Read the book: «Histoire de la Révolution de France et de l'Assemblée nationale»

Font::

Galart de Montjoie

Histoire de la Révolution de France et de l'Assemblée nationale


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066303457

Table des matières

AVERTISSEMENT.

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XV.

CHAPITRE XVI.

CHAPITRE XVII.

CHAPITRE XVIII.

CHAPITRE XIX.

CHAPITRE XX.

CHAPITRE XXI.

CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXIII

CHAPITRE XXIV.

CHAPITRE XXV.

CHAPITRE XXVI.

CHAPITRE XXVII.

CHAPITRE XXVIII.

CHAPITRE XXIX .

CHAPITRE XXX.

CHAPITRE XXXI.

CHAPITRE XXXII.

CHAPITRE XXXIII.

CHAPITRE XXXIV.

CHAPITRE XXXV.

CHAPITRE XXXVI.

CHAPITRE XXXVII.

CHAPITRE XXXVIII.

CHAPITRE XXXIX.

CHAPITRE XL.

CHA PITRE XLI.

CHAPITRE XLII

CHAPITRE XLIII.

CHAPITRE XLIV.

CHAPITRE XLV.

CHAPITRE XLVI.

CHAPITRE XLVII

CHAPITRE XLVIII.

CHAPITRE XLIX.

CHAPITRE L.

CHAPITRE LI.

CHAPITRE LII,

CHAPITRE LIII.

CHAPITRE LIV.

CHAPITRE LV.

CHAPITRE LVI.

CHAPITRE LVII.

CHAPITRE LVIII.

CHAPITRE LIX.

CHAPITRE LX.

CHAPITRE LXI.

CHAPITRE LXII.

CHAPITRE LXIII.

CHAPITRE LXIV.

CHAPITRE LXV.

CHAPITRE LXV.

CHAPITRE LXVII.

CHAPITRE LXVIII.

CHAPITRE LXIX.

CHAPITRE LXX.

CHAPITRE LXXI.

CHAPITRE LXXII.

CHAPITRE LXXIII .

AVERTISSEMENT.

Table des matières

L’INDULGENCE avec laquelle le journal intitulé l’Ami du Roi, a été accueilli, et le succès prodigieux qu’il eut dès les premiers jours de sa naissance, ont valu, il est vrai, à l’auteur, quelques persécutions; mais il en a été glorieusement dédommagé par les suffrages de la saine partie du public, et il n’a éprouvé d’autres regrets que de n’avoir pas commencé plutôt la tâche pénible à laquelle il s’est dévoué.

La feuille, en effet, que M. Montjoye donne journellement, depuis le premier juin1790, laisse ignorer tous les événemens qui se sont passés avant cette époque. Le vœu de la plupart de ses souscripteurs, l’intérêt même de la vérité, le déterminent aujourd’hui à remplir ce vuide. Les personnes donc qui se procureront ce supplément à son travail journalier, et qui continueront à souscrire pour la feuille intitulée l’Ami du Roi, auront une collection complette de tous les événemens relatifs à la révolution, qui l’ont précédée, accompagnée et suivie; collection d’autant plus précieuse, qu’étant en entier l’ouvrage du même auteur, elle présentera la double uniformité, et de style, et de principes.

Il étoit d’autant plus important que l’auteur se livrât à ce nouveau travail, qu’en vain chercheroit-on la vérité dans la plupart des écrits sur la révolution, qui ont para avant l’époque du premier juin. Avant comme après cette époque, que trouve-t-on dans presque tous les journaux qu’elle a fait naître? Des erreurs, des mensonges, des calomnies, des blasphêmes. A l’exception d’un petit nombre, où l’on disserte plus qu’on ne raconte, on doit les regarder comme des libelles incendiaires, et non comme des mémoires du tems actuel.

Dans cette partie de la révolution, que M. Montjoye conduit jusqu’au premier juin1790, il s’est attaché uniquement au simple récit des faits, et à donner à la narraton cette rapidité qui ne laisse échapper d’autres réflexions que celles que fait naître naturellement le sujet.

Parmi ces faits, les uns ont pour garant la notoriété publique, et on ne l’accusera pas d’avoir imaginé ceux-là; s’il les altéroit, il décrieroit lui-même un écrit qu’il lui importe de faire regarder comme un monument d’impartialité.

Quant aux faits moins connus, il n’en rapportera aucun, qu’en indiquant les sources où il les aura puisés, et tous les témoignages qui attesteront sa sincérité.

Enfin, il est un troisième ordre de faits; il en est qui ne sont appuyés, ni sur la notoriété publique, ni sur des autorités qu’on puisse produire. A l’égard de ceux-là, l’auteur n’aura garde de les donner comme certains; mais il exposera les raisons qui le font pancher à les. croire véritables.

En un mot, on ne trouvera dans son ouvrage, qu’un récit rapide et scrupuleusement fidèle des innovations dont nous sommes témoins depuis dix-huit mois; on n’y lira que des jugemens impartiaux, et des anecdotes authentiques, dont quelques-unes sont peu connues sur les causes, les hommes, les opinions et les écrits qui ont influé sur la révolution.

Si l’on reprochoit à l’auteur que le titre même de son écrit est un aveu de sa partialité, et qu’en se déclarant ouvertement l’Ami du Roi, il abandonne cette neutralité parfaite, qu’on croit être le premier devoir de l’historien, il demanderoit à son tour, si, dans les circonstances actuelles, cette neutralité parfaite n’est pas une chimère, si, pour être historien, on en a moins un Dieu à adorer, un roi a servir, une patrie à chérir, des principes à respecter. Il demanderoit si l’on ne peut rester impartial, qu’en adulant les rebelles, les brigands, les asssasins. Non, non: rester neutre entre la folie et la sagesse, c’est une lâcheté; et ce n’est point à une main profane à manier le pinceau de l’histoire.

Au surplus, en accordant que l’auteur est plutôt l’avocat d’un parti, que l’historien de tous les deux, la collection qu’il offre aujourd’hui au public n’en seroit pas moins intéressante et nécessaire à la postérité, à qui il importe d’avoir les pièces contradictoires du procès réservé à son jugement.

Si cet écrit lui parvient, elle apprendra par quel enchaînement de causes la France fut souillée des plus grands forfaits, sous le règne du monarque le plus vertueux; elle ne verra pas sans surprise tant de bonté d’une part, et de l’autre tant d’ingratitude; elle déplorera sans doute notre aveuglement, mais elle flétrira de toute son. exécration les malheureux qui sont parvenus à effacer de presque toutes les aines les principes de religion, de justice, de fidélité, de reconnoissance.

En parlant aux siècles à venir, en leur transmettant les erreurs et les crimes de la génération actuelle, l’auteur parle aussi à ses contemporains. Ah! quelle douce, quelle flatteuse récompense il recevroit de son travail, s’il pouvoit croire qu’il a contribué à dissiper le funeste charme qui séduit une partie si nombreuse du peuple; s’il pouvoit se flatter que son zèle et ses efforts ont pu contribuer à ramener au plus généreux des monarques, des sujets dont aucun de ses aïeux ne mérita plus que lui d’être idolâtré!

Et vous, fille des Césars, reine infortunée, vous dont la vie est pleine de traits qui décèlent l’ame la plus sensible, la plus compatissante, et qui, au milieu des plus grands revers, sous la hache même des assassins, avez montré tant de qualités magnanimes, l’arroserez-vous toujours de vos larmes, ce trône que vous embellissez? Ah! du moins cet écrit attestera à la postérité, que, quand vous n’eussiez pas été la fille de Marie-Thérèse, la compagne de notre roi, vous eussiez encore mérité tout notre amour et toute notre vénération.

Ne vous lassez pas d’être généreuse, veillez sur cet auguste enfant, espoir de la nation, qui, dans cette fatale journée où les marches du trône furent ensanglantées, ne reçut que vos pleurs, au lieu du pain qu’il vous demandoit. Que, par le plus tendre attachement, que, par sa docilité aux leçons que vous lui donnez pour le bonheur de tant d’ingrats, il vous console de toutes nos injustices!

Puisse enfin le ciel hâter le jour heureux ou nous verrons les parjures et les traîtres, qui ont attristé l’ame de notre roi, recourir à sa clémence!

L’Ami de cet excellent Roi, l’Ami des François, peut-il former d’autre vœu, peut-il faire entendre d’autre cri? Toutes les pages de l’histoire qu’il présente aujourd’hui au public, en seront l’expression; elle doit, cette histoire, consoler les gens de bien, et faire pâlir les médians: c’est dans ce sens seul, c’est dans cet esprit, qu’elle est écrite.

L’intention de l’auteur étoit d’abord de ne prendre la série des événemens, qu’à l’époque du premier avril1789; mais il a considéré qu’il ne lui suffisoit pas de présenter le tableau de la révolution, qu’il lui falloit encore indiquer au moins les principales causes qui l’ont amenée, et tracer aussi l’image des convulsions qui l’ont immédiatement précédée. Pour remplir ce double objet, il a d’abord jeté un coup-d’œil rapide sur la chaîne des événemens dont le dernier anneau est la révolution, et ce coup-d’œil lui fait découvrir les routes qui ont conduit au but auquel nous nous trouvons arrivés. Se fixant ensuite a l’instant où la France commence à s’agiter douloureusement, là il s’arrête; et c’est à cette crise que commence son récit. L’envoi au parlement de l’impôt territorial et de celui du timbre, donna le premier ébranlement, qui a fini par renverser les bases de la monarchie. Ce sera donc à ce premier symptôme des mouvemens convulsifs dont la France n’a cessé d’être agitée jusqu’à ce jour, que commencera l’histoire de la révolution qui l’a défigurée: on aura, au moyen de cette histoire et du journal qui lui sert de suite, des mémoires où l’on trouvera tous les événemens dont nous avons été témoins depuis le commencement de l’année1788. L’auteur pense qu’on lui saura quelque gré des recherches qu’il a été obligé de faire, pour donner ce mérite de plus à son travail.

On conçoit, par exemple, que pour l’histoire de l’année1788, et du commencement de celle de1789, il a été foiblement aidé par les journaux du tems. Pour composer cette partie de son ouvrage, il a été obligé de puiser dans des correspondances particulières, et dont l’authenticité lui étoit connue, tous les événemens qu’il n’a pu voir par lui-même; et il ne pourra qu’être agréable au lecteur, d’avoir sous les yeux un récit dont les matériaux se trouvent dispersés dans différens portefeuilles, qu’il n’est pas aisé de se procurer.

CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

INTRODUCTION.

LE règne de Louis XIV, de ce prince dont les novateurs ont tant calomnié la magnanimité, la pompe les succès, les revers, fut l’époque du plus liant degré de grandeur où la monarchie françoise soit parvenue; mais c’est là aussi peut-être qu’il faut rechercher les premières causes de l’état déplorable où nous la voyons réduite.

Depuis la mort de ce monarque, la majesté de l’empire françois, s’est insensiblement éclipsée. Les funestes et hardies conceptions de l’étranger Law aggrandirent le mal qu’il vouloit guérir; et tandis que cet empyrique, étonné lui-même des mouvemens convulsifs que sa main imprimoit à tout l’état, bouleversoit et la fortune publique, et les fortunes particulières, l’air pestiféré qui s’exhaloit d’une cour dont le chef et le principal ministre se vautroient dans la fange de tous les vices, se répandoit sur la surface du royaume, et corrompoit toutes les mœurs. C’est là, c’est dans ce palais que Richelieu régnoit despotiquement sur son roi, et humilioit la noblesse; c’est là que le régent et Dubois oublioient dans la débauche, les dangers de la France; c’est de-là enfin que s’est écoule de nos jours, le poison qui a corrompu toute la masse du corps politique: nous y avons entendu prêcher le régicide; nous eu avons vu sortir les furies qui ont armé de torches et de poignards, des légions de brigands et d’assassins. Palais détestable, monument odieux qui pèse sur le sol de notre patrie; l’air qu’on y respire est contagieux, et l’homme de bien doit craindre d’en approcher.

Des disputes théologiques signalèrent les premières années du long règne de Louis XV. On s’aigrit, on s’échauffa; quelques actes d’autorité que le gouvernement crut nécessaires pour réprimer des querelles dont les progrès eussent pu troubler la société, et affliger la religion, ont servi, dans ces derniers jours, de prétextes, pour appeler despotisme ce qui n’étoit qu’un pouvoir tutélaire.

Louis XV étoit bon et confiant, et, quoi qu’on en ait pu dire, il eût des ministres habiles; mais l’instabilité dans les principes, des guerres longues et dispendieuses des opérations de finance malheureuses, alarmèrent les créanciers de l’état, et préparèrent tous les maux qui sont venus fondre sur nous.

Un autre fléau dût sa naissance au règne de Louis XV: aux écrits sur la religion se mêlèrent les écrits sur la philosophie. S’il suffisoit pour contenir les peuples, d’avoir de l’or et des soldats, les trônes seraient inébranlables, et ceux que la providence y a placés? pourroient impunément dédaigner les blasphêmes de l’impiété et de la licence; mais que peuvent l’or et les soldats contre l’opinion? ce sont les écrivains qui la forment, et c’est sur eux que le gouvernement doit étendre sa vigilance.

A l’époque dont nous parlons, le ridicule fut verse à pleines mains sur les vérités les plus saintes; les prêtres furent insultés, calomniés dans mille pamphlets. Un corps célèbre qui, dans ce nouveau genre de combat, montroit un courage sans cesse renaissant, fut détruit, et ce fut une digue de moins contre le torrent qui se débordoit. Alors se forma cette ligue cette conspiration contre l’auteur même de notre religion: les conjurés se réunissoient chez un étranger, que ses démêlés avec J.-J. Rousseau ont rendu célèbre; ils entretenoient une correspondance dans toute l’Europe, et au-delà même des mers; un souverain entra dans cette conjuration. Ses chefs sont morts mais ses disciples vivent; ils ont hérité de tout le fanatisme de leurs maîtres, et les principaux changemens dont nous sommes témoins, ne sont que l’exécution du sacrilége complot conçu par ces derniers.

A cette époque donc, les apôtres de la philosophie des Epicure, des Celse, des Porphire, firent circuler avec audace leur doctrine incendiaire; tout fut mis en problême; on prêcha le deisme, l’athéisme, le matérialisme. La religion, disoit l’un d’eux, est le digne sujet d’un poëme épique… Il n’y a rien d’absolument juste, injuste, comme il n’y a ni vices, ni vertus… C’est faire honneur à l’homme, que de le ranger dans la classe des animaux L’univers ne sera jamais heureux que quand il sera athée.… Il est égal à notre repos qu’il y ait un Dieu, ou qu’il n’y en ait pas…

Le trône ne fut pas plus respecté que l’autel; on essaya d’ôter tout frein aux sujets, comme aux rois; on apprit à ceux-ci que le peuple est un animal qui ne se laisse point conduire; on exhorta ceux-là à secouer même le joug de la loi naturelle; car, disoit encore le malheureux dont, en rougissant, nous venons de rappeller quelques blasphèmes: Si les animaux n’ont pas des remords, ou même s’ils sont privés du sentiment que donne la connoissance du bien et du mal, l’homme est dans le même cas; adieu donc la loi naturelle.

Ces principes avoient germe dans presque toutes les classes de la société, lorsque Louis XVI hérita de la couronne: les premiers actes de son autorité furent des bienfaits; et si le bien ne s’est pas opéré sous le gouvernement de ce prince, il faut d’autant plus s’en étonner, qu’il eut des ministres éclairés et vertueux, et que tous ont trouvé dans sa probité, dans son économie, et dans l’amour qu’il n’a cessé de porter à son peuple, toutes les sortes de facilités pour parvenir à une amélioration générale.

L’amour des innovations, l’esprit de système, une guerre d’outre-mer, une certaine inquiétude qui travailloit presque tous les esprits, qui rendoit indiffèrent au bien dont on jouissoit, et faisoit soupirer après un mieux qu’on croyoit entrevoir, la vétusté enfin de l’empire; car les corps politiques ont, comme les corps physiques, un tems de vigueur, de décadence et de mort: tels sont sans doute les premiers obstacles qui se sont opposés aux vues du plus généreux des souverains.

Un ministre, homme de bien, succéda dans l’administration des finances, à un ecclésiastique dont la conduite dans le ministère fut décriée avec un acharnement qui exagéra, aux yeux du peuple, la pénurie où l’on supposoit qu’étoit dès-lors le trésor royal. M. Turgot manifesta et avoit réellement des intentions droites: élevé à l’école de l’ami des hommes, il en avoit adopté la théorie économique; ses idées et ses opérations sur la liberté de l’exportation des grains, sur celles de toutes les sortes de commerce, produisirent une certaine agitation; il fit peu de bien et beaucoup de mécontens.

Le ministère de M. Turgot fut l’époque de la première insurrection qui ait souillé le règne de Louis XVI; et cet événement eut cela de remarquable que, quoiqu’il fût annonce plusieurs jours d’avance, que quoiqu’alors la police fut armée, pour la sûreté publique, de la plus, grande force, l’insurrection ne s’opéra pas moins. On fit dire au roi qu’il connoissoit les auteurs de l’émeute, et cependant on ne les nomma pas; ce fut une faute: on donna à croire que, dès ce moment, le trône avoit des ennemis secrets, assez redoutables pour qu’on n’osât pas les punir; et le trône s’avilit aux yeux de la multitude, lorsqu’elle peut penser que le prince qui y est assis, connoît le sentiment de la crainte. On se borna an supplice de deux malheureux pris au hasard dans la foule des mutins; ce fut encore une faute: le supplice, en inspirant de la pitié pour les victimes, n’inspira aucune horreur pour l’insurrection.

Je ne dois pas omettre une particularité indifférente en elle-même, mais qui ne l’est plus, quand elle se réunit aux autres causes qui ont produit une grande explosion; je veux parler de ce désastre qui changea en jour de deuil, le jour où le roi actuel, alors dauphin, unit sa destinée à celle de la fille de Marie-Thérèse. La place Louis XV, où le peuple s’étoit, sur le soir, porté en foule, pour y jouir du spectacle d’un feu d’artifice, fut, en un instant, couverte de cadavres; les rues adjacentes en furent engorgées: le lendemain matin, la mort se présenta aux yeux des parisiens, qui accoururent, sous les traits les plus hideux; chacun cherchoit une épouse, un père, un fils; la consternation étoit générale. Deux jours après, la foudre frappa et renversa l’échaufaudage qui avoit servi pour le feu d’artifice. Ces deux événemens n’ont sans doute rien que de naturel, niais ils ont afflige; ils ont grave dans l’esprit du peuple des idées tristes et sombres; ils ont jetté dans son ame des ressentimens sinistres sur des liens tissus sous de tels auspices, et les factieux ont su trouver dans ce préjugé populaire, de nouveaux prétextes pour éveiller et nourrir la haine de la multitude.

La manière dont les finances furent administrées après la retraite de M. Turgot, ne présenta rien qui pût alarmer les peuples; cependant, dès-lors se répandit et s’accrédita le bruit, que les contributions publiques ne pouvoient plus suffire aux dépenses de l’état, encore moins à l’acquittement de ses dettes; et c’étoit une opinion assez généralement répandue, que les ministres n’avoient plus d’autre étude qu’à reculer le moment d’une catastrophe qu’on disoit inévitable.

Ce fut aussi vers ce tems-là qu’on commença à faire circuler dans le public des pamphlets, des libelles, des couplets satyriques contre l’auguste compagne de notre roi, qui décéloient, ou de grands sujets de mécontentement, ou de bien sinistres intentions. Aux écrits se mêlèrent les calomnies qu’on débitoit de vive voix; les honnêtes gens n’ont jamais cru ni aux uns, ni aux autres. La vie publique de la reine a toujours été conforme à la dignité de sa naissance, et à la majesté du trône de son époux. Quant à sa vie privée, si elle offre des taches, il ne suffit pas de le dire, il faut le prouver; et dans cet amas impur de feuilles anonymes, où la fille de Marie-Thérèse a été outragée avec une impudence dont il n’y avoit jamais eu d’exemple, on ne trouve aucun fait avéré, on ne lit que des contes qui n’ont pas même le mérite de la vraisemblance. Mais ce qui est hors de doute, c’est que la reine dans sa vie privée, s’est toujours montrée excellente épouse, mère tendre et vigilante, amie constante et généreuse. Le bonheur du peuple francois, la gloire de son époux, l’instruction de ses enfans, n’ont cessé d’être les premiers objets de sa sollicitude. Retirée à Saint-Cloud, à l’époque où ses augustes enfans furent inoculés, elle portoit l’attention jusqu’à rester renfermée dans ses appartemens, les jours où le peuple venoit visiter le parc, ne voulant, ni le priver de cette promenade, ni s’exposer à communiquer à aucun de ceux qui l’approcheroient, l’air contagieux qu’elle respiroit dans l’intérieur du château.

Son attachement pour son époux n’est pas moins certain; et de tous les faits qui l’attestent, je me borne à un seul, qui est moins connu. Dans les premiers jours où le tiers-état se constitua en assemblée nationale plusieurs membres de cet ordre ayant été admis à lui faire leur cour, et lui offrant l’hommage de leur zèle, de leur fidélité, de leurs services: Tout ce que je vous demande, leur répondit la reine, qui les avoit écouté avec beaucoup d’indifférence, c’est que le roi soit respecté.

Quant à l’éducation de ses enfans, personne n’ignore avec quel zèle, avec quelle patience elle y veille elle-même: tout le monde sait qu’elle est leur première comme leur principale institutrice; qu’elle exige qu’ils viennent chaque jour, et à des heures réglées, lui rendre compte de leurs leçons; que, malade même, elle les fait approcher de son lit, et ne s’exempte pas de cette pénible tâche.

Les calomnies, cependant, dont la reine, dès le commencement du règne actuel, a été l’objet, ont disposé le peuple aux soupçons, à la méfiance, à la haine; et tel est presque toujours le succès des impostures sans cesse répétées, parce que, comme dit un historien, on approfondit rarement les calomnies secrètes, par paresse, par distraction, par la peine qu’il y a d’avouer qu’on s’est laissé tromper, et qu’on s’est livré à une crédulité précipitée. C’est ainsi, ajoute le même auteur, que la vertu la plus pure et la fidélité la plus irréprochable, sont souvent accablées.

Je reviens au récit des événemens politiques, que je n’ai interrompu que pour indiquer une des causes qui ont préparé aux sacrilèges dont le trône a été souillé. M. Necker enfin parut: ses ressources furent les emprunts, et son moyen la confiance qu’il inspiroit: il suffit à tout, même aux dépenses exorbitantes de la guerre d’Amérique; mais il fut aisé de s’appercevoir qu’il échoueroit contre deux écueils; que trop avide de renommée, il l’étoit trop aussi de la faveur de la multitude. Et malheur, dit Pausanias, à l’imprudent qui met son seul espoir dans l’amitié du peuple; jamais il ne fera une heureuse fin. Le premier, il tira une partie du voile qui avoit toujours caché les opérations de ses prédécesseurs; mais cette révélation, en produisant une foule de dissertations critiques, ne dissipa aucun des soupçons que, depuis long-tems, on avoit conçu sur l’état des finances. Le premier aussi, il voulut établir les administrations provinciales; c’étoit une nouveauté dangereuse qui tendoit à changer la constitution françoise; et une constitution qui change, est une constitution qui s’altère. Le fruit de cette nouveauté fut d’alarmer les parlemens, qu’elle menaçoit, et de répandre trop généralement le goût des sciences admitistratives.

Des prétentions, peut-être légitimes, de la part de M. Necker, une antique et sage maxime du conseil, l’obligèrent de quitter une place que ces hommes, dont le froid égoïsme et dont l’avare cupidité spéculé sans cesse sur la fortune publique, n’eussent jamais voulu lui voir abandonner. Sa retraite fit pousser parmi eux des cris de désespoir, répandit une sorte d’inquiétude dans le reste de la société, et rendit le fardeau qu’il abandonnoit, presque insupportable à ceux qui s’en chargèrent après lui.

A MM. de Fleury et d’Ormesson succéda M. de Calonne. Doué d’un génie lumineux, d’une éloquence douce, d’un travail facile, d’un courage peu ordinaire, il osa tout; il embellit la capitale, ordonna les travaux de Cherbourg, entreprit sur presque tous les points de la France, des travaux utiles, fit sur les monnoies une opération sage, heureuse, nécessaire, et excessivement censurée; ce qui prouve toute l’injustice de la prévention, et il y en eut toujours beaucoup contre ce ministre. Affable, sensible, magnifique, il eut des amis ardens; mais ses ennemis l’emportèrent; et voulant, pouvant tout sauver, il perdit tout.

Nous étions sur les bords d’un abîme; nous allions y être engloutis: les notables furent appellés; ils virent le précipice; ils en sondèrent mal la profondeur; mais ce qu’ils en firent connoître à la nation, répandit un effroi général. Le monarque fut investi: un cri presque général s’éleva contre l’administration de M. de Calonne; on voulut le rendre responsable du déficit qu’il dévoiloit; on l’accusa d’avoir prodigué l’or aux courtisans, et de s’être conquis, avec le trésor de l’état, l’amitié de M. le comte d’Artois et la protection de la reine. La publication du livre rouge doit avoir détruit cette double imposture aux yeux de tout homme impartial. Quant à ceux qui, malgré cette preuve, persistent à croire le mensonge, qu’ils nous disent donc sur quelle autorité ils fondent leur croyance; qu’ils nous indiquent des traces de cette criminelle coalition entre trois personnes intéressées à la prospérité de l’état, et dont le but auroit été de dissiper la fortune publique. Cependant cette nouvelle calomnie, répandue et accréditée avec opiniâtreté, a contribué plus qu’une autre, non-seulement à la chute du ministre, mais encore à envenimer les cœurs contre le prince et contre la reine. M. le comte d’Artois a avoué publiquement qu’il étoit l’ami de M. de Calonne; et comme il n’a fait cet aveu qu’après la disgrace du ministre, tout ce qu’on peut raisonnablement en conclure, c’est qu’il honore les deux amis. Quant à la reine, il est démontré, que non-seulement elle n’eut aucune part à l’élévation de M. de Calonne, mais encore qu’elle n’eut jamais une idée avantageuse de ses talens en administration. J’invoque, a cet égard, le témoignage de toutes les personnes instruites; et, si l’on veut persuader à la postérité que le feu empereur recevoit, chaque mois, de la reine de France, des sommes puisées dans les fonds publics, il faut appuyer cette assertion sur d’autres autorités que sur des contes populaires.

Par une fatalité attachée à la destinée de cette princesse, on a toujours voulu la rendre responsable des maux du royaume; et pour l’immoler à la haine publique, on a eu recours à toutes les sortes de reproches; ceux qui les ont cru, n’ont jamais fait attention que les calomniateurs se contredisoient; car en même tems qu’ils supposoient à la reine une familiarité excessive, incompatible avec la dignité de sa naissance, et l’éminence de son rang, ils lui attribuoient une hauteur repoussante, un orgueil qui tenoit de la dureté, et qui humilioit les grands attachés à sa personne. En même tems encore qu’ils publioient qu’elle puisoit journellement, et avec la plus grande facilite, dans le trésor public, des sommes énormes qu’elle employoit à des fantaisies dispendieuses, ou à satisfaire aux desirs de l’empereur son frère, on vouloit qu’elle eut recours à un vil stratagême pour se procurer un collier bien au-dessous sans doute de la fortune de la première reine de l’Europe.

La publicité donnée à la scandaleuse aventure de ce collier, est une erreur du gouvernement; elle a fait germer de grands mécontentemens; elle a altéré des cœurs dont la vengeance pouvoit embarrasser dans des tems de troubles; et c’étoit un spectacle qu’il ne falloit point donner au peuple, que celui de traîner du pied des autels dans le fond d’une prison, et de soumettre aux humiliations d’une procédure judiciaire, un homme qui réunissoit de grandes dignités, et qui tenoit à une famille illustre, puissante et nombreuse.

Mais l’extrême justice du roi, son horreur invincible pour les procédés lâches et bas, ne lui permirent pas de faire toutes ces considérations, et il punit le crime là où il crut le trouver. Ce méprisable procès n’est plus aujourd’hui un problême; toute la honte en est retombée sur cette vile créature, qui ne sortit un instant de la fange que pour s’y replonger; mais ce reptile conserve tout son venin, et que de ressorts n’a-t-on pas fait jouer, et ne fait-on pas jouer encore dans ce moment, pour qu’il vienne de nouveau souiller le trône!

Avant le départ de M. de Calonne, il s’étoit élevé entre lui et M. Necker, un différend qui n’est point encore terminé. La recette des deniers publics étoit-elle supérieure ou inférieure à la dépense, lors de la retraite de M. Necker? Telle est la question dont il importoit aux François d’avoir la solution. C’étoit à l’assemblée nationale à la leur donner; c’étoit à elle à leur présenter le tableau fidèle, le tableau annuel et journalier du montant et de l’emploi des recettes. Cedevoit être là la première de ses opérations sur les finances. Ce travail eût calmé toutes les méfiances; il eût obtenu ce que les prières, les sollicitations, les efforts n’obtiendront plus, parce que s’il eût été offert dans les premiers jours de la révolution, chacun se fut empressé de contribuer à remédier à un mal qui alors n’étoit pas incurable; mais aujourd’hui nous avons la cruelle certitude qu’il l’est, que les ressources du plus riche empire de l’univers, ne suffisent plus à sa restauration, et la terrible révélation viendra trop tard.

Genres and tags

Age restriction:
0+
Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
2387 p. 12 illustrations
ISBN:
4064066303457
Publishers:
Copyright Holder::
Bookwire
Download format: