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André Laurie
La Vie de collège dans tous les temps et dans tous les pays

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066307653
Table des matières
L’ÉCOLIER D’ATHÈNES
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
L’ÉCOLIER D’ATHÈNES
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
PROLOGUE: LE PRÉCEPTEUR ET SES DEUX ÉLÈVES MACÉDONIENS
Nous sommes à la troisième année de la 112e Olympiade. Deux jeunes garçons de onze à treize ans suivent les rues tortueuses de Pella, en Macédoine, accompagnés de leur précepteur ou «pédagogue» ; celui-ci chargé de manuscrits, d’instruments de musique et boitant visiblement; ceux-là gambadant à ses côtés.
«Par ici, Proas! dit Perdiccas, l’aîné, d’une voix impérieuse en tirant le maître par sa tunique ou chiton. Tu sais bien que nous voulons suivre la grande route!...
— La grande route! objecta le précepteur. Nous nous éloignons de la maison! Cela nous fait une demi-heure de chemin supplémentaire. A quoi bon, mes enfants?
— Nous voudrions aller voir le portrait d’Alexandre, expliqua Amyntas, le plus jeune des deux élèves.
— Oui, nous voulons entrer au palais et voir le portrait, comme tout le monde,» dit péremptoirement le frère aîné.
Puis, soudain, s’emportant:
«Je suis bien libre, j’imagine, de choisir ma promenade!... Oublies-tu, captif, qui tu es et qui nous sommes?... Faut-il te rappeler que tu as pour élèves les arrière-neveux d’Hercule et les cousins d’Alexandre?...
— Tu me l’as assez souvent répété pour que je n’en ignore!» répliqua le précepteur, sans autrement s’offusquer du ton de Perdiccas.
Et traînant de son mieux sa jambe gauche, qui n’avait cessé de le faire souffrir depuis certain coup de lance macédonienne reçu à la bataille de Chéronée, il suivit ses deux élèves avec résignation.
Mais déjà Perdiccas, qui avait le cœur généreux autant que sa langue était prompte, se reprochait ses paroles malsonnantes.
«Pardonne-moi, Proas, dit-il en se retournant vers le précepteur, je viens de te parler étourdiment. Si tu es captif, ce n’est pas ta faute!... Le sort des armes l’a voulu, et je serais plus vil qu’un autre d’offenser un brave soldat, moi qui n’ai d’autre ambition que de me distinguer un jour sur le champ de bataille... Peut-être m’arrivera-t-il, à moi aussi, de tomber aux mains de l’ennemi!... Tu sais, n’est-ce pas? que je parle trop souvent sans réfléchir et que mon ardeur impétueuse l’emporte sur mon jugement. Ma mère dit qu’il faut mettre cela au compte du sang des Héraclites,» ajouta l’enfant avec un naïf orgueil.
«Brave et loyale nature, Héraclite ou non!» se disait le bon Proas en donnant un regard de paternelle affection à la fière mine et à l’œil bleu de son élève.
«Je n’accusais point ton cœur, mon fils, reprit-il tout haut; je connais ton humeur vive et bouillante, et c’est à elle seule que j’attribue les écarts de ta langue. Mais tu as raison de respecter en moi le malheur des armes, et il est digne d’un futur guerrier de reconnaître franchement ses torts.»
Cependant on avait quitté les ruelles sombres, mal alignées, pour prendre la voie principale où se trouvait le palais. Ici des maisons spacieuses, élégantes, un sol entretenu avec soin, un alignement régulier; ces signes incontestables de civilisation témoignaient assez que ceux que les Grecs appelaient encore des «barbares », tout en se laissant battre par eux, leur avaient emprunté le secret des arts, tandis qu’ils gardaient celui des vertus guerrières. Il n’y avait pas cent ans encore que le roi Archélaüs, comprenant l’immense supériorité de ses voisins, avait résolu de les imiter; qu’il avait transporté d’Agæ à Pella le siège de son gouvernement; qu’il avait rebâti la ville, élevé des fortifications, tracé des routes, réformé l’armée, favorisé de tout son pouvoir les lettres, les sciences et les arts. Zeuxis avait été appelé à décorer sa demeure. Euripide était venu se fixer chez lui. D’aussi nobles exemples n’avaient pas été négligés; ses successeurs l’avaient dépassé et même éclipsé. Qui se souvient d’Archélaüs, quand on nomme Philippe de Macédoine? Et le nom de Philippe lui-même ne pâlit-il point auprès de celui d’Alexandre?
Le progrès avait marché à pas de géant. Appelles avait remplacé Zeuxis, et les chefs-d’œuvre de son pinceau laissaient bien loin les peintures tant admirées jadis.
Un nom plus glorieux encore que celui d’Euripide était dans toutes les bouches. Aristote, le plus grand éducateur que le monde ait connu, après avoir ébloui Athènes de son enseignement, était revenu, sur les instances de Philippe, se fixer à Stagyre, sa ville natale, pour y faire l’éducation d’Alexandre, et dans ce petit coin obscur de la Chalcidique on avait vu le maître sans pareil former le sublime enfant à toutes les vertus et à toutes les excellences.
Philippe, enfin, avait fait de la phalange cet instrument de précision qui devait d’abord asservir les Grecs, et, plus tard, aux mains d’Alexandre accomplir tant de prodiges.
A peine âgé de vingt ans lorsque la mort de son père l’appela subitement au trône, l’élève d’Aristote avait prouvé tout d’abord, par la sagesse et la force de sa politique intérieure, qu’il était mûr pour le gouvernement.
Il avait pacifié la Grèce, soumis les barbares voisins. Mais la presqu’île hellénique était un champ trop étroit pour son ambition, et bientôt, lâchant la bride à l’humeur conquérante qui le possédait, il s’était jeté sur l’Asie, avait marché de succès en succès.
Les nations civilisées s’inclinaient devant le jeune conquérant, qui avait pu, avec une poignée d’hommes, briser le colossal empire des Perses; et lui, poursuivant sa carrière, jetait chaque jour au monde un nouveau nom de victoire destiné à rester immortel: c’était Issus après le Granique, et Tyr après Issus, — en attendant Arbèles.
Si l’univers retentissait des triomphes d’Alexandre, on peut penser qu’à Pella l’enthousiasme était plus grand encore qu’ailleurs. Les vieillards et les enfants, — seuls restés au foyer, — ne parlaient plus d’autre chose. Les uns regrettant leur vigueur disparue, les autres gémissant de n’être pas en âge de porter les armes. Du matin au soir, le palais habité par la reine-mère était assiégé de curieux avides de nouvelles: on savait qu’Alexandre lui était tendrement attaché et lui adressait chaque jour ses plus rapides messagers.
Touchée des hommages unanimes qu’on rendait à la gloire de son fils, l’altière Olympias s’était laissé persuader d’exposer publiquement le fameux portrait, chef-d’œuvre d’Appelles, Alexandre brandissant la foudre, que tout le monde souhaitait voir et qui n’avait été montré jusque-là qu’à un petit nombre d’amis. Le tableau était placé sous un dais de riches draperies, dans le vestibule du palais royal, vaste édifice d’ordre composite élevé par une succession d’architectes grecs.
Rangés sur trois rangs, à l’entrée même, les visiteurs attendaient leur tour de défiler devant l’image de celui qui remplissait l’univers de sa gloire, et la renommée du peintre ajoutant son prestige à celle du vainqueur, c’est dans un sentiment de respect quasi religieux que la cérémonie se poursuivait.
Les deux élèves de Proas l’accomplirent en silence avec leur maître. Un instant ils contemplèrent le demi-dieu, parmi les nuées, planant sur l’empyrée et levant sur les faibles humains l’attribut symbolique de la toute-puissance céleste. Mais bientôt un avertissement des gardes mit fin à leur visite; ils cédèrent la place à ceux qui les suivaient et se retrouvèrent dans la rue.
Aussitôt, leurs langues se délièrent. Amyntas, très sensible au beau, sous toutes ses formes, admirait surtout la perfection de l’image. Perdiccas était plus fortement impressionné par l’apothéose même.
«Comment est-il possible de donner à ce point l’illusion de la vie? disait l’un. C’est à croire, vraiment, qu’on voit le roi en personne, et qu’il va parler...
— Pourquoi ne suis-je qu’un enfant et pourquoi ne m’est-il pas donné de participer aux exploits d’un tel héros? s’écriait l’autre. Cinq ou six ans de plus, et mon père me l’aurait permis, sans nul doute!... Je serais avec lui aux côtés d’Alexandre!... Je m’associerais à ses hauts faits. Peut-être pourrais-je, comme un autre, m’illustrer dans les combats et montrer au monde que je ne suis pas indigne de mon nom... Ah! sort cruel! sort injuste, qui m’attache ici avec les femmes et les vieillards, tandis que les Macédoniens marchent à la conquête de l’Asie!...
— Patience, patience, répondait Proas. L’occasion de donner des coups et d’en recevoir arrivera toujours assez tôt. Elle ne manque guère ici-bas.

— Non! non! disait Perdiccas, qu’une généreuse ambition éclairait sur les réalités, en dépit de sa grande jeunesse. Il ne restera plus rien à faire quand je serai d’âge à prendre rang dans la phalange.
— Crois-tu donc que l’âge soit tout pour un homme de guerre? objectait le précepteur. Dis-toi bien, cher enfant, qu’il s’agit maintenant de te préparer par de fortes études à tes devoirs futurs et mets ton amour-propre à être un bon élève, si tu veux devenir un bon officier.
— Un bon officier! riposta Perdiccas avec un dédain peu dissimulé. Comme si la bravoure s’apprenait dans les livres?
— La bravoure, non, certes; mais le moyen de l’utiliser à point et de s’en servir à propos. En serais-tu, d’aventure, à t’imaginer qu’on naît grand général, et qu’on le devient sans travail?
— Tu vas peut-être me dire qu’Alexandre est un rat de bibliothèque?
— Je ne dis rien de tel, mon cher Perdiccas; mais je dis qu’Alexandre lui-même est le produit supérieur de la plus haute culture, et que, sans son maître Aristote, il n’eût pas été Alexandre.
— Comment cela? demandèrent les deux enfants, vivement intéressés par cette leçon pratique.
— C’est très simple, répondit Proas, heureux de voir leur curiosité en éveil. Un grand général, mes enfants, est peut-être ce qu’il y a au monde de plus rare. Pour vaincre, — non pas dans une rencontre isolée, mais dans une longue suite de combats et contre les adversaires les plus divers, — il faut un ensemble de qualités physiques et morales, très exceptionnellement réunies chez un mortel, et qu’une éducation complète peut seule amener à maturité. Eh bien, je dis qu’à en juger par son éclatante carrière et par ce que je sais de lui, Alexandre est le produit parfait et comme la fleur de notre éducation grecque. C’est parce qu’il l’a reçue, — uniquement parce qu’il l’a reçue, aux mains d’un maître sans rival, — qu’il est ce que nous le voyons... Son triomphe, on peut le dire, est celui d’Athènes et du pédagogue athénien.
— Aristote est né à Stagyre! objecta Perdiccas.
— Oui, mais il fut chez nous l’élève du divin Platon.
— Tu l’as connu, Platon? demanda Amyntas.
— J’ai eu le bonheur de le voir dans ma jeunesse.
— Et Je peintre Zeuxis, l’as-tu vu aussi?
— Oh! non, je ne le connais, comme vous, que par ses œuvres et sa réputation, dit le précepteur en souriant, il était mort bien avant ma naissance.
— Vraiment? fit Perdiccas en ouvrant de grands yeux. Mais il n’y a pas cent ans qu’il peignait à la cour d’Archélaüs.
— Eh bien! quel âge me donnes-tu donc?
— Que sais-je, moi? dit l’enfant en considérant la barbe grise de son maître et les deux rides profondes qui sillonnaient verticalement son front; tu dois être bien vieux?...
— Quatre-vingts ans? suggéra Amyntas, très intéressé par cette enquête personnelle.
— Pas encore, pas encore! protesta le maître en souriant. Mais les campagnes vieillissent un homme, — surtout les campagnes malheureuses,» ajouta-t-il avec mélancolie.
Et presque aussitôt, secouant sa tristesse:
«... Voyons celui de vous deux qui sait le mieux ses dates et qui est capable d’un petit calcul. J’avais trente-huit ans le jour de la bataille de Chéronée...

— Oh! s’il faut faire de l’arithmétique et de la chronologie en récréation, je n’en suis pas! s’écria Perdiccas.
— Tu as quarante-six ans! dit Amyntas qui avait compté sur ses doigts.
— Très bien, répliqua le pédagogue. N’es-tu pas honteux, Perdiccas, de ne pouvoir te plier au moindre effort de réflexion et de te laisser ainsi dépasser par ton cadet?
— Tu assistais donc à la bataille de Chéronée? reprit Amyntas, se hâtant de détourner la semonce qui menaçait son frère.
— Oui, mon enfant. C’est là que j’ai été grièvement blessé et fait prisonnier... Je dois à Chéronée l’honneur d’être votre précepteur, ajouta Proas avec une pointe d’amertume.
— Oh! conte-nous cela, je t’en prie! s’écria Perdiccas. Ce sera bien plus amusant que l’arithmétique!... Dis-nous toute ta vie, ton enfance, tes aventures d’écolier et de soldat... Bien souvent tu nous l’as promis et jamais tu n’as réalisé ta promesse...
— Je veux la tenir, mes amis, dit le bon Proas, — mais à une condition: c’est que mes récits seront la récompense d’une sagesse exemplaire. Chaque fois que vous m’aurez donné pleine satisfaction dans vos études, je vous dirai une année de ma vie... Est-ce convenu?
— Convenu! répétèrent ensemble les deux garçons.
—... Mais tu nous conteras surtout les bons coups de lance! ajouta Perdiccas. Car enfin tu es un soldat, toi, et non pas un peintre ou un scribe!...
— Je suis citoyen d’Athènes, répliqua fièrement le captif, et cela dit tout. Sache, mon enfant, qu’un Athénien se pique d’exceller à la fois aux arts de la paix et aux arts de la guerre, et que jamais, sous le soleil, pareille prétention ne fut mieux justifiée... Je vous dirai donc ma vie d’écolier, —non pas, certes, que je prétende me donner en exemple, —mais pour vous expliquer cette éducation d’Athènes, vraiment virile et complète, qui mit son honneur à cultiver simultanément toutes les facultés physiques, intellectuelles et morales de l’être humain...
«Vous comprendrez alors comment Eschyle a pu devenir à la fois l’illustre auteur des Euménides et le valeureux soldat de Marathon; pourquoi un Alcibiade et un Socrate combattirent à Délium avec une bravoure égale; pourquoi j’affirme qu’Alexandre le Grand est la fleur glorieuse de nos écoles...
«Vous verrez enfin que la culture raisonnée, le parfait equilibre et l’harmonie de tous les dons naturels sont le principe même et le but de cette éducation, — la plus noble que le monde ait jamais connue, la plus belle qu’il puisse s’attacher à retrouver, si le malheur des temps voulait qu’il en perdît un jour la tradition...»
Ainsi parla Proas, et, dès le lendemain, ce programme était appliqué.
Chaque soir, après les leçons du jour, le captif allait avec ses deux élèves s’asseoir près de la fontaine, sous les cèdres du jardin, et leur contait un chapitre de sa vie. C’est ce récit qu’on va donner ici.
CHAPITRE II
Table des matières
RÉCIT DU PRÉCEPTEUR. — PREMIÈRES ANNÉES
Ce n’est pas à Athènes même que j’ai vu le jour, mes chers enfants. Je suis né en pleine campagne d’Attique, à quelque deux cents stades de la ville. Mon père Nicias, homme libre, y vivait dans la modeste maison héréditaire, cultivant sa terre avec un petit nombre d’esclaves, car sa fortune était médiocre. Mon aïeul Hilarion, accablé par l’âge, avait renoncé, en faveur de son fils, à tout ce qu’il possédait, et il vieillissait doucement dans l’antique demeure, chéri de tous, vénéré au loin comme un sage.
On attendait ma naissance avec impatience. Ma mère Phédime s’était préparée par les sacrifices et la prière à mettre au monde un fils. Chacun m’avait souhaité d’avance les dons heureux de l’esprit et du corps. La mère de Phédime, ses amies, étaient accourues de tous les environs afin d’assister à ma naissance, et mon père avait mille fois demandé aux dieux de lui donner pour son premier-né un fils.
Je naquis. Aussitôt mon grand-père, d’une main tremblante de joie, attacha sur la porte d’entrée de notre demeure une couronne d’olivier, symbole de l’agriculture à laquelle l’homme est destiné ; si, au lieu d’un garçon une fille avait ouvert les yeux à la lumière, on eût suspendu à la porte une bandelette de laine, indiquant que la femme doit filer, tisser, s’occuper de travaux domestiques.
... Le père, vous ne l’ignorez pas, enfants, adroit de vie et de mort sur sa famille dans toute la Grèce, sauf à Thèbes où les lois lui défendent d’user de ce privilège. A peine né, la mère de Phédime, Cornétho de Prasiès, m’apporta devant le maître. Tremblante, elle s’agenouilla, et me coucha aux pieds de Nicias. Les esclaves, les femmes, les affranchis, les yeux attachés aux siens avec anxiété, attendaient son premier geste. Il abaissa ses regards sur moi, tout petit, si humble et vagissant faiblement, couché nu sur la vieille terre. Il me considéra, et me voyant robuste et bien formé, il se pencha et me prit dans ses bras... Aussitôt des cris d’allégresse retentirent. Mon père m’avait relevé. J’allais vivre, grandir, devenir comme lui un homme libre!... Si, au contraire, il eût détourné de moi ses yeux, me voyant affligé d’une constitution débile ou défectueuse, on m’aurait emporté bien vite, et, m’exposant en quelque lieu désert, on m’eût laissé exhaler dans les pleurs la faible étincelle de vie qui seule animait mon petit être... Quelquefois, hélas! accablé par les maux de la guerre et de l’esclavage, je me suis demandé s’il n’eût pas mieux valu pour moi ne jamais vivre que tomber dans la misère que j’ai connue depuis mon âge mûr...
Proas soupira, et un moment appuya son front au long bâton recourbé, indice de son autorité sur ses jeunes élèves. Perdiccas, l’œil brillant d’un feu sombre, sembla penser que, pour lui, il eût préféré la mort à l’esclavage... Mais le doux Amyntas, glissant sa main dans celle du pédagogue, trouva un mot affectueux pour consoler le pauvre exilé.
— Ne regrette pas que ton père t’ait laissé vivre, puisque, sans cela, nous ne t’eussions jamais connu, dit-il. Continue, raconte ce qui advint après que Nicias t’eut pris entre ses bras.
— Les dieux te protègent, cher Amyntas, car ton cœur est doux et généreux, dit le captif. Je reprends: les femmes me saisirent, elles me rapportèrent avec joie au gynécée. On me plongea dans l’eau fraîche, je fus lavé et parfumé, puis couché sur un de ces vans d’osier qui servent chez nous à séparer le grain de la paille. C’est, dit-on, le présage d’une opulente fortune et d’une nombreuse postérité.
Mon aïeule maternelle, Cornétho, avait gardé les principes de l’ancien temps. C’est grâce à elle que je fus plongé dans l’eau froide au lieu d’eau tiède, comme cela se pratiquait d’habitude. Elle n’eut garde d’enchaîner mes petits membres sous ces mille bandelettes dont on se sert chez nous pour emmailloter les enfants, et qui nuisent à leur développement, disait-elle.
C’est à peine si elle me couvit de quelques langes, voulant m’accoutumer de bonne heure au froid... Cinq jours passèrent. Le sixième, Cornétho me prit entre ses bras, et, suivie de tous les gens de la maison; mon père et mon aïeul en tête, elle fit plusieurs fois en courant le tour de l’autel d’Apollon, placé à la porte de notre demeure et où le feu brûlait nuit et jour. C’est la cérémonie de la purification de l’enfant.
On attendit le septième jour: souvent les nouveau-nés périssent pendant cette période, emportés par les convulsions. Ce jour heureusement écoulé, mon père, ayant réuni ses parents, ceux de sa femme et tous ses amis, leur déclara vouloir me donner le nom de Proas, mon aïeul maternel, mort depuis longtemps, selon la coutume qui veut que l’aîné porte le nom de son grand-père. La cérémonie terminée, on s’assembla pour le repas solennel autour d’une longue table dressée au dehors devant la porte, car elle eût été trop grande pour tenir dans l’intérieur de la maison.
Bien souvent mon aïeul m’a redit les détails de ce jour où je reçus mon nom. Il m’a vanté la pureté incomparable de ce beau soir d’été, la brise embaumée qui soufflait de la mer, faisant frémir doucement le rameau d’olivier fixé à la porte, courbant les épis verdoyants du champ de blé derrière l’habitation, agitant la cime des figuiers au-dessus du toit paternel. Il croyait se voir lui-même à la naissance de Nicias, et, dans le petit être inconscient que j’étais, il retrouvait son fils, aujourd’hui plein de force et de bonheur...
Mon grand-père, ainsi que beaucoup de nos vieillards, se nourrissait exclusivement de miel; c’est à cette douce nourriture qu’il attribuait sa verte vieillesse, exempte de toute infirmité, son intelligence et sa mémoire intactes. Le miel, en outre, prolonge la vie, affirmait-il. En ce jour, pourtant, voulant fêter lui aussi ma venue au monde, il trempa ses lèvres dans la coupe ornée de roses qui passa à la ronde de main eh main, et qui, vidée ainsi au début du repas, est regardée comme le symbole et le garant de l’amitié qui doit unir les convives.
Dès le matin, les esclaves avaient lavé à grande eau la table du festin; puis ils y avaient amoncelé les corbeilles de pain, les vases de fruits, les mets froids et les gâteaux mis en réserve depuis plusieurs jours; et maintenant ils circulaient sans bruit autour des lits où les convives couronnés de fleurs étaient étendus, offrant à chacun les plats préparés pour leur délectation.
En cette occasion propice, mon père avait voulu donner un festin aussi recherché que s’il eût été un des plus riches citoyens d’Athènes. On présenta d’abord des coquillages variés, accommodés de diverses manières; les uns tels qu’ils sortent de la mer, — et selon moi ce sont les meilleurs, —les autres, cuits dans l’huile d’olive, ou sous la cendre; tous, saupoudrés de poivre et de cumin. En même temps, on servit des œufs frais de nos poules et des œufs de paonnes, plus appréciés encore. Mon père possédait un grand nombre de ces beaux oiseaux de Junon, et mon grand-père m’a dit qu’en ce jour de fête les magnifiques créatures, faisant traîner leur queue splendide ou la relevant en éblouissante corolle, semblaient s’associer aux réjouissances données en mon honneur... Si je vous raconte tout cela, enfants, ce n’est point vaine gloire, croyez-le bien. Mais c’est pour vous faire sentir que les plus heureux commencements ont souvent de bien tristes épilogues...
— Va, va, continue!... dit Perdiccas avec impatience. Que mangea-t-on ensuite à la fête?
— On mangea, reprit Proas, après les coquillages, toutes les variétés de la viande de porc: andouilles, saucisses, jambons et longes conservés à la fumée du foyer; pieds farcis, échine rôtie, et jusqu’à un petit cochon de lait cuit tout entier sous la cendre; puis un foie de sanglier et des. gigots d’agneau; de la fraise de veau, ainsi que la poitrine d’une truie, assaisonnée de cumin, de vinaigre et de silphium , termina cette partie du repas. Alors parurent des petits oiseaux qu’on arrosa d’une sauce fumante, composée d’huile, de vinaigre, de fromage râpé, de silphium. Pour le second service on offrit ce que mon père avait pu se procurer de plus exquis en gibier, volailles et poissons: la murène, la dorade, la vive, le xiphias, le pagre, l’alose, le thon, les congres aux anneaux serpentins, et les glaucus qui se pêchent à Mégare, et les sardines qu’on prend aux environs de Phalère, et qui, disait mon père, mériteraient d’être servies à la table des immortels, lorsqu’on ne les a laissées séjourner qu’un instant dans l’huile bouillante...
Je ne parle ni des champignons, ni des asperges, ni de cette variété infinie de légumes qui abondent sous notre beau climat. Mais je dois un mot de louange à nos fruits exquis, nos figues, nos raisins, nos poires et nos pommes d’Eubée; nos coings de Corinthe, aussi doux au palais que superbes à l’œil, et nos amandes de Naxos dont la renommée s’étend par toute la Grèce...
Quant au pain, il était d’une blancheur, d’une finesse, d’une saveur délicieuse... Que de fois, j’ai regretté cet aliment frugal de mon enfance!... Une belle tranche de pain de froment, quelques amandes, des figues, une pomme, qu’y a-t-il de plus savoureux?... Jamais je ne retrouverai de pain semblable à celui qu’on mangeait chez mon père. —Et les gâteaux qu’on servit en ce jour de ma fête, et que tu aurais croqués avec tant de plaisir, Perdiccas!... Je voudrais bien avoir à vous offrir une de ces corbeilles de jonc, pleine de nos gâteaux, enfants, pareilles à celles que, si souvent, ma bonne mère m’apporta, quand je fus écolier à Athènes!... Ces pains de Cappadoce, faits d’un peu de farine de froment, de lait, d’huile et de sel; ces globes légers, qu’on mange tout chauds et qui se font avec de la farine de sésame, du miel et de l’huile d’olive; cette bouillie d’orge mondé, pétrie et saturée des sucs de viande et de poularde; ces galettes, faites simplement de lait et de miel, celles qui sont relevées d’huile et de fromage... Et ces tourtes légères renfermant des fruits confits au miel... ce mélange de raisins et d’amandes qu’on incorpore à la pâte, et enfin, ces tubes aussi légers qu’une feuille de papyrus qu’on mange roulés, en les trempant dans le vin: rien de tout cela, vous pouvez m’en croire, ne manqua au festin en l’honneur du petit Proas...
Les vins, bien entendu, coulèrent à flots. Vins de Corinthe, et vin blanc de Mende, et celui de Naxos qu’on a comparé au nectar des dieux, et enfin le vin de Chio, le roi de tous, à mon sens. Chez nous, il est d’usage d’adoucir parfois le jus de la treille en y incorporant de la farine pétrie avec du miel, ou de le parfumer d’origan, de fruits, de fleurs et d’aromates. Mon père répétait souvent qu’il aimait, en perçant un tonneau, d’être salué par le parfum de la rose et de la violette. Il ne voulait pas cependant que l’arome des fleurs prédominât sur le goût propre de la grappe.
Le grand-père, instruit par l’expérience, avait conseillé à son fils de mêler au vin un peu d’eau de mer, qui empêche ses fumées puissantes de monter à la tête. C’est avec discrétion qu’il faut mélanger les deux liquides; une mesure d’eau de mer, enseignait Hilarion, suffit pour cinquante mesures de vin...
Il régnait sur la table une si grande profusion que plus de la moitié des mets se fût perdue, si un usage antique n’avait permis aux convives de choisir parmi les plats ceux qui leur plaisaient davantage, pour les envoyer à leur famille ou à leurs amis.
A la fin du repas, un éphèbe , Calliclès, prit sa lyre et célébra ma naissance et les joies de ce beau jour. A leur tour, tous ceux des convives qui connaissaient l’art divin du chant se firent entendre; puis les plus jeunes, se levant de table, se livrèrent au plaisir de la danse, pendant que les esclaves enlevaient les restes du festin, que les hommes mûrs et les vieillards, assis en cercle, regardaient s’ébattre la jeunesse en devisant paisiblement.
Après une dernière libation en l’honneur du Bon Génie et de Jupiter Sauveur, les convives se séparèrent avec mille souhaits de bonheur à mon adresse...
L’éducation d’un jeune Grec, mes enfants, commençait le jour de sa naissance, pour finir à sa vingtième année. Le premier soin des parents était de préparer à leur rejeton une constitution robuste. A cet effet, on n’épargnait aucun soin, aucune peine. Ma mère, la douce Phédime, la sévère Cornétho, mon aïeule, étaient sans cesse occupées de moi. L’enfant, jusqu’à sa cinquième année, est animé d’une vitalité si forte que son corps, disent quelques philosophes, n’augmente pas du double en hauteur dans les vingt années suivantes. Il a donc besoin d’une nourriture abondante, d’un exercice constant.
Les nourrices, obéissant à ce besoin de remuer que manifeste le petit être, le bercent, le secouent doucement entre leurs bras, l’élèvent dans les airs, et l’enfant montre qu’il prend plaisir à cet exercice; c’est grâce à ces ébats qu’il jouit d’un sommeil paisible et d’un heureux réveil.
Dès que je pus me tenir sur mes jambes, ma mère me fit marcher, et souvent mon aïeul me retraça la scène: moi debout, tout nu, sauf un cordon d’amulettes autour du cou, vacillant sur mes faibles jambes, tandis que Phédime et Cornétho, penchées, m’appelaient, et que je semblais, entre elles deux, ne savoir de quel côté me tourner... Le petit chien Pyrrhos, né le même jour que moi, mais combien plus agile!... sautait en jappant jusqu’à mes épaules, m’effarouchant par ses cris; parfois, perdant soudain l’équilibre, je tombais de mon haut, et Phédime ou Cornétho accouraient me relever, tandis que ce fripon de Pyrrhos profitait de ce que j’étais par terre pour passer sa langue rose sur mon visage...
Bientôt je sus marcher. Alors, ma mère, continuant mon éducation, m’accoutuma à ne faire aucune différence entre les divers aliments qu’on me présentait, qu’ils fussent grossiers ou délicats. Elle m’habitua à me servir de ma main gauche-aussi bien que de la droite; à ne point pleurer sans cause; à ne jamais m’imaginer que j’obtiendrais ce que je désirais par des cris de colère; à ne pas ressentir de frayeur dans les ténèbres; à avoir horreur du mensonge. Je me rappellerai toujours l’indignation que manifesta ma mère un jour qu’elle entendit une nourrice dire à son élève que c’était en punition d’une faute légère que les dieux l’avaient fait tomber et se fouler le pied... Jamais elle n’eût cherché à agir sur moi par de pareils moyens.
Dès l’enfance, je fus accoutumé à coucher sur la dure, à m’inonder, en toute saison, d’eau froide de la tête aux pieds, à me montrer obéissant, courageux, respectueux envers les vieillards, doux aux animaux, aux êtres plus faibles que moi.
Pendant mes cinq premières années, on ne me prescrivit aucun travail; le jeu seul m’intéressait et remplissait mes jours... Ah! mes enfants, quelles bonnes parties je faisais, sous l’œil indulgent de mon aïeul, en compagnie de mon cher camarade Pyrrhos!... Quelles courses, quelles luttes de vitesse avec mon chien, et comme nous sautions à qui mieux mieux par-dessus les tas de paille, les haies, roulant pêle-mêle dans la poussière, mais nous relevant toujours sains et saufs, souples comme deux tiges de jonc!... En vérité, parmi tous mes compagnons de jeu, Pyrrhos est un de ceux dont j’ai gardé le plus tendre souvenir...
Cependant, mes chers parents s’entretenaient souvent de mon avenir. Ma mère désirait que je fusse élevé auprès d’elle et que je devinsse simplement un cultivateur aisé comme mon père, mon grand-père et mes aïeux, depuis sept générations. Je posséderais, disait-elle, après eux tout ce qu’ils possédaient; ils avaient vécu heureux dans leur modeste sphère; je suivrai leur exemple. Je vivrai et je mourrai paisible à l’ombre de la vieille maison, je m’y marierai, j’y élèverai mes enfants et j’y cultiverai mon bien... «Y a-t-il un sort plus heureux que celui-là ?» demandait-elle...
Mon père secouait la tête, disant qu’il fallait attendre, pour se décider, que la nature de mes facultés se fût prononcée.
Quant à mon cher grand-père, dont je devins, dès que je pus marcher, l’inséparable compagnon, il affirma toujours que, selon lui, j’étais destiné à apprendre. «Le petit, répétait-il, est doué d’une insatiable curiosité sur toutes choses. Il n’est rien de ce qui se passe autour de lui qu’il n’ait soif de comprendre. — Pourquoi, grand-père?... Comment?... Dis, quelle est la raison de telle chose?... et de cette autre?... Et puis encore de ceci?...»
«Voilà, disait mon aïeul, le refrain constant de sa chanson. Pouvons-nous laisser s’atrophier une faculté aussi marquée, permettre que s’éteigne sans aliment une pareille flamme intellectuelle?... Si l’enfant est le père de l’homme fait, comme l’a dit un sage, le nôtre est assurément destiné à devenir un savant... Notre devoir, je l’estime, est de le mettre en mesure de donner à son esprit la pâture qu’il demande...
— Tu as toujours raison, répondait Phédime, et la sagesse parle par ta bouche; mais comment, ô père! donnerons-nous à l’enfant une science que nous ne possédons pas nous-mêmes?
— Ma fille, répliquait le vieillard, il existe, tu le sais, des hommes qui ont pour métier d’instruire la jeunesse.
— Il n’en existe pas chez nous, objectait ma mère en me serrant dans ses bras.
— Aussi n’est-ce point chez nous que l’enfant recevra l’éducation dont il a soif, répondait le grand-père. Crois-moi, Phédime, nous devons, si son bien l’exige, nous résoudre à nous séparer de ce cher petit être, la joie de mon cœur comme du tien... Et s’il doit trouver le bonheur dans le savoir, il faut le lui donner, ma fille, quoi qu’il nous en puisse coûter... »
Ma mère pleurait; mais ces entretiens, souvent renouvelés, portèrent peu à peu la conviction dans son âme... Elle eût désiré me faire instruire à la maison, sous ses yeux, pour né point perdre de vue son trésor, tant elle me chérissait, ma pauvre mère!... Cependant Hilarion et Nicias, après de longues délibérations, conclurent en faveur de l’éducation publique.
Ils craignaient que l’éducation particulière développât en moi certains défauts. J’étais, ils l’avaient remarqué, trop enclin, — comme certains petits hommes de ma connaissance, — à l’arrogance, à l’orgueil, presque à la tyrannie, quelque soin qu’on eût pris de m’enseigner l’horreur de ces vices affreux.
Peut-être, à l’école, perdu au milieu de la troupe des enfants de mon âge, trouverais-je mon niveau, apprendrais-je mieux, en même temps que les arts libéraux, le peu d’importance de ma petite personne dans le vaste plan du Cosmos... Et puis, si on voulait former mon esprit, où me faire élever, sinon dans cette Athènes, brûlant flambeau du savoir humain, dont nous distinguions au loin le profil aérien, par les jours clairs? N’étais-je pas en quelque sorte fils de la cité de Pallas, et ne devais-je pas sucer le lait de la science à son sein puissant?... Après bien des hésitations et des pleurs, on résolut de me mettre en pension à Athènes.
Toutefois, les supplications de ma mère l’emportèrent sur la résolution de Nicias: on ne m’enverrait point au loin, dès ma cinquième année accomplie, âge auquel commence habituellement chez nous l’éducation scolaire. On attendrait que j’eusse atteint ma dixième année; mais, afin que je ne fusse pas alors en retard sur mes camarades, mon aïeul se chargerait, dès à présent, de m’enseigner les éléments: l’alphabet, les premières opérations de l’arithmétique, et même les principes initiaux du chant... Pour la flûte, devenue de rigueur à cette époque dans toute éducation soignée, personne à la maison ne pouvait me l’enseigner, et force serait de laisser venir le moment où on me placerait à Athènes.
C’est donc en compagnie de mon grand-père que je fis le premier pas dans le sentier ardu de l’étude; sa main tremblante traçait, sur la cire molle des tablettes, les lettres de l’alphabet. Je les étudiais longuement, puis il les effaçait, et, les retraçant au hasard, il me demandait de les reconnaître. Souvent je me trompais et je trépignais alors d’impatience; mais quelle joie si je devinais juste!... Quand je connus mes lettres, il m’enseigna les syllabes, — avec quelle patience, le cher vieillard!... Il usa, pour me les mettre en tête, de cette strophe ingénieuse qu’on trouve, me disait-il, dans une comédie du poète athénien Callias. Vous la connaissez, mes enfants.
Et le pédagogue commença sur un ton de mélopée:
Ba
Bè
Bé
Bi
Mais les deux enfants, sautant debout, joignirent leurs fraîches voix à la sienne, formant un accord parfait, et tous trois ils répétèrent cette espèce de strophe, qu’aujourd’hui encore redisent leurs successeurs sur la machine ronde:
Ba
Bè
Bé
Bi
Bo
Bò
Bu!
Amyntas, égayé, continua même à chanter de sa voix perçante, en reprenant le chemin du palais.
Gamma, alpha ga!...
pendant que Perdiccas criait à tue-tête sur un autre ton:
Delta, alpha da!...
et que le précepteur, souriant de leur zèle, hochait la tête en mesure.
CHAPITRE III
Table des matières
J’ARRIVE A ATHÈNES
«Et l’arithmétique? demandait Amyntas le lendemain; ton grand-père te l’enseigna-t-il aussi telle que tu me l’as montrée?...
— Sans doute, répliqua le pédagogue. Les méthodes qui nous viennent des anciens sont les meilleures, crois-le bien, Amyntas, et nous ne saurions les faire progresser en les changeant. Ainsi que vous, je débutai en comptant sur mes doigts, puis j’appris à me servir de cailloux que je ramassais sur la grève et je commençai à répéter à haute voix: «Un et el un font deux. Deux et deux font quatre. Trois et trois font six, etc.» Tant que j’étudiai sous mon aïeul, je ne me servis jamais de la table de Pythagore, avec laquelle je fis connaissance à Athènes seulement. Mais je reçus de Nicias, au sixième anniversaire de ma naissance, une abaque semblable à celle que vous connaissez bien, enfants, et que tu égares trop souvent, Perdiccas!... La mienne était une simple planchette de bois blanc sur laquelle les divisions séparant les divers ordres d’unités étaient tracées en couleur rouge, plaisante à l’œil et facile à distinguer, même pour la vue affaiblie du vieillard: de petits jetons formés de la mère de la perle me servaient à figurer telle ou telle valeur, selon la place qu’ils occupaient; j’avais, comme presque tous mes compatriotes de l’Attique, le goût le plus vif pour le calcul, et c’était de toutes mes leçons celle que je préférais. Point n’était besoin que grand-père s’inspirât, pour me l’enseigner, des subterfuges recommandés par le divin Platon dans sa République:
«On n’aurait, dit-il, pour rendre cet enseignement moins aride, qu’à s’inspirer des calculs qu’inventent eux-mêmes les enfants, et qui consistent, soit à partager également tantôt entre plus, tantôt entre moins de leurs camarades, un certain nombre de pommes ou de couronnes, soit à s’attribuer successivement par la voie du sort, dans leurs exercices de lutte ou de pugilat, les rôles de lutteur pair ou impair; soit à mêler ensemble en se jouant les phiales d’or, d’argent, de bronze ou de quelque autre matière, puis à les répartir comme il vient d’être dit...»
— Ce que tu disais d’abord, interrompit Perdiccas, me paraît un excellent système, et je veux bien, moi, apprendre l’arithmétique par le pugilat!...
— Patience!... patience!... répondit le pédagogue, tu apprendras toutes ces choses en temps et lieu, ne crains point!... Mais tu m’as interrogé trop tôt sur l’arithmétique, Amyntas, avant de l’aborder, j’avais commencé les éléments de l’écriture; Platon, dans sa République, assigne le terme de trois ans pour savoir lire, écrire et compter. Dès ma sixième année, mon grand-père avait guidé ma main malhabile sur la tablette de cire; armés d’un roseau taillé, mes doigts rebelles cherchaient à suivre les contours légèrement tracés par le vieillard; c’est là ce qui me donna le plus de peine. Souvent, de dépit, je brisais le roseau, je jetais loin de moi les tablettes... mais le visage attristé du bon aïeul me faisait honte de ma violence et, tout penaud, je reprenais mes outils, m’efforçant de mieux faire cette fois...
— Alors, dit Perdiccas très amusé, tu étais indocile aussi, toi, pédagogue?
— Crois-tu donc que je sois né tel que tu me vois, avec cette barbe et ce bâton?... Non, Perdiccas, j’étais alors un enfant libre comme toi, avec les défauts de l’enfance, et ce n’est pas sans de nombreuses corrections que je m’en suis guéri.
— N’y pense plus, dit avec douceur Amyntas. Retrace-nous plutôt les jours heureux que tu passas sous le toit paternel... Qui sait? Peut-être reviendront-ils un jour!...
— Tu as raison, cher enfant! l’espérance resta seule au fond de la boîte de Pandore, quand tout le reste s’en échappa... Et chez moi, pauvre captif, exilé que je suis, elle survit... Elle survit malgré tout!... Je ne veux pas désespérer de revoir les nobles plaines de l’Attique, sa mer et son ciel d’azur, de respirer une fois encore cet air léger et sain, qui prête aux plus communs objets une beauté presque surnaturelle... Doux pays!... ton souvenir me soutient, au milieu des tristesses de la décadence physique et de l’exil...
Un instant le précepteur s’absorba dans ses douloureuses réflexions. Perdiccas lui-même, touché de sa mélancolie, se taisait; mais bientôt relevant la tête, Proas reprit:
Notre famille s’était augmentée, au cours des dix années que je passai à me préparer à l’école. Deux jeunes frères jumeaux, une petite sœur nous étaient nés. Phédime, absorbée par les soins de ses jeunes enfants, voyait avec plus de résignation approcher le moment où il faudrait se séparer de moi. Pour ma part, j’attendais non sans une joyeuse impatience le temps de m’envoler hors du nid familial. Il me semblait que je serais déjà presque un éphèbe du jour où je me trouverais lancé seul dans la grande ville!... Jamais encore je n’y étais entré. Qu’il me tardait de voir par mes yeux toutes les merveilles de l’art, tous les glorieux monuments que nos immortels ancêtres y ont accumulés! Je ne me lassais point d’interroger mon grand-père sur ce que je verrais à Athènes. Et lui, infatigable, ne se lassait point de répondre à mes questions. Souvent, assis au bord de la mer, il me traçait de son bâton, sur le sable, le plan de la noble cité. Au centre, l’Acropole, forteresse sacrée à laquelle on accède par les Propylées. Là s’élève la colossale statue de Minerve aux yeux bleus, la déesse de la sagesse, dont l’égide protège la ville. Toutes les régions de l’Attique sont sous sa protection, mais on peut dire qu’elle a véritablement élu domicile dans la citadelle. Que de statues, que d’édifices, d’autels, de temples, lui sont consacrés!... Le Parthénon!... à ce nom seul je sentais mon cœur battre d’impatience, tant j’avais soif de contempler par mes yeux les miracles dus au génie de nos artistes, et que si souvent Hilarion m’avait décrits. Bien avant de les voir, je connaissais ces métopes impérissables, retraçant le combat des Centaures et des Lapithes. J’admirais les majestueux degrés du temple, où se déroulait, aux époques consacrées par l’usage, la gracieuse théorie des jeunes filles, couronnées de fleurs, apportant à la déesse les prémices de leurs riantes campagnes; j’aspirais au moment où mes yeux seraient éblouis pour la première fois par la glorieuse image d’ivoire et d’or, où je sentirais se fixer sur moi l’œil étincelant de la fille de Zeus. 0 déesse au regard de saphir!... qu’il me tardait de pénétrer dans ton temple, et de sentir que moi aussi j’étais un de tes enfants privilégiés!...
Et l’Agora, où tant de bouches glorieuses s’étaient ouvertes pour laisser tomber les flots de l’immortelle éloquence!... Et la palestre, où plus tard, mes membres assouplis me gagneraient peut-être, à moi aussi, une couronne, où je sentirais se poser sur mon front ce rameau d’olivier plus précieux aux fils de la Grèce qu’un diadème de pierreries... Et le Lycée, les Portiques, réservés aux sages, et le peuple innombrable des statues, les hermès souriants, les Hercules déifies, les guerriers, les orateurs, tous ceux qui ont fait ma patrie si grande... Et encore la joie de me mêler à la foule, de vivre de son intense vie, moi le pauvre petit rat des champs, qui n’avais jamais, les dieux me pardonnent!... parlé à plus de huit ou neuf étrangers dans ma courte existence!...
Enfin mes dix ans sonnèrent. C’était l’époque où mes parents avaient résolu de se séparer de moi. Après bien des irrésolutions et des recherches, Nicias avait décidé de me placer chez Lysis, maître d’une école célèbre. Mais la plus grande difficulté était de savoir en quel lieu on m’installerait pour vivre, en dehors de l’école, que je devais fréquenter seulement aux heures de classe. Voulant être certain de la moralité et de la bienveillance de ceux qui me recevraient sous leur toit, mon père était resté longtemps indécis. Le grand-père se rendit avec lui à Athènes. Ils consultèrent leurs amis, s’informèrent avec soin, et enfin eurent le bonheur d’être adressés à une famille modeste, habitant presque à la porte de l’école de Lysis, où je serais reçu avec joie, où mon jeune cœur ne trouverait que soins maternels et bons exemples.
Cette famille se composait de deux personnes, une pauvre veuve, dont l’âge blanchissait les cheveux et courbait le front, et sa petite-fille, enfant de seize à dix-sept ans. Le fils de la veuve, Théarion, avait été un sculpteur de talent, sinon de génie. En mourant il avait laissé pour tout bien à sa fille une ou deux statues de marbre et quelques poteries. Dès l’enfance il l’avait exercée à manier le pinceau, et quand les deux pauvres femmes se trouvèrent seules et dénuées de tout, la petite Glycère résolut de soutenir sa grand’mère par son talent de peintre.
Encore trop inexpérimentée dans son art pour composer des tableaux, elle se voua à la peinture des statues, en commençant par celles que. lui avait laissées son père. Vous savez, mes enfants, qu’il est rare, en mon pays, qu’on expose les statues dans la blancheur naturelle et uniforme du marbre et de la pierre. Quand le sculpteur leur a donné le dernier poli, quand il a ciselé leurs traits, caressé avec amour la forme de son enfant de marbre, il le confie au peintre, celui-ci commence par revêtir le marbre, dans toutes les parties qui représentent la chair, d’un enduit léger, à peine perceptible, une sorte d’épiderme qui suffit à infuser à la pierre insensible la chaleur et la douceur moite de la vie. Il avive la chevelure d’une teinte plus foncée, presque toujours un brun roux analogue à celui des boucles folles qui couvrent ton front, Amyntas, et qui, en contraste avec le ton uni de la peau, offre l’illusion de la vie. Tantôt il peint le manteau et la robe de couleurs éclatantes, tantôt, leur laissant la blancheur du lin, il se contente d’en relever le bord d’une fine broderie de couleur tendre, tracée d’avance au poinçon. Les prunelles reçoivent alors leur couleur, claire ou sombre, les lèvres sont animées d’une couche de carmin, les sourcils, les cils, soulignés d’un trait noir. Les ornements, colliers, bagues, diadème ou bandelettes, sont marqués d’or fin, et l’ouvrier ayant fixé sur la tête de la statue l’espèce d’auréole ou disque de métal, qui protégera son front contre les insultes des oiseaux (quand la statue doit être placée en plein air), l’œuvre est achevée. Il ne reste plus qu’à la mettre à sa place.
C’est à ce métier que se livrait la douce Glycère; mais hélas! combien peu il était rémunérateur, au milieu du grand nombre d’artistes qui lui faisaient concurrence, et qui, mieux protégés ou plus habiles, enlevaient presque toutes les commandes, ne lui permettant que les moins lucratives: statuettes funéraires, petits dieux domestiques et vases de terre cuite... Elles avaient grand’peine à vivre, les pauvres femmes, et la vieille Agariste accepta avec reconnaissance de me servir de mère pendant mon existence d’écolier. Elles me reçurent, en vérité, comme un sauveur, les chères créatures!...
Ce fut par un beau jour du commencement du printemps que nous partîmes dans la grande charrette à bœufs. Dès le soleil levant nous étions en route, le grand-père, Nicias et moi. Sur la porte de la maison, nous laissions Phédime en larmes, Cornétho, tenant dans ses bras ma jeune sœur, tandis que mes deux petits frères, accrochés à la tunique de ma mère, ne découvraient que leurs tendres visages, curieux de ce départ. Longtemps nous agitâmes de loin les rameaux verdoyants que nous avions cueillis pour nous protéger contre les rayons du soleil; longtemps nous vîmes flotter les voiles des femmes, qu’elles agitaient en réponse...
Puis un tournant de la route nous cacha la demeure familiale. C’était fini! J’étais parti pour être écolier, pour devenir un homme!... Le cœur un peu gros, mais joyeux pourtant, je commençai à regarder autour de moi. A mesure que nous nous rapprochions de la ville, les routes se couvraient de gens de la campagne empressés d’apporter les produits de leurs champs aux citadins. Chantant, riant, plaisantant entre eux, ils me donnèrent la première impression de ce qu’est la foule. Les uns poussaient devant eux des moutons, d’autres des pourceaux, des bœufs, des veaux; on entendait des cris de volailles, des exclamations, des pleurs d’enfants. Moi, je regardais de tous mes yeux, penché au bord de la charrette, et tout à coup le grand-père m’appela:
«Vois, Proas!... C’est l’Acropole!..»
Là-bas le temple de marbre étincelait aux rayons du soleil matinal; son divin profil se découpait sur le ciel bleu, et quelques petits nuages d’or semblaient caresser son faîte...
Je fixai avidement mes yeux sur le spectacle qui s’offrait à ma vue.
A l’est, s’élevait le mont Hymette, où les abeilles recueillent le miel le plus exquis. A ses pieds l’Ilyssus, roulant ses flots d’argent, venait ceindre les murailles d’une zone étincelante. Là je voyais s’élever les gymnases du Cynosarge et du Lycée. Au nord-ouest, je reconnus l’Académie... Un peu plus loin, cette colline du nom de Colonne, où Sophocle place la tragédie d’OEdipe. De là vient le Céphise, qui mêle ses eaux à celles de l’Ilyssus. Et mon grand-père, regardant la ville illustre, répétait tout bas cette phrase d’une comédie de Lysippe:

«Qui ne désire pas de voir Athènes est stupide; qui la voit sans s’y plaire est plus stupide encore; mais le comble de la stupidité est de la voir, de s’y plaire et de la quitter...»
«Le Pirée, Proas!» dit soudain mon père.
Je vis le port, qui jadis contint plus de quatre cents galères à la fois; mon père et mon aïeul me firent saluer un promontoire voisin, où se voyait une pierre carrée d’une austère simplicité, le tombeau de Thémistocle.
Nous entrions dans cette voie magnifique construite par ce même Thémistocle et dont la largeur permet de donner passage à deux chariots de front; construite en énormes dalles de pierre, elle semble destinée à braver les siècles. Nous suivîmes la route qui va du Pirée à la ville, sur une longueur de quarante stades. En passant nous vîmes un cénotaphe... Mon grand-père me fit déchiffrer l’inscription qui y est tracée: la gloire d’Euripide a pour monument la Grèce entière.
Mais nous entrons dans la ville: de toutes parts, des temples, des statues, une foule bariolée, des maisons peintes en couleurs vives, le bruit, la gaieté, l’animation d’une puissante cité. Un chariot attelé de deux chevaux fringants, que guide un jeune élégant à la tunique flottante, force notre pesante charrette à lui céder le pas... Nous nous rangeons précipitamment et nous défonçons presque l’échoppe d’un barbier qui nous invective.
... J’admire un portique, déjà rempli d’une foule de jeunes gens qui écoutent professer un philosophe...
Nous longeons le côté droit du Pnyx: c’est là que le peuple tient ses assemblées les plus bruyantes; nous passons devant l’Académie, devant le Portique royal, où parfois se réunit l’Aréopage. Partout s’élèvent les statues des dieux et des héros.
Nous suivons alors une des deux rues qui aboutissent au Portique royal, elle est décorée presque en entier de deux rangées d’Hermès, gaines de marbre surmontées par une tête de Mercure, et consacrées, soit par l’ordre des gouvernants, soit par la piété des citoyens à commémorer quelque fait glorieux. Beaucoup sont dus à Hipparque, fils de Pisistrate. Il y fit graver des préceptes de morale tels que ceux-ci: Prenez toujours la justice pour guide. Ne violez jamais les lois de l’amitié. Respectez la faiblesse. Protégez les malheureux.
Après avoir longé plusieurs rues, des places ombragées de superbes platanes, nous arrivons à une ruelle plus modeste et bordée d’humbles maisons crépies à la chaux.
C’est là que demeure la vieille Agariste avec Glycère, sa petite-fille.
Au bruit des roues de la charrette, grinçant sur le pavé inégal, les deux femmes accourent. Elles tombent aux pieds de mon père et de mon aïeul, elles baisent leurs mains, les remerciant d’un choix qui les honore; elles me souhaitent la bienvenue dans leur humble demeure.
On décharge les provisions que nous apportons: une grande jarre d’huile d’olive, deux mesures de froment, une outre de vin doux, un jambon fumé, des fruits, des gâteaux préparés par ma mère...
La veuve et la jeune fille se réjouissent. Elles nous conduisent à la petite chambre que je dois occuper. Elles nous indiquent le chemin de l’école de Lysis.
Nous nous y rendons sans plus tarder. Je suis présenté à mon futur maître. Je tremble en voyant son front sévère, ses rudes sourcils noirs, sa grosse barbe, en entendant sa voix profonde... Pour un peu je demanderais à repartir... Mais je reprends courage en voyant arriver la troupe de mes futurs condisciples, les uns tout seuls, les autres suivis du pédagogue chargé de leur attirail scolaire... J’échange avec eux quelques sourires, et le dirai-je... une ou deux grimaces...
Nous prenons congé du maître, nous entrons chez la veuve, où un modeste repas nous attend; puis, nous visitons la ville, et enfin, quand le soleil va se coucher, l’aïeul et le père me bénissent une dernière fois et nous nous séparons...
Mon cœur se serra lorsque je vis s’éloigner la lourde charrette qui emportait loin de moi ceux que j’aimais tant!... Incapable de me maîtriser, je courus après eux, je les suppliai de s’arrêter, de m’embrasser une dernière fois... Je baisai aussi le front étoilé de blanc des grands bœufs, qui me devenaient chers comme des frères, maintenant qu’il fallait les quitter... puis, le cœur gros de soupirs, je revins à la petite maison, où m’attendaient les deux pauvres femmes.
Combien elle me parut étroite, comparée à la spacieuse demeure paternelle, agrandie encore par ses larges cours, les champs qui l’entouraient, son vaste horizon, les beaux arbres qui l’ombrageaient...
... Ici tout était petit, chétif, mesquin. La maison, comme beaucoup d’autres à Athènes, n’avait qu’un seul étage. La terrasse, formant toit, faisait une saillie sur les murs. Un étroit portique menait à la porte, ornée d’une charmante figurine de Mercure en marbre peint, œuvre du défunt Théarion, et qu’on place en ce lieu pour écarter les voleurs; un chien, dit-on, remplit beaucoup mieux cet office..., puis, le minuscule autel d’Apollon sur lequel le père de famille offre les sacrifices domestiques.
Cette allée, se prolongeant, aboutissait à l’appartement des femmes, composé de deux humbles pièces au fond d’une cour; à droite et à gauche en entrant, se trouvaient l’atelier de Glycère et la chambre qui m’était destinée... Tout cela était modeste, mais propre.
Il avait été décidé que j’entrerais le lendemain chez Lysis. En attendant, fatigué de toutes mes émotions et de toutes les choses nouvelles que j’avais vues ce jour-là, je tombais de sommeil.
Agariste en fit la remarque et me conduisit à ma chambrette. Je m’allongeai sur l’étroite couche et bientôt je m’endormis profondément. Ce ne fut pas, je l’avoue, sans avoir arrosé mon oreiller de quelques larmes, en ce premier soir de ma vie, passé sous un toit étranger!
CHAPITRE IV
Table des matières
CHEZ LE MAITRE LYSIS
La salle d’étude était — au moins pendant la belle saison — une cour plantée de grands arbres, et dans notre lumineuse Attique favorisée des dieux, la belle saison, c’est presque toute l’année.
Cependant le soleil ne brille pas toujours, même en été : il y a des périodes de pluies. Ces jours-là on se retirait sous un vaste hangar qui entourait la cour sur trois côtés et au mur duquel on voyait suspendus divers instruments appartenant au matériel classique: lyres, plectrons, doubles flûtes, cithares et d’autres objets, nouveaux pour moi. En face de l’entrée, enfin, une porte donnait accès dans la salle qui devait nous servir d’abri durant la saison rigoureuse.
J’étais fort intimidé en prenant place pour la première fois au milieu de mes jeunes condisciples. J’avais souvent entendu parler d’Athènes dans mon petit coin de village, avec une sorte de vénération, et je croyais de bonne foi que le moindre de ses citoyens devait m’être supérieur par le seul fait qu’il était né dans cette ville illustre. Je connaissais de plus, par ouï-dire, l’esprit caustique des Athéniens, et je n’étais pas sans quelque appréhension de leur paraître souverainement ridicule, moi jeune rustique qui n’avais jamais rien vu, qui ne savais rien des manières du bel air, qui arrivais enfin — je l’avais constaté non sans consternation dès mon entrée — avec un costume et un accent qui n’étaient pas du tout à la mode du lieu. Cependant je finis par me rassurer, et le premier étonnement passé, je me mis à considérer avidement mon nouveau milieu. D’abord, je m’assurai que nul ne s’occupait de ma personne, ce qui ne contribua pas peu à me remettre dans mon assiette, et je pus à mon aise observer toutes choses autour de moi.
Sur une chaise à dossier, Lysis était assis tenant sa lyre de la main gauche, la droite armée du plectron, petit instrument d’ivoire qui sert à frappe r les cordes sonores. Devant lui, placé sur un escabeau, un élève qui me parut le plus grand de la classe exécutait une phrase musicale dont il suivait le développement sur un papyrus qu’un pupitre dressé à sa gauche mettait à la hauteur de ses yeux. De temps à autre, si l’élève faisait quelque faute, Lysis, attaquant sa lyre d’un coup magistral, le remettait dans le ton ou lui indiquait le mouvement, sans autre commentaire.
Nous étions tous rangés en demi-cercle, attendant notre tour d’aller devant le maître, et pendant les premiers moments chacun observa une tenue exemplaire. Bientôt le jeune exécutant revint à sa place et Lysis, ayant dit d’une voix de commandement:
«Aristomène! Prends ta lyre!...» Je vis mon voisin de droite se lever et aller occuper la place que le premier venait de quitter.

«Bon! me dis-je, mon tour va peut-être venir après celui-là... »
Et cette perspective me causa un effroi qui n’allait pas sans un mélange de satisfaction.
J’avais vu du premier coup que l’exécutant n’était pas plus fort que moi. Plusieurs fois, en disant sa mélopée, il avait hésité à des endroits où j’aurais pu lui souffler les mots (c’était la première scène d’Antigone; mon bon père, combien je vous remerciais du soin et de la patience que vous aviez mis à m’instruire!), puis il penchait son buste en avant d’une manière qui me parut gauche, il tenait ses jambes croisées, enfin il nasillait en chantant, toutes choses qu’on m’avait enseignées à éviter comme les marques d’une éducation négligée ou d’une nature grossière. Aussi aurais-je repris confiance entière sans mon malheureux chiton qui décidément n’avait pas l’ampleur voulue, et surtout sans la crainte que mon accent parût provincial à ces jeunes Athéniens.
Mais déjà le bon ordre et l’immobilité des premiers instants se relâchaient un peu. Les hommes faits restent facilement immobiles parce qu’ils ont fini de grandir. Mais les petits bras et les petites jambes ont constamment besoin de mouvement pour s’étendre et se développer, et en tout cas un repos prolongé leur est insupportable.
Aussi vit-on, après un certain temps, la belle régularité de notre demi-cercle s’altérer et se rompre. C’était l’un de nous qui laissait glisser sa lyre, — pour avoir l’occasion de la ramasser, — ou un autre qui tombait à grand bruit de son escabeau, pour amener un intermède.
Les langues commençaient à se débrider, d’abord tout bas, puis avec un murmure grandissant: des coups de pied échangés sans bruit par mes deux camarades de gauche m’apprirent que ces jeunes mécréants poussaient l’audace jusqu’à venir vider leurs querelles dans le temple même de la science!...
J’étais fort scandalisé. Un enfant élevé et choyé sous le toit paternel y devient trop souvent volontaire, exigeant, susceptible... mais il ne connaît pas ces vices du mauvais écolier endurci: la désobéissance aux règles, le mépris du devoir, le manque systématique de respect pour les maîtres.
Je n’avais, quant à moi, jamais manqué de respect à mes excellents parents, instruit que j’étais à les considérer comme les représentants des dieux sur la terre; en me confiant à Lysis, ils m’avaient enjoint de le respecter à l’égal d’eux-mêmes: aussi, étais-je disposé à regarder avec horreur tout acte d’insubordination ou d’indiscipline. C’est pourquoi, fort mal édifié par mes deux lutteurs, je leur jetais des regards chargés de blâme et d’indignation. L’un des deux, s’étant avisé de lire sur ma figure la réprobation que m’inspirait sa conduite, fit trêve subitement à ses exercices et se mit à m’examiner.
C’était un jeune blondin à la chevelure bouclée, au teint pur, au profil régulier, au costume impeccable. Il n’y avait pas besoin de le regarder deux fois, lui, pour s’assurer qu’il était enfant d’Athènes, et sans doute d’une famille d’importance. La beauté de sa figure m’avait tout d’abord frappé et sympathiquement attiré ; aussi étais-je doublement peiné de sa conduite. Euphorion — je suis bientôt qu’il se nommait ainsi — me toisa un instant d’un œil moqueur, puis, prenant son style, il traça rapidement quelques mots sur ses tablettes, qu’il me passa aussitôt. Très curieux de savoir ce qu’il pouvait bien m’écrire, je ne pris pas le temps de réfléchir que moi, tout à l’heure censeur austère de son indiscipline, je me faisais son complice en acceptant de lire ce message. Bien pis! A peine l’avais-je parcouru que, saisissant mon style, j’y répondais d’une main fébrile, arrivant ainsi d’un seul bond à un degré d’inconduite dont, avant d’entrer dans la classe, je me serais jugé absolument incapable... Mais aussi j’avais été provoqué d’une façon intolérable. Voici ce que j’avais trouvé sur les tablettes du jeune élégant:
Donne-moi au plus vite l’adresse de ton tailleur; avant ce soir il faut que j’aie un «chitton» pareil au tien.
EUPHORION.
Mon malheureux chiton!... j’avais bien deviné au premier coup d’œil qu’il me causerait des ennuis. Mais je ne croyais pas que, sans provocation, on viendrait ainsi m’attaquer. Et un garçon si bien mis encore! si favorisé !... Ne pouvait-il puiser un peu d’indulgence dans le sentiment de sa supériorité et épargner un nouveau venu, un campagnard?... Ah! le cœur peu généreux!... Le mauvais camarade!...
Toute cette colère m’avait traversé comme un éclair, et j’avais tracé ma réponse avant même d’avoir pensé. Sous les lignes d’Euphorion, voici ce que j’écrivais:
Donne-moi au plus vite le nom de ton maître de politesse, que je ne m’adresse pas à lui!
PROAS.
Tandis que mon ennemi lisait d’un œil dédaigneux ma pauvre riposte, un autre s’était penché au-dessus de lui et cueillait d’un geste prompt les tablettes; il me les passa après y avoir tracé ces mots:
Proas, mon ami, tu n’es pas de force. Cultive l’épigramme, si tu veux lutter avec Euphorion.
MÉNÉCRATE.
Et les deux amis de s’esclaffer, tandis que je rougissais de dépit à cette nouvelle offense. Mais ce petit commerce épistolaire avait été remarqué. Un nouveau camarade s’était emparé des tablettes et y écrivait à son tour:
Et toi, Ménécrate, au lieu de flagorner Euphorion, dis-lui de cultiver l’orthographe.
THÉAGÈNE.
Ah! ah! C’était à mon tour de rire!... Attrape, jeune impertinent!...
L’œil du bel Euphorion s’enflamma de colère:
Qu’oses-tu trouver à redire à mon orthographe, manant? écrivit-il aussitôt.
Réponse: Chiton ne prend qu’un t, ne t’en déplaise; tu le portes bien, mais tu l’écris mal.
On commençait à s’arracher les tablettes autour de nous, et, chacun, goûtant ce nouveau divertissement, voulait y mettre son nom.
Un jeune garçon, que j’avais remarqué pour son œil sérieux, sa figure énergique et sa bonne tenue, le prit au passage, — tant le mauvais exemple est contagieux! — et, tout en gardant un grand air de sagesse et de dignité, il écrivit:
Vous voilà bien. Athéniens efféminés!... Pensez un peu moins à vos chitons et un peu plus au devoir.
LYCIDAS.
Et, au-dessous, un autre rétorquait prestement:
Te voilà bien hypocrite de Lacédémone! Que fais-tu toi-même, en te permettant de nous morigéner?
GLAUCON.
L’affaire menaçait, comme on voit, de s’envenimer. Dans le feu de la polémique j’avais, quant à moi, complètement perdu de vue la question principale, lorsque la voix courroucée du maître se fit entendre:
«Proas, apporte-moi à l’instant ces tablettes!...»
Je finissais justement de lire la réponse de Glaucon, et mon cœur athénien se réjouissait de la leçon donnée à l’insolent Spartiate, lorsque je m’entendis apostropher. La foudre tombant à mes pieds ne m’eût pas davantage surpris. En un éclair je mesurai le nombre et l’énormité de mes fautes: inattention, désobéissance, dissipation, indiscipline, mauvais exemple, etc. Je commençais bien!... Moi qui avais tant promis d’être sage et de faire honneur à ma famille!
Plus mort que vif, je me dirigeai vers le maître et je lui présentai en tremblant la preuve de nos forfaits, distinguant vaguement la voix de Ménécrate, qui soufflait avec colère derrière moi:
«Efface! efface donc, imbécile!...»
Qu’est-ce qu’il voulait que j’efface?
Déjà Lysis avait parcouru de l’œil le document.
«Ménécrate, dit-il d’un ton de tranchante ironie, cesse de t’agiter. Si Proas ne t’entend pas, moi, je t’entends fort bien, et cette tentative de corruption ne fera qu’augmenter ta peine.
— Voilà donc, jeunes élèves, comment vous employez votre temps! reprit-il, et comment vous répondez aux sacrifices que s’imposent vos parents pour vous faire participer aux bienfaits de l’éducation! Au lieu de cultiver les muses, vous vous querellez comme des portefaix; et vos sottes épigrammes, vous ne savez même pas les écrire correctement, ainsi que le fait remarquer l’un de vous (qui ne perdra rien pour cela d’une correction méritée). Voulez-vous donc croupir dans l’ignorance?... vous enfoncer dans les ténèbres de la barbarie?... Oubliez-vous que vous serez un jour appelés à représenter la patrie, et que vous lui devez compte de l’emploi de chacune de vos heures?... Mais nous avons déjà perdu trop de temps; nous allons procéder sans tarder au châtiment des coupables, — ils ont pris la peine de signer chacun leur délit, ce qui m’épargne le tracas d’une enquête, — après quoi, nous reprendrons nos exercices si sottement interrompus.»
Sur ces mots, je vis le maître se lever et, allant au mur, en détacher un instrument dont la nature m’avait intrigué, mais dont je m’expliquais trop bien l’usage à cette heure!..
C’était la terrible férule.
Une certaine crainte me saisit, je le confesse, car je n’avais jamais été battu, sinon par ma brave nourrice, qui prenai toujours grand soin, je m’en étais bien aperçu, de ne pas me faire de mal lorsqu’elle m’appliquait une correction.
«Approche, Euphorion,» dit Lysis.
Euphorion se leva et vint avec une grâce négligente tendre au maître une main très blanche, sur laquelle il reçut sans broncher neuf coups fort bien appliqués.
Je le vis, quand il revint à sa place, examiner d’un œil critique la paume rougie de cette main, après quoi il dit avec calme:
«Mon esclave, Tersite, sait un onguent fameux; demain matin, il n’y paraîtra plus.»
Il posait, bien entendu, pour la galerie; mais je trouvai son attitude d’une élégance suprême, et je me proposai, si c’était possible, de l’imiter.
Le maître consulta les tablettes et appela:
«Proas, à ton tour.»
J’approchai, et avec un bizarre sentiment mêlé d’orgueil, de terreur et d’un regret sincère de ma faute, je tendis la main.
Un, deux, trois, dieux, que cela faisait mal! Quatre, cinq, ah! ceci n’était pas des coups pour rire, comme ceux de ma nourrice! Six, sept, je n’y tiens plus!... Puissance du Styx, est-ce que je vais pleurer?... Ce serait trop honteux, devant ce Spartiate qui me regarde!... O muses! si vous me donnez la force de ne pas pleurer, je vous promets de vous mieux servir dorénavant. Huit, neuf!... C’est fini. Victoire!.. Je n’ai pas versé une larme!...
Je retourne à ma place, fier comme un paon. Je me sens un homme; je ne troquerais pas mes neuf coups de férule contre les plus beaux jouets du monde. Mais j’entends appeler Ménécrate. Voyons comment il va se comporter! C’est en connaisseur que j’observe désormais la suite des opérations.
Et tout d’abord je remarque que l’ami d’Euphorion marche au supplice avec une répugnance visible. Il tend la main en rechignant; au premier coup, il fait une grimace atroce, au troisième, il se tortille comme un ver; au cinquième, il pleure (je le vois de profil). Au septième, il braille (le misérable, devant Lycidas!), il a dix coups à recevoir!
Il revient à sa place en déroute complète. Je le regarde avec dégoût. Euphorion ne me paraît pas plus indulgent que moi pour son séide.
«Ne me parle pas! dit-il sèchement quand l’autre essaye de l’apitoyer. Je t’avertis que pendant toute cette décade je ne te connais plus... Tu t’es conduit comme un îlote!...»
Quoique approuvant la mercuriale, j’étais assez surpris du ton de maître que prenait Euphorion, et je m’étonnais que Ménécrate le supportât; mais tout entier au spectacle palpitant qui continuait à se dérouler sous mes yeux, je ne donnai pas beaucoup d’attention à ce fait. Je n’appris que plus tard ce qu’il avait en effet de remarquable. Le père d’Euphorion était, à ce qu’on me dit, un haut personnage, tenant un splendide état de maison; et parmi les familiers de pareils dignitaires figurait toujours un ou plusieurs individus désignés sous le nom de parasites, et dont l’occupation principale consistait (à ce que je pus comprendre) à flatter le maître, à manger à sa table et à recevoir ses camouflets. Le père de Ménécrate occupait auprès du père d’Euphorion cette place peu enviable, et, chassant de race, le fils n’avait pas cru pouvoir commencer trop tôt à exercer ce misérable métier. Il aurait fort bien pu suivre une tout autre carrière, puisqu’on recevait chez Lysis une éducation libérale qui permettait à chaque élève de choisir, le moment venu, la profession qui s’adaptait le mieux à ses goûts. Mais, grâce, sans doute, à des habitudes déplorables contractées dès l’enfance, ce malheureux ne souhaitait pas une plus noble occupation, n’éprouvait aucun désir d’échapper à la destinée héréditaire. Amuser, flatter quelque puissant du jour, lui servir de plastron, vivre aux dépens de celui qui l’écouterait, telle était le but qu’il s’était donné, le seul emploi de ses facultés qu’il se proposât.
De pareils caractères étaient rares à l’école de Lysis, et, si Ménécrate s’y était maintenu jusqu’ici, c’était grâce à l’influence de la grande maison qui le patronnait. Mais tous ces détails, je le répète, je ne les sus que par la suite; en cet instant, je n’avais d’yeux que pour le spectacle du supplice. Théagène succéda à Ménécrate et Lycidas à Théagène; Glaucon ferma la marche.
J’avais suivi avec un intérêt particulier l’exécution de Lycidas. Certes, il se tint fort bien; Sparte n’aurait pas eu à rougir de son enfant. Mais enfin Théagène et Glaucon avaient été tout aussi crânes, et, de plus, leur attitude, toute simple, témoignait qu’ils ne se prenaient pas pour des héros parce qu’ils savaient recevoir quelques coups de férule. Tandis que l’air stoïque, l’affectation de courage invincible de Lycidas auraient été de mise pour une exécution capitale.
En somme, sauf l’affreux Ménécrate, tout le monde se conduisit bien, et quand les exercices de musique reprirent leur cours, si quelques mains brûlaient encore, les consciences du moins étaient en paix; nous avions payé notre dette.
CHAPITRE V
Table des matières
MUSIQUE ET POÉSIE
L’éducation d’un Athénien comprenait, de mon temps, trois branches principales, se subdivisant en plusieurs autres. L’enfant était d’abord confié au grammatiste; de là, il passait au cithariste; et le pédotribe entreprenait bientôt après l’assouplissement de ses membres, qui devait l’occuper plus spécialement de dix-huit à vingt ans, époque où les efforts combinés du maître et de l’élève étaient uniquement tendus vers ce but suprême: donner au corps de l’éphèbe toute la force, toute l’agilité, toute l’adresse, toute la grâce enfin, et toute la beauté dont il est susceptible.
Au moment où je débutais chez Lysis, j’entrai dans la classe de musique. La période de grammaire était donc franchie. Mais à Athènes comme ailleurs, les enfants passent rarement d’une classe à l’autre en sachant parfaitement les matières du programme qu’ils abandonnent. Ce serait trop beau s’il en était toujours ainsi, et les écoles réaliseraient un idéal de perfection très exceptionnel ici-bas.
Ainsi, à l’âge que nous avions alors, nous étions tous censés lire et écrire correctement; et si l’on considère que nous n’avions pas appris autre chose pendant les longues années de la première enfance, ce n’était assurément pas trop nous demander. Mais les jeunes têtes sont étourdies et inattentives; au lieu d’utiliser sagement son temps d’étude, on bâille, on cause, on se dispute, on s’amuse en contrebande, et lorsque vient l’heure de produire ses talents, on montre qu’on est un âne et on donne à rire aux gens.
Quoi de plus ridicule, en effet, que les prétentions de l’élégant Euphorion, lorsqu’on venait à découvrir que ce jeune garçon ne savait pas l’orthographe? Crois-moi, Perdiccas, il y a incontestablement dans ce contraste quelque chose de choquant. C’est comme si, dans un palais somptueux, on voyait figurer des meubles sordides, ou comme si, relevant son riche manteau, quelque opulent seigneur nous montrait soudain de pauvres et tristes haillons.
Et n’allez pas croire que, sous ses boucles blondes, Euphorion cachât une cervelle épaisse ou une intelligence médiocre. C’était l’enfant le mieux doué qu’on pût voir. Il avait tout pour lui: une compréhension rapide, une facilité incroyable, de l’éloquence naturelle, une mesure et un goût exquis; une grâce et une justesse dans tous ses actes, ses paroles, ses moindres mouvements, que je n’ai vues qu’à lui. Ajoutez à ces dons précieux le prestige du nom et de la fortune; c’était un véritable favori des dieux.
Mais ses admirables qualités étaient altérées et souvent même neutralisées complètement par un défaut tout athénien, la légèreté, l’instabilité de son humeur. Euphorion, qui aurait pu viser à tout, exceller en tout, ne savait ni vouloir ni persévérer; et malgré son ambition et son orgueil, qui n’étaient pas des plus minces, on l’a vu se laisser dépasser parfois par d’autres qui n’avaient pas la vingtième partie de ses talents, mais qui étaient doués de cette constance qui les remplace tous.
Lycidas, le Lacédémonien, formait avec lui un contraste parfait. Ils représentaient bien tous deux le type de leurs nations rivales; il y avait entre eux une hostilité latente ou déclarée, qui sans cesse les poussait à se rapprocher l’un de l’autre pour se mesurer, se défier, se combattre aux exercices du corps comme aux luttes intellectuelles; Euphorion était incomparablement le mieux doué des deux sous tous les rapports; et cependant il n’était pas rare de voir Lycidas l’emporter sur lui. C’est que toutes les qualités que l’Athénien avait en surface, l’autre les avait en profondeur.
Euphorion, par exemple, comme tous ses compatriotes, aimait chèrement sa patrie, ne perdait jamais une occasion de proclamer Athènes la reine des cités, le flambeau du monde, le modèle des nations, mais ce patriotisme s’échappait surtout en paroles. Il ne lui venait pas en tête que cette nation si chère, il en était un morceau vivant, et que, lorsqu’il dissipait insoucieusement son temps et ses talents, c’était un larcin qu’il lui faisait.
Non moins vantard et hyperbolique lorsqu’il s’agissait des vertus de Sparte, Lycidas s’appliquait du moins à les cultiver. Il avait à un degré éminent le sentiment du devoir; on lui avait enseigné, comme à nous, qu’il devait à la patrie son temps, ses talents, sa fortune et sa vie; mais ces choses, au lieu de les accepter en théorie, sauf à en modifier l’application, il les croyait fortement et agissait strictement selon sa foi.
Voilà, me direz-vous, des vertus admirables et presque trop belles pour qu’on y croie!
Je n’exagère rien pourtant. Le caractère de Lycidas, comme celui de nombre de ses compatriotes, était en effet digne d’admiration. Mais leur défaut, et le sien, était mille fois plus odieux que la légèreté athénienne. Il faut s’être trouvé en contact avec cette insupportable arrogance pour savoir à quel point elle est pesante chez le compagnon habituel de vos études et de vos jeux. Si Euphorion était persuadé de ses avantages, du moins sa mobilité naturelle les lui faisait souvent oublier; on pouvait respirer dans son voisinage. Et puis il avait tant d’esprit, tant de grâce, qu’il savait tout faire — même se louer — avec agrément!
L’autre, au contraire, faisait tout lourdement; il marchait les yeux levés sur ses propres perfections; il ne perdait jamais de vue son mérite. Même en dormant, je crois, il se glorifiait et remerciait les dieux de l’avoir fait mieux que les autres hommes. Et il n’avait aucun esprit... l’esprit, cette monnaie légère, si commune en Attique, qui facilite les rapports, favorise l’entente réciproque, tranche les discussions qui menacent de s’éterniser, et permet souvent, enfin, d’échanger sans grossièretés les vérités les plus dures.
Lycidas, lui, n’en cherchait pas si long; il considérait comme le premier de ses devoirs de vanter ce qui le touchait et de dénigrer tout le reste. Or, comme il ne faisait jamais rien à demi, la chose prenait parfois des proportions épouvantables. Quel que fût le sujet traité, on était sûr que, soit à Sparte, soit dans sa famille, soit par lui-même, la chose était bien mieux faite que partout ailleurs. Quelquefois nous nous amusions de sa jactance, et on lui tendait des traquenards pour l’entendre se glorifier lourdement. Mais, la plupart du temps, ce travers nous était à charge et nous exaspérait à juste titre. Ce n’est pas pour rien que toutes les nations civilisées s’accordent à qualifier d’homme qui ne sait pas vivre celui qui toujours se vante et se glorifie. Car enfin, cette préférence exagérée de soi n’est autre chose que de l’égoïsme, et l’égoïsme déclaré n’est pas admis dans les conventions de politesse.
Toutes ces observations critiques et ces comparaisons, vous pensez bien que je ne les fis pas du premier coup. Ce n’est que la fréquentation journalière qui m’apprit à connaître mes jeunes camarades, leurs qualités, leurs défauts, leurs particularités, leur physionomie propre. Pour le moment, ils se confondaient un peu devant ma vue, et, loin de discerner entre eux des différences, j’aurais été porté plutôt à leur trouver à tous un air de famille, une sorte de type général, comme on fait immanquablement toutes les fois qu’on arrive en pays nouveau. Mais Euphorion et Lycidas formaient l’un avec l’autre un tel contraste, ils étaient si visiblement les représentants de deux races hostiles, que j’en fus frappé, même dès ces premiers instants d’incertitude et de confusion.
Cependant chacun avait regagné sa place et la leçon de musique avait repris son cours. Que le mot de musique ne vous trompe pas. Qui disait musique entendait à la fois grammaire, harmonie et littérature.
Dans les Cavaliers d’Aristophane, le charcutier dit à Démosthène:
Mais, mon cher, je ne sais rien de la musique, excepte mon alphabet, et encore bien mal.
C’est ainsi que nous l’entendions.
Voici la méthode que suivait Lysis. Il prenait un morceau littéraire, en général un de nos chefs-d’œuvre nationaux, le mettait en musique, puis nous le faisait vocaliser à tour de rôle avec accompagnement de la lyre; ou bien, si le genre l’exigeait, de la double flûte. Chaque élève répétait à son tour la même phrase, puis le maître posait des questions et donnait, avant de pousser plus loin, des explications historiques, géographiques, mythologiques, morales, et, telles, enfin, que le passage les comportait. Lysis parlait d’abondance, ne se référant jamais à aucune tablette ou papyrus. Son savoir me parut énorme, et cette partie de la leçon infiniment amusante.
Ce jour-là, on expliquait, comme je vous l’ai dit, l’Antigone de Sophocle, et à l’élève Aristomène, dont le nasillement et les hésitations m’avaient si fort déplu, le Spartiate Lycidas avait succédé.
Ici, point de tâtonnement ou d’incertitude. L’écolier savait parfaitement sa leçon; il la dit sans un accroc; l’intonation était juste, la voix forte, l’accent correct, les repos symétriques; tout semblait mesuré géométriquement. Une machine. n’aurait pas mieux fait. J’étais cloué sur mon escabeau, partagé entre l’admiration et une sorte de somnolence qui me gagnait. La classe était inerte, le maître même paraissait glacé.
Arrivé au bout de son morceau, Lycidas s’arrêta, et, d’un air de soldat au port d’armes, attendit les commentaires.
Lysis lui posa quelques questions; il les résolut sans hésiter et de la façon la plus satisfaisante. Il était imprenable. Pour moi, je me le reprochais, mais je ne lui en savais aucun gré.
«Très bien, Lycidas, dit le maître; très bien, mon fils, tu es l’honneur de la classe; et je ne saurais trop engager certains de tes camarades à imiter ton application au lieu de gaspiller leurs talents!...»
Il soupira. Évidemment, l’exemplaire Lycidas lui avait, comme à nous, jeté un seau d’eau froide sur la tête; et sans doute par un besoin instinctif de réagir il appela:
«Euphorion!»
Le jeune Athénien s’avança et, s’étant placé en face du maître, prit sa lyre.
Certes, je n’avais pas lieu d’être pour lui trop indulgent; mais rien qu’à voir la grâce et la beauté de sa pose, je sentis ma rancune tomber. Il attaqua son morceau.
ANTIGONE. — Pour moi j’ensevelirai mon frère, et ce devoir rempli, il me sera doux de mourir...
Quels accents moelleux, quelle distinction, quelle pureté de style, quelle justesse d’expression, et, sans sortir de la mesure discrète imposée par l’auditoire restreint et la nature du lieu, quelle exquise émotion animait la voix du jeune rhapsode!... Jamais je n’avais entendu si douce harmonie. Véritablement, le génie musical, sinon la science d’Euphorion, était de premier ordre. Tout enfant que j’étais, je le sentais à n’en pas douter; et la beauté, le raffinement extrême de toute sa personne ajoutaient encore au plaisir de l’auditoire; c’était un enchantement. Le visage de Lysis rayonnait.
Aussi ne fus-je pas médiocrement surpris de l’entendre tout d’abord critiquer certains passages que l’élève avait interprétés, paraît-il, d’une façon fantaisiste, au lieu de se soumettre, comme Lycidas, à une scrupuleuse observation du texte. C’était en effet le devoir du maître de parler ainsi; mais combien il était aisé de voir que, si sa voix blâmait, son cœur allait vers Euphorion; qu’il était comme nous tous réchauffé et transporté par ce qu’il venait d’entendre. La critique faite, il ne lui marchanda, d’ailleurs, ni les encouragements ni les éloges. Mais moi je trouvais qu’il ne disait pas le dixième de ce qu’un pareil élève méritait. J’aurais voulu le voir porté en triomphe. Je n’allais pas tarder à reconnaître, pourtant, que Lysis avait de bonnes raisons pour faire des réserves. Par une conséquence de sa facilité merveilleuse, Euphorion se montrait étourdi, inappliqué ; il négligeait ses devoirs, n’apprenait jamais ses leçons, faisait enfin, selon l’expression du maître, le plus lamentable gaspillage de ses talents. Il lui était naturel de bien dire comme de respirer. Il déchiffrait sans effort à première vue; sa voix était ravissante. Il n’avait donc qu’à prendre un chef-d’ œuvre et à le lire pour enchanter son monde. Mais, sitôt qu’une difficulté technique se présentait, comme il n’avait pas pris la peine de l’étudier, c’était une autre affaire. Il l’esquivait, il est vrai, avec une grâce qui n’était qu’à lui. Pourtant cela ne pouvait suffire à contenter les connaisseurs.
De plus, dès que commença le questionnaire, son ignorance, ou plutôt sa coupable négligence, se fit jour, et je dus à regret voir descendre mon héros de son piédestal. Il n’avait même pas jeté un coup d’œil à sa leçon. Il ne savait au juste ni qui était Antigone, ni ce qu’elle venait faire hors des murs de Thèbes, quelle était la situation, quel serait le dénouement... Bref, il était complètement pris au dépourvu.
Je n’en revenais pas, dans mon coin, moi qui avais si souvent entendu mon père ou mon grand-père lire le drame sublime et qui en connaissais chaque scène!...
Comment se peut-il, me disais-je, même s’il n’a pas préparé sa leçon, qu’il ne soit pas en état, sur un sujet si connu, de dire quelques mots pertinents? Ne cause-t-on point, ne savoure-t-on jamais nos chefs-d’œuvre dans la maison de son père? Lui-même, ne lit-il jamais?... Ne va-t-il jamais au théâtre?... Je n’y comprenais goutte.
J’ignorais le talent qu’ont les personnes qui font de la mode et de l’élégance leur poursuite habituelle, pour ne jamais loger rien de beau ou de sérieux dans leur tète. Je ne savais pas que, entre jeunes gens de maison illustre et riche, la forme d’un chiton (j’aurais dû pourtant m’en douter) était chose autrement importante que celle d’une tragédie de Sophocle; qu’ils passaient des heures, des journées à discuter des points de cette importance; l’étude, les goûts littéraires étaient jugés comme indignes d’eux, et bons tout au plus pour le maître d’école. (Je parle d’une période de décadence, bien déchue déjà de la grande époque où la jeunesse dorée d’Athènes se faisait un honneur de discuter chez Socrate.)
Euphorion supportait d’ailleurs sa disgrâce avec un calme qui m’étonnait. D’un air d’indifférence polie, il essuyait les reproches du maître, paraissant attendre patiemment, en garçon bien élevé, la fin de quelque cérémonie ennuyeuse, mais inévitable. Moi, il me semblait qu’à sa place je me serais caché sous terre.
On voyait à la figure de Lycidas qu’il se livrait mentalement à un parallèle entre l’écolier spartiate et l’écolier athénien, et que la comparaison n’était pas à l’avantage de celui-ci.
Cependant le maître, convaincu qu’il n’y avait rien à tirer d’Euphorion, avait pris le parti de développer lui-même le texte, et de page en page il avait, sans s’en apercevoir, dépassé les limites de ce qui avait été donné à étudier. Il en était arrivé à ce passage où le chœur dit en paroles sublimes la grandeur de l’homme, les prodiges accomplis par lui.
Interrogé sur ce point, Euphorion demeura muet. Alors Lysis s’adressa tour à tour à plusieurs autres élèves qui se trouvèrent également embarrassés. L’invincible Lycidas lui-même n’en savait pas plus long que ses camarades; mais il ne perdit pas pour cela un iota de son assurance.
«Excuse-moi, Lysis, dit-il, d’un ton où le respect que tout bon Spartiate étale pour les autorités était tempéré d’une nuance de reproche; la leçon que tu nous a tracée n’allait pas si loin.»
Eh! quoi! cet élève si sérieux, si accompli, n’avait pas même eu la. curiosité d’aller jusqu’au bout d’une tragédie palpitante d’intérêt!... Il avait pu fermer le livre avant d’avoir lu le dernier mot!...
. Serais-je par hasard un phénomène de zèle, moi qui l’ai lue et relue si souvent?
Lysis nous parcourait du regard, sans doute agitant en sa tête des pensées analogues; son œil s’arrêta sur moi:
— Je gage, petit, que tu as quelque chose à dire, toi!
— A ton service, maître, répliquai-je en me levant, intimidé, mais bien content au fond d’être interrogé.
— Tu connais le morceau?
— Je le sais par cœur.
— Dis-le!
Je commençai. D’abord ma voix était si faible que c’est à peine si je m’entendais moi-même. Pensez donc! ma modeste chanson suivant le chant d’Euphorion!... Mais, après tout, je savais ce que d’autres plus grands et plus brillants que moi ignoraient. La conscience de ce fait me donnait du cœur. Et, oubliant ma timidité à mesure que les strophes sonores sortaient de ma bouche, je finis par ne plus penser à la figure que faisait ma petite personne, ma voix s’affermit, et j’achevai sans une seule hésitation cet admirable passage.
Lysis était enchanté ; il prit occasion de cet incident pour tancer ses élèves sur leur indolence.
«Le maître ne peut pas tout lire, tout expliquer, dit-il. Il ne peut que donner l’impulsion; à vous de la suivre. Que de fois vous ai-je engagés à compléter par vos efforts personnels ce que vous avez ébauché à l’école. Vous ai-je assez répété que vous feriez une pauvre figure dans le monde, si, vous contentant de la courte tâche donnée, vous ne poussez pas plus loin vos regards! N’avez-vous donc aucune curiosité ? N’êtes-vous pas avides de connaître en entier ces chefs-d’ œuvre qui porteront le nom grec jusqu’aux confins de la terre; qui le feront vivre dans toute la suite des siècles? N’êtes-vous pas humiliés (je parle surtout aux plus grands, Lycidas, Euphorion), vous citadins, vous vétérans, de voir un nouveau venu, un enfant de la campagne, se montrer votre supérieur en goût et en culture? Que cette leçon vous serve, et tâchez de ne plus étaler à l’avenir une si affligeante insouciance.
- «Toi, Proas, puisque tu as si bien commencé, garde-toi de te laisser gagner par une incurie dont il n’y a ici que trop d’exemples, et bénis les parents qui t’ont élevé dans le culte des muses. Voici une image de Pallas, divine protectrice d’Athènes. Pendant toute la journée, tu auras l’honneur de la porter, comme étant l’élève qui s’est le plus distingué aujourd’hui.»

En même temps, Lysis me remettait une médaille suspendue à une courroie que je passai immédiatement en écharpe autour de ma poitrine. J’étais inondé de joie. Comme on allait être heureux, à la maison, d’apprendre ces bonnes nouvelles! Ah! que j’étais reconnaissant à mes parents des soins qu’ils avaient pris de moi!
Dès ce moment je fus investi auprès de mes camarades d’un prestige qui servit à voiler mes imperfections de campagnard. Il ne fut plus question de mon chiton. Quant à mon accent qui m’avait tant inquiété, personne, je crois, ne l’avait remarqué.
CHAPITRE VI
Table des matières
MÉLANIOS
La classe était finie. Nous nous précipitâmes au dehors en tumulte, ravis de nous dégourdir les jambes après notre longue immobilité. Déjà depuis quelques instants, les pédagogues chargés de conduire et de ramener les élèves les plus fortunés, avaient pénétré dans la cour et attendaient, appuyés sur leurs longues perches, écoutant avec un intérêt professionnel les dernières bribes de la leçon.
Dans la rue, quelques serviteurs en tunique courte attendaient leurs jeunes maîtres. Parmi ceux-ci se faisaient remarquer ceux qui attendaient Euphorion; ils n’étaient pas moins de quatre en comptant le pédagogue.
Le jeune élégant sortit de son air de nonchaloir habituel, tendant à l’un sa flûte, à l’autre sa règle d’ivoire, au troisième son manteau, comme si le poids en eût. été trop lourd pour ses mains débiles. Tout fier et tout joyeux de ma médaille, je m’élançai tête baissée au milieu du groupe qui encombrait la porte, et, par je ne sais quelle malechance, mon pied se prit dans le manteau traînant de mon camarade, et je roulai par terre, entraînant dans ma chute Euphorion et l’esclave auquel il tendait son himation. Un éclat de rire général salua notre dégringolade. Pendant qu’Euphorion se relevait en pestant contre le maladroit, je lui adressai un salut ironique, et je partis en riant aussi de ma mésaventure.
Je n’avais pas traversé la rue que Théagène arrivait derrière moi.
«Où loges-tu? me demanda-t-il sans préambule.
— Chez la veuve Agariste.
— Je passe devant sa porte pour rentrer.
— Alors faisons route ensemble, veux-tu?
— Volontiers... Tu arrives de la campagne?
— A quoi vois-tu cela?
— A rien. Je le vois, et c’est tout... Que te semble de notre Athènes?
— Peuh!... répondis-je, ne voulant pas avoir l’air d’un rustaud qui s’ébaubit à peu de frais. J’aurais cru cela mieux...»
Théagène éclata de rire:
«On est difficile dans ton pays, dit-il d’un air de bonne humeur. Sans doute vous êtes gâtés par l’abondance des artistes? Vous en avez peut-être qui surpassent Phidias?...»
Je me mis à rire à mon tour.
«Tu sais, ce que j’en disais, c’est pour plaisanter, répliquai-je poussé par un impérieux besoin de franchise. Quand j’ai vu le Parthénon hier, il m’a semblé... oh! je ne puis te dire... J’avais envie de pleurer... et pourtant j’étais heureux... heureux comme si je revoyais mon grand-père, ici, au coin de cette rue...
Je vous ai vus hier, visitant la ville, dit Théagène en fixant sur moi le clair regard de ses yeux gris. Était-ce ton grand-père, ce vieillard à la longue barbe blanche?...
— Oui, l’autre était Nicias, mon père.
— Tu ressembles à ton ancien. Tu es heureux de les possèder tous deux... Moi je n’ai plus de parents...
— Plus personne?... demandai-je le cœur serré soudain à la pensée d’un tel isolement.
— Non... fit-il en détournant la tête, je suis tout seul... sans un être de mon sang sur la terre...
— Et où vis-tu? demandai-je timidement.
— Je vis chez mon tuteur; mais je ne l’aime guère... Dès que je serai en âge, je partirai sur la flotte... ou bien je prendrai du service dans le corps des hoplites...»
Nous fîmes quelques pas en silence. Nous arrivions devant la maison d’Agariste.
«Veux-tu que je sois ton ami? dis-je tout à coup à Théagène, le cœur battant d’une affection soudaine pour ce camarade solitaire et qui avait l’air si droit et si bon.
— Tope-là ! fit-il en me frappant dans la main. Tu me plais aussi. Nous nous entendrons bien, je crois.»
Il me fit un signe de tête amical et me quitta à la porte de la maison d’Agariste.
Je le regardai un instant s’éloigner, puis j’entrai, le cœur tout chaud d’avoir trouvé un ami.
Je courus à ma chambrette; je me lavai les mains et le visage, je lissai mes cheveux, je secouai mon chiton et mes sandales, afin de me présenter décemment devant Agariste et Glycère. Jamais ma mère n’eût permis qu’on se montrât à elle malpropre ou les vêtements en désordre, et je n’aurais voulu pour rien au monde manquer de respect à mes hôtesses.
Ma toilette finie, j’allai m’asseoir dans la cour intérieure. Je vis bientôt Agariste sortir de sa petite cuisine et venir tirer de l’eau au puits de pierre. Elle me sembla bien vieille et cassée; ses faibles bras avaient peine à soulever la lourde amphore de grès. Je m’élançai:
«Laisse, bonne mère! m’écriai-je. Tu n’es pas assez forte pour porter ce fardeau.»
Et lui prenant la cruche des mains, je la transportai dans la cuisine.
La veuve fut surprise et touchée de cette attention.
«Tu vivras longtemps, mon enfant, puisque tu sais honorer la vieillesse, dit-elle. Plût aux dieux que j’eusse un fils comme toi!»
Je continuai à l’aider dans les modestes préparatifs de notre repas du milieu du jour. Quand tout fut prêt, elle me chargea d’aller appeler Glycère, occupée dans son atelier. J’y courus, et entrant sans bruit, je ne dérangeai pas tout d’abord la jeune artiste. Agenouillée devant une statue de pierre tendre, vêtue d’une robe de travail en grosse toile bise, ses cheveux noirs relevés par une bandelette blanche, elle me parut bien frêle et bien délicate, la pauvre Glycère! Elle était occupée à graver au poinçon la bordure de la tunique; avec un goût parfait, elle avait coloré le chiton en rose pâle, et elle rehaussait la bordure de vert et d’or, le manteau blanc, la chemisette intérieure d’un bleu tendre formaient une harmonie délicieuse.
Je la regardai travailler un instant, puis, toussant afin de l’avertir de ma présence:
«Glycère, dis-je, ton aïeule m’envoie te chercher pour le repas du jour.
— Déjà !... dit-elle en tressaillant. Elle se redressa, repoussant ses lourds cheveux d’un geste las. Je n’aurais pas cru qu’il fût si tard, ajouta-t-elle.
— Ce n’est pas comme moi! m’écriai-je. Tu n’as donc pas faim, Glycère?»
Elle secoua la tête.
«Pas souvent...» dit-elle.
Une toux légère ébranla sa frêle poitrine; ses joues se colorèrent vivement, puis redevinrent pâles.
Nous revînmes auprès d’Agariste et nous partageâmes un frugal repas.
Glycère et sa grand’mère m’interrogèrent sur mes premières impressions à l’école. Je leur contai avec feu tous les incidents de la matinée, n’oubliant pas de redire les railleries d’Euphorion au sujet de mon chiton.
Glycère me regarda en souriant.
«Il n’y a pas grand’ chose à redire, dit-elle, mais il est vrai que tu le portes autrement qu’on ne fait ici.
— Mais qu’est-ce donc? Je ne vois pas la différence...
— Oh! peu de chose!... Tiens, relève-le comme ceci... Fais-le bouffer un peu sur ta ceinture... Voilà qui est bien!... Euphorion lui-même ne trouvera plus rien à critiquer...
— Et le manteau? dis-je non sans inquiétude.
— Cela demande plus d’art, dit Glycère avec malice. Viens, je veux t’enseigner à le rejeter sur l’épaule comme nos élégants...
— Pour une artiste, ce sera facile!» dis-je enchanté.
Et je m’appliquai à imiter les mouvements que la bonne Glycère essaya de m’enseigner — sans trop y réussir.
Alors la jeune fille secouant l’air de mélancolie qui semblait lui être habituel:
«C’est fête aujourd’hui chez nous, grâce aux dons de ta bonne mère! reprit-elle. Je vais préparer pour ce soir des gâteaux de ma façon.
— Tu sais les faire comme maman? demandai-je, vivement intéressé.
— Nous verrons!... dit-elle. Va me chercher dans ce grand coffre un plein bol de farine de froment; donne-moi, ensuite, ce pot de miel, puis tu iras dans la cour vérifier si nos poules ont fait leur devoir et pondu de beaux œufs...»
Je m’élançai joyeux, et je revins au bout de quelques instants, rapportant sept œufs frais.
Glycère fit un tas de la farine et cassa adroitement les œufs dans un creux qu’elle y marqua; elle y joignit le miel, battit le tout et ajouta d’abord des raisins de Corinthe, puis des amandes pilées, mêlant et pétrissant habilement sa pâte; si bien que le travail fut achevé en quelques minutes. Voyant que je la regardais avec de grands yeux, sans perdre un de ses mouvements:
«Je me suis lavé les mains, sois tranquille, dit-elle en riant.
— Oh! Glycère!... Ce n’est pas cela qui m’inquiète. Mais je n’ai jamais vu de gâteaux comme ceux-là... Ils ont l’air fameusement bons!...
— Tu ne les trouveras pas mauvais, je crois! passe-moi, je te prie, cette petite coupe de marbre...»
Je la lui donnai. Elle étendit sa pâte en une mince feuille, au moyen d’un rouleau, et posant la coupe renversée sur la pâte étendue, elle la sépara en une douzaine de petits disques qu’elle recouvrit d’une légère couche de jaune d’œuf. J’étais ravi de voir l’opération terminée avec succès. Mais tout à coup la porte s’ouvre doucement, et entre, à pas lents dans la cuisine, un animal inconnu, tout noir, à la fourrure épaisse et soyeuse. Portant sa queue droite d’un air superbe il regardait gravement devant lui, de ses yeux pareils à deux globes d’or étincelant; il vint se frotter contre la jeune fille, en faisant entendre un petit miaou fort doux et amical, quoiqu’il eût, en somme, la mine assez rébarbative.
«Oh! Glycère!... m’écriai-je saisi, quelle est donc cette bête?
— Comment!... Tu ne la connais pas?... Mais c’est un chat! s’écria la jeune artiste en riant.
— Oh! qu’il est beau! jamais je n’en avais vu... D’où te vient-il, dis-moi?
— Mon père Théarion rapporta jadis sa mère d’un voyage en Égypte. N’est-ce pas qu’il est beau?... Vois ces yeux d’or... ne semble-t-il pas nous comprendre?... Je dirai presque qu’il nous juge, mon beau Mélanios!...»
Mais voilà le chat qui soudain, d’un bond gracieux, se trouve au milieu de la table; marchant légèrement parmi les gâteaux, avec un petit miaou qui avait l’air d’une requête, il plante sa patte dans la plus belle des galettes.
«Oh!... oh!... Fais-le descendre... emporte-le! criait Glycère en riant. Les mains couvertes de pâte, elle essaya de repousser le chat de son bras tout blanc de farine; mais celui-ci parut considérer le geste de sa maîtresse comme une invite à jouer, et se mit à se frotter contre son bras, y appuyant sa tête d’un air câlin, et faisant entendre un ronron qui me rappela le rouet de ma mère.

— Oh! mes gâteaux!... criait Glycère, chasse-le... Prends-le donc, Proas!... Tu n’as pas peur de lui, je pense?
— Oh!... m’écriai-je avec indignation, et je saisis le chat pour le déposer à terre. Mais cette familiarité ne sembla pas être de son goût, — d’autant plus que je l’avais peut-être serré un peu trop fort, — il se raidit, et, appuyant rudement, à mes mains, des griffes que je n’avais pas soupçonnées sous ses pattes de velours, il sauta d’un bond sur mon épaule, et de là à terre, non sans laisser à mon cou des traces cuisantes de son passage.
— Quelles griffes! dis-je en me frottant le cou.
— C’est vrai, il a de quoi se défendre... Mais c’est un bon chat au fond. Il ne te fera pas de mal si tu ne le tourmentes pas.
— Oh! il n’y a pas de danger. J’aime toutes les bêtes... Vois, Glycère, il a marqué sa patte sur ce gâteau.
— C’est qu’il l’a choisi pour son souper.
— Il aime donc la galette?
— Beaucoup... Il est très friand de lait, de miel... de poisson aussi.
— Il le mange cuit?
— Tu peux m’en croire! Donne-lui une sardine frite dans l’huile, et tu me diras des nouvelles de son appétit...»
Le chat s’était assis gravement dans un rayon de soleil, et, mouillant délicatement sa patte du bout de sa langue rose, il la passait derrière ses oreilles.
«C’est sa toilette; vois-tu comme il est soigneux de sa belle fourrure,» dit Glycère.
Je m’approchai de lui, dans l’intention de lui donner une caresse; mais Mélanios, interrompant sa besogne, fixa sur moi ses surprenants yeux d’or, et alla se placer à l’autre bout de la salle d’un air de dignité outragée.
Je le suivis, mais il répondit à mes nouvelles avances en revenant à la place qu’il avait quittée, pour s’éloigner de moi.
«Glycère, c’est à croire qu’il me fuit, dis-je surpris. Il ne m’aime pas, semble-t-il.
— C’est bien possible!... Tâche de conquérir son amitié. Mais sache que ces animaux sont très capricieux et que leur affection est quelquefois difficile à gagner. J’ai ouï conter même qu’ils s’attachent seulement à leur demeure et jamais à leurs maîtres... mais j e crois que c’est une calomnie, n’est-ce pas, Mélanios?
— Oh! oui! toi, du moins, il paraît t’aimer, Glycère.
— Qui sait?... Mon père disait que ce que les chats aiment en nous, c’est eux-mêmes, le plaisir qu’ils trouvent à se frotter contre nous, à se chauffer à notre foyer, à être bien nourris, bien soignés...
— Oh! les égoïstes! m’écriai-je révolté. Si c’est vrai, j’aime beaucoup mieux les chiens!... Et toi?...
— Le chien est certainement un ami plus sûr... plus utile et plus dévoué. Il garde la maison, les troupeaux, les enfants: il peut conduire un aveugle, il chasse et rapporte le gibier à son maître, il peut même faire la cuisine...
— Comment cela? dis-je en riant.
— N’as-tu jamais vu un chien tourner la broche devant le feu, placé dans une roue?
— Ah! oui!... Et le chat ne voudrait pas, lui?
— Le chat! s’écria Glycère en riant. C’est la bête la plus indocile qui soit, disait mon père. S’il chasse, c’est pour lui-même, et jamais tu ne pourras lui imposer le moindre travail... il aime trop ses aises... En un mot, les chats sont de vrais Sybarites, qui ne pensent qu’à bien manger et à bien dormir...
— Mais quel bel animal!... Tu es heureuse de l’avoir.
— D’autant plus que c’est une vraie rareté ici... Tout ce qu’il y a de plus élégant, dit Glycère en souriant... Là !... les gâteaux sont prêts, il ne reste plus qu’à les cuire... Mais n’est-il pas l’heure de te remettre au travail?
— J’ai une leçon à apprendre pour la classe de demain, et je l’apprendrai ce soir; je pense qu’il est temps de me rendre à la Palestre.
— C’est cela; pars vite et montre-toi agile!...
A l’école de Lysis, comme dans la plupart des écoles d’Athènes, on consacrait la matinée aux études littéraires et à la musique. Puis on faisait des armes et de l’équitation, et dans le milieu du jour on se rendait au gymnase ou à la Palestre. Le soir on reprenait l’étude avant le coucher du soleil. Toutefois les écoliers athéniens n’étaient pas astreints à une régularité aussi monotone que vous autres, mes enfants; nous prenions et laissions nos tablettes et nos livres un peu à notre gré. Nous entrions et sortions de l’école selon que cela nous convenait. Et nous n’étions pas les seuls; une foule de personnages étrangers la fréquentait aussi bien que les écoliers. J’y ai vu souvent des amis du maître, des hommes faits, qui arrivaient au milieu de la leçon, et l’interrompaient sans se gêner. Nous n’avions pas, il est vrai, de vacances régulières et à date fixée, ainsi que cela se pratique, dit-on, en certains pays; nos fêtes nationales, les processions, les jeux nous en tenaient lieu, et mes années scolaires, sauf la sévérité et les coups peut-être trop fréquents que je recevais du maître, m’ont laissé le souvenir de la plus aimable liberté.
Je courus donc à la Palestre où je savais devoir rencontrer Théagène, et sans doute la plupart de mes camarades du matin.
Mon père avait été soigneux de m’instruire dans le maintien que je devais garder en ville. Je savais que je devais, pour faire honneur à ses enseignements, marcher modestement et sans regarder personne en face, ni promener mes yeux de droite et de gauche avec un air d’effronterie; si je rencontrais un homme d’un âge mûr, ou un vieillard, je devais m’effacer respectueusement, lui livrer passage. Il fallait ne jamais traverser l’Agora, interdit ainsi que les tribunaux à la jeunesse athénienne, car on y entend trop de paroles mensongères. Mon devoir, en un mot, était d’éviter les foules bruyantes où je pouvais recueillir de mauvais exemples; de marcher seul, sans bruit, dans les rues d’Athènes; de me tenir ainsi que je l’eusse fait aux côtés de mon père; bref, mon attitude devait montrer à tous ceux qui me rencontraient que j’avais reçu de lui de bons principes de conduite et de tenue.
Je coupai donc rapidement la ville, et bientôt j’arrivai à la Palestre d’Hermogène, le pédotribe renommé.
Je vous ai souvent parlé, mes enfants, du but moral que nous poursuivions à Athènes dans nos luttes du gymnase et de la Palestre. Certes, on ne voulait pas faire de nous des atlhètes de profession, de ces hommes farouches et sauvages qui ne songent qu’à donner et à recevoir des coups. Platon lui-même l’enseigne dans sa République, la gymnastique fortifie l’âme comme elle fortifie le corps. Une éducation purement intellectuelle finirait par amollir l’entendement aussi bien que la force physique; à la palestre, l’enfant apprend le courage, l’endurance, la fermeté en même temps que l’adresse et l’agilité. La gymnastique achève de perfectionner le moral comme la musique. Rien ne serait plus regrettable pour un homme que de laisser en friche une partie des dons précieux qu’il a reçus des dieux. Aussi le corps était-il cultivé chez nous à l’égal de l’âme, et c’est grâce à cet heureux équilibre de toutes nos facultés que nous avons pu donner au monde les exemples impérissables de perfection que notre rôle a offerts dans tous les genres à son admiration!...
C’était donc en me conformant aux désirs de mon père que je courais chez Hermogène, pour conserver ce teint vermeil, cette parfaite santé, ces muscles déjà vigoureux que m’avaient faits les saines habitudes d’enfance à la campagne. Solon, du reste, a édicté, dans ses lois, que les exercices gymnastiques sont une obligation essentielle pour la jeunesse.
J’atteignis bientôt la Palestre d’Hermogène, vaste enceinte construite en pierres de taille et que recouvrait un velum pour empêcher les rayons du soleil de frapper trop dur sur nos têtes.
En arrivant, je vis un groupe d’hommes et de jeunes garçons, qui s’entretenaient ensemble. Parmi eux, je remarquai Euphorion qui se tenait d’un air modeste auprès d’un personnage de haute taille, vêtu d’un magnifique manteau et les doigts couverts d’anneaux de prix.
J’appris plus tard que c’était le père de mon condisciple. En me voyant, Euphorion fronça le sourcil; mais le respect dû aux supérieurs l’empêcha de rien dire devant eux. Je ne pus m’empêcher de remarquer la modestie et la convenance de son maintien, et je me promis que le «rustaud» saurait l’égaler, en cela au moins.
Je m’arrêtai, ne voulant pas me pousser rudement au milieu du groupe qui barrait l’entrée. Le père d’Euphorion parlait d’un ton de gaieté, et ses amis lui répondaient de même. Un homme de petite taille, gros et court, vêtu d’un manteau assez mesquin, se faisait remarquer par une joie désordonnée à chacune de ses saillies. Il se tordait de rire, se renversait en se tenant les côtes, affectant de trouver, à chaque mot que prononçait Léocratès, une saveur inexprimable. Je fus surpris, car, bien que le père de mon camarade parût d’humeur joviale, ce qu’il disait ne semblait point mériter de tels éclats de gaieté. Léocratès le sentit sans doute comme moi, car, se tournant soudain vers l’homme au manteau râpé :
«Tu ris bien haut, Pasion, dit-il d’un ton assez sec; garde quelques forces pour le festin de ce soir, car j’ai l’intention d’y être encore plus spirituel qu’ici, je t’en avertis...
— Ce sera chose difficile, même pour toi!... répondit Pasion. Tout ce que tu dis est exquis, par les dieux!... Tu as un tour inimitable!...»
Tandis qu’il prononçait ces paroles mielleuses, il me sembla que son regard n’exprimait point l’affection. Léocratès se détourna d’un air de dédain et se remit à causer avec les autres. En ce moment, Ménécrate arrivait en courant, rouge, essoufflé. Il se glissa à côté de Pasion; me trouvant tout près d’eux, je ne pus m’empêcher d’entendre les paroles qu’ils échangèrent.
«J’ai couru en vain chez tes amis Critias et Philon, disait mon camarade. Ils ont refusé de rien me donner pour toi.
— Quoi! pas même une obole?... dit Pasion avec colère.
— Rien! Ils sont fatigués de prêter pour ne jamais rentrer dans leurs fonds. Que ne t’adresses-tu à Léocratès, ont-ils demandé ?...
— Imbécile!... tu n’auras pas su t’y prendre!... dit rudement Pasion. Va, ôte-toi de devant mes yeux!...»
Et, repoussant brusquement mon camarade qui trébucha et faillit tomber, il se rapprocha de Léocratès le sourire aux lèvres, et recommença ses flatteries et ses compliments.
Je reconnus en Pasion un de ces parasites dont mon père et mon aïeul m’avaient parlé, mais que je n’avais jamais eu l’occasion de rencontrer dans nos campagnes.
Comme je le considérais avec étonnement, Euphorion se rapprocha de moi, et, parlant bas pour ne pas déranger la causerie des hommes faits:
«Cela t’étonne? dit-il en riant.
— Je l’avoue. Pourquoi Pasion rit-il comme cela? Il ne semble pas en avoir envie.
— Il rit pour dîner ce soir, comme il a ri pour souper hier, et comme il rira pour déjeuner demain.
— Mais ton père?... Cela l’amuse-t-il d’être suivi et flagorné de la sorte?...
— Peuh!... c’est la mode... Tous les hommes du bel air en sont là !
— Alors j’aime mieux ne pas en être! m’écriai-je avec feu. Et toi, aimes-tu Ménécrate?...»
Euphorion haussa les épaules:
«Il est convenable que j’aie une suite aussi, répliqua-t-il d’un ton qui me fit rire.
— Grand bien te fasse!... m’écriai-je. Tiens, le chemin est libre! Entrons.
— Tu ne connais rien, je parie, aux exercices de la palestre, dit Euphorion qui entra avec moi, tandis que Ménécrate se précipitait pour se charger de son manteau.
— Veux-tu voir? m’écriai-je en me mettant en posture de lutte.
— Plus tard, répondit Euphorion avec un sourire; le maître te blâmerait de commencer tes exercices sans l’avoir salué.
— C’est vrai! dis-je. Mon père m’a recommandé de me présenter à lui d’abord. Où le trouverai-je?
— Le voilà, dit Euphorion, en me montrant un homme de haute taille, drapé d’une robe pourpre et un bâton fourchu à la main, qui venait à notre rencontre.
— Salut, maître! dit mon camarade qui s’inclina devant le pédotribe. Voici, ajouta-t-il en me désignant du geste, un nouvel élève qui nous arrive de la campagne et qui paraît avoir du sang dans les veines. Permets que je te le recommande. »
Et se détournant avec désinvolture, Euphorion s’éloigna, suivi de Ménécrate.
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