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Arthur Bernède

Judex

Couverture: Image tirée du film Judex de Louis Feuillade (1917) EAN 4064066446727e-artnow, 2021

Table des Matières

PREMIER ÉPISODE L’ombre mystérieuse

I LE CHEMINEAU DU DESTIN

II LE MESSAGE MYSTÉRIEUX

III LE MARCHAND D’OR

IV ET LORSQUE DIX HEURES SONNÈRENT

V JACQUELINE

VI LE DOSSIER RÉVÉLATEUR

VII L’ARGENT INFÂME

VIII VERS L’INCONNU…

DEUXIÈME ÉPISODE L’expiation

I LA MAÎTRESSE DE PIANO

II LE « ROI DU COTILLON »

III SINGULIERS PERSONNAGES

IV LE VERDICT

V AU CALLYX-BAR

VI DIANA MONTI

VII LES DEUX PIGEONS

TROISIÈME ÉPISODE La meute fantastique

I VIDOCQ

II DIANA, MORALÈS ET CIE

III L’HONNEUR… OU RIEN

IV VISITEURS INATTENDUS

V AU-DESSUS DE LA HAINE

QUATRIÈME ÉPISODE Le secret de la tombe

I PIERRE KERJEAN

II FACE À FACE

III LE CERCUEIL VIDE

IV UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE

V L’OBSESSION

VI LE GUET-APENS

CINQUIÈME ÉPISODE Le moulin tragique

I EST-CE UN CRIME ?

II L’AMBULANCE URBAINE

III AU BORD BU GOUFFRE

IV LE PARDON DU FORÇAT

V LE JUSTICIER PEUT VENIR

SIXIÈME ÉPISODE Le môme Réglisse

I OÙ LE VOILE SE DÉCHIRE

II LE CRIME EN MARCHE

III LES DEUX FRÈRES

IV LE FRISSON DE LA PEUR ET CELUI DE L’AMOUR

V LES EXPLOITS DU MÔME RÉGLISSE

SEPTIÈME ÉPISODE La femme en noir

I L’ÉPOUSE

II LA MÈRE

III LA VEUVE

IV LE FILS

V LE PETIT-FILS

HUITIÈME ÉPISODE Les souterrains du Château-Rouge

I LUI !

II L’ÉTERNELLE DALILA

III LES OISEAUX DE NUIT

IV LE NEZ RÉVÉLATEUR

V UNE MANŒUVRE HARDIE

NEUVIÈME ÉPISODE Lorsque l’enfant parut

I LA VILLA DES PALMIERS

II JACQUES ET JACQUELINE

III LE BELVÉDÈRE

IV GRAND-PÈRE

V UN PLAN INFERNAL

DIXIÈME ÉPISODE Le cœur de Jacqueline

I OÙ VALLIÈRES REPARAÎT

II LA BAIGNEUSE

III LA VÉRITÉ

IV LE RENDEZ-VOUS

V LE GUET-APENS

ONZIÈME ÉPISODE L’ondine

I À BORD DE L’AIGLON

II MENSONGE ET VÉRITÉ

III LA FIANCÉE DE COCANTIN

IV LA REVANCHE DE L’HONNEUR…

V JUDEX !

DOUZIÈME ÉPISODE Le pardon d’amour

I LES ANGOISSES DE COCANTIN

II VERS LA GRANDE ÉPREUVE

III RÉDEMPTION

IV COCANTIN SAUVETEUR

V L’ABSOLUTION

ÉPILOGUE

PREMIER ÉPISODE L’ombre mystérieuse

I
LE CHEMINEAU DU DESTIN

Sur les bords de la Seine, entre Mantes et Bonnières, presque en face du château des Sablons, dont la silhouette imposante se dessine somptueusement au milieu des frondaisons d’un parc immense, un chemineau, au visage ravagé par la fatigue et la misère, examinait d’un air sombre un vieux moulin, jeté sur un des bras du fleuve et qui, depuis longtemps abandonné, disparaissait aux trois quarts sous un inextricable fouillis de vigne vierge et de lierre.

Bientôt, un sanglot douloureux secoua la poitrine du vagabond.

– Dire que tout cela a été à moi ! s’écria-t-il. Ma pauvre femme !… mon fils… tout mon passé… tout mon bonheur ! Mieux vaudrait en finir tout de suite… Mais je n’ai pas le droit de me tuer. J’ai mon fils à sauver… Mon fils !… Allons, courage !… Il le faut… Oui, courage ! ! !

Après avoir enveloppé d’un regard noyé de larmes ce coin agreste qui éveillait en lui de si poignants souvenirs, l’inconnu traversa la route, s’arrêta devant une grille monumentale dont les dorures étincelaient sous les rayons d’un clair soleil de juin et se mit à contempler, à travers les barreaux, avec une sorte d’avidité farouche, les allées aux cailloux fins, les pelouses émaillées de fleurs rares, les belles statues toutes blanches, et la demeure vraiment princière devant laquelle, dans un vaste bassin de marbre, des cygnes nageaient majestueusement, parmi le jaillissement svelte et continu d’un jet d’eau digne du palais de Versailles.

Au lointain, c’était le murmure d’un orchestre au rythme enveloppant et tendre ; et dans l’intervalle des bosquets, des couples, tout de jeunesse et d’élégance, tournoyaient enlacés en une danse de printemps et d’amour.

Les larmes du chemineau s’étaient séchées.

Maintenant, ce n’était plus du désespoir que reflétaient ses yeux… c’était une haine grandiose, superbe, qui donnait à ses traits une expression de noblesse en même temps que de mystère et le faisait ressembler à quelque envoyé du destin venu pour troubler la fête.

Un homme d’un certain âge, à la barbe et aux cheveux blancs, d’allure distinguée, mais d’apparence frêle et délicate, s’approcha, demandant au vagabond, sur un ton de bienveillante pitié.

– Que voulez-vous, mon brave ?

– Parler au banquier Favraux.

– M. Favraux est très occupé… Je suis son secrétaire… et je puis peut-être…

Tirant de sa poche une pièce d’argent, Vallières la tendit au vagabond qui protesta aussitôt avec une énergie farouche :

– Je ne demande pas l’aumône… je vous répète qu’il faut que je parle à M. Favraux.

Comprenant qu’il se heurterait à une volonté inébranlable, Vallières s’en fut rejoindre le banquier.

À l’écart de ses invités, dans un discret berceau de verdure d’où l’on apercevait un panorama splendide auquel, presque au premier plan, le vieux moulin aux trois quarts ruiné ajoutait une note charmante et pittoresque, Favraux se penchait amoureusement vers une fort jolie personne à la mise très simple et au maintien réservé.

– Monsieur…, annonça le secrétaire, il y a devant le portail un homme que je ne connais pas, et qui insiste vivement pour vous voir.

Avec un geste d’impatience, M. Favraux dont la maturité robuste, la sobre élégance, le visage glabre et le regard d’acier en faisaient le prototype de nos grands marchands d’or modernes, demanda sèchement :

– Quel est cet individu ?

– Un chemineau… monsieur.

– Un chemineau !… et c’est pour ça… que vous me dérangez ?

– Ce malheureux paraît très excité ; et j’ai craint qu’il ne se livrât à quelque extravagance.

À ces mots, un nuage rapide passa sur le front du banquier… Puis, tout en enveloppant d’un regard de passion violente la très séduisante créature qui se trouvait près de lui, il fit d’une voix dont il s’efforçait d’atténuer la rudesse naturelle :

– Vous permettez… ma chère amie ?

– Je vous en prie…, répliqua la jeune femme en baissant avec modestie ses yeux qu’elle avait noirs et profonds.

Favraux, accompagné par son secrétaire, s’avança d’un pas résolu vers le portail, devant lequel le vieil inconnu attendait, et tout de suite, arrogamment, il interpella :

– Que me voulez-vous, bonhomme ?

Jetant à terre son chapeau de feutre jauni par les intempéries et découvrant un visage torturé par la plus atroce des douleurs, le chemineau s’écria :

– Vous ne me reconnaissez pas ?

– Je ne vous ai jamais vu !

– Je suis Pierre Kerjean.

– Pierre Kerjean ! répéta le banquier, qui ne put réprimer un léger tressaillement.

– Allons, continuait le vagabond, rappelez-vous, monsieur Favraux… J’étais jadis un honnête homme… Je possédais, tout près d’ici, de l’autre côté de la route, un moulin, quelques terres. Je vivais heureux, avec ma femme et mon enfant… Un jour, vous êtes arrivé dans le pays… Vous avez acheté cette propriété des Sablons… Pour agrandir vos domaines, vous m’avez demandé de vous vendre mon bien… Séduit par la somme importante que vous me proposiez, je vous ai cédé… Puis, endoctriné par vos belles paroles, je vous ai confié mon argent… Alors, non seulement vous m’avez ruiné, mais vous êtes cause que je me suis laissé entraîner, moi un brave homme, à des spéculations hasardeuses et même à des actes malhonnêtes… Seulement, je n’ai pas eu autant de chance que vous… Je me suis fait prendre… tout de suite… c’était fatal !… J’ai été condamné à vingt ans de travaux forcés… Ma femme est morte de douleur et de honte… Et je ne suis sorti du bagne que pour apprendre, à la mairie de ce village, que mon fils, laissé seul, livré à lui-même, était devenu un scélérat !…

– Et après ? bravait insolemment le banquier qui s’était ressaisi.

– Je ne vous réclame pas d’argent…, poursuivit le vieux. Je ne veux même pas me venger… J’exige simplement que vous m’aidiez à retrouver mon fils et à le sauver !

– Je ne sais pas ce que vous voulez dire…

– Tu ne sais pas ! rugit le chemineau en avançant le poing à travers les barreaux… Tu es donc encore plus misérable que je ne le pensais ?

– Si vous avez des droits à faire valoir, adressez-vous à la justice.

– La justice ! ricana l’ex-forçat. Ah ! je la connais, la justice ! Pendant vingt ans, elle a fait de moi un damné, tandis que toi, le vrai, le principal coupable, tu continuais à t’enrichir avec le bien des autres, accumulant sur ton passage toutes les ruines et tous les désastres ! Et quand je viens te réclamer un peu de pitié… tu me dis de m’adresser à la justice ! Tu veux donc m’écraser jusqu’au bout ?… Ah ! c’est lâche ! c’est abominable ! Puisqu’il en est ainsi, le peu de temps qui me reste à vivre, je veux le consacrer à te haïr ! Oui, chaque jour et à chaque heure, tu me verras me dresser devant toi, reproche vivant de tes crimes et de tes infamies !… Tu m’entendras te crier : « Tu n’es qu’un voleur et un bandit ! »

Tandis que Favraux, haussant les épaules d’un air méprisant, s’éloignait de la grille, et que Vallières avec des paroles pleines de mansuétude et de pitié s’efforçait de calmer la colère du vieux Kerjean, celui-ci eut un dernier rugissement :

– Sois maudit, banquier Favraux, sois maudit à jamais !

Puis, ramassant son chapeau et remontant sa besace, il reprit sa route… tout en grinçant entre ses dents :

– Je me vengerai… oui… je me vengerai !

Cet effort l’avait brisé…

À peine eut-il parcouru un demi-kilomètre, qu’il dut s’arrêter… S’effondrant sur un tas de pierres, laissant tomber près de lui son sac et son bâton… la tête entre les mains, il se mit à pleurer, évoquant comme à travers un lointain brouillard les années heureuses… hélas… si vite envolées !

Tout à coup, Kerjean tressaillit…

Le grondement rapproché d’une automobile venait de lui faire redresser la tête.

Un cri rauque lui échappa :

– Favraux !

Sur le siège d’une luxueuse 40 HP, au volant, à cinquante mètres de lui, le vieux Kerjean venait de reconnaître son ennemi.

Alors, affolé de la haine la plus terrible qui eût jamais ulcéré un cœur, il s’élança vers la voiture, en clamant, les bras tendus en avant :

– Canaille ! Canaille !

Le malheureux, happé par une des ailes du véhicule… tomba sous les roues… tandis que le banquier, qui n’avait même pas appuyé sur la pédale de frein… continuait son chemin, sans s’inquiéter le moindrement de celui qu’il venait d’écraser et qu’il laissait sur la route blanche, déserte, et bientôt tachée d’une mare de sang.

Presque aussitôt… le vieux Kerjean rouvrit les paupières.

Il eut encore la force de se soulever et d’apercevoir au loin, dans un nuage de poussière, l’auto qui emportait son bourreau, son assassin…

Le regard vitreux, la bouche tordue en un spasme suprême, il retomba en arrière, le visage tourné vers le ciel, et râlant en un cri d’agonie :

– Dieu te punira !… Dieu te punira !…

II
LE MESSAGE MYSTÉRIEUX

Dans son merveilleux cabinet de travail du plus pur Empire qui occupait le rez-de-chaussée entier de l’aile principale du château des Sablons, le banquier Favraux, toujours matinal, était déjà depuis plus d’une heure au travail, lorsqu’on frappa discrètement à la grande porte à deux battants qui donnait dans l’antichambre.

– Entrez…, fit le banquier, sur un ton de légère impatience.

Mais aussitôt, son visage s’éclaira.

La jolie femme brune, avec laquelle il causait si intimement la veille, s’avançait, tenant à la main un adorable garçonnet de cinq ans, véritable ange blond, que l’on eût dit échappé d’une fresque du Dominiquin ou d’Andréa del Sarto…

L’enfant, tout de suite, se précipita vers le financier, et, sautant familièrement sur ses genoux, il s’écria :

– Bonjour, bon-papa !

– Bonjour… Jeannot ! répondit Favraux qui, après avoir embrassé le petit, le posa à terre, tandis que ses yeux, brillants de désir, cherchaient ceux de l’institutrice.

Tandis que le bambin se précipitait vers une des larges fenêtres qui donnaient sur le parc, Favraux, avec l’accent de la passion la plus intense, murmura à la jeune femme qui semblait fort troublée :

– Marie, comme je vous aime !

– Monsieur…

– Je vous adore, et je veux… Oui, je veux que vous soyez à moi.

– Votre maîtresse, jamais !

– Et ma femme ?

– Monsieur Favraux…

– Aussitôt après le mariage de ma fille…, murmurait le banquier.

Mais une voix féminine demandait doucement de l’autre côté de la porte :

– Puis-je entrer, père ?

– Mais oui, maman chérie, répliqua spontanément le bambin en quittant la fenêtre.

Une jeune femme, radieusement jolie, au regard très doux, mais un peu triste, apparut sur le seuil, dans un seyant costume d’amazone qui faisait valoir ses lignes toutes de grâce harmonieuse et de frêle souplesse :

– Bonjour, Jacqueline, lança froidement Favraux.

– Bonjour, père…, répondit la fille du banquier, en s’avançant vers lui et en l’embrassant avec une visible expression de craintive déférence.

– Tu montes à cheval ce matin ? interrogea Favraux.

– Oui…, répliqua Jacqueline… Je m’en vais faire un tour en forêt avec M. de la Rochefontaine.

À ce nom, le petit Jean qui s’était emparé de la main de sa mère interrogea naïvement :

– Dis, maman… c’est vrai que je m’en vais avoir un nouveau papa ?

– Mais oui…, répondit la jeune femme, en rougissant légèrement.

– Comment faudra-t-il que je l’appelle ?…

– Père…

– Est-ce qu’il est aussi riche que bon-papa Favraux ?

Jacqueline, doucement, grondait :

– Mon chéri, ce sont des questions que ne doivent jamais poser les enfants bien élevés… Allons, va… mon petit… va prendre ta leçon avec Mlle Verdier ; et tâche, surtout, d’être bien sage et bien obéissant.

– Oui, maman… je te le promets.

L’enfant s’en fut avec son institutrice, tandis que Jacqueline soupirait tout en le regardant s’éloigner, avec cette expression de tendresse divine et d’orgueil souriant qui n’appartient qu’aux mères :

– Cher petit ange… comme j’aurais voulu me garder toute à toi !

– Allons, bon ! sursauta Favraux avec nervosité… Te voilà encore avec tes idées ridicules…

– Père… vous m’avez mal comprise… Laissez-moi vous expliquer…

– Tu ne sais pas ce que tu dis ! Tu es stupide, ma fille… stupide !

À cette phrase lancée brutalement, Jacqueline avait baissé le front, tandis que la tristesse grandissait sur son visage.

C’est qu’au milieu de tout le luxe qui l’entourait, Jacqueline n’avait jamais été heureuse…

D’abord, elle avait perdu très tôt sa mère, personne timide, effacée, que Favraux avait épousée aux heures difficiles et qui était morte écrasée par la fortune comme d’autres sont vaincus par la misère.

Puis, au sortir du couvent, son père qui, dans son égoïsme féroce, avait froidement résolu de se servir de sa fille comme d’un nouvel instrument de fortune, la mariait à un jeune ingénieur, Jacques Aubry, dépourvu de tout argent mais dénué de tout scrupule et doué du véritable génie des affaires…

Favraux, qui l’avait discerné entre tous, comptait en faire mieux que son associé, c’est-à-dire son complice. Mais au bout d’un an, Aubry périt dans un accident d’automobile, au cours d’un voyage d’études en Amérique pour le compte de son beau-père… Jacqueline, désireuse d’échapper à une tutelle dont elle avait déjà senti toute l’amertume, résolut de se consacrer entièrement à son enfant. Pendant plusieurs années, le banquier, absorbé en de nouvelles et formidables besognes, ne parut pas disposé à contrecarrer le désir de Jacqueline.

Mais, un jour, ayant senti la nécessité de pénétrer dans le monde aristocratique qui, jusqu’alors, lui était impitoyablement fermé, il attira fort habilement chez lui un jeune gentilhomme royalement fauché, mais en possession de toutes les relations dont le marchand d’or avait besoin pour grandir encore sa clientèle.

En quelques semaines, avec le despotisme d’un tyran devant lequel tout s’incline, Favraux bâcla ce mariage, imposant ainsi une seconde fois sa volonté à la pauvre jeune femme ; et celle-ci, comme la première fois, courba le front devant cette autorité de fer qui lui était toujours apparue comme une force de la nature.

Maintenant, en face de ce père qui n’avait jamais été pour elle qu’un tyran, elle s’effrayait déjà de lui avoir laissé entrevoir un peu du secret douloureux de son cœur ; et elle allait s’en excuser dans toute la timidité de son âme fragile et douce… lorsque le sifflet d’un tube acoustique retentit.

– Voici mon secrétaire, dit Favraux à sa fille. C’est l’heure du courrier… laissenous, et va faire ta promenade… Va ! et tâche d’être un peu gaie ce matin au déjeuner.

– Au revoir, père.

– Au revoir !

Jacqueline se retira toute dolente, mais soumise et résignée.

Comme elle passait devant Vallières qui venait d’apparaître et s’effaçait respectueusement devant elle, le banquier lui lança :

– Mes amitiés au marquis !…

Une fois seul avec son secrétaire, il fit en baissant la voix :

– Et cette affaire du chemineau, vous en êtes-vous occupé ?

– Oui, monsieur.

– Ah ! eh bien ?

Vallières, d’un ton posé, expliqua :

– J’ai acquis la certitude que personne ne vous soupçonnait d’être l’auteur involontaire de ce regrettable accident.

– Je préfère cela.

– Quant à Kerjean, quelque temps après votre passage, il a été relevé par des paysans qui l’ont transporté dans une charrette à Mantes, à la clinique du docteur Gortais.

– Il n’a rien dit, au moins ?

– Non, monsieur, et il ne dira rien.

– Il est mort ?

– Cette nuit, il est entré dans le coma, sans avoir repris connaissance ; et tout à l’heure, quand j’ai quitté la clinique, il ne donnait plus signe de vie.

– Allons, tout va bien !

Et, désignant le volumineux courrier qu’un valet de pied apportait sur un plateau d’argent, Favraux s’écria :

– Maintenant occupons-nous de choses un peu plus intéressantes.

Tandis que le domestique se retirait, le banquier, s’emparant d’un coupe-papier, commençait à dépouiller sa correspondance lorsque son attention fut attirée par une grande enveloppe jaune sur laquelle une adresse était tracée d’une écriture bizarre, aux caractères gothiques et tourmentés :

Au banquier Favraux

château des Sablons, près Mantes

(Seine-et-Oise)

Urgente Personnelle

Le père de Jacqueline, quelque peu intrigué, décacheta aussitôt l’enveloppe et lut à haute voix :

Non content de ruiner et de déshonorer les gens, il faut encore que vous les assassiniez. Je vous donne l’ordre, pour expier vos crimes, de verser la moitié de votre fortune à l’Assistance publique. Vous avez jusqu’à demain soir, dix heures, pour vous exécuter.

Le mystérieux message était signé d’un seul nom tracé en grosses lettres rouges et suivi d’un point d’exclamation qui ressemblait à une larme de sang :

JUDEX !

– Judex ! Judex !… répéta Favraux tout surpris…

– C’est un mot latin qui signifie « Justicier », traduisit le secrétaire.

– Oui, oui, je sais.

Et le banquier, d’un air qu’il voulait rendre méprisant, grommela entre ses dents :

– Qu’est-ce que cela veut dire ?

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Release date on Litres:
27 February 2026
Volume:
430 p.
ISBN:
4064066446727
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