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Émile Bayard

Art de reconnaître les styles: Les Styles flamand et hollandais

Ouvrage orné de 110 gravures


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324742

Table des matières

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI


CHAPITRE PREMIER

Table des matières

Considérations générales sur l’Art en Flandre et dans les Pays-Bas.

On eût été en droit de supposer que la dépendance continuelle où la Belgique fut des autres pays (jusqu’en 1830, époque où les provinces belges se révoltèrent contre le gouvernement hollandais et se constituèrent en État libre sous le nom de royaume de Belgique) aurait amorti son esprit et son caractère dans le futur. Aussi bien pouvait-on croire que le morcellement du sol flamand, dans le passé, eût contredit au bloc d’une personnalité artistique.

Il n’en est rien; et la Belgique règne esthétiquement encore sur les Flandres agrégées, tout autant que la gloire de Rubens lui revient en propre et malgré qu’il ne faille pas oublier que la maison de Bourgogne introduisit en Flandre la civilisation française sous les auspices de son art, de sa littérature et de ses modes.

Mais, d’avoir subi notre influence et d’avoir autrefois appartenu aux Espagnols, de confiner à l’Allemagne, d’avoir vu naguère sa frontière ensanglantée par les luttes de l’Espagne et de la France et son sol foulé par le terrible Marlborough, il ne s’ensuit pas non plus que l’originalité de la Flandre devait évaporer son parfum faute d’avoir pu le concentrer.

Point davantage la domination de la langue française, à laquelle Bruxelles demeura toujours fidèle, n’attente à la caractéristique d’une Belgique qui, dès les premiers temps de sa liberté, donna la sensation d’une société puissante et sûre d’elle-même.

Qu’importe que le doux Memling, originaire de la principauté de Mayence, ait accompagné Charles le Téméraire à Nancy, ou bien, comme on le présuma encore, qu’il ait suivi son maître Rogier (?) en Italie! Que ce peintre ailé soit mort en Espagne, à la Chartreuse de Miraflorès plutôt qu’à Bruges, comme il est vrai, il n’en demeure pas moins, en dépit de la biographie erronée de Descamps, que Memling ne saurait être séparé du pur idéal flamand divinement transfiguré d’après la vérité humaine.

La Grèce a hésité entre les douze patries d’Homère; la Belgique et l’Allemagne revendiquent Rubens parmi leurs illustres enfants. Mais si Rubens, natif de Siegen, n’est point Flamand d’origine, qui donc oserait contester à ce génie son émanation essentiellement flamande?

Fig. 2. CATHÉDRALE DE TOURNAY. (Art flamand.)


Pays si remué, à la fois si neuf et si ancien, la Belgique, malgré ses frontières étroites, demeure un grand peuple où communient les beautés flamandes dans un passé de gloire artistique dont le présent s’est attaché à justifier les espoirs. Il apparaît que l’exiguïté du sol belge relève de la condensation de son génie dispersé. Ce n’est pas sans raison, d’ailleurs, que l’on a appelé la Belgique l’Italie du Nord,. car l’opulente cité de Bruges occupe dans l’histoire des arts une place analogue à celle de Florence, et l’école de Bruges ouvrit, avec les Van Eyck, au xve siècle, le mouvement de la Peinture que l’école d’Anvers devait clore avec Rubens, au XVIIe siècle.

Pour en revenir à la personnalité flamande cristallisée en Belgique (à qui le pays flamand appartient presque tout entier), on a cherché noise encore à la langue française, soi-disant obstacle à l’originalité du nouveau royaume de Belgique, tandis que le vieux sang flamand eût été seul capable de fonder cette originalité. Les deux provinces, orientale et occidentale, dont les chefs-lieux furent Gand et Bruges autrefois, ces Flandres réputées pour avoir conservé leurs racines dans le commerce des anciennes corporations flamandes où fleurirent, au XIVe siècle, les premiers exemples de la liberté démocratique, ont fondu, en vérité, leurs traditions dans le même creuset que Namur, Liège et le Limbourg (partagé avec la Hollande) chez qui, inévitablement, les flots de la Meuse entretenaient les productions et l’esprit de la France.

Pourtant, l’objection de la langue flamande opposée à la langue wallonne ou française, au nom de l’originalité ancestrale, ne saurait sérieusement entamer le bloc d’originalité que les provinces flamandes ont résolu, non seulement historiquement, mais encore artistiquement. Une littérature respective consacre les deux langues dans une même pensée, — l’union fait la force, — et, au point de vue pittoresque, auditif si l’on veut, elles empruntent volontiers verbalement l’une à l’autre; soit! mais encore des termes, un accent, des intonations, confinent à un français «original» dont l’auteur belge du Mariage de Mademoiselle Beulemans a exprimé, caricaturalement mais avec une fine observation, la caractéristique.

Fig. 3. ÉGLISE SAINTE-GUDULE, à Bruxelles. (Art flamand.)


Et, en littérature, la sensibilité d’un Georges Rodenbach, le symbolisme d’un Émile Verhaeren, la profondeur d’un Maurice Maeterlinck ne relèvent-ils point du sol natal, malgré leur pure énonciation française?

La Belgique, berceau de la maison d’Autriche, s’honore donc, aujourd’hui, d’une unité esthétique où collaborèrent les goûts espagnol et français, avec quelque atteinte germanique de voisinage. Quant à la qualité générale de cette originalité esthétique, il semble qu’elle résulte du fait même des apports étrangers qui l’inspirèrent; elle est plus nourrie, et il n’y a guère que vis-à-vis des Pays-Bas, en matière de peinture, que l’ancienne communauté des deux sols porte une empreinte délicate à distinguer.

On a prétendu que la Belgique «n’avait point en Europe, et surtout en France (?), la réputation d’une terre poétique et d’une nation spirituelle, le mouvement matériel semblant y tout absorber». Dans cette voie de l’errement, comment résister à transcrire les notes d’un voyageur, au milieu du XIXe siècle! «Le brouillard qui pèse sur tout le pays (la Belgique), qui accable les habitants, et qui les force à prendre cinq repas par jour (sic), n’est point propre à laisser aux imaginations un essor bien vigoureux; enfin l’étroitesse des limites et l’insuffisance des ressources détruisent l’émulation et mettent obstacle aux grands desseins. Toutes ces raisons et une foule d’autres font considérer la Belgique comme une sorte de corridor banal entre la France, l’Angleterre et l’Allemagne, et l’on est très peu disposé à croire qu’on y trouvera la matière d’un puissant intérêt.» Cependant, concède notre déconcertant excursionniste, «toute décolorée que soit sa surface, la Belgique présente, dans ses frontières bornées, un grand nombre de sujets d’admiration et d’études...»

Fig. 4. HÔTEL DE VILLE DE LOUVAIN. (Art flamand.)

Phot. A. Giraudon


Et c’est ici, précisément, que notre curiosité aboutit, à travers l’opinion abusée, à l’étude des très nombreux sujets d’admiration que la Belgique conserve en digne héritage du sol et de la race flamande unifiés. Mais, avant d’approfondir ces beautés, nous admirerons; élancée dans. le ciel de la Flandre, la flèche symbolique de sa cathédrale.

Pour diversifier les peuples, sinon dans leur critérium idéal du moins dans leur orientation morale caractéristique, rien n’intervient autant que leur foi différente. Cela au sens purement artistique et en dehors de toute confession.

Les mœurs et goûts influent sur l’édifice culminant des villes. En général, une ville européenne se nomme d’abord de loin au regard par un monument central, surplombant, qui, à mesure que l’on approche, représente et résume l’esprit de construction, la physionomie expressive des habitants, leur religion. Et, le plus souvent, la grandeur esthétique de l’Europe se réfère au symbole de la cathédrale, à la foi catholique, au point que Chateaubriand a pu dire que le protestantisme est une religion mortelle pour les arts!...

Fig. 5. COUR ET GALERIE DU PALAIS DE JUSTICE DE LIÉGE. (Art flamand.)

Ph. LL.


C’est aux pieds de la Vierge que le doux moine de Fiesole se jette avant de peindre ses délicieuses madones et, à l’en croire, c’est par un chef-d’œuvre que le farouche Benvenuto absoudra chacun de ses crimes aux pieds du confesseur...

Pourtant, à ce compte, les artistes grecs ne seraient que des païens, alors que leurs chefs-d’œuvre sont divins!

Toujours est-il que si l’on ne peut guère apprécier la valeur esthétique des églises construites en Hollande (avant son organisation en royaume) sous le joug de l’Espagne catholique, par des artistes flamands ou français, généralement, parce qu’elles furent dépouillées de leurs ornements sous la Réforme, en Angleterre, — un pays protestant encore, — l’ancienne église catholique, fréquemment érigée par des Français, se distingue artistiquement des monuments voués aux autres cultes.

D’ailleurs, les scènes religieuses n’ont guère inspiré davantage la peinture hollandaise que la palette anglaise, à l’encontre de la Flandre qui leur doit des chefs-d’œuvre, et, si l’architecture et la sculpture (surtout) n’assument pas, dans la patrie de Rembrandt, un rôle prépondérant (en Angleterre, l’anglicanisme répudia la grande peinture murale décorative et la statuaire, de même que la peinture et la sculpture avaient été proscrites par l’Allemagne luthérienne comme un luxe païen, au XVIe siècle), c’est que la faveur des Hollandais pour le foyer familial, autant que leur prédilection pour la vie civile, n’a guère influencé idéalement la construction, même celle de l’hôtel de ville qui n’atteint point, en tout cas, à la beauté de celui des Flamands.

On pourrait, cependant, trouver dans la foi religieuse des Hollandais (adoptée après leur affranchissement de la domination espagnole) l’écho de sa propre excellence: elle inaugura, n’en déplaise à l’auteur du Génie du christianisme, un art protestant. Rembrandt croyait ardemment en Luther. «C’était pour lui un réformateur comme Mahomet, Jésus-Christ et Moïse. Il pensait que le catholicisme, par ses pompes et ses voluptés, n’était qu’une autre mythologie. Dieu, l’image invisible, était caché par les images des saints...»

Fig. 6. HÔTEL DE VILLE DE BRUXELLES ET GRAND’PLACE. (Art flamand.)

Ph, LL..


Et l’on remarque encore que, comme nation, la Hollande naquit de la Réforme à cause des persécutions de Philippe II qui, ayant mis en œuvre l’inquisition, perdit non seulement la foi catholique, mais encore la Hollande... La liberté enfante des prodiges quand elle est fécondée par l’amour de la patrie.

Or, cette liberté dans la patrie reconquise s’appuie, en Hollande, sur un génie de réalisation plus humain peut-être, plus vraisemblable mais moins poétique que celui de la Flandre pour toute expression, si l’on veut, surnaturelle. C’est ainsi que s’expliquent les raisons de la peinture hollandaise scrupuleusement vraie et strictement attachée à célébrer la vie avec une passion intensément originale.

De telle sorte que la vision éthérée, extatique, de la Flandre, qui la jette aux pieds de Dieu, n’est point supérieure à celle de la Hollande sincèrement bornée à l’amour de la nature, chef-d’œuvre de Dieu. Il n’empêche que la supériorité, en général, de la Flandre sur la Hollande — dont le passé artistique ne remonte guère qu’au XVIIe siècle et pour la peinture seulement — nous dispensera d’ajouter que la Flandre peut autant se glorifier de la beauté de ses hôtels de ville, de son beffroi, de ses halles, que de celle de ses cathédrales où toutes les formes matérielles et extérieures de la dévotion favorisèrent l’image, tant pour l’exaltation de l’édifice que pour celle du vitrail, de la sculpture et de la musique.

Fig. 7. PLACE DU GRAND MARCHÉ ET TOUR DE GRONINGUE. (Art hollandais.)

Ph. LL.


Même, en Belgique surtout, l’église partage volontiers sa primauté avec l’hôtel de ville lorsque ce dernier ne l’éclipsé pas. Car ce monument, d’égal pacifisme et moins âgé de plusieurs siècles, dépasse fréquemment le clocher de l’église comme pour lui disputer son ombre.

C’est Ypres, Bruges, Louvain (fig. 4), érigeant fièrement leurs dentelles de pierre au-dessus de la cathédrale. C’est l’organe officiel de la cité représenté par le beffroi gigantesque qui éveille le matin, invite au repos le soir et convie aux solennités nationales, luttant de hauteur et d’intérêt avec le temple de la prière.

Il y a, a t on remarqué, dans ce simple mouvement architectural, tout un symbole de la mission civilisatrice que les provinces belges eurent à remplir avec tant de courage au temps de leur première splendeur. L’église et l’hôtel de ville représentent et résument leur foi et leur histoire. Ils figurent ensemble la devise: «Dieu et Liberté.» Si l’église est le signe de l’antique affranchissement élevé par le monde moderne au sortir des ruines du paganisme, l’hôtel de ville, dont chaque pierre a coûté tant d’or et de sang à nos pères, est le tabernacle civil, le château fort de la loi, prélude de l’affranchissement moderne élevé par le peuple au sortir des ruines de la féodalité.

N’oublions pas, d’autre part, que l’hôtel de ville, autrefois, était un drapeau: la citadelle disputée dont la possession assurait la victoire. De telle sorte que si l’église personnifiait la maison de Dieu, l’hôtel de ville signifiait la patrie; d’où le noble souci d’exalter par l’art ces édifices comme on brode un étendard, comme on fleurit un autel.

Fig. 8. MOULINS SUR LE CANAL DE HARLINGEN Hollande).

Ph. LL.


Nous verrons même, au chapitre de l’architecture, les riches bourgeois flamands attacher plus de prix à la puissance de la commune qu’à la foi religieuse, d’où l’inachèvement de plusieurs cathédrales lors de l’évolution représentée par l’avènement de l’art ogival. Et, en France comme en Allemagne, l’émancipation du sentiment laïque vis-à-vis de l’église, commence à se dégager pour des résultats esthétiques analogues, au même temps.

Mais toutefois, alors que l’art religieux est entravé par le protestantisme, en Hollande «où la forme républicaine prévaut en politique», et que «la peinture se fait municipale et bourgeoise» , la Belgique catholique, liée aux grandes maisons princières de l’Europe, flatte, au contraire, à l’envi, l’essor de la beauté décorative réclamée par la solennité du culte et la magnificence des palais.

Et ne voilà-t-il pas que se précise dans ce besoin d’éclat général, dans cette large dépense de joie visuelle, l’avantage artistique de la Flandre?

Pour en revenir à la Hollande, qui. dut un instant s’effacer sous notre plume devant la Flandre monumentale et plus unanimement décorative, nous goûterons plus loin la gloire compensatrice de ses peintres sous un ciel supérieurement original. Ce pays bas, hérissé de moulins à vent, coupé de nombreux canaux et de digues pour l’agrément factice d’un sol plat diversifié, séduira notre mémoire où s’évoque, parmi la placidité rêveuse d’un paysage calme de Ruysdaël ou d’Hobbema, l’éclat, de rire d’un Brauwer ou d’un Van Ostade au sortir du cabaret. A moins encore que ne jaillisse, d’un effet de clair-obscur, l’image lumineuse et frappante d’un Van Rijn.

Fig. 9. HÔTEL DE VILLE DE LEYDE. (Art hollandais.)

Ph. LL.


A la ligne verticale des jets de pierre flamands sur la nue, s’oppose le caractère horizontal de la Hollande avec ses frais pâturages à ras du sol, où paissent de magnifiques bestiaux. A l’exubérance d’un Jordaens répond le calme d’un Cuyp, toute une intimité débonnaire et pensive baignée dans une lumière caressante.

En terminant ce chapitre, nous célébrerons, au nom de l’art, le double miracle de la liberté dont la Hollande fut bénéficiaire avec la Belgique. Trois siècles glorieux récompensèrent les révolutions politiques où la Flandre se hasarda au XVIe siècle, et la Belgique comme la Hollande cueillirent ce que le despotisme avait semé dans leur sein. L’intérêt de l’art, dans ces pays du Nord, se double de la curiosité de l’origine de cet art où des lambeaux d’idéal étrangers s’accrochent, en contribuant plutôt à la force d’une originalité qu’ils ne la desservent. L’art a, comme les mots, son étymologie, et un style d’art n’est que le suc de plusieurs admirations.

VIEILLES MAISONS, à Amsterdam. (Art hollandais.)

Ph. LL.


MAISON DES MÉTIERS, à Bruges. (Art flamand.)

Ph, LL.


CHAPITRE II

Table des matières

L’Architecture en Flandre et en Hollande.

En matière d’architecture monumentale, c’est l’exemple magistral de la France qui, de même qu’en Allemagne, dans le nord de la France et en Angleterre, fleurit en Belgique. Pareilles phases d’expression avec une persistance avérée, jusqu’au XVIIe siècle même, du style ogival.

STYLE ROMAN (XIe siècle et première moitié du XIIe). — La cathédrale de Tournay [fig. 2] (à l’exception du chœur appartenant au XIIIe siècle) représente somptueusement le style roman avec le style de transition, et, dans la même ville, de cette dernière période (seconde moitié du XIIe siècle) se réclament les églises de la Madeleine et de Saint-Quentin, tandis que les cloîtres de Tongres, de Nivelles, sont franchement romans. De style roman encore, les églises de Saint-Piat (pour certaines parties seulement) et de Saint-Vincent, à Soignies; la crypte de Saint-Bavon, à Gand, etc. Si l’influence allemande hante aussi ces débuts, alors que l’art ogival prolongera notre pure expression française avec un élan particulièrement magnifique, au XIVe siècle, il ne faut pas méconnaître, néanmoins, les apports nationaux qui, instinctivement, naturalisèrent au goût natal les impressions reçues de par ailleurs. Le sol même d’un pays, ses matériaux, la technique de l’ouvrier étranger, s’accordent avec les aspirations de l’artiste pour marquer sa personnalité. Le génie rayonnant d’un grand homme, encore, d’un Pierre-Paul Rubens, ne saurait laisser indifférente la construction. Et nous verrons le style d’architecture jésuite flamand peser, au XVIIe siècle, magnifiquement. Même reflet dans le meuble, à cette époque, car la Femme opulente de Rubens réclame un siège, une table, à sa convenance, à sa proportion massive. L’art est une condition de nature et de caractère, et les Flamands n’ont point la légèreté française.

Fig. 12. HÔTEL DE VILLE DE MIDDELBURG. (Art hollandais.)

Ph. LL.


L’emploi de la brique, aussi bien, qu’il s’agisse de Saint-Sauveur, à Bruges, ou du beffroi de cette même ville; de Sainte-Walburge, à Furnes, ou des Halles (défuntes!) d’Ypres (en-tête du chap. I), concourt, à déterminer, avec d’autres types que nous ferons connaître, un propre style d’architecture flamande, à côté d’emprunts rendus personnels, acclimatés, familiarisés.

C’est ainsi que le style ogival, inexactement dit «gothique» puisqu’il naquit en France, se propagea dans le monde où il fut «ogivalisé » à la manière de chaque peuple. Voici l’ogival florentin de Sainte-Marie des Fleurs, et l’ogival «perpendiculaire» britannique. Malgré qu’elles aient été construites par des Français, les cathédrales de Burgos et de Tolède, en Espagne, de Lincoln et de Cantorbéry, en Angleterre (où notre art normand s’anglicisa), reflètent aussi ces ciels différents, et pareillement pour la Flandre.

La France, semble-t-il, a gardé exactement la mesure dans la profusion décorative qui, à la période flamboyante du style ogival (xve siècle et commencement du XVIe), se dépensa unanimement. La qualité du goût, même, dans le débordement ornemental de cette période de décadence, renseigne donc plus logiquement que le plan constructif, et il y a lieu de rapporter le jugement, d’autre part, à la comparaison des sculptures, au point de vue strict de l’exécution, pour les déterminer. Car chaque nation manifeste son enthousiasme décoratif, nationalement. C’est la sobriété française, la sécheresse anglaise, la préciosité italienne, c’est un peu de lourdeur chez les Flamands et de la pesanteur chez les Hollandais et les Allemands, malgré que ces derniers aient magnifié comme nous le style ogival.

Fig. 13. ABBAYE ET TOUR DE L’ÉGLISE DE MIDDELBURG. (Art hollandais.)

Ph. LL.


Mais, en somme, l’architecture familiale, l’humble maison, même, caractérise le plus fidèlement un pays, et la cathédrale n’offre généralement qu’un type français, d’importation grandiose, esthétiquement transposé. A défaut d’une tradition d’architecture classique originale, le «cottage» vient à point, et dans la mesure de son idéal, représenter originalement la construction en Angleterre. L’improvisation du cottage est charmante; elle crée sur-le-champ une tradition pittoresque relevant d’un goût d’intimité, comme l’isba, la cabane et la cahute représentent une architecture d’ordre moral particulièrement intéressante à étudier pour la personnalité qu’elles chantent, si modeste soit-elle.

A travers le progrès banal qui régit aujourd’hui la grande ville, celle-ci tend à unifier son aspect de jour en jour, à l’instar de... La grande ville se modernise, enfin, sur un modèle d’ordonnance pratique et hygiénique, et c’est dans ses bas quartiers, dans ses rues et ruelles «malsaines» que le caractère propre d’un pays s’est réfugié.

Après cette digression où nous entraîna le type «cathédrale ogivale», nous nous dirigerons vers l’hôtel de ville flamand.

Avant l’hôtel de ville flamand qui, répétons-le, se prit souvent à lutter, architecturalement parlant et au nom de l’affranchissement communal, avec la puissance religieuse, la magnificence avait été réservée au culte divin, et ce mouvement de laïcité trouva spontanément écho en France catholique et en Allemagne protestante.

Toutefois, — et cela est regrettable pour la convenance diverse des deux idéals civil et religieux, — l’architecte de la cathédrale donna à l’hôtel de ville les pareils dehors de châsse pétrifiée. Il n’empêche que, malgré cette erreur d’appropriation, la «maison de ville» flamande ne trouva point de rivale à sa beauté, en dehors du Nord de la France. Mais nous n’aborderons pas l’énumération de cette beauté avant d’avoir cité encore, comme se réclamant du style romano-ogival, le chœur et le transept de Notre-Dame de la Chapelle, à Bruxelles, et Sainte-Croix, à Liège (pour la tour et l’abside).

Fig. 14. LA MAISON DES BOUCHERS, à Haarlem. (Art hollandais.)

Ph. LL.


STYLE OGIVAL (XIIIe siècle). — Dans l’expression PRIMAIRE, nous distinguons: l’église Saint-Jean, à Tournay; Sainte-Gudule [fig. 3], à Bruxelles (à l’exception des chapelles qui datent des XVe et XVIe siècles et les nefs du XIVe); les églises des Dominicains, à Gand; le chœur de Saint-Bavon, même ville; la tour de l’église Notre-Dame, à Bruges, et son beffroi (dont la façade est du XVIe siècle); l’église de Tongres, celles de la Vierge et de Saint-Jean, à Poperinghe, et de Saint-Paul, à Liège, etc.

Se rattachent ensuite à la PÉRIODE SECONDAIRE (xive siècle): la Halle aux draps, l’Académie des Beaux-Arts et l’hôtel de ville de Bruges (fondé par Louis de Malle, comte de Flandre, en 1377, dont Jean Roegiers conduisit les travaux et que Jean de Valenchiennes orna de sculptures); l’église Saint-Martin et la nef de Sainte-Croix, à Liège; Notre-Dame d’Huy, l’église d’Aerschot (due à Jean Pickart), le chœur de la cathédrale de Malines et la Halle (auxquelles Rombout Keldermans ajouta, sur la gauche, un palais), même ville, et, pour mémoire, à Ypres, la célèbre Halle (en-tête du chap. I) détruite par les Allemands, en 1914.

De la PÉRIODE TERTIAIRE enfin (XVe siècle et commencement du XVIe): les chapelles de Sainte-Gudule, à Bruxelles, ainsi que Notre-Dame des Sablons et la nef de Notre-Dame de la Chapelle; les chapelles du Saint-Sang et de Jérusalem, à Bruges; Saint-Pierre (dont les Allemands, en 1914, ont fait une ruine) et la tour de Sainte-Gertrude, à Louvain; Saint-Michel et Saint-Jacques, à Anvers; la tour de Saint-Paul, l’ancien Palais épiscopal, les églises Saint-Jacques et Saint-Martin, à Liège; la façade de l’hôtel de ville de Mons, avec l’église de Saint-Vaudru, si réputée pour sa hardiesse et son élégance; le porche, la tour de Saint-Martin et l’hôtel de ville de Courtrai; l’église Notre-Dame de Pamèle, à Audenarde (dont le plus ancien architecte flamand que l’on connaisse: maître Arnould, de Binche, aurait donné les plans), où l’on remarque aussi un gracieux hôtel de ville (œuvre de Jean Stassins, de Gand, pour le premier projet [en 1525], poursuivi par Henri van Peede, de Bruxelles, et qu’un admirable portail, dû à Paul Van Schelden, rehausse); le Palais de Justice de Liège (fig. 5), ancien palais des princes-évêques, l’un des derniers édifices de l’art ogival (1508-40); la remarquable Maison de la corporation des Poissonniers (érigée par Jean Borremans), à Liège également, etc.

Fig. 15. HÔTEL DE VILLE DE GOUDA. (Art hollandais.)

Ph. LL.


Cette période flamboyante où la pierre, au mépris de la matière, emprunta la ciselure réservée au métal, prenant pour modèle les châsses des saints, atteignit, en Flandre comme en France et en Allemagne, une richesse extraordinaire, excessive même. Mais n’est-il point symbolique, en somme, ce manque de mesure dans l’expression «flamboyante au pays de la dentelle? Et la silhouette si particulière des clochetons au couronnement du château flamand, n’est-elle point harmonieuse aussi?

L’hôtel de ville de Louvain (fig. 4), que Mathieu de Layens construisit (de 1448 à 1463), représente supérieurement cet enthousiasme pour la broderie de pierre, pour ce parement somptueux partagé maintenant avec la cathédrale et dont l’hôtel de ville de Bruxelles (fig. 6), œuvre de Jacques Van Thienen (1401) à laquelle Jean Van Ruysbroek ajouta en 1448 une magnifique tour, constitue le digne pendant.

Dans cette dernière étape de l’ogival fleuri s’achevèrent un grand nombre d’églises commencées précédemment et, en vérité, les épithètes laudatives s’épuiseraient à célébrer chacun des chefs-d’ œuvre énumérés qui, comme la cathédrale d’Anvers (Saint-Michel), entre autres (que Jean Amel, de Boulogne, para d’une superbe tour commencée en 1422 et terminée par les soins de Appelmans, de Cologne, au début du XIVe siècle), semblent défier l’admiration.

Fig. 16. MAISON DE STEENROT (Middelburg). (Art hollandais.)

Ph. LL.


Avant de poursuivre dans la Renaissance l’expression architecturale qui nous occupe, nous nous complairons à constater l’essor florissant de la Flandre, dès la seconde moitié du XIVe siècle, et de son art, parallèlement au développement de ses libertés publiques. «A peine les habitants furent-ils maîtres chez eux, dit René Ménard, que le commerce et l’industrie n’étant plus rançonnés arbitrairement par une noblesse qui n’estimait que les armées et méprisait le travail, arrivèrent à un degré de prospérité qui marque la fin du moyen âge...» Le même miracle devait s’accomplir lorsque la Hollande s’affranchit de la domination espagnole.

Les cités flamandes élevèrent donc au plus haut degré la fortune publique, dès leur libération. Nous avons vu Bruges égaler Florence; Bruges, «souche des écoles du Nord», centre commercial et industriel si favorable à l’échange artistique, où les objets manufacturés. venus d’Italie se rencontraient avec les produits des Indes; Bruges, «magasin des laines d’Angleterre», dont le faste de la cour de Philippe le Bon devait encore augmenter l’éclat.

Bruges enfin, prisme de beauté et de prodigalité, d’où la grandeur émigra à Anvers, qui surpassa Venise à la fin du XVe siècle, puis à Bruxelles, peu à peu capitale de la Belgique, Leyde, Haarlem, Amsterdam, répandant l’influence flamande jusqu’en Espagne et dominant la France dans le domaine des arts.

Nous aborderons maintenant l’architecture flamande sous la Renaissance, qui se développa surtout vers le milieu du XVIe siècle. La Renaissance flamande devait se tourner vers l’exemple italien dont la science l’inspira mais où elle découvrit aussi la froideur et quelque lourdeur. Exemple: l’hôtel de ville d’Anvers. L’Espagne, d’autre part, sous la dépendance de laquelle les Flandres étaient alors (jusqu’en 1712), impressionna leur art constructif, témoin le Palais de Justice de Liège, déjà nommé. Sans compter qu’un souvenir du Palais de l’Escurial, dédié à saint Laurent sous la forme d’un gril, d’importation espagnole encore, flotte sur quelques bâtiments élevés en Belgique à côté de la grâce et de l’élégance de tant de créations natales.

Fig. 17. L’AGNEAU MYSTIQUE (fragment), par Hubert et Jean Van Eyck. (École flamande.)

Photo. A. Giraudon


Or, malgré que le Palais de l’Escurial (fondé par Philippe II et construit de 1562 à 1584) indique la rupture avec l’expression monumentale séculaire en marquant le triomphe du style classique, nous avons noté la fidélité de la Flandre à l’égard du style ogival jusqu’au XVIIe siècle. Exemples: le Palais de Justice de Furnes, le cloître Saint-Pierre, l’église Saint-Loup, à Namur, celle des Jésuites, à Anvers. Et la façade de l’hôtel de ville de Gand (construit [de 1481 à 1533] par Van Waghemaekere et Rombout Keldermans, de Malines, qui excella dans l’expression du style ogival) atteste auparavant, avec la flèche et le chœur de la cathédrale d’Anvers, avec la Maison du roi (1514-1525), à Bruxelles, qui cumule l’ogival et la Renaissance, la prédilection «flamboyante»; alors que la Nouvelle Bourse d’Anvers, bâtie sur les plans de l’ancienne (1531), alors que le joli portail de l’église Saint-Jacques, de Liège, dessiné pour sa ville natale par Lambert Lombart, chantent purement le goût de la Renaissance et davantage encore, pour l’originalité flamande dans ce style, les charmantes et menues maisons des corporations de Bruxelles, d’Anvers et de Gand, groupées autour du beffroi gigantesque, ce beffroi, tour de ville inséparable du style des libres communes des Flandres, d’Artois et du Hainaut, où veillait le guet et où sonnait la bancloque.

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16 January 2025
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187 p. 112 illustrations
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4064066324742
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