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Emma Bailly

La femme du capitaine Aubépin

Les ménages militaires


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066303679

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

Texte

I

En1862, les environs du camp de Châlons n’étaient pas encore aménagés de façon à offrir un abri confortable aux femmes d’officiers que le dévouement conjugal, pour beaucoup d’entre elles, et la curiosité pour beaucoup d’autres, amenaient dans ces parages crayeux.

La spéculation n’avait pas songé à leur préparer des logements, et moins encore à leur créer les villas qu’elle a improvisées depuis lors.

Il fallait chercher un asile à peu près décent dans les fermes des paysans ou dans les rares maisons de campagne disséminées au milieu de la plaine champenoise

Il fallait s’y établir tant bien que mal, sans aises, sans luxe, souvent même sans le nécessaire.

Il fallait surtout faire abnégation absolue de soi-même pour accepter philosophiquement ces installations sommaires et ce dénûment relatif.

Le Grand-Mourmelon offrait bien quelques ressources, et encore!.

Du reste, comme il se produit toujours en pareil cas, avant l’arrivée des dames des divers régiments, on avait vu s’abattre sur le village un essaim de ces folles et accapareuses personnes qui, n’ayant droit à rien, s’emparent naturellement de tout.

Avec la galanterie qui sied si bien à l’uniforme, les officiers garçons mirent au service des nouvelles venues toute leur bonne volonté, toutes leurs démarches et jusqu’à leurs ordonnances, pour les aider dans cet établissement de hasard.

Quitte à prendre ensuite une mine contrite quand les maris, leurs camarades, déplorèrent devant eux la difficulté qu’ils éprouvaient à caser leurs infortunées moitiés et leurs pauvres petits enfants.

Les villages du Petit-Mourmelon, de Livry, de Louvercy reçurent en masse la visite des maris désolés;

Ce fut dans ces chaumières assez proprettes, mais effroyablement incommodes, qu’ils tentèrent des miracles pour contenter leurs compagnes.

Jugez donc:

Tel mari, qui louait assez cher deux misérables chambrettes nues, avait en poche le programme détaillé de ce qu’exigeait sa femme: «un salon assez grand pour y offrir le thé aux officiers de son bataillon, une chambre où le berceau de l’enfant fût bien à l’aise, une salle à manger petite, car elle renonçait à donner à dîner au camp, plus un coin pour la bonne.»

Tel autre, en face du carré de choux, émaillé de mauves sauvages, qui s’ouvrait devant les fenêtres, pensait douloureusement à l’ambition de sa jeune femme,–une nouvelle mariée lettrée et sentimentale,–qui lui avait demandé, avant toute chose, un beau jardin ombreux pour y rêver, le soir, en parlant aux étoiles.

Un troisième se voyait contraint d’entasser ses quatre enfants dans une chambre étroite.

Et certain vieux capitaine, haut de buste et large d’épaules, découvrait avec stupeur qu’il n’entrerait jamais chez sa femme sans se tourner de trois quarts et labourer de son dos le chambranle grossier des portes.

Un matin de mai trois maris quêteurs entrèrent au Petit-Mourmelon, marchant de front, se surveillant mutuellement pour ne laisser aucun d’entre eux, en cas d’heureuse découverte, prendre l’avance sur les autres.

Ils descendaient lentement l’unique rue, qui est la grande route, en jetant des regards lamentables aux écriteaux primitifs qui pendaient aux volets clos.

Certaines vitres crasseuses étaient également garnies d’un carré de papier où l’écrivain public avait calligraphié: Ici on loue des logements.

Ils s’arrêtaient en corps, s’informaient,–ce n’était qu’une unique chambre,–et poursuivaient leur chemin, la tête de plus en plus basse.

Un jeune lieutenant, de mine intelligente et de tournure distinguée, parut prendre le premier son parti de l’inutilité de leurs recherches.

–Après tout, s’écria-t-il tout à coup, nous en serons quittes pour abdiquer nos pouvoirs aux mains de ces dames. Nous n’avons pas la baguette de Moïse pour faire sourdre du sol une belle maison confortable. N’en déplaise à madame de Lestenac, cet objet désiré est absolument inconnu ici.

Un chirurgien-major qui faisait partie du petit groupe ne sembla pas accepter aussi bravement leur déconvenue.

–Vous en parlez bien à votre aise, mon cher Lestenac, dit-il avec un soupir; on voit bien que vous n’avez pas reçu des recommandations pressantes.

–Mais si, mais si!… ma femme a trouvé charmant de passer une saison au camp et tient positivement à satisfaire sa fantaisie.

–Moi, je connais madame Lémincé, elle ne croira pas à cette impossibilité… elle imaginera je ne sais quelle mauvaise volonté de ma part… Elle m’écrira vertement. Ah!… Aurélie est une femme qui a tant de caractère!

M. de Lestenac eut un sourire discret qui prouvait surabondamment sur quelles bases incontestables la réputation de madame Aurélie Lémincé comme femme énergique était établie au régiment.

Le troisième interlocuteur, qui portait une tête brune et caractérisée sur des épaulettes de capitaine, fit un geste légèrement dédaigneux.

–Je vous trouve bien bons de vous inquiéter ainsi, dit-il; puisque nous, ne trouvons rien, ces dames viendront, verront et se résigneront.

–Comment! se récria le docteur, vous voulez faire venir madame Aubépin, sans savoir.

–Madame Aubépin sera ici ce soir même.

–Sans logement?

–Elle m’aidera à en découvrir un.

–Mais comment voulez-vous qu’une femme.

–Une femme de militaire doit être au-dessus de toutes ces misères-là, dit sèchement le capitaine Aubépin.

A ce moment, et malgré la jalouse surveillance de ses camarades, M. de Lestenac, doué d’une vue excellente et de jambes de cerf, se jeta brusquement dans un petit chemin mal entretenu qui conduisait à un moulin.

Au bord du chemin, à gauche, se dressait une maisonnette blanche avec un écriteau.

–Je suis un maladroit, grommela le capitaine.

Le chirurgien-major serra les poings avec dépit.

–Euréka! cria la voix joyeuse du lieutenant de Lestenac.

Ses compagnons enfilèrent le petit chemin et lurent distinctement sur l’écriteau ce bienheureux renseignement: Appartements à louer.

–Ce Lestenac a une chance! soupira M. Lémincé.

–Permettez, major, observa le capitaine Aubépin, il y a un s à appartements.

Ce disant, en homme prudent, il allongea le pas et rejoignit M. de Lestenac sur le seuil de la maisonnette.

–Hé!… quelqu’un! cria celui-ci.

Une bonne femme, encore jeune et avenante, accourut les mains pleines de savon, un enfant pendu à sa jupe, un autre pleurant derrière elle.

–Pouvons-nous voir les logements à louer? demanda le capitaine, prompt à dominer la situation.

–Certainement, mes bons messieurs, et même qu’ils ne sont finis que de ce matin, et que c’est mon mari qui a tout fait, et qu’il vient seulement de mettre l’écriteau.

On grimpait déjà un petit escalier tournant, juste assez large pour laisser passer une personne mince.

On trouva un palier, et sur ce palier cinq portes, que les trois officiers parurent disposés à emporter d’assaut.

Celle de gauche donnait accès dans deux petites pièces propres et gaies, éclairées largement sur la route.

–Je les prends, dit vivement M. de Lestenac.

Celle de droite ouvrait sur une grande chambre située au nord, mais d’où la vue s’étendait sur des champs verts et de petits bouquets de bois.

Un corridor la séparait d’une autre pièce moins vaste et d’un cabinet de débarras complètement obscur.

–Voici mon logement, déclara le capitaine Aubépin.

Le chirurgien-major, très-inquiet, ouvrit la cinquième porte et ne vit qu’une chambrette étroite, sans air, complétement insuffisante.

–Ah! mon Dieu! que va dire Aurélie? s’écria-t-il d’un ton si piteux que la bonne femme émue s’empressa de le consoler.

–Monsieur, dit-elle, il y a là-bas deux chambres, que Nicolle, notre homme, pensait garder pour faire un bel atelier, car il est charron de son état, mais je pense, moi, qu’elles feront joliment votre affaire et je vas vous les louer.

Plein d’espoir, le docteur dégringola l’escalier, se précipita dans l’atelier carrelé, vide, froid., et l’on entendit bientôt sa voix triomphante:

–Messieurs, madame Lémincé est logée.

Une petite question d’intérêt promptement résolue, entre la mère Nicolle et les trois officiers, termina cette importante conférence dont ils sortirent justement fiers.

Ils allèrent dîner au mess du régiment, le204e de ligne, arrivé l’avant-veille d’Orléans, et rentrèrent ensuite chacun dans leur tente pour y procéder à une correspondance, qui, si nous lisons par-dessus leur épaule, nous donnera quelque idée des caractères et des goûts de nos personnages.

«Ma chère Louise, écrivait le lieutenant de Lestenac, imaginez-vous que loger votre charmante petite personne au camp de Châlons est un tour de force que j’ai le mérite d’avoir accompli non sans peine!…

«Vous aurez deux chambres, ma mignonne, deux chambres pour étaler vos jolis colifichets. Comment allez-vous faire? l’une sans cheminée, l’autre sans tapisserie.

«Votre horizon sera un petit chemin pierreux, fréquenté par les soldats, et vos voisines seront madame Aurélie Lémincé, l’énergique épouse du docteur, et madame Berthe Aubépin. vous savez, la jolie, la triste, la mystérieuse madame Aubépin.

«Tout cela pour quatre grands mois!. Je ne veux rien vous dissimuler, même si cette peinture réaliste devait nuire à mes espérances.

«Voyez, chère amie, si la perspective de cette installation, on ne peut plus rustique, ne révolte pas trop vos délicats instincts de Parisienne, et répondez bien vite à votre très-empressé et très-malheureux

«FLAVIEN.»

–Hum! murmura M. de Lestenac en cachetant soigneusement à ses armes cette missive encourageante, si Louise a ses vapeurs en recevant le tableau du confort qui l’attend, sa décision est claire: elle ne viendra pas.

Il alluma un cigare, et, fredonnant un air du Barbier, il retourna au mess du204e qui brillait dans l’obscurité du camp.

De son côté, le docteur Lémincé, penché sur son buvard de campagne, griffonnait avec ardeur:

«Tu seras satisfaite, ma bonne Aurélie, j’ai découvert un petit nid qui n’est certainement pas celui que j’avais rêvé pour toi, mais qui réunit les meilleures conditions possibles dans ce pays arriéré.

«Dans une maison neuve, au rez-de-chaussée, –c’est moins fatigant,–tu vas occuper un petit salon-salle à manger.

«Je vais y faire placer des meubles; ce ne sera pas élégant, à mon extrême regret: tu l’embelliras.

«La chambre à coucher sera vraiment bien, j’y tiens beaucoup; devant les yeux une Cour, un champ de blé, quelque chose d’agreste et de frais que tu aimeras.

«Du reste, si quelque chose te déplaît, nous le changerons. Si, par hasard même, la maison ne te convenait pas, nous en chercherons une qui rentre mieux dans tes goûts.

«Les autres appartements sont retenus pour madame Aubépin, dont le voisinage te sera agréable, et pour madame de Lestenac, la jeune mariée parisienne.

«Tu ne t’ennuieras donc pas, tu ne resteras pas seule. Et puis j’obtiendrai de n’avoir pas de tente, ou du moins de ne pas y habiter, et je demeurerai près de toi.

«Mille tendresses, et viens vite, ma chère Aurélie.

«A. L.»

–Ah! fit le docteur en repoussant sa plume avec un soupir involontaire, elle viendra certaine ment.

Le capitaine Aubépin, lui, n’avait écrit qu’une note, celle des meubles qu’il louait à un entrepreneur de Châlons: un lit, un fauteuil, quelques chaises, une toilette, une table.

Ilregarda sa montre, mit son caban, et, courant à travers champs, il arpenta le terrain d’un pas élastique jusqu’à la gare du Petit-Mourmelon, où le train de Châlons arrivait au moment même.

Il attendit la sortie des voyageurs en regardant impatiemment ceux qui paraissaient aux portes.

Une femme s’avançait hésitante, indécise, serrant contre elle deux petits enfants de trois à quatre ans.

Il alla vers elle aussitôt, en disant de ce ton sec, qui semblait en si parfait accord avec sa physiomie sévère:

–Bonjour, Berthe. Les enfants ont-ils fait un bon voyage?

La jeune femme poussa les enfants vers leur père, et, sans répondre, releva son voile.

Elle avait vingt-cinq ans environ, une tête fine, expressive et pâle; rien de correct, mais rien de banal dans les traits; des yeux très-grands, dont les cils allongés semblaient s’ouvrir sur du velours brun; des joues assez pleines pour laisser à deux adorables fossettes le loisir de s’y creuser un nid; une bouche sérieuse, plus sérieuse certes que celle des femmes de cet âge; et c’était à cette bouche, dont les coins découragés disaient une amertume contenue, que la physionomie tout entière empruntait un caractère vaguement douloureux.

Les enfants, une fillette délicate et un bébé joufflu, sautèrent au cou du capitaine, qui leur rendit leurs caresses avec une sorte de passion; puis revenant à sa femme et lui offrant le bras:

–As-tu terminé tes emballages en temps utile?

–Tout a été prêt.

–Tu m’apportes mes cannes à pêche?

–Certainement.

–Tous les comptes sont réglés à Orléans?

–Tous.

–C’est bien.

–Où allons-nous, Auguste?

–A l’hôtel des Trois-Pignons, au Grand-Mourmelon. Demain, je vous installerai dans le logement que j’ai retenu.

–Êtes-vous content?

–Hum!. Tu n’y seras pas très-bien, mais les enfants auront de l’air et de l’espace.

–C’est tout ce qu’il faut, dit-elle simplement.

Il était tard, la nuit était noire; les enfants se serraient peureusement contre eux, tandis qu’ils franchissaient en silence la distance, assez considérable, qui sépare les deux Mourmelon.

Ils ne s’étaient point vus depuis quinze jours, et pourtant pas une question affectueuse ne vint aux lèvres de la femme, pas un mot tendre à celles du mari.

Une fois seulement, madame Aubépin, passant distraitement sa main sur la tête bouclée du petit garçon, dit avec effusion:

–Il vous a bien souvent demandé.

Le père eut un sourire satisfait.

Et la mère, retombant dans sa réserve, laissa ses grands yeux mélancoliques errer sur le paysage sombre que des silhouettes de tentes découpaient bizarrement çà et là.

II

Le camp de Châlons, depuis qu’un décret du14novembre1856l’a transformé, de camp provisoire établi à titre d’essai, en camp permanent d’instruction militaire, est connu non-seulement de nos régiments, qui y passent à tour de rôle une saison laborieusement employée, mais encore d’un grand nombre d’étrangers de distinction, qui viennent assister à ses grandes manœuvres annuelles.

Une foule de touristes le prenaient également pour but de leurs pérégrinations, à l’époque du séjour de l’Empereur.

Pour ceux qui n’ont jamais eu la curiosité ou la possibilité de le visiter, nous dirons que le camp est un terrain de12,000hectares, à quatre lieues de Châlons, avec lequel il communique rapidement par un petit chemin de fer qui fut étudié, jugé nécessaire et exécuté en soixante-dix jours.

Le terrain est couvert d’un gazon rare, avec de larges plaques blanches dont les yeux des soldats gardent parfois l’ophthalmique souvenir.

Quelques maigres massifs, semés çà et là, y forment de petites oasis fort appréciées du troupier au repos.

Il est entouré, ou arrosé de trois rivières: la Suippe, la Vesle, le Chenu; foré d’un grand nombre de puits; élevé de140mètres au-dessus du niveau de la mer; salubre, sec, exposé aux vents contraires qui en éloignent toute émanation dangereuse.

On y a très-froid en hiver: les épaisses capotes et les lourds sabots y florissent.

On y a très-chaud en été mais en1862, les fraîches eaux, la liberté relative, l’exemple, la crânerie française et la présence du souverain qui couronnait les manœuvres, soutenaient le soldat et lui faisaient gaîment supporter une saison de fatigues qui tend de plus en plus à faire partie des habitudes militaires.

Le camp proprement dit est une sorte de ville longue, symétrique, coupée de grandes rues perpendiculaires de vingt pas de largeur.

Trois divisions l’habitaient annuellement: la première et la troisième sous la tente, la deuxième dans des baraques, c’est-à-dire dans une série de maisonnettes régulières et suffisamment commodes.

Les tentes des soldats s’étendaient en première ligne, parallèles au front de bandière.

Puis, toujours en reculant, venaient les campements des sous-officiers, des officiers subalternes, des officiers supérieurs et enfin des généraux, qui occupent, en arrière, le centre de leurs divisions respectives.

La deuxième division, baraquée, offrant au soldat une installation toute faite et invariable, ne sollicitait en rien le goût d’ornementation qu’il porte partout où il s’arrête.

Aussi l’aspect en était-il monotone.

L’originalité s’était réfugiée dans la première division, et la coquetterie dans la troisième.

En effet, cette heureuse troisième division, située à l’extrême gauche du camp, au milieu de pins sylvestres et dans le voisinage de petits bois qu’on trouve touffus là-bas, pouvait tout à son aise y développer son penchant pour l’arrangement et les ombrages.

On n’y voyait, en effet, que jardinets, parterres, tentes des chefs abritées avec adresse, et naïfs essais d’horticulture qui n’ont jamais le temps d’aboutir.

La première division cultivait les arts, ébauchait des sculptures, élevait à l’entrée de ses rues des Forts de terre glaise, des France et des Victoire en craie, des bustes de l’Empereur plus sincères que réussis, des Prince Impérial équestre ou pédestre.

Nous y vîmes même un jour un buste de l’Impératrice, traité avec une hardiesse de conception et une richesse de formes qui défient toute description.

Au milieu de ces esquisses et de ces essais, il se trouvait parfois de jolies statuettes, de belles pensées bien rendues, et tel de ces artistes improvisés a prouve qu’il avait dans sa giberne un ciseau de sculpteur.

C’est à cette première division, qui s’appuyait sur un moulin à vent, à peu de distance du Petit-Mourmelon, qu’appartenaient les nouveaux locataires du charron Nicolle.

Tous trois n’avaient pas obtenu l’autorisation de déserter la tente ou ne l’avaient pas même demandée.

Le capitaine Aubépin occupait bel et bien la sienne.

Le lieutenant de Lestenac devait à une indisposition du capitaine de sa compagnie la libre disposition d’une tente pour lui tout seul; ce que ses bons camarades, obligés de partager la leur avec leur sous-lieutenant, lui enviaient grandement.

Le chirurgien-major du204e, par tolérance spéciale,–qu’il avait enlevée d’assaut pour complaire à madame Aurélie Lémincé,–pouvait venir prendre gîte auprès de sa femme.

Ces dames laissèrent tout juste à leurs maris le temps de faire apporter quelques meubles à la maison Nicolle, où le ménage Aubépin était installé déjà, et débarquèrent simultanément un beau jour à la gare du Petit-Mourmelon.

Elles avaient voyagé ensemble depuis Châlons et ne se déplaisaient pas trop encore en arrivant.

Ce fut également ensemble qu’elles se dirigèrent, aux bras de MM. Lémincé et de Lestenac, vers l’Éden invraisemblable qui leur avait été préparé.

Madame de Lestenac trottinait légèrement, regardant çà et là d’un petit air ébahi qui lui allait à merveille.

Parisienne, dix-neuf ans, minois spirituel, petits yeux pétillants, bouche rieuse, grandes boucles blondes, costume coquet: elle était ravissante.

–C’est très-drôle celte campagne blanche, disait-elle; cela me rappelle un décor des Variétés, très-réussi, dans je ne sais plus quel vaudeville. Vous souvenez-vous, Flavien?. Ah! mais non, c’était avant que vous me fissiez la cour.

–Alors cela date d’une époque où j’étais un grand maladroit.

–Allons-nous bien loin ainsi?

–Non, ma chère, nous y voilà.

–Où donc?

–Cette maison… là… à gauche.

–Comment!… là?

–Oui.

–Cette masure?

–Mais, ma chère Louise, pour le pays, c’est un trésor de propreté et de confortable.

–Il est superbe, votre trésor!

–Je suis désolé, ma pauvre enfant… si vous saviez.

–Essayons d’y pénétrer.

–Un peu de courage, ma petite Parisienne. L’escalier est étroit.

–Guidez-moi, mon cher ami.

M. de Lestenac s’élança dans l’escalier, tandis que sa femme faisait les plus jolies mines en franchissant le perron.

–Y êtes-vous, Louise?

–Je vous suis.

–Prenez garde au premier tournant.

–Merci. Anna, relevez ma robe, je vous prie.

M. de Lestenac écouta, stupéfait.

–Anna? répéta-t-il, qui donc Anna?

–Eh! ma femme de chambre.

–Votre femme de…

–Sans doute… une perle.

–Elle est là?

–Où donc voulez-vous qu’elle soit? Fallait-il vous télégraphier une demande d’autorisation, cher ami?

M. de Lestenac s’arrêta court et regarda en arrière.

Dans la pénombre de l’escalier, suivant sa femme, il distingua un chapeau bleu impérial qui montait gravement sur une tête d’anglaise rousse et pincée.

–Mais, malheureuse enfant! s’écria-t-il, vous n’avez donc pas lu ma lettre?

–Quelle lettre?

–Celle où je vous disais que vous aviez deux chambres… deux chambres…

–Si fait, j’ai très-bien compris: deux chambres à coucher.

–Non pas. Deux chambres en tout… deux chambres pour tout appartement.

–Vous plaisantez, Flavien?

–Hélas!

–Vite, que je voie cet ermitage.

–Je vous assure, Louise.

–Laissez-moi passer, je vous prie. deux chambres!…

Madame de Lestenac se fit toute petite, glissa entre le mur et son mari, sauta sur le palier et s’arrêta interdite.

La porte de la première pièce était ouverte, et celle du fond, ouverte également, laissait entrevoir sa sœur jumelle.

Les murailles étaient couvertes d’un grossier papier gris à fleurs roses et bleues, le plafond absent était suppléé par un papier blanc tendu dans toute sa longueur, et que le courant d’air agitait avec un bruit bizarre.

Un étroit canapé de perse, un fauteuil Voltaire épuisé, trois chaises et une petite table de travail meublaient ce simulacre de salon.

Les rideaux du lit, en damas de coton marron et blanc, apparaissaient dans le lointain comme fond de tableau.

Madame de Lestenac inspecta tout cela d’un coup d’œil, et partit d’un joyeux éclat de rire, en frappant ses petites mains l’une contre l’autre avec un entrain qui décontenança complétement son mari.

–Une chaumière! s’écria-t-elle… c’est donc ça, une chaumière? Oh! comme c’est laid! mais c’est nature, n’est-ce pas?

–Ma chère enfant…

–Moins le voltaire, cependant… le voltaire a un air pédantesque.

–J’espère, Louise, que vous comprendrez…

–Si je comprends!–et elle riait toujours! –je comprends que ni ma mère, ni ma sœur, ni mes cousins, ni personne de ma société, n’imaginerait jamais quelle cellule vous m’avez choisie… pour me faire expier mes fautes, sans doute.

M. de Lestenac, déconcerté tout à fait par ce persiflage, lui prit doucement les mains comme pour l’inviter à raisonner un peu.

Elle cessa de rire, et, se croisant les bras bien en face de son mari:

–Voyons, voyons, mon bon Flavien, dit-elle, avez-vous sérieusement l’intention de m’interner dans ce diminutif de prison?

S’il eût été seul, Flavien aurait volontiers répondu par une caresse à cette impertinente interrogation.

Et qui sait si cette réponse n’aurait pas mieux convaincu la jeune femme que les meilleurs arguments?

Malheureusement, le chapeau bleu-impérial dressait sa silhouette gênante derrière les épaules de madame de Lestenac.

Il répondit d’un ton piqué:

–Vous êtes parfaitement libre, ma chère amie, d’accepter ou de rejeter ce que vous regardez comme une geôle; il me restera le regret d’avoir compté sur votre raison un peu plus qu’il n’était juste de le faire.

Louise, à son tour, fit un mouvement comme pour sauter au cou de son mari; mais une oscillation du chapeau bleu-impérial, qui s’agitait sur la tête de la femme de chambre comme une crête colossale, l’arrêta net dans son élan.

–J’admets que je me contente de ma cellule, dit-elle. Qu’avez-vous fait préparer pour loger Anna?

–Rien, fit-il sèchement.

–Rien? Voilà qui est d’un bon mari, galant et attentionné.

–J’espérais, ma chère, vous avoir fait comprendre que le camp n’est pas un lieu de plaisance où l’on puisse mener la vie de château.

Le chapeau bleu-impérial crut le moment favorable pour entrer en scène.

–Que madame ne s’inquiète pas, dit-elle avec un effroyable accent anglais; je vais ranger les effets de madame, et, si madame le permet, je retournerai à Paris, chez la mère de madame.

–Amen! grommela Flavien.

–Miséricorde! cria Louise, que dites-vous donc là, Anna?… est-ce que je saurais me passer de vos services?…

–Cependant, madame…

–Attendez, nous allons arranger tout cela. Et d’abord, qu’est-ce que toutes ces portes?… des chambres, j’imagine.

Et, sans écouter son mari, qui essayait une explication, madame de Lestenac frappa résolûment à la porte de droite, qui s’ouvrit aussitôt.

Le doux visage de madame Aubépin sourit à la belle indiscrète.

–Bonjour et pardon, madame, dit madame de Lestenac en tendant gracieusement la main à la femme du capitaine; je suis une étourdie, qui vais à l’aventure, cherchant un coin pour abriter ma pauvre Anna.

Madame Aubépin serra cordialement la petite main.

–Un coin! répéta-t-elle. Oh! madame, c’est ici chose précieuse et rare, si rare même, que je crois sage de décourager tout de suite vos velléités de découvertes.

–Ah! mon Dieu! si j’avais su!… soupira la jeune femme.

Tout à coup, M. de Lestenac se frappa le front.

–Louise! j’ai votre affaire! Comment diable n’y ai-je pas songé plus tôt?

–Qu’est-ce donc?

–Une chambre… celle que le docteur Lémincé trouvait trop insuffisante, et qui est là… encore disponible. quelle veine!

Tout joyeux, il mit la main sur la clef,–une énorme clef campagnarde capable d’assommer un bœuf,–qui brillait à la serrure de la cinquième porte.

Mais, comme il allait la faire tourner, une voix fraîche et gaie cria du milieu de l’escalier:

–Pardon…, pardon, mon cher camarade, j’arrive à temps pour défendre énergiquement mon bien.

Tout le monde se retourna.

On vit surgir, des profondeurs de l’escalier, un grand jeune homme blond, dont l’uniforme sombre des chasseurs à pied dessinait la taille robuste et souple.

Il salua avec grâce madame de Lestenac.

–Cette chambre est retenue pour ma mère, dit-il simplement.

Ce fut au tour de M. de Lestenac à s’incliner.

Louise, dépitée, rentra prestement dans son appartement, suivie de Flavien et d’Anna, et referma la porte derrière elle.

–Voilà un monsieur singulièrement gênant, dit-elle avec humeur.

–Ah! s’il n’y avait que lui de gênant au monde! soupira le pauvre mari.

Elle ne parut pas entendre.

–Sérieusement, Louise, où la nicherons-nous? continua-t-il en désignant du coin de l’œil le chapeau bleu-impérial, qui déficelait paisiblement des cartons.

–Ici.

–Ici?

–Sans doute.

Flavien promena autour de lui un regard éloquent.

–Mais…

–Oh! cher ami, fit-elle coquettement avec le plus malicieux des sourires, n’avez-vous pas votre tente?

Flavien se mordit rudement la moustache. et vint tambouriner sur les vitres.

La femme de chambre, rassurée sur son avenir, coupa joyeusement la corde du troisième carton.

L’officier de chasseurs, demeuré seul sur le palier, ouvrit alors délibérément la cinquième porte.

Le jour, qui s’en échappa brusquement, éclaira sa haute stature, sa tête charmante, que mille folles boucles auréolisaient, au grand préjudice de l’ordonnance, et ses longues moustaches blondes, qui voilaient à demi une bouche fine d’un dessin correct.

Derrière lui retentit une plainte étouffée, quelque chose d’indistinct et de douloureux comme le gémissement d’une femme.

Il plongea un œil étonné dans la demi-obscurité du palier, et crut voir disparaître une robe brune dans l’entre-bâillement d’une porte qui se fermait.

Il écouta: la plainte ne se renouvela pas.

Il fit quelques pas dans la direction de cette robe disparue, puis s’arrêta devant l’indiscrétion apparente de cette démarche et l’impossibilité d’expliquer clairement ce qu’il avait entendu.

Il pensa bientôt que c’étaient des enfants qui jouaient dans la cour, sourit de sa frayeur, et rentra dans cette chambre qu’il destinait à sa mère.

Et pourtant, il n’avait pas rêvé. Madame Aubépin l’avait vu, et, les deux mains sur les lèvres pour comprimer un second cri d’angoisse, elle venait de glisser, évanouie, derrière sa porte refermée.

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
150 p. 1 illustration
ISBN:
4064066303679
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