Read the book: «Милый друг. Уровень 1 / Bel-Ami»
Guy de Maupassant. Bel-Ami
© Кирия К. А., адаптация текста, комментарии, упражнения и словарь, 2025
© ООО «Издательство АСТ», 2025
Première partie
I
Quand la caissière lui eut rendu la monnaie de sa pièce de cent sous, Georges Duroy sortit du restaurant.
Comme il portait beau, par nature et par pose d'ancien sous-officier1, il cambra sa taille, frisa sa moustache d'un geste militaire et familier, et jeta sur les dîneurs attardés un regard rapide et circulaire, un de ces regards de joli garçon, qui s'étendent comme des coups d'épervier. Les femmes avaient levé la tête vers lui, trois petites ouvrières.
Lorsqu'il fut sur le trottoir, il demeura un instant immobile, se demandant ce qu'il allait faire. On était au 28 juin, et il lui restait juste en poche trois francs quarante pour finir le mois. Cela représentait deux dîners sans déjeuners, ou deux déjeuners sans dîners, au choix. Il réfléchit que les repas du matin étant de vingt-deux sous, au lieu de trente que coûtaient ceux du soir, il lui resterait, en se contentant des déjeuners, un franc vingt centimes de boni, ce qui représentait encore deux collations au pain et au saucisson, plus deux bocks sur le boulevard. C'était là sa grande dépense et son grand plaisir des nuits; et il se mit à descendre la rue Notre-Dame-de-Lorette.
Grand, bien fait, blond, d'un blond châtain vaguement roussi, avec une moustache retroussée, qui semblait mousser sur sa lèvre, des yeux bleus, clairs, troués d'une pupille toute petite, des cheveux frisés naturellement, séparés par une raie au milieu du crâne, il ressemblait bien au mauvais sujet des romans populaires.
C'était une de ces soirées d'été où l'air manque dans Paris. La ville, chaude comme une étuve, paraissait suer dans la nuit étouffante.
Il tourna vers la Madeleine et suivit le flot de foule qui coulait accablé par la chaleur. Les grands cafés, pleins de monde, débordaient sur le trottoir. Duroy avait ralenti sa marche, et l'envie de boire lui séchait la gorge.
Une soif chaude, une soif de soir d'été le tenait, et il pensait à la sensation délicieuse des boissons froides coulant dans la bouche. Mais s'il buvait seulement deux bocks dans la soirée, adieu le maigre souper du lendemain. Et il regardait tous ces hommes attablés et buvant, tous ces hommes qui pouvaient se désaltérer tant qu'il leur plaisait. Et une colère l'envahissait contre ces gens assis et tranquilles. Il murmurait: «Les cochons!»
La foule glissait autour de lui, exténuée et lente, et il pensait toujours: «Tas de brutes! tous ces imbéciles-là ont des sous dans le gilet.»
Comme il arrivait au coin de la place de l'Opéra, il croisa un gros jeune homme, dont il se rappela vaguement avoir vu la tête quelque part.
Il se mit à le suivre, cherchant dans sa mémoire, répétant intérieurement: «Où ai-je rencontré cet homme?» Puis, soudainement, une image de lui, plus jeune et en uniforme de hussard, lui revint en tête. Il s'écria alors, tout haut: «Tiens, Forestier!» et accéléra le pas pour le rattraper. Il lui tapota l'épaule et Forestier se tourna, l'examinant un instant avant de lui répondre.
Ils se reconnurent enfin, et Forestier, avec chaleur, tendit les bras pour accueillir son ancien camarade. Ils échangèrent des salutations et Forestier lui parla de sa santé déclinante, de ses multiples consultations médicales, des conseils qu'il avait reçus, et des difficultés qu'il rencontrait pour suivre les prescriptions des médecins. Il expliqua qu'on lui avait conseillé de passer l'hiver dans le Midi, mais que cela n'était pas facile avec sa situation: il était marié et occupait une position de journaliste.
Forestier lui parla alors de son parcours: il dirigeait la politique à La Vie Française, était responsable du Sénat au Salut, et écrivait parfois des chroniques littéraires pour La Planète. Georges Duroy, un peu surpris par ce qu'il entendait, observait son ancien camarade. Il avait bien changé: il était devenu plus imposant, plus sûr de lui, arborant une allure de personne bien établie, contrastant avec l'homme maigre et agité qu'il avait connu dans leur jeunesse.
Ils marchèrent ensemble en se tenant par le bras, dans une complicité naturelle qui naît entre d'anciens compagnons d'école ou de régiment. Forestier s'enquit de la situation de Duroy à Paris. Celui-ci haussait les épaules, expliquant qu'il peinait à joindre les deux bouts2, qu'il était resté six mois dans un emploi mal payé aux bureaux du chemin de fer du Nord. Ce n'était pas facile, il ne connaissait personne, et il manquait des opportunités.
Forestier réagit avec un mélange de sympathie et de pragmatisme, lui expliquant que dans la vie, tout dépendait de l'aplomb. Selon lui, un homme malicieux pouvait se hisser plus facilement au sommet. Il lui conseilla de ne pas accepter une place d'écuyer, qu'il lui semblait un piège. Pour lui, être écuyer signifierait renoncer à toute possibilité d'avancer dans le monde, car une fois dans cette position, il serait marqué à vie.
Il le questionna ensuite sur ses études, et Duroy admit qu'il n'avait pas obtenu le bac, ayant échoué à deux reprises. Mais cela n'était pas un obstacle, affirma Forestier, tant qu'on avait poussé ses études jusqu'au bout et qu'on savait s'en sortir. Il expliqua que l'essentiel était de faire illusion, de ne jamais laisser paraître son ignorance, en manœuvrant habilement avec un dictionnaire à portée de main. Pour lui, tout le monde était fondamentalement ignorant et il fallait savoir en tirer parti.
Alors qu'il parlait avec cet air confiant d'un homme qui a appris à naviguer dans la société, il fut soudainement interrompu par une quinte de toux. Il s'arrêta un instant pour la laisser passer, puis, d'un ton plus désabusé, évoqua ses problèmes de bronchite persistante et ses projets de se rendre à Menton pour l'hiver afin de se soigner. La santé, selon lui, passait avant tout.
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