Read the book: «Arthur Schopenhauer: L'Art d'avoir toujours raison»
Arthur Schopenhauer
Arthur Schopenhauer: L'Art d'avoir toujours raison
La dialectique éristique
Publié par
Books
OK Publishing, 2017. Tous droits réservés.
musaicumbooks@okpublishing.info ISBN 978-80-7583-662-5
Table des matières
Avant-propos: logique et dialectique
La dialectique éristique
La base de toute dialectique
Stratagème I: L’extension
Stratagème II: L’homonymie
Stratagème III: La généralisation des arguments adverses
Stratagème IV: Cacher son jeu
Stratagème V: Faux arguments
Stratagème VI: Postuler ce qui n’a pas été prouvé
Stratagème VII: Atteindre le consensus par des questions
Stratagème VIII: Fâcher l’adversaire
Stratagème IX: Poser les questions dans un autre ordre
Stratagème X: Prendre avantage de l’antithèse
Stratagème XI: Généraliser ce qui porte sur des cas précis
Stratagème XII: Choisir des métaphores favorables
Stratagème XIII: Faire rejeter l’antithèse
Stratagème XIV: Clamer victoire malgré la défaite
Stratagème XV: Utiliser des arguments absurdes
Stratagème XVI: Argument ad hominem
Stratagème XVII: Se défendre en coupant les cheveux en quatre
Stratagème XVIII: Interrompre et détourner le débat
Stratagème XIX: Généraliser plutôt que de débattre de détails
Stratagème XX: Tirer des conclusions
Stratagème XXI: Répondre à de mauvais arguments par de mauvais arguments
Stratagème XXII: Petitio principii
Stratagème XXIII: Forcer l’adversaire à l’exagération
Stratagème XXIV: Tirer de fausses conclusions
Stratagème XXV: Trouver une exception
Stratagème XXVI: Retourner un argument contre l’adversaire
Stratagème XXVII: La colère est une faiblesse
Stratagème XXVIII: Convaincre le public et non l’adversaire
Stratagème XXIX: Faire diversion
Stratagème XXX: Argument d’autorité
Stratagème XXXI: Je ne comprends rien de ce que vous me dites
Stratagème XXXII: Principe de l’association dégradante
Stratagème XXXIII: En théorie oui, en pratique non
Stratagème XXXIV: Accentuer la pression
Stratagème XXXV: Les intérêts sont plus forts que la raison
Stratagème XXXVI: Déconcerter l’adversaire par des paroles insensées
Stratagème XXXVII: Une fausse démonstration signe la défaite
Ultime stratagème Soyez personnel, insultant, malpoli
Avant-propos: logique et dialectique
Table des matières
[Ces fragments avaient probablement été écrits pour servir d’introduction.]
I.
Logique et dialectique étaient considérées par les Anciens comme étant synonymes, bien que λογιζεσϑαι « réfléchir », « considérer », « calculer » et διαλεγεσϑαι « converser » soient deux concepts très différents. Le terme dialectique (διαλεκτικη, διαλεκτκη πραγματεια, διαλεκτικος ανηρ) aurait été, selon Diogène Laërce, d’abord utilisé par Platon, et dans Phèdre, Le Sophiste, La République livre VII nous pouvons voir que par dialectique, il entend l’emploi régulier de la raison ainsi que le développement des compétences dans sa pratique. Aristote utilise également le terme τα διαλεκτικα dans le même sens, mais selon Lorenzo Valla, il aurait également été le premier à utiliser le terme λογικη avec la même définition: nous trouvons ainsi dans son œuvre l’expression λογικας δυσχερειας, c.-à-d. argutias, προτασιν λογικην, αποριαν λογικην. Ainsi διαλεκτικη serait plus ancien que λογικη. Cicéron et Quintilien utilisèrent les mêmes termes avec la même signification générale. Ainsi selon Cicéron dans Lucullus: Dialecticam inventam esse, veri et falsi quasi disceptatricem, dans Topica, chap. 2: Stoici enim judicandi vias diligenter persecuti sunt, ea scientia, quam Dialecticen appellant. Selon Quintilien: itaque hæc pars dialecticæ, sive illam disputatricem dicere malimus et ce dernier terme semble donc être l’équivalent latin pour dialectique (selon Pierre de La Ramée, Dialectique, Audomari Talæi prælectionibus illustrata, 1569). L’utilisation des termes logique et dialectique comme synonymes perdura du Moyen Âge jusqu’à nos jours. Cependant, plus récemment, le terme dialectique a souvent été utilisé avec une connotation négative, notamment par Kant, dans le sens de « l’art de la discussion sophistique » et le terme logique a donc été préféré pour sa connotation plus innocente. Pourtant ces deux termes avaient exactement la même signification, et ces dernières années, ils ont été à nouveau considérés comme synonymes.
II.
Il est dommage que les anciens termes dialectique et logique aient été utilisés comme synonymes et j’ai du mal à librement faire une distinction entre leurs significations. Autrement, j’aurais aimé pouvoir définir la logique (dérivant de λογιζεσϑαι: « réfléchir », « considérer », dérivant lui-même de λογος: « mot » et « raison » lesquels sont inséparables) comme étant « la science des lois de la pensée, autrement dit, la méthode de la raison » et la dialectique (dérivant de διαλεγεσϑαι: « converser » car toute conversation communique des faits ou des opinions, c.-à-d. est historique ou délibérative) comme étant « l’art de la controverse » (dans le sens moderne du terme). Il est donc évident que la logique traite des a priori, séparables en définitions empiriques, c.-à-d. les lois de la pensée, les processus de la raison (le λογος), et en lois, c.-à-d. celles que suit la raison quand elle est laissée à elle-même et non entravée comme dans le cas des pensées solitaires d’un être rationnel qui n’est pas induit en erreur. La dialectique de son côté traite des rapports entre deux êtres rationnels dont les pensées s’accordent, mais qui dès qu’elles cessent de s’accorder comme deux horloges marquant la même heure, créent une controverse, c.-à-d. un combat intellectuel. En tant qu’êtres purement rationnels, les individus devraient pouvoir s’accorder. Le désaccord survient de la différence essentielle à leur individualité, c.-à-d. de l’élément empirique. La logique, science de la pensée, c.-à-d. science des procédés de la raison pure, devrait a priori être capable de pouvoir s’établir. La dialectique, en général, ne peut être construite qu’a posteriori, à partir de la connaissance empirique des différences entre deux individualités rationnelles que doit souffrir la réflexion pure, et des moyens qu’utilisent ces individualités l’une contre l’autre pour montrer que leur pensée individuelle est pure et objective. C’est parce que c’est la dans la nature humaine que lorsque A et B sont engagés dans une réflexion commune, διαλεγεσϑαι, c.-à-d. communication des opinions (par opposition aux discussions factuelles), si A s’aperçoit que les pensées de B sur le même sujet ne sont pas les mêmes, initialement, il ne reverra pas sa propre pensée pour vérifier s’il n’a pas fait une erreur de raisonnement, mais considérera que l’erreur vient de B, c.-à-d. que l’homme est par nature sûr de soi et c’est de cette caractéristique que découle cette discipline qu’il me plaît d’appeler dialectique. Mais pour éviter toute confusion je l’appellerai « dialectique éristique », la science des procédés par lesquels les hommes manifestent cette confiance en leurs opinions.
La dialectique éristique
Table des matières
La dialectique éristique[1] est l’art de la controverse, celle que l’on utilise pour avoir raison, c’est-à-dire per fas et nefas[2]. On peut en toute objectivité avoir raison, et pourtant aux yeux des spectateurs, et parfois pour soi-même, avoir tort. En effet, si un adversaire réfute une preuve, et par là donne l’impression de réfuter une assertion, il peut pourtant exister d’autres preuves. Les rôles ont donc été inversés: l’adversaire a raison alors qu’il a objectivement tort. Ainsi, la véracité objective d’une phrase et sa validité pour le débatteur et l’auditeur sont deux choses différentes (c’est sur ce dernier que repose la dialectique).
D’où vient ce comportement? De la base même de la nature humaine. Sans celle-ci, l’homme serait foncièrement honorable et ne débattrait sans autre but que la recherche de la vérité, et nous serions indifférents, ou du moins n’accorderions qu’une importance secondaire quant au fait que cette vérité desserve les opinions par lesquelles nous avions commencé à discourir ou serve l’opinion de l’adversaire. Cependant, c’est ce dernier point qui nous est primordial. La vanité innée, particulièrement sensible à la puissance de l’intellect, ne souffre pas que notre position soit fausse et celle de l’adversaire correcte. Pour s’extraire de ce comportement, il suffit de formuler un jugement correct: cela revient à dire qu’il faut réfléchir avant de parler. Mais la vanité innée est souvent accompagnée par la loquacité et une mauvaise foi innée. Ils parlent avant de réfléchir, et même lorsqu’ils se rendent compte plus tard que leur position est fausse, ils essaieront de faire en sorte de paraître que ce n’est pas le cas. L’intérêt dans la vérité qu’on aurait pu croire leur seul motif lorsqu’ils déclarèrent leur proposition vraie, doit céder le pas à l’intérêt de la vanité: la vérité est fausse et ce qui est faux paraît vrai.
Il est pourtant quelque chose qui peut être dit sur cette mauvaise foi, sur ce fait de persister à soutenir une thèse qui paraît fausse, même pour nous-mêmes: nous sommes souvent initialement convaincus de la validité de notre propos, mais les arguments de notre adversaire semblent les réfuter. Si nous abandonnons immédiatement notre position, nous pourrions nous rendre compte par la suite que finalement nous avions raison et que c’était la preuve adversaire qui était fausse. L’argument qui nous aurait sauvé ne nous est pas venu sur le moment. C’est donc de là que découle cette maxime que d’attaquer un contre argument quand bien même celui-ci nous paraît criant de vérité, en espérant que celle-ci n’est que superficielle et qu’au cours du débat un autre argument nous viendra qui pourra endommager la thèse adverse ou confirmer la validité de la notre: nous sommes ainsi comme presque forcés à être de mauvaise foi, ou du moins fortement enclins à l’être. La faiblesse de l’intellect et la perversion de la volonté se soutiennent mutuellement. De là, ces joutes n’ont pas pour objectif la vérité mais une thèse, comme s’il s’agissait d’une bataille pro aris et focis poursuivie per fas et nefas. Comme expliqué plus haut, il ne peut en être autrement.
Ainsi, de manière générale, chacun persistera à défendre ses propres positions, même si sur le moment il la considère lui-même comme fausse ou douteuse.[3] Tout le monde est armé jusqu’à un certain point contre ce genre de procédé par sa propre astuce et son manque de scrupules: chacun apprend dans la vie de tous les jours cette dialectique naturelle de même que chacun possède sa logique naturelle. Cependant, celle-ci n’est pas fiable sur le long terme. Il n’est pas aisé pour quelqu’un de réfléchir à l’encontre des lois de la logique: si les faux jugements sont fréquents, les fausses conclusions sont rares. Ainsi, les hommes sont rarement exempts de logique naturelle, mais ils peuvent cependant être exempt de dialectique naturelle: c’est un don distribué en mesures pour le moins inégales (elle est l’équivalent du jugement, qui est inégalement répartie parmi les hommes tandis que la raison reste la même). Il arrive souvent que quelqu’un soit dans le vrai mais que son argumentation ait été confondue par des arguments superficiels. S’il émerge vainqueur de la controverse, il devra souvent sa victoire non seulement à la justesse de son jugement, mais surtout à l’intelligence et l’adresse dont il a fait preuve pour la défendre.
Ici, comme dans tous les cas, les dons sont innés[4], cependant la pratique et la réflexion quant aux tactiques par lesquelles quelqu’un peut vaincre un adversaire, ou quant à celles que l’adversaire utilise, comptent pour beaucoup dans la maîtrise de cet art. Ainsi, même si la logique n’a pas grande utilité pratique, la dialectique peut l’être. Aristote lui-même me semble avoir établi sa logique propre (analytique) en tant que fondation pour la préparation de sa dialectique et en a fait son cheval de bataille. La logique s’occupe simplement de la forme des propositions tandis que la dialectique porte sur le fond du sujet, la substance. Ainsi, il convient de considérer la forme générale de toutes les propositions avant de continuer avec les cas particuliers.
Aristote ne définit pas l’objet de la dialectique d’une façon aussi précise que moi: s’il lui donne bien pour principal objet la controverse, c’est en tant qu’outil pour rechercher la vérité (Topica, I, 2). Plus loin dans son œuvre, il dit également que d’un point de vue philosophique les propositions sont traitées en accord avec la vérité, et d’un point de vue dialectique, en fonction de leur plausibilité, c’est-à-dire de la mesure par lesquelles elles gagneront l’approbation des autres opinions (δοξα – Topica, I, 12). Il est conscient qu’il faut savoir distinguer la vérité objective d’une proposition et la séparer de la façon dont elle est présentée et de l’approbation qu’elle suscite. Cependant, il ne fait pas une distinction suffisamment précise entre ces deux aspects et n’utilise la dialectique que pour le second cas[5]. Les règles par lesquelles il définit la dialectique sont parfois mélangées avec celles définissant la logique. Il m’apparaît donc qu’il n’a pas réussi à trouver une solution claire à ce problème[6].
Dans son Topica, Aristote a, avec son esprit scientifique, entrepris de détailler la dialectique de façon méthodique et systématique, ce qui est tout à fait admirable, mais son but, évidemment ici pratique, n’a pas été atteint. Dans ses Analytiques, après avoir examiné les concepts, jugements et conclusions dans leur pure forme, il se tourne vers le contenu, lequel se rattache aux concepts: c’est en eux que se tient le contenu[7]. (…) Afin de bien mettre en œuvre la dialectique, il ne faut pas s’attarder sur la vérité objective (qui est l’affaire de la logique) mais simplement la regarder comme étant l’art d’avoir raison, ce qui est, comme nous l’avons vu, d’autant plus aisé que lorsque l’on est d’emblée dans le vrai. Cependant la dialectique en soi ne fait qu’apprendre comment se défendre de tout type d’attaque, et de même, comment il peut attaquer une thèse adverse sans se contredire. La découverte de la vérité objective doit être séparée de l’art de faire des phrases gagnant l’approbation.: la première est une πραγματεια complètement différente qui est l’affaire du jugement, de la réflexion et de l’expérience pour laquelle il n’est pas d’art particulier tandis que la seconde est le but de la dialectique. Certains l’ont définie comme étant la logique des apparences, mais cette définition est fausse, sans quoi elle servirait qu’à réfuter des propositions fausses. Or, même quand quelqu’un a raison, il a besoin de la dialectique pour défendre et maintenir sa position. Il lui faut connaître les stratagèmes malhonnêtes afin de savoir comment leur faire face, voire même en faire usage lui-même afin de frapper son adversaire avec ses propres armes. Ainsi, dans la dialectique doit on écarter la vérité objective, ou plutôt, ne la regarder que comme circonstance accidentelle, et ne chercher qu’à défendre sa position et réfuter celle de son adversaire. En suivant les règles à ces fins, aucun intérêt ne doit être accordé à la vérité car généralement on ne sait pas où est la vérité[8]. Il n’est pas rare que l’on ne sache pas si l’on est dans le vrai ou le faux: tantôt on se croit à tort dans le vrai, tantôt les deux partis se croient dans le vrai.: veritas est in puteo (selon Démocrite: εν βνϑω η αληϑεια). Au début d’un débat, en règle générale, chacun est persuadé d’avoir raison et tandis que celui-ci se poursuit, les deux partis doutent de leurs propres thèses et la vérité n’est déterminée ou confirmée qu’à la fin. Ainsi, la dialectique n’a rien à voir avec la vérité tant que le maître d’escrime considère qui est dans le vrai quand le débat tourne en duel: il ne reste que l’estoc et la parade et c’est ainsi que l’on peut on voir la dialectique: comme l’art de l’escrime mental, et ce n’est qu’en la considérant ainsi que l’on peut en faire une discipline à part entière. En effet, en se contentant de viser la vérité objective, nous en sommes réduit à la simple logique tandis que si nous établissions des prépositions fausses, ce ne serait que de la simple sophistique. Or chacun de ces deux cas implique que le vrai et le faux nous est connu à l’avance mais c’est rarement le cas. La véritable conception de la dialectique est donc comme suit: l’art de l’escrime intellectuel dans le but d’avoir raison dans une controverse. Bien qu’éristique serait un nom correct pour cette discipline, le terme dialectique éristique l’est encore plus. Celle-ci est très utile, mais plus d’un l’a négligé à tort.
The free sample has ended.