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Auguste Dozon

Poésies populaires Serbes

Traduites sur les originaux avec une introduction et des notes


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066086824

Table des matières

INDEX EXPLICATIF DES NOMS DE PERSONNES ET DE LIEUX ET DES MOTS ETRANGERS. QUI SE RENCONTRENT DANS L'OUVRAGE

INTRODUCTION

I

LA BATAILLE DE KOÇOVO[A].

II

MARKO KRALIEVITCH

III

IV

V

INDEX EXPLICATIF DES NOMS DE PERSONNES ET DE LIEUX ET DES MOTS ETRANGERS QUI SE RENCONTRENT DANS L'OUVRAGE

Table des matières

Agalouk (T), dignité et fief d'aga.

Belgrad (ville blanche), capitale de la principauté de Serbie avec une forteresse occupée par les Turcs.

Bochtchalouk (Voir note 10 de la 3e partie, p. 185).

Boiana, rivière qui traverse Scutari d'Albanie.

Bosnie (Bosna), province slavo-musulmane de la Turquie d'Europe, et rivière qui y coule.

Boula, nom que les Serbes donnent aux femmes mariées turques.

Bouzdovan, masse d'armes garnie de nœuds.

Brankovitch, Vouk (Voir note 8 de la 1re partie, p. 61).

Bulgarie, province slave de la Turquie.

Charatz (cheval pie), cheval de Marko Kralievitch.

Choumadia (de chouma, forêt), partie de la Serbie dans laquelle se trouve Belgrad.

Coucou, symbole de la douleur (Voir les notes des 4e et 5e parties).

Deh (T.), brave, espèce de garde-du-corps, homme d'escorte; deh-bacha, chef des gardes.

Dépense, Faute de mieux, j'ai traduit ainsi le mot riznitza, qui désigne une chambre où l'on garde l'argent, les habits et les provisions.

Despote, titre des chefs nationaux serbes, après le renversement de l'empire.

Devèi, (Voir note 10 de la 2e partie, p. 120 ).

Dolman (dolama). Ce n'est pas la courte pelisse des Magyars, mais un long vêtement sans manches.

Douchan (Étienne), tzar serbe, de 1336 à 1356.

Gouslé (ce mot est en serbe du féminin pluriel), instrument de musique à une seule corde, ayant la forme générale d'une guitare, sauf que le corps en est convexe et dont on joue au moyen d'un archet en forme d'arc, il sert uniquement à accompagner la récitation déclamée des poésies héroïques.

Grahovo, district situé entre l'Hertzégovine et le Montenégro.

Haïdouk (de l'arabe-turc haidoud), bandit, mais, dans la poésie populaire, sans aucune idée flétrissante, et plutôt dans un sens héroïque.

Harambacha (T.), chef de voleurs.

Hertzégovine, province slavo-musulmane de la Turquie.

Igoumene (ο ηγουμενος), supérieur des couvents du rite oriental.

Ioug, le sud. Ioug Bogdan, beau-père du knèze Lazare.

Iounak, héros, homme brave et accompli, d'où iounatchka pesma, chant héroïque.

Iovo, diminutif de Iovan, Jean.

Irène, femme de George Brankovitch, despote serbe elle-même de 1457 à 1459.

Jéna, femme, d'où jénska pesma, chant féminin, par opposition aux poésies héroïques.

Kaloyer (καλογερων, en serbe, kaloudjèr), moine du rite oriental.

Kalpak (T.), bonnet de fourrure, d'où notre mot kolbak.

Karageorge (en serbe Karadjordje). Voir note 10 de la 4e partie, p. 224.

Kèrsno-imé. (Voir note 6 de la 1re partie, p. 60.)

Kladoucha, ville de la Croatie turque.

Kmète, chef électif des villages serbes, il y en a ordinairement deux ou trois.

Knèze, Pendant la domination turque, ce mot désignait les petits chefs de district, sous sa forme russe, kniaz (que nous rendons par duc), il est le titre officiel du prince actuel de Serbie.

Koçovo (de koç merle), grande plaine située dans l'ancienne Serbie, et où fut livrée contre les Turcs, le 15/27 juin 1389, une bataille qui amena la ruine de l'empire serbe.

Kolo, nom des danses nationales serbes (Voir la note 16 de la 3e partie, p. 185).

Koula, tour, maison (Voir note 12 de la 1re partie, p. 62).

Koum, parrain pour les noces comme pour le baptême.

Krouchedol, monastère de Sirmie.

Krouchevatz, ville de Serbie.

Lab (le), et la Sitnitza, rivières ou ruisseaux qui traversent la plaine de Koçovo.

Lazare Greblianovitch, tzar ou knèze serbe de 1371 à 1389 (Voir note 2 de la 1re partie p 69).

Lievo, ville de l'Hertzégovine.

Litra, quart de l'oka.

Maritza, l'Hebrus des anciens, et aussi, sans doute par confusion, quelque rivière qui coule dans la plaine de Koçovo (Voir note 14 de la 2e partie, p 121).

Marko Kralievitch, personnage historique et héros légendaire serbe.

Méhana (du persan mei vin, et khane maison), cabaret et petite auberge de village, en Serbie.

Merniavtchevitch, nom patronymique du roi Voukachine et de ses frères (Voir note 1 de la 2e partie p 119).

Miliatzka, rivière qui traverse Saraievo.

Miloch Obrenovitch, prince de Serbie (Voir note 11 de la 4e partie, p 224).

Mirotch, montagne de Serbie.

Mitrovitza, ville de la Slavonie, sur la Save.

Morava, la rivière la plus considérable qui coule dans l'intérieur de la Serbie. Elle se jette dans le Danube, vers les Portes de fer.

Mostar, chef-lieu de l'Hertzégovine.

Mouio, diminutif de Moustafa.

Nemania, Étienne (XIIe siècle), fondateur de la dynastie serbe des Nemanitch.

Nich (Nizza sur les cartes), chef-lieu d'un pachalik de Bulgarie.

Obilitch, Miloch. L'un des gendres du knèze Lazare, qui donna la mort au sultan Murad Ier. (Voir note 9 de la 1re partie, p. 61.)

Oka, poids et mesure de capacité turcs. (1,284 grammes.)

Opanak, sandale en cuir grossier de couleur rouge, fixée autour de la jambe par une lanière, et qui forme la chaussure des paysans serbes et turcs.

Otmitza, enlèvement. (Voir note 4 de l'int., p. 30.)

Oudbigna, ville de la Croatie turque.

Ouroch V, tzar serbe, de 1356 à 1367.

Pachinitza, en serbe, femme d'un pacha.

Pandour, agent de la police, gendarme serbe.

Pesma, nom de toutes les pièces de poésie chantée serbes.

Pobratime, Poçestrima, etc. (Voir note 3 de la 1re partie, p. 59.)

Prilip, ville d'Albanie, et résidence de Marko Kralievitch.

Prizren, ville d'Albanie.

Protopope, ou vulgairement prota, dignitaire de l'Église orientale. C'est notre archiprêtre.

Rade, Rado, diminutif de Radoïtza.

Ravantiza, monastère de Serbie.

Romania, montagne de Bosnie, aux environs de Saraievo.

Saraievo (en turc, Bosna-Serai, palais de la Bosnie), grande ville, chef-lieu de la Bosnie.

Save (Sava), grande rivière, qui se jette dans le Danube à Belgrad.

Scutari (Skadar), ville d'Albanie.

Sègne, ville de Dalmatie.

Serbie (Sèrbia), principauté tributaire de la Porte Ottomane, avec administration intérieure indépendante.

Sirmie (en serbe Srem), province de la Hongrie entre le Danube et la Save.

Slava, fête du patron de famille. (Voir note 6 de la 1re partie, p. 60.)

Smederevo (sur les cartes, Sémendria), ville de Serbie.

Sokol (le Faucon), vieux château fort, situé en Serbie.

Sophia, ville de Bulgarie.

Spahi (en serbe, spahia), seigneur féodal, grand propriétaire terrien—Spahilouk, domaine d'un spahi.

Stara planina (la vieille montagne), nom serbe des Balkans.

Svat, invité aux noces (Voir note 10 de la 2e partie, p 120) Le stari svat en est le chef et l'un des témoins du mariage.

Sveta Gora, la sainte montagne (το αγιον ορος) le mont Athos.

Talari (de l'allemand thaler), pièce d'argent autrichienne qui vaut environ cinq francs.

Tamboura, instrument de musique à cordes.

Tchaouch (T ), huissier, messager, héraut.

Tchardak (T ), galerie ou pièce ouverte, verandah attenant à une maison, aussi, pavillon, corps de logis.

Tchelebi (T ), espèce de petit-maître, de dandy turc, jeune homme de distinction.

Timok, rivière de Serbie.

Toka, espèces de plaques métalliques qui couvraient le devant de la veste dans l'ancien costume serbe.

Tzar, tzarine (tzaritza), tzarevitch, mots appliqués par les Serbes dans le sens d'empereur, etc., aux souverains ottomans, aussi bien qu'à ceux du reste de l'Europe, ils ne font point usage du titre de sultan.

Tzarigrad, ville impériale, nom par lequel les Serbes désignent Constantinople.

Tzer, montagne de Serbie.

Tziganes, bohémiens (Voir note 22 de la 2e partie, p 123).

Tzerna Gora, nom serbe du Montenégro.

Tzetigna, rivière de Dalmatie—Tzetigne (au fém. plur. ), Cettigne, capitale du Montenégro.

Varadin, nom serbe de Petervardein, forteresse de Hongrie.

Vila, espèce de nymphe des bois (Voir note 7 de la 2e partie, p. 120).

Vilindar (Chilendar), monastère de l'Athos, fondé par un tzar serbe.

Voukachine, l'un des grands feudataires des tzars serbes Douchan et Ouroch, père de Marko Kralievitch.

Zadoujbina, fondation pieuse.(Voir note 9 de la 2e partie, p. 120.)

Zadrouga, association domestique (Voir note 2 de la 4e partie, p. 221.)

Zagorié, district de l'Hertzégovine.

Zadar (Zara), ville de Dalmatie.

Yatak, recéleur des haïdouks, qui les héberge et les cache pendant l'hiver.

INTRODUCTION

Table des matières

I

Les poésies populaires dont le présent recueil contient un choix restreint, mais fait avec soin, et traduit uniquement sur les originaux[1], appartiennent à toute la race serbe répandue, sous divers noms, dans la principauté actuelle de Serbie (Sèrbia), la Bosnie, l'Hertzégovine, le Montenégro (Tzèrna Gora), quelques districts de la Bulgarie et de l'Albanie, la Dalmatie et les provinces méridionales de la Hongrie (Batchka, Sirmie et Banat). Elles sont encore à l'état de tradition orale, et le patriote éclairé, M. Vouk Stefanovitch Karadjitch, qui, depuis plus de quarante ans, s'occupe avec un zèle intelligent et une scrupuleuse fidélité à les recueillir de la bouche même du peuple, n'a pas encore entièrement accompli sa tâche, tant la mine où il puise est abondante, tant aussi l'accès en est parfois difficile, tant il faut de patience et de sagacité pour faire un choix parmi les matériaux qu'elle fournit[2].

Pour juger ces poésies, pour les goûter même, et surtout pour comprendre leur valeur comme documents de l'histoire littéraire générale, il est indispensable de connaître certaines circonstances qui se rattachent à leur origine et à leur composition. Les détails qui suivent, empruntés à leur savant éditeur[3], sont les plus propres à mettre le lecteur au courant de ces circonstances. J'y ajouterai ensuite quelques remarques qui me sont personnelles.

«Toutes nos poésies populaires, dit M. Vouk, se divisent en chants héroïques (pèsmè ïounatchké) que les hommes chantent (ou plutôt déclament, comme je le dirai plus loin) en s'accompagnant de la gouslé, et en poésies domestiques ou féminines (jénské), que chantent non-seulement les femmes et les jeunes filles, mais aussi les hommes, particulièrement les jeunes gens, le plus souvent à deux voix. Ceux qui chantent les poésies féminines le font pour leur propre amusement, tandis que les poésies héroïques sont destinées à des auditeurs; c'est pourquoi, dans les premières, on a surtout égard à la partie musicale, à la mélodie, et dans les secondes, à l'expression poétique.

«Aujourd'hui, c'est dans la Bosnie, l'Hertzégovine, le Montenégro et les régions montagneuses du midi de la Serbie, que le goût pour les poésies héroïques est le plus vif et le plus général. Actuellement encore, dans ces contrées, il est à peine une maison où l'on ne trouve une gouslé, qui surtout ne manque jamais dans les stations des pâtres; et il serait difficile d'y trouver un homme qui ne sût pas jouer de cet instrument, chose même que beaucoup de femmes et de jeunes filles sont en état de faire. Dans les districts inférieurs de la Serbie (ceux qui avoisinent le Danube et la Save), les gouslé deviennent déjà plus rares, bien que je pense que dans chaque village (surtout sur la rive gauche de la Morava), on en trouverait au moins une.

«Pour ce qui est de la Sirmie, de la Batchka et du Banat, les aveugles sont les seuls qui y possèdent des gouslé, et encore doivent-ils apprendre à en toucher et la plupart ne s'en servent-ils que pour accompagner des complaintes; toute autre personne regarderait comme une honte d'avoir dans sa maison un instrument d'aveugle. Aussi, dans les pays que je viens de nommer, les poésies héroïques (ou, comme on les y appelle déjà, d'aveugles) ne sont-elles chantées que par des mendiants privés de la vue, ou par des femmes qui ne font point usage de la gouslé. Cela explique pourquoi les poésies héroïques se chantent plus mal et sont plus corrompues dans la Sirmie, la Batchka et le Banat, qu'en Serbie, et en Serbie, aux environs du Danube et de la Save, plus que dans l'intérieur des terres, en Bosnie et en Hertzégovine surtout….

«La poésie domestique ou féminine, à ce que je crois, est surtout répandue là où l'autre l'est moins, et dans les villes de la Bosnie; car de même que dans les contrées qui bordent le Danube et la Save, les mœurs des hommes se sont adoucies, de même dans les autres (les villes exceptées), le caractère des femmes a conservé plus de rudesse, et la guerre, plus que l'amour, occupe la pensée de la population. Une autre raison encore, c'est que là les femmes vivent plus dans la société. Ajoutons d'ailleurs que, dans les trois provinces hongroises que j'ai nommées, les chansons populaires ne se chantent plus, et ont été remplacées par de nouvelles, que composent des gens instruits, des écoliers et des apprentis du commerce.

«Il y a un certain nombre de poésies qui appartiennent à une classe intermédiaire entre les héroïques et les domestiques. Elles se rapprochent plus d'ailleurs des premières, bien qu'il soit fort rare de les entendre chanter sur la gouslé par des hommes, et qu'en raison de leur longueur, le plus souvent on les récite.

«On compose encore aujourd'hui des poésies héroïques,…. qui ont ordinairement pour auteurs, autant que j'ai pu m'en assurer, des hommes de moyen âge et des vieillards. Dans les pays où le goût en est général, il n'y a pas un homme qui ne sache plusieurs chants, quelquefois jusqu'à cinquante ou même davantage, et pour ceux dont la mémoire est si bien garnie, il n'est pas difficile d'en composer de nouveaux. Il faut d'ailleurs savoir que, dans les contrées dont je parle, les paysans n'ont ni les mêmes soucis, ni les mêmes besoins que dans les États de l'Europe, et qu'ils mènent une vie assez semblable à celle que les poëtes décrivent sous le nom de l'âge d'or…»

L'auteur cite ensuite des exemples de pièces burlesques ou satiriques,—genre qu'il n'a point admis dans sa collection,—qui ont été composées par des gens à lui connus. Elles sont faites à l'occasion de circonstances de la vie ordinaire et manquent d'importance générale, ce qui fait qu'elles ne se répandent point au dehors et meurent bientôt là où elles sont nées. Voici quelques-unes de ces circonstances: les noces, quand il s'y produit quelque incident comique, par exemple quand les invités se prennent de querelle et rouent de coups l'un d'entre eux; quand une femme quitte son mari; surtout quand il y a brouille dans un ménage, ou que des gens mariés à la suite d'un rapt (otmitza)[4] restent sans enfants. Et M. Vouk, à propos des querelles entre gens de noce, ajoute avec quelque naïveté: «S'il y avait mort d'homme, en pareil cas, on ne ferait pas une chanson comique.» Tout cela, il faut l'avouer, nous reporte un peu loin de l'âge d'or. Mais c'est peut-être ici le lieu de faire observer que la naïveté dont je parle dans ces pages est une qualité de l'esprit, des esprits jeunes, et n'a rien à faire avec la candeur ou l'innocence des mœurs.

«Que l'on ne puisse, dit-il ailleurs, connaître les auteurs des poésies populaires, même les plus récentes, il n'y a rien là qui doive étonner; mais ce qui a lieu de surprendre, c'est que dans le peuple personne n'attache d'importance à composer des vers, et que, loin d'en tirer vanité, le véritable auteur d'un chant se défend de l'être, et prétend l'avoir appris de la bouche de quelque autre. Il en est ainsi des poésies les plus récentes, de celles dont on connaît parfaitement le lieu d'origine, et qui roulent sur un événement de fraîche date; car à peine quelques jours se sont-ils écoulés, que personne ne songe plus à leur provenance.

«Quant aux poésies domestiques, il s'en compose peu de nouvelles aujourd'hui, et elles ne se produisent plus guère que sous la forme de dialogues improvisés entre filles et garçons.»

Et plus loin: «Les poésies héroïques sont mises en circulation principalement par les aveugles, les voyageurs et les haïdouks. Les aveugles vont mendiant de porte en porte, ils fréquentent les assemblées près des monastères et des églises, ainsi que les foires, et partout ils chantent. De même, quand un voyageur reçoit l'hospitalité dans une maison, il est d'usage, le soir, de lui présenter une gouslé, en l'invitant à chanter, et dans les khans et les cabarets (méhanas), il s'en trouve pour le même usage. Quant aux haïdouks, dans leurs retraites d'hiver, ils passent la nuit à boire et à chanter, le plus souvent les exploits de leurs confrères.»

M. Vouk entre ensuite dans des détails sur la manière dont il a recueilli les pesmas. Il raconte l'étonnement et la défiance qu'il inspirait, soit aux femmes, soit surtout aux chanteurs de profession, dont la jalousie de métier, excitée par la crainte de perdre un gagne-pain, ne cédait qu'à de copieuses libations d'eau-de-vie[5]. Mais au sujet de ceux-ci, il se plaint qu'il soit si rare d'en trouver un qui fasse son métier avec un peu d'intelligence et sans gâter la pesma. Il fallait d'ordinaire l'entendre de la bouche de plusieurs pour l'avoir complète, et avec l'exactitude et dans l'ordre convenables.

II

Comme on vient de le voir, les pesmas serbes sont le travail de plusieurs siècles, sont l'œuvre collective d'une race tout entière, du génie et des mœurs de laquelle elles fournissent en même temps l'expression, d'autant plus fidèle et plus authentique, que toute influence, toute imitation extérieures, sont restées étrangères à leur composition. Le nom de nationales leur conviendrait donc mieux que celui de populaires, mot qui, dans notre état social si raffiné, a pris une acception particulière, et est devenu presque le synonyme de vulgaire, de trivial. La poésie populaire, chez nous, ce sont uniquement les chansons grossières du paysan, de l'ouvrier, de l'ignorant enfin, c'est-à-dire de l'homme qui, étranger à la langue polie, à la connaissance de l'histoire et de l'antiquité, se trouve, par cette ignorance même, exclu de la vie intellectuelle et comme ravalé dans une condition inférieure; poésie informe, boiteuse, et d'ailleurs peu abondante. Car je ne parle pas des œuvres soi-disant populaires fabriquées par des messieurs. C'est ordinairement le plus détestable des pastiches.

Chez les Serbes, rien de tout cela.

Ce n'est pas que les lumières y soient plus répandues; l'ignorance y est, au contraire, universelle, absolue; la société y forme une seule classe, qui n'a qu'une connaissance, un aliment intellectuel, une vie morale, une histoire, et, avec la danse et la boisson, un divertissement commun: les poésies populaires. Les choses ont un peu changé, bien entendu, dans la principauté, où une transformation politique et sociale s'opère, où la poésie populaire se meurt et commence à être dédaignée, bien que la poésie savante soit encore dans les langes; mais là même où, comme en Bosnie, il s'est conservé une espèce de noblesse féodale, les mœurs la rapprochent tellement du rustre, du raya, que, pour mon sujet, il n'y a point de différence.

Les chants historiques serbes ont eu d'ailleurs une destinée singulière et bien importante. C'est grâce à eux en grande partie, on n'en saurait douter, que s'est conservé dans le peuple le sentiment de la nationalité. L'habitude de célébrer sous une forme poétique chacun des incidents de la lutte nationale ou individuelle contre les Turcs a constamment entretenu le souvenir et l'amour de l'indépendance, et attisé la haine de peuple à peuple, de religion à religion[6]: double sentiment qui a fini par se faire jour, au commencement de ce siècle, chez les Serbes de la principauté, et qui règne encore si énergiquement parmi ceux de la Tzèrna Gora. Et, d'un autre côté pourtant, ils ont servi à conserver le lien national entre les Serbes des diverses religions, car on a vu des Bosniaques musulmans demander à un kadi la grâce d'un prisonnier serbe du rit oriental, comme bon chanteur de pesmas, et, au commencement du XVIIe siècle, Goundoulitch, le dignitaire de la république de Raguse, revendiquait déjà comme gloire nationale, dans son poëme d'Osman[7], les gestes, embellis par la poésie, de Marko Kralievitch et d'autres héros serbes.

Quelques-uns des détails fournis par M. Vouk sur la composition et la transmission des pesmas auront sans doute rappelé au lecteur ce qu'on raconte des rapsodes homériques, et suggéré à son esprit de curieux rapprochements d'histoire littéraire, que la lecture de ces poésies elles-mêmes ne peut que confirmer. A mon avis, là ne s'arrête pas la ressemblance entre ces productions d'une race obscure de l'Europe moderne et les grandioses et charmantes compositions de l'antiquité grecque. Non que je veuille établir un parallèle de valeur artistique, auquel rien ne se prêterait. J'ai en vue seulement les origines et quelques-uns des caractères soit extérieurs, soit moraux, qui donnent à la véritable poésie épique sa physionomie et son charme. Parmi les premiers, on peut ranger l'exposition dramatique du dialogue, les répétitions constantes et en termes identiques des discours qu'on a entendus, et ces épithètes exprimant la qualité la plus essentielle et la plus apparente des objets auxquels elles s'appliquent et formant avec eux un tout indivisible; et, parmi les autres, le plus important de tous, cette inspiration collective qui, à mon avis, est le trait distinctif et comme l'âme de la poésie épique.

Je n'ai pas la prétention de donner une nouvelle définition de cette poésie, dont la véritable nature a été pourtant bien méconnue. Aujourd'hui cependant on est assez d'accord pour reconnaître que ce qui la constitue, ce n'est ni la longueur d'un récit versifié, ni sa division en vingt-quatre ou douze chants, ni une machine pleine de merveilleux, ni (comme les rêves dans la tragédie) une superfétation d'épisodes. A mes yeux, ce qui la caractérise, ce qui en forme l'essence, c'est un sentiment de fraîcheur et de jeunesse, une naïveté séduisante de pensée et d'exécution, et avant tout, comme je viens de le dire, une inspiration collective et impersonnelle, qui lui communique l'empreinte d'une race, d'un peuple, à l'opposé de la poésie lyrique, manifestation d'une pensée, d'une personnalité individuelles.

La classification en genres et en espèces convient à la nature physique, qui reproduit perpétuellement les formes qu'elle s'est prescrites à elle-même; mais, appliquée aux œuvres de l'esprit humain, plus libres, variables comme la pensée, comme la physionomie individuelles, n'est-elle pas un abus de mots? En quoi, pour me borner à cet exemple, l'Odyssée, ce premier des romans, ressemble-t-elle extérieurement à l'Iliade? Et voudra-t-on absolument faire une épopée de la Divine Comédie, une tragédie de Faust, œuvres au plus haut degré lyriques? Il est trop évident, en effet, que chaque génie vraiment original produit son œuvre sous une forme propre, étroitement liée avec la pensée et qui en est comme le corps. La forme, en ce sens, est, aussi bien que le style, l'homme même.

L'inspiration collective dont je parle, fondement de la poésie épique, et qui n'existe que chez des nations encore dans l'enfance, tout au plus dans leur jeunesse, se dissipant devant les progrès de la critique et du raisonnement, comme la rosée sous les rayons du soleil, paraît alliée de fort près à la tendance historique, car là où elle règne, les sujets individuels n'ont pas encore d'intérêt, le peuple se passionne uniquement pour ceux qui appartiennent à son histoire générale ou qui la reflètent (les dieux mêmes, à cette période, font partie de la nation), et la manière de les concevoir est la même pour tous les membres de la nation. Cette manière aussi ne comporte que la peinture et le développement des plus simples sentiments de l'humanité; les passions dans leurs traits les plus élémentaires, et non les goûts de l'esprit, les analyses ingénieuses aux mille nuances, ou les combinaisons sociales si multipliées plus tard, lui servent de base. Dans cet état social, où le poëte chante presque comme un oiseau, sans le savoir, où l'homme de lettres n'existe pas encore, les caractères des personnages traditionnels se conservent intacts de génération en génération, et même alors que le souvenir des événements s'altère, ils se transmettent à l'état de types auxquels personne ne songe à toucher, et qu'on ne modifie pas plus que ceux de l'antique statuaire égyptienne, ou, pour me servir d'un exemple plus voisin, que les images sacrées du Christ et des saints de l'Église orientale qu'on voit peintes sur l'iconostase des temples. C'est ainsi qu'on s'explique la fusion en un seul tout, portant l'empreinte d'une puissante unité, sans altération de données primitives, des rapsodies homériques, et des traditions germaniques dans les Niebelungen, où le changement partiel de couleur et l'introduction d'éléments plus modernes n'ont rien enlevé aux caractères de leur vieille grandeur barbare. Enfin c'est ainsi que la manière des pesmas serbes n'a point subi d'altérations sensibles pendant plusieurs siècles, et que Marko Kralievitch, pour le Serbe étranger à l'Occident, est toujours le même héros pourfendeur de Turcs, fort et buveur à la façon de Gargantua, féroce comme un Viking Scandinave, et qui, disparu du monde, doit, comme Arthur, s'y remontrer un jour, pour chasser le Turc, l'ennemi national.

Diverses causes ont concouru à maintenir chez les Serbes l'esprit poétique dans cet état de primitive naïveté. L'isolement moral dans lequel vivent les peuples montagnards, la ténacité de leurs habitudes, l'opiniâtreté avec laquelle ils adhèrent à leurs mœurs, à leurs croyances, à leur langue, sont un fait général, mais dont la persistance a été singulièrement favorisée dans la Turquie d'Europe par les circonstances politiques. La domination turque, en effet, a eu cet avantage—au prix d'autres dominations étrangères, bien entendu—qu'elle ne s'est que superposée et n'a point cherché à s'assimiler les populations conquises, à leur faire adopter sa langue[8], sa législation. Contente à l'origine, et dans les temps de première ferveur, d'avoir prouvé la supériorité de l'islam par l'imposition d'un tribut, elle a laissé les races à elles-mêmes et à l'avenir, s'interposant pour ainsi dire entre elles et le mouvement moderne, matériel aussi bien qu'intellectuel, ainsi qu'un nuage qui intercepte les rayons du soleil et arrête le développement de la végétation, sans pourtant la tuer. Les provinces chrétiennes soumises aux Osmanlis rappellent, si l'on me passe cette comparaison, le conte de la Belle au bois dormant. Tout y a été plongé dans un sommeil qui dure depuis plusieurs siècles, et qui, pour l'homme de l'Occident, en fait, à certains égards, le pays le plus curieux de l'Europe. La terre, comme les hommes, y ont encore quelque chose de primitif, et c'est ce primitif qui forme le charme des poésies serbes.

Un autre résultat littéraire de cette séquestration, naturelle ou politique, des populations serbes, c'est que leurs facultés poétiques se sont développées spontanément, librement, suivant la loi de leur nature, et à l'abri de toute influence extérieure. Il n'y a pas eu là invasion d'une histoire, d'une religion, d'une mythologie étrangères: tout est resté national, idée, sujets, langue, versification. Aussi la poésie serbe, prise dans son ensemble, a-t-elle une empreinte d'originalité rare et comme une haute saveur de terroir, et peut-elle dire (si nous la personnifions, et quelle qu'elle soit d'ailleurs), comme le poëte que nous venons de perdre, alors qu'il se révoltait contre l'accusation de plagiat:

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Fait d'autant plus remarquable que les provinces serbes, le Montenégro surtout, eurent de fréquentes relations non-seulement avec Venise, mais avec Raguse (Doubrovnik), où, dès la fin du XVe siècle, une littérature florissante, ayant la même langue pour organe, s'était développée sous l'influence italienne, dont elle porte des traces nombreuses et profondes.

Une autre circonstance non moins digne d'être notée, c'est que cette barrière a complètement arrêté l'invasion, dans les mœurs comme dans la poésie, des idées ou des sentiments chevaleresques, qui pourtant, lorsque celle-ci s'est développée, avaient encore beaucoup de force en Europe. La condition des femmes, telle que la retracent les pesmas elles-mêmes et telle qu'elle est dans la réalité (qu'on se rappelle ce que j'ai dit du rapt), et, pour rester dans notre sujet, le personnage poétique, dont mention a déjà été et sera encore faite dans ces pages, celui de Marko Kralievitch, en sont des preuves suffisantes. Marko, il est vrai, venge quelquefois les opprimés d'une manière qui rappellerait celle des chevaliers errants; une fois il reproche à quelqu'un des actes d'inhumanité ou plutôt un manque de charité, et, au début de sa carrière, il va même, par amour de la justice et de la vérité, jusqu'à contredire les prétentions de son père au trône, pour le conserver à l'héritier légitime. Mais c'est le sentiment religieux ou national qui l'anime, et hors de là il n'est pas toujours un modèle de bonne foi ni de bravoure, et en général il se montre vindicatif, brutal, féroce, vices sans doute de son temps, et surtout il n'y a pas, dans sa conduite envers les femmes, la moindre trace de cet esprit chevaleresque qui tempéra la brutalité du moyen âge, car, loin de montrer pour elles de la galanterie ou de la politesse, il les traite souvent avec une barbarie révoltante et qui eût appelé sur lui la vengeance des paladins de l'Occident.

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Age restriction:
0+
Release date on Litres:
15 January 2025
Volume:
210 p. 1 illustration
ISBN:
4064066086824
Publishers:
Copyright Holder::
Bookwire
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