour y fixer leur résidence habituelle, les familles principales, celles que la nation a inscrit dans ses fastes. Elles y ont une clientelle nombreuse, et lui doivent secours et protection; elles en reçoivent en échange un appui qui les seconde dans toutes leurs entreprises, et en assure le succès: cette espèce d’association est le mélange des deux forces morale et physique; elles donnent mutuellement à leurs actes le genre de sanction qui leur est propre, en mettant la force sous l’empire de la moralité, et en donnant à la moralité le bras de la force, qui trop souvent lui manque. Ainsi on retrouve en Corse les clans de l’Ecosse perfectionnés; ils étaient utiles autrefois, comme supplément de la justice ordinaire; aujourd’hui ils ne sont plus guère qu’un échange de secours et de travaux.

Ce joug de reconnaissance et d’amour, loin d’avoir altéré dans les Corses le sentiment de leur indépendance, lui a donné, au contraire, une nouvelle énergie, en leur apprenant à haïr tout joug involontaire, et forcé par la comparaison des rigueurs de l’un et des douceurs de l’autre. Il ne ressemble en rien à l’aristocratie des autres états qui était imposée aux peuples, malgré qu’ils en eussent; la Corse, soumise aussi dans le principe à ce fléau, en fut bientôt affranchie, d’abord par l’établissement du gouverment des communes, ensuite par les Génois; c’est le seul service que ceux-ci nous aient rendus, encore faut-il ne leur savoir gré que des résultats. Ils combattirent les seigneurs à différentes reprises, et la guerre ne cessa que lorsqu’ils eurent expulsé ou assassiné les principaux d’entr’eux; les autres courbèrent la tête: Gènes put alors promener partout la faux impunément; les pavots avaient disparu.

Les goûts graves et sérieux de la campagne, le genre de vie isolé qu’on y mène, ont fortifié parmi nous l’amour de l’indépendance: dans les villes populeuses, la multitude des relations sociales forme comme autant de liens qui vous enchaînent; l’ame qui les supporte d’abord avec dégoût, finit par s’y habituer et par s’y plaire; c’est déjà un grand pas de fait pour arriver à l’esclavage. Aux champs, tout le repousse; la pensée étouffée dans le fracas des cités, s’y échappe plus vigoureuse, et le corps semble participer à son élan: les travaux auxquels on s’y livre, n’ont rien de servile; ils entretiennent la santé, et, vous mettant sans cesse en relation avec la nature, vous invitent à attendre tout d’elle, et rien des hommes. Qui sait aimer les champs ne peut rester esclave, a dit un poète qui avait souvent éprouvé combien ils favorisent les libres écarts et le vol indépendant de l’imagination. Voulez-vous que l’histoire donne à cette vérité toute l’autorité de l’expérience? Voyez les tribus urbaines et rustiques de Rome: celles-là étaient la sentine, l’égoût de ce qu’il y avait de plus impur, tandis que des tribus rustiques sortaient ces vieux guerriers qui, également aguerris aux travaux de Mars et de Cérès, revenaient après la victoire, guider, de cette même main qui avait tiré l’épée, le soc triomphateur.

Tout semble s’être réuni pour inspirer aux Corses un indomptable penchant pour l’indépendance: le sang des Phocéens coule encore dans leurs veines, de ces Phocéens qui préférèrent l’exil à une patrie qui allait cesser d’être libre: les Corses ont fait mieux; loin de l’abandonner, ils ont combattu de pied ferme pour l’affranchir; et si quelquefois ils ont succombé, leur lutte, pour avoir été sans bonheur, n’a jamais été sans gloire.

Notre histoire est en effet une longue guerre de la liberté contre la tyrannie: la liberté trouvait partout des défenseurs; le sang des martyrs était fécond; c’est une vérérité incontestable; les persécutions, l’abus de la force n’ont jamais pu arrêter les grandes pensées, les pensées dominantes des hommes. Voyez le christianisme, il s’établit malgré les bourreaux, ou plutôt par les bourreaux. En vain la puissance romaine s’arme de fer, de feux, de supplices: religion de vérité, la religion du Christ sort triomphante du sein des bûchers; la pensée se roidit contre le glaive, il l’irrite, il la fortifie. Ainsi le spectateur devient bientôt martyr; et la mort, loin d’effrayer, convertit.

Au seizième siècle, une grande révolution se prépare; l’esprit humain veut rompre la chaîne des préjugés: les victoires de Charles-Quint, les supplices de François Ier n’arrêteront pas cette grande réformation: un moine puise dans l’opinion la force de résister aux plus puissans monarques d’Europe; le moine est vainqueur, et la réformation s’accomplit.

Aujourd’hui les idées religieuses ne sont plus dominantes; mais les peuples, las du joug, cherchent à se revendiquer eux-mêmes et à conquérir leurs droits: ces droits, qu’ils les aient possédés ou non, ils les veulent parce qu’ils leur appartiennent. L’esclavage est la mort morale de l’humanité ; on ne saurait l’y condamner sans injustice. Nous lisons, dans le dernier ouvrage de M. Guizot, que la liberté est forte d’avoir vécu; oui, sans doute, les antécédens lui servent; mais elle est forte surtout de ce qu’elle a droit de vivre, de ce qu’elle est la nécessité d’une nature raisonnable. Les souverains auraient beau se liguer; leurs efforts se briseraient contre la volonté de tout le genre humain, moins eux. Quel signe adopteraient-ils dans cette croisade impie, dans cette lutte du sabre contre le droit? Serait-ce cette croix divine qui a prêché l’égalité, et qui est le symbole immortel de la justice, succombant sous l’empire de la force? Non, sous ce double rapport, ce serait une double profanation, et d’ailleurs la force est contre eux, force de nombre, force des choses, force de droits. Pourquoi donc, loin de s’obstiner à ne donner des constitutions qu’in extremis, ne courent-ils pas au-devant des vœux de leurs peuples? Pourquoi ne s’empressent-ils pas de dresser des tables immortelles où nos droits soient reconnus et sanctionnés? Etrange aveuglement que celui de refuser la justice comme concession pour l’accorder commenécessité, et de se priver ainsi, en paraissant ne céder qu’à la crainte, du doux sentiment de la reconnaissance qui suivrait partout le bienfait!

Je reviens à mon sujet: les persécutions, le despotisme ont fortifié en Corse la liberté ; là, comme partout ailleurs, elle s’est accrue, multipliée sous le fer.

Il faut donner une idée de cette tyrannie, quand ce ne serait que pour faire connaître combien a dû être énergique le sentiment de l’indépendance qui l’a combattue et domptée. Cette discussion historique rentre dans mon dessein principal, qui est celui de faire surtout résulter de l’histoire le caractère des Corses.;

Les auteurs de l’antiquité nous disent qu’à Rome, pour exprimer la succession de ses différens maîtres, on imposait sur la même statue, la tête de chaque nouvel empereur. Ainsi, le buste, symbole de l’empire, restant le même, le tyran remplaçait le monarque, et le despote faisait place au bon roi. La Corse n’a guère joui de cette alternative; les têtes des monstres se sont succédées sans interruption sur la statue.

Je crois superflu d’entrer ici dans une longue et aride discussion sur les, premiers maîtres de la Corse: notre histoire, comme celle de l’origine de toutes les nations, est un cahos, et ce cahos ne commence à se débrouiller qu’au moment où l’île passe sous la domination romaine. Ainsi, peu nous importe que ce soient les Phocéens où les Tyrrhéniens qui y aient envoyé les premières colonies; que les Carthaginois l’aient possédée ensuite, et que les Romains ne s’en soient emparés qu’après eux: toujours est-il constant que des jours rarement sereins ont lui pour nous, quels qu’aient été les peuples qui nous ont successivement imposé leur joug. Et, pour parler des Carthaginois, si toutefois ils nous ont assujétis, quelle tyrannie que celle d’un gouvernement qui défend à ses sujets la culture de la vigne, des arbres fruitiers et les travaux des terres, pour les forcer à tirer de la métropole tous les objets de première nécessité ! C’est-là pourtant, selon Aristote, la prohibition inouïe qui fut faite aux Corses sous l’empire, ou plutôt sous le despotisme de Carthage.

Les Romains furent moins perfides dans leur tyrannie: il y avait, surtout aux beaux jours de la république, un principe de grandeur dans ces conquérans, qui ne savait point descendre à des bassesses; ils ont pu être cruels, jamais ils n’ont été vils. Cependant la manière dont la Corse avait passé sous leur domination méritait de leur part plus de générosité.

Leur général, après un succès, dans l’imprévoyance de là victoire, était avec son armée enfermé de toutes parts; les vivres, l’eau, tout manquait aux Romains dans cette position périlleuse; rien ne pouvait les sauver, quand un accommodement, dont les conditions, malgré le silence de l’histoire, ne purent que nous être avantageuses, vint les tirer d’embarras et les soustraire aux fourches caudines. La Corse alors se donna à Rome.

Déjà, dans une autre circonstance, nous avions fait preuve envers les Romains d’une générosité dont les Samnites seuls avaient donné l’exemple. M. Claudius, envoyé en Corse, fait la paix avec ses vainqueurs, après une déroute sanglante. Le sénat indigné ne ratifie point une paix honteuse: le consul Varrus passe dans l’île avec une armée, et Claudius est livré aux Corses, qui, malgré l’irritation produite par ce manque de foi, malgré les dégâts de l’armée consulaire, refusent de le recevoir. Cet infortuné général, retourné à Rome, perdit bientôt par les mains de ses concitoyens, une vie que ses ennemis avaient respectée.

Telle fut, avant notre soumission, notre conduite envers les Romains; cette conduite ne se démentit pas après. La seconde guerre punique s’allume. Trébie, Trasymène, Cannes, victoires immortelles, semblent faire plier la destinée de Rome; Annibal est campé à ses portes: l’Italie soulevée court au-devant d’un nouveau maître; la Sicile et la Sardaigne s’empressent de secouer l’ancien joug; mais la Corse reste fidèle; la Corse l’a toujours été au malheur.

En avançant dans l’histoire de la république, on voit Marius et Sylla, au temps de leur grandeur, s’occuper de la Corse et y envoyer des colonies romaines; elles fondèrent ou repeuplèrent deux villes qui devinrent considérables sous les noms de Mariana et d’Aleria; on trouve encore, en faisant passer la charrue sur leurs débris, des monnaies, des médailles, des cornalines gravées, des urnes et autres monumens antiques. Le nombre de ces villes augmenta par la suite jusqu’à trente-trois, au rapport de Pline. Quelques édifices de Mariana sont encore debout, entr’autres un temple transformé par la suite en église: la population de cette ville ne devait pas être de moins de trente mille ames, si l’on en juge par sa circonscription, dont les vestiges ont résisté au temps. Aleria était sur la même côte, et plus peuplée.

Les guerres civiles commencent: après celles de Marius et de Sylla, s’en allume une nouvelle entre le beau-père et le gendre; l’univers prend parti pour les deux rivaux; les dieux suivent César, mais Caton suit Pompée; les Corses aussi sont Pompéiens.

Arrêtons-nous ici; aussi bien c’est ici que Rome s’efface: par ce peu de traits, on voit que nous avons été en tout dignes des Romains; et si quelques soulèvemens partiels ont parfois troublé notre tranquillité, l’histoire qui se tait sur leurs causes, nous permet, nous autorise même à en rejeter le blâme sur l’avarice et la cruauté de quelques préteurs ou proconsuls. En effet, dit Sully, ce n’est jamais par envie d’attaquer que le peuple se soulève; mais par impatience de souffrir.

Je ne dirai rien de la Corse sous le gouvernement des empereurs; l’histoire des peuples cesse quand leur esclavage commence. Lorsque le siège de l’Empire fut transféré à Byzance, nous échûmes en partage aux souverains d’Orient. Bientôt la Corse tombe sous les Vandales qui la gouvernent en barbares: elle est reprise par Bélisaire; les Goths s’en emparent momentanément: Narsès les chasse de l’Italie et de la Corse. L’île rentre sous le joug des empereurs de Constantinople, qui la font dépendre directement de l’exarchat de Ravenne; joug affreux, joug insupportable: il faut en donner une idée: les impôts étaient si excessifs, que les pères, pour les payer, se voyaient forcés à vendre leurs enfans; il y avait du moins de la pitié chez les barbares; aussi plusieurs Corses allèrent se jeter dans les bras des Lombards. Ceux-ci envahissent l’exarchat, qu’ils gardent, et ne font en Corse qu’une excursion passagère; nous continuons à faire partie du Bas-Empire. Le domaine direct de l’île passe aux papes, qui allèguent une prétendue donation de Pepin à Etienne II, confirmée, dit-on, par Charlemagne et par son fils Louis-le-Débonnaire; mais les papes étaient sans forces suffisantes de terre et de mer pour nous garder, forces d’autant plus nécessaires alors que nous étions sans cesse exposés aux ravages des Maures ou Sarrasins qui, selon quelques auteurs, ont long-tems régné en Corse, et qui, selon d’autres, ne s’y sont jamais complètement établis. Ainsi les empereurs d’Occident persistant, malgré leur donation prétendue, dans l’exercice de leur autorité, nous donnèrent aux marquis de Toscane qui nous envoyaient des gouverneurs, et par conséquent il se trouve que nous étions sujets de sujets, ce qui est, comme Voltaire l’a très-bien remarqué, après la condition d’esclave la plus humiliante qu’on puisse imaginer.

Quoique je ne veuille point m’engager dans des discussions historiques, que je regarde comme inutiles pour l’objet que j’ai en vue, que je ne pense pas, pour ce motif, devoir entrer dans des détails prolixes sur cette donation bizarre par laquelle Pepin et Charlemagne donnaient des pays qui ne leur appartenaient ni de droit ni de fait, et sur laquelle il est impossible de rien dire de nouveau après les savans ouvrages des Giannone et des Daunou; quoique je ne doive pas non plus rechercher si les papes ont jamais exercé une autorité de fait parmi nous, et exigé un tribut annuel de jeunes gens et de filles, comme tant d’écrivains l’ont répété les uns après les autres, je crois pourtant qu’on ne sera pas fâché de trouver ici quelques réflexions sur le séjour des Maures en Corse. J’avoue qu’il est bien difficile d’embrasser là-dessus un parti appuyé sur des certitudes historiques. Cependant la tête du Maure qu’on voyait sur nos armes, les tombeaux de quelques-uns de leurs princes et seigneurs qui existent encore près d’Ajaccio, leurs monnaies, qui sont assez communes dans le pays, des églises qui ont été autrefois des mosquées et qui présentent tous les caractères de l’architecture mauresque, une notamment que j’aie vue près du village de Murato, plusieurs mots même de leur langue qui se sont glissés dans la nôtre, tout, je l’avoue, m’engage à penser que les Sarrasins ont été long-temps nos dominateurs. Il est pourtant vrai qu’on ne voit en Corse aucune trace de ces mœurs brillantes, de ce culte de la beauté qui ont fait des Arabes la nation la plus galante de l’univers: on croit même que la chevalerie leur doit son origine; à la bonne heure, mais pour moi j’avoue que j’aimerais mieux être comme les anciens Corses, le champion de la liberté que celui d’une belle.

Quel que soit, au reste, le parti que l’on embrasse, on ne contestera pas du moins que les Sarrasins et ensuite les Turcs, n’aient fait en Corse de fréquentes excursions: nous en avons des preuves encore subsistantes dans ces tours, dont la nécessité de la défense entourait nos rivages, et dans ces malheureuses familles obligées de s’exiler, et d’aller chercher dans les états romains un asile contre la fureur de ces barbares.

Suivons le fil des événemens historiques; nous avons laissé la Corse sous les marquis de Toscane: elle passe ensuite sous les marquis d’Ivrée, puis sous le prince Hugues, petit-fils du roi Hugues, qui la reçoit des mains d’Othon II, et qui se substitue quelques comtes pour la gouverner. Il debrand, sous le nom de Grégoire VII, s’assied sur la chaire de Saint-Pierre; il veut asservir le monde aux clefs du Vatican; il s’empare en attendant de la Corse, qui, à la vérité :

Èpiccio l’esca a si grande appetilo.

L’un des pontifes, ses successeurs, Urbain II, sous la condition d’une redevance annuelle, nous cède aux Pisans dont le gouvernement fut doux, mais faible: un autre pape, Boniface VIII, nous livre avec la même clause aux rois d’Arragon, qui ne font que paraître dans leur possession nouvelle: enfin, après tant de dominations successives, Gênes étend sur nous sa puissance; et si l’on peut dire, sans être taxé d’exagération que, dans son long règne, il est peu de genres de tyrannie dont elle n’ait eu le secret, et qu’elle ait laissé le soin de découvrir à la cruauté ingénieuse des futurs despotes, il est peu de peuples aussi qui, comme le peuple Corse, aient montré au monde que la vue des chaînes de l’esclavage est un continuel appel à la liberté.

Ceux qui connaissent l’histoire de la Corse s’apercevront sans peine que, dans cette aride et fastidieuse nomenclature de ses maîtres, je n’ai parlé ni de Hugues Colonna ni de ses descendans qui, dit-on, en ont expulsé les Sarrasins: l’expédition de ce Colonna dans notre île est une question fort controversée, et dont il faut laisser la décision à une critique éclairée et sage: je n’ai point, au reste, prétendu faire une histoire, mais bien esquisser, d’après l’histoire, quelques traits de notre caractère, et repousser surtout des attaques injurieuses dont la violence et le redoublement ont pu seules me forcer à rompre le silence. On me reprocherait bien plus justement la prétérition d’un fait d’une toute autre importance, si je ne l’avais exprès omis plus haut pour le placer ici, afin que, dégagé de tout attirail historique étranger, il apparaisse sous un jour plus lumineux; je veux parler du gouvernement des communes, en Corse, qui s’établit dès le onzième siècle.

Les Corses étaient las des guerres continuelles que les comtes se livraient entre eux, au mépris d’une autorité faible, souvent intermittente, presque toujours incapable d’en arrêter les ravages; l’anarchie mène quelquefois à la liberté. Les habitans de cette partie de l’île, appelée ensuite terre des communes, parce qu’elle a été parmi nous le sol classique de l’indépendance, se choisissent pour chef militaire San Bucuccio d’Alando, dans une délibération publique qui fut tenue au Prato de Morosaglia. Immédiatement après ils marchent contre les seigneurs, qui, forcés à se retirer devant des troupes victorieuses, rentrent dans leurs domaines, où ils se fortifient. San Bucuccio eût pu garder le pouvoir, il fit mieux, il le déposa, et le gouvernement républicain prit naissance sous les auspices de ce nouveau Timoléon.

Le nom de ce héros, qui emporta dans la tombe les regrets, l’estime et l’amour des Corses, est presque ignoré dans les autres contrées, mais son souvenir était toujours vivant au cœur de ses compatriotes, qui, dans une occasion à peu près semblable, mirent à leur tête un de ses descendans, sur la seule recommandation que lui donnait ce titre. Tant il est vrai, dit M. de Ségur, que souvent ce ne sont pas les noms qui occupent le plus de place dans l’histoire qui en ont mérité le plus dans le cœur de leurs concitoyens!

Les communes, parmi nous, ne se sont pas bornées, comme dans les autres pays, à s’affranchir du joug des grands; elles ont voulu se rendre tout-à-fait indépendantes en créant une république. Des maires ou podestats furent nommés par le peuple, sous le nom de pères des communes; ils exerçaient à la fois les fonctions administratives et judiciaires, avec l’aide d’un conseil qui leur était adjoint. La haute administration résidait dans les caporali, choisis au nombre de douze, dans les familles principales qui avaient été constamment attachées à la cause du peuple; et le peuple lui-même, à des époques fixes, se réunissait dans des assemblées appelées consultes, pour délibérer sur ses principaux intérêts. Ce gouvernement n’eut qu’une existence bien fugitive; il eût été éternel si l’ambition étrangère, aidée des discordes intérieures, n’avait méprisé, pour se satisfaire, le vœu unanime de la nation. Quoi qu’il en soit, ces faits, qui me paraissent le plus grand événement de nos annales, et qu’aucun historien n’a jusqu’ici envisagés sous leur véritable jour, prouvent au moins ce que j’avais avancé plus haut, que les Corses sont en Europe les vétérans de la liberté. Je n’en excepte ni Florence, ni Pise, ni Gênes, ni les villes anséatiques, qui sont toutes d’une époque plus récente, et qui d’ailleurs dans leur institution, laissent bien plus percer l’esprit mercantile que l’instinct de la liberté. Je n’en excepte pas Venise, aristocratie monstrueuse, dont la longue existence est un opprobre pour le peuple qui en a été victime. Ainsi, les Corses peuvent aussi, comme la plupart des autres peuples, et mieux qu’eux tous, se vanter d’avoir confirmé par leur histoire, cette vérité hautement proclamée par Mme de Staël, que la liberté est vielle en Europe, et que l’esclavage seul est récent.

Les Génois avaient acquis déjà Bonifazio et Calvi; on sait même la manière infâme dont, au rapport de quelques historiens, ils s’emparèrent de la première de ces deux villes; peu à peu l’île entière passa sous leur domination: vainement ils s’étudièrent à alléguer des titres faux et mensongers; il n’en est qu’un de valable, le bonheur et l’amour des sujets; or, ce titre, le seul juste, le seul incontestable, jamais les Génois ne l’ont eu.

Leur tyrannie ne nous envahit que par degrés; despotes habiles, ils tâchèrent, d’abord, de nous plier, de nous façonner à la servitude en dorant les chaînes qu’ils nous préparaient; nous leur fûmes même redevables d’un grand bienfait par le soin qu’ils prirent de nous débarrasser des seigneurs, soit en excitant leurs inimitiés mutuelles, soit en les attaquant directement et à force ouverte: engagemens rompus, foi violée, trahisons inouïes, cruautés sans exemple, tout moyen leur fut bon pour y parvenir, et certes je suis loin d’approuver qu’un gouvernement démoralise ainsi ses peuples par la corruption et la perversité des ressorts qu’il fait mouvoir; mais enfin le résultat fut utile si les moyens étaient atroces, et c’est encore quelque chose pour les Corses que de n’avoir pas à la fois à reprocher à Gênes dans tous ses actes et l’infâmie du but, et la scélératesse des moyens, et le malheur des résultats.

Ici le but fut perfide; on sent assez que les Génois tendaient au despotisme.

Les moyens furent barbares: on assassina successivement, malgré la parole donnée, plus de trente membres de la famille Leca, les Simone da Mare, les Ranieri da Cozzi, les Gentili, les Istria, entre autres le comte Vincentello, qui mourut décapité, et plusieurs autres chefs des principales familles. L’amitié même servit à mieux voiler la perfidie: ainsi le Génois Filippino del Fiesco alla trouver Rinuccio de Leca, avec qui il avait eu des relations intimes à la cour des ducs de Milan, l’engagea à le suivre à Vico, l’y arrêta malgré cette marque touchante de confiance, et l’envoya à Gênes où, enfermé au fond d’une tour, il ne tarda pas à périr. Plusieurs parties de la Corse, armées pour la défense des seigneurs, furent impitoyablement ravagées. Antoine Spinola livra aux flammes tout le pays qui s’étend depuis Sagona jusqu’à Galvi: André Doria, que Voltaire appelle le plus grand citoyen des temps modernes, et qui, abstraction faite de ses talens, n’est guère, aux yeux d’un homme impartial que le fondateur d’une aristocratie corrompue, fit raser les maisons du pays de la Rocca, couper les arbres, brûler les vignes, etc. Enfin, Nicolas Doria, plus cruel encore, passa au fil de l’épée tous les habitans de Talavo, sans épargner, ni le sexe, ni l’âge; et, par une mesure d’un arbitraire révoltant, et dont on a récemment conseillé l’imitation, il déporta tous les habitans du canton de Niolo, l’un des plus populeux de l’île. Je m’arrête; j’aurais trop à faire si je voulais indiquer toutes les victimes.

Mais, quant aux résultats, quoiqu’ils aient été d’abord peu sensibles, quoique même après la destruction ou l’abaissement des seigneurs, le despotisme de Gênes ait plus violemment rompu toutes les digues, il est incontestable pourtant que la perte de tous ces barons, dont les ambitions en sens contraire harcelaient sans cesse le peuple, et l’empêchaient de se rallier sous le drapeau de la liberté, fut un acte profitable à la Corse, et le signal de sa délivrance: l’effet nous devint donc favorable malgré la perfidie de la cause, et c’est chose remarquable que, pendant un règne de quelques siècles, nous n’ayons pas à tenir compte aux Génois d’une seule de leurs intentions.

Le joug de Gênes s’appesantissait de plus en plus dans l’île. Deux écrivains célèbres, du dernier siècle, ont voulu en donner une idée, mais leurs couleurs sont restées trop faibles dans la peinture de ce tableau.

«Les Corses avaient besoin d’être policés,

» et on les écrasait; il fallait les adoucir, et

» on les rendait encore plus farouches, une

» haine atroce et indestructible s’invétéra

» entre eux et leurs maîtres, et fut une se-

» conde nature».....

«Ils furent long-temps gouvernés par

» une loi qui ressemblait à loi veimique

» ou westphalienne de Charlemagne; loi

» par laquelle le commissaire délégué dans

» l’île condamnait à mort ou aux galères,

» sur une information secrète, sans interroger

» l’accusé, sans mettre la moindre formalité

» dans son jugement: étant informé dans

» ma conscience que tels et tels sont cou-

» pables, je les condamne à mort».

Jusqu’ici Voltaire.

Ecoutons maintenant l’auteur de l’Esprit des lois: «Une république d’Italie tenait

» des insulaires sous son obéissance; mais

» son droit politique et civil à leur égard

» était vicieux. On se souvient de cet acte

» d’amnistie, qui porte qu’on ne les

» condamnerait plus à des peines afflictives,

» sur la conscience informée du gouverneur.

» On a vu souvent des peuples demander

» des priviléges; ici le souverain accorde le

» droit de toutes les nations».

Montesquieu a oublié de remarquer que ce droit de toutes les nations ne nous fut accordé qu’après qu’un appel aux armes avait retenti dans toute la Corse, après qu’une guerre longue et désastreuse, dans laquelle nos tyrans furent obligés de recourir à l’intervention étrangère, leur avait prouvé qu’on ne nous domptait point par la servitude, qui ne dompte que les peuples lâches et sans ressort. Rousseau a dit que les esclaves perdent tout dans leurs fers, jusqu’au désir d’en sortir, qu’ils aiment la servitude comme les compagnons d’Ulysse aimaient leur abrutissement. L’histoire de la Corse est une protestation perpétuelle contre ces lignes irréfléchies, trop favorables au despotisme. Aimer l’esclavage est un effort au-dessus de l’homme; il abjurerait sa nature. Les Corses n’ont été que trop long-temps asservis, mais ils ont toujours chéri la liberté ; ils ont toujours agité leurs chaînes; ils en ont frappé leurs tyrans:

«Servi fur si, ma servi almen frementi».

J’ai avancé que Voltaire et Montesquieu, dans le tableau du gouvernement de Gênes, étaient restés bien au-dessous de la réalité. Qu’eussent-ils dit s’ils avaient su que la nation avait perdu toutes ses garanties, que les meurtriers étaient reçus au service, qu’on avait fixé la rançon de l’assassinat, et que, par un marché horrible dans lequel le sang humain avait un tarif, on vendait, non-seulement l’absolution de tous les crimes passés, mais celle de tous les crimes futurs? Qu’eussent-ils dit s’ils avaient connu l’insolent discours de ce gouverneur, qui prétendait être maître de l’île entière, de tout ce qu’elle renfermait, hommes et animaux, trop heureux encore qu’on daignât, par cette différence dans le langage, en mettre une dans les choses qu’il exprime? Qu’eussent-ils dit, s’ils avaient su qu’un de ces gouverneurs, ou plutôt de ces bourreaux, fit massacrer plusieurs des principaux chefs, uniquement parce qu’ils ne s’étaient pas empressés d’aller saluer son arrivée en Corse? Qu’eussent-ils dit enfin, si, pénétrant dans la connaissance intime de notre histoire, ils avaient vu une population florissante de près de cinq cent mille ames, décimée et réduite à un peu plus de cent mille, réduction à laquelle la peste eut encore moins de part que les Génois? Que serait-ce, si l’on voulait parcourir en détail tous les crimes, toutes les trahisons contre les individus? Un gouverneur achète quelques propriétés; bientôt après, sous de faux prétextes, il fait arrêter le vendeur retiré en Sardaigne, reprend son argent, et garde des biens qui lui coûtent un crime, mais qu’il ne trouve pas trop chers à ce prix. Un autre, sachant que la division d’un héritage a produit des débats entre deux frères, les fait assassiner, s’empare de l’héritage, et répand le bruit que, nouveaux Etéocle et Polynice, ils sont morts de la main l’un de l’autre.

La Corse recouvrera un jour sa liberté, disait un Corse malade; il est dénoncé, arraché de son lit, et pendu.

Veux-tu acheter un fusil? dit un soldat Génois à un Corse. Oui, répond celui-ci; et, sur sa réponse affirmative, il est arrêté et mis à mort. ( Les armes étaient prohibées. )

Quatre gardiens de vignes empêchent des Génois d’y voler du raisin; on saisit, au lieu des gardiens, d’autres individus, que le gouverneur ordonne de conduire aux galères. Mais ce ne sont pas les coupables! (coupables d’avoir empêché le vol! ) Qu’importe! tous les Corses ne sont-ils pas dignes de la corde, et n’est-ce pas une grâce que je leur fais de ne les envoyer qu’aux galères?

Ce actes inouïs de l’arbitraire le plus révoltant excitaient d’autant plus d’indignation, que nos pères, en se soumettant de gré ou de force aux Génois, n’avaient pas négligé les garanties qui résultent des institutions. Nous les avions toutes, au contraire, nous possédions, dès le 14e siècle, sous la domination même de la république, les bases principales du gouvernement représentatif. Qu’on en juge par l’exposé suivant, qui est exact.

Une taxe permanente avait été fixée: son défaut consistait non dans le mode de recouvrement (des Corses seuls pouvant le faire, on était allé au-devant des abus ); non dans la nature de l’impôt établi ( il était uniforme), mais bien en ce qu’il n’était point proportionnel et calculé d’après les fortunes. Cet impôt cependant ne pouvait être légalement augmenté sans le concours du peuple, ou plutôt sans le concours de douze élus du peuple, renouvelés tous les deux ans, et choisis comme autrefois les douze caporali, dans le sein des familles attachées à sa cause, dont un, sous le nom d’orateur, résidait à Gênes pour y faire connaître au gouvernement les besoins de la nation, et dont un autre était constamment auprès du gouverneur-général pour s’opposer à de nouvelles charges. Il y avait en outre six censeurs ou sindacatori, tous Corses, créés pour surveiller tous les fonctionnaires; ils furent bientôt réduits à deux, et Génois. La banca ou tribunal ne pouvait aussi être composée que de nationaux; mais on ne tarda pas non plus à enfreindre cette règle; enfin la nation elle-même s’assemblait, à des époques indéterminées pour prendre tous les réglemens d’ordre public, et toutes les résolutions nécessitées par l’empire des circonstances. Ces assemblées s’appelaient vedute.

Je le demande maintenant, quel homme éclairé et impartial pourra se refuser à voir dans ces dispositions législatives et constitutionnelles, les premiers linéamens, l’ébauche encore grossière, sans doute, mais précieuse par son antiquité, du gouvernement représentatif dont les temps modernes sont si fiers? Un auteur célèbre, M. Rœderer, vient de prouver dans un bel ouvrage, que les états-généraux du temps de Louis XII, et autres rois ses prédécesseurs, étaient le type des chambres établies par la charte. Il n’y trouve d’autre différence que le manque de fixation précise dans l’époque de ces assemblées, disposition importante dont l’omission rendait autrefois impossible le vote annuel de l’impôt. Nos institutions ont précédé celles de la France; elles avaient, il est vrai, la même imperfection, l’oubli du vote annuel; mais cette tache disparaissait par l’exiguité de l’impôt permanent qui avait été établi, et qui n’était guère susceptible de réduction. Dans cet état, il suffisait que l’augmentation ne pût avoir lieu sans le consentement des mandataires du peuple. Certes, malgré mon respect pour la mémoire de nos ancêtres, je suis bien loin de penser qu’ils connussent alors le mécanisme véritable du gouvernement représentatif; mais éclaires comme ils l’étaient sur leurs besoins, cela leur suffit pour l’introduire, et ce n’est pas un des moindres argumens en faveur de ce régime, que de le voir, par une espèce de création spontanée, plutôt dépendante de l’instinct que des lumières, établi chez des peuples que leur position met à même d’être au fait de leurs véritables intérêts. Peut-être aussi cette adoption du système représentatif n’est-elle qu’une imitation étendue et perfectionnée de ce qu’avait fait Chalemagne, et doit-elle être considérée comme une nouvelle preuve que la Corse a été en effet soumise aux empereurs d’Occident. On sait que Charles fut le premier qui conçut l’idée grande et heureuse de faite représenter le peuple par des députés pris dans chaque arrondissement, seul moyen praticable dans les grands états pour que le peuple ne soit pas tout-à-fait étranger à la discussion de ses intérêts. Charles avait aussi établi des magistrats ambulans pour contrôler la conduite des officiers publics, recevoir les plaintes et y faire droit; institution transplantée en Corse sous les Génois, qui la rendirent illusoire, et ensuite sous le général Paoli, qui en tira un grand parti pour la bonne et sévère administration de la justice.

Que si l’on me demandait de quoi nous ont servi des institutions si sages, puisque nous avons été sans cesse les jouets de la tyrannie, je répondrais que les peuples puisent souvent dans les institutions la force de résister à la tyrannie, et que c’est là le fruit immense, l’avantage inappréciable que nous avons retiré des nôtres. Il y a dans les infractions à une justice primordiale et abstraite quelque chose de vague et d’indéfini; chacun est juge, au contraire de la violation d’un pacte explicite. La règle est là : austère, inflexible, elle se joue des artifices des tyrans, et ne se plie point à leurs caprices. Une comparaison journalière du fait et du droit tient toujours le peuple en haleine. Il sait ce qu’on lui ôte parce qu’il sait ce qu’il peut prétendre; c’est un riche propriétaire qui connaît toute l’étendue de ses possessions. Dépassez-vous la limite? il vous arrête aussitôt, ou si toutefois il se tait sur votre usurpation, son silence n’est qu’un sacrifice qu’il fait à sa tranquillité. Gardez-vous pourtant de tenter encore sa patience, et de la pousser à bout par de nouveaux empiétemens; il arrive enfin le jour, l’instant terrible des restitutions. Alors, il reprend par la force ce que lui a ôté l’injustice; et souvent même, usurpateur à son tour, il ne se borné pas à rentrer dans les limites que vous aviez envahies!

J’ai montré que les rigueursdu des potisme ont enflammé les Corses pour la liberté, comme la vue des effets de l’ivresse rendait chère aux Spartiates la tempérance. Il faut montrer maintenant que cet amour ne fut pas un sentiment inactif qui sommeille au fond de l’ame; mais qu’il se produisit au-dehors, qu’il nous engagea dans une lutte corps à corps contre la tyrannie; lutte sanglante, combat à mort dans lequel l’opprimé ne prenait de repos que pour reprendre des forces, et mieux assurer sa victoire. Ici les sources sont ouvertes à tout le monde; les faits sont consignés non-seulement dans nos annales, mais aussi dans l’histoire de France; c’est déclarer d’avance que je n’entrerai pas dans des détails superflus.

Je crois devoir passer sous silence la conquête de la Corse par M. de Thermes, aidé de San Pietro et d’Orsini, conquête sans gloire parce qu’elle se fit presque sans combats, tant que les Génois furent sans auxiliaires, mais qui prouve, par la merveilleuse facilité de nos ancêtres à voler au-devant du vainqueur, qu’il n’est pour les gouvernemens d’appui durable que dans l’amour et la félicité des peuples; cependant cette leçon fut encore perdue pour les Génois qui, redevenus tranquilles possesseurs par la paix de la France et de l’Espagne, se livrèrent de nouveau aux abus les plus crians du pouvoir.

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15 January 2025
Volume:
220 p. 1 illustration
ISBN:
4064066320300
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