Read the book: «Romans champêtres»
George Sand, P.-J. Stahl
Romans champêtres

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066327668
Table des matières
I
II
III
LA MARE AU DIABLE
NOTICE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
APPENDICE
I
II
III
IV
FRANÇOIS LE CHAMPI
NOTICE
AVANT-PROPOS
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI.
XXII
XXIII
XXIV
XXV
PROMENADES AUTOUR D’UN VILLAGE
I
II
II
III
IV
V
VI
VII
I
Table des matières
Tout le monde saura gré aux éditeurs des Romans champêtres d’avoir pensé à rassembler sous un même titre et dans un même format ces chastes et beaux livres. Ils forment tout naturellement une œuvre à part, et dans l’œuvre même de leur auteur, et dans notre littérature contemporaine. Le goût public avait depuis longtemps indiqué, et, en quelque sorte, demandé une édition qui fît, de toutes ces fleurs, un bouquet. La faveur exceptionnelle et constante avec laquelle il avait accueilli ces charmantes églogues séparées, disséminées dans les diverses éditions des œuvres complètes de George Sand, était une garantie de la façon dont il les accueillerait réunies. Le nombre est si rare des livres que tous peuvent lire avec fruit et avec joie, des livres qui méritent le doux nom de livres de famille et qu’on peut accepter comme classiques du vivant même de leur auteur, que présenter ainsi aux lecteurs délicats le bon grain sans l’ivraie ne pouvait être qu’une entreprise heureuse et méritoire.
Les Romans champêtres sont les premiers d’une bibliothèque de Livres et de Romans moraux que préparent leurs éditeurs. Ils méritaient de tenir ce premier rang dans une collection destinée à prendre place dans toutes les maisons où l’on sait que l’amour du beau ne se sépare pas de l’amour du bon et de l’honnête.
Les Romans champêtres de George Sand resteront, de l’aveu de nos critiques les plus difficiles et de l’aveu du vrai prince des critiques, de l’aveu du public tout entier, comme les modèles accomplis du genre qu’ils ont révélé. Paul et Virginie lui-même, le livre type de la candeur, est d’un souffle cependant moins pur et moins ferme. Le roman de Bernardin de Saint-Pierre n’est que le roman de l’innocence; le récit touchant qui nous apprend à connaître et à aimer la petite Marie et le laboureur Pierre en est l’histoire même. C’est la réalité champêtre dans sa plus noble et sa plus simple image.
Ces pages touchantes n’ont pu éclore qu’à la saine clarté du soleil. Elles se détachent sur tout ce qu’on a lu comme un rayon de pure lumière. C’est véritablement un bain d’air et de rafraîchissante rosée pour l’âme, que la calme et sereine lecture de ces récits, tout parfumés de la vraie senteur des champs. On y sent, non pas l’éphémère empire de cette fantasque et maladive passion de la campagne qui pousse parfois le Parisien surmené à fuir dans le silence des forêts le tumulte de ses rues, mais la fortifiante influence de cet amour sincère, profond et respectueux des choses de la nature que connaissent seules les âmes à qui toutes les grandeurs de la terre et des cieux ont été de bonne heure familières, et qui ont su dès l’enfance le prix des libres horizons.
On comprend que la main qui a peint ces pendants aux antiques Bucoliques appartient tout entière aux tableaux qu’elle reproduit, que la sérénité de la campagne a ému le cœur et gagné l’âme de l’artiste, qu’il a tout oublié hormis les paisibles scènes qui se déroulent sous son regard charmé, qu’il a le culte de l’ouvrage de Dieu, qu’il chérit les mœurs naïves qu’il décrit, et que, si des influences extérieures ne l’en eussent éloigné, il eût pu vivre tous les jours de sa vie dans ces lieux que son âme n’a jamais sans doute quittés tout à fait.
II
Table des matières
Le génie de George Sand, que beaucoup ont comparé à ces grands fleuves qui souvent fécondent, mais qui souvent débordent, ou même à un torrent, ne nous a jamais apparu que comme un de ces lacs majestueux qu’on découvre avec ravissement au pied des hautes montagnes.
La vraie essence de ce génie, c’est la puissante placidité qu’offrent les vastes étendues d’eau. Il a des lacs la transparence et aussi l’insondable profondeur. Ce qu’il reflète le mieux, c’est l’azur sans fond d’un beau ciel, c’est le fin gazon de ses rives, c’est l’arbre incliné sur ses eaux, c’est le pic en apparence inébranlable qui pour miroir a sa surface polie. Ce qu’il écoute le plus volontiers, c’est le soupir ou le murmure des vents, c’est le silence animé des belles nuits, c’est la prière de l’aube à son réveil, c’est la chanson robuste de la journée, c’est le cantique du soir.
Quand la tempête le visite, c’est pour lui comme une douloureuse surprise; car il a l’ingénuité de tout ce qui est fort et n’a jamais cherché la lutte. Lorsque les vents inopinément déchaînés l’arrachent à son repos, lorsqu’il lui faut se mettre à la hauteur de leur courroux et mugir et rugir avec eux, il semble qu’il prenne la voix même de la mer. Sa passion ne bondit pas: elle se déroule comme un long gémissement; sa plainte est grave et cadencée toujours, elle a l’imposante lenteur des lamentations d’un océan et donne de la majesté à l’émotion la plus passagère.
Que si quelque roc précipité tout à coup de sa base s’engloutit en frémissant dans son lit profond, elle reçoit stoïquement la gigantesque blessure, et, après les bouillonnements inévitables de toute grande chute, le calme formidable reparaît aussitôt. Que si quelque navire étourdi s’aventure sur ces récifs à fleur d’eau que Dieu cache sous les ondes les plus plaisibles et s’y brise, s’il y a naufrage, s’il y a sinistre un jour sur ses bords, à qui s’en prendre? Le lac n’a pas appelé la tempête, il n’a pas défié le tonnerre; il a subi avec effroi, lui aussi, la passion des éléments; mais, quand, plus fort, il est parvenu à dominer leurs colères, quand la glace unie de ses eaux s’est refermée, dérobant à tous les yeux la profondeur de sa plaie et le secret de-ses souffrances, qui pourrait reprocher à ses ondes apaisées d’avoir obéi aux lois éternelles, d’avoir, après la tourmente, retrouvé leur niveau?
Le George Sand des Romans champêtres, c’est donc le George Sand pacifié, c’est le lac que dore le soleil des plus beaux jours, à qui sourit la nature dans son fécond repos.
Sa surface, que rien ne ride, recélait naguère la tempête? Que nous importe, à nous qui nous embarquons par un temps sûr!
Quelques apôtres de la plus triste, de la plus piteuse des utopies, celle de l’art pour l’art, laquelle (si on parvenait jamais à l’appliquer) aurait pour résultat d’exalter la main aux dépens du cerveau, quelques-uns ont fait à l’auteur des Romans champêtres, au milieu des éloges que leur arrachait son admirable talent, le reproche de n’avoir pas toujours assisté indifférent aux luttes qui ont agité notre époque. Ils ont déploré qu’un écrivain illustre se crût en état de donner son avis sur les révolutions contemporaines, comme cela appartient au plus naïf de ses lecteurs ou au plus retors de ses critiques, au dernier comme au premier venu.
Sans vouloir discuter le droit, incontestable, encore qu’on l’ose contester, qu’a le génie de jouer son rôle et de dire son mot au milieu des événements qui s’accomplissent sous ses yeux, sans vouloir juger surtout de l’usage heureux ou malheureux qu’il peut lui arriver, comme à tout autre, de faire de ce droit, nous demanderons, abordant la thèse en lecteur préoccupé de ses seules joies, si cette communication de l’écrivain avec les palpitations, avec les émotions, avec les orages de son temps, n’a pas pour résultat évident d’élever, de fortifier et d’agrandir son souffle, si ce n’est pas toujours à notre profit qu’il perd, en s’y mêlant momentanément, la paix de son âme et la tranquillité de son esprit, si nos jouissances ne sont pas faites de ses douleurs, de ses expériences et surtout peut-être de ses erreurs, comme la sécurité des passagers, des épreuves antérieures du pilote et de l’habitude qu’il a prise d’affronter la furie des flots? Nous demanderons enfin si c’est au public, qui recueille jusqu’aux épaves de ses naufrages, à lui faire un crime d’avoir, nouveau Colomb, cherché des mondes inconnus, ou tenté, comme le vieux Prométhée, de dérober le feu du ciel au profit de la terre.
Les Romans champêtres de George Sand sont exempts de ces aspirations ou philosophiques ou politiques que reprochent, à plusieurs des œuvres que l’auteur a produites à d’autres époques, ceux qui professent qu’un grand peintre ni un grand poëte n’ont pas besoin de conclure (c’est-à-dire de penser sans doute). Il semble que quelques critiques, ne seraient pas fâchés, cependant, de faire rejaillir sur ces oeuvres innocentes le défaut vrai ou prétendu de leurs aînées.
L’esprit humain est ainsi fait; il prend à partie l’œuvre tout entière d’un homme et l’homme lui-même. Il ne sépare rien, il ne divise rien. Il ne choisit pas, lui qui sait que, dans la nature même, il faut choisir! L’œuvre, ou telle partie de l’œuvre, est parfaite? d’accord: mais l’auteur ne l’est peut-être pas. Allons, faisons payer à l’œuvre les torts qu’il nous plaît de trouver à l’auteur!
C’est ainsi qu’une société pleine de vices, de misères tout au moins, exige l’impossible perfection dans ceux qui se donnent la tâche ingrate de l’émouvoir et de l’instruire.
Qu’on ne dise pas que nous exagérons: il est telle œuvre admirable, évangélique, quasi divine, dont l’esprit de parti, dont l’esprit de secte ou de caste, ne proclamera jamais le mérite à cause du seul nom de son auteur —un adversaire! Grâce à Dieu, la postérité est plus équitable. Le beau n’est jamais son ennemi. Elle n’a pas la cruauté du contemporain pour son contemporain. L’auteur ne répond, devant le sage et juste avenir, que de ce qu’il a fait de bien. Le temps, ami du génie, prend soin de débarrasser ses mains de ce que tout grand esprit a pu et dû, dans ses heures de défaillance, faire de médiocre ou de mauvais.
Ainsi devrions-nous faire cependant, ainsi ferions-nous, si critiquer n’était pas plus doux que d’admirer pour notre époque jalouse et comme envieuse de ses propres gloires.
III
Table des matières
Nous ne céderons pas à notre désir d’examiner dans leurs détails les beautés qui fourmillent dans les Romans champêtres; nous nous bornerons à dire que les mérites de la forme dans ces pages exquises surpassent encore les mérites du fond, que jamais langue plus charmante et plus savante à la lois n’a été plus habilement et plus sûrement maniée, et que, chefs-d’œuvre par le chaste intérêt de leur fable, les Romans champêtres sont, en outre, des merveilles d’exécution. Ils ne rappellent ni le roman osé de Longus, ni l’Aminta du Tasse, ni les robustes pastorales de Racan, ni les bergeries sentimentales de Florian, ni les idylles de Segrais, ni les fantaisies brillantes de Shakspeare dans Comme il vous plaira, ou de Molière dans Mélicerte, ni la Galatée de Cervantes, ni l’Arcadie de Sidney, ni l’Astrée de d’Ursé, ni le trop doux Gessner, ni Rousseau, ni Gœthe même, dont le génie, cependant, est en quelques points parent du génie de leur auteur.
Les Églogues de Théocrite et de Virgile. ou, mieux encore, le Livre de Ruth, sont les seuls aïeux qu’on pourrait reconnaître à la Mare au Diable ou à François le Champi, à la Petite Fadette ou aux Maîtres Sonneurs, si par le fait il n’y avait, dans cet entier renouvellement d’un genre, une sorte de création; car, pour l’artiste, retrouver le vrai, c’est créer.
Le public et la critique, à l’apparition de la Mare au Diable et de François le Champi, furent à la fois étonnés, et ravis. Le théâtre nous avait toujours montré des paysans ou grotesques ou méchants. Il sembla que les montrer susceptibles de bons sentiments fût une véritable découverte.
Je conviendrai volontiers que, pour un écrivain français, il est bon d’être de Paris; mais il ne faut pas que cela dégénère en spécialité et qu’on s’imagine que cela puisse tenir lieu de tout. Paris est une ville sans pareille; mais n’être jamais sorti de Paris est un défaut tout comme celui de n’être jamais sorti de son village. Quelques critiques ultra-parisiens, des critiques de théâtre principalement, lesquels ont le malheur de contempler trop souvent la nature aux quinquets, virent avec une sorte de dépit qu’on tentât de leur démontrer qu’il existait en maint endroit des paysans autres que les comiques du Palais-Royal, les vrais paysans selon Paris. Les paysannes du Berry leur parurent très-différentes des demoiselles qui donnent tous les soirs la réplique à ces messieurs. L’habitude était si bien prise de voir la nature falsifiée et chargée, que plus d’un refusa d’abord de la reconnaître sous ses vrais habits, parlant son vrai langage et vivant de ses vraies mœurs; la plupart se rendirent cependant, et il fut peu à peu admis que la candeur n’était peut-être pas exclusivement l’apanage des grandes villes et que l’amour noble et ingénu pouvait à toute force se trouver ailleurs encore que dans les divers arrondissements de Paris. Ce réalisme à rebours, c’est-à-dire, dans le bon sens du mot, ce réalisme qui consistait à faire voir le touchant et le grand là où d’autres n’avaient démêlé que le ridicule et le grotesque, trouva grâce devant cette universalité des lecteurs qui contient aussi les délicats. Il fut bientôt accepté par tous que la vie des champs ne saurait être, après tout, plus corruptrice que la vie de Paris. On sentit que, sans nier ce que l’éducation peut ajouter de grâce au sentiment, il n’était pas impossible que la campagne lui gardât plus de simplicité et de fraîcheur, et, par suite, plus de naturelle grandeur. Cette réaction champêtre ne fit point de tort à Paris, et, Dieu soit loué ! elle fit quelque bien à l’œuvre du Créateur.
Un critique dont la parole ne saurait être indifférente, qu’il faut, par conséquent, combattre quand on ne peut l’approuver, un critique qu’on rencontre partout dans le domaine de l’art, M. Sainte-Beuve, sortant comme d’un songe du silence où il restait depuis longtemps déjà à l’égard des meilleures productions de George Sand, consacra, dans un article en plus d’un point fort réussi sur les Romans champêtres, la découverte qu’il fit un beau jour, un peu après tout le monde, de leur immense succès.
Le lecteur nous saura gré de citer quelques passages du travail de l’éminent écrivain. Ils confirment notre opinion. Nous laisserons à dessein de côté ce qui, dans les réflexions de M. Sainte-Beuve, est en dehors de son sujet, pour éviter toute controverse. Nous sommes heureux d’être, en ce qui concerne les Romans champêtres, de l’avis d’un juge qui ne se tromperait guère, tant sa sagacité est grande, si, depuis trop longtemps, hélas! il ne semblait avoir systématiquement rétréci son terrain et diminué l’autorité même de sa parole en faisant à beaucoup de grandes et bonnes choses une guerre qui ne nous paraît pas toujours courtoise.
C’est à présent M. Sainte-Beuve qui perle. Il conclura pour nous, sans l’avoir prévu à coup sûr.
«J’étais, dit-il, en retard depuis quelque temps avec madame Sand; je ne
«sais pourquoi j’avais mis de la négligence à lire ses derniers romans; non pas
«que je n’en eusse entendu dire beaucoup de bien, mais il y a si longtemps que
«je sais que madame Sand est un auteur du plus grand talent, que tous ses romans
« ont des parties supérieures de description, de situation et d’analyse, qu’il
«y a dans tous, même dans ceux qui tournent le moins agréablement, des caractères
« neufs, des peintures ravissantes, des entrées en matière pleines d’attrait;
«il y a si longtemps que je sais tout cela, que je me disais: Il en est toujours
«de même, et, dans ce qu’elle fait aujourd’hui, elle poursuit sa voie d’invention,
«de hardiesse et d’aventure. Mais je suis allé voir le Champi à l’Odéon, comme
«tout Paris y est allé ; cela m’a remis au roman du même titre et à cette veine
«pastorale que l’auteur a trouvée depuis quelque temps; et, reprenant alors ses
«trois ou quatre romans, les derniers en date, j’ai été frappé d’un dessein suivi
«d’une composition toute nouvelle, d’une perfection véritable. J’étais entré à
«l’improviste dans une oasis de verdure, de pureté et de fraîcheur. Je me suis
«écrié, et j’ai compris alors seulement cette phrase d’une lettre qu’elle écrivait,
«l’an dernier, du fond de son Berry, à une personne de ses amies qui la poussait
«sur la politique:.....
«J’étudie Virgile, et j’apprends le latin.»
«Madame Sand faisait mieux que de lire les Géorgiques: elle nous rendait sous
«sa plume les géorgiques de cette France du centre, dans une série de tableaux
«d’une richesse et d’une délicatesse incomparables. De tout temps, elle avait
«aimé à nous peindre sa contrée natale; elle nous l’avait montrée dans Valentine,
« dans André, en cent endroits; mais ce n’est plus ici par intervalles et par
«échappées, comme pour faire décoration à d’autres scènes, qu’elle nous découpe
«le paysage; c’est la vie rustique en elle-même qu’elle embrasse; comme nos
«bons aïeux, nous dit-elle, elle en a subi l’ivresse, et elle nous la rend avec
«plénitude.
«Voilà donc, grâce à madame Sand, notre littérature moderne en possession
«de quelques tableaux de pastorales et de géorgiques bien françaises. Et, à ce
«propos, je songeais à la marche singulière que le genre pittoresque a suivie chez
«nous. Au dix-septième siècle, le sentiment du pittoresque naturel est né à
«peine, il n’est pas détaché ni développé, et, si l’on excepte le bon et grand
«la Fontaine, nous n’avons alors à admirer aucun tableau vif et parlant. La marquise
« de Rambouillet avait coutume de dire: «Les esprits doux et amateurs
«des belles-lettres ne trouvent jamais leur compte à la campagne.»
Cette impression
« a duré longtemps; tout le dix-septième siècle et une partie du dix-huitième
«en sont restés plus ou moins sur cette idée de madame de Rambouillet, qui
«est celle de toute société polie, et, avant tout, spirituelle. Madame de Sévigné,
«dans son parc, ne voyait guère que les grandes allées, et ne les voyait encore
«qu’à travers la mythologie et les devises. Plus tard, madame de Staël elle-même
«ne trouvait-elle pas que «l’agriculture sentait le fumier?» Ce fut Jean-Jacques
«qui, le premier, eut la gloire de découvrir la nature en elle-même et de la
«peindre; la nature de Suisse, celle des montagnes, des lacs, des libres forêts,
«il fit aimer ces beautés toutes nouvelles. Bernardin de Saint-Pierre, peu après,
«découvre à son tour et décrit la nature de l’Inde. Chateaubriand découvre plus
«tard les savanes d’Amérique, les grands bois canadiens et la beauté des campagnes
« romaines. Voilà bien des découvertes, les déserts, les montagnes, les
«grands horizons italiens; que restait-il à découvrir? Ce qui était le plus près de
«nous, au cœur même de notre France. Comme il arrive toujours, on a fini par
«le plus simple. On avait commencé par la Suisse, par l’Amérique, par l’Italie et
«la Grèce: il fallait madame Sand pour nous découvrir le Berry et la Creuse.
«En insistant sur l’admiration qui est due à ces dernières productions de
«madame Sand, je n’ai pas, au reste, la pensée de lui adresser un conseil: c’est
«un succès que j’ai voulu constater. Loin de moi l’idée de prétendre circonscrire
«désormais dans le cercle pastoral un talent si riche, si divers et si impétueux!
«Mon seul conseil, mon seul vœu, c’est qu’un tel talent s’ouvre des voies et crée
«des genres tant qu’il lui plaira.
«Qu’il aille à son gré, qu’il se développe, qu’il s’égare parfois; il est sûr de se
«retrouver, car il vient de source. Je dirai du talent vrai, comme on l’a dit de
«l’amour, que c’est un grand recommenceur. Ce qu’il a manqué une fois, il le
«ressaisit une autre. Il n’est jamais à bout de lui-même, et il récidive souvent.
«Le moment, pour la critique, d’embrasser ce puissant talent dans son cours et
«de le pénétrer dans sa nature n’est pas venu, selon moi; il faut le laisser courir
«encore. On peut préférer de lui telle ou telle manière, mais il est curieux de les
«lui voir essayer toutes. Pour moi, je préfère, je l’avoue, chez madame Sand,
«les productions simples, naturelles, ou doucement idéales; c’est ce que j’ai
«aimé d’elle tout d’abord. Lavinia, Geneviève, Madeleine Blanchet, la petite
«Marie de la Mare au Diable, voilà mes chefs-d’œuvre. Mais il y a aussi des
«parties supérieures et peut-être plus fortes, plus poétiques en elle, et que je suis
«loin de méconnaître. C’est Jeanne, c’est Consuelo; au fond, tout au fond, c’est
«toujours cette nature de Lélia, fière et triste, qui se métamorphose, qui prend
«plaisir à se déguiser et à se faire agréer, sous ces déguisements, de ceux mêmes
«qui ont cru la maudire en face. Et qu’est-ce que Consuelo, par exemple, sinon
«Lélia éclairée et meilleure? Enfin, chacun aura ses préférences; mais il ne faut
«rien interdire en fait d’art à un talent qui est en plein cours, en plein torrent.
«Un talent lier comme celui-là a été mis au monde pour oser.....»
Pour oser? Ce n’est pas nous qui l’avons dit; mais nous n’avons pas dit le contraire non plus. Aussi nous serions-nous bien gardé de lui reprocher, à ce talent, comme d’autres l’ont fait quand la vérité ne les emportait pas, de n’avoir été ni sourd, ni muet, ni aveugle, jamais.
P. J. STAHL.