Read the book: «Contes des fées : le livre des enfants»
Charles Perrault, Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, Marie-Catherine Le Jumel de Barneville Aulnoy, Marie-Madeleine de Lubert, Anne Claude Philippe de Caylus
Contes des fées : le livre des enfants

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305024
Table des matières
CONTES DES FÉES.
LA PRINCESSE CAMION.
LE PRINCE LUTIN.
LE PRINCE SINCER.



CONTES DES FÉES.
Table des matières
LA PRINCESSE CAMION.
Table des matières
IL y avait une fois un roi et une reine qui n’avaient qu’un fils; c’était leur unique espérance. La reine, depuis quatorze ans qu’il était né, n’avait jamais eu nul soupçon de grossesse. Le prince était joli à merveille; il apprenait tout ce qu’on voulait. Le roi et la reine l’aimaient à la folie, et leurs sujets y avaient mis toute leur tendresse; car il était affable pour tout le monde, et cependant il savait bien faire la distinction des personnes qui l’approchaient; il s’appelait Zirphil. Comme il était fils unique, le roi et la reine résolurent de le marier au Plus vite, afin de voir naître de lui des princes qui pussent soutenir leur couronne, si malheureusement Zirphil leur était enlevé.


On cherchait donc à pied et à cheval une princesse digne du dauphin: mais il ne s’en trouvait point de convenable. Enfin, après une grande perquisition, on vint dire à la reine qu’il y avait une dame voilée qui désirait entretenir sa majesté en particulier sur une affaire importante. La reine se mit vitement sur son trône, pour lui donner audience, et ordonna qu’on la fit entrer. Cette dame s’approcha sans ôter ses crêpes blancs qui tombaient jusqu’à terre. Quand elle fut au pied du trône: Reine, dit-elle, je m’étonne que sans m’avoir consultée vous songiez à marier votre fils; je suis la fée Marmotte, et mon nom fait assez de bruit pour avoir été jusqu’à vous. Je suis mortellement offensée, et pour commencer à vous punir, je vous ordonne de faire épouser à votre Zirphil la personne que je vous apporte. A ces mots elle fouilla dans sa poche, et, tirant un étui à curedent, elle l’ouvrit, et il en sorti une petite poupée d’émail si jolie et si bien faite, que la reine. malgré sa douleur, ne put s’empêcher de l’admirer. C’est ma filleule, continua la fée, et je lui ai toujours destiné Zirphil.» La reine était toute en larmes, elle conjurait Marmotte, par les paroles les plus touchantes, de ne pas l’exposer à la risée de ses peuples, qui se moqueraient d’elle, si elle leur annonçait ce mariage. Qu’est-ce à dire, se moquer, madame? dit la fée. Ah! nous verrons si l’on doit se moquer de ma filleule, et si votre fils ne doit pas l’adorer. Je veux bien vous dire qu’elle le mérite; elle est petite, cela est vrai, mais elle a plus d’esprit que tout votre royaume ensemble: quand vous l’entendrez, vous en serez surprise vous-même; car elle parle, je veux bien vous le dire. Allons, petite princesse Camion, dit-elle à la poupée, parlez un peu à votre belle-mère, et montrez-lui ce que vous savez faire. Alors, la jolie Camion sauta sur la palatine de la reine, et lui fit un petit compliment si tendre et si raisonnable, que la reine suspendit ses larmes pour baiser de tout son cœur la princesse Camion. Tenez, reine, dit la fée, voilà mon étui, remettez-y votre belle-fille; je veux bien que votre fils s’y accoutume avant de l’épouser, je crois que cela ne tardera pas; votre obéissance peut adoucir mon courroux; mais si vous allez contre mes ordres, vous, votre mari, votre fils et votre royaume, tout ressentira l’effet de ma colère; et surtout remettez-la de bonne heure le soir dans son étui, car il est important qu’elle ne veille pas.» A ces mots elle leva son voile, et la reine s’évanouit de frayeur, quand elle aperçut une véritable marmotte en vie, noire, velue et grande comme une vraie personne. Ses femmes vinrent à son secours, et quand elle fut revenue de son évanouissement, elle ne vit plus rien que l’étui que Marmotte lui avait laissé.


On la mit au lit, et l’on fut avertir le roi de cet accident; il arriva tout effrayé. La reine fit sortir tout le monde, et, avec un torrent de larmes, elle conta son aventure au roi, qui n’y avait pas ajouté foi, jusqu’au moment où il vit la poupée que la reine tira de son étui. «Juste ciel! s’écria-t-il, après avoir un peu médité, se peut-il que les rois soient exposés à de si grands malheurs! Ah! nous ne sommes au-dessus des autres hommes que pour sentir plus douloureusement les peines et les malheurs attachés à la vie. Et pour donner de plus grands exemples de fermeté, sire, reprit la poupée, avec une petite voix douce et claire. Ma chère Camion, dit la reine, vous parlez comme un oracle. Enfin, après une conversation d’une heure entre ces trois personnages, il fut conclu que l’on ne divulguerait point encore ce mariage, et qu’on attendrait que Zirphil, qui était à la chasse pour trois jours, se déterminât à suivre les ordres de la fée, que la reine se chargea de lui apprendre.
En attendant, la reine et même le roi s’enfermaient pour entretenir la petite Camion: elle avait l’esprit fort orné, elle parlait bien, et avec un tour singulier qui plaisait beaucoup; cependant quoiqu’elle fût animée, ses yeux avaient un fixe qui était déplaisant, et la reine ne s’en choquait que parce qu’elle commençait à aimer Camion, et qu’elle craignait que le prince ne la prît en aversion. Il s’était passé plus d’un mois depuis que Marmotte avait paru, que la reine n’avait encore osé lui montrer sa prétendue. Un jour il entra chez elle comme elle était encore au lit: Madame, lui dit-il, il m’est arrivé la chose du monde la plus surprenante à la chasse, ces jours passés: j’avais toujours voulu vous le cacher, mais enfin cela devient si extraordinaire qu’il faut absolument que je vous le dise.
«Je suivais un sanglier avec beaucoup d’ardeur, et je l’avais poursuivi jusqu’au fond de la forêt sans prendre garde que j’étais seul, lorsque je le vis se précipiter dans un trou qui se fit à la terre; mon cheval s’étant lancé après, je tombai pendant une demi-heure, et je me trouvai au fond sans m’être blessé. Là, au lieu du sanglier, que j’avoue que je craignais de trouver, je trouvai une personne fort laide, qui me pria de descendre de cheval et de la suivre. Je n’hésitai pas, et lui donnant la main, elle fit ouvrir une petite porte qui était auparavant cachée à ma vue, et j’entrai avec elle dans un salon de marbre vert, où il y avait une cuve d’or couverte d’une étoffe fort riche; elle le leva, et je vis dans cette cuve une beauté si, merveilleuse que je pensai tomber à la renverse. Prince Zirphil, me dit cette dame qui se baignait, la fée Marmotte m’a enchantée ici, et c’est par votre secours seul que je puis être délivrée. Parlez, madame, lui dis-je, que faut-il que je fasse pour vous secourir? Il faut, dit-elle, m’épouser tout-à-l’heure ou m’écorcher toute vive. Je fus aussi surpris de la première proposition qu’effrayé de la seconde. Elle lut dans mes yeux mon embarras, et, prenant la parole: Ne vous imaginez point, dit-elle, que je me moque ou que je vous propose une chose de laquelle vous puissiez vous repentir. Non, Zirphil, rassurez-vous; je suis une princesse infortunée que la fée a prise en aversion; elle m’a fait moitié femme moitié baleine, pour n’avoir pas voulu épouser son neveu, le roi des merlans, qui est effroyable et encore plus méchant; et elle m’a condamnée à l’état où je suis, jusqu’à ce qu’un prince nommé Zirphil ait rempli une des conditions que je viens de vous proposer. Pour en venir à bout, j’ai fait prendre la forme d’un sanglier à ma dame d’honneur, et c’est elle qui vous a attiré ici; j’ai même à vous dire que vous n’en sortirez point que vous n’ayez rempli mes désirs d’une façon ou d’une autre; je n’en suis pas la maîtresse, et Citronette, que vous voyez avec moi, vous dira que cela ne peut être autrement. Imaginez-vous, madame, dit le prince à la reine, qui l’écoutait attentivement, dans quel état me mit ce dernier discours. Quoique le visage de la princesse Baleine me plût infiniment, que ses grâces et ses malheurs la rendissent extrêmement touchante, la Baleine me donnait une horreur effroyable; cependant quand je songeais qu’il fallait l’écorcher, j’étais au désespoir. Mais, madame, lui dis-je enfin (car mon silence devenait aussi stupide qu’insultant), n’y aurait-il pas un troisième moyen? Je n’eus pas achevé ce malheureux mot que la princesse Baleine et sa suivante firent des cris et des lamentations à percer la voûte du salon. Ingrat! cruel! tigre! et tout ce qu’il y a de plus farouche et de plus inhumain! me dit-elle, tu veux donc que je sois condamnée au supplice de te voir expirer? Car si tu ne te résous à m’accorder ce que je te demande, tu vas périr, la fée me l’a assuré, et je serai baleine toute ma vie.


«Ses reproches me perçaient le cœur; elle tirait ses beaux bras hors de l’eau, et joignait des mains charmantes pour me prier de choisir promptement. Citronette était à mes genoux qu’elle embrassait en criant à me rendre sourd. Mais comment vous épouser, disais-je? quelle sorte de cérémonie faut-il pour cela? Écorchez-moi, me disait-elle tendrement, et ne m’épousez pas, je l’aime autant. Écorchez-la, disait l’autre en criant. toujours, et ne vous embarrassez de rien. J’étais dans une perplexité que je ne puis dire, et, quand je rêvais à ce que je devais faire, leurs cris et leurs pleurs redoublaient, et je ne savais plus que devenir. Enfin après mille et mille combats, je relevai les yeux sur la belle Baleine, et j’avoue que j’y trouvai un charme inexprimable. Je me jetai à genoux près de la cuve, et prenant sa belle main: Non, divine princesse, lui dis-je, je ne vous écorcherai point, j’aime mieux vous épouser.

A ces mots, la joie se répandit sur le visage de la princesse; mais une joie modeste, car elle rougit, et baissant ses beaux yeux: Je n’oublierai jamais, dit-elle, le service que vous me rendez; j’en suis si pénétrée de reconnaissance, que vous devez tout attendre de moi après cette généreuse résolution. Ne perdez point de temps, criait l’insupportable Citronette, dites-lui vitement ce qu’il faut qu’il fasse. Il suffit, dit la princesse Baleine en rougissant encore, que vous me donniez votre bague et que vous receviez la mienne; voilà ma main, recevez-la pour gage de ma foi. Je n’eus pas fait ce tendre échange et baisé la belle main qu’elle me présentait, que je me retrouvai sur mon cheval, au milieu de la forêt; et qu’ayant appelé mes gens, ils vinrent à moi, et je revins ici sans pouvoir dire une parole tant j’étais étonné. Depuis, toutes les nuits, je suis transporté, sans savoir comment, dans le beau salon vert, où je passe la nuit auprès d’une personne invisible; elle me parle, et me dit qu’il n’est pas encore temps que je la connaisse..... Ah! mon fils, s’écria la reine, il est donc possible que vous soyez réellement marié ! Mais, madame, reprit le prince, quoique j’aime infiniment ma femme, j’aurais sacrifié cette tendresse si j’avais pu sortir d’avec elle sans cela. A ces mots, il sortit une petite voix des poches de la reine, qui dit: Prince Zirphil, il fallait l’écorcher; mais votre pitié peut-être vous sera fatale.
Le prince, surpris de cette voix, demeura tout interdit. La reine voulut en vain lui cacher la cause de cette aventure; il fouilla promptement dans cette poche, qui était sur le fauteuil auprès du lit, et en tira l’étui que la reine lui prit de la main, et qu’elle ouvrit. Aussitôt la princesse Camion en sortit, et le prince étonné se jeta à genoux auprès du lit de la reine pour la considérer de plus près. Je vous jure, madame, s’écria-t-i que voilà la miniature de ma chère Baleine. La reine lui conta alors tout ce qui s’était passé avec la fée Marmotte. Zirphil ne put s’empêcher de témoigner une surprise peu flatteuse pour Camion; mais elle était si bonne que voyant l’affliction de la reine elle lui baisa la main, sur laquelle elle répandit quelques petites larmes. Zirphil fut touché de cette situation, et demanda à Camion la sienne, pour la baiser à son tour; elle la lui donna avec beaucoup de grâce et de dignité, puis elle rentra dans son étui. Après cette tendre scène, la reine se leva pour aller dire au roi tout ce qui s’était passé, et pour prendre des mesures raisonnables contre la colère de la fée.

La nuit suivante, Zirphil, malgré la garde qu’on avait redoublée dans son appartement, fut enlevé à minuit sonnant, et se trouva à l’ordinaire près de son invisible; mais au lieu de s’entendre dire les choses douces et touchantes qu’on avait coutume de lui dire, il entendit qu’on pleurait, et que cette personne s’éloignait de lui. Qu’ai-je donc fait, dit-il enfin, après s’être bien fatigué à courir après, qu’ai-je fait pour que vous me traitiez si mal? Je sais tout, dit la princesse Baleine avec une voix entrecoupée de sanglots. Ingrat! avez-vous oublié la tendresse avec laquelle vous avez baisé la main de la princesse Camion? La tendresse! reprit vivementle prince; eh! divine Baleine, connaissez-vous si peu la mienne, pour l’accuser si légèrement? Si je l’ai regardée avec quelque attention, ce n’est que parce que son visage représente le vôtre, et qu’étant privé du plaisir de vous voir, tout ce qui vous ressemble me plaît extrêmement. Ne vous cachez plus, ma chère princesse, et je n’en regarderai pas une autre. L’invisible sembla se consoler à ces mots, et se rapprochant du prince: Pardonnez-moi, dit-elle, ce petit mouvement de jalousie, j’ai assez de sujets de craindre qu’on me sépare de vous, pour avoir été affligée d’une chose qui semblait commencer à m’annoncer ce malheur. Mais, dit le prince, ne pourrai-je savoir pourquoi il ne vous est pas permis de vous montrer? Car, si je vous ai délivré de la tyrannie de Marmotte, comment est-il possible que vous y soyez encore soumise? Hélas! dit la princesse invisible, si vous aviez choisi de m’écorcher, nous aurions été bien plus heureux; mais vous avez eu tant d’horreur pour cette proposition, que je n’ai pas osé vous en presser davantage. Par quel hasard, interrompit le prince, Camion est-elle instruite de cette aventure? car elle m’a dit à peu près la même chose? A peine achevait-il de prononcer ces derniers mots, que la princesse Baleine fit un cri épouvantable, et s’élança hors du lit; le prince, surpris, en sortit précipitamment. Mais quel fut son effroi, lorsqu’au milieu de la chambre il aperçut la hideuse Marmotte qui tenait par les cheveux la belle princesse Baleine, qui n’était plus ni baleine, ni invisible. Il voulut prendre son épée; mais Baleine, toute en larmes, le pria de modérer sa colère, parce qu’elle ne servirait de rien contre le pouvoir de la fée; et l’horrible Marmotte, en grinçant des dents, il en sortit une flamme violette qui lui brûla les poils de la barbe. Prince Zirphil, lui dit-elle, une fée qui te protège contre moi m’empêche d’exterminer, toi, ton père, ta mère, et tout ce qui t’appartient; mais tu souffriras du moins dans ce qui t’est le plus cher, pour t’être marié sans m’avoir consultée, et tes tourments ne finiront point, ni ceux de ta princesse, que tu ne te sois soumis à mes ordres.

En achevant ces mots, elle disparut ainsi que la princesse, la chambre et le palais, et il se trouva dans son appartement, nu en chemise, et l’épée à la main. Il était si étonné et si outré de colère, qu’il ne pensait pas qu’il gelait de froid; car on était alors dans le plus fort de l’hiver. Au bruit qu’il faisait, ses gardes entrèrent dans sa chambre, et le prièrent de se coucher ou de se laisser habiller. Il prit le dernier parti, et passa dans la chambre de la reine, qui, de son côté, avait passé la nuit dans la plus cruelle de toutes les inquiétudes. Elle n’avait pu s’endormir en se couchant, et pour tâcher d’y parvenir, elle avait voulu s’entretenir de ses chagrins avec la petite Camion, mais elle avait eu beau secouer son étui, Camion n’y était plus: elle craignait de l’avoir perdue dans ses jardins, et elle s’était levée après avoir fait allumer des flambeaux pour la chercher, mais inutilement; elle avait absolument disparu, et la reine était venue se recoucher dans un chagrin épouvantable: elle le laissait éclater quand son fils entra. Il était si affligé lui-même qu’il ne s’aperçut point des pleurs de la reine. Elle, de son côté, le voyant tout agité : Ah! sans doute, lui dit-elle, que vous venez m’annoncer quelque chose d’affreux? Oui, madame, reprit le prince; car je viens vous dire que je veux mourir si je ne retrouve ma princesse. Comment! dit la reine, mon fils, aimeriez-vous déjà cette malheureuse princesse? Quoi! votre Camion? dit le prince; hé ! madame, pouvez-vous m’en soupçonner? C’est ma chère Baleine qui m’est enlevée; ce n’est que pour elle que je veux vivre, et c’est Marmotte, la cruelle Marmotte, qui me l’a enlevée! Ah! mon fils, dit la reine, je suis bien plus affligée encore que vous; car si l’on vous ôte votre Baleine, pour moi l’on m’a volé Camion; et depuis hier au soir, elle est disparue de son étui. Ils se contèrent ensemble leurs malheurs communs. On alla informer le roi des cris et du désespoir de la reine, et du chagrin de son fils. Il vint dans l’appartement où cette scène tragique se passait; et comme il avait beaucoup d’esprit, il imagina tout d’un coup de faire afficher Camion, avec une grande récompense pour celui qui la rapporterait. Tout le monde trouva cet expédient merveilleux, et la reine même, malgré sa grande douleur, fut obligée de convenir qu’on ne pouvait jamais imaginer une chose aussi singulière sans avoir un esprit transcendant. On fit des affiches, on les distribua, et la reine se calma par l’espérance d’apprendre bientôt des nouvelles de sa petite princesse. Pour Zirphil, la perte de Camion l’intéressait aussi peu que sa présence; il résolut d’aller chercher une fée qu’on lui avait enseignée: il demanda permission au roi et à la reine, et il partit seul avec un écuyer.
Il y avait bien loin de ce pays-là dans celui où était la fée; mais le temps et les obstacles ne pouvaient point arrêter l’impatience amoureuse du jeune Zirphil. Il passa des campagnes et des royaumes sans nombre. Il ne lui arriva rien de particulier parce qu’il ne le voulut pas; car, étant beau comme l’Amour, et brave comme son épée, les aventures se seraient présentées s’il les avait voulu chercher. Enfin, après un an de voyage, il arriva au commencement du désert où la fée avait fixé sa demeure; il descendit de cheval, et laissa son écuyer dans une petite cabane, avec ordre de l’attendre, et de ne point s’impatienter. Il entra dans le désert, qui était effroyable par sa solitude: les chouettes seules l’habitaient, et leurs cris n’épouvantèrent point l’ame magnanime de notre prince. Son-tenu par son courage et par l’espoir d’y rencontrer cette fée bienfaisante, il n’hésita pas un seul instant, et pénétra dans ce lieu où nul mortel avant lui n’avait porté ses pas.

Un soir, il aperçut de fort loin une lumière qui lui fit croire qu’il approchait de la grotte; car quelle autre qu’une fée eût pu demeurer dans cet horrible désert. Il marcha longtemps pendant la nuit; enfin, au point du jour, il découvrit la fameuse grotte. Il arriva au bas d’un rocher d’une hauteur prodigieuse, qui semblait tout de feu, tant il était brillant: c’était un

escarboucle si gros que la fée était logée très-commodément dedans. Sitôt que le prince approcha, Lumineuse sortit du rocher; il se prosterna devant elle; elle le fit relever; et le fit entrer dans la grotte. Prince, lui dit-elle, une puissance égale à la mienne a balancé le bonheur dont je vous ai doué à votre naissance; mais vous devez tout attendre de mes soins; il faut autant de patience que de courage pour vaincre la méchanceté de Marmotte; je ne puis vous rien dire de plus. Du moins, madame, reprit le prince, faites-moi la grâce de me dire si la belle Baleine n’est point malheureuse, et si je puis espérer de la revoir bientôt. Elle n’est point malheureuse, reprit la fée; mais vous ne pouvez la voir qu’après l’avoir pilée dans le mortier du roi des Merlans. O ciel! s’écria le prince; quoi, madame, elle est en sa puissance, et j’ai à craindre, non seulement l’amour qu’il a pour elle, mais encore l’horreur de la piler par mes mains! Armez-vous de forces, reprit la fée, et ne balancez pas à obéir; de là dépend tout votre bonheur et celui de votre épouse. Mais elle mourra, si je la pile, dit encore le prince, et j’aimerais mieux mourir moi-même..... Allez, dit la fée, et ne répliquez pas; chaque moment que vous perdez en ajoute à la fureur de Marmotte. Allez chez le roi des Merlans; dites-lui que vous êtes le page que je lui avais promis, et comptez sur ma protection. Ensuite, elle lui fit voir, sur une carte, la route qu’il fallait tenir pour arriver chez le roi des Merlans; puis elle le congédia après lui avoir appris que la bague que Baleine lui avait donnée, lui ferait voir tout ce qu’il avait à faire, quand le roi lui ordonnerait des choses difficiles. Il partit, et après quelques journées de chemin, il arriva dans une prairie que la mer terminait, au bord de laquelle était attaché un petit navire de nacre de perle garni d’or. Il regarda son rubis, et se vit dedans montant dans le navire; il y entra, et après l’avoir détaché, le vent le poussa en pleine mer; et après quelques heures de navigation, le navire s’arréta au pied d’un château de cristal de roche, bâti sur pilotis. Il sauta à bas, et entra dans une cour qui conduisait à un vestibule magnifique, et à des appartements sans nombre, dont toutes les murailles de cristal de roche, gravées admirablement, faisaient le plus bel effet du monde.

Des hommes avec des têtes de poissons de toutes les espèces, habitaient le château. Il ne douta pas que ce ne fût la demeure du roi des Merlans; il en frémit de courroux, mais il se contraignit pour demander à un turbot, qui avait l’air du capitaine des gardes, comment il s’y prendrait pour voir le roi des Merlans. L’homme-turbot lui fit signe gravement

d’avancer, et il entra dans la salle des gardes, où il vit sous les armes mille hommes à la tète de brochet, qui se mirent en haie sur son passage; enfin, il vint jusqu’à la chambre du trône, après avoir percé une foule infinie d’hommes-poissons. Ils ne faisaient pas grand bruit, car ils étaient muets; la plus grande partie avait une tète de merlan. Il en vit plusieurs qui lui parurent les plus considérables par la foule qui les entourait, et par les airs importants qu’ils prenaient avec quelques-uns. Il parvint jusqu’au cabinet du roi, d’où il vit sortir le conseil composé de douze hommes qui avaient des têtes de requin. Le roi lui-même enfin parut; il avait, comme les autres, une tète de merlan; mais il avait des nageoires sur les épaules, et depuis la ceinture en bas, il était véritable merlan. Il parlait, et son vêtement n’était composé que d’une écharpe de peau de dorade qui était assez brillante. Il avait un casque en forme de couronne, sur lequel s’élevait une queue de morue qui faisait le panache. Quatre merlans le portaient dans un seau de porcelaine du Japon qui était grand comme une cuve à se baigner: il était rempli d’eau de mer. Sa plus grande magnificence était de le faire remplir deux fois le jour par les ducs et pairs de sa cour. Cet emploi était extrêmement brigué. Le roi des Merlans était fort grand, et avait plus l’air d’un monstre que d’autre chose. Quand il eut parlé à quelques-uns de ceux qui lui apportaient des placets, il aperçut le prince: Qui êtes-vous, mon ami? lui dit-il. Par quel hasard un homme vient-il ici? Seigneur dit Zirphil, je suis le page que la fée Lumineuse vous a promis-Je sais ce que c’est, dit le roi en riant, et en montrant des dents comme celles d’une scie; qu’on le mène dans mon sérail, et qu’on lui amène toutes mes écrevisses. Il faudra que tous les matins il en choisisse dix pour les piler dans un mortier, et m’en faire un bouillon.

On mena Zirphil dans le sérail, et il rêvait sur l’état de ses affaires, lorsqu’il vit ouvrir les portes de sa chambre, et que dix ou douze mille écrevisses entrèrent et se rangèrent sur des lignes droites, ce qui remplit presque son appartement. Il lui vint dans l’esprit qu’il pouvait bien trouver parmi elles la belle et malheureuse Baleine, puisque l’affreuse Marmotte avait ordonné qu’il en pilerait dix tous les matins. Eh! pourquoi les piler, disait-il, sinon pour me faire enrager? N’importe! cherchons-la, s’écria-t-il en se levant, et tâchons au moins de la reconnaître, pour mourir de douleur à ses yeux. Alors il demanda aux écrevisses si elles voulaient bien lui permettre de chercher parmi elles s’il n’y en avait point une de sa connaissance. Celle qui etait à leur tête monta sur une table et lui dit: Nous n’en savons rien, seigneur, mais vous pouvez vous en informer jusqu’à l’heure où nous devons retourner au réservoir, car il faut y passer la nuit absolument. Zirphil commença ses perquisitions; plus il cherchait, moins il découvrait; il remarqua seulement à quelques paroles qu’il tira de celles qu’il interrogea, qu’elles étaient autant de princesses transformées parla méchanceté de Marmotte. Cela lui donna un chagrin inconcevable, d’être obligé d’en choisir dix pour le bouillon du roi. Le soir venant, elles lui firent apercevoir qu’il fallait rentrer dans le réservoir, et ce ne fut pas sans peine qu’il se résolut à se priver du doux amusement de chercher la princesse. Il n’avait pu, en toute la journée, parler qu’à cent cinquante; mais comme il était du moins sûr qu’elle n’était pas parmi celles-là, il se détermina à en prendre dix dans le nombre, et ayant montré à une téte de brochet, qui était chef de cuisine, ce qu’il tenait dans ses mains, on lui apporta un mortier de t porphire vert garni d’or, où il mit ses dix écrevissés, et se disposa à les piler. Alors le fond du mortier s’ouvrit, et il en sortit une flamme brillante qui éblouit le prince, et qui rentra en même temps que le fond qui se referma. Il ne vit plus rien, pas même les écrevisses qui étaient disparues; cela l’étonna et lui causa cependant de la joie, car il était affligé de les piler. Le brochet parut fâché de cette aventure, il en pleura amèrement. Le prince en fut aussi étonné, que du rire des écrevisses; il ne put en savoir la raison, car la tête du brochet ne parlait point.


Il retourna, fort en peine de son aventure, dans son joli appartement, où il ne trouva plus les écrevisses: elles étaient retournées au réservoir. Le lendemain matin, les écrevisses entrèrent sans Marmotte. Il chercha sa princesse, et ne la trouvant point encore, il choisit dix des plus belles. La même aventure arriva: elles rirent, et le brochet pleura quand elles furent disparues avec les flammes. Trois mois de suite il vit toujours la même chose; il n’entendit point parler du roi des Merlans, ainsi il ne s’inquiétait que de ne point voir la belle Baleine.
Un soir qu’il revenait des offices chez lui, il traversait les jardins du palais; en passant proche d’une palissade qui entourait un bosquet charmant, au milieu duquel était une petite fontaine jaillissante, il entendit parler; cela l’étonna: il croyait tous les habitants de ce royaume aussi muets que ceux qu’il avait vus, il marcha plus doucement, et entendit une voix qui disait: Mais, ma princesse, tant que vous ne vous découvrirez point, votre époux ne vous reconnaîtra jamais. Que veux-tu que j’y fasse? disait l’autre voix, qu’il reconnut pour celle qu’il avait tant de fois entendue; la cruauté de Marmotte m’y oblige, et je ne puis me faire connaître sans risquer ma vie et la sienne; la sage Lumineuse, qui le conduit, lui cache ma figure, afin de nous conserver l’un à l’autre; il faut absolument qu’il me pile, c’est un arrêt irrévocable. Mais pourquoi vous piler? reprit l’autre; jamais vous n’avez voulu me conter votre histoire; Citronette, votre confidente, me l’aurait confiée, si elle n’eût pas été choisie, la semaine passée, pour le bouillon du roi. Hélas! reprit la princesse, cette malheureuse a déjà subi le supplice que j’attends. Je voudrais pouvoir être à sa place; car sûrement elle est maintenant dans sa grotte. Mais, dit l’autre voix, puisqu’il fait une si belle nuit, dites-moi pourquoi vous êtes soumise à la vengeance de Marmotte? Je vous ai déjà dit qui je suis, et je brûle d’impatience de vous connaître davantage. Quoique cela renouvelle mes douleurs, reprit la princesse, je ne puis refuser de vous satisfaire; aussi bien c’est parler de Zirphil, et je me livre avec joie à tout ce qui peut me le rappeler.
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