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François-René Salmon
Les pélerinages des environs de Paris

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066326272
Table des matières
DÉCLARATION
Saint-Denis, le tombeau et la basilique.
Le pèlerinage de Longchamp.
Notre-Dame de Boulogne.
Saint-Cloud.
Le Mont-Valérien.
La sainte tunique d’Argenteuil.
Notre-Dame des Vertus à Aubervilliers.
Saint-Maur les Fossés et Notre-Dame des Miracles.
Notre-Dame de Bonne-Garde à Longpont et les pèlerinages du chemin de fer d’Orléans.
Les pèlerinages de Paris à Versailles et au delà.
De Paris à Saint-Germain.
De Paris à Mantes.
Le pèlerinage de Saint-Spire à Corbeil.
Le chemin de fer de Paris à Creil et le pèlerinage de Notre-Dame de Pontoise.
Le pèlerinage de Drancy.
Le pèlerinage de Notre-Dame des Anges.

DÉCLARATION
Table des matières
L’auteur soussigné, voulant se soumettre entièrement au décret porté par la Sacrée-Congrégation et renouvelant la déclaration qu’il a faite précédemment, remet purement et simplement son currage au jugement du Saint-Siége et à la correction de l’Eglise catholique, apostolique et romaine, dont il est et veut rester à jamais le fils très-soumis.
Paris, 18 septembre 1874.
Saint-Denis, le tombeau et la basilique.
Table des matières
Il est temps de revenir aux corps sacrés des martyrs pour voir comment, le Seigneur les a gardés et de quels honneurs il les a entourés. Nous les avons laissés ensevelis à six milles de Paris dans un champ appartenant à une païenne nommée Catulla qui ne tarda pas à se convertir. Quand la moisson qui avait dérobé aux recherches des persécuteurs la sépulture des saints eût été recueillie et que la paix eût été, pour quelques temps du moins, rendue à l’Eglise, Catulla fit élever un mausolée au lieu où ces restes précieux avaient été déposés .
Bien des contestations se sont élevées au sujet de l’emplacement de cette sépulture. En écartant les opinions qui n’ont aucune bonne raison en leur faveur, celle de Launoy qui place arbitrairement le tombeau de l’apôtre au lieu où s’élevait autrefois l’église de Saint-Denys-du-Pas, celle de Tillemont qui voit dans Chaillot, le Catulliacum ou Vicus Catulliacensis où les actes disent que les martyrs furent ensevelis, celle du P. Toussaint Duplessis qui cherchait cet endroit dans la rue qui porte à Paris le nom du saint évêque, nous sommes inévitablement conduits à la ville qui, depuis le septième siècle au moins s’appelle Saint-Denis, et qui se nommait auparavant Catulliacum du nom de cette femme qui y conserva, dans son domaine, les corps des saints martyrs. La distance de cette ville à la capitale est bien, à peu de chose près, celle qui est indiquée dans les Actes. Ce fut là, certainement, que sainte Geneviève assez voisine encore du temps de saint Denis se rendit fréquemment en pèlerinage, là qu’elle fit élever, pour honorer le tombeau du martyr, une petite église dont le roi Dagobert devait, plus tard, faire une superbe basilique. Toutefois, il serait difficile d’affirmer avec une entière certitude que la sépulture primitive de saint Denis ait été précisément à la place même où s’élève la basilique.
Qu’on se représente, pour se faire une idée de l’ancien Catolacum ou Catulliacum, une vaste plaine marécageuse séparée en deux par la voie romaine qui allait de Paris à Pontoise et qu’on trouve mentionnée, dans l’Itinéraire d’Antonin, sous le nom de Strata. A gauche, en venant de Lutèce, on rencontrait d’abord un petit village qui est devenu plus tard Saint-Denis de l’Estrée, de Stratâ ; plus loin, sur la droite, un autre village, ou plutôt une propriété, villa, appartenant à Catulla. Suivant certains auteurs, la sépulture primitive des martyrs aurait été sur le territoire de Saint-Denis de l’Estrée, où Catulla pouvait avoir un champ séparé de sa propriété par la voie romaine. Il est certain qu’il y eût là, jusqu’au dix-huitième siècle, une église de ce nom. Le témoignage de l’auteur anonyme des Gestes de Dagobert qui ne jouit pas d’une grande autorité a donné naissance à cette opinion. Selon lui, ce monarque fit élever sa basilique à quelque distance de l’église bâtie par sainte Geneviève et non pas sur son emplacement, il y fit prendre les corps des martyrs qui y reposaient et leur donna le nouveau temple pour asile comme un monument plus digne de leur gloire. Cependant, l’opinion la plus commune et la mieux appuyée croit que la basilique actuelle qui remplace au même lieu celle de Dagobert est située sur le terrain du champ de Catulla, à l’endroit où elle avait fait construire le mausolée qui servit de tombeau aux saints martyrs.
La piété des fidèle, ne tarda pas à se manifester par de fréquentes visites au monument, qui commencèrent bien avant les premières invasions des Francs et durèrent tout le temps de la domination romaine. Elles furent, dès ce moment, récompensées par de nombreux miracles. Le tombeau qu’avait élevé Catulla dura jusqu’aux jours du roi Clovis. A cette époque, il était en ruines, soit qu’il eût été ravagé dans les guerres de la conquête franque, soit que le temps déjà eût eu raison de sa construction peu solide apparemment.
Sainte Geneviève qui vivait alors avait une très-grande dévotion pour les saints de son pays, elle comptait qu’ils ne laisseraient pas leur œuvre inachevée, et que leur intercession obtiendrait du Seigneur l’entière conversion des Gaulois et des Francs. Nous l’avons déjà vue au tombeau de saint Martin de Tours , mais celui de saint Denis était bien plus à sa proximité et nous savons par l’auteur anonyme de sa vie qu’elle s’y rendait souvent en pèlerinage. Elle partait de Paris avec quelques pieuses compagnes bien avant l’aurore, surtout en hiver; elle portait alors un flambeau pour se diriger dans sa route. Les peintres et les sculpteurs du moyen-âge n’ont pas négligé ce détail, ils ont même volontiers mêlé la légende à l’histoire et nous ont montré la sainte tenant à la main le flambeau que le démon cherchait à éteindre. Dans une statue de la sacristie du lycée Bonaparte, le malin esprit s’est placé sur l’épaule de sainte Geneviève, mais de l’autre côté se tient l’ange protecteur de la lumière et de l’âme de la sainte.
Geneviève était affligée cependant de voir qu’il n’y eut pas une église sur le tombeau de l’apôtre de Paris. Elle voulait qu’on en fit une. Elle en parla à quelques prêtres de la ville qui lui objectèrent qu’il n’y avait pas de chaux dans le pays. Mais, le prêtre Génésius en ayant découvert comme par miracle, sur les indications de sainte Geneviève, on commença de suite les travaux et, grâce à de nombreux prodiges opérés à la prière de la sainte, l’œuvre fut terminée en 496.
Les années qui suivirent la mort de Clovis furent troublées par les guerres de ses fils et ne durent pas être favorables au sanctuaire qu’avait élevé sainte Geneviève. On y venait cependant de toutes les Gaules. Saint Marius, abbé de Bodane, y arriva vers cette époque avec le sénateur Agricola. Il y tomba malade, mais ce fut une épreuve passagère, car il eut un songe dans lequel saint Denis lui apparut et il se trouva subitement guéri.
Autant la bénédiction de Dieu se répandait visiblement sur ceux qui s’approchaient avec respect du sanctuaire des saints martyrs, autant sa vengeance était prompte contre ceux qui ne le respectaient pas. Grégoire de Tours raconte qu’un officier de l’armée de Sigebert alors en guerre avec-Chilpéric, tenté par une cupidité sacrilége, déroba un voile tissu de soie et d’or qui recouvrait le saint tombeau. Un instant après, son domestique se noya en traversant la Seine, et deux cents livres d’or qu’il avait dans sa barque furent englouties avec lui. L’officier effrayé courut remettre à sa place le voile qu’il avait pris; il n’en mourut pas moins dans l’année. — Un autre soldat voulut dérober une colombe d’or suspendue au-dessus du tombeau; ce devait être, selon toute apparence, le vase sacré qui contenait les saintes espèces, car telle était la forme qu’on lui donnait alors. A peine fut-il monté sur le tombeau, que les deux pieds lui glissèrent à la fois; il tomba sur sa pique, qui le traversa de part en part.
L’église de Saint-Denis était déjà le centre d’une communauté de religieux riche et florissante. Une noble dame, nommée Théodetrude, lui fit don de trois terres importantes, à condition que son nom serait inscrit sur le livre de vie de l’abbaye et qu’elle serait ensevelie dans l’église, honneur qui était réservé aux évêques et aux grands personnages.
En l’année 580, tandis que le roi Chilpéric était au palais de Brissacum, entre Paris et Soissons, un enfant de quatre mois qu’il avait eu de Frédégonde vint à mourir. Le roi fit porter son corps à Saint-Denis et demanda qu’il y fut enseveli. C’est à cette lointaine époque de notre histoire que les sépultures royales ont commencé à venir se placer sous la protection du premier évêque de Paris; ainsi fut ouverte cette marche funèbre où tant de princes et de monarques allaient suivre cet enfant royal dans les caveaux de Saint-Denis, pour y dormir du sommeil de la mort.
Clotaire II, en 589, fit don au monastère d’un domaine considérable. Mais ce fut surtout son fils, Dagobert, qui signala sa piété envers saint Denis par des largesses inouïes. Ses libéralités dépassèrent tout ce qu’on avait vu et laissèrent à jamais un souvenir reconnaissant dans les annales de l’abbaye. Dom Félibien, dans son histoire, ne trouve pas d’expressions pour exprimer la magnificence de Dagobert. Non-seulement il fit construire la maison abbatiale, la dota de très-beaux revenus, lui fit donner cent têtes de bétail, et lui en assura autant chaque année, mais il prodigua ses trésors pour l’érection de la superbe basilique qui dut remplacer l’église bâtie par sainte Geneviève.
Les circonstances auxquelles se rattache la fondation de la royale abbaye de Saint-Denis ont été religieusement consignées par l’auteur anonyme, mais contemporain, qui a écrit les Gesta Dagoberti. Elles sont intéressantes et curieuses au point de vue de la légende et des mœurs historiques, et méritent d’être racontées.
Le fils de Clotaire II et de la pieuse reine Bertrade n’était pas encore monté sur le trône qu’il devait illustrer par ses exploits. Il était jeune, dans toute l’ardeur de sa nature généreuse; c’était en l’année 615. Il y avait ce jour-là grande chasse à courre dans les forêts voisines de Paris. Un magnifique cerf était lancé ; la meute depuis plusieurs heures poursuivait le noble animal, qui avec une agilité étonnante se dérobait à leurs atteintes. On touchait au Vicus Catulliacus. Le cerf s’élance à travers la rue du village, trouve toute grand ouverte la porte de la chapelle que sainte Geneviève avait élevée sur le tombeau de saint Denis, s’y précipite, et dans cet asile, fait tête aux chiens, les tient à distance jusqu’au moment où Dagobert y arrive. Le jeune prince se persuada que les célestes patrons de l’oratoire avaient pris sous leur protection l’hôte innocent des bois, il fit respecter le droit d’asile en sa faveur, et le laissa aller sain et sauf.
Il allait venir bientôt lui-même chercher un abri contre la colère de son père dans l’inviolabilité de la sainte demeure. Un ministre de Clotaire II, Sadrégisèle, duc d’Aquitaine, ose insulter un jour le jeune Dagobert. Le Mérovingien, la rage dans le cœur, ne trouve aucun moyen de se venger sur l’heure, tant est grand le crédit du ministre. Il dissimule, paraît avoir tout oublié ; et un jour que Clotaire II est absent, il invite à sa table Sadrégisèle, qui eut l’imprudence d’accepter et qui reçut un châtiment pire que la mort. Qu’on se figure le ministre fouetté au sang par les serviteurs de Dagobert, puis tondu et rasé, ce qui était la pire de toutes les humiliations, et chassé honteusement du palais. L’imprudent jeune homme n’avait écouté que son ressentiment et s’était bien gardé de prendre avis de son gouverneur, saint Arnoul, évêque de Metz, pour cette folle équipée. Quand le roi vit en quel état on avait mis son malheureux favori, sa fureur n’eut plus de bornes. Il fit appeler sur l’heure le jeune prince, disposé à lui infliger un châtiment exemplaire. Mais Dagobert n’eut garde d’obéir, et s’enfuit à toute bride au Vicus Catulliacus, où il s’enferma dans la chapelle de saint Denis. Là, prosterné sur le pavé, il implora l’assistance du glorieux patron des Gaules. Sa prière fut entendue. Le sommeil ferma ses yeux, et trois personnages vêtus de blanc lui apparurent dans une auréole de lumière. L’un d’eux prit la parole et lui dit. «Jeune Franc, nous sommes les serviteurs du Christ, Denis, Rustique et Eleuthère. Tu sais que nous avons souffert le martyre pour son nom, et que nos corps reposent en ce lieu jusqu’ici trop négligé. Si tu t’engages à glorifier notre tombeau et notre mémoire, nous te délivrerons du péril et nous serons toujours tes intercesseurs auprès de Dieu.» Dagobert se réveilla et promit avec joie de s’employer tout entier à glorifier les saints tombeaux. Les messagers de Clotaire arrivèrent un instant après pour s’emparer du fugitif, mais une force invisible les arrêta sur le seuil du saint asile. Le roi y vint lui-même, éprouva la même résistance et demeura cloué au sol. Son cœur s’adoucit en présence d’un tel prodige, il pardonna au coupable, et put entrer dès ce moment dans la chapelle miraculeuse, où il vint s’agenouiller auprès de son fils sur la tombe des saints martyrs.
En reconnaissance d’un si grand bienfait, Dagobert crut devoir un temple magnifique à l’honneur de saint Denis et de ses compagnons, et rien ne fut épargné pour le rendre tel. S’il faut en croire les anciens écrivains, ce fut une vraie merveille. Aimon rapporte que l’église de Dagobert surpassait en magnificence toutes celles qui existaient dans les Gaules. C’étaient des colonnes de marbre qui en soutenaient les voûtes, des dalles de marbre qui-en formaient le pavé. Les murs à l’intérieur n’étaient point recouverts de peintures ou de mosaïques; un nouveau genre de décoration leur était appliqué ; c’étaient de magnifiques tentures de fines draperies tissues d’or et de soie qui les recouvraient entièrement .
Il est difficile de dire avec précision ce qu’on put faire en ces âges de décadence, même avec le plus grand désir d’élever un superbe monument. L’architecte ne reproduisait alors que les formes les plus défectueuses et les plus lourdes du style romain. Si les murs avaient été bien remarquables, il est probable qu’on n’eût pas été obligé de les couvrir de tapisseries. Le peu de durée qu’eut l’édifice ne nous donne pas l’idée d’une construction bien magnifique. Il est à croire, toutefois, que l’autel et le tombeau de saint Denis, dont les décorations avaient été confiées à saint Eloi, furent bien supérieurs au monument. Eloi était un habile orfèvre. La description que saint Ouen nous a laissée du travail de son ami marque une œuvre d’une sérieuse valeur. C’était, au rapport du saint évêque, un tombeau de marbre, construit dans la forme des autres tombeaux; il se terminait par un dôme soutenu sur des colonnes. La façade en était très-riche, l’or et les pierreries en rehaussaient l’éclat. L’autel placé en avant, aux pieds des saints martyrs, était revêtu d’une boiserie couverte de feuilles d’or d’où sortaient une multitude de pommes d’or entremêlées de perles; le haut de l’autel était recouvert d’argent. Il n’y avait rien de plus beau dans aucune église.
La basilique eut, au dire de la légende, l’insigne honneur d’être consacrée de la main de Notre-Seigneur, comme le furent plus tard celles d’Einsidlen et de Notre-Dame-de-Vaux en Poitou.
La psalmodie y fut réglée comme à Saint-Martin-de-Tours et comme à Saint-Maurice-du-Valais. On avait reçu des reliques de ces deux saints; une maison attenante au monastère fut construite pour les recevoir, et l’on bâtit en même temps un hôpital pour les pèlerins.
Toutes ces largesses avaient bien mérité à Dagobert l’honneur qu’il réclama d’être enseveli à Saint-Denis auprès du tombeau des saints martyrs, où Nanthilde, son épouse, vint le rejoindre quelques années après. Elles lui valurent quelque chose de mieux encore, au dire des chroniqueurs. Le salut du monarque, dont la vie n’avait pas toujours été exemplaire, eût été fort compromis, si saint Denis ne l’eût tiré d’affaire. Ces données légendaires se sont conservées fidèlement: elles sont reproduites dans le tombeau de Dagobert, monument très-curieux du treizième siècle qu’on voit encore aujourd’hui dans la basilique de Saint-Denis. On y voit l’âme du roi, sous la figure d’un enfant couronné, entraînée dans une barque par les démons qui la maltraitent; elle est arrachée, de leurs mains par les saints martyrs, qui l’enlèvent dans un linceul et l’emportent vers les cieux.
Au temps où Pépin le Bref écartait du trône les rois fainéants de la dynastie mérovingienne, la France reçut, en la personne d’Etienne II, la première visite pontificale. Le pape s’était fixé à l’abbaye de Saint-Denis. Il y tomba malade, et bientôt on désespéra de ses jours. Mais, comme il le raconte lui-même dans une de ses bulles, il se fit porter dans l’église. Il y eut un songe dans lequel il vit saint Denis lui apparaître avec les deux apôtres Pierre et Paul. «Le bienheureux Denis s’approcha de moi, dit-il, ayant en main une palme et un encensoir, et il me dit: «La
«paix soit avec toi, mon frère, ne crains rien; tu ne
«mourras pas avant d’être retourné à ton siège,
«lève-toi, car tu es guéri. Tu devras dédier cet autel
« à Dieu en l’honneur de ses apôtres Pierre et
«Paul que tu vois ici, et y célébrer ensuite des messes
« en actions de grâces.» Je me levai en effet entièrement guéri, et pus accomplir ce qui m’avait été prescrit.»
Dans la messe qu’il célébra, le pape donna l’onction royale à Pépin, à Berthe son épouse, et à ses deux fils Charles et Carloman. L’abbé de Saint-Denis était alors Fulrad, homme d’action et d’une grande influence, qui tient sa place dans l’histoire et qui avait joué un rôle considérable dans l’élévation de Pépin au trône. Avec l’aide du nouveau monarque, l’abbé entreprit de faire reconstruire la basilique: l’œuvre de Dagobert déjà touchait à sa ruine. On ne conserva qu’une faible partie des anciennes murailles, par respect pour la consécration divine qui leur avait été donnée, disait-on. Comme on tenait cette fois à faire un monument durable, on bâtit lentement, et le roi mourut bien avant que l’église fut achevée. Chef d’une nouvelle race qui avait chassé du trône les Mérovingiens, il n’en voulut pas moins reposer auprès d’eux à l’abri des murs du sanctuaire de Saint-Denis. Toutes les rivalités disparaissent devant la mort. Par un acte d’humilité chrétienne, le monarque demanda d’être enseveli au seuil de la porte, la face tournée contre terre. Ses vœux furent exaucés, et son corps demeura à cette place jusqu’au jour où saint Louis le fit porter dans le chœur, auprès des restes mortels des autres rois.
Quelques années plus tôt, le fameux Charles Martel, bien qu’il ne fut que maire du palais, avait eu les honneurs d’une sépulture royale à Saint-Denis. Sa victoire sur les Sarrasins l’en rendait bien digne. Elle eut dû pareillement recommander sa mémoire auprès de ses contemporains; mais, en certaines circonstances, le vainqueur avait méconnu les droits de l’Eglise, le peuple d’alors était trop religieux pour l’oublier aisément. On racontait que saint Eucher, ayant obtenu de visiter le séjour des damnés, y avait reconnu Charles Martel; on disait encore qu’on avait ouvert son tombeau quelques années après sa mort, et qu’on avait vu son âme en sortir sous la forme d’un grand dragon noir. La postérité a été plus indulgente envers l’illustre maire du palais: elle a placé son nom au premier rang parmi les héros chrétiens.
Charlemagne poursuivit et termina avec Fulrad l’œuvre commencée par son père. Sous l’action du grand monarque, l’architecture a, comme tous les arts, semblé prendre une vie nouvelle. Le monde a fait effort pour s’arracher aux derniers éléments de la barbarie. Des maîtres intelligents ont rapporté d’Italie les principes de l’architecture lombarde, ils en ont fait l’application à Saint-Denis avec un véritable succès.
La nouvelle basilique, étant achevée, fut consacrée en présence du roi, le 24 février 775. Il ne reste plus aujourd’hui de l’œuvre carlovingienne que quelques piliers qui se trouvent vers le milieu de la crypte.
Le culte de saint Denis était de plus en plus florissant; de nombreux pèlerinages témoignaient de la confiance et de la piété des populations chrétiennes, en même temps que les miracles se multipliaient au tombeau du saint martyr.
Un seigneur, nommé Gondebaud, avait été complice du meurtre de saint Lambert que le comte Dodon avait fait lâchement assassiner. La vengeance divine ne perdait pas de vue les meurtriers. Gondebaud était en proie au remords; il avait été frappé subitement d’un mal qui l’avait rendu boiteux. Déjà il était allé en pèlerinage à Rome pour l’expiation de son crime. Il vint à Saint-Denis, y fut miraculeusement guéri et y recouvra la paix. Touché de la grâce, il voulut se consacrer au Seigneur, il fut reçu dans le monastère et il en devint abbé.
Les reliques de saint Denis étaient, comme on doit bien le penser, l’objet de la plus haute vénération. Charlemagne ne voulut pas s’engager dans son expédition de l’année 796 contre les Saxons, sans en être accompagné. Ceux qui avaient le bonheur d’en obtenir quelques parcelles estimaient avoir reçu un trésor incomparable. Ce fut avec des transports de joie et un enthousiasme indescriptible qu’on accueillit à l’abbaye de Fleury celles que Boson, son abbé, y apporta. L’huile de la lampe qui brûlait devant le saint tombeau était miraculeuse. Une femme d’Angers, nommée Doctrude, était aveugle: elle en mit quelques gouttes à ses yeux et recouvra la vue.
Il faut se contenter d’effleurer ces faits trop nombreux pour qu’il soit possible de les citer. Charles le Chauve a succédé à Charlemagne. Hilduin, l’auteur des Aréopagitiques, est abbé de Saint-Denis. Les Normands ont envahi nos contrées; ils approchent de Paris. Hilduin se hâte d’emporter les saintes reliques à l’abbaye de Ferrières; il reconnaît bientôt qu’elles n’y sont pas en sûreté et le précieux trésor est dirigé vers une destination qui nous est inconnue. Hilduin meurt à Soissons en 842, il est enseveli dans l’église de Saint-Médard. Quatre ans après sa mort, les Normands se présentent de nouveau aux portes de Paris. Charles le Chauve, qui a fait fortifier l’église et l’abbaye de Saint-Denis, y vient chercher asile. Les barbares n’osèrent pas en approcher. Mais les religieux avaient eu peur que leur église ne fût incendiée comme celles de Paris; ils avaient pris leurs précautions pour sauver les reliques et les avaient portées à Nogent-sur-Seine. L’abbaye, d’ailleurs, n’était pas si bien défendue qu’elle fût imprenable. En 865, elle tomba au pouvoir des Normands, fut saccagée et dépouillée de tout ce que les religieux n’avaient pas mis hors de l’atteinte des barbares.
A la dernière apparition des Normands, en 887, ce fut à Reims qu’on alla chercher un refuge avec les châsses des saints martyrs. L’archevêque Foulques accueillit les fugitifs. Ils demeurèrent trois ans chez lui et fondèrent une abbaye qui prit le nom de leur patron. L’abbé de Saint-Denis, Robert, fut le parrain de Rollon, quand le chef des hommes du Nord consentit à recevoir le baptême à Rouen. Les Normands convertis réparèrent d’ailleurs leurs pillages d’autrefois par les libéralités qu’ils firent aux églises et par leur empressement à bâtir des monuments religieux.
La plupart des rois ou empereurs de la seconde race avaient été, comme leurs prédécesseurs de la-dynastie mérovingienne, ensevelis à Saint-Denis; Hugues Capet, qui fonda la troisième race, y reçut aussi la sépulture.
Quelque temps après, vers l’an 1050, il y eut, au sujet du corps de saint Denis, un curieux débat entre les Allemands et les Français. Les religieux du monastère de Saint-Emmerand, près de Ratisbonne, avaient, en creusant des fondations, trouvé un corps qu’ils prétendirent — on ne sait trop pourquoi — être celui de l’apôtre de Paris. Les moines de Saint-Emmerand affirmaient que les restes de saint Denis l’Aréopagite avaient été autrefois apportés chez eux, qu’ils les avaient gardés et soigneusement cachés. Comme à cette époque la question de l’Aréopagitisme avait pleinement triomphé en France, grâce au livre d’Hilduin, et que la question n’était plus même discutée, si les prétentions des moines étaient fondées, la France se trouvait par là même dépossédée de son patron . Le fait fut accepté dans toute l’Allemagne, spécialement par l’évêque de Ratisbonne et par l’empereur Henri II qui se rendit en cette ville pour y assister à la reconnaissance solennelle des reliques. Il paraît même que le pape Léon IX était sur le point d’y aller. Cependant les ambassadeurs du roi de France, qui avait été invité, représentèrent à l’empereur qu’il serait prudent d’envoyer tout d’abord à l’abbaye de Saint-Denis voir si les reliques du saint patron n’étaient pas dans leur tombeau. L’empereur se décida, sur l’avis du pape, à suivre ces conseils, et fit partir des envoyés chargés d’éclaircir cette affaire.
Il fut décidé qu’on procéderait à l’ouverture publique des châsses des saints martyrs. L’abbé Hugues convoqua pour le 7 juin les évêques et les grands du royaume, l’évêque de Ratisbonne et les religieux de Saint-Emmerand. La cérémonie eut lieu en présence d’un nombre prodigieux de princes, de prélats et d’abbés. Les trois châsses d’argent furent, à l’issue de l’office, apportées devant le frère du roi, les seigneurs et les évêques. L’intégrité des scellés ayant été constatée, on les brisa, et, dans les châsses ouvertes, les trois corps furent trouvés intacts. Celui de saint Denis enveloppé dans un tissu qui tombait en poussière — tant il était vieux — exhalait une suave odeur. Le roi avait donné un voile de pourpre dans lequel il fut enveloppé de nouveau: une procession solennelle avec les châsses eut lieu dans l’église. Le roi, après s’être confessé, y vint faire son pèlerinage et rendre grâces à Dieu. L’acte du procès-verbal déposé dans les châsses portait, entre autres signatures, celles de Guy, archevêque de Reims; de Robert, archevêque de Cantorbéry; d’Imbert, évêque de Paris; d’Elinand de Laon, de Beaudoin de Noyon, des abbés de Saint-Denis, de Marmoutiers, de Fécamp, etc. Pour le moment, les religieux de Saint-Emmerand durent abandonner la partie, mais ils devaient renouveler plus tard leurs prétentions en 1385.
Saint-Denis avait atteint l’apogée de sa grandeur; il allait s’y maintenir longtemps encore. Nulle part on n’eût su voir un plus brillant concours de prélats, de rois et de papes. Sous le seul règne de Louis VI, on n’y compta pas moins de six papes. Trois d’entre eux y célébrèrent les fêtes de Pâques. Pascal II ouvrit la marche pontificale, en 1106. Il était venu en France demander assistance contre l’empereur d’Allemagne. Les ambassadeurs du roi, parmi lesquels se trouvait le célèbre Suger, le reçurent au prieuré de la Charité-sur-Loire. Quelque temps après, le souverain Pontife était au tombeau de saint Denis, y répandait ses prières et ses larmes et demandait comme une faveur qu’on lui donnât quelques fragments des vêtements du saint martyr.
En l’année 1124, eut lieu à Saint-Denis la première levée d’oriflamme dont il soit fait mention dans l’histoire. L’empereur Henri V d’Allemagne avait déclaré la guerre à Louis le Gros. Le roi fit appel à ses milices et à ses communes et se trouva bientôt à la tête de deux cent mille hommes. Après avoir communié à Notre-Dame, Louis VI se rendit à Saint-Denis, suivi d’un nombreux cortége.
L’oriflamme qu’il venait y prendre était une très-ancienne bannière appendue dans le chœur au-dessus des châsses des trois martyrs. «C’était, d’après l’inventaire de dom Doublet, un étendard d’un sandal épais, fendu par le milieu en forme de gonfanon, fort caduque, enveloppé d’un bâton couvert de cuivre doré et un fer longuet aigü au bout.» On en a donné des descriptions quelque peu différentes, et cela se conçoit: l’étendard s’usait; il fallait remplacer tantôt la hampe, tantôt l’étoffe, qui d’ordinaire était de couleur écarlate, semée d’étoiles d’or, taillée en trois pointes avec des houppes vertes. L’oriflamme était comme le palladium de la France. On ne sait rien de son origine. Quelques écrivains, pour expliquer le respect qu’on avait pour la sainte bannière, ont dit qu’elle était venue du ciel..
Suger, qui, depuis deux ans, était abbé de Saint-Denis, la bénit en récitant une oraison qu’on trouve encore dans un antique manuscrit de l’abbaye; il la remit au roi qui, après la messe, la confia au plus vaillant chevalier de son armée, sans doute au comte du Vexin; c’était son privilège, et les rois de France, quand ils la portèrent eux-mêmes, le firent à ce titre; car le Vexin ne tarda pas à être annexé à la couronne. Celui qui reçut l’oriflamme fit le serment de la défendre au péril de sa vie et de la rapporter au lieu où il l’avait prise. Le roi sortit de la basilique au milieu des acclamations des hommes d’armes et du peuple: «Montjoye et Saint-Denys!» Ce fut désormais le cri national, le cri de guerre, d’allégresse et de victoire.
L’empereur d’Allemagne qui avait déjà envahi la France, n’attendit pas que l’armée du roi l’eût atteint, et se retira précipitamment. Louis VI revint à Saint-Denis où, depuis son départ, on avait prié jour et nuit en présence des saintes reliques exposées; il y rendit de solennelles actions de grâces et voulut reporter lui-même, sur ses épaules, dans leurs sanctuaires, les châsses des saints protecteurs de son royaume.