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Ferdinand Servian
Papety: d'apres sa correspondence, ses oeuvres, et les moeurs de son temps

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333195
Table des matières
Papety à Rome
I
II
Papety dessinateur
I
Papety et la peinture d’Histoire
II
III
Papety et les types italiens
II
Papety orientaliste
II
Papety portraitiste
Papety intime
Papety à Rome
Table des matières
I
Table des matières
Dès qu’il eut terminé ses études à l’École des Beaux-Arts, Papety partit pour Paris, malgré les objurgations paternelles qui ne tendaient à rien moins qu’à l’éloigner complètement d’une carrière pour laquelle il se sentait un penchant irrésistible. Son père eut préféré le voir, un jour, à la tête de sa fabrique de savons; mais l’homme propose et la vocation dispose.
A Paris, Léon Cogniet l’accueillit et, peu de temps après son entrée dans son atelier, lui fit exécuter des travaux dont l’importance ne laisse aucun doute sur la confiance qu’il avait su lui inspirer. L’auteur du Tintoret peignant sa fille morte le laissa, en effet, travailler à nombre de morceaux de ses tableaux, notamment La Patrie en danger, dont certaines parties essentielles sont dues à son pinceau.
Voici en quels termes Papety fait connaître à Aubert, alors directeur de l’École de Marseille, ses impressions en ce qui concerne l’enseignement de Cogniet et d’Ingres.
Paris, 27 août 1835.
En général, les élèves n’ont aucune idée de l’arrangement d’un tableau. Ce noble maître (M. Cogniet), ne nous en parle que rarement, de peur que cela ne nuise à la manifestation de la pensée qui doit être toute naturelle et jamais théâtrale. Il nous parle de cela comme de la dernière des choses; il veut, d’abord, que l’on comprenne parfaitement le sujet et surtout que l’on ne donne jamais des poses maniérées ou académiques.
Son système est tout différent de celui de M. Ingres, qui ne songe, dans ses compositions, qu’à bien coordonner à développer et à singer toutes les poses de l’Antique M. Ingres est un homme qui a beaucoup dessiné d’après l’antique et surtout d’après Raphaël; il s’est formé ainsi un dessin sévère et consciencieux. Je l’en loue très fort et j’aurais bien voulu être son élève. Cependant, lorsqu’il veut se livrer à une composition, toutes les études qu’il a faites sont présentes à sa mémoire et, au lieu de peindre une scène telle qu’elle a dû se passer, on ne voit que des réminiscences, des tours de corps, des ajustements que l’on a vus bien souvent. En un mot, sa peinture, loin d’être, comme la poésie, une émanation de son âme, n’est qu’un ramassis de ce qu’il a vu dans sa vie.
Élève de Cogniet, Papety brilla au premier rang et n’eut pas de peine à remporter le premier grand-prix de Rome, au mois de novembre 1836, tandis que Flandrin , âgé de six ans de plus que lui, n’obtenait que le second, ce qui fit dire à Ingres, s’adressant à celui qui avait porté sur lui un aussi dur jugement: «Soyez flatté d’avoir conquis le second rang après Papety.»
La nouvelle de son triomphe fut reçue avec enthousiasme dans sa ville natale, et dans le monde des arts on fut unanime à saluer en lui une future gloire de la peinture.
Un de ses meilleurs amis, le poète Joseph Autran, qui, lors de son départ pour Paris, au mois de janvier 1836, lui avait prédit ce succès, lui dédia une belle poésie qui se termine comme suit:
Et parfois viens revoir cette ville qui t’aime.
Quand Puget, le sculpteur qui porte un nom suprême,
Habitait l’Italie, en ses palais admis,
A Gênes, à Florence, à la Ville Éternelle,
Il s’arrachait souvent et revenait fidèle
A sa Marseille, à ses amis.
Le laurier de l’Institut allait enfin permettre au premier rêve de Papety de se réaliser. Il avait caressé le désir de parcourir Rome, de fouiller dans les vestiges de son glorieux passé l’aliment nécessaire à sa faim d’investigation et de s’assimiler, en les harmonisant à son génie propre, toutes les sensations esthétiques par lesquelles l’âme de l’Italie avait vibré pendant la Renaissance. Il partit donc en 1837, avec deux grands prix de Rome de la même année, l’un pour la musique, l’autre pour la sculpture; Boisselot, le compositeur marseillais si connu, et Ottin qui, bien que Parisien, conquit droit de cité à Marseille, grâce aux nombreux travaux qu’il y a effectués, tels, par exemple, les deux statues de la France et de Marseille, sous le péristyle du Palais de la Bourse, et les statues de Pythéas et d’Eutymènes sur la façade.
Arrivé à Rome, il se mit résolument à l’œuvre, comprenant combien le rôle qu’il était appelé à jouer dans l’histoire de l’art français devait être particulièrement prépondérant: «Jamais Papety n’a été élève, disait Ingres, qui dirigeait l’Académie de France à Rome; il lui a suffi de prendre le pinceau pour devenir un maître.»
C’est précédé d’une brillante réputation qu’il fait ses débuts à la Villa Médicis, et là encore il donne l’exemple d’un travail opiniâtre joint à une sagacité insatiable. Il charme ses loisirs par de nombreuses promenades à travers la ville, et s’il lui arrive de se rendre quelquefois au café Greco, qui est le rendez-vous de la jeunesse intellectuelle, c’est pour serrer la main d’un ami ou pour conduire un voyageur confié à sa bienveillance de cicerone improvisé. De ces nombreuses courses à travers la Ville Éternelle, il rapporte une ample moisson de notes, de dessins, de croquis, d’aquarelles représentant des types, des monuments, des places, des ruines, le tout pris sur le vif avec une grande acuité de vision et rendu avec une fidélité d’observation que ceux-là seuls qui en furent les confidents familiers pourraient attester. Ces témoins furent Farochon, graveur; Brian, le célèbre sculpteur avignonnais, et Ottin.
Voici le tableau enchanteur qu’il trace de la vie romaine:
Rome, 26 Juin 1838.
MON CHER MAITRE,
Que l’on est heureux d’être toujours dans cette belle Rome où l’on découvre à chaque instant de nouvelles beautés! C’est au point que l’on est plein de tout et que cela vous enlève l’envie de travailler. Il est si agréable de contempler tous ces spectacles! Rome! Jamais je n’aurais cru l’aimer comme je l’aime. Dernièrement, j’ai fait un voyage en Étrurie... J’ai vu des choses admirables dans le domaine de la Nature et de l’Art; j’ai vu des chefs-d’œuvre de toutes les époques... Eh bien! au bout d’une quinzaine de jours je soupirais après Rome, et quand j’y suis rentré, quand j’ai revu ses belles fontaines et son air riant, les larmes coulaient en abondance de mes yeux. Je ne sais vraiment pas comment je ferai pour quitter cet incomparable pays où l’on découvre tous les jours une foule de Maîtres dont on ne connaît même pas les noms en France et qui ont fait des choses adorables. Toutes les galeries en sont pleines: ce sont autant de musées parmi lesquels le Vatican domine. Voilà un endroit d’où on ne voudrait jamais sortir. Plus on voit ce sublime Raphaël, et plus on l’aime. Dès l’abord, je croyais lui trouver des défauts, mais maintenant j’avoue que je n’en vois plus du tout et que je l’adore comme on adore la perfection.
Cette lettre écrite avec naïveté ne constitue-t-elle pas un plaidoyer de plus en faveur du maintien de l’École de France à Rome?
Sa facilité à comprendre et à traduire est merveilleuse. On peut dire qu’il a écrit par le crayon une histoire anecdotique de Rome, tant il sut saisir la plupart des traits de son immortelle physionomie. Lorsque ses travaux le lui permettaient, il quittait Rome pour aller visiter quelque autre ville de l’Italie où il était sûr de trouver des notes précieuses destinées à enrichir ses cartons. Florence et Naples le captivèrent, l’une par son luxe architectural, l’autre par son pittoresque. Motifs d’architecture, pifferari originaux, lazaroni aux accoutrements hétérogènes, pêcheurs, chanteuses de rues, pochades enlevées à la diable sous la pression de l’actualité fugitive, esquisses prestement lavées, tout sollicitait son crayon et son pinceau, lorsqu’ils n’étaient pas retenus par quelque morceau plus important, comme l’intérieur de l’église de Santa-Croce, de Florence, ville où son meilleur ami, M. Sabatier, avait une demeure somptueuse et où Papety était allé passer une saison, à la suite d’une atteinte «d’aria cattiva». C’est dans ce sanctuaire qu’il avait recouvré le calme, comme autrefois à Paris, pendant les nuits d’angoisse, il avait entrevu l’espérance après s’être laissé tomber sur les marches de quelque église déserte...
Papety était poète dans toute la force expressive du mot. Nature ardente et impressionnable, esprit primesautier et pénétrant tout à la fois, rien n’échappait à ses facultés d’analyste, à son cosmopolitisme investigateur. Rêveur devant les spectacles de la campagne romaine, il devenait homme d’action dans le silence de l’atelier. Les mystères des soleils couchants, les féeries des nuits le pénétraient et jetaient dans son âme un trouble aussi étrange que celui qui s’emparait de lui à la pensée de la vie antique dont il chercha à envelopper les faits dans les lueurs du crépuscule. Le soir, il avait coutume de se promener sous les lauriers, dans les jardins de sa villa romaine du Pincio, devisant de ses projets d’avenir avec le compositeur François Bazin.
Une des plus belles soirées passées à Rome, fut sans doute celle, où, en compagnie de Joseph Autran, il parcourut toute la ville par une nuit de printemps, tandis que les étoiles éclairaient de leur divine clarté les éloquentes silhouettes de la ville et que le Tibre, déroulant son onde scintillante, leur racontait les fastes dont il avait été témoin. Ce ne sont à chaque pas qu’exclamations admiratives en face de cet immortel passé. Leur esprit et leur cœur battent à l’unisson. L’enthousiasme de la jeunesse s’y allie au lyrisme de la poésie. Ils s’avancent fiévreusement, ou plutôt ils courent, entraînés dans leur dithyrambique par l’élan de leur imagination de poète et d’artiste allant à la découverte de sensations étranges, s’abreuvant d’inédit.
Nous courions emportés par le vol de nos âmes, s’écrie Joseph Autran, en racontant dans un fort beau poème, sa Première nuit à Rome; et, de fait, c’est bien là l’impression que l’on ressent à la lecture de cette description où passent la colonne Trajane, le Capitole, le Forum, la Via Sacra, le Colysée, l’Arc de Titus, Saint Pierre, le Pantalin, le Tibre, qui arrachent aux deux artistes des cris d’admiration, leur donnent l’ivresse du souvenir et les élèvent pendant l’espace d’une nuit par delà les régions du rêve, loin du prosaïsme de la vie contemporaine.
II
Table des matières
Son séjour à Rome marque la période de sa vie la plus féconde. Le Rêve de bonheur, œuvre par laquelle il a forcé l’universalité des suffrages sinon au point de vue des tendances, tout au moins en ce qui concerne la somme d’efforts dépensés, fut commencé pendant cette période qui ne dura pas moins de cinq années.
La première œuvre qu’il envoya tut une Femme couchée, manière d’odalisque peinte selon les procédés d’école, à laquelle succéda une copie du Mercure, de Raphaël, page sévère et classique. (Musée de Marseille).
J’ai trouvé dans les papiers de Magaud la copie d’une lettre adressée à Aubert et au cours de laquelle il fait connaître son opinion concernant cette œuvre, opinion qui, d’ailleurs, fut celle de tous les critiques parisiens:
Quant à la figure de Papety, d’après l’opinion de tous les élèves et de moi-même, elle serait des envois de Rome le plus correct en dessin et le plus beau en couleur. Il est vrai que, comme tous les pensionnaires de Rome. il était dans la couleur de M. Ingres et, quoique cette figure fût d’un ton généralement un peu gris et terne dans les ombres, elle ne laissait pas d’avoir de l’éclat par je ne sais quoi de brillant que n’avaient pas les autres envois. Et cela ajouté à un dessin pur et à la force du modelé composait un tableau qui ne manquait pas d’harmonie et qui semblait lutter avec la Nature. Ce que l’on peut reprocher à cette étude, c’est un ton violet régnant sur l’ensemble du tableau.
Par la même occasion, j’ai vu son tableau des prix... On peut le placer facilement parmi l’un des premiers de tous les prix remportés depuis la fondation de l’École de France à Rome. (Paris, 27 octobre 1839).
Son Moïse sauvé des Eaux lui avait été commandé, avant son départ pour Rome, par M. Chassérian, architecte bien connu à Marseille, où il a exécuté divers travaux importants. Après avoir figuré à Paris, ce tableau a été envoyé dans notre ville en janvier 1839.
L’artiste a placé la scène au soleil couchant dont les reflets ensanglantent les eaux jaunâtres du Nil. Sur la gauche, Memphis s’estompe dans le lointain et, au milieu, apparaît la fille de Pharaon. Deux esclaves nubiennes agenouillées lui présentent l’enfant à qui elle sourit, tandis que d’autres se tiennent auprès d’elle dans une humble attitude, l’une portant un écran, l’autre des bandelettes, une troisième des anneaux et un vase. Les personnages, dont les traits sont fortement accusés, se détachent en vigueur sur le fond lumineux. La princesse, d’une beauté parfaite, n’est autre, en réalité, qu’une jeune.Romaine que Papety avait remarquée. Cette toile, pour la composition de laquelle l’artiste avait consulté les archives du Vatican et mis à profit des récits de voyageurs, inspira à Méry une enthousiaste poésie dédiée à Autran et dont voici une strophe:
Quand tu feras ta lettre à ce noble jeune homme,
Que Marseille confie aux ateliers de Rome,
Et que le ciel dota d’un précoce talent,
Dis-lui bien que Marseille, aux tableaux qu’il enfante,
Réserve un clou de bronze, une hymne triomphante,
Un cadre d’or étincelant.
Dis-lui que tous ici, les mains jointes en foule,
Aux pieds de sa Memphis, où le Nil jaune coule,
Nous avons admiré l’enfant sauvé de l’eau.
Et qu’au tomber du jour, toute lumière éteinte
Du soleil d’Orient la merveilleuse teinte
Brillait encor sur son tableau.
Au nombre des toiles envoyées de Rome, il faut citer Femmes à la Fontaine (coll. Sabatier d’Espeyron), montrant de jeunes Grecques autour d’une fontaine. L’une d’elle a approché son amphore qui s’emplit, quelques autres, l’urne posée sur la tête, attendent leur tour. On y voit notamment une jeune fille dont la tête, à demi-cachée sous le feuillage, est empreinte d’un indéfinissable mystère. Au fond, se détache une ville ponctuée, çà et là, de quelques silhouettes humaines.
Magaud, qui s’intéressait beaucoup aux travaux de Papety, écrivait à leur ancien maître commun, à propos de cette toile:
Paris, 25 août 1840.
CHER MONSIEUR AUBERT,
... Le tableau est trop systématique; la simplicité en est affectée. Le dessin est excellent, mais la figure principale est sans mouvement. La couleur est très brillante, quoique les carnations soient de la même couleur que les terrains.
En 1840, il fit présent à Joseph Autran d’un paysage: Soleil couchant sur le Tibre, en souvenir des heures inoubliables qu’ils vécurent ensemble devant ce spectacle. Le poète remercia par des vers qu’il lui adressa le 22 octobre et dont je détache le fragment suivant:
Tout est là : tes pinceaux sur cette étroite plage,
Des beaux soirs d’Italie ont mis l’entière image
Et je retrouve enfin devant sa vérité
Tout ce que tant de fois mon âme a regretté 1
Si bien que maintenant, dans ma cellule obscure,
Quand je trouve au réveil ta charmante peinture,
Devant elle souvent, pressé d’aller m’asseoir,
Je commence le jour par admirer ton Soir!
Et puis, quand le jour vient, à l’heure où de sa vue
L’ombre grise poursuit le jour qui diminue
Si mon œil pour jouir des splendeurs d’un beau ciel,
Compare l’authentique à l’artificiel,
Je ferme ma croisée au soleil de Marseille,
Et, seul près d’un flambeau qu’avant l’heure j’éveille,
Du couchant véritable insultant les rayons,
Je contemple celui que m’ont fait tes crayons.
L’année suivante, il donna avec son tableau de sainte Philomène, dont il est parlé dans un autre chapitre, un saint Jacques suivi de deux acolytes, où il montre le saint, revêtu du pallium, appuyé sur son bâton pastoral et escorté de deux diacres ayant le costume du Bas-Empire. S’inspirant de saint Epiphane, qui a indiqué que saint Jacques portait de longs cheveux et allait les pieds nus, l’artiste en a fait une figure de haut relief, un héros sacré. Il envoya en même temps le Portique de Pompeï. Cette peinture, qui a toute la sensualité anacréontique, met en scène des femmes aux poses lascives venues là pour puiser de l’eau à la fontaine. Au pied d’une colonne, une jeune Italienne, blonde, s’est mollement assise, abandonnée à ses instincts paresseux. C’est une évocation frappante de la vie oisive des femmes dans l’antiquité. Presque à la même époque, il expédiait à Paris deux autres morceaux. Il convito degli Dei, copie de la magnifique fresque de Raphaël, qui décore le plafond de la Farnésine, et un dessin lavé ayant pour titre le Bûcher d’Achille. Le premier est une copie fidèle de l’œuvre de l’illustre peintre, celle où il a le plus manifestement affirmé ses tendances michelangesques; la musculature y est puissamment développée et le relief des contours poussé jusqu’à la dureté. Quant à l’autre morceau, il est exclusivement exécuté avec du blanc et du noir pour mieux symboliser la mort et le deuil.

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