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Auguste Lacroix

La famille Robert


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318611

Table des matières

INTRODUCTION

PREMIÈRE PARTIE LA FAMILLE ROBERT PENDANT LA TERREUR

DEUXIÈME PARTIE ERNEST ROBERT ET LA FAMILLE PRESTA

TROISIÈME PARTIE TOUT N’EST PAS BONHEUR DANS LA VIE

QUATRIÈME PARTIE ERNEST ROBERT ET SES TROIX FILS

INTRODUCTION

Table des matières

Tout le monde connaît la ville de Saint-Germain-en-Laye; cette cité antique dont les souvenirs historiques sont légendaires; qui, en1837, eut l’honneur de l’inauguration du premier de nos chemins de fer.

On sait que son château fut bâti par François1er et que c’est là que naquit le grand roi Louis XIV dont le berceau forme les armes de la ville. On en voit encore les armoiries gravées sur le fronton du Pavillon Henri IV, actuellement occupé par le restaurant si renommé où tant de personnages aristocratiques se sont donné et se donnent encore chaque jour rendez-vous. Il est peu d’étrangers en villégiature qui ne soient venus visiter cet établissement, d’où l’on découvre un admirable panorama, s’étendant sur l’immense vallée de la Seine, Port-Marly, Bougival, Croissy, Rueil, le Mont-Valérien, le Vésinet, jusqu’à Maisons-Laffitte et d’autres localités encore.

On sait également que c’est dans l’hôtel attenant à cet établissement, que vient de s’éteindre le célèbre écrivain et le plus grand homme politique de notre temps, M. Thiers, dont la statue érigée • l’année dernière sur la place qui porte aujourd’hui son nom, est un des plus beaux ornements de la ville.

Pendant plusieurs siècles, le château de Saint-Germain fut une résidence royale des plus importantes et des plus agréables environnant Paris. On en voit encore de nombreuses traces, et d’anciens hôtels ayant conservé le style de l’époque, portant des noms célèbres dans l’histoire.

Un autre château, appelé le Châteauneuf, attenant à l’ancien, avait été construit par Henri IV. Le style en était plus moderne et sa situation des plus agréables dominait précisément cette vallée de la Seine dont nous venons de parler. La révolution le détruisit entièrement, et fit vendre les terrains qu’il occupait, en même temps qu’elle dévastait le vieux château, dont elle ne laissa, comme on le dit vulgairement, que les quatre murs.

Les terrains vendus sont ceux qui composent aujourd’hui le quartier du Boulingrin, l’un des plus beaux de la ville, où sont bâtis de magnifiques hôtels, ou maisons de campagne.

Sous l’Empire et la Restauration, le vieux château que l’on voit encore aux trois quarts restauré, fut en quelque sorte abandonné. Louis-Philippe en fit un pénitencier militaire, Napoléon III en ordonna la restauration et le convertit en un musée d’antiquités gauloises et romaines, devant donner l’idée des usages des peuples existant avant l’ère chrétienne. La direction des travaux en fut confiée à l’habile architecte Millet, qui mourut malheureusement avant d’avoir achevé son œuvre; le parc, qui en fut détaché, est aujourd’hui une promenade des plus agréables.

La forêt de Saint-Germain, dont l’étendue est considérable, fut autrefois un rendez-vous de chasse des plus fréquentés par les monarques et les grands seigneurs d’alors. C’est là qu’est situé le grand établissement des Loges, bâti sous le premier empire, servant d’institution aux jeunes filles de militaires, et que se tient ordinairement, au bout de la longue avenue qui y conduit, cette fête traditionnelle et pittoresque en même temps, si connue des Parisiens et des habitants des environs sous le nom de Fête des Loges, qu’ont si souvent décrite nos habiles romanciers.

Qui ne connaît aussi la terrasse de Saint-Germain, dont l’étendue n’a guère moins d’une lieue, et sa rangée d’arbres séculaires s’étendant d’un bout à l’autre, servant d’abri aux promeneurs contre l’ardeur du soleil, cette promenade magnifique, qui fait l’admiration de tous les étrangers et les délices des habitants de la ville?

Par sa situation sur un plateau élevé et sa proximité de la forêt, Saint-Germain jouit d’un air très pur et très salutaire, particulièrement pour les malades et les vieillards. Aussi voit-on beaucoup de Parisiens y venir prendre une résidence d’été; heureux en même temps d’y trouver le dimanche et le jeudi un concert composé d’excellents musiciens.

Le quartier de Noailles, où ont été construites de charmantes villas, de même que celui du Boulingrin, sont généralement habités par de riches rentiers, la plupart commerçants retirés des affaires, désireux de se reposer et de jouir à leur aise du fruit de leurs travaux et de leurs économies.

C’était donc une de ces villas de la rue d’Alsace où l’on rencontre encore quelques vestiges de l’ancienne résidence princière de la famille de Noailles, qu’habitait le dernier des Robert, cet austère vieillard que nous avons eu l’honneur de connaître, et de la famille duquel nous allons raconter l’histoire. Après avoir subi bien des épreuves dans sa vie, qu’il se plaisait à raconter, il s’était retiré à Saint-Germain en1854, y vivant en vrai sage, en véritable philosophe, dans une modeste aisance, sans prodigalité, mais aussi sans parcimonie. Tout son temps se passait dans son jardin, qu’il se plaisait à cultiver, ou dans sa bibliothèque, car il affectionnait tout particulièrement les fleurs et la lecture. Veuf depuis plusieurs années, il ne recevait qu’un très petit nombre de parents et d’amis, dont il avait fait un choix très scrupuleux; on le voyait souvent aussi se promener sur la terrasse et aux abords de la forêt, toujours proprement vêtu, mais sans prétention, et constamment accompagné d’un chien fidèle; s’il rencontrait des connaissances, il causait volontiers, et sa conversation plaisait beaucoup.

En1878, Gustave Robert entrait dans sa soixante-seizième année, sans pour ainsi dire avoir jamais été malade, lorsqu’il fut subitement atteint d’une bronchite aiguë, qui tourna en fluxion de poitrine, et en quelques heures l’enleva à l’affection de ses parents, à l’estime de ses amis, emportant les regrets de tous les habitants de Saint-Germain. Sa mort fut un deuil pour les pauvres, dont il avait été le bienfaiteur à toutes les heures de sa vie.

PREMIÈRE PARTIE
LA FAMILLE ROBERT PENDANT LA TERREUR

Table des matières

En1789, il y avait, rue d’Argenteuil, un ancien tailleur nommé Robert, qui pouvait avoir environ cinquante ans; par son aménité et sa réputation d’honnête homme autant que par son savoir-faire, il était parvenu à se faire une excellente clientèle parmi la haute bourgeoisie et la noblesse dans laquelle se trouvaient des personnes de la cour.

Le père Robert, à force d’ordre et d’économie, était arrivé à s’amasser une petite fortune. Alors souvent il parlait de se retirer avec sa femme à la campagne, mais comme il avait une fille de quinze ans qu’il fallait penser à marier, et un fils de dix-sept ans qu’il voulait établir, il ne se pressait pas.

Comme c’était généralement l’usage, Robert avait fait apprendre son état à son fils Ernest, dans l’intention de lui laisser un jour son établissement. Malheureusement le proverbe disant que l’homme propose et Dieu dispose, trouva une trop cruelle justification.

Robert, en effet, fut surpris par la révolution. D’abord il s’en inquiéta peu, se contentant de déplorer les événements sans avoir la pensée d’y prendre la moindre part. Cependant, lorsque le travail vint à baisser, il ne put s’empêcher d’éprouver d’assez vives inquiétudes; le temps arriva où il en manqua tout à fait. Alors Robert dit à son fils: Comme nous n’avons plus d’ouvrage, il faut que j’aille visiter mes clients savoir si c’est qu’ils me quittent et connaître le pourquoi ils ne nous donnent plus rien à faire.

Le lendemain donc, le père Robert prit son chapeau, sa canne, et se mit en route. Déception, même réponse, tous lui disent: nous n’avons rien à vous donner à faire.

Cela n’était pas étonnant, déjà dans ce temps-là, les affaires allaient si mal! La noblesse ne touchait plus de redevances. Les propriétaires ne recevaient plus leurs loyers. Les rentiers ne pouvaient obtenir le payement de leurs rentes. Enfin, les affaires commerciales étaient suspendues. Puis on émigrait de toutes parts.

Robert en rentrant chez lui se demandait ce qu’ils allaient devenir.

–Que veux-tu, père, lui dit Ernest; il nous faut attendre un temps meilleur.

–Attendre, mon garçon, c’est chose facile à dire, mais nos ressources s’épuisent et si d’ici à quelques jours le travail ne revient pas, nous en verrons bientôt la fin.

Un mois plus tard, le brave tailleur renouvela ses visites, personne n’était disposé à lui donner d’ouvrage, tant partout le besoin d’économie se faisait sentir, il était loin d’en avoir assez pour couvrir ses frais; dès lors le capital diminuait d’une manière sensible et l’inquiétude augmentait dans une égale proportion.

Un jour que la famille gémissait sur les événements et sur sa position, Robert prit la parole.

–Mes enfants, leur dit-il; nous ne pouvons continuer ainsi, nos économies seront bientôt épuisées, il est temps que nous prenions un parti. La plupart de nos clients s’expatrient; les autres se cachent ou tombent sous le couteau de la guillotine, en un mot, je ne reçois plus d’argent et nous n’avons plus de travail.

–Eh bien! quel est ton projet, répliqua Mme Robert pleurant ainsi que leur fille Émilie.

–Mon projet, le voici: Vous savez que M. le comte de Villement, notre plus ancienne pratique, nous a toujours voulu beaucoup de bien et que M. Presta, le député, nous a constamment témoigné de l’intérêt. Je sais que le valet de chambre du premier s’est mal conduit avec lui et qu’il a été renvoyé. Il faut que toi, tu lui demandes cette place tandis que j’irai m’offrir à M. Presta qui cherche un concierge. Toi, ma chère femme, tu garderas la porte pendant que je travaillerai un peu de mon état. Quant à Émilie, nous lui chercherons une place de femme de chambre; qu’en penses-tu, ma bonne amie!

–Il est bien dur après avoir été établi, fit Mme Robert, de devenir concierge. Sans doute M. Presta est bon, mais il y a des locataires dans la maison et c’est humiliant. Cependant si nous n’avons plus de quoi vivre, il faut bien s’y résigner.

–Et vous, mes enfants, que répondez-vous?

–Nou n’avons rien autre chose à répondre que ce qu’à répondu notre mère; nous ferons ce que vous voudrez.

–Ce n’est pas d’entrer en condition qui me chagrine, ajouta Émilie, c’est de me séparer de vous.

–Que voulez-vous, mes pauvres enfants, continua Robert, c’est la Révolution qui nous cause tous ces désagréments; elle nous a ruinés et pourtant il faut vivre.

Le lendemain matin, dès neuf heures, le père et le fils s’habillèrent le plus convenablement possible et se dirigèrent, l’un chez le comte de Villement, l’autre chez M. Presta; ils y furent bien accueillis. Après les questions d’usage et que l’on fut convenu des conditions, tous les deux furent acceptés.

Huit jours après, lorsqu’ils eurent réglé leurs affaires personnelles, ils entrèrent en fonctions.

Avant la Révolution, le comte de Villement avait occupé un emploi important dans le gouvernement, mais voyant que les affaires publiques prenaient une mauvaise tournure, il donna sa démission. C’était un homme de soixante-cinq ans, d’une parfaite urbanité, d’une grande politesse et d’une bienveillance exquise pour tout le monde, même pour ses adversaires politiques. Ne possédant qu’une médiocre fortune, il tenait néanmoins un certain rang dans la société. Seulement comme il restait fidèle à Louis XVI, cela avait suffi à le faire remarquer des républicains.

M. Presta était âgé d’environ quarante-huit ans, il possédait une grande fortune acquise dans une entreprise de fournitures pour l’armée, entreprise qu’il avait abandonnée depuis un an ou deux.

D’une nature vive et entreprenante, il ne pouvait s’accoutumer à vivre dans l’oisiveté. D’un caractère passablement autoritaire, il était cependant bon, équitable et avait le jugement très juste.

Quand à ses opinions politiques, il défendait la liberté, mais une liberté sage, prudente et progressive, sans pourtant attaquer les principes monarchiques. Il combattait les privilèges avec ardeur tout en respectant les droits de chacun. De même, il réprouvait les abus du pouvoir, sans jamais attaquer la personne du roi. En un mot, il appartenait à ce grand parti des girondins qui payèrent de leurs têtes la part qu’ils prirent à la Révolution, à ce même parti dont, sous la Restauration, les représentants furent appelés libéraux; constitutionnels sous Louis-Philippe, et enfin, aujourd’hui, républicains modérés.

C’est dans ces dispositions d’esprit qu’avec de persévérants efforts et beaucoup d’argent, M. Presta parvint à se faire nommer député à la Convention; car de tous temps les hommes arrivés à la fortune ambitionnent ce poste d’honneur, le plus souvent, à vrai dire, dans le but d’atteindre des places plus élevées encore ou plus lucratives.

Dans ses démarches, M. Presta avait accepté les services d’un nommé Beaupré qui lui donna un bon coup de main; pour l’en récompenser, il lui avait accordé un appartement dans sa maison et il lui avait promis de s’occuper de lui faire obtenir un emploi dans une administration quelconque; car, depuis longtemps, en raison de ses opinions républicaines, il en sollicitait une qu’il n’avait pu encore obtenir. Cet homme, que M. Presta connaissait à peine, était une véritable charge pour lui. Il aurait bien voulu s’en débarrasser, mais c’était assez difficile, Beaupré ayant contribué, pour une large part, à l’élection de M. Presta.

Dans ce moment-là, on touchait aux plus mauvais jours de la Révolution, Les partis ne cessaient de se disputer. On se querellait à la ville comme à la Convention. De virulents discours étaient journellement prononcés à la tribune, où l’on allait jusqu’à s’injurier et à se menacer mutuellement. Enfin, on n’osait plus parler des affaires publiques ni chez soi, ni dans la rue, tant on se craignait les uns les autres. Car tout le monde se défiait de ses voisins, même de ses amis. Les dénonciations se multipliaient; les prisons regorgeaient; la guillotine fonctionnait sans relâche et elle était devenue insuffisante à la féroce activité de ce sombre tribunal révolutionnaire dont Fouquier-Tinville, si tristement célèbre, était l’accusateur public et qui condamnait ses victimes, sans leur donner le temps ni de s’expliquer ni de se défendre. Ainsi des hommes les plus innocents du monde étaient envoyés à la mort comme d’infâmes criminels.

La terrible crise en étant arrivée à ce point, le comte de Ville ment commençant à craindre pour lui-même, résolut de quitter la France avec sa famille.

Un matin donc il commanda à Ernest de préparer vivement ses malles en lui disant: nous allons faire un long voyage et nous désirons partir sans retard.

–Veux-tu nous suivre? ajouta-t-il. Si tu te décides, dans un temps plus heureux, je ferai en sorte de t’en récompenser; mais hâte-toi, et dès aujourd’hui fais tes adieux à ta famille.

–Je vous suivrai en quelque lieu que vous alliez, monsieur le comte, certain que vous ne m’abandonnerez pas une fois en terre étrangère.

–Compte sur moi, mon ami, mais tu sais, il faut que demain matin avant le jour nous ayons quitté Paris. Fouquier–Tinville ne plaisante pas, vois-tu; et je ne tiens pas à tomber sous sa griffe.

Les préparatifs de voyage terminés, Ernest s’empressa de se rendre chez son père et lui conta ce qui venait de se passer. Robert comprenant le danger auquel était exposé le comte, l’approuva fort du parti qu’il prenait de s’expatrier.

–Allons, mon garçon, ajouta le brave homme, tu fais bien d’accompagner tes maîtres. Si cela me fait de la peine de te voir partir, au moins c’est une preuve que tu as du cœur.

La maman Robert et Émilie pleuraient à chaudes larmes, mais après tout, se dirent-elles, quand on voit ce qui se passe, c’est peut-être un bonheur pour Ernest qu’il s’éloigne. Sait-on ce qui peut arriver? Dans un temps comme celui-ci il faut s’attendre à tout. Au moins, ajouta Mme Robert, si mon fils est exilé, il sera à l’abri de tout danger.

Le lendemain soir, Ernest avait passé la frontière avec ses compagnons de voyage, se rendant en Hollande, le pays que le comte avait choisi, comme étant celui où il pensait pouvoir se mieux convenir.

Revenons à M. Presta; comme tous les hommes arrivés à la fortune, il était assez fier de sa position. En conséquence, il ne se croyait pas inférieur aux gens de noblesse. Aussi, à la Convention, lorsque l’occasion s’en présentait, ne manquait-il pas de se déclarer en faveur de la bourgeoisie et de défendre les intérêts du peuple. Cependant lorsqu’arriva le procès de Louis XVI se refusa-t-il énergiquement à l’accuser d’aucune des soi-disant fautes de son gouvernement. Il ne fut donc pas de ceux qui votèrent la mort du roi.

Dès lors M. Presta fut considéré comme suspect et on le fit surveiller, aussi quelques jours plus tard, une dénonciation ayant été portée contre lui, il fut arrêté et incarcéré sans en comprendre les motifs.

Sa femme connaissant le sort des girondins était dans la désolation. Cette subite arrestation la plongeait dans la plus cruelle inquiétude. Elle et ses filles, dont l’aînée avait à peine douze ans, ne faisaient que pleurer. Le pauvre Robert lui aussi était navré.

Seul, M. Presta ne perdait pas courage. Je n’ai commis aucun acte contre la république. Si ce n’est de n’avoir pas voté la mort du roi, pour ce fait, on ne peut me condamner, en cela j’ai agi selon ma conscience et selon mon droit, en quoi suis-je répréhensible? Néanmoins aujourd’hui les hommes sont si injustes qu’il ne faut pas s’y fier. J’ai de la fortune, avec de l’argent on fait tant de choses; il s’agit donc avant tout de me tirer de là.

Le prisonnier commença à se mettre dans les bonnes grâces du geôlier en chef, lui faisant entendre qu’il n’était nullement hostile à la république et qu’il était fort riche.

Un jour il dit à ce gardien qu’il avait besoin d’argent et lui demanda la permission de s’en faire apporter par son valet de chambre, lui. laissant habilement entrevoir qu’il en aurait une bonne part.

–Cela m’est formellement défendu, grommela le porte-clefs; mais j’aviserai.

–En ce cas, répliqua M. Presta, voulez-vous être assez bon pour faire passer ce billet à ma femme?

–Oh! pour cela, il n’y a pas d’inconvénient, répondit le gardien. Remettez-le-moi.

Le lendemain le geôlier prit M. Presta à part; tenez, lui dit-il à voix basse, voilà votre affaire, et il lui remit deux rouleaux d’or.

–Mais, dites donc, on pourrait me le voler ici, fit M. Presta qui avait tout prévu. Voulez-vous me tenir cet argent en garde?

–Entendu, dit le gardien.

Deux jours après, M. Presta pouvait s’échapper, et tournant les talons il gagnait la frontière.

Dans la lettre adressée à Mme Presta, il y en avait une pour Robert. Cette lettre était ainsi conçue:

«Mon bon Robert,

«Ne t’effraye pas de me savoir en prison et rassure-toi, je serai peut-être un peu longtemps sans te voir. En attendant, comme je connais ta haute probité, demande à ma femme qu’elle te remette les papiers contenus dans un portefeuille qui se trouve dans mon secrétaire, mets-les en lien de sûreté. Je les confie à ta garde jusqu’à ce que je puisse te les réclamer. Continue à toucher pour moi mes loyers, et dépose-les chez le notaire Dubreuil, mais ne sois pas trop exigeant à l’égard des locataires. Surtout ne perds pas courage.»

Pendant ce temps, Mme Presta faisait toutes les démarches possibles pour arriver à délivrer son mari; mais personne n’osait prendre sa défense, tellement chacun avait peur d’être soupçonné de prendre parti pour un royaliste, et de paraître suspect à son tour.

Au moment où Robert venait demander à sa maîtresse les papiers en question, Mme Presta recevait la lettre suivante:

«Ma chère femme,

«Grâce à l’or que tu m’as fait passer par l’entremise de mon geôlier, j’ai pu réussir à m’échapper; je suis en route pour Hambourg où je vais me réfugier; viens avec nos enfants m’y rejoindre le plus tôt possible.»

Cette nouvelle combla de joie tout le monde.

Mme Presta remit à Robert les papiers ainsi que l’avait indiqué M. Presta. Avant de s’éloigner, il lui dit: Hâtez-vous de partir, madame, et soyez sans inquiétude; quant à votre maison; je me charge de la garder, comptez sur moi.

Deux jours après, Mme Presta accompagnée de ses quatre filles sous un faux nom et emportant tout ce qu’elle pouvait emporter, gagnait Hambourg, heureuse de retrouver son époux et de lui ramener ses enfants.

Voilà donc Robert resté seul à Paris, gérant de la maison de M. Presta, et parfaitement tranquille. Mais de nouvelles et terribles épreuves l’attendaient.

Un mois s’était à peine écoulé, lorsque Robert et sa femme virent Ernest rentrer chez eux.

Dans le premier élan de leur joie, heureux de se revoir, ils s’embrassèrent puis vinrent aussitôt les interrogations.

–Comment, Ernest, te voilà à Paris, lui dit Robert, est-ce que tu as été renvoyé de chez M. le comte?

–Non, répondit Ernest, je n’ai point été renvoyé, j’ai été remercié.

–Explique-toi, mon enfant, je ne te comprends pas.

–Apprenez qu’en Hollande, M. le comte a éprouvé tant de chagrin d’avoir quitté son pays et ses amis, qu’il est tombé malade. Non, répétait-il sans cesse à la comtesse, je ne m’habituerai jamais à l’exil loin de ma famille et de mes amis. De jour en jour le mal empira et, malgré tous les soins que nous mettions à le distraire, le pauvre homme succomba en prononçant ces dernières paroles: Pauvre France, les républicains te perdront.

Quelques jours après, Mme la comtesse me dit, continua Ernest, tenez, mon garçon, comme vous le voyez, me voilà seule, désormais je n’ai plus besoin de vos services; ma femme de chambre me suffit, retournez donc chez vos parents. Avant de mourir, mon pauvre mari, en reconnaissance des soins que vous avez eus pour lui, m’a remis pour vous une délégation de dix mille livres, payables chez son notaire, la voici, prenez-la, puisse-t-elle vous rendre heureux et assurer votre avenir. Naturellement, je remerciai la comtesse du mieux que je pus, je pris congé d’elle et me voilà.

Lorsque Ernest eut achevé ces paroles, Mme Robert et Émilie ne cessaient de l’embrasser et de l’interroger sur tout ce qui avait pu lui arriver sur la terre étrangère.

–C’est pas tout cela, dit Robert à son fils, puisque te voilà, mon pauvre garçon, que comptes-tu faire à Paris? Les affaires y vont bien mal.

–Eh bien! mon cher père, répondit Ernest, je tâcherai de me procurer un peu d’ouvrage et je reprendrai mon état de tailleur.

Là-dessus, Émilie invita son frère à la suivre et le conduisit à sa chambre où il put se remettre des fatigues du voyage.

Quelques jours après le retour d’Ernest, un événement nouveau et tout à fait inattendu vint atteindre la famille Robert.

Robert avait un frère qui était entré dans les ordres et qui n’avait pu encore obtenir de cure; il se nommait André. Comme les prêtres étaient alors fort mal vus, sous l’habit bourgeois, il avait sollicité et obtenu un emploi de professeur dans la maison du duc *** qui lui avait confié l’éducation de ses enfants.

Le duc *** avait occupé un poste important dans le gouvernement, et s’y était fait remarquer par ses hautes capacités et sa droiture. Après la mort du roi, il avait été révoqué de ses fonctions; puis un jour il fut dénoncé comme étant accusé d’avoir des rapports avec les royalistes émigrés. En vain, chercha-t-il à démontrer la fausseté de cette accusation, il fut brutalement jeté en prison. Quinze jours après, conduit sur la place de la Révolution, il fut exécuté avec plusieurs autres victimes.

La malheureuse duchesse était en proie à une sorte de folie, et ses gens pouvaient à peine la contenir. André cherchait par tous les moyens, . sinon à la consoler, du moins à calmer sa douleur, mais sans y réussir. Il cherchait aussi à lui faire comprendre qu’elle-même courait des dangers; il ne pouvait la décider à prendre des précautions.

–Non! disait-elle, je veux mourir pour aller rejoindre mon mari; les républicains sont assez, lâches pour tuer une femme, dès qu’elle est noble et vertueuse, cela leur suffit. Qu’ils fassent donc de moi ce qu’ils voudront, ce ne sera jamais qu’une victime de plus; cela les réjouira, les misérables ! En m’ôtant la vie, ils ne feront du moins que me délivrer de mes souffrancs.

–Allons, madame la duchesse, calmez-vous, soyez prudente, ne vous exposez pas à ce qu’il vous arrive malheur, lui répétait André, il y a dans ce monde tant de méchantes gens!

Cependant, lorsque la duchesse eut versé d’abondantes larmes, son état devint un peu meilleur et elle recouvra un peu de calme; alors André put lui faire entendre raison.

–Que croyez-vous que je puisse faire? finit-elle par lui dire.

–Il vous faut prendre un déguisement quelconque, madame la duchesse, et je me charge de vous trouver une retraite sûre.

–Hélas! mon bon André, si j’acceptais votre offre, vous vous compromettriez, et vous courriez autant de dangers que moi. J’apprécie votre dé vouement, mais, à mon âge, à quoi bon fuir la mort? Non, je ne veux pas vous exposer à vous perdre et peut-être d’autres avec vous. Laissez-moi donc près de mes enfants, que j’aime trop pour m’en éloigner, attendre le sort qui m’est réservé. N’oubliez pas que vous êtes prêtre, et si vous ne voulez pas vous exposer aux mêmes dangers que moi, il vous faut quitter sans retard ma maison.

André comprit l’importance de cette observation et, craignant d’être lui-même un sujet de crainte pour la duchesse, il ne crut pas devoir se le laisser dire deux fois, quoique convaincu de ses bonnes intentions à son égard; s’éloigner de la maison de la duchesse était pour lui bien plus une mesure de prudence, qu’un acte d’égoïsme. En conséquence, il rassembla son linge et ses vêtements, en fit un paquet et s’éloigna, non sans rendre ses devoirs à sa bienfaitrice et lui avoir fait toutes sortes de recommandations. Sa douleur était vive et ce qui l’affectait le plus, c’était de se séparer de ses charmants élèves auxquels il était profondément attaché.

De son côté, la duchesse sentait bien qu’en perdant André, elle perdait un serviteur fidèle et dévoué, mais c’était un devoir qu’elle devait accomplir et, bien qu’avec un sincère regret, elle dut s’y résigner.

Sorti de l’hôtel, André ne trouva rien de mieux à faire que d’aller tout droit frapper à la porte de son frère.

Robert parut surpris et lui dit:

–C’est toi, mon frère?

–Oui Robert, c’est moi qui viens te demander un asile.

–Alors entre donc, reprit Robert.

Ce jour-là, toute la famille était réunie dans la loge. André lui conta ce qui venait de se passer à l’hôtel de la malheureuse duchesse, à laquelle tout le monde s’intéressa.

–Voilà pourquoi, mes amis, je viens près de vous en vous priant de vouloir bien me loger.

–Peut-on rien voir de plus affreux, dit Mme Robert? Seigneur de Dieu! si cela continue encore longtemps comme ça, je crois que tous les bourgeois y passeront: quelles méchantes gens, que ces républicains.

–Tais-toi, ma femme, dit Robert, si l’on t’entendait!

–Ah! que veux-tu qu’on nous fasse à nous, pauvres gens, répliqua Mme Robert; tu vois bien qu’on n’en veut qu’aux riches.

–Ne vous y fiez pas, reprit André à son tour, si l’on vous soupçonnait d’être royalistes, vous y passeriez comme les autres.

–Tout cela est bien triste tout de même, continua Mme Robert; mais à propos, dis donc, père, où allons-nous loger ton frère?

–Dame, nous n’avons que deux petites chambres, et encore elles sont au cinquième.

–Je les accepte, dit aussitôt André, qui n’était pas difficile; seulement ne laissez voir à personne que je suis prêtre.

Émilie prit alors les clefs des chambres et y conduisit son oncle.

–Au moins, hasarda Mme Robert, que la peur avait un instant gagnée, il n’y a aucun danger pour nous?

–Je ne le pense pas, mais que veux-tu, c’est mon frère, je dois lui rendre ce service; j’espère bien qu’à lui comme à nous il n’arrivera rien de fâcheux.

Voilà donc André installé; il prenait ses repas dans la famille et y passait toutes ses soirées; il ne sortait qu’habillé en ouvrier.

Un jour, il se hasarda à aller prendre des nouvelles de la duchesse.

Le concierge lui apprit que des hommes, assurément agents de la révolution, étaient venus, avaient fait une perquisition dans l’hôtel, et après y avoir pris plusieurs papiers, avaient arrêté la duchesse, qui était allée rejoindre son mari.

–Lâches, s’écria André, qui ont osé porter la main sur une aussi sainte femme!

–Aujourd’hui, ajouta le portier, qui donc est certain de sauver sa tête?

–Et les pauvres enfants, que sont-ils devenus, continua André.

–Guillaume, le valet de chambre de monsieur le duc, les a conduits chez leur oncle, qui habite, un château dans la Normandie.

–Encore un crime de plus, soupira André en s’éloignant.

Rentré chez son frère, il n’eut rien de plus pressé que de raconter ce qu’il venait d’apprendre. Toute la famille en fut atterrée.

–Prends bien garde à toi, mon oncle, dit Émilie, et ne va plus t’exposer comme tu viens de le faire, il pourrait bien t’arriver malheur.

–Sois tranquille, ma bonne Émilie, je prendrai mes précautions de manière à ce qu’il ne m’arrive rien de fâcheux; je ne me dissimule pas que j’en ai besoin, car si dans le nombre des victimes il y a beaucoup de nobles, je sais aussi qu’il y a des prêtres.

Age restriction:
0+
Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
250 p. 1 illustration
ISBN:
4064066318611
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