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Charles Diguet

Moi et l'autre


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319519

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

XL

XLI

XLII

XLIII

XLIV

XLV

XLVI

XLVII

XLVIII

XLIX

L

LI

LII

LIII

LIV

LV

LVI

LVII

LVIII

I

Table des matières


A jeunesse s’est en partie écoulée en province.–Jusqu’à l’âge de vingt ans, j’y ai vécu de cette vie grise toute de demi-jour, si rassérénante pour ceux que la fièvre de Paris a brûlés, desséchante au contraire pour ceux auxquels un certain gaspillage de forces est nécessaire pour arriver à la santé. Comme tant d’autres, j’ai vécu cette vie, sans trop d’impatience, au milieu d’amitiés froides et blafardes qui n’ont jamais creusé de profonds sillons dans mon cœur. C’est peut-être à cause de cela même que je suis entré de plain-pied dans la vie réelle sans regarder dans le passé où je n’avais pas trouvé par trop d’épines; mais par contre, point de fleurs dont le relent vous revient sous la forme de souvenir en vous faisant à votre insu bâtir l’avenir avec les pierres de ce qui n’est plus. Je n’avais pas de ruines pour m’abriter comme quelques autres! Ceux-ci sont-ils les déshérités ou les bénis? Les souvenances de la jeunesse ne sont-elles pas des tentes où l’on aime à se reposer quand le soleil brûlant vous frappe au cerveau et vous fait las avant d’arriver au but! Toujours est-il que j’entrais en pleine vie humaine, fort naïf en espérances, et rempli de toutes ces forces qui n’attendent qu’une occasion pour se dépenser.

Alors, j’ignorais toute ma puissance, chère et aimable puissance qui, comme la boîte de Pandore, laisse échapper tous les maux et tous les bonheurs. On ne nombre jamais les millions que l’on a dans le cœur, que lorsque, inconscient, on les a semés sur la grande route! Las! il n’y a plus de retour! Mais, bien heureux sont ceux qui se souviennent des beaux jours où çà et là ils ont semé ce précieux capital qui ne porte intérêt que lorsque, plus tard, on descend la colline. Je n’avais donc pas à me souvenir et, semblable aux peuples heureux, mes vingt ans n’avaient point d’histoire!

Toutefois, ce qui est vrai pour la fourmilière humaine, n’est pas applicable à l’individu. Et s’il n’est pas bon de lire trop tôt dans le livre du cœur, il est quelquefois fatal de n’y lire que trop tard. Ni jamais ni toujours, dit le proverbe.



II

Table des matières


ORSQUE j’eus fini mon droit dans la petite ville de C…, mon père, que mon titre d’avocat, cet innocent brevet d’homme d’État, avait enchanté, m’engagea à me faire inscrire au plus vite comme stagiaire dans ma ville natale. Il n’avait qu’un fils, et il rêvait dans l’avenir une place de conseiller général, si pas la députation. L’expérience de chaque jour lui démontrait qu’il suffisait d’être avocat pour songer à gouverner le pays. Son ambition pour moi n’était donc pas plus exorbitante que celle des autres. Il pensait comme la masse et la masse ne croit jamais avoir tort. Ceux seulement qui ne veulent pas se laisser aller au courant sont regardés comme réfractaires. Je fus un de ces réfractaires. Le métier d’avocat me répugnait absolument. Nous étions en1863et le genre se discréditait chaque jour dans mon esprit depuis que l’individu s’accentuait à tout propos, soit comme législateur, soit comme tribun, soit comme souteneur de nouvelles couches sociales. Ne voulant point non plus refuser nettement à mon père et briser d’un seul coup son rêve, bien pardonnable, hélas! je demandai un an pour réfléchir. Pendant cette année, je voyagerais et j’apprendrais ce qu’on n’apprend généralement point à l’école. Bien qu’à regret, mon père souscrivit à ma demande, certain, disait-il, que je ne voudrais point rendre inutiles les sacrifices qu’il avait faits pour moi. Pour m’encourager, ou plutôt afin de corroborer ses propres espérances, il fit miroiter à mes yeux quelques-unes de ces jeunes filles de notre ville qui sont ce qu’on appelle en province de bons partis. En peu de temps, je fus au courant de toutes les fortunes de la ville. Mlle B…, aux Ursulines, était un très sage parti, car elle était orpheline et devenait maîtresse de sa fortune en se mariant; elle n’avait qu’un oncle, et cet oncle, riche et octogénaire, l’établirait sa légataire universelle. Mlle V…, si je voulais attendre et me créer une position, –ce qui ne pouvait manquer d’arriver fort vite avec mes relations,–était encore plus enviable et son père n’hésiterait pas à la donner à un homme considéré déjà et dont la place était marquée parmi les gloires du pays. Mlle Z… était fille unique, avait un oncle chanoine, ce qui pouvait m’être fort utile. Enfin, je n’avais qu’à choisir. J’entrais dans la vie par la grande porte, la porte la plus fréquentée au guichet de laquelle il n’y a pas de contrôle. Mon excellent père voulait pour moi sa propre vie, sans trouble comme aussi sans lutte. Il faisait de moi la couronne de sa carrière, et cette ambition modeste, mais subite, qui contrastait si fort avec les goûts que je lui avais connus, était en quelque sorte justifiée par le courant que la société tout entière traversait. Au bourgeois gentilhomme avait succédé le bourgeois homme d’État. Mais, ce n’était point l’orage politique qui devait agiter et troubler mon existence. La tourmente devait venir du cœur.



III

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A tourmente ne se fit pas attendre. J’avais Pâme prédisposée à subir violemment les premières impressions qui s’offriraient à elle. Mon cœur, développé dans une sorte de continence, grâce beaucoup plus à l’atmosphère indifférente dans laquelle j’avais vécu qu’à sa propre nature, avait soif d’une vie plus active. Alors je n’aurais su formuler mon désir, désir inconscient qui se déguisait sous la bizarrerie si commune: envie de connaître. Aujourd’hui que le passé se définit nettement à ma pensée, je puis dire que cette soif inavouée mais lancinante qui m’obsédait, c’était le but de toute créature: aimer et être aimé! Dans cette ville que je connaissais peu, l’ayant quittée pour faire mes études, il ne me semblait même pas que je pusse trouver cette satisfaction que souhaitait mon âme. La société à laquelle me présenta mon père, et qui était de la meilleure, ressemblait à toutes celles de province. Quelques jeunes femmes à demi fanées avant d’avoir trente ans, des jeunes filles pour beaucoup desquelles la jeunesse ne devait jamais fleurir, sans harmonie dans la voix, aimables d’instinct comme les fleurs qui ne demandent que le soleil pour s’ouvrir, mais restreintes et ternes par ordre, s’inspirant du regard maternel pour paraphraser un oui ou un non, des mères surveillant ces brebis et chroniquant sur l’avenir, spéculant sur le nouvel arrivant et prenant des notes en leur infaillible mémoire pour en causer le soir avec leurs maris. Ceux-ci, pleins de suffisance, fiers d’avoir trouvé la vie mâchée; empesés comme il convient à des époux et à des pères ayant charge d’enfants, grivoisant parfois avec les femmes hors d’âge afin d’être appelés en petit comité «mauvais sujets.» Du reste, s’occupant beaucoup plus de commerce et des petits cancans que de la femme pour la femme. Parmi toutes ces jeunes filles, conduites en lisière jusqu’au jour de leur mariage, il en est qui ne demanderaient certes pas mieux que d’obéir à leur nature et de devenir des femmes charmantes. Mais l’atmosphère! Et que dirait la province? Mon père me les avait fait voir, ces oiseaux blancs, et j’avais souri. Je n’ai jamais eu de goût pour les fleurs sans odeur. Au milieu de ces gens austères, je dus passer pour ascète. Ce diorama à lanterne fumeuse me laissait d’une froideur qui ne ralentissait pas le zèle des mères, mais qui pouvait sembler du dédain pour ces pauvres jeunes comparses du mécanisme social dans les départements. Hélas! si je n’étais pas dévoré par l’enthousiasme, je n’avais aucun dédain pour ces créatures nées à l’ombre et destinées à vivre heureuses dans l’ombre. Peut-être une d’elles eût-elle fait mon bonheur! Aurais-je fait le sien? Quoi qu’il en soit, ma destinée ne le voulait pas. A l’accueil qu’on me fit, par la suite, j’augurai promptement que j’étais classé parmi les non-valeurs. Mon père prenait grand’peine de cela, et son chagrin réel atténua beaucoup le plaisir que je prenais à voir ces petites comédies de la pêche au mari comme aussi de la pêche à la dot, car j’en voyais autour de moi qui rivalisaient d’ardeur et de grosses finesses pour se faire adjuger telle héritière. Cependant cette diplomatie, paraît-il, est de bonne morale, puisque les mères élèvent fils et filles dans ces principes. Un événement subit me tira de ce monde intransigeant et rapace: mon père mourut après quelques jours seulement de maladie. Cette perte augmenta encore le vide que j’avais dans le cœur. Je passai l’hiver dans le plus profond isolement, cherchant l’ombre dans l’ombre. Puis, laissant le vieux serviteur de feu mon père à la maison afin de garder le nid, je quittai cette ville qui ne m’avait rien donné, peut-être par ma faute, et je me mis à voyager. Toutes les aspirations anciennes se ravivaient.



IV

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E sentais un besoin colossal de commencer ma vie. Or, la vie ne commence que le jour où l’on aime, peu ou beaucoup, mais où le cœur rencontre un partenaire. Pour quelques-uns, le début est un alphabet charmant de ces rêveries sans consistance, mais toutes parfumées, qui nous mène plus tard à la belle langue de la passion. Pour d’autres, la saison est hâtive et la floraison féconde; du premier coup l’aube de ce clair jour s’embrase de grandes clartés chaudes et engendre l’orage. Pour ceux-là, ils cueilleront peut-être encore des fleurs sur le tard; mais ces fleurs ne seront que le regain, empourpré toutefois par les brûlants rayons d’antan. Les premiers jouissent sans souci des primeurs de la floraison du cœur; les derniers ne trouvent dans les beaux jours d’automne qu’un reflet de leur journée d’été savourée au printemps et qui chasse encore la neige de leur hiver. Lesquels sont les plus heureux?

On était aux derniers jours d’août. J’avais parcouru toute la côte normande et je m’étais installé pour quelques jours à Trouville qui regorgeait de monde. Passer de l’isolement absolu à la vie tumultueuse, au milieu d’un va-et-vient continuel, coudoyer des milliers d’individus auxquels on est inconnu, passer des journées entières dans une société hétérogène agitée et bruyante sans rencontrer une main amie, c’est continuer son isolement, et le cœur demeure comme par le passé enseveli dans sa solitude. Les liaisons dans les villes d’eaux sont faciles pour ceux auxquels plaisent ces commerces aisés, agréables, qui importent fort peu dans la vie. On se rencontre au bain, à la promenade, à l’hôtel, au Casino, et l’on se prend de cette sympathie éphémère évanouie dès le lendemain quand les nécessités vous séparent souvent pour toujours. Si d’aventure on se retrouve, souvent ce rapprochement, dû au hasard, ne laisse pas davantage de traces. Tel individu a fait partie de votre paysage, comme vous vous avez ornementé dans une certaine mesure la vue de la plage ou tel concert. Vous êtes l’un et l’autre, l’un pour l’autre, un arbre de la route parcourue, et c’est tout; s’il arrive de revoir l’arbre on se ressouvient de la route. Je passai mes journées mêlé à cette foule rieuse et tapageuse, si occupée dans son oisiveté. Comme elle, je me trouvai fort affairé. Les jours s’écoulaient bien remplis depuis l’aube jusque longtemps après le couchant. C’étaient: la promenade du matin, le bain, le déjeuner, la promenade, la réunion sur la plage, le dîner, le Casino et les excursions. Je suivais avec un certain intérêt cette vie factice très fatigante. L’esprit se distrayait, mais le cœur demeurait dans sa somnolence habituelle.

Le soir, alors que cette journée laborieuse dans sa viduité était finie, que les hôtels se remplissaient, j’avais coutume de longer le rivage, allant au hasard, sans but, seul avec ma pensée souvent sombre, écoutant la plainte monotone de la vague qui, comme une âme en souffrance, ressemblait au bruissement incessant et plein d’appétits inconnus de mon cœur. Quelquefois je ne m’arrêtais qu’en voyant les quelques feux d’un village lointain. Il était tard, la nuit était avancée et la mer murmurait toujours sa plainte, et mon cœur, plus ardent à battre, à mesure que le calme extérieur augmentait, bondissait toujours dans ma poitrine et bramait douloureusement. Je rentrais.

Une de mes promenades les plus affectionnées était la route qui mène de Trouville à Honfleur. A partir de Villerville, un petit port de pêcheurs, le chemin s’encaisse entre des haies énormes odoriférantes; de temps à autre le terrain s’exhausse, la verdure s’échancre, et vous avez une échappée de la mer. Quelques pas plus loin, vous êtes de nouveau en pleine campagne. A droite et à gauche, des vergers dont l’herbe haute et épaisse monte à moitié des troncs des pommiers. Au sein de cette végétation luxuriante, sans tristesse aucune, je ressentais des impressions ineffables. Çà et là de petits cottages isolés, baignés de verdure et comme imprégnés eux-mêmes de la sève salutaire des grands arbres, faisaient mon envie. Qu’il ferait bon, me disais-je, vivre ici! Et je marchais toujours, regrettant le vide de mon âme que le charme du paysage accroissait encore en alanguissant ma pensée. On rencontrait bien des promeneurs; mais de cohue, point. La rêverie pouvait aisément tracer son sillon sans crainte d’être importunée. On ne se heurtait qu’au bruissement de la vie heureuse. Je chérissais cette solitude, mille fois moins solitude que celle de mon âme. Mon regard, en fouillant les haies, les prés, les massifs de verdure et l’air bleu, peuplait ma pensée d’une foule de visions. Je commençais à analyser l’inquiétude qui lassait mon être. Je voyais clairement quel était le motif de toutes ces lassitudes indéterminées et de tous ces caprices non justifiés. Le cœur a, comme le corps, une puberté. Ce nouvel état arrivait tard pour moi, la transition allait être d’autant plus brusque. Si je ne crois point à la fatalité dans le sens absurde du mot, je pense qu’à côté de la grande destinée pour laquelle l’homme est créé, il en est d’autres que j’appellerai secondaires et auxquelles on échappe difficilement, surtout quand l’homme inoccupé ne les aperçoit pas afin de se raidir contre elles. Cette route que je parcourais fréquemment, préférablement à toute autre, allait laisser dans ma vie un souvenir ineffaçable. Était-ce par instinct qu’involontairement je me portais de ce côté?



V

Table des matières


N était à la fin d’août. Aux premières aubes matinales, j’étais parti de Trouville, longeant la mer jusqu’à Villerville. Je montai le rocher où se trouvent les ruches humaines qui forment ce hameau, et après une courte halte, je m’enfonçai dans la vallée pour retrouver le chemin d’Honfleur. Au tiers de la route, sur la gauche, à travers une large futaie, on aperçoit derrière des massifs d’un vert plus clair une de ces jolies maisons à briques rouges, à clochetons, sans architecture précise, que les bâtisseurs modernes ont mises à la mode. Ce n’est point le château, ce n’est point la maison ordinaire: on l’appelle pavillon, nom aimable qui peint bien son aspect de banderole rouge et noire, émergeant du milieu des bosquets. –Sur la droite, une large pièce d’eau, couverte de feuilles de nénuphars, serpente et semble, d’un côté, contourner l’habitation. A gauche, une pelouse, que les jardiniers classiques trouveraient fort mal entretenue, car elle est couverte de pâquerettes. Çà et là des bouquets d’Eucalyptus aux feuilles vert-de-gris. La nature exubérante brochait sur le tout avec ses sauvageries poétiques et ses irrégularités primesautières. Pour entrer, une simple barrière peinte en vert, scellée dans deux piliers en briques rouges. Plusieurs fois j’avais vu ce retiro, mais pas plus que d’autres il n’avait fixé absolument mon attention. Tout ce parcours de prédilection avait pour moi des enchantements vagues mais non précis. C’était en quelque sorte une lumière diffuse semblable au malaise moral de mon âme. Ce jour-là, je vis et remarquai les moindres détails de ce délicieux coin de nature qui semblait se dévoiler pour la première fois. Mon œil fouillait ces feuillages balancés par le vent; il s’égarait plaisamment dans ces bouquets fleuris et jusque dans cette maison inconnue. Un immense désir de pénétrer dans cet enclos m’envahit. La barrière était ouverte et on ne voyait personne. J’entrai. J’avais à peine fait une trentaine de pas dans cette futaie que des aboiements furieux me rappelèrent à la réalité; débusquant soudain d’une allée, un superbe chien des Pyrénées se dressa devant moi. Ses allures peu rassurantes me firent faire un pas en arrière. Mais à mesure que je reculais, le molosse avançait, l’œil étincelant et fixe, la crinière hérissée et redoublant ses aboiements. Il ne fallait point songer à faire volte-face; de plus, d’une seconde à l’autre, ce terrible chien pouvait me sauter à la gorge. La seule chose praticable était de ne point détacher mon regard du sien, ce que je fis. Tout d’un coup il recula d’un pas et regarda vers un bouquet de magnolia.–On l’avait appelé. Presque au même instant, je vis s’avancer une femme encore jeune, élégamment vêtue. Elle tenait à la main un bouquet qu’elle venait de cueillir. D’une voix si harmonieusement timbrée et si pleine de charmes que je l’entends encore, elle appela Lionne. La bête rompit l’arrêt sous lequel elle me tenait et bondit vers sa maîtresse. Celle-ci le flagella amicalement avec des branches de son bouquet et s’avança vers moi.

–Vous n’avez pas dû être trop rassuré, me dit-elle, car ma Lionne a, en vérité, des airs bien peu engageants. C’est que, voyez vous, ajouta-t-elle, c’est à elle seule qu’est confiée la garde de cette habitation, ce qui parfois la rend peu polie.

Je m’excusai de mon mieux en disant que Lionne avait fait son devoir et m’avait fort à propos rappelé que la curiosité est un vilain défaut.

–Je fréquente souvent cette côte, lui dis-je, et plusieurs fois déjà, en admirant ce cottage si bien encadré, j’ai été pris du désir d’y entrer. Cette fois, l’occasion, l’herbe tendre, et aussi quelque diable me tentant, j’ai succombé.

–Puisqu’il en est ainsi, reprit-elle, je vais réparer l’impolitesse de Lionne et lui faire voir que vous n’êtes pas un ennemi de la maison.

J’aurais eu mauvaise grâce à refuser. La belle inconnue me fit les honneurs de cette villa champêtre avec une grâce exquise. J’avais donc jusqu’alors entrevu des femmes et des poupées; pour la première fois, je voyais une femme! Quelques secondes avant, nous étions inconnus, et l’urbanité pleine de grâce et de familiarité de cette femme aimable me mettait tout d’un coup sur le pied d’une connaissance. Point de réticences, de réserves prudentes ou prétendues telles; point de mise en scène calculée pour chercher à produire un effet. Le hasard lui avait fait rencontrer sur le seuil de sa demeure un passant curieux, et, sans arrière-pensée, franchement, elle se faisait le guide de ce passant, sans se demander quel était ce passant. Si le décor extérieur avait frappé ma vue, l’ordonnancement intérieur était d’un charme bien autrement puissant. Une femme seule avait pu présider à la toilette de ce fouillis de verdure. Que d’imprévu, que d’échappées de lumière et comme de sentiment! Mais, à mesure que ma curiosité de passant se satisfaisait, une curiosité bien plus vive encore s’emparait de moi. Depuis quelques minutes, je vivais dans l’atmosphère de cette belle recluse, si recluse il y avait, et je me demandais quelle était cette femme! Un paysage, quelque beau qu’il soit, longuement contemplé, a quelque chose de mélancolique lorsqu’il n’est pas animé par une créature humaine. Alors il semble que la vie manque par un côté. La communication directe avec Dieu paraît interrompue; et cette espèce de solution de continuité finit par désoler l’âme. Il vous faut, par la pensée, peupler ce coin de nature. J’avais nettement compris cette petite féerie de la nature improvisée; il restait celle qui animait de sa vie rayonnante cette retraite inconnue jusqu’alors pour moi. Elle était près de moi, causant, débitant ces mille riens que l’on peut dire avec un inconnu, et elle donnait une couleur à ces mille riens. Toutes les indiscrétions d’une imagination vagabonde étaient donc pour elle. Elle seule peuplait cette oasis juchée comme un nid dans une falaise. Mais que pouvais-je demander à cette femme? Payer par des questions sa courtoisie! Elle aimait la campagne et la mer; elle venait toutes les saisons passer l’été sur cette côte, et c’était là qu’elle avait planté sa tante! Que pouvais-je, que devais-je savoir de plus? De temps à autre, je jetais les yeux, éperdu, sur cette beauté à la fois fière et douce, et je me surpris une fois à ne pas répondre à une parole qu’elle m’adressait, absorbé que j’étais dans ma pensée. J’aurais volontiers abrégé cette promenade improvisée; un sentiment que je ne m’expliquais pas me rendait plus timide alors que vraisemblablement j’aurais dû être plus à mon aise avec elle. Quant à elle, c’était la femme dans toute sa grâce, dégageant en paroles le charme dont elle était douée, sans savoir qu’elle le répandait à profusion. Je pris enfin congé. Sous la haute futaie qui conduit dans l’enclos, elle me dit:

–Si le hasard vous fait de nouveau refaire cette route, et que le désir de visiter ce verger vous reprenne encore, Lionne vous fera un meilleur accueil, soyez-en sûr! N’est-ce pas, bonne bête? ajouta-t-elle.

Pour réponse, Lionne se dressa et appuya ses grosses pattes sur le beau bras blanc de l’inconnue. Celle-ci la caressa et me donna le sourire pâle de l’adieu.


Age restriction:
0+
Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
243 p. 106 illustrations
ISBN:
4064066319519
Publishers:
Copyright Holder::
Bookwire
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