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Charles Diguet

Moi et l'autre


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319519

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

XL

XLI

XLII

XLIII

XLIV

XLV

XLVI

XLVII

XLVIII

XLIX

L

LI

LII

LIII

LIV

LV

LVI

LVII

LVIII

I

Table des matières


A jeunesse s’est en partie écoulée en province.–Jusqu’à l’âge de vingt ans, j’y ai vécu de cette vie grise toute de demi-jour, si rassérénante pour ceux que la fièvre de Paris a brûlés, desséchante au contraire pour ceux auxquels un certain gaspillage de forces est nécessaire pour arriver à la santé. Comme tant d’autres, j’ai vécu cette vie, sans trop d’impatience, au milieu d’amitiés froides et blafardes qui n’ont jamais creusé de profonds sillons dans mon cœur. C’est peut-être à cause de cela même que je suis entré de plain-pied dans la vie réelle sans regarder dans le passé où je n’avais pas trouvé par trop d’épines; mais par contre, point de fleurs dont le relent vous revient sous la forme de souvenir en vous faisant à votre insu bâtir l’avenir avec les pierres de ce qui n’est plus. Je n’avais pas de ruines pour m’abriter comme quelques autres! Ceux-ci sont-ils les déshérités ou les bénis? Les souvenances de la jeunesse ne sont-elles pas des tentes où l’on aime à se reposer quand le soleil brûlant vous frappe au cerveau et vous fait las avant d’arriver au but! Toujours est-il que j’entrais en pleine vie humaine, fort naïf en espérances, et rempli de toutes ces forces qui n’attendent qu’une occasion pour se dépenser.

Alors, j’ignorais toute ma puissance, chère et aimable puissance qui, comme la boîte de Pandore, laisse échapper tous les maux et tous les bonheurs. On ne nombre jamais les millions que l’on a dans le cœur, que lorsque, inconscient, on les a semés sur la grande route! Las! il n’y a plus de retour! Mais, bien heureux sont ceux qui se souviennent des beaux jours où çà et là ils ont semé ce précieux capital qui ne porte intérêt que lorsque, plus tard, on descend la colline. Je n’avais donc pas à me souvenir et, semblable aux peuples heureux, mes vingt ans n’avaient point d’histoire!

Toutefois, ce qui est vrai pour la fourmilière humaine, n’est pas applicable à l’individu. Et s’il n’est pas bon de lire trop tôt dans le livre du cœur, il est quelquefois fatal de n’y lire que trop tard. Ni jamais ni toujours, dit le proverbe.



II

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ORSQUE j’eus fini mon droit dans la petite ville de C…, mon père, que mon titre d’avocat, cet innocent brevet d’homme d’État, avait enchanté, m’engagea à me faire inscrire au plus vite comme stagiaire dans ma ville natale. Il n’avait qu’un fils, et il rêvait dans l’avenir une place de conseiller général, si pas la députation. L’expérience de chaque jour lui démontrait qu’il suffisait d’être avocat pour songer à gouverner le pays. Son ambition pour moi n’était donc pas plus exorbitante que celle des autres. Il pensait comme la masse et la masse ne croit jamais avoir tort. Ceux seulement qui ne veulent pas se laisser aller au courant sont regardés comme réfractaires. Je fus un de ces réfractaires. Le métier d’avocat me répugnait absolument. Nous étions en1863et le genre se discréditait chaque jour dans mon esprit depuis que l’individu s’accentuait à tout propos, soit comme législateur, soit comme tribun, soit comme souteneur de nouvelles couches sociales. Ne voulant point non plus refuser nettement à mon père et briser d’un seul coup son rêve, bien pardonnable, hélas! je demandai un an pour réfléchir. Pendant cette année, je voyagerais et j’apprendrais ce qu’on n’apprend généralement point à l’école. Bien qu’à regret, mon père souscrivit à ma demande, certain, disait-il, que je ne voudrais point rendre inutiles les sacrifices qu’il avait faits pour moi. Pour m’encourager, ou plutôt afin de corroborer ses propres espérances, il fit miroiter à mes yeux quelques-unes de ces jeunes filles de notre ville qui sont ce qu’on appelle en province de bons partis. En peu de temps, je fus au courant de toutes les fortunes de la ville. Mlle B…, aux Ursulines, était un très sage parti, car elle était orpheline et devenait maîtresse de sa fortune en se mariant; elle n’avait qu’un oncle, et cet oncle, riche et octogénaire, l’établirait sa légataire universelle. Mlle V…, si je voulais attendre et me créer une position, –ce qui ne pouvait manquer d’arriver fort vite avec mes relations,–était encore plus enviable et son père n’hésiterait pas à la donner à un homme considéré déjà et dont la place était marquée parmi les gloires du pays. Mlle Z… était fille unique, avait un oncle chanoine, ce qui pouvait m’être fort utile. Enfin, je n’avais qu’à choisir. J’entrais dans la vie par la grande porte, la porte la plus fréquentée au guichet de laquelle il n’y a pas de contrôle. Mon excellent père voulait pour moi sa propre vie, sans trouble comme aussi sans lutte. Il faisait de moi la couronne de sa carrière, et cette ambition modeste, mais subite, qui contrastait si fort avec les goûts que je lui avais connus, était en quelque sorte justifiée par le courant que la société tout entière traversait. Au bourgeois gentilhomme avait succédé le bourgeois homme d’État. Mais, ce n’était point l’orage politique qui devait agiter et troubler mon existence. La tourmente devait venir du cœur.



III

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A tourmente ne se fit pas attendre. J’avais Pâme prédisposée à subir violemment les premières impressions qui s’offriraient à elle. Mon cœur, développé dans une sorte de continence, grâce beaucoup plus à l’atmosphère indifférente dans laquelle j’avais vécu qu’à sa propre nature, avait soif d’une vie plus active. Alors je n’aurais su formuler mon désir, désir inconscient qui se déguisait sous la bizarrerie si commune: envie de connaître. Aujourd’hui que le passé se définit nettement à ma pensée, je puis dire que cette soif inavouée mais lancinante qui m’obsédait, c’était le but de toute créature: aimer et être aimé! Dans cette ville que je connaissais peu, l’ayant quittée pour faire mes études, il ne me semblait même pas que je pusse trouver cette satisfaction que souhaitait mon âme. La société à laquelle me présenta mon père, et qui était de la meilleure, ressemblait à toutes celles de province. Quelques jeunes femmes à demi fanées avant d’avoir trente ans, des jeunes filles pour beaucoup desquelles la jeunesse ne devait jamais fleurir, sans harmonie dans la voix, aimables d’instinct comme les fleurs qui ne demandent que le soleil pour s’ouvrir, mais restreintes et ternes par ordre, s’inspirant du regard maternel pour paraphraser un oui ou un non, des mères surveillant ces brebis et chroniquant sur l’avenir, spéculant sur le nouvel arrivant et prenant des notes en leur infaillible mémoire pour en causer le soir avec leurs maris. Ceux-ci, pleins de suffisance, fiers d’avoir trouvé la vie mâchée; empesés comme il convient à des époux et à des pères ayant charge d’enfants, grivoisant parfois avec les femmes hors d’âge afin d’être appelés en petit comité «mauvais sujets.» Du reste, s’occupant beaucoup plus de commerce et des petits cancans que de la femme pour la femme. Parmi toutes ces jeunes filles, conduites en lisière jusqu’au jour de leur mariage, il en est qui ne demanderaient certes pas mieux que d’obéir à leur nature et de devenir des femmes charmantes. Mais l’atmosphère! Et que dirait la province? Mon père me les avait fait voir, ces oiseaux blancs, et j’avais souri. Je n’ai jamais eu de goût pour les fleurs sans odeur. Au milieu de ces gens austères, je dus passer pour ascète. Ce diorama à lanterne fumeuse me laissait d’une froideur qui ne ralentissait pas le zèle des mères, mais qui pouvait sembler du dédain pour ces pauvres jeunes comparses du mécanisme social dans les départements. Hélas! si je n’étais pas dévoré par l’enthousiasme, je n’avais aucun dédain pour ces créatures nées à l’ombre et destinées à vivre heureuses dans l’ombre. Peut-être une d’elles eût-elle fait mon bonheur! Aurais-je fait le sien? Quoi qu’il en soit, ma destinée ne le voulait pas. A l’accueil qu’on me fit, par la suite, j’augurai promptement que j’étais classé parmi les non-valeurs. Mon père prenait grand’peine de cela, et son chagrin réel atténua beaucoup le plaisir que je prenais à voir ces petites comédies de la pêche au mari comme aussi de la pêche à la dot, car j’en voyais autour de moi qui rivalisaient d’ardeur et de grosses finesses pour se faire adjuger telle héritière. Cependant cette diplomatie, paraît-il, est de bonne morale, puisque les mères élèvent fils et filles dans ces principes. Un événement subit me tira de ce monde intransigeant et rapace: mon père mourut après quelques jours seulement de maladie. Cette perte augmenta encore le vide que j’avais dans le cœur. Je passai l’hiver dans le plus profond isolement, cherchant l’ombre dans l’ombre. Puis, laissant le vieux serviteur de feu mon père à la maison afin de garder le nid, je quittai cette ville qui ne m’avait rien donné, peut-être par ma faute, et je me mis à voyager. Toutes les aspirations anciennes se ravivaient.



IV

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E sentais un besoin colossal de commencer ma vie. Or, la vie ne commence que le jour où l’on aime, peu ou beaucoup, mais où le cœur rencontre un partenaire. Pour quelques-uns, le début est un alphabet charmant de ces rêveries sans consistance, mais toutes parfumées, qui nous mène plus tard à la belle langue de la passion. Pour d’autres, la saison est hâtive et la floraison féconde; du premier coup l’aube de ce clair jour s’embrase de grandes clartés chaudes et engendre l’orage. Pour ceux-là, ils cueilleront peut-être encore des fleurs sur le tard; mais ces fleurs ne seront que le regain, empourpré toutefois par les brûlants rayons d’antan. Les premiers jouissent sans souci des primeurs de la floraison du cœur; les derniers ne trouvent dans les beaux jours d’automne qu’un reflet de leur journée d’été savourée au printemps et qui chasse encore la neige de leur hiver. Lesquels sont les plus heureux?

On était aux derniers jours d’août. J’avais parcouru toute la côte normande et je m’étais installé pour quelques jours à Trouville qui regorgeait de monde. Passer de l’isolement absolu à la vie tumultueuse, au milieu d’un va-et-vient continuel, coudoyer des milliers d’individus auxquels on est inconnu, passer des journées entières dans une société hétérogène agitée et bruyante sans rencontrer une main amie, c’est continuer son isolement, et le cœur demeure comme par le passé enseveli dans sa solitude. Les liaisons dans les villes d’eaux sont faciles pour ceux auxquels plaisent ces commerces aisés, agréables, qui importent fort peu dans la vie. On se rencontre au bain, à la promenade, à l’hôtel, au Casino, et l’on se prend de cette sympathie éphémère évanouie dès le lendemain quand les nécessités vous séparent souvent pour toujours. Si d’aventure on se retrouve, souvent ce rapprochement, dû au hasard, ne laisse pas davantage de traces. Tel individu a fait partie de votre paysage, comme vous vous avez ornementé dans une certaine mesure la vue de la plage ou tel concert. Vous êtes l’un et l’autre, l’un pour l’autre, un arbre de la route parcourue, et c’est tout; s’il arrive de revoir l’arbre on se ressouvient de la route. Je passai mes journées mêlé à cette foule rieuse et tapageuse, si occupée dans son oisiveté. Comme elle, je me trouvai fort affairé. Les jours s’écoulaient bien remplis depuis l’aube jusque longtemps après le couchant. C’étaient: la promenade du matin, le bain, le déjeuner, la promenade, la réunion sur la plage, le dîner, le Casino et les excursions. Je suivais avec un certain intérêt cette vie factice très fatigante. L’esprit se distrayait, mais le cœur demeurait dans sa somnolence habituelle.

Le soir, alors que cette journée laborieuse dans sa viduité était finie, que les hôtels se remplissaient, j’avais coutume de longer le rivage, allant au hasard, sans but, seul avec ma pensée souvent sombre, écoutant la plainte monotone de la vague qui, comme une âme en souffrance, ressemblait au bruissement incessant et plein d’appétits inconnus de mon cœur. Quelquefois je ne m’arrêtais qu’en voyant les quelques feux d’un village lointain. Il était tard, la nuit était avancée et la mer murmurait toujours sa plainte, et mon cœur, plus ardent à battre, à mesure que le calme extérieur augmentait, bondissait toujours dans ma poitrine et bramait douloureusement. Je rentrais.

Une de mes promenades les plus affectionnées était la route qui mène de Trouville à Honfleur. A partir de Villerville, un petit port de pêcheurs, le chemin s’encaisse entre des haies énormes odoriférantes; de temps à autre le terrain s’exhausse, la verdure s’échancre, et vous avez une échappée de la mer. Quelques pas plus loin, vous êtes de nouveau en pleine campagne. A droite et à gauche, des vergers dont l’herbe haute et épaisse monte à moitié des troncs des pommiers. Au sein de cette végétation luxuriante, sans tristesse aucune, je ressentais des impressions ineffables. Çà et là de petits cottages isolés, baignés de verdure et comme imprégnés eux-mêmes de la sève salutaire des grands arbres, faisaient mon envie. Qu’il ferait bon, me disais-je, vivre ici! Et je marchais toujours, regrettant le vide de mon âme que le charme du paysage accroissait encore en alanguissant ma pensée. On rencontrait bien des promeneurs; mais de cohue, point. La rêverie pouvait aisément tracer son sillon sans crainte d’être importunée. On ne se heurtait qu’au bruissement de la vie heureuse. Je chérissais cette solitude, mille fois moins solitude que celle de mon âme. Mon regard, en fouillant les haies, les prés, les massifs de verdure et l’air bleu, peuplait ma pensée d’une foule de visions. Je commençais à analyser l’inquiétude qui lassait mon être. Je voyais clairement quel était le motif de toutes ces lassitudes indéterminées et de tous ces caprices non justifiés. Le cœur a, comme le corps, une puberté. Ce nouvel état arrivait tard pour moi, la transition allait être d’autant plus brusque. Si je ne crois point à la fatalité dans le sens absurde du mot, je pense qu’à côté de la grande destinée pour laquelle l’homme est créé, il en est d’autres que j’appellerai secondaires et auxquelles on échappe difficilement, surtout quand l’homme inoccupé ne les aperçoit pas afin de se raidir contre elles. Cette route que je parcourais fréquemment, préférablement à toute autre, allait laisser dans ma vie un souvenir ineffaçable. Était-ce par instinct qu’involontairement je me portais de ce côté?



V

Table des matières


N était à la fin d’août. Aux premières aubes matinales, j’étais parti de Trouville, longeant la mer jusqu’à Villerville. Je montai le rocher où se trouvent les ruches humaines qui forment ce hameau, et après une courte halte, je m’enfonçai dans la vallée pour retrouver le chemin d’Honfleur. Au tiers de la route, sur la gauche, à travers une large futaie, on aperçoit derrière des massifs d’un vert plus clair une de ces jolies maisons à briques rouges, à clochetons, sans architecture précise, que les bâtisseurs modernes ont mises à la mode. Ce n’est point le château, ce n’est point la maison ordinaire: on l’appelle pavillon, nom aimable qui peint bien son aspect de banderole rouge et noire, émergeant du milieu des bosquets. –Sur la droite, une large pièce d’eau, couverte de feuilles de nénuphars, serpente et semble, d’un côté, contourner l’habitation. A gauche, une pelouse, que les jardiniers classiques trouveraient fort mal entretenue, car elle est couverte de pâquerettes. Çà et là des bouquets d’Eucalyptus aux feuilles vert-de-gris. La nature exubérante brochait sur le tout avec ses sauvageries poétiques et ses irrégularités primesautières. Pour entrer, une simple barrière peinte en vert, scellée dans deux piliers en briques rouges. Plusieurs fois j’avais vu ce retiro, mais pas plus que d’autres il n’avait fixé absolument mon attention. Tout ce parcours de prédilection avait pour moi des enchantements vagues mais non précis. C’était en quelque sorte une lumière diffuse semblable au malaise moral de mon âme. Ce jour-là, je vis et remarquai les moindres détails de ce délicieux coin de nature qui semblait se dévoiler pour la première fois. Mon œil fouillait ces feuillages balancés par le vent; il s’égarait plaisamment dans ces bouquets fleuris et jusque dans cette maison inconnue. Un immense désir de pénétrer dans cet enclos m’envahit. La barrière était ouverte et on ne voyait personne. J’entrai. J’avais à peine fait une trentaine de pas dans cette futaie que des aboiements furieux me rappelèrent à la réalité; débusquant soudain d’une allée, un superbe chien des Pyrénées se dressa devant moi. Ses allures peu rassurantes me firent faire un pas en arrière. Mais à mesure que je reculais, le molosse avançait, l’œil étincelant et fixe, la crinière hérissée et redoublant ses aboiements. Il ne fallait point songer à faire volte-face; de plus, d’une seconde à l’autre, ce terrible chien pouvait me sauter à la gorge. La seule chose praticable était de ne point détacher mon regard du sien, ce que je fis. Tout d’un coup il recula d’un pas et regarda vers un bouquet de magnolia.–On l’avait appelé. Presque au même instant, je vis s’avancer une femme encore jeune, élégamment vêtue. Elle tenait à la main un bouquet qu’elle venait de cueillir. D’une voix si harmonieusement timbrée et si pleine de charmes que je l’entends encore, elle appela Lionne. La bête rompit l’arrêt sous lequel elle me tenait et bondit vers sa maîtresse. Celle-ci le flagella amicalement avec des branches de son bouquet et s’avança vers moi.

–Vous n’avez pas dû être trop rassuré, me dit-elle, car ma Lionne a, en vérité, des airs bien peu engageants. C’est que, voyez vous, ajouta-t-elle, c’est à elle seule qu’est confiée la garde de cette habitation, ce qui parfois la rend peu polie.

Je m’excusai de mon mieux en disant que Lionne avait fait son devoir et m’avait fort à propos rappelé que la curiosité est un vilain défaut.

–Je fréquente souvent cette côte, lui dis-je, et plusieurs fois déjà, en admirant ce cottage si bien encadré, j’ai été pris du désir d’y entrer. Cette fois, l’occasion, l’herbe tendre, et aussi quelque diable me tentant, j’ai succombé.

–Puisqu’il en est ainsi, reprit-elle, je vais réparer l’impolitesse de Lionne et lui faire voir que vous n’êtes pas un ennemi de la maison.

J’aurais eu mauvaise grâce à refuser. La belle inconnue me fit les honneurs de cette villa champêtre avec une grâce exquise. J’avais donc jusqu’alors entrevu des femmes et des poupées; pour la première fois, je voyais une femme! Quelques secondes avant, nous étions inconnus, et l’urbanité pleine de grâce et de familiarité de cette femme aimable me mettait tout d’un coup sur le pied d’une connaissance. Point de réticences, de réserves prudentes ou prétendues telles; point de mise en scène calculée pour chercher à produire un effet. Le hasard lui avait fait rencontrer sur le seuil de sa demeure un passant curieux, et, sans arrière-pensée, franchement, elle se faisait le guide de ce passant, sans se demander quel était ce passant. Si le décor extérieur avait frappé ma vue, l’ordonnancement intérieur était d’un charme bien autrement puissant. Une femme seule avait pu présider à la toilette de ce fouillis de verdure. Que d’imprévu, que d’échappées de lumière et comme de sentiment! Mais, à mesure que ma curiosité de passant se satisfaisait, une curiosité bien plus vive encore s’emparait de moi. Depuis quelques minutes, je vivais dans l’atmosphère de cette belle recluse, si recluse il y avait, et je me demandais quelle était cette femme! Un paysage, quelque beau qu’il soit, longuement contemplé, a quelque chose de mélancolique lorsqu’il n’est pas animé par une créature humaine. Alors il semble que la vie manque par un côté. La communication directe avec Dieu paraît interrompue; et cette espèce de solution de continuité finit par désoler l’âme. Il vous faut, par la pensée, peupler ce coin de nature. J’avais nettement compris cette petite féerie de la nature improvisée; il restait celle qui animait de sa vie rayonnante cette retraite inconnue jusqu’alors pour moi. Elle était près de moi, causant, débitant ces mille riens que l’on peut dire avec un inconnu, et elle donnait une couleur à ces mille riens. Toutes les indiscrétions d’une imagination vagabonde étaient donc pour elle. Elle seule peuplait cette oasis juchée comme un nid dans une falaise. Mais que pouvais-je demander à cette femme? Payer par des questions sa courtoisie! Elle aimait la campagne et la mer; elle venait toutes les saisons passer l’été sur cette côte, et c’était là qu’elle avait planté sa tante! Que pouvais-je, que devais-je savoir de plus? De temps à autre, je jetais les yeux, éperdu, sur cette beauté à la fois fière et douce, et je me surpris une fois à ne pas répondre à une parole qu’elle m’adressait, absorbé que j’étais dans ma pensée. J’aurais volontiers abrégé cette promenade improvisée; un sentiment que je ne m’expliquais pas me rendait plus timide alors que vraisemblablement j’aurais dû être plus à mon aise avec elle. Quant à elle, c’était la femme dans toute sa grâce, dégageant en paroles le charme dont elle était douée, sans savoir qu’elle le répandait à profusion. Je pris enfin congé. Sous la haute futaie qui conduit dans l’enclos, elle me dit:

–Si le hasard vous fait de nouveau refaire cette route, et que le désir de visiter ce verger vous reprenne encore, Lionne vous fera un meilleur accueil, soyez-en sûr! N’est-ce pas, bonne bête? ajouta-t-elle.

Pour réponse, Lionne se dressa et appuya ses grosses pattes sur le beau bras blanc de l’inconnue. Celle-ci la caressa et me donna le sourire pâle de l’adieu.


VI

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DIEU! Pourquoi pensai-je déjà au mot au revoir? N’étais-je pas le passant parmi tant d’autres passants? N’était-elle pas l’inconnue parmi tant d’autres inconnues? C’est ainsi que la foule se forme. Depuis trois années, j’avais passé très près d’un nombre infini d’inconnues, et jamais une fois je ne m’étais demandé si l’inconnue se retournerait. Qu’avait de romanesque cette rencontre fortuite? Rien assurément! Elle était aussi bourgeoise que possible, et les faiseurs de romans ne l’auraient certes point choisie pour leurs combinaisons. Cependant cette causerie de quelques minutes avec cette femme augmenta tout d’un coup le tumulte qui régnait depuis longtemps déjà dans mon âme. Je touchai du doigt le mal qui me rongeait. Je ne pouvais vivre l’âme vide, sans amour, sans espérance. Aller devant soi dans la vie sans y voir un asile, un cœur pour s’abriter, c’est l’anéantissement moral avant la dissolution physique. La solitude du cœur est affreuse! Or, à l’heure présente, tous mes désirs inavoués, pour ainsi dire inarticulés, et par cela même inféconds, se dressèrent âpres et mordants. J’avais la soif d’aimer! Or, cette inconnue qui s’était subitement trouvée sur ma route, eh bien! je l’aimais déjà. Je l’aimais vaguement et comme dans la pénombre; mais je l’aimais, ou plutôt je la préférais à toute autre. Dût ma passion être méprisée, dussé-je me meurtrir et échouer avant de prendre le large, il me fallait voguer vers ce phare, lumineux sans doute pour bien d’autres que pour moi. Cette femme fixait les incertitudes de mon cœur ballotté et circonscrivait mes aspirations.

Cette route charmante que tant de fois j’avais parcourue, m’arrêtant pour ainsi dire à toutes les pierres, fouillant du regard tous les buissons, m’extasiant sur ses impromptus magiques, je la fis ce jour-là sans rien voir, isolé dans ma pensée, me souciant fort peu de ce qui me charmait encore le matin même. La configuration d’une femme était entrée dans ma vie. Tout le monde extérieur n’ayant point rapport à cette forme flottante, perçue dans le diorama vivant qui m’entourait, n’existait point. Mais, que cachait cette forme? Qu’était cette femme qui absorbait mon esprit? Je rentrai à Trouville et je m’enfermai à l’hôtel. Tout le reste du jour je vécus avec moi-même, me nourrissant de ce souvenir. Je ne me sentais plus seul. Je pensais à quelqu’un. Mon désir était défini. Déjà, avec les frêles pièces d’un passé de quelques secondes, je bâtissais un avenir. Qu’allait-il être? Y aurait-il seulement un premier chapitre à ajouter aux premières lignes du prologue? L’homme qui a longtemps vécu seul a généralement plus de ressort dans la volonté que ceux qui ont gaspillé leurs facultés aux mille riens de la vie ordinaire. Quand cette volonté est mise au service d’une passion, d’autant plus profonde qu’elle est unique et, quelquefois, la première, elle se triple et cela sans déperdition de forces pour l’individu. J’avais vu: la passion était née. Mais il fallait revoir cette inconnue dont l’image déjà remplissait, sinon mon cœur, du moins mon esprit. Mais comment? Attendre tout du hasard? Il y avait trop d’impatience dans mon désir pour m’en remettre aux occasions fortuites. Ceux qui ont vécu presque isolés au sein même de leur famille, et dans leur enfance et dans leur jeunesse, comprendront seuls cet empressement de l’âme à voler au-devant de celle qu’elle croit devoir être née sa sœur. C’est la clarté fugitive qu’entrevoit celui qui a passé toute une nuit sombre à chercher sa route. Il lui faut à tout prix revoir cette clarté, qui est pour lui la vie, au milieu des ténèbres. Or, tout avait été ténèbres au dedans comme autour de moi. Pendant deux jours, je parcourus la plage à toutes les heures et en tous sens. J’allai au concert, au bal, partout où je supposais que je dusse rencontrer l’inconnue. Si elle venait s’enfermer l’été dans ce nid de verdure, ne devait-elle pas souvent prendre sa volée pour revoir ce monde de plaisir auquel, je n’en doutais point, elle appartenait. Je regardai toutes les femmes qui égayaient d’une façon si pittoresque la vie quotidienne de la station balnéaire, et je ne la vis pas. Entre cent je l’eusse reconnue dans la plus brillante réunion. N’était-ce pas la première femme que j’avais regardée, en ayant vu tant d’autres? Il y avait à Trouville un certain Georges d’Argynes, garçon de trente à trente-huit ans, que l’on rencontrait à chaque pas, et que j’avais un peu connu dans la petite ville de D…, où je faisais mon droit. De loin en loin, je l’avais revu, mais sans m’en faire une relation. Il était fort lancé, disait-on; attaché à un journal auquel il envoyait des nouvelles du high life, il courait les villes d’eaux. Toujours très affairé, il causait à tous et de tout. Il saluait le prince de X…, s’inclinait devant la duchesse A…, se plaçait à la table des célébrités, soupait avec les actrices, tutoyait les filles, avait ses entrées partout, en un mot, était très répandu. Je ne dis pas qu’on l’appréciait dans le sens réel de l’expression, mais on le trouvait un garçon précieux. Décoré d’un ruban gagné à la suite d’un voyage de souverain, il portait sur ses cartes un casque de chevalier, ce qui fait bien auprès de la valetaille. Très au courant du petit scandale du jour; inventant au besoin des nouvelles pour paraître bien informé, il avait toujours à la bouche un renseignement prêt sur tous et sur toutes. Que de fois j’avais pris en pitié ce métier de fureteur, d’inquisiteur-joli cœur, dont les aimables révélations font sourire le Parisien au réveil, et donnent si souvent lieu à des drames qui, pour être parfois invisibles, n’en sont pas moins poignants. Tout à coup, je me pris à penser à ce pionnier du journalisme contemporain: le sot métier, ordinaire refuge d’impuissants doués d’une flexibilité extrême de caractère, m’apparut subitement sous un nouveau jour. Georges pouvait et devait connaître cette femme qui touchait, par un côté au moins, aux élégances de la vie. Cette espèce de policier mondain avait subitement acquis à mes yeux une importance réelle. Et cependant j’hésitais à lui demander un renseignement qui allait peut-être en faire comme un complice. Lui aussi ne chercherait-il pas à connaître cette femme, l’objet unique de mes préoccupations! Comment ne pas le faire participer à mon secret en le questionnant? La passion l’emporta, et je me liai avec lui. Un déjeuner en fit les frais. Je l’emmenai en promenade à Villerville, et l’engageai à venir avec moi sur cette route de Honfleur. J’agissais comme un collégien. Arrivés devant l’ermitage de mon inconnue, nous nous arrêtâmes, et je lui demandai s’il savait à qui il appartenait. Je ne viens jamais par ici, me dit-il, le véritable monde ne dépasse jamais Villerville. Sa réponse me froissa plus qu’elle ne me donna de dépit. J’en étais pour mes frais d’investigation; mais elle venait de jeter comme une défaveur sur celle que je brûlais de revoir. N’était-elle donc point du monde cette femme charmante dont la voix, le regard avaient fait sur moi une si profonde impression? Nous continuâmes notre route quelques pas encore, et nous revînmes vers Trouville. A quelques cents mètres du cottage, une calèche nous croisa; une femme occupait seule la voiture. C’était elle! Je la saluai; j’étais profondément ému. Nul doute qu’elle n’eût reconnu le passant, car elle me répondit avec une inclinaison de tête presque amical.

–Ah! me dit Georges, vous connaissez cette femme?

J’étais fort embarrassé de répondre.

–Oui et non, répondis-je. Je l’ai entrevue au bal à Trouville, et j’ai causé avec elle; mais je ne sais pas son nom.

–Elle n’habite aucun des hôtels de la plage, ajouta Georges, car je l’aurais rencontrée.

Il se retourna, et vit la voiture s’arrêter devant la barrière verte que je connaissais si bien. La dame en descendit et disparut sous la futaie. Comme la voiture revenait à vide, nous sautâmes dedans pour revenir à Trouville. En sa qualité d’indiscret patenté, Georges s’enquit au cocher de ce que pouvait être cette jolie inconnue. L’automédon ne la connaissait que pour l’avoir déjà ramenée deux fois de Trouville au Chalet. Une fois, elle était accompagnée d’un monsieur d’un certain âge. Il avait charge de venir la prendre le lendemain à deux heures pour la conduire à Trouville. Voilà tout ce qu’il en savait. Elle viendrait le lendemain, je la verrais. Mais viendrait-elle seule? Quel était cet homme qui l’avait accompagnée? Déjà la jalousie m’étreignait le cœur.



VII

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E lendemain, à l’heure du bain, je la vis sur la plage. Je me présentai résolûment à elle. Elle me reçut avec cette grâce facile qui est comme le parfum extérieur de certaines femmes. Après une demi-heure de conversation banale, je n’étais point un ami ni une connaissance, mais je n’étais pas non plus un inconnu. Il y avait soirée dansante au Casino. Je m’y rendis un des premiers; j’étais sûr d’y rencontrer celle dont l’image déjà remplissait mon cœur. Elle y vint, parée plus encore de ces charmes ambiants qui, ainsi qu’une lumière diffuse, se répandaient autour d’elle, que de sa beauté rayonnante. Pour tous, elle fut une étoile; pour moi, elle était déjà plus que ce diamant qui étincelait sans souci des clartés qu’il projetait à profusion; c’était un rayon puissant dont la chaleur réchauffait mon âme. Le comprit-elle alors? Je ne la quittai point. Les danses se succédaient; mais, les froids quadrilles ne me satisfaisaient point. J’aurais voulu que la soirée ne fût qu’une suite de valses. Alors seulement elle était bien à moi! Sa taille avait des ondulations qui me faisaient frissonner: son sein frôlait ma poitrine, sa tête toute remplie de suaves langueurs s’inclinait sur mon épaule, et je voyais dans ses yeux des rêves inassouvis; dans ce tournoiement, rapide mes genoux rencontraient les siens et la traîne de sa robe nous enveloppait les jambes à tous deux comme un velum mystérieux. J’étais fou d’amour! Comme elle allait partir, l’orchestre préluda à une nouvelle valse: c’était la valse des fleurs de Ketterer, ce délicieux motif qui caresse tour à tour toutes les fibres du cœur et de l’âme et vous jette le délire aux sens comme le vent d’été jette des bouffées de parfum. J’obtins d’elle qu’elle ne partirait qu’après. Dans ce balancement cadencé, composé de poésie et de senteurs, je sentis tous les tressaillements intimes de l’être aimé. Point une fois nous ne nous arrêtâmes et les lourdeurs de ce corps en ma possession que j’emprisonnais avec force de peur qu’il ne m’échappât, ravivaient avec frénésie les ardeurs du tourbillon. Je lui jetai toute la flamme de mon cœur dans mon regard et pressant sa main, je lui dis tout ce que ma bouche n’osait et ne pouvait prononcer. Depuis, j’ai bien des fois entendu cette valse magique et chaque fois je me suis reporté à ce soir d’enivremement et j’ai comme senti de nouveau le parfum qu’elle exhalait. Que de fois, depuis, séparé d’elle, je me la suis fait jouer, cette valse, pour posséder à nouveau cette femme comme je la possédais alors, car elle fut mienne. De tous les magnétismes celui de l’amour est celui seul qui rencontrera le moins de distraction… L’amour violent a son fluide absolument comme la foudre; il est actif et pénétrant comme cette dernière. Ses bizarreries sont les mêmes; sa soudaineté et son influence sont identiques. Le cœur réellement possédé d’amour se trouve doué d’une puissance telle qu’il finit par communiquer sa passion au cœur le moins préparé à la subir. Son action devient absorbante, elle terrasse l’insoumis ainsi que le magnétiseur le fait pour le sujet qui alors devient sien. Toutefois, à l’encontre du magnétisme animal dont l’efficacité n’a de résultat qu’autant que la volonté supérieure est en contact avec la volonté obéissante, le fluide de l’amour une fois versé poursuit son chemin à la façon des termites. Le regard et la pression de main ont été son fil conducteur; mais ce fil ne se rompt plus et la solution de continuité n’existe pas. L’amour passionné se communique quelquefois par la force absolue de la volonté. Il est alors plus ductile que le plus ductile des métaux. J’aimais cette femme d’une passion folle, tenace et dévorante; pas un instant je ne m’arrêtai à l’idée qu’elle ne pouvait pas m’aimer. Pendant cette soirée entière, je l’enveloppai de l’amour qui me dévorait et cet amour brûlant, inconsidéré, chauffa ce cœur peut-être si calme la veille et me le donna. Ainsi qu’une plante qui retire sa feuille sous le rayonnement soudain d’un soleil trop vif, une froideur un peu affectée, mais qui ne dura qu’un moment, m’apprit que j’étais entré dans sa vie. Elle reprit son abandon charmant et son regard ému m’en avoua plus que sa parole n’eût osé faire. Il était tard et je ne voulais pas la laisser retourner seule dans une voiture jusqu’à Villerville. Cependant, je n’osais lui demander de l’accompagner. Elle vit mon embarras.

–Voulez-vous, me dit-elle, me conduire jusqu’à l’hôtel des Roches Noires. J’y passerai la nuit et demain je serai rendue ici pour recevoir mon mari; car, ajouta-t-elle en riant, c’est demain samedi et par conséquent le train des maris.

La difficulté était tournée pour elle et pour moi; pour elle, elle évitait un long tête à tête délicat et peut-être pénible après l’aveu tacite de ma passion; pour moi, j’étais si heureux que le prolongement du bonheur que je souhaitais cependant, eût comme amoindri l’expression de mon amour. Je lui avais, d’une façon brûlante, témoigné toute la puissance de ma passion, je ne pouvais songer à lui dire simplement et aussi intimement seul avec elle pour la première fois, je ne pouvais, dis-je, lui dire que je l’aimais. Elle le savait; je l’aurais offensée en le lui disant. Tous les bonheurs de l’amour lorsqu’ils sont trop soudains écrasent et annihilent l’homme. J’étais heureux et elle me rendait plus heureux encore par cette combinaison improvisée. Ne la reverrai-je pas encore le lendemain? Sans moi, elle fût retournée le soir au chalet. Elle restait pour fuir ce tête-à-tête, j’étais donc quelqu’un pour elle. Je la quittai sur les marches de l’hôtel.–A demain, me dit-elle, peut-être nous rencontrerons-nous!



VIII

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E lendemain, je n’eus garde de manquer au train des maris. J’avais hâte de voir cet homme inconnu dont ma passion me faisait déjà un ennemi. Ce n’était point l’ennemi que je redoutais, c’était l’homme. Etait-ce l’homme de cette femme ou n’en était-il que le mari? Je me mêlai à cette foule joyeuse de femmes, d’amis, de sœurs, de mères, de filles, venues les unes par affection, les autres par curiosité, les autres par devoir, quelques-unes en se disant: une journée ennuyeuse est bientôt passée et faisant contre fortune bon cœur. On pouvait, aux chuchotements, aux rires, au parler bref des amis, de ces messieurs, deviner si M. X… ou M. V… était attendu avec plaisir. Ce tableau de mœurs contemporaines était d’un grand intérêt pour moi. N’étais-je pas moi-même sur le point de devenir acteur dans cette comédie des passions humaines! J’entrais en lice et je regardais déjà pour mon propre compte. Elle arriva bientôt; calme, sans insouciance apparente; mais aussi sans attitude zélée. Plusieurs femmes ouvrirent leur cercle pour la recevoir, sans toutefois qu’aucun homme s’approchât d’elle avec intimité. Enfin, le sifflet se fit entendre; le train entrait en gare. Ces différents groupes se dispersèrent et tous les yeux se dirigèrent simultanément vers la descente. Je m’approchai si près d’elle que je la coudoyai; elle se retourna et me jeta ce bonjour amical que la bouche d’une femme sait paraphraser de tant de manières. J’attendais donc aussi quelqu’un? je mentis et je dis oui. En conscience, je ne mentais pas, car j’attendais la même personne qu’elle. Le flot des voyageurs rompait ses digues. Il régnait une confusion charmante. Toutes les femmes fouillaient du regard ce torrent poudreux faisant irruption. Pour moi, je ne m’attachais qu’à un point; je suivais son regard, j’explorais l’expression de son visage pour l’instant ou ses yeux le découvriraient. Cet instant redouté autant que souhaité ne tarda point. Une rougeur imperceptible pour d’autres que pour moi, qui l’observais, nuança ses joues pâles. Cette rougeur voisine de l’émotion me fit mal. Etait-ce le bonheur de le revoir qui troublait de la sorte, cette figure d’un calme si accompli; était-ce parce qu’elle me sentait auprès d’elle? La veille, pendant la valse, je l’avais vue pâlir sous sa paleur habituelle et je l’avais sentie troublée presque dans le fond de son être. Ce ne pouvait pourtant être la même émotion. Un homme de taille moyenne, la figure un peu couperosée, portant lunettes, le cou court, l’air satisfait, parut. C’était lui! Il vintvers sa femme, l’embrassa au front, en lui disant du même ton dont il aurait demandé le cours du3%: «Bonjour Blanche, tu vas bien?» Il salua à droite et à gauche quelques personnes arrivées comme lui par le train et entraîna sa femme. Celle-ci, cependant, ne s’éloigna pas sans avoir répondu par un regard presque affectueux dans sa profonde bienveillance, à l’air anxieux et mécontent que je laissai paraître. J’avais vu le mari, l’homme ne m’effrayait nullement. Comme tant d’autres, elle s’était, sans doute, mariée sans amour, comme sans regret du passé qu’elle laissait derrière elle. Ou la physionomie humaine mentait effrontément ou cet homme que j’avais vu n’avait jamais pu répondre aux aspirations que toute femme bien douée apporte en naissant. Cet homme avait toutes les allures d’un spéculateur à outrance pour lequel «les affaires» sont le dernier mot de la vie. Qu’était pour lui cette femme charmante? Je devais l’apprendre plus tard.



IX

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A passion brûlante qui corrode le cœur tout en décuplant sa puissance ne peut vivre dans les atermoiements. Qu’est-ce qu’un sourire; qu’est-ce qu’une parole affectueuse de l’être aimé quand l’être aimé n’a point donné davantage? Quelques gouttes d’eau sur une terre brûlée qui augmentent encore son aridité aux endroits où elles tombent! Je m’étais épris d’une femme sur la route de laquelle le hasard ou plutôt mon étoile m’avait jeté; et presque instantanément je Pavais aimée. J’ignorais quel était le nom de cette femme, si elle appartenait à un autre, si elle était courtisane ou la femme chaste avec toutes ses pudeurs. Je l’aimais; il me fallait non seulement le lui dire, mais être aimé d’elle ou la fuir. Mon amour, elle le connaissait. Il me fallait la revoir; mais non pas la revoir comme une belle indifférente qui égrène les sourires sur tous et à toute heure parce que, comme la rose, son rôle est d’embaumer là où elle se trouve; il me fallait la revoir comme mienne ou comme le récif inabordable contre lequel non seulement les efforts mais la vie même viennent se briser. Que m’importait qu’elle fût madame Werner, la femme très en vue d’un agent de change plus en vue encore, d’un de ces spéculateurs qui manient des millions, font courir, et sont, en un mot, à notre époque, les fermiers généraux au petit pied? Je l’avais vue sans savoir son nom, la femme m’avait révélé à quoi tenait le vide de mon cœur, je voulais m’attacher aux pas de cette femme.

C’était Blanche que je connaissais; c’était Blanche dont j’étais amoureux fou. Je pris le parti de lui écrire. Bien que le mot amour ne fût pas tracé, ma lettre toute entière en était la paraphrase passionnée. Je ne lui parlais que d’elle, et, sans demander un mot de réponse ni un rendez-vous, je signai. Deux jours après, je lui envoyai un simple billet dans lequel je lui disais que je me présenterais chez elle le jour même dans la soirée.

Cette brutalité d’action ne m’aliénerait-elle pas ce cœur que je souhaitais si fort de posséder et pour lequel j’aurais donné ma vie! Je jouais sur une seule carte ma plus chère espérance.

Profondément ému je pris la route de Villerville. Serais-je reçu? L’idée du contraire ne m’obséda qu’au moment où je franchissais la petite barrière verte. Cependant, elle m’avait dit elle-même que si jamais l’envie me reprenait de visiter son enclos, Lionne ne m’accueillerait plus d’une si sauvage façon. Mais alors, j’étais le passant, tandis qu’à présent, j’étais l’ennemi de son repos qui, par violence, semblait vouloir s’introduire dans la place. Je me fis annoncer; elle était là. Sans se faire attendre, elle vint au-devant de moi et me tendit la main avec cordialité, comme belle l’eût fait à un ami qu’elle eût vu la veille. Aucune rougeur n’avait passé sur son visage pâle. Il n’y avait rien en elle d’affecté: elle était elle comme le jour où je la vis pour la première fois. Avec ce tact exquis qui n’appartient qu’à la femme qui n’en a point que le nom et le revêtement extérieur, elle sut débarrasser ce premier moment d’entrevue d’un embarras mutuel qui eût pu me rendre ridicule si elle n’eût pas envisagé la profondeur de ma passion, ou si seulement elle eût été une coquette. Ce fut elle qui prit la parole la première.

–Vous m’avez écrit que vous viendriez me voir ce soir; et, je vous ai attendu. Sans cela, ajouta-t-elle, je serais à Trouville.

Puis, abordant de face le point dangereux de la situation, elle reprit vivement:

–On lit quelquefois mal, et vous avez craint que votre lettre ne fût pas comprise; est-ce cela?

–Vous avez tout compris, lui dis-je, ma folie, ma déraison peut-être. Mais, vous ne soupçonnez pas jusqu’où va l’étendue de cette folie.

–Jusqu’à enlever mon mari?

–De grâce! lui dis-je, ne plaisantez pas avec cette passion brûlante. Faites-moi sentir votre colère pour ce que j’ai osé faire, chassez-moi, mais ne souriez pas sur ma misère. Le rire en cette occasion messied à une femme telle que vous. Dès l’heure où je vous ai vue, vous avez pris fatalement possession de mon âme, absorbé tout mon être. A votre insu je me suis donné à vous sans espérance, sans souci de l’avenir. Cela a été parce que cela devait être. Une soirée entière je vous ai eue à moi seul, oubliant le monde, ne songeant qu’aux voluptés dont, insciemment, vous inondiez mon cœur. Au milieu de toutes les femmes qui ont passé devant mes yeux depuis que j’ai l’âge d’homme, c’est vous seule que j’ai regardée, et plus jamais mon regard ne s’est séparé de votre image. Elle est toujours présente à ma vue, et la nuit, et le jour, au milieu de la foule indifférente que je coudoie, et aussi dans la solitude. Le hasard a tout fait. Vous m’êtes apparue à l’heure où mon cœur, encore vierge de tendresse et d’amour, attendait le rayon de soleil pour s’épanouir. Vous avez été à la fois et le rayon brûlant qui m’a réchauffé et la rosée qui a plu sur mon âme. Pourquoi m’en vouloir de ce fait? L’astre chauffe tout ce qui se trouve devant lui, la rosée pleut sur l’herbe comme sur les fleurs. Ne regrettez pas le rayon, ne regrettez pas la goutte d’eau. La fleur est faite pour fleurir et pour embaumer. Tant pis pour celui dont la tête faiblit sous son parfum capiteux. Blanche, je me suis enivré de l’amour que vous m’avez inoculé. Je n’ai pas été raisonnable, j’ai trop bu à la coupe. Le coupable, c’est moi. Je n’ai aucun droit de crier à l’injustice si le rayon devient glace; ma destinée aura voulu qu’il en soit ainsi. Blanche, vous saviez tout cela avant que ne je fusse ici. Il ne faut pas longtemps à une femme pour connaître la passion qu’elle inspire. Vous avez tout deviné, il y a quelques jours, pendant cette valse qui jamais ne sortira de mon souvenir. Vous remplissez mon être, et, si je suis le passant pour vous, vous resterez l’image adorée bien qu’impalpable qui, soudainement, a éclairé ma route. Blanche, si vous savez tout, si vous l’ordonnez, le passant ne repassera plus, vous ne le reverrez pas; mais lui vous reverra et, sans que vous le sachiez, éclairera sa route à la clarté de vos yeux.

Mme Verner qui s’était assise sur une causeuse en face de moi, releva ses yeux qu’elle avait baissés par degrés. Un combat se livrait dans son âme; mais aucun trouble ne l’agitait extérieurement; son regard conservait cette affabilité confiante qui rendait son abord d’un si parfait attrait.

Qu’allait-elle faire en face de cette passion soudaine, qui se déclarait si nettement et sur la sincérité de laquelle elle ne pouvait se faire illusion? feindre une colère que son cœur ne partageait pas, m’expulser fièrement de chez elle? N’était-ce pas déceler une certaine frayeur de sa part! La femme qui fuit d’une façon aussi ouverte l’homme dont elle est aimée avoue facilement sa faiblesse et sent bien que son cœur est bien près de la démentir. Persifler cette fougue inhabile d’un cœur épris!ce moyen vulgaire des coquettes et prudes à la mode, ne pouvait être le sien. D’ailleurs elle n’eut pu longtemps jouer avec le sarcasme, sa langue n’était pas faite pour siffler l’ironie, elle était trop femme pour cela. Puis n’avait-elle pas été elle-même émue pendant cette fameuse soirée, n’avait-elle pas senti que je connaissais l’état de son âme; n’avait-elle pas eu spontanément un élan vers l’homme présent à l’heure où son cœur débordait; le fluide de ma passion ne l’avait-il pas touchée? Or, elle ne s’indigna ni ne se prit à sourire en vertu effarouchée; elle me tendit la main et me dit simplement ces mots: «Vous serez notre ami!» C’était peu, c’était beaucoup. Je portai sa main à mes lèvres. Je ne pensais qu’à une seule chose, c’est que je la reverrais. J’aurais voulu rester, et j’avais hâte de partir. Étrange nature que la mienne! Je désirais rester sur ce bonheur qu’elle me jetait ainsi qu’un fruit savoureux pour apaiser ma soif; mais à chaque seconde que je restais en plus, je sentais que je fouillais déjà dans ce bonheur pour le retourner sur toutes les faces, que je pressurais à outrance le fruit et que j’allais le jeter à terre comme inutile. Il me fallut une force suprême pour ne pas la presser dans mes bras. Je partis. Elle devait venir sur la plage le lendemain, et le dimanche suivant je me retrouverais avec elle au chalet où elle donnait à dîner à quelques amis. Il serait là, mais que m’importait? Elle aussi serait entourée; mais je lui parlerais, et comme aux autres, elle me tendrait la main!


X

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LUS la passion est grande, plus en quelque sorte en ses débuts elle paraît devoir se contenter des infiniment petits. Les bribes de l’amour lui suffiront, du moins elle le pense! Un serrement de main, un regard, un mot banal pour tous et auquel elle attachera une portée, tout cela suffira à combler ses aspirations! Et notez qu’en pensant de la sorte la passion est comme la conscience, elle ne se ment pas à elle-même. Elle croit ce qu’elle dit, elle croit ce qu’elle pense. L’objet de toutes ses complaisances est alors tellement idéalisé, il l’absorbe d’une façon si complète qu’elle s’imagine que la vue seule de cet objet satisfera tous ses désirs. Le caprice, à son début, sollicite la possession absolue; la passion vraie et comme débordante ne songe qu’aux minces détails. Celle-ci commence par où l’autre finit. Toutefois ces modesties, ces réserves premières que l’amour violent semble s’imposer de lui-même sont l’espace d’un éclair. Ce sont des gouttes d’essence alcoolisée qui activent l’incendie. Vous aviez demandé un seul regard: spontanément, il faut que ce regard concentre tous ses rayons sur vous; il ne peut se distraire sous aucun prétexte; et, s’il lui arrivait cette faute irrémissible déjà, car l’incendie se propage avec une rapidité effrayante, il vous faudrait la main. Bientôt, il vous manque le baiser; le baiser du front a succédé au baiser de la main, il vous faut dans l’instant d’après le baiser des lèvres sur les lèvres:

Osculetur me osculo oris sui.

Ce travail aussi rapide qu’inconscient qui métamorphose les âpres et insatiables désirs, la première satisfaction donnée au cœur aimant, se fit en moi. Au lendemain du jour où j’avais forcé en y entrant la vie de cette femme, je la considérais absolument comme mienne; et quand je me trouvai le dimanche au nombre de ses hôtes, auprès de son mari, mon bonheur de la veille se changea immédiatement en souffrance. J’étais jaloux de cet homme qui était chez lui. Peu ne s’en fallait que je ne l’accusasse dans mon for intérieur de me voler mon bien. Le mari m’accueillit avec cette politesse tudesque qui vise à l’urbanité et qui n’est que le billon de la courtoisie. C’était le portrait du juif de Francfort, ce petit homme à l’œil de fouine, à la face ronde quelquefois rougeaude, aux lunettes équivoques, court, ramassé, en un mot le prototype du marchand de lorgnettes. Ces hommes-là, soit qu’ils vendent réellement des lorgnettes, soit qu’ils griffonnent des brochures et des livres, soit qu’ils fassent des affaires en s’affublant du titre de banquier, soit qu’ils aient maison montée et donnent des soirées, soit encore qu’ils aient une femme distinguée, tous ces hommes-là ont un but. La lorgnette, le livre, la banque, la femme même sont le prétexte et souvent le moyen. Tous ils se connaissent; à un moment donné, ils ne font qu’un. Je ne connus à fond M. Werner que plus tard; alors, je le regardai comme un homme bouffi de suffisance, buvant les hommages que l’on rendait à sa femme. Blanche pouvait être fidèle à un pareil homme; mais elle ne pouvait l’aimer. Sa nature fine devait être constamment en révolte avec cette enveloppe burlesque qui était le vêtement fatal d’une personnalité égoïste.

Mme Werner me fit les honneurs de sa table et me plaça à sa droite. Était-ce le hasard, était-ce avec intention, elle avait la même toilette qu’elle portait au bal du Casino, cette soirée pendant laquelle, au milieu de tous, je la possédai seul, vivant de son souffle et lui communiquant les effluves de mon brûlant amour. Je me grisai de ce détail, insignifiant s’il n’était que l’effet du hasard, je ravivai le passé et sans trop songer à l’état présent, je le rivai à l’avenir. J’avais peu de goût pour la conversation générale qui me distrayait de la pensée dans laquelle je me complaisais; je ne pus faire cependant sans y prendre part. M. Werner parlait d’une expérience de tir qui venait d’être faite au polygone de Vincennes; je citai à ce propos le nom d’un mien ami qui était officier d’ordonnance du général R…, auquel l’Empereur avait confié une étude de ce genre. A ce nom cité en passant, M. Werner me regarda par-dessus ses lunettes, et depuis ce moment-là il eut pendant le reste de la soirée une déférence extrême pour ma personne. Sans aucun doute, ma mince personne grandissait de quelques coudées par cette connaissance. Mon hôte avait, à n’en pas douter, un penchant pour les individus en vue. Je devais apprendre plus tard les motifs de cette considération subite en ma faveur! C’était ce qu’on pourrait appeler une considération par ricochet.



XI

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UE m’importait l’homme! Vers Blanche convergeaient toutes mes pensées, tous mes désirs, et mon amour l’isolait de son entourage comme du reste du monde. Quinze jours après cette présentation que je pouvais regarder comme officielle, M. et Mme Werner retournaient à Paris où je ne tardai pas à me rendre. Je voulais vivre de sa vie de chaque jour. Blanche habitait un hôtel, avenue des Champs-Élysées: elle recevait et allait beaucoup dans le monde diplomatique. Je ne tardai pas moi-même à me trouver mêlé à ce monde, et présenté par M. Werner lui-même, je fus invité à toutes ces fêtes où il se rendait avec sa femme. Ce monde officiel me fatiguait et m’ennuyait; mais je voyais Blanche, et cette vie surmenée, pour laquelle j’étais si peu fait, me semblait un faible mal pour le bonheur que j’éprouvais à me trouver avec elle. Peu à peu j’avançais dans son intimité et je sentais qu’elle venait vers moi fatalement ainsi que je l’avais souhaité. Obéissant à sa nature féminine, réservée et discrète, elle comprimait les élans sous lesquels par instants son cœur bondissait; mais lorsqu’il m’arrivait de l’enlacer dans mes bras pour une valse ou lorsque simplement je tenais son bras appuyé sur le mien quand je la reconduisais à sa voiture, alors je sentais la lutte de cette âme dévorée du besoin d’aimer, et que la destinée avait rivée à un être qui, tout en la comprenant fort bien, s’en parait uniquement comme d’un joyau mondain. Alors je m’apercevais qu’elle se rejetait dans son rêve insaisissable, –ce rêve de toutes les femmes qu’une espèce de politique sociale a courbées sous des lois conventionnelles,–ce n’était plus la grande dame régnant sur tous de par son regard ainsi que par sa démarche, c’était la femme dans ce qu’elle a de plus tendre comme de plus décent, cherchant à se compléter par un amour partagé: un frère pour son âme, un amant pour sa jeunesse. Chose bizarre, il me semblait que j’avais pour elle autant de respect que d’amour. Je la souhaitais tout entière de toutes les forces de mes désirs passionnés, et je me complaisais parfois à respirer le parfum de cette coupe sans chercher à la vider. Jamais elle ne me parlait de son mari. Une fois seulement, répondant à une opinion mondaine que j’exprimais fort indifféremment sur le banquier, elle me répondit:–M. Werner est ce qu’appelle le monde un homme très fort!

Toute son âme, toutes ses souffrances, je l’appris depuis, étaient résumées dans ces mots. Un soir, dans un salon semi-officiel où l’on avait parlé politique et où la diplomatie française, plus en nombre qu’en qualité, avait fait preuve de cette jactance et de cette suffisance, ces défauts inhérents à notre caractère vantard, Blanche ne put s’empêcher de me jeter ces mots: «Pauvres Français!» Tout occupé de mon amour, je m’appliquai ces paroles, que du reste elle chercha, avec son tendre et charmant langage, à me faire oublier, et je m’assombris. Je devais aussi dans la suite comprendre la signification de cette courte interjection que sa belle âme avait laissé échapper ! Bien souvent, cette phrase m’est revenue aux oreilles et dans des circonstances atrocement lugubres; encore elles me reviennent et peut-être, hélas! longtemps encore seront-elles de saison!

Certain soir, pendant un bal de l’ambassade d’Autriche, M. Werner s’approcha de moi et me pria obligeamment de vouloir bien reconduire sa femme à son hôtel; il devait, en sortant du bal plus tôt que de coutume, se rendre dans une autre soirée où sa femme ne se souciait pas d’aller. J’acceptai cette mission avec empressement. Le banquier me serra la main, et je le vis s’éloigner avec l’officier d’ordonnance, mon ami, auquel je l’avais présenté depuis quelques jours. Tout heureux, j’allai trouver Blanche pour l’informer de ce que venait de me dire son mari. M. Werner l’avait prévenue. Ce soir-là, elle était éblouissante. Dans ce fouillis de beautés étincelantes qui étaient comme la fleur des belles fêtes de ces dix dernières années, elle avait fait sensation. Mais mon orgueil n’était point là. Ce frémissement flatteur qui accompagnait son entrée et sa sortie au milieu des fêtes me touchait peu, j’adorais dans la femme ce que les autres, ou du moins la masse, n’y percevait point. Une petite heure après le départ de M. Werner, je prenais le bras de Blanche et, traversant les salons les moins populeux, je l’entraînais jusqu’à son coupé, dans lequel je pris place auprès d’elle.



XII

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LLE avait dansé, elle sortait d’une atmosphère étouffante, elle avait à la main un monstrueux bouquet de violettes de Parme, duquel émergeait une gerbe de tubéreuses. Toutes ces odeurs mêlées à la sienne, qui se dégageait capiteuse et enivrante au-dessus des autres, me montaient au cerveau. J’étais comme ivre! Je gardais dans mes mains sa main gantée, dont les frissons saccadés me mordaient l’épiderme à travers la peau parfumée. De l’ambassade à l’hôtel, le trajet fut des plus rapides; je tenais encore la main de Blanche, quand le valet de pied ouvrit la portière. Nous n’avions pas échangé une parole. Elle monta la première, je la suivis.. Un grand feu brûlait dans l’âtre du boudoir contigu à sa chambre à coucher. Elle congédia la femme de chambre qui se tenait à ses ordres pour la mettre au lit, en lui disant qu’elle l’appellerait. Elle était restée debout. A peine les portes furent-elles fermées qu’elle s’avança vers le canapé-divan qui faisait face à la cheminée, toujours encapuchonnée dans sa sortie de bal en damassé blanc bordé de plumes d’autruche. J’étais appuyé sur un coin de la cheminée. Sa figure, un peu pâle d’habitude, avait des teintes roses que faisait encore ressortir la blancheur du camail qui l’enveloppait. Ses yeux, comme toujours, humides, étaient affolants de nonchaloir. Elle enleva ses longs gants, puis, tout d’un coup, par un geste rapide, elle ouvrit sa sortie de bal, doublée en merveilleux rose, et se laissa tomber sur le divan. Ce fut comme une vision de chair nue! Ses bras entièrement nus, sa gorge fièrement découverte, sur laquelle aucun bijou ne venait contrarier la lumière, étincelaient. Une ombre de corsage sans ornement aucun, de cette couleur indécemment appelée cuisse de nymphe émue, que le rose vif du pallium confondait à s’y méprendre avec la chair qu’il modelait scrupuleusement et avec une suprême perfection, depuis les hanches jusqu’à la flamme des seins, faisait apparaître le buste dans une nudité absolue. Elle était éclatante!

Ainsi elle avait été sous les yeux de quinze cents personnes; mais je ne l’avais point vue telle, dans un cadre semblable et aussi somptueusement triomphante!

Quand je sortis de l’hôtel, l’air que je respirais était à lui seul une jouissance.



XIII

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E n’entrerai point dans tous les détails de cette passion qui, pendant dix-huit mois, occupa exclusivement mon âme. C’est l’histoire de toutes les passions heureuses, qui semblent ne devoir jamais finir, ou du moins, dont on n’envisage pas le terme, et qu’un coup de foudre inattendu, comme un choc en retour, anéantit soudainement. Ces passions ont cela d’enviable qu’elles ne sont pas mortes par la satiété; elles sont comme ces hauts arbres pleins de sève que foudroie l’orage; ils tombent comme des titans qui, dans l’avenir, ne se relèveront plus; mais, dans leur chute, ils conservent leur puissance d’apparat; la maladie, la langueur ne les ont point atteints. Ils ont été touchés du fluide à cause de leur altitude.

Depuis que j’ai tant vécu en quelques années, j’ai pris en pitié ces amours qui semblaient devoir être éternelles et qui, comme de vieux vêtements usés, s’en vont par lambeaux. Je plains ces malheureux qui voient leurs illusions s’effeuiller comme les arbres d’une forêt aux premiers jours de novembre. La passion que la foudre touche ne meurt pas; elle revit dans ses souvenirs, et tous ses souvenirs tressaillent à de certaines heures. A cette heure encore, ils me repassent clairs, fulgurants, charmants, éclairant un passé disparu, mais sans mélange aucun. La passion que la destinée a frappée de la sorte est comme enterrée en sa verte jeunesse et sans avoir pâli sous l’étreinte du mal. C’est la jeune fille couronnée de roses que la mort touche au milieu des chauds baisers de l’aimé. La mort en la frappant la galvanise en sa beauté comme dans son bonheur, et la froidure du suaire ne la métamorphosera pas pour les yeux amoureux de son amant. Blanche était la beauté dans ce qu’elle a de rayonnant et d’enchanteur; elle fut pour moi la femme dans ce qu’elle a d’enivrant et de consolateur, grâce à ses tendresses infinies. Ma jeunesse s’était passée comme desséchée, ainsi que je l’ai dit au début de cette relation; en un mot, elle n’avait pas existé. Cette femme me révéla à moi-même. Tout ce que j’ai de bon aujourd’hui, si j’ai quelque chose de bon en moi, je le lui dois! Nos deux natures, du reste, étaient faites pour s’entendre. Je ne peux mieux comparer cette nature d’élite qu’à celle de la reine martyre, de touchante mémoire. Comme Marie-Antoinette, elle était Autrichienne; comme cette grande figure, elle possédait à un haut degré les qualités essentielles de la femme: bonté, douceur et une grande élévation d’esprit. Aimable, gaie, elle avait avant tout un besoin extrême d’amitié et d’intimité. Son idéal eût été la vie à deux. Mariée, à seize ans, à M. Werner pour des raisons de convenance, elle fut loin de rencontrer le rêve de toutes ses aspirations. Sa vie fut une vie de fêtes; mais ce ne fut point la fête de son cœur; et plus elle avançait vers le plein jour de sa beauté, plus la femme avec toutes les lumières qu’elle projette refoulait dans le lointain la femme jeune, folle, inconsciente, plus elle sentit ce vide. Je comblai ce vide, et l’un et l’autre nous nous enveloppâmes dans notre amour. Hélas! l’heure de la vie tourmentée allait sonner. Blanche avait, elle, des pressentiments que notre bonheur était près de finir! Plusieurs fois, je l’avais trouvée non point sombre, mais d’une affection si touchante et si voisine de la tristesse, que je m’en étais ému. Cependant le nuage avait vite fui et, instantanément, je la retrouvais tendre et abandonnée, heureuse de me voir heureux, et oubliant ses pensées pour le bonheur qu’elle goûtait elle-même. Un jour, elle qui jamais, ainsi que je le dis, ne me parlait de son mari, m’annonça que, la veille au soir, M. Werner avait beaucoup parlé de moi, et qu’il lui avait, à plusieurs reprises, fortement conseillé de m’engager à me marier. Je me mis à rire.

–Et vous, Blanche, lui dis-je, êtes-vous de cet avis?

–Moi, me dit-elle, je dis oui et non! Si je songe à moi, je réponds non; si je pense à vous et au bonheur réel dans lequel je voudrais vous voir pour toujours, je dis oui.

Cette conversation, moitié sérieuse, moitié gaie, se prolongea, et elle en arriva à me dire que si je me mariais, c’était elle qui me marierait; qu’elle connaissait une jeune fille tendre, bonne, jolie, orpheline, et qu’à celle-là seule elle céderait sa place.

–Non sans larmes, ajouta-t-elle, mais par devoir et à cause de la profondeur de mon affection.

–Est-ce bien sérieux, cela? lui demandai-je.

–N’en parlons plus aujourd’hui; car je ne me suis pas encore habituée à cette idée, et cependant il le faudra!

En disant cela, elle me saisit les deux mains; puis elle reprit fiévreusement:

–Vous souffrirez, cela est certain, mais moins longtemps que celle qui retombera dans l’isolement duquel vous l’avez tirée. Un amour nouveau, plus chaste, purifiera peu à peu celui qui brûle votre cœur, tandis que moi!… L’homme peut avoir plusieurs amours… alors que la femme n’aime qu’une fois! C’est peut-être à cause de cela que son amour est plus profond quand elle aime sincèrement. Vous avez connu l’amour profane, l’amour païen avec ses enivrements, ses folies; vous connaîtrez l’amour chrétien avec ses élévations, ce grand apprentissage de l’amour de Dieu!… A vous la meilleure part!

Ses yeux me parurent humides: elle était comme transfigurée. Elle jeta ses bras autour de mon cou et m’embrassa avec passion.

–Pauvre Blanche, soupira-t-elle!

Et elle s’enfuit dans sa chambre, me laissant confondu de ce que je venais d’entendre. Il n’y avait pas à en douter: de gros nuages menaçaient le bleu de mon horizon, et je touchais à la seconde période de mon existence.



XIV

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E ne pouvais pas douter de l’amour de Blanche et, à l’heure même où elle semblait me réveiller de mon rêve, je sentais encore toutes les tendresses de la femme passionnée; à n’en pas douter, son âme m’appartenait en entier, et elle voulait uniquement consolider mon bonheur. J’étais trop aveugle pour penser que le bonheur pouvait être ailleurs que dans ma liaison intime avec cette femme. Bouleversé donc par cette conversation que je commentais de toutes les façons, je fus trois jours sans venir à l’hôtel. Fatigué moi-même de cette lutte que je me sentais trop faible pour continuer, j’accourus. Quelle joie véritable elle manifesta en me revoyant! Certes, elle n’avait point cessé un instant de m’aimer, et cette absence insolite lui avait fait de la peine. Mais, comme toute femme, la plus généreuse, la plus désintéressée dans son affection est femme avant d’être héroïne, elle me sut gré en son cœur de cette bouderie pour ce qu’elle m’avait dit. Une femme consent à marier son amant, et même à lui donner sa fille; mais elle veut être regrettée. La nature humaine est là et ne dépouille jamais entièrement ses faiblesses. Blanche déploya tous les trésors de son affection pour panser la blessure qu’elle m’avait faite, et il ne fut plus question de mariage. Quinze jours après, elle me pria d’être chez elle le lendemain à deux heures, afin de l’accompagner dans une longue course qu’il était urgent qu’elle fasse. A l’heure précisée par elle, nous sortions de l’hôtel. Les chevaux, touchés, partirent au grand trop et nous menèrent au couvent des Oiseaux. Blanche voulut que je descendisse avec elle. Elle donna son nom à la sœur tourière et, précédé par elle, je me trouvai dans le parloir. Mme Werner était un peu émue et plus pâle que d’ordinaire. Cette visite soudaine dans un couvent ne laissait pas non plus que de me surprendre. Je ne voulais cependant pas l’interroger; mais il se passait quelque chose d’anormal. Quelques minutes après, une belle jeune fille blonde, et qui paraissait avoir dix-huit ans, se précipitait dans les bras de Blanche. Je m’étais mis un peu à l’écart, lorsque Mme Werner se retourna vers moi et, s’adressant à la jeune fille:

–M. X…, un de nos amis, ma Jeanne!

Je remarquai que Mme Werner me présentait à Jeanne sans me la désigner par un mot appellatif. Je devais la connaître de nom et savoir quels liens l’unissaient à Blanche. La jeune fille considéra avec un certain étonnement le nouveau venu, qu’à son entrée elle n’avait point remarqué; puis son enjouement naturel et la joie de se trouver avec Mme Werner lui rendirent cette sérénité lumineuse, apanage de sa beauté éclatante. C’était la poésie blonde! Elle n’avait pas encore le parfum pénétrant de celle qui eût pu passer pour sa sœur aînée; c’était le bouton qui promettait une fleur exquise. Un sentiment de jalousie rétrospective s’empara de moi. Si j’avais connu Blanche jeune fille? me disais-je, et un regret indicible me mordit au cœur. Toutefois, ce déchirement, causé par la jalousie, passa comme un éclair, et je me replongeai dans mon amour, contemplant Blanche enveloppant de ses tendresses cette pure jeune fille, encore inconsciente des passions qui, d’un jour à l’autre, pouvaient tourmenter son cœur.

Lorsque Mme. Werner sortit.

–A quand, ma mère? demanda Jeanne.

–A bientôt, répondit Blanche, et alors pour sortir ensemble et ne plus nous séparer

Ce mot de mère, prononcé de la sorte à l’improviste, jeta une confusion extrême dans mes idées. Jamais Mme Werner ne m’avait dit qu’elle eût une fille. Cependant, sa nature droite ne pouvait se prêter à un subterfuge dont l’utilité m’échappait absolument. Cette fille était-elle son secret, ou plutôt celui de son honneur? Cela ne pouvait être; l’amour absout tout, et Blanche dans son amour n’eût pas manqué de me révéler ce secret. Croyait-elle que je l’en aurais moins aimée et que mon amour eût tombé avec l’estime! La passion véritable n’a point de ces subtilités, et je croyais à sa passion comme en Dieu. D’autre part, elle avait à travers nos tendresses laissé tomber le mot mariage. Sans m’en prévenir, elle me conduisait vers cette jeune et séduisante créature. Était-ce une comédie et en plus la carte forcée? De nouvelles tortures assaillaient mon âme. J’étais remonté dans le coupé de Mme Werner, et la voiture avait repris son trot que mon esprit comme halluciné se perdait dans les méandres inextricables d’une situation morale des plus douloureuses. Je ne voulais point l’interroger. Pour elle, elle semblait sinon heureuse du moins allégée d’un poids énorme. Cette jeune fille, liée d’une façon si intime à sa vie, était-elle donc un mystère? Pourquoi dans ces abandons fréquents, dans lesquels elle me livrait jusqu’aux plus profonds replis de son cœur, n’avait-elle jamais prononcé le nom de Jeanne? Sans que je puisse bien en déterminer le motif, les perplexités qui au fond n’eussent point dû me troubler se changèrent en aigreur, et, d’une chose fort simple, je fis une préméditation de m’être désagréable.

Ce fut Blanche qui rompit la première le silence:

–Serait-ce la vue de ma chère Jeanne qui vous rend si sombre? Car vous ne dites rien et je sens une agitation profonde en vous.

Je cherchai une impertinence et je fus amer.

–Je pensais, lui dis-je, que bien heureux il sera celui qui épousera cette jeune fille!

–Certes oui, me répondit-elle; car Jeanne est aussi bonne que belle!

Il me semblait ne pas l’avoir atteinte assez violemment au cœur, et j’ajoutai:

–Est-ce que vous ne m’avez pas manifesté l’intention de me marier? Ce serait à merveille, car je me sens un goût subit pour cette chaste créature. Je la regardai profondément, mais sans qu’une lueur de passion traversât mon regard. J’étais calme et d’une apparence froide. Je l’avais blessée. Elle me prit la main et levant ses yeux prêts à pleurer, elle me dit:

–Si vous saviez ce qui se passe en moi!

–Ce qui se passe en vous! répondis-je. Il se passe que vous êtes dévorée d’inquiétude de savoir comment me découvrir ce que jusqu’alors vous m’aviez caché, de me le faire accepter, puis de me faire servir à des projets occultes.

En ce moment, la voiture entrait à l’hôtel. Je descendis, et après l’avoir saluée je me retirai.


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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
243 p. 106 illustrations
ISBN:
4064066319519
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Bookwire
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