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Émile Daullia
La Vie à Évian-les-Bains

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306014
Table des matières
PRÉFACE
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
DEUXIÈME PARTIE
X

PRÉFACE
Table des matières
Il ne faut pas que le lecteur s’abuse et s’imagine trouver dans cet opuscule... ce que n’y a pas mis l’auteur. Celui-ci réclame toute l’indulgence du public, et déclare que cette étude n’est point à proprement parler une monographie.
On y chercherait en vain ces documents précis, ces renseignements pratiques, ces désignations topographiques, qui sont nécessaires à une description approfondie d’une localité et de ses environs. Un tel travail est plutôt l’affaire des guides; or ceux qui ont paru sur Evian ont parfaitement atteint leur but, tout le monde en convient. Après les excellents ouvrages de MM. Charles Buet, Antony Dessaix, Gaspard Bordet et A. Besson, pour ne citer que les plus récents, on se demande ce qu’il reste à glaner en la matière, et quelle nécessité il peut y avoir, maintenant, à courir sur les brisées de ces devanciers, et à rééditer, après eux, ce qu’ils ont si bien dit.
Croit-on cependant que le sujet soit épuisé et qu’on ne puisse en aucune façon intéresser le public, en l’entretenant de choses qui, bien que déjà familières, sont présentées de façon à lui plaire?
Nous ne l’avons pas pensé, et c’est ce qui nous a déterminé, en notre âme et conscience, à écrire ces pages consacrées à : la vie à Évian-les-Bains.
Envisagée à ce point de vue, la question, selon nous, méritait quelque examen, et semblait pouvoir se prêter à de certains développements, qui, jusqu’à présent, n’avaient été qu’effleurés.
Raconter par le menu la vie, telle qu’elle se passe dans une ville d’eaux, dévoiler au grand jour les mystères des petites intrigues, initier le monde, indifférent et sceptique, aux racontars et aux potins qui volent de bouche en bouche, cette manière de voir a pu tenter la plume exercée de plus d’un écrivain.
Hâtons-nous de le dire, ce n’est pas la nôtre. Nous n’avons pas jugé à propos d’entrer dans cette voie, d’un mince intérêt en somme pour les esprits sérieux, et qui nous apparaissait hérissée de scandales et de difficultés.
Nous avons préféré, sous une forme humoristique, promener le baigneur, l’étranger attaché à nos pas, à travers la charmante localité qui nous a séduit, l’introduire au sein de la société qui s’y donne rendez-vous, lui faire admirer les beautés du pays, le mettre au courant des plaisirs et distractions qu’il est appelé à y goûter et, enfin, l’entraîner à notre suite dans nos courses plus ou moins aventureuses.
A ceux qui seraient disposés à aller au delà des épigrammes, qui voudraient rechercher des personnalités, ou se montreraient choqués d’innocentes critiques, nous opposerons l’unique préoccupation que nous avons eue, de respecter la vérité, sans sortir des limites permises, en nous efforçant de rester impartial, sincère et amusant.
A ceux qui aiment la belle nature et la vie au grand air, nous dirons simplement:
Lisez-nous!
(Août 1889 — Mai 1890.)
Émile DAULLIA.
LA VIE A ÉVIAN-LES-BAINS
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
I
Table des matières
ÉVIAN-LES-BAINS (SITUATION, ORIGINE). — LA VILLE MODERNE (MONUMENTS, HÔTELS, VILLAS). — PARTICULARITÉS.
Il est quelque part un coin de terre béni, où chaque année, pendant la belle saison, de tous les pays du monde, accourent voyageurs, touristes et malades.
Les uns viennent y admirer des sites incomparables ou s’y reposer de leurs fatigues au retour d’excursions, les autres se vivifier au souffle des brises légères et aux sources d’une eau merveilleuse.
Nulle contrée plus séduisante pour solliciter l’admiration, nulle atmosphère plus pure à respirer. Là, en juillet, août et septembre, tempérées par une agréable fraîcheur, les ardeurs estivales sont allégrement supportées; là, éclate sous les pas une magnifique végétation, resplendit dans l’azur du ciel une radieuse clarté, qui vient se refléter sur des eaux miroitantes et dorer les cimes d’alentour. Vrai charme des yeux, repos du corps et quiétude de l’esprit!
Ce coin privilégié, que l’on découvre avec enthousiasme, que l’on retrouve avec bonheur et reconnaissance, d’où l’on s’arrache avec peine une fois qu’on en a pris possession, est-il donc au bout du monde? Faut-il, pour l’atteindre, franchir les océans lointains, aborder des continents nouveaux, affronter les steppes et les sa-haras?
Point n’est besoin; il est à notre porte, et il nous tend les bras... de sa petite mer. Hâtons-nous de le visiter. Sans quitter notre belle France, en quelques heures de chemin de fer et de bateau à vapeur, nous y parviendrons ai-sèment; arrivés au but, nous n’aurons point à regretter notre déplacement.
Voulez-vous, ami lecteur, me suivre dans l’ancienne province de Gavot? En votre aimable compagnie, je me ferai un plaisir de vous montrer son ex-capitale et de vous en faire les honneurs.
— Gavot? — me direz-vous. — Où prenez-vous ça?
— Mais, chez nous, cher Monsieur. Dans le département de la Haute-Savoie.
— Eh quoi! Au pays des Savoyards?
— Sans doute, ne vous déplaise! Du reste, rassurez-vous; nous laisserons, si vous le voulez bien, le Mont-Blanc de côté.
Coquettement assise sur les bords du Léman, la petite ville d’Évian s’élève en amphithéâtre, sur les premiers gradins qui viennent baigner dans le lac. Rien de curieux, de frais, d’élégant, comme l’aspect de la cité, quand celle-ci apparaît aux regards du spectateur, placé à l’avant du bateau entrant dans le port.
Les hôtels tout neufs, les villas somptueuses, les vieilles constructions déroulent devant l’œil surpris leurs façades éblouissantes ou pittoresques, qui émergent du sein de la verdure.
Çà et là, les pignons, les tourelles, les clochetons s’enlèvent et dansent, tout autour du vieux clocher, surmonté d’une lanterne. Si ce n’étaient les baies des fenêtres largement ouvertes, les toits pointus et ardoisés, on se croirait en présence de quelque ville orientale, dont les moucharabiehs seraient remplacés par des vérandas, des loggias et des balcons de pierre ornés de cariatides.
L’origine d’Évian se perd dans la nuit des temps, ainsi que celle d’une infinité de bourgades, ayant pris naissance dans une position exceptionnelle et passé successivement sous la domination des Barbares et des Romains.
On a attribué au vieux mot celte Eva, Evoua, qui veut dire eau, le nom qui par corruption est devenu Évian.
A ses débuts, ce n’était sans doute qu’un modeste village, habité par des familles de pêcheurs; de même qu’aujourd’hui encore les hameaux de Grande - Rive et de Petite-Rive, situés à proximité au bord du lac, donnent asile à de nombreux bateliers, qui tirent du produit de la pêche le plus clair de leurs ressources.
A l’époque lointaine de l’occupation romaine, la cité reçut, sous le règne de Valentinien, un gouverneur chargé de rendre la justice; ce qui fait supposer déjà un certain développement.
Pendant la période troublée du moyen âge, cette ville, excitant la convoitise des seigneurs féodaux du pays, fut bien des fois livrée à leurs déprédations et saccagée. Les vieilles chroniques rapportent qu’en 1237, un Pierre, comte de Savoie, la fit rebâtir et fortifier à l’aide d’une citadelle défendue par une enceinte.
Trois cent cinquante ans plus tard, vers la fin du seizième siècle, l’antique Aquatium des Romains eut à subir un siège terrible, en même temps que Thonon sa rivale, et fut, un mois après, emporté d’assaut par les troupes du roi de France, qui le pillèrent, le brûlèrent et l’anéantirent de fond en comble.
C’est à peine si, de nos jours, quelques vieux pans de mur, quelques vestiges, rongés par l’action du temps, subsistent encore pour attester la douloureuse épreuve du fer et du feu, par laquelle la noble cité a passé !
Le nom du sire De Blonay (qui était alors syndic de la ville) s’est cependant conservé jusqu’à nous; et on peut dire qu’il est resté justement révéré, dans la mémoire reconnaissante de ses habitants. Chose bien naturelle, en vérité, puisque la très ancienne famille des Blonay fut la providence d’Évian, qui lui doit une bonne partie de sa prospérité actuelle. De leur ancien manoir gothique, convenablement restauré par le dernier propriétaire, qui, à sa mort, en a généreusement fait don à la ville, dépend une tour carrée, vieux donjon féodal, dressant encore aujourd’hui sa fière façade crénelée, où grimpent audacieusement la bignone et la clématite. Actuellement le castel a été transformé en un superbe casino, aux allures seigneuriales; et c’est ainsi que le son des violons a doucement succédé au cliquetis des armes!
Du reste, là ne s’est pas borné le progrès. L’Évian moderne, pour se mettre au niveau du goût éclairé de ses nombreux visiteurs, s’est singulièrement métamorphosée. L’humble chrysalide a dépouillé son enveloppe grossière pour devenir un brillant papillon, aux ailes diaprées! C’est maintenant une charmante petite ville, chef-lieu de canton de 3,000 âmes, appelée, par sa position ravissante au bord du Léman, à prendre une rapide extension.
Si l’on se reporte à trente ou quarante ans en arrière, ce n’était qu’un médiocre bourg, traversé dans sa longueur par une rue étroite, irrégulière, atrocement pavée, où l’on accédait des rives du lac par des pentes rapides. La grande rue est restée, les pentes n’ont pas varié ; mais de coquettes villas, de somptueux hôtels, des castels élégants se sont élevés, comme par enchantement, dans le haut et le bas de la ville, et lui ont donné un cachet véritablement aristocratique, qui lui permet de rivaliser avec les stations thermales les plus réputées.
A peine connues naguère, les eaux d’Évian étaient appréciées de quelques personnes seulement, qui venaient là passer la belle saison, pour se reposer à l’ombre des frais ombrages et respirer un air pur, plutôt que pour suivre un véritable traitement. Mais la délicieuse thébaïde s’est bien vite peuplée: la mode s’en est mêlée, un courant s’est établi, augmentant peu à peu d’intensité ; et, ta vogue aidant, la prospérité n’a pas tardé d’apparaître.
C’est par milliers que, chaque année, se compte actuellement le nombre des étrangers, qui viennent demander à ses eaux le bénéfice d’une cure bienfaisante. En pleine saison, les hôtels regorgent de voyageurs; les maisons meublées, les chambres particulières sont partout mises à contribution, et il devient difficile de se loger.
On voit alors, mélancoliques, errant au hasard, un monceau de bagages à la main, des familles entières arrivées par le train ou le bateau, qui cherchent en vain à se caser. Examinez à ce moment les mines des hôteliers, et vous les trouverez rayonnantes. Ces messieurs jubilent en supputant d’avance la somme de leurs bénéfices. Par contre, rien de drôle comme leur visage, après deux journées de pluie, qui ont mis en fuite les oiseaux de passage; on le voit aussitôt se renfrogner, puis s’allonger, si l’examen du ciel ne paraît pas favorable.
En attendant qu’il s’en construise d’autres —et cela ne saurait tarder, car le développement de la ville ne répond plus qu’imparfaitement aux nécessités actuelles — il existe à Évian un certain nombre d’hôtels. Quelques-uns, tout à fait confortables, passent à bon droit pour être de premier ordre et sont admirablement situés.
Le Grand Hôtel des Bains, tout en haut de la ville, communiquant par des jardins en terrasses avec l’ancien établissement, occupe une situation unique, au centre d’une vaste plate-forme élégamment décorée. Du haut de son belvédère, on découvre sur le lac et sur la montagne un superbe panorama.
C’est le rendez-vous du monde select, des célébrités et des gens cossus. Une société choisie, triée sur le volet, y passe paisiblement ses journées, en grand décorum, et s’y délecte, à certaines heures, en entendant de la musique donnée sous un kiosque. Là, l’air est d’une idéale pureté, et, quand le temps est beau, il y fait bon vivre. Mais les abords de l’hôtel sont un peu difficiles, car ils nécessitent une véritable ascension; celle-ci, répétée plusieurs fois par jour, ne laisse pas de fatiguer. En cas de pluie ou de vent, c’est bien pis! A cette hauteur l’air est vif, et l’humidité de l’atmosphère vous oblige à ne pas mettre les pieds dehors.
Le Grand Hôtel d’Évian, situé plus bas à proximité du lac, et à deux pas du ponton des bateaux à vapeur, est également très apprécié des baigneurs, qui y trouvent réunis tout le luxe et le confort désirables.
Vient ensuite le Château gothique, élégante construction moderne, côte à côte avec le casino, et d’où l’on jouit sur le lac d’une vue très belle, en face d’Ouchy-Lausanne.
L’Hôtel de Fonbonne restauré à neuf, sur l’emplacement d’un ancien manoir, a également fort bonne figure et fait avec le précédent un digne pendant.
Dans l’intérieur de la ville et disséminés dans la grand’rue, sont les hôtels de France, du Nord, de la Paix, des Alpes, de Vandaux, des Étrangers, des Voyageurs, etc., qui certes n’ont pas la prétention de soutenir la comparaison avec les premiers; mais où l’on est heureux de trouver le couvert et le vivre, et dont les prix sont sensiblement inférieurs à ceux des grandes maisons.
La société qu’on y rencontre n’est pas, il est vrai, aussi distinguée, les personnes qu’on y coudoie, à table d’hôte et dans les corridors, ne sont sans doute pas toutes millionnaires; mais elles sont peut-être plus affables et en somme d’un commerce plus agréable. On y voit beaucoup de Français et, à nos yeux, ce n’est pas là un mince mérite. Il y a, Dieu merci, assez d’Anglais, d’Allemands et d’Italiens en Suisse et ailleurs; et rien n’est désagréable, pour nos oreilles un peu délicates, comme d’entendre du matin au soir, soit siffler la langue de Shakespeare, soit hacher de la paille allemande.
Parlerai-je des restaurants, des cafés, des brasseries, de toutes ces officines enfin que la civilisation a inventées, pour mettre notre pauvre estomac à une rude épreuve? Dame! Nous ne sommes pas ici sur le boulevard, ne l’oublions pas. Nous y chercherions en vain quelque Bignon, Durand ou Brébant.
Naturellement chaque hôtel a son chef, sa table d’hôte, son restaurant, son café, ses clients. Le service est plus ou moins luxueux, plus ou moins parfait; les menus varient à l’infini sur la carte du jour, empruntant à la science des Carème et des Vatel leurs titres les plus pompeux. Mais, faut-il l’avouer, la nourriture est à peu de chose près partout la même, ni bonne ni mauvaise. On n’y fait pas précisément maigre chère, mais on ne s’y régale pas non plus; comme du reste dans la plupart des tables d’hôte de villes d’eaux.
Quant aux cafés proprement dits, ils font défaut; et, en dehors du casino, il n’existe pas un seul endroit où le fumeur puisse passer sa soirée en agréable société. Il est vrai qu’avec les nécessités du traitement, on ne veille pas tard, en général, et qu’après les fatigues de la journée, chacun éprouve de bonne heure le besoin de se reposer.
II
Table des matières
LA SOCIÉTÉ ET LE MONDE DES BAIGNEURS. — LES EAUX MINÉRALES. — L’ANCIEN ET LE NOUVEL ÉTABLISSEMENT. — DU HAUT EN BAS, GRAND ASSAUT DE FÊTES. — LE CASINO MUNICIPAL ET SES DÉPENDANCES.
On vient à Évian, tantôt pour prendre les eaux ou faire une cure d’air, en vue de soigner sa santé, tantôt pour accompagner des parents ou des amis en traitement.
Quelques-uns, mais c’est le petit nombre, viennent simplement, en désœuvrés, faire de la villégiature. Ne parlons pas des artistes qui recherchent les beaux sites, des littérateurs qui affectionnent les retraites ombragées, des touristes, des amateurs de pêche ou de navigation, qui peuvent largement satisfaire aux alentours leurs goûts de prédilection et du reste ne s’en privent pas.
Tout ce monde fraye ensemble, plus ou moins, suivant ses sympathies, ses relations, et le hasard des circonstances. Mais en général, d’hôtel à hôtel, il y a peu d’entregent. La société élégante et aristocratique des grands hôtels se cantonne volontiers dans de petites chapelles, où le cant britannique célèbre son culte en grande pompe et d’où les profanes d’en bas sont sévèrement proscrits.
Là, les dames font assaut de toilettes, claires et vaporeuses, comme l’air qu’elles respirent. Les Valenciennes, les Malines, les Chantilly, les guipures, les rubans tracent tout autour des corsages des festons harmonieux, que fait adroitement valoir une rose, soit fixée à la taille, soit glissée dans l’échancrure parfumée. Les chapeaux à la Rubens, à la Montpensier, siéent très bien à certains visages et communiquent à la physionomie beaucoup de désinvolture.
Les messieurs, de leur côté, font ce qu’ils peuvent pour soutenir la comparaison et se parer de leurs avantages — si tant est qu’ils en aient!
On remarque ceux qui ont la boutonnière vierge de toute décoration, soit sérieuse, soit fantaisiste. Mais la plupart étalent au grand jour, qui un bout de ruban, qui la rosette d’un ordre étranger; ce sont les hommes mûrs ou en train de le devenir. Les jeunes, qui veulent se donner l’illusion ou frapper les regards, se décorent d’une fleur, placée en belle vue. Les pantalons de flanelle blanche, les gilets en cœur, les vestons légers, en surah ou tussore des Indes, révèlent, chez ceux qui les portent, d’évidentes prétentions au high-life.
Les simples mortels, qui vivent dans le terre-à-terre des sphères moins élevées, affichent des goûts plus simples, des allures moins solennelles, des poses moins recherchées. Les toilettes des dames revêtent des tons plus éclatants ou plus sombres, quelquefois moins harmonieux. Les tournures n’ont en général plus la même grâce; trop souvent, quand elles ne sont pas d’une platitude extrême, les tailles sont épaisses. Les femmes-colosses ne sont pas rares; et qui sait? Peut-être espèrent-elles retirer des eaux d’Évian quelque amoindrissement à leurs charmes? Ceci soit dit, sans offenser personne.
Les familles sont nombreuses: père, mère, grands-parents, enfants, toute la smala est là au grand complet. L’épidémie du ruban rouge ou multicolore sévit encore dans ce monde, avec pas mal d’intensité. Du reste, cela n’offusque personne, au contraire; on y est fait.
Enfin là, comme partout dans les villes d’eaux, on rencontre de ces jeunes ménages qui viennent savourer les derniers quartiers de leur lune de miel. Rien de plus facile que de les reconnaître; rien aussi de plus récréatif pour l’œil du psychologue. On les’ voit passer, bras dessus, bras dessous, la tête doucement inclinée, un vague sourire aux lèvres, les yeux brillants, la démarche nonchalante; et l’on se dit: c’est une idylle!
Par exemple, chose invraisemblable, les petites dames brillent par leur absence. A peine une fois par hasard une fille d’Ève s’égare-t-elle un jour dans ces jardins d’Armide, d’autant plus remarquée qu’elle se trouve plus isolée, et d’autant plus embarrassée qu’elle se sent plus déplacée dans ce milieu qui n’est pas le sien. Elle comprend vite, aux avanies qu’on ne lui ménage guère, que la place n’est pas tenable et qu’elle s’est trompée de porte. Aussi s’éclipse-t-elle avec empressement, au grand dam des Don Juans qui avaient jeté leur dévolu sur elle.
Il en résulte que la haute-gomme se trouve un peu désorientée. Parmi tous ces gens graves et si pleins de décorum, les gandins paraissent avoir perdu le nord et déclarent qu’on s’ennuie mortellement. Songez donc, pas de femmes! Pas la moindre petite noce en perspective! Pas de souper fin! Pas d’huîtres ou d’écrevisses en cabinet particulier! N’est-ce pas intolérable?
Il est vrai qu’il y a un chemin de fer, qui va plusieurs fois par jour à Genève, et même ailleurs; un lac sur lequel de petits et grands bateaux marchent tout seuls et peuvent vous déposer dans toutes les villes du littoral. Qu’en résulte-t-il? Si la montagne ne va pas à Mahomet, Mahomet va à la montagne. De toutes façons, on finit par se retrouver, quand on se recherche. Et il est si facile d’inventer des prétextes: un cordonnier, un tailleur, une coupe de cheveux, des affaires, que sais-je enfin!
Évian est-il donc un pays si vraiment déshérité sous le rapport des distractions? C’est ce que nous allons examiner, en décrivant le genre de vie qu’on y mène.
Tout le monde sait que ceux qui fréquentent les villes d’eaux appartiennent à trois catégories: ceux qui sont malades, ceux qui croient l’être et enfin ceux qui se portent bien. Dirai-je que les uns et les autres font tout ce qu’ils peuvent pour se rendre malades? On m’accuserait d’exagération. Sans doute, il en est qui après une cure réussie sont soulagés d’une affection, mais en ont gagné une autre; et d’autres qui, n’ayant rien guéri, ont malheureusement attrapé ce qu’ils ne cherchaient pas. On ne peut nier toutefois que quelques-uns s’en trouvent bien; et la preuve, c’est qu’empressés à payer le tribut que leur impose la reconnaissance, ils récidivent les années suivantes.
Les malades sont convaincus pour la plupart de l’efficacité des eaux qu’ils sont venus prendre. Ils se soignent en conséquence et exécutent à la lettre l’ordonnance doctorale. Ils ne songent guère à s’amuser, les malheureux! Car leur but est sérieux, et sérieuse est leur vie.
Les pseudo-malades, eux, sont sceptiques, en général; leurs souffrances étant imaginaires, ils ne peuvent s’astreindre à un traitement quelconque. Aussi, les voit-on tout essayer, d’inspiration; boire à toutes les sources, en fantaisistes; se fatiguer mal à propos, sous prétexte de mieux se porter; en un mot tout faire pour tomber sérieusement malades. Ils n’y parviennent que trop, hélas!
Quant aux bien portants, leur constitution a beau être des plus robustes, elle ne peut tenir coup longtemps, s’ils se surmènent inconsidérément. Un jour ou l’autre, ils sont fatalement condamnés à subir l’étreinte de la maladie, qui les guette et dont ils n’ont pas conscience.
A Évian, pas plus qu’ailleurs, il n’en est autrement. Les malades — il y en a, on n’en peut douter, — ont une foi aveugle dans la cure qu’ils font, et qui, du reste, leur a été ordonnée. Peut-être à ce sujet serait-il à propos de dire deux mots des eaux, dites minérales, de cette charmante localité ? D’aucuns même trouveront que j’aurais dû commencer par là.
N’étant ni chimiste, ni médecin, on me permettra de ne pas entreprendre un cours sur les classifications et les propriétés des eaux minérales. Je ne remonterai donc pas au déluge!
D’une façon générale, je me bornerai à dire qu’en fait d’eaux minérales, les unes sont froides, les autres chaudes; les unes acidulées, les autres alcalines; les unes sulfureuses, les autres gazeuses. J’en passe et des meilleures!
Les eaux d’Évian appartiennent au groupe des eaux froides— 11 degrés — ; elles sont légèrement alcalines et nullement gazeuses: l’acide carbonique qu’elles renferment, — à raison de i gramme par litre, — s’y trouve cependant en combinaison avec la chaux, la magnésie, la potasse et la soude. On prétend qu’à l’analyse, on y a trouvé des traces de divers acides: azotique, phosphorique, sulfurique, chlorydrique; et même d’ammoniaque! Sans en avoir l’air, cette eau est très compliquée, et sa composition donne l’explication de bien des choses! Toujours est-il qu’elle est légère, agréable à boire.. quand on a soif; et qu’elle n’offense nullement le palais. Fraîche et bonne; c’est un mérite, savez-vous? On en boirait... sans ordonnance et c’est tout dire!
Oui, mais il faut aussi en boire, par ordonnance; et c’est moins gai, pour peu qu’on soit hydrophobe. Il est de ces patients, soumis ainsi à la question de l’eau, qui quotidiennement à Évian avalent leurs cinquante à soixante verres! Grand bien leur fasse, et plaise à Dieu que leurs calculs s’en aillent grand train à vau-l’eau!
Vous n’attendez pas de moi, j’imagine, que j’aille vous énumérer les nombreuses maladies dont on cherche à avoir raison, grâce à ces eaux. Qu’il vous suffise de savoir que ces dernières sont une vraie panacée et que, si elles ne les guérissent pas toutes, elles ne les aggravent pas; c’est déjà beaucoup! Les eaux d’Aix, Vichy, Vals, Plombières, pour ne parler que des plus réputées, n’en pourraient peut-être pas dire autant.
C’est pourquoi on se rend à Évian-les-Bains; ainsi l’a décrété la mode du jour!
Les sources de la ville sont abondantes, nombreuses et habilement captées. Elles sont recueillies dans deux établissements situés à proximité l’un de l’autre et appartenant, celui d’en haut, à une société particulière, — sources Cachat, Bonnevie et Guillot, — et celui d’en bas, à la ville d’Évian, — sources Clermont et des Cordeliers.
La chimie, dit le docteur Taberlet, médecin inspecteur des eaux, trouve peu de différence dans la composition de ces sources. Et cependant, nous permettrons-nous d’ajouter, tel qui s’abreuvera à la fontaine Cachat, se gardera comme d’un poison de l’eau des Cordeliers.
D’où vient ce mystère?
La raison en est bien simple: les deux établissements se regardent un peu en chiens de faïence, et leurs clients réciproques agissent de même.
L’établissement Cachat, du nom de son fondateur, est le plus ancien. Il est placé au centre de la ville, entre cour et jardins; et du haut de ses terrasses, agrémentées de rocailles, ornées de corbeilles de fleurs soigneusement renouvelées, on respire un air frais et pur. Pleins de reconnaissance, les vieux clients de cet établissement lui restent fidèlement attachés; et parmi les nouveaux venus, bon nombre de baigneurs lui donnent également la préférence. Le genre, la tradition, la proximité, tout les y convie.
A l’ombre de la salle de verdure, dans les allées du parc, sur les terrasses, et autour du kiosque, où plusieurs fois par jour un orchestre exercé fait entendre des accents mélodieux, se répandent, vont et viennent les nombreux habitués. C’est là que se donne rendez-vous le monde élégant du grand hôtel des bains.
Du dehors, on pénètre dans la cour intérieure de l’édifice, par une double et large rampe d’escaliers. En haut et près de la porte de service, est affiché tous les matins le service télégraphique de l’agence Havas. A côté et en retour d’équerre, existe une assez vaste salle de lecture, où l’on peut faire sa correspondance et s’abriter en cas de pluie. A droite et à gauche, sont les entrées donnant accès aux cabines de bains ou de douches, pour messieurs et pour dames. Enfin, au milieu de la cour —vraie cour des miracles! — se trouve la fontaine de la source Cachat, dont une Hébé prévenante vous fait les honneurs, selon l’ordonnance.
De neuf à dix, avant le déjeuner, le monde afflue là de tous côtés. Chacun va à ses petites affaires; on jette un coup d’œil sur les dépêches, les buveurs assiègent les sources, les baigneurs vont au bain et les patients à leur douche. Les conversations se nouent; on s’entretient des faits divers de la veille, de la fête passée, de celle qui se prépare; on fait des potins, on cause même politique, au moment où passe le marchand de journaux.
Un vrai type que ce père Colliud! Bien qu’aveugle, il va partout sans demander son chemin à personne, portant noblement, comme un Saint-Sacrement, la pâture quotidienne, ce que, dans son scepticisme, il appelle sa fabrique de mensonges! Demandez-lui n’importe quel journal, français, bien entendu, il l’aura; saura sans se tromper vous le découvrir et distinguer rien qu’au toucher une Helvetia assise, d’une pièce du Pape! Étonnant, en vérité ! Ce n’est pas à lui qu’on ferait prendre des vessies pour des lanternes; et avec ça, toujours de belle humeur et ayant le mot pour rire!
A dix heures et demie, la musique cesse, la cour se vide, les cloches des hôtels tintent; c’est le moment du déjeuner.
Dans l’après-midi, vers trois heures, nouveau concert et nouvelle assistance. La foule des baigneurs se dirige vers les buvettes, se répand dans le parc, gravit les rampes en escaliers qui donnent accès, tout en haut, sur l’esplanade du grand hôtel, où a lieu un grand déploiement de toilettes.
Le moment est venu des causeries et des flirtations, des longues parties de crockett. A gauche, à droite, c’est un feu roulant d’œillades, de déclarations muettes, qui ont leur éloquence, tout en passant par-dessus la tête des maris. Les noms les plus armoriés volent en l’air; c’est tout à fait régence. On se croirait à Trianon!
— Eh, bonjour! mon cher marquis, comment allez-vous?
— Duchesse, je vous rends grâce!
— Princesse, vous êtes adorable, avec ce délicieux chapeau de fée!
Et patati, et patata. Les dames font assaut de minauderies; les messieurs s’inclinent, saluent, galants et empressés. Les décorations circulent à qui mieux mieux.
— Quel est donc ce monsieur, là-bas, à la barbe grisonnante, à l’air modeste, et que tout le monde regarde?
— Comment! ma chère, d’où sortez-vous? Ne reconnaissez-vous pas le grand Eiffel?
— Celui de la tour? Eh, quoi! c’est lui-même? C’est singulier! Je ne me le représentais pas ainsi.
Et les potins continuent, à bouche que veux-tu; tandis que, pimpants, des équipages stationnent à la porte de l’hôtel. Le cocher, tenant son fouet d’une main et les rênes de l’autre, est immobile sur son siège; les valets de pied, en tenue correcte, sont raides à l’arrière, attendant des ordres. Les nobles coursiers font impatiemment résonner leur gourmette et creusent le sol de leurs sabots. C’est l’heure des promenades et des excursions. De tous côtés, si le temps le permet, on s’ébranle, on se disperse.
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