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Christoph von Schmid
La Bague trouvée ou Les fruits d'une bonne éducation
Une histoire pour la jeunesse chrétienne

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315276
Table des matières
PRÉFACE
LA BAGUE TROUVÉE
LETTRE PREMIÈRE.
LETTRE DEUXIÈME.
LETTRE TROISIÈME.
LETTRE QUATRIÈME.
LETTRE CINQUIÈME.
LETTRE SIXIÈME.
LETTRE SEPTIÈME.
LETTRE HUITIÈME.
LETTRE NEUVIÈME.
LETTRE DIXIÈME.
LETTRE ONZIÈME.
LETTRE DOUZIÈME.
LES KREUTZERS ROUGES
LETTRE PREMIÈRE.
LETTRE DEUXIÈME.
LETTRE TROISIÈME.
LETTRE QUATRIÈME.
LETTRE CINQUIÈME.
LETTRE SIXIÈME.
LETTRE SEPTIÈME.
L’INCENDIE
LETTRE PREMIÈRE.
LETTRE DEUXIÈME.
LETTRE TROISIÈME.
LETTRE QUATRIÈME.
LETTRE CINQUIÈME.
LUCILE ET ANGÈLE OU LES DEUX ÉDUCATIONS
PRÉFACE
Table des matières
Le but de ce petit ouvrage est de montrer en quoi consiste la base d’une bonne éducation. Un respect filial, un amour sincère envers Dieu, une sainte frayeur de lui déplaire par le péché ; en un mot, tous les attributs de la piété sont comme autant de plantes dont les germes ne peuvent être déposés trop tôt dans le cœur tendre et impressionnable des enfants, si l’on veut que l’éducation porte des fruits.
Les personnages des contes que l’on va lire sont des enfants pénétrés de respect, d’amour et de soumission envers les auteurs de leurs jours, leur donnant toute la satisfaction possible et devenant la consolation et l’appui de leur vieillesse. Puissent de tels exemples être comme autant de miroirs qui réfléchissent sans cesse aux yeux de la jeunesse la manière dont tout enfant bien né doit se comporter à l’égard de ses parents!
Plusieurs motifs m’ont engagé à présenter en forme de lettres ces nouveaux contes. Si, d’une part, il ne peut jamais être que bon et avantageux pour les enfants de se former au style épistolaire, c’est, de l’autre, encore par des exemples qu’ils y parviendront avec le plus de facilité. Enfin, bien qu’une chose soit déjà bonne et utile quant au fond, il ne faut pas manquer de la rendre aussi bonne et aussi utile que possible quant à la forme.
La piété est utile à tout, et renferme la promesse de la vie présente ainsi que de celle à venir. Elle seule rend vraiment utile ce que l’on peut enseigner de bon dans les écoles, et de même qu’en arithmétique les zéros n’ont de valeur qu’au moyen d’un chiffre positif, de même aussi nos efforts et nos connaissances ici-bas restent nuls si la piété ne vient leur donner du prix.
LA BAGUE TROUVÉE
Table des matières
LETTRE PREMIÈRE.
Table des matières
Paul, petit berger, à sa sœur Marie.
Wiesenthal, le 1er mai 1806.
Chère sœur,
Nous avons eu hier une magnifique soirée de printemps. J’étais assis sous un arbre, m’amusant à jouer de la flûte. Mon troupeau paissait tranquillement au bord du ruisseau. Mon petit livre, que je conserve depuis le temps où j’allais à l’école, était à mes côtés. Le soleil couchant dorait le ciel et la terre de ses rayons de flamme. En ce moment, monsieur le vicaire vint à passer. Il m’écouta pendant quelques instants, puis il s’approcha de moi. A la vue de mon livre posé sur le gazon:
— Saurais-tu lire, mon petit ami? me demanda-t-il avec bonté.
— Oh! oui, monsieur, lui répondis-je.
Et, pour le lui prouver, j’ouvris aussitôt mon livre, et j’en lus une page sans faire la moindre faute. Il parut tout surpris, et me dit:
— D’où est-tu donc? quels sont les bons parents qui t’ont si diligemment envoyé à l’école? et par quelles circonstances te trouves-tu dans notre village?
Je lui racontai alors mon histoire et lui appris comment, par suite des désastres de la guerre, nous avons perdu toute notre fortune et avons été contraints de quitter notre patrie; comment notre bon père a perdu la vie sur le champ de bataille, comment une cruelle maladie tient notre bonne maman alitée à Tannenberg, à six lieues d’ici, comment ma chère sœur Marie lui prodigue ses soins et cherche, au moyen de son rouet, à pourvoir aux besoins de la pauvre malade; comment enfin, voulant aussi gagner quelque chose, je me suis, ce printemps, engagé comme berger à Wiesenthal. Je ne pus lui donner tous ces tristes détails sans verser bien des larmes.
Après m’avoir écouté attentivement, il me dit avec un tendre intérêt:
— Console-toi, mon enfant, et sèche tes pleurs. Imite la piété et la probité de tes honnêtes parents, et, à coup sûr, tu verras ton sort s’améliorer.
Portant ensuite la main à sa poche, il me donna la belle pièce d’argent toute neuve que j’envoie à notre chère maman. Présente-lui mes tendres respects. Puisse-t-elle recouvrer bientôt la santé ! Adieu, chère sœur.
Ton affectionné frère,
PAUL.
LETTRE DEUXIÈME.
Table des matières
Marie à Paul.
Tannenberg, le 15 mai 1806.
Cher frère,
Ah! mes pleurs coulent par torrents! Faut-il que la première lettre que je t’écris soit la plus triste de toutes celles que j’écrirai de ma vie! Notre chère maman est morte avant-hier dans la nuit et a été enterrée ce matin.
J’étais assise près de son lit, le soir qui précéda sa mort. Elle venait de recevoir les derniers sacrements, et avec quelle piété, quelle ferveur! il semblait qu’elle fût déjà dans le ciel et qu’elle vît de ses propres yeux le Dieu qui venait de se donner à elle. Alors ta lettre est arrivée. Je la lui lus. Des larmes de joie coulèrent de ses yeux.
— Hélas! ma chère enfant, me dit-elle, jamais je ne me relèverai de ce lit de douleur. Je ne tarderai pas à me réunir à Dieu, notre bon père céleste. Cependant ma plus douce consolation dans ma dernière heure, c’est de n’avoir rien négligé pour votre éducation. Ah! mes chers enfants, puisse votre cœur rester constamment pieux et bon! Puisse-t-il se former au bien chaque jour davantage! Ayez sans cesse Dieu devant les yeux, aimez-le par-dessus tout, observez ses saints commandements et ceux de son Église, et mettez en lui toute votre confiance. Ne cessez d’invoquer de tout votre cœur notre divin Sauveur Jésus-Christ, suivez en tout point sa sainte doctrine, et que sa belle vie soit toujours le modèle de la vôtre. Priez chaque jour que l’Esprit divin veuille vous éclairer et vous diriger, et prêtez à ses inspirations une oreille docile. Aimez-vous d’un amour mutuel. Ne faites de mal à personne. Quels que puissent être votre indigence et vos besoins, que jamais votre main ne se souille du moindre larcin. Fuyez tout péché, quelque léger qu’il puisse être, et conservez votre innocence pure et sans tache. Si votre conduite est telle, Dieu ne manquera pas de pourvoir à vos besoins. Recevez mes tendres adieux et séchez vos larmes. Je vais dans le céleste séjour, où je ne cesserai de prier pour vous. Telles sont les dernières paroles de votre mère mourante. Garde-toi de les oublier, ma chère Marie, et fais-en part à notre cher Paul, en lui envoyant ma dernière bénédiction. J’eusse vivement désiré l’embrasser encore une fois avant de quitter ce monde; mais le ciel, où j’espère fermement retrouver votre père, nous réunira tous un jour.
Elle nous donna encore à tous deux sa bénédiction maternelle; puis, trois heures après, elle rendit doucement et saintement le dernier soupir. Depuis ce fatal moment, je suis comme noyée dans mes larmes. Je voudrais pouvoir te retracer ici toutes les belles exhortations par lesquelles monsieur le curé a su la disposer à une sainte mort, ainsi que toutes les bontés dont il l’a comblée pendant sa maladie; mais cela m’est impossible. Le digne homme ne laissait passer pour ainsi dire aucun jour sans la visiter, et lui envoyait ce qu’il avait de mieux pour sa nourriture. Non-seulement il lui donna un médecin, mais il voulut encore se charger des frais de pharmacie. Il ne l’a pas quittée pendant son agonie, et il a su, par de consolantes paroles, lui rendre la mort douce et facile. Il est donc de ton devoir, mon cher frère, de prier ardemment le bon Dieu de récompenser un aussi digne pasteur.
Mais prie aussi pour moi; car je me trouve maintenant bien malheureuse. Nous Voici dès de moment devenus tous deux, à la vérité, de pauvres orphelins délaissés; mais tu as sur moi l’avantage d’être déjà assez grand et assez fort pour te procurer, en qualité de berger, un petit morceau de pain, tandis que moi je ne sais qu’entreprendre. Je me sens encore trop faible pour soutenir les travaux de la campagne. Mendier!... que cette idée me répugne! Ce genre de vie traîne de si près la corruption après lui!... Dieu veuille avoir compassion de ta malheureuse sœur!
MARIE.
LETTRE TROISIÈME.
Table des matières
Paul à Marie.
Wiesenthal, le 2 juin 1806.
Tu dis bien, ma chère et bonne sœur: «Dieu veuille avoir compassion de nous!» C’est à peine si je puis te tracer ces lignes, tant je suis éploré. Te dire tout l’effroi et toute la désolation que ta lettre m’a causés serait impossible. Hélas! qui eût cru que notre chère maman dût mourir si inopinément? Il faut pourtant nous résigner; car tout ce que Dieu fait est bien fait. Telle doit être notre persuasion, malgré toutes les apparences contraires.
Notre chère maman est heureuse. Nul doute que son extrême piété et les sacrements qu’elle a reçus avec tant de ferveur et d’édification ne lui aient ouvert les portes du ciel. La voilà maintenant dans un état plus heureux que le nôtre; sa mort ne devrait donc nous inspirer que de la joie.
Dieu aura soin de nous aussi. C’est lui qui nourrit chaque habitant de l’air, et qui donne à chaque fleur des champs son éclat et sa parure. A combien plus forte raison saura-t-il se souvenir de ses enfants! Lorsque l’agneau est privé de sa toison, Dieu envoie un vent chaud, dit le proverbe. Il saura donc aussi nous envoyer les consolations et les secours que réclame notre triste position.
Ne pleure plus, ma sœur chérie. Au lieu de répandre des larmes stériles, mettons notre confiance en Celui qui peut tout; recourons à la prière, et suivons les préceptes de notre digne mère. Une telle conduite nous attirera à coup sûr les bénédictions de Dieu.... et nous finirons par nous trouver tous réunis dans l’éternité bienheureuse. Tu trouveras ci-incluse une lettre pour monsieur le curé. Adieu! Que Dieu soit avec toi et avec ton affectionné frère!
PAUL.
LETTRE QUATRIÈME.
Table des matières
Paul à M. le Curé de Tannenberg.
Wiesenthal, le 2 juin 1806.
Monsieur et respectable Curé,
Veuillez ne pas vous formaliser de ce qu’un Chétif enfant prenne la liberté de vous écrire. Je ne suis, il est vrai, qu’un pauvre petit berger; mais je n’en porte pas moins la plus vive affection à toutes les brebis qui composent mon troupeau. Si j’ai un morceau de pain, je me fais un plaisir de le partager avec elles. Je compatis à tout ce qui peut leur arriver de mal; et si l’une ou l’autre vient à s’enfoncer une épine dans le pied, je mets tous mes soins à l’en délivrer, et mes petits agneaux sont de ma part l’objet d’une prédilection toute spéciale.
Pardonnez-moi, Monsieur, si je vous parle avec aussi peu de détours. Vous aussi, vous êtes pasteur, et l’affection que vous portez aux ouailles que le bon Pasteur vous a confiées l’emporte de beaucoup sur celle que je ressens pour mon troupeau; c’est l’assurance que j’en ai qui m’encourage à vous ouvrir ainsi mon cœur.
Oui, Monsieur, vous aimez vos paroissiens, témoin vos charitables procédés envers ma mère défunte. Certes, vous n’eussiez pas fait davantage quand elle eût été votre propre mère. Aussi vos bontés pour elle remplissent mon cœur de la plus vive gratitude, et c’est parce que mes bons parents m’ont constamment présenté la reconnaissance comme une des plus belles vertus, dans les enfants surtout, que je viens vous exprimer toute celle que je ressens pour vous. Malheureusement, il n’est pas en mon pouvoir de vous peindre mes sentiments tels qu’ils existent dans mon cœur; mais, dans mon impuissance, j’adresse mes vœux au Seigneur, pour qu’il daigne vous rendre au centuple toutes vos bontés: prière qui sera infailliblement exaucée.
Veuillez m’excuser, Monsieur le curé, si à l’expression de ma reconnaissance j’ajoute une humble prière. Ma sœur, pauvre et sans appui, se trouve actuellement dans une position des plus critiques; Je suis son frère aîné. Ce serait à moi de subvenir à ses besoins; mais, hélas! moi-même plus que pauvre, je ne pouvais que pleurer et conjurer ardemment le Seigneur de m’éclairer sur le parti que j’avais à prendre; il m’inspira l’idée de vous écrire, pour vous prier de vous intéresser à la pauvre délaissée. Ah! je vous en conjure, pour l’amour du Ciel et du plus profond de mon âme, laissez-vous toucher par la triste position de cette pauvre orpheline!... Dans le consolant espoir que vous ne resterez pas sourd à ma prière, je vous baise respectueusement la main, et suis, avec la vénération la plus filiale, votre reconnaissant paroissien,
Paul MULLER.
LETTRE CINQUIÈME.
Table des matières
Marie à Paul.
Tannenberg, le 15 juin 1806.
Cher frère,
Que je te remercie de ton affection! C’est ta lettre à monsieur le curé qui a fait mon bonheur.
Je me hâtai de mettre mes meilleurs habits, qui, tout pauvres qu’ils sont, ont au moins le mérite de la propreté, et je me rendis, avant midi, chez notre digne pasteur. Il était à lire dans le jardin. Après l’avoir salué :
— Voici, lui dis-je, une lettre que mon frère m’a chargée de vous remettre, Monsieur le curé.
Il ferma aussitôt son livre et ouvrit la lettre. Je remarquai bientôt qu’elle lui faisait plaisir; car il avait, en la lisant, le sourire sur les lèvres.
— C’est bien, me dit-il en la refermant, c’est très-bien de la part de ton frère.
Puis il me demanda si tu m’écrivais souvent; je lui remis tes deux lettres. Il les lut également et dit:
— Vous êtes deux braves enfants. Vos parents, en vous élevant ainsi, se sont conduits bien sagement. Une éducation pareille à la vôtre vaut mieux qu’un héritage de 20,000 fr. Ma tête ne reposera pas sur mon chevet que vous ne soyez secourus. Va, ma bonne enfant; nous nous reverrons bientôt.
Je lui baisai la main et me retirai.
Ce jour-là même, vers le soir, je fus abordée par le vieux domestique de monseigneur, qui me dit que j’étais mandée au château. Sur ma réponse que j’étais prêle à l’y accompagner, nous partîmes à l’instant même. Chemin faisant, il me dit comment je devais me comporter dans cette circonstance, et il me fit entrer dans une salle magnifique. Monseigneur et madame son épouse étaient encore à table. Monsieur le curé se trouvait là aussi. Je fis une profonde révérence à monseigneur ainsi qu’à monsieur le curé ; après quoi je baisai la main de madame, qui me dit en souriant et de l’air le plus affable:
— J’aurais besoin d’une bonne, serais-tu disposée à entrer en cette qualité dans ma maison?
— O Madame!... répondis-je.
Et, les larmes m’étant venues aux yeux, il me fut impossible d’ajouter un seul mot.
— Eh bien! reprit-elle, reste près de moi, et, si tu te comportes bien, ton avenir est assuré.
Je lui pris de nouveau la main, que je baisai et arrosai de mes larmes.
— C’est là, reprit-elle, la plus belle reconnaissance. C’en est fait, dès cet instant tu es ma fille.
Me voici donc installée au château, et madame est toujours bonne et aimable comme un ange. Un de ses premiers soins a été de me faire habiller à neuf très-proprement. La petite demoiselle confiée à mes soins est aussi belle que gentille. Elle commence déjà à parler, et me fait tant de plaisir, que je m’estime très-heureuse d’être sa gouvernante. En un mot, je me trouverais transportée dans le ciel, que je ne serais ni plus charmée ni plus contente.
Je n’eus pas plutôt, pour la première fois, mis le pied dans ma chambre à coucher, qui est petite mais bien rangée, que je tombai à genoux, et, le visage inondé de larmes de reconnaissance, je remerciai Dieu de la bonté avec laquelle il venait de me secourir. Oh! oui, quiconque aime Dieu et se confie en sa providence ne peut manquer de prospérer. 0 mon frère! partage ma joie. Dieu ne t’oubliera pas plus qu’il n’a oublié
Ton affectionnée sœur,
MARIE.
LETTRE SIXIÈME.
Table des matières
Paul à Marie.
Wiesenthal, le 3 juillet 1806.
Ma chère sœur,
Où trouver des expressions pour te peindre tout le plaisir que m’a causé ta dernière lettre? Ma sœur le doigt de Dieu est visible sur nous. Nous allons donc, de notre part, lui vouer, à ce bon père des orphelins, une affection, une obéissance, une confiance toutes nouvelles. Certes, il ne nous est pas donné de le voir; mais ce que nous voyons clairement, c’est qu’il gouverne l’univers et pourvoit aux besoins de toutes les créatures. O ma chère maman, que n’as-tu vécu jusqu’à ce jour! Mais non, si tu vivais encore, les choses n’eussent pas tourné ainsi... Dans cette circonstance, chère sœur, ne remarques-tu pas aussi avec quelle sagesse Dieu sait tout disposer? A maman le ciel, et à toi une si bonne place! Notre mère n’avait plus à attendre ici-bas que des jours pleins d’amertume.... la voilà maintenant dans un lieu de délices! Tu n’avais plus de secours à espérer d’elle, et voilà que Dieu t’a donné une autre mère.
Remarquons encore les précieux avantages d’une bonne éducation jointe à une conduite irréprochable. Si nous n’eussions su ni lire ni écrire, si nos parents nous eussent entièrement négligés, assurément tu ne te trouverais pas aussi avantageusement placée. Personne n’eût été disposé à recueillir pour ainsi dire dans la rue une fille aussi dénuée de tout. Oui, Dieu soit loué de ce que nos parents nous ont appris à ne compter ni sur l’argent ni sur la fortune, mais sur Dieu, sur l’étude et sur la vertu. Tous nos biens, tu le sais, sont devenus la proie de l’ennemi; il n’y a que la piété et la vertu, la bonne volonté et le savoir, que nulle force humaine ne puisse enlever, et c’est précisément ce qui en fait les seuls vrais biens de l’humanité.
Toutes ces considérations ne font donc que donner un nouvel élan à ma confiance en Dieu, et je n’ai pas d’autre soin que celui de suivre sa volonté. Fais-en de même, ma bonne sœur. Quant au reste, la Providence divine y pourvoira.
Demande chaque jour à Dieu la grâce de remplir tes nouveaux devoirs avec la fidélité et tout l’empressement possibles. Surveiller, diriger les premiers pas de l’enfance, c’est là une belle vocation. En effet, notre divin Sauveur ne dit-il pas: «Celui qui reçoit en mon nom un de ces enfants, me reçoit.» Adieu.
Ton tout dévoué frère,
PAUL.
LETTRE SEPTIÈME.
Table des matières
Paul à M. le Curé de Tannenberg.
Wiesenthal, le 3 juillet 1806.
Monsieur et digne Pasteur,
En vous adressant une lettre de remercîment, je ne fais que suivre l’impulsion de mon cœur. Je ne me dissimule pourtant pas que je ne puis trouver d’expressions pour vous témoigner toute ma reconnaissance. Vous avez retiré ma sœur d’une position bien déplorable, et lui avez procuré une place des plus avantageuses. Dieu voit ma gratitude et entend mes ferventes prières pour votre bonheur. Celui qui ne laisse pas sans récompense le verre d’eau présenté à des lèvres altérées saura aussi dignement rétribuer des procédés si généreux. Celui qui entend les croassements des jeunes corbeaux ne fermera pas l’oreille aux vœux d’un pauvre petit berger.
Ce serait un sensible plaisir pour moi que d’écrire aussi à la digne épouse de monseigneur, mais je n’en ai pas le courage. Veuillez, Monsieur et respectable Curé, lui faire mes remercîments. Vous vous êtes si bien acquitté de la prière, que personne ne pourrait mieux que vous être l’interprète de la gratitude. Dites-lui que, bien que je n’aie pas l’honneur de la connaître, je ne lui en voue pas moins la vénération et l’affection les plus filiales. En vérité, je puis, en quelque sorte, comparer cette excellente dame au bon Dieu, que l’on peut aimer, bien qu’on ne le voie pas. Lorsque le soleil se lève, je demande au Ciel pour notre bienfaitrice un jour de satisfaction et de bonheur, et une nuit de paix et de repos lorsque l’étoile du soir brille à l’horizon.
L’homme qui m’a remis la lettre de ma sœur m’a dit aussi que les jeunes seigneurs du château sont grands amateurs de jolis papillons. Tout en gardant mes moutons, je n’ai rien de mieux à faire que de leur en attraper. Je profite de cette occasion pour leur en envoyer quelques-uns. C’est monsieur le vicaire qui les a fait encadrer sous verre; il m’a aussi indiqué la manière de les conserver. C’est tout ce que je puis envoyer de meilleur. Je sais que l’on se doit mutuellement tous les services possibles... et si les belles couleurs de ces jolis insectes fournissent à ces jeunes messieurs l’occasion d’admirer la puissance et la bonté du Créateur, mon petit présent ne leur aura pas été complètement inutile.
Je suis, Monsieur, avec les sentiments du respect le plus sincère,
Votre très-reconnaissant paroissien,
Paul MULLER.
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