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Le Haras du Pin - Elevage du cheval au pays d'Argentan

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066334260
Table des matières
Essai sur les Haras Le Pin. — Un peu d’histoire
Le Haras
La Forêt du Haras du Pin
La Selle de M. d’Abzac
Tradition
Au Domaine du Pin
Les chevaux de Marie-Antoinette
L’Ecole des Haras
Le terroir du Merlerault
Souvenirs d’un ancien Directeur du Pin
Le cheval du Merlerault
Les Courses du Pin
Le Haras du Pin
L’Ordonnance architecturale du Domaine du Pin
Le Maréchal Foch au Haras du Pin
La bonne affaire
Quelques étalons célèbres du Pin
Un joyau de l’Orne
Souvenirs
Le Cheval dans l’Art
Hommes de Cheval
La perle de l’Hiesmois
Les Hippodromes d’Hiesmes
A la gloire du Pin
Une réflexion Japonaise
Au galop à travers l’histoire
— 9 Octobre 1926 —
Diplomatie et Equitation
Le site du Pin
Dictionnaire du Pays d’Argentan

Essai sur les Haras Le Pin. — Un peu d’histoire
Table des matières
Qu’est-ce que c’est que les Haras? et à quoi çà sert?
Il était une fois des gens qui visitaient Le Pin; ils étaient plusieurs, dont un Parisien jeunet... Dans la cour que vous connaissez, si harmonieuse et si simple, où l’effet est obtenu par la ligne et non par le décor, le Parisien jeunet interroge le palefrenier qui guide la visite:
«Ce grand château-là, qu’est-ce qui habite dedans?
Et l’homme de répondre:
— «C’est Monsieur le Directeur».
— «Tout seul? fait l’autre habitué aux logis parisiens».
— «Oui, tout seul».
— «Ben, y s’embête pas vot’patron!...»
Voilà ce que plusieurs ont vu des Haras et du Haras du Pin en particulier. D’autres, assez nombreux, de dire: «Les gens des Haras... oui, ils galopent quelquefois, avec assez de verve, derrière les chiens, en tenue... Mon Dieu! ils sont à leur place!» — ou bien — «Ah! oui, ce sont ces gens qu’on voit dans les concours, pendant des heures, piqués sur leurs pieds, avec un papier à la main, et qui, sans se lasser, considèrent des quadrupèdes. Ils parlent d’un air mystérieux, une espèce de sacerdoce hippique, auquel personne ne comprend goutte.»
Quel est en somme, de façon claire, le but des haras? Le voici: aider l’élevage national, le guider, l’améliorer dans sa généralité, en tenant compte des modifications économiques, en veillant, avant tout, aux besoins de l’armée.
Idée simple, réalisation compliquée. Depuis le temps que les Haras existent, et qu’ils travaillent, cette amélioration doit être atteinte et dépassée. — Sans doute, si les conditions économiques étaient immuables, le problème serait simple: mais Dieu sait si elles changent ces conditions-là !
C’est donc la difficulté et l’intérêt aussi du métier des Haras. — Il faut adapter les races aux besoins changeants d’une époque, en état d’évolution continue. Or, comme il faut au moins quatre ans pour faire un cheval, vous voyez que les effectifs d’étalons doivent changer. Vous jugez aussi des difficultés qu’un directeur d’Etablissement important a souvent à résoudre.
Le but défini, quels sont les moyens? — De deux sortes.
Ceux que j’appellerai «l’action directe», l’aide immédiate à l’élevage, ce sont les dépôts d’étalons qui mettent le bon cheval à la portée de la petite bourse. Le petit éleveur, celui qui en France fait le nombre, n’a pas les moyens de posséder un étalon de haute valeur: souvent même, il l’ignore. C’est l’Etat par les Haras, qui le lui fournit. Ce sont les Haras qui guident son choix et qui mettent à sa portée le reproducteur de mérite, celui qui convient à sa poulinière, pour un très petit prix. Vous voyez que cette vieille maison des Haras, si fortement attaquée, parce qu’elle n’a pas de méthode, ou parce qu’elle en a trop, parce qu’elle est trop fermée ou trop ouverte, constitue réellement une entreprise profondément nationale, profondément démocratique, dans le sens le plus élevé du mot, le plus noble, le plus traditionnel: le gouvernement d’un grand pays pour le peuple, et non point par le peuple, ce qui, à mon sens, est funeste; d’ailleurs contraire au bien du peuple lui-même.
Le deuxième groupe de moyens mis en œuvre pour aider l’élevage peut être appelé : l’aide indirecte. Ce sont les concours de toutes sortes; les primes aux poulinières, aux pouliches, aux poulains, les concours d’étalons, de chevaux de selle, tout un arsenal compliqué d’encouragements monnayés qu’il faut adapter aux différents terroirs, aux différentes races.
Décrire l’organisation de ces concours, de quelques-uns d’entre eux, nous entraînerait beaucoup trop loin.
Je passe, et pourtant, voici un point qui m’est cher et que je voudrais tant faire comprendre. Pour faire mieux: il faut durer; pour réussir dans toute entreprise humaine, la continuité est nécessaire. Les concours sont des facteurs de continuité, parce qu’ils attachent la poulinière au sol, parce qu’ils neutralisent quelque peu les effets pernicieux du Code Civil en matière d’héritage. Les écuries qui ont cent ans d’existence sont très rares en France: je les compterais sur mes doigts. C’est l’inverse en Angleterre.
Nos races n’ont rien du tout à envier aujourd’hui aux races anglaises, ni les races de sang, ni les races de trait, parce que nous avons travaillé davantage, parce que la pâte française, l’éleveur moyen, est supérieur à son voisin de l’autre côté de la mer; mais le système successoral anglais est infiniment supérieur au nôtre, en matière d’élevage hippique. Les jumenteries en Angleterre, ne risquent pas d’être dispersées à chaque décès; la terre n’est pas morcelée à l’infini, le domaine reste, le cheptel aussi.
Je me défends de faire l’apologie d’un grand pays que tout le monde sait en difficulté grave; je me défends davantage de tresser des couronnes aux chevaux anglais que les nôtres dépassent un peu partout. Surtout je ne voudrais pas que vous pensiez que, un peu fossile, un peu portrait de famille, j’en suis encore au rigide droit d’aînesse. Je voudrais seulement que vous compreniez mieux une grande et belle vérité ; les idées qui mènent le monde sont peu nombreuses, toutes les grandes questions se rejoignent par les sommets. Sociologie, économie rurale, hippiatrique ont plusieurs points communs. Je passe, et reviens à ces moyens indirects d’aide à l’élevage, dont je voudrais vous dire encore un mot qui me permettra d’éclaircir un point important: ce sont les approbations d’étalons particuliers.
L’Etat donne des primes en argent, aux meilleurs étalons, dans des conditions déterminées. L’Etat encoulage, soutient par de l’argent, l’étalon privé. Quand l’élevage n’a plus besoin de lui, quand il fait aussi bien que lui, l’Etat s’en va. Il s’abstient de concurrencer le particulier.
Voilà bien, je pense, la meilleure réponse au reproche de monopole qu’on fait si souvent aux Haras. L’Etat n’intervient dans l’élevage que pour l’aider. Il ne se substitue pas à lui; liberté subsidiée et non pas monopole; aide puissante quand la Défense Nationale est en jeu, quand il s’agit d’une nécessité française, mais jamais suppression ou main-mise sur l’élevage privé que nous aidons, que nous ne remplaçons pas.
Vous savez de Molière ce mot admirable:
«Vous êtes orfèvre, Monsieur Josse».
Dans l’espèce je suis orfèvre, étant officier des Haras, et je m’en voudrais d’emboucher l’olifant. C’est à d’autres, aux Etrangers en particulier, que je voudrais donner la parole et leur faire dire, ici, ce qu’il faut savoir, avec une juste fierté, de l’hippisme français.
Il y a environ 3 millions de chevaux en France qui représentent une douzaine de milliards. Cette population hippique est profondément différenciée, suivant le sol, le climat, le terroir. A chaque pays, il faut sa race, et surtout ne point les mélanger. La bouillabaisse n’est bonne qu’à Marseille, et avec des poissons — la «rascasse », spécialement — qui habite le Vieux Port, au bas de la Cannebière. Mais, dans chaque grande région d’élevage, dans chaque berceau de race, nous avons en France, des familles homogènes adaptées aux conditions économiques qui font l’admiration des étrangers.
Au Pin, c’est une fonction de ma charge, — ou bien à votre choix, une charge de ma fonction, — de recevoir les missions des pays lointains. Il n’en est guère qui n’aient à nous envier quelque chose. Et l’exportation hippique, qui est aujourd’hui une réalité heureuse, devra prochainement se développer beaucoup, quand l’effort nécessaire sera fait pour nous faire connaître mieux en dehors de nos frontières.
Résultats de notre élevage: voyez les concours hippiques internationaux, et les succès des officiers de France qui sont nos meilleurs ambassadeurs. Avec des moyens souvent limités, avec des effectifs réduits, nous tenons toujours les places de choix dans les compétitions étrangères. Je voudrais vous citer des noms, et vous dire que la plupart des lauréats de concours à Londres, à New-York, à Bruxelles, à Rome, à Varsovie ou ailleurs, sont souvent des chevaux de troupe achetés par l’Armée, au bout de la longe, à leur sortie de l’herbage.
J’ai voyagé quelque peu, surtout dans des buts hippiques. Je vous le dis dans la sincérité de mon âme, sans rodomontade patriotique, et parce que je crois parler vérité : les races de chevaux françaises, en l’an de grâce 1933, sont supérieures, dans leur ensemble, et chacune prise dans son adaptation, à la généralité des races de tous les pays étrangers.
L’entrée du Haras du Pin

Travaillons à les faire connaître mieux, et ce sera bien servir l’économie française.
Voilà ce que c’est que les Haras. But, moyens, résultats, impliquent une armature. Et j’espère vous avoir convaincus que ce métier, étroit peut-être, qui est administratif, agricole, hippique, sportif même par quelque endroit, vaut la peine d’occuper une cervelle d’ordre moyen. Et je m’évade bien vite de cette première partie, technique et ennuyeuse à souhait, pour vous parler du Haras du Pin. Aussi bien Le Pin, c’est la maison mère des Haras en France, et vous ayant dit ce que sont les Haras, il est raisonnable, il est naturel, de vous parler de l’organisation du Pin et de l’histoire de ce lieu enchanteur. Pour le faire, je voudrais vous parler avec mon cœur; car, depuis douze ans bientôt, j’y dépense le meilleur de moi-même.
Quelques mots, d’abord, sur son organisation actuelle. Au Pin, il y a trois services distincts: Ecole, Domaine, Dépôt d’étalons.
L’Ecole, elle est unique dans son genre, en France, et, du reste, d’ailleurs dans le monde. Les missions étrangères s’en étonnent, s’en préoccupent, la critiquent ou l’admirent: jamais l’Ecole des Haras ne leur est indiffé rente.
Apprendre l’élevage à des jeunes gens, les instruire de ce qu’on a tenté depuis toujours dans cette branche de l’industrie agricole, leur donner une forte instruction technique, voire même sportive, leur ouvrir les yeux sur les idées françaises ou étrangères en matière hippique, c’est une conception française tout à fait dont la réalisation, d’ailleurs médiocre, j’en conviens et je le déplore, constitue l’Ecole des Haras du Pin.
Pour y entrer, il faut passer par l’Institut Agronomique, la condition est nécessaire. Pour y réussir, il faut bien autre chose: un peu d’esprit d’observation, beaucoup de bonne humeur, le goût du travail chez soi, dans son particulier, quand rien ne vous y oblige expressément, l’aptitude à voir les choses dans leur sens général et à les comprendre, le contraire de l’esprit primaire, quelque philosophie, et beaucoup d’esprit cavalier.
Après l’Agronomique, ces jeunes gens qui ont fait la Préparation Militaire Supérieure, vont à Saumur six mois, puis dans un régiment, comme sous-lieutenant, six mois. Et enfin, ils viennent au Pin où ils sont de nouveau élèves; élèves-officiers, il est vrai, mais élèves tout de même, où ils retrouvent la selle française, le trot sans étriers et tous les charmes partagés d’une instruction spécialisée.
Avouez qu’il faut à ces jeunes gens quelque bonne humeur. On arrive tard dans les Haras. Et voilà un des trois services du Haras du Pin: l’Ecole, dont mon excellent camarade et ami, M. de Castelbajac, assume la plus grande part.
Billet — Trait percheron

Je passe au deuxième service du Pin: le Domaine. Il a 1.112 hectares; dont 252 de forêts, environ 690 d’herbages et le reste en bâtiments, cours, jardins, bois, taillis, etc. Il est d’un seul tenant, et comporte aussi quelques étangs.
La forêt est gérée par l’Administration des Forêts et non par la Direction du Pin, qui ne possède, en propre, que des boqueteaux de peu d’importance. Entre les Forêts et les Haras, qui ont d’ailleurs une origine commune, l’Institut Agronomique, a toujours régné une parfaite entente, avec des rapports tout à fait agréables. Et, dût en rougir mon très vieil ami, Maurice de la Serre, Conservateur actuel à Alençon, dussent en rougir aussi tous ses officiers, je dois dire ici l’agrément de cette collaboration. Ces messieurs des Forêts, pour qui la durée est l’essentiel, pour qui un chêne de cent ans n’est qu’un arbre jeune, ont le sens des belles choses, de l’ouvrage mûri, étudié, conçu pour de lointaines réalisations. Un jour, M. Thiollier, ancien Conservateur à Alençon, était venu au Pin. Nous avions parcouru dans tous les sens l’admirable futaie du Pin et ses avenues somptueuses. Lui-même avait donné des ordres, préparé un plan d’aménagement, etc...
Et en rentrant déjeuner à la maison, comme un solide ouvrier, heureux d’un travail bien fait, il me dit cette phrase que j’ai retenue et souvent répétée: «Voyez-vous, mon cher Directeur, dans cent cinquante ans, nous demanderons au Père Eternel une permission de vingt-quatre heures, et, ensemble, nous viendrons juger de l’effet, ici, au Pin.» Et il ajoutait avec un fin sourire: «Je vous assure, ce sera très bien.»
Au Pin, le service domaine est relativement simple, parce que l’Etat formaliste étant un médiocre agriculteur, les herbages sont loués à des tiers, et non pas exploités directement. Le Haras ne se réserve que les améliorations foncières, la question engrais, la question drainage; il surveille l’exécution des baux qu’il a préparés, il ne cultive pas directement. C’est mieux ainsi, d’un revenu net très supérieur à tout autre pour l’Etat.
Ce vaste domaine du Pin a passé par bien des crises: c’est une propriété magnifique, d’une valeur élevée, et cette valeur a tenté bien des argentiers à court de numéraire. La dernière fois, c’était vers 1926, et ce fut le moment le plus dur peut-être de mon commandement au Pin. Le gouvernement voulait vendre Le Pin, par morceaux, pour faire de l’argent, alors qu’il était rare dans les caisses de l’Etat. «Après tout, ces herbages, ça ne sert à rien pour un dépôt d’étalons. Il y a des établissements de la même Administration, installés en pleine ville: Angers, par exemple. Un domaine ne se justifierait que s’il y avait une jumenterie. Il n’y a plus de jumenterie, vendons le Pin et voilà quelques millions pour boucher quelques trous.»
L’affaire alla très loin. A cette attaque criminelle de lèse-beauté, la réponse était assez facile, réponse que je ne vous imposerai pas. Le Pin fut sauvé. Il était temps, l’alerte avait été rude. Ce qui réconforte après cette période dangereuse, c’est non seulement le sentiment unanime des Normands, qui ont le goût des belles choses, mais aussi la sensation profonde que cette espèce de victoire durera longtemps. Les services des Finances ont été convaincus qu’il ne fallait pas vendre Le Pin, et, d’ailleurs, s’il se produisait des attaques de même ordre, dans un avenir proche ou éloigné, il existe, dans des cartons, au Pin, tout un arsenal de munitions préparées avec soin, et même des lignes de repli qui assureraient une nouvelle victoire.
J’en arrive au troisième service fonctionnant au Pin: le Dépôt d’Etalons. Ce n’est pas le plus nombreux de France; au point de vue numérique, Lamballe, Saint-Lô le dépassent, mais, avec ses 292 pensionnaires, c’est certainement le plus remarquable par la qualité, et la diversité des races qui y sont représentées.
Quand viennent des missions étrangères, le plus difficile est de savoir ce qu’elles désirent, ce qu’elles cherchent, le genre, ou les genres de chevaux qui les intéressent. C’est comme dans une maison de gros: «Voulez-vous des petits pois, des haricots, des nouilles ou des lentilles?» Quand le visiteur a répondu clairement, la moitié du travail est fait, et on peut montrer, presque à coup sûr, le genre de cheval, répondant aux desiderata qui sont exprimés.
La circonscription du Pin est vaste, elle s’étend sur cinq départements et demi: l’Orne, la moitié du Calvados, l’Eure, la Seine-et-Oise, la Seine-Inférieure et la Seine.
Les centres de l’élevage, les berceaux de race, sont bien en terre normande, dans l’Orne, dans le Perche, dans le Calvados, dans la vallée d’Auge. C’est d’ailleurs une caractéristique singulière de l’élevage de ces dernières années; l’élevage de qualité, surtout se concentre dans les lieux où les chevaux poussent tout seuls. Les grandes écuries françaises ou étrangères se rapprochent et se fixent aux pays d’élection. Dans un rayon de 50 kilomètres autour du Pin se trouvent aujourd’hui la moitié ou davantage, de l’élevage du pur-sang anglais en France, et les deux tiers de l’élevage trotteur.
Les chevaux, c’est comme le «pinard». Autrefois, on faisait du pinard partout, et même à Suresnes, où il était médiocre. Aujourd’hui, on ne fait plus de vin que là où la vigne pousse bien et mûrit tous les ans. Mieux vaut faire venir du vin de l’Aude ou de l’Hérault que de s’entêter à le produire là où il ne vient pas. Pour les chevaux, c’est pareil. De plus en plus, certaines régions abandonnent l’élevage, venant s’approvisionner en chevaux là où ils s’élèvent le mieux, et d’autres régions, malgré la crise, malgré l’auto, malgré toutes les circonstances générales défavorables à l’élevage hippique, voient leur cheptel se maintenir: c’est le cas de la Normandie. La carte hippique de la France est en état de mutation rapide et continuelle.
La préoccupation des gouvernements, quels qu’ils soient, d’assurer une production chevaline adéquate à leurs besoins est aussi ancienne que le monde.
Les vieux cartulaires disent que Charlemagne passait des revues de cavales. Le grand empereur, à la barbe fleurie, descendant du Ciel très Haut pour présider ou critiquer la présentation moderne du concours du Pin: voilà un sujet de revue tout trouvé pour l’Ecole des Haras 1933.
Au moyen-âge, la fortune des seigneurs était, en partie, leur établissement hippique. Le cheval était roi, et le gouvernement central avait moins à s’en préoccuper, puisque comtes et barons avaient tous leurs haras particuliers.
Le plus ancien haras royal en Normandie, le plus ancien dont nous ayons trace, est de 1338. Il était établi dans la chatellenie de Domfront, et, M. Hunger, érudit éminent et secrétaire général de la Société du Demi-Sang, en a conté l’histoire. Ce haras-là était la propriété personnelle du roi Philippe VI. Situé non loin de Domfront, sur la commune actuelle de St-Roch-sur-Egrenne, il comprenait cinquante-six têtes. Il était composé, évidemment, d’animaux de race affinée, sans quoi le roi n’aurait pas fait la dépense d’entretenir un établissement de ce genre si loin de Paris.
Les renseignements sur les étalons, les juments, les poulains, sont curieux, très précis, d’un intérêt certain pour les gens de l’élevage qui constatent que les soins à donner aux chevaux varient peu en sept siècles. Je veux citer les qualités que les gens du moyen-âge exigeaient d’un bon cheval. Je copie: «Et sont icelles conditions du bon cheval... savoir est: trois du renart: c’est courtes oreilles et droictes, bon poil et fort et roide, queue bien pelue. Du lièvre quatre: c’est maigre teste, bien esveillée, de légier mouvant et tost allant. Du bœuf quatre savoir est: la harpe large, grosse et ouverte, gros bouel, gros yeux et saillant hors de teste et bas enjointé. De l’âne trois: bon pié, forte eschine et soit débonnaire. De la pucelle quatre: savoir est: beaux crins, belle poitrine, beaux reins et grosses fesses.»
Le défilé des voitures sur l’hippodrome du Pin

Ces gens moyen-âgeux étaient justes et sages, assez cocasses d’ailleurs.
Je passe quelques siècles, et j’arrive aux temps modernes pour vous dire le titre d’un Mémoire de 1639, cité par Lafont-Poulotti. Ce titre, le voici, il est significatif:
«Mémoire pour l’établissement de Haras en France afin d’empêcher le transport d’or et d’argent qu’on sort du Royaume pour les chevaux en France.» Le premier édit organisant des Haras aux frais de l’Etat, est de cette date: 1639. La tentative de Louis XIII échoua. Colbert, le grand Colbert, ce génie d’organisation, de méthode, de prévoyance, celui qui ignorait la loi de huit heures mais qui savait «servir», institua les haras publics. C’était en 1665, le 16 décembre. L’arrêt du Conseil portant cette création, est signé de Louis XIV. A cette création, il fallait un cadre, et, c’est à cette époque que le gouvernement royal acquit le Domaine du Pin. Voilà pourquoi la Cour d’Honneur de l’établissement porte le nom de Cour Colbert, et l’avenue somptueuse, en face de l’entrée, le nom de l’avenue Louis XIV.
L’origine de cette propriété du Pin est amusante: le domaine du Pin était «en la main de Mgr le duc de Vendôme, à cause de son apanage du duché d’Alençon». Vendôme le louait à un sieur Jean Mahet de la Pocties, suivant un bail du 1er janvier 1660 par l’entremise de son écuyer, le sieur Nicolas des Brosses, et ce, moyennant le prix et somme de 2.500 livres. Un autre bail, de la même date, a trait à la ferme de la forge du Pin et se monte à 11.000 livres, au bénéfice du même locataire. Ces baux, passés pour neuf ans, ne devaient pas durer deux ans et demi.
Cour Colbert et avenue Louis XIV

Le marquis de Nointel, sieur de Béchameil, d’où la sauce, secrétaire ordinaire des conseils du Roy, ambassadeur extraordinaire de sa majesté Très Chrétienne auprès du grand Turc, est en difficultés, ou du moins en affaire, avec le duc de Vendôme, au sujet des «bois d’Argentan». Le sieur Marotin, qui est devenu le secrétaire du duc de Vendôme, échange les 10 et 20 août 1661 des lettres avec Nointel. Finalement, Nointel achète le domaine du Pin le 23 mai 1662 pour la somme de 119.000 livres. Et c’est à Nointel que le gouvernement de Louis XIV achète le Domaine du Pin, pour y installer un vaste établissement d’Etat. Le nom de Nointel est resté au Pin, aujourd’hui encore, puisqu’une des cours de l’établissement en porte le nom. Elle est bordée de logements du personnel. A mon arrivée, il y a douze ans, j’ai dû, un jour, intervenir au sujet de cette appellation: Cour Nointel. Les hommes s’entêtaient à dire, à me dire quand je les interrogeais:
«J’habite à la Cour lointaine; j’ai mon logement Cour lointaine». C’est tout juste si je ne me suis pas fâché. Je suis allé à l’appel, et j’ai déclaré qu’il fallait dire Cour Nointel et pourquoi.
Je reviens à l’achat, par Louis XIV, de la propriété du Pin, à laquelle le gouvernement du grand roi, et ceux qui le suivirent, Louis XV surtout, en 1757, adjoignit diverses pièces, notamment de la paroisse de la Cochère. Le plan général des constructions est de Mansart, le plan général des avenues et des jardins est de Le Nôtre. Il n’y a guère de doute possible à ce sujet. La tradition verbale concorde avec une longue tradition écrite. Pour les spécialistes de l’architecture du grand siècle, la chose est certaine.
Mais j’aurais voulu retrouver la pièce essentielle du dessin de Mansart, fixant les corps de bâtiments, leurs dépendances, les terrasses, les jardins. Je n’ai jamais pu la découvrir, ni à la Bibliothèque Nationale, ni au Cabinet des Estampes, ni à Carnavalet, ni aux Archives d’Alençon... encore moins dans celles du Pin.
L’argent manquait sous Louis XIV, comme souvent depuis, et les travaux conçus par Mansart, approuvés par le roi, ne commencèrent effectivement qu’après la mort de celui-ci, vers 1715-1716. Ils durèrent une quinzaine d’années. Et c’est en 1730 que les premiers chevaux entrèrent au Pin, avec le premier directeur: Messire François-Gédéon de Garsault, écuyer du roy. Les armes et le chiffre du chevalier de Garsault figurent encore sur les tapisseries qui ornent le grand salon du château, très beaux Gobelins d’ailleurs, qui racontent l’histoire, si à la mode au XVIIIe siècle, de Renaud et d’Armide.
De Garsault, nous savons peu de choses. Les gens l’appelaient: «M. de Guères Sot», ce qui est un joli compliment. Et le haras qu’il dirigeait «était dans le plus bel état possible», ce qui est un autre compliment. Enfin
«il n’avait d’autres voitures que celles où l’on entrait par derrière», il prétendait ainsi «parer aux accidents qui peuvent arriver si les chevaux prennent le mors aux dents, parce qu’il pouvait descendre sans danger, quelque fût leur train». Ceci est douteux tout à fait. Nous savons ces détails par les mémoires du comte Dufort de Cheverny qui, du château du Bourg, proche du Pin, alla dîner au Haras d’Hièmes, chez M. de Garsault.
Une grande plaque de marbre, d’aspect un peu funèbre, peut-être, est placée dans le vestibule du château. Elle porte les noms de tous ceux qui, depuis Garsault, en 1730, commandèrent le Haras du Pin. Après Garsault, il y eut M. de Butler, puis le marquis de Briges, pour arriver au prince de Lambesc Ce fut en 1765 que Charles-Eugène de Lorraine, duc d’Elbeuf et prince de Lambesc, fut chargé comme Grand Ecuyer, de ce que nous appelons aujourd’hui la Direction Générale des Haras. Il était en même temps Directeur du Pin qu’il habita, je pense assez peu, ses fonctions l’obligeant à de nombreux voyages. Ne croyons pas, d’ailleurs, qu’à cette époque-là tout n’était que fleurs et que roses. Les archives de l’Orne, qui, de 1736 à 1755 sont précieuses à consulter, malgré quelles soient à peu près muettes sur les débuts de la période révolutionnaire, marquent les difficultés du commandement qui toujours existent. Il y a rivalité entre les uns et les autres, entre les palefreniers et domestiques du haras, et les garde-étalons, lesquels moyennant une commission, entretiennent à leurs frais des étalons approuvés par le gouvernement. Les règlements de 1717 et de 1726 contredisent les plus récents, et aussi les plus anciens. Il y a eu des épidémies, dont celle de morve en 1757 et 1758. Chose plus grave, les Haras du Royaume, qui se jalousaient, appartenaient les uns à l’Etat, les autres aux provinces, d’autres encore au Roi. Heureusement, un arrêt du Conseil d’Etat, du 28 janvier 1764, remit de l’ordre et centralisa, aux mains du grand Ecuyer, le prince de Lambesc, directeur du Pin, l’Administration générale des Haras.
Lambesc, 1765, juste le centenaire de la fondation des haras par Louis XIV, marque l’apogée de l’organisation d’élevage de l’Ancien Régime, marque aussi la période la plus brillante du Pin. Cette période dura 10 ans, et voici les abus qui commencent, clamés à tue-tête par ceux-là mêmes qui bénéficient de l’organisation qu’ils veulent supprimer. Le budget des haras était passé de 450.750 livres en 1777 à 1.066.500 livres en 1778. Les privilèges accordés aux gardes des haras, et aux garde-étalons sont considérés comme une injustice, la réglementation des haras comme une entrave à la liberté des éleveurs. Un rapport de l’Assemblée Provinciale de la Moyenne-Normandie et du Perche demande l’abolition de l’Administration qui est, à la Nation, une charge non en rapport avec les succès obtenus. Alors Lambesc, inquiet, écœuré, découragé, quitte Le Pin en juillet 1789, et émigré.
La catastrophe approche, elle arrive en coup de tonnerre le 29 janvier 1790 sous la forme d’un décret de l’Assemblée Nationale, qui abolit purement et simplement
«le régime prohibitif des Haras». Il ne s’agit pas de remplacer ce régime-là, prohibitif ou non, par quoi que ce soit d’autre; on détruit d’abord; de reconstruire point n’est question. Pourtant, l’Administration demeure, en attendant que les Assemblées départementales agissent. La vente des étalons est bien ordonnée par la loi du 19 novembre 1790, mais le Conseil Général de l’Orne demande la conservation du Haras du Pin, de même qu’une pétition de «propriétaires, marchands et fermiers de l’Orne». On ne fait rien jusqu’au 2 août 1791, date fixée pour la vente des étalons, quelques jours avant la foire de la Guibray qui devait, pensait-on, amener des amateurs. Nouvelles protestations des intéressés qui, cette fois, ne réclament plus «contre le régime prohibitif des haras», mais demandent, exigent au besoin, le maintien de l’Etablissement. On perd du temps, personne ne commande, les Assemblées délibèrent et le Directoire de l’Orne charge le sieur Larmande de continuer la régie du haras d’Hièmes: c’était le 25 septembre 1791. Ce malheureux Larmande, tout fier de son état, arrive au Pin, sans préparation, sans autorité, sans prestige, et ne réussit à rien du tout.
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