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Alfred Bonnardot

Le pourtraict de l'iconophile parisien


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066302436

Table des matières

UN MOT AU LECTEUR.

LE POVRTRAICT DE L’ICONOPHILE PARISIEN

I.–Comment l’iconophilie se contracte.

II.–Comment l’iconophilie se développe.

III.–Comment l’iconophilie se ressème et fructifie.

IV.–Mœurs et caractère de Pierre Godet.

V.–L’iconothèque de Pierre Godet.

VI.–Ni jamais, ni toujours.

VII.–Le peintre Albert Krakner.

VIII.–Chapitre des renseignements.

IX – Alea jacta est!

X.–Un ménage mal assorti.–Giovanne.

XI.–Le bal du Château-Rouge.

XII.–Suites de l’amitié de Giovanne.

XIII.–En pareil cas, il faut de la philosophie.

XIV.–Pauvre Rosalie!

XV.–Conclusion.

LE POVRTRAICT

DE

L’ICONOPHILE PARISIEN

PAINCT AU VIF

PAR A. BONNARDOT.

PARIS.

A LA LIBRAIRIE ARCHÉOLOGIQUE DE DUMOULIN,

Quai des Grands-Augustins,13.

M.VCCC. LII

.


UN MOT AU LECTEUR.

Table des matières

Cette esquisse forme (comme dirait un marchand de tableaux à la douzaine) le pendant de celle intitulée: LE MIROUER DU BIBLIOPHILE PARISIEN. L’unique raison de l’auteur pour écrire et publier cet opuscule est le besoin de se distraire des pénibles recherches qu’exigent de plus sérieux ouvrages. Au lieu de jouer avec des noix, comme le bonhomme Ésope, il se livre, pour se délasser des fatigues de l’archéologie, à la culture des caractères à manies, et cherche en conséquence ses portraits dans une classe peu connue des gens du monde, puisqu’elle fait exception.

Pour peindre avec une certaine ressemblance un fureteur de vieilles estampes, il faut l’avoir été un peu soi-même; or, c’est précisément là la position de l’auteur. Quant au fond, plus ou moins romanesque, qui sert de canevas à ce croquis de mœurs, il espère qu’il amusera à peu près au même degré que les lieux communs du même genre.

On trouve dans les divers épisodes de la vie de Pierre Godet plusieurs points de conformité avec la biographie de son contemporain Jean Vechel. C’est qu’en effet les deux font la paire. Entre l’iconophile et le bibliophile pursang, il y a des rapports si étroits, une analogie si frappante, que c’est presque un même type; ils sont taillés sur un même patron et dans la même étoffe; c’est la couleur seule qui diffère. L’un et l’autre, quand ils se concentrent avec une ardeur trop exclusive dans leur passion, contractent des mœurs presque identiques, encourent à peu près les mêmes accidents, et aboutissent presque toujours à une destinée semblable, en fait de chronique conjugale.

La morale qu’on peut tirer de ces deux biographies est la même: Quand on se livre avec un zèle effréné au culte des livres ou des estampes, on doit garder le célibat, sous peine d’un malheur presque inévitable, car le cœur des dames ne peut tolérer la rivalité d’une bibliothèque favorite.

LE POVRTRAICT DE L’ICONOPHILE PARISIEN
I.–Comment l’iconophilie se contracte.

Table des matières

Pierre Godet était, en1828, un jeune cavalier passable, pourvu de vingt-six printemps, d’un diplôme d’avocat, et d’environ sept mille livres de revenus. Orphelin, maître de son temps et de ses actions, il avait à choisir entre plusieurs voies vulgaires, pour parvenir au bonheur, c’est-à-dire au repos parfait ou à une grande agitation, selon les manières de voir et de sentir. Assez insensible à tout, même à l’influence du corset, sans passion dominante, sans goût décidé pour n’importe quelle carrière, il se tenait indécis, au milieu de ce carrefour d’où partent tous les chemins battus qui mènent à une destinée quelconque.

Or, quand l’homme est irrésolu, c’est le hasard qui décide. Le hasard le poussa donc dans une route peu fréquentée, qu’il n’eût jamais songé à prendre de lui-même, et qui le fit aboutir à une position offrant en somme, comme toute autre, ses peines et ses plaisirs: il devint iconophile, mot moderne qui désigne un amateur de vieilles estampes.

Comment l’héritier d’un petit notaire de province en vint-il à ce point de rupture avec le présent et d’insouciance pour l’avenir? c’est ce que la suite de ce chapitre nous apprendra. Un soir, Pierre Godet, rentrant en son modeste logis de garçon, aux environs du Luxembourg, trouva une lettre, timbrée de Reims, qui lui apprit une nouvelle inattendue. Un juge de paix lui annonçait la mort d’un oncle Godet (un chanoine, qu’il avait vu deux ou trois fois en son jeune âge), et l’engageait à partir sur-le-champ, pour recueillir la défroque du bonhomme.

Cette lettre venait le distraire, précisément, en un de ces moments d’ennui qui pesaient de tout leur poids sur son imagination sans but. Dès le lendemain, il s’habilla de noir, de la tête aux pieds, et, vers le soir, s’installa dans la diligence de Reims.

Une partie de cette nuit, faute de sommeil, fut consacrée au souvenir de son oncle le chanoine. Quelque peine au reste qu’il se donnât pour tâcher d’élever ses regrets au niveau de la circonstance, il ne put arriver jusqu’aux larmes; il prit donc le parti de s’en tenir à un air de tristesse, conforme aux froides convenances. Un seul sentiment dominait en son âme: la curiosité, jointe à une sorte de besoin de jouer un rôle quelconque dans l’état social. Celui d’héritier lui était échu à l’improviste: il l’accepta avec empressement. Pour la première fois de sa vie, peut-être, il s’était déplacé avec une destination bien arrêtée. Il se sentait allégé de cette torpeur morale qui, depuis si longtemps, tenait son cerveau engourdi, et il éprouvait une sorte de joie intérieure, en dépit de tous ses efforts en sens contraire.

Arrivé à Reims, son premier acte fut un déjeuner assez confortable, nécessité par le changement d’air et la fatigue d’une nuit sans sommeil, passée entre les quatre parois poudreuses d’une prison Lafitte et Caillard. Il se rendit ensuite chez le juge de paix, qui lui expliqua l’affaire en deux mots, et lui donna rendez-vous, ainsi qu’à une vieille garde-malade, pour le lendemain, jour où devaient être levés les scellés.

En neveu comme il faut, il prit à cœur de remplir un devoir sacré: il se fit conduire au cimetière. Un tertre nouvellement labouré indiquait la place où le pauvre chanoine devait attendre la résurrection, supposé que le terrain lui fût assuré à perpétuité; mais il n’était que temporaire. Pierre prit ses mesures pour procurer à son cher oncle l’avantage d’une sépulture inamovible; ce que plus d’un neveu n’eût osé faire que sous bénéfice d’inventaire. Il était fier de lui-même toutes les fois qu’il se rappelait cet élan de conscience et ce sacrifice spontané.

Pour compléter cette pieuse idée, il acheta une pierre tumulaire toute faite, et y fit graver une inscription. Le tout, accompagné d’une grille et de quatre cyprès, se monta à environ cent écus. C’était plus généreux qu’une simple prière, car l’héritage ne promettait pas un résultat de quatre chiffres de front.

Il se trouva si mince, en effet, qu’il y eut juste, en fait de numéraire, de quoi solder les frais bruts de l’inhumation, le propriétaire, le médecin et la garde-malade. Le reste, le profit net, consistait en un mobilier composé de quelques meubles, trop surannés pour avoir un peu de valeur, et pas assez, il s’en fallait d’un siècle au moins, pour tenter les antiquaires rémois. Le linge de corps et de table était si rapièceté, qu’il offrait une sorte de mosaïque de chiffons, égayés çà et là de reprises en dentelles patiemment exécutées par la femme de ménage du chanoine. La cave, jadis, assurait-on, assez confortable, avait été mise à sec, et il n’en restait d’autres débris qu’une futaille moisie au milieu d’un tas de bouteilles vides, dont un quart étoilé. Le tout, y compris deux vieilles soutanes et deux riflards rougeâtres, fut vendu en bloc à un juif de la rue aux Rats, qui en offrit quarante écus.

Ce premier marché conclu, notre héritier se trouvait encore à la tête des articles suivants: une montre d’argent, forme bassinoire, un crucifix de buis, six bréviaires gras, enfin, une centaine environ de cadres en bois noirci, protégeant de vieilles estampes à peine perceptibles sous l’épaisse couche de poussière qui recouvrait les vitres.

Il se réserva, à titre de souvenir, la montre et le crucifix, puis se mit à feuilleter, page à page, les bréviaires avec l’espoir vague d’y rencontrer des billets de banque; mais il n’y trouva qu’une douzaine d’images de piété, fort grossières. Le dernier pourtant le dédommagea un peu de sa peine: il contenait trois miniatures sur vélin, à fond d’or et bien conservées, qu’une main vandale avait arrachées à un infortuné Missel, contemporain de Charles V. Il parut piquant à Pierre de posséder ces gouaches âgées de quatre siècles, et il les mit à part.

Quant aux estampes encadrées, qui tapissaient trois chambres, de manière à laisser ignorer la teinte générale des papiers de tenture, elles représentaient d’anciennes abbayes. Un vitrier du voisinage, ayant été convié à visiter et à estimer cette galerie, compta les cadres et offrit dix francs de tout le musée.

Pierre se récria et voulut faire valoir une marchandise dont l’appréciation échappait à ses moyens. Le vitrier, qui se trouvait dans le même état d’impuissance et désirait néanmoins terminer, proposa de laisser toutes les estampes, n’achetant, disait-il, que les bordures et les vitres. Le marché ainsi conclu, Pierre garda ses abbayes, espérant bien en tirer à Paris un parti plus avantageux.

Bref, il ne demeura plus dans chaque chambre que les quatre murs. L’héritier alla remettre, avec une certaine majesté, les clefs du logis au propriétaire. Mais celui-ci, homme fort minutieux, voulut procéder à une vérification en règle de l’appartement. L’état de lieux à la main, il nota, en présence du neveu de feu son locataire, quelques carreaux fendus, deux vitres fêlées, et autres menus dégâts attribués à la négligence du paisible bonhomme.

L’article8de l’état de lieux mentionnait un placard que l’œil le plus attentif n’eût su remarquer, sans être prévenu. En effet, un papier à ramages, posé depuis longtemps, en dissimulait les gonds et la serrure; mais, en y regardant de près, il fut aisé d’en retrouver les traces. On fendit le papier et le placard s’ouvrit; l’instant fut solennel: ce placard, muni de six tablettes avec tasseaux (comme disait l’état de lieux), renfermait toute la destinée de Pierre.

Il n’y trouva ni rouleaux d’or, ni bijoux précieux, mais une suite de vingt cartons-portefeuilles, tous bien étiquetés et remplis d’anciens portraits gravés de Français illustres à la cour ou dans le clergé. Quelques-uns étaient même accompagnés de lettres autographes des personnages représentés. Tels de ces portraits anonymes, ou signés de noms obscurs, n’avaient de valeur qu’à titre de complément d’une grande collection; d’autres portaient des signatures de graveurs célèbres de leur temps, tels que Nanteuil, Masson, Van Schuppen, etc.

Pierre n’avait ni le temps, ni les connaissances nécessaires pour séparer le bon grain du mauvais, et, sans se soucier de consulter le juif ou le vitrier, il prit des cordes, forma deux colis des vingt cartons et fit porter tout cela à la diligence. Les indemnités réclamées par le vétilleux propriétaire furent réglées; on ferma les portes, et tout fut dit.

Restait une demi-journée à employer. Pierre visita les dehors, ensuite l’intérieur de la cathédrale où il s’agenouilla, priant l’âme de son oncle de prier pour la sienne, puis il alla jeter un dernier coup d’œil sur la grille, l’inscription et le jardinet du chanoine, et reprit, enfin, vers le soir, la route de la capitale, avec tout son bagage d’imagerie.

Il est à noter que Pierre, le jour où il reçut la lettre de Reims, n’aurait point fait trois pas pour voir le plus curieux cabinet de vieilles estampes, et n’eût pas donné mille francs de tous les recueils de la Bibliothèque nationale; mais aujourd’hui que le hasard l’avait rendu possesseur de tous ces cartons, il tournait de ce côté son imagination, naguère vide et comme assoupie par des habitudes oisives.

Pendant le trajet nocturne de Reims à Paris, sa tête travailla, faute d’autres aliments, sur la masse de papiers qui l’accompagnait. Il avait oui parler çà et là, sans y prêter beaucoup d’attention, de la valeur de certaines gravures nommées eaux-fortes, et il finit par se dire qu’il pourrait bien tirer de tout cela une certaine somme. Il se rappelait plus particulièrement le nom de Nanteuil, le plus populaire de nos graveurs du dix-septième siècle, grâce à un vers de Boileau. Il se souvint encore d’avoir assisté un jour, par désœuvrement, à une vente d’estampes, où un certain portrait gravé monta à une centaine de francs. Pourquoi ses cartons n’en contiendraient-ils pas quelques-uns de cette espèce? Son oncle, il est vrai, est mort pauvre; mais qui sait si ce n’est pas l’achat d’estampes de haut prix qui l’aurait réduit à cet humble état de fortune?

Il est vrai qu’il se rendait mal compte d’une circonstance: pourquoi, possesseur d’une telle collection, l’avait-il reléguée au fond d’un placard condamné? Serait-ce qu’à un certain âge, tout occupé du soin de son salut, il aurait regardé ses amis d’autrefois comme des objets trop mondains? La plus vive jouissance d’un iconophile, n’est-ce pas de contempler et de montrer souvent son trésor, si trésor il y a?

Parfois aussi il faisait une autre réflexion: ces cartons se seraient-ils trouvés là avant que le chanoine prît possession du local? Auraient-ils appartenu à un avare en ce genre, qui aurait enfoui là toutes ces estampes, comme objets d’une valeur inestimable?

Son imagination fermenta donc toute la nuit au sujet de ce singulier héritage, et ce ne fut qu’au petit jour qu’il commença à s’assoupir, dans un coin du coupé, à côté d’une assez jolie dame qu’il n’avait pas même songé à remarquer depuis la veille. Après un léger somme, il aperçut au loin la tour de la cathédrale de Meaux, dorée des premiers reflets du soleil levant, et, quelques heures plus tard, il se retrouvait à Paris.

II.–Comment l’iconophilie se développe.

Table des matières

De retour à son domicile, Pierre Godet n’eut rien de plus pressé que d’admirer l’éclat de ses trois miniatures; puis il se mit à feuilleter ses recueils de portraits. Toute la journée fut employée à cet examen; encore ne s’y livra-t-il qu’avec beaucoup de distraction, préoccupé de l’idée qu’il pourrait y découvrir un ou plusieurs billets de banque. Mais, sous ce rapport, son attente fut trompée: il n’y trouva que le plaisir, tout nouveau pour lui, d’échapper au poids de l’oisiveté et de son apathie habituelle.

Ce voyage inusité avait produit une sorte de révolution, et comme l’apparition d’un nouveau sens dans son existence. On peut comparer le cerveau de l’homme inoccupé à un sol naturellement fertile; dès que le hasard y sème un goût, une passion quelconque, elle ne peut manquer de croître rapidement. Le terrain avait reçu la semence. C’en était fait: l’iconophilie devait se développer en lui et faire des progrès incessants.

Il existe bien des nuances dans la passion des estampes, depuis l’artiste érudit et judicieux qui sait apprécier et classer les grandes compositions des premiers maîtres, jusqu’à l’iconomane ridicule, entassant pèle-mêle d’ignobles images qui n’apprennent rien et ne servent à rien. Pierre devait se placer sur un des degrés honorables de cette échelle.

Après avoir feuilleté ses images, il les examina avec intérêt, et fut sensible, sinon au talent des graveurs, du moins à la curiosité des sujets. Le troisième jour, il énuméra ses pièces, pour en dresser une liste; il compta environ quatre mille portraits et près de six cents vues d’anciens châteaux, couvents ou cathédrales. Le tout était classé par ordre alphabétique; il incorpora au recueil les cent estampes dont il avait vendu les bordures, puis se demanda s’il n’y aurait pas, pour compléter l’ensemble (car il ne voulait plus s’en séparer), quelques lacunes à combler.

La réflexion lui révéla bientôt l’immensité de cette tâche, à laquelle il résolut de consacrer tout son temps. Il tarda peu, on le pense bien, à faire connaissance avec les marchands d’anciennes estampes, fort nombreux dans son quartier, et surtout dans le voisinage des quais. Il passa en revue leurs cartons avec une attention toute particulière, s’enquérant des prix de telle ou telle pièce qui lui paraissait semblable aux siennes. Il vit dans ces prix des différences inouïes; l’une se donnait pour dix centimes, l’autre était prisée trente francs; celte disproportion l’intriguait et le piquait au jeu. Comment discerner ici les diamants de la verroterie? Il fallait nécessairement s’éclairer et acheter quelques livres qui l’aidassent à faire cette distinction essentielle.

L’hiver venu, il se mit au courant des ventes d’objets d’art, et notamment des vieilles estampes. Il visita les collections de la Bibliothèque nationale, et y vit des myriades de portraits qui manquaient à la sienne. En comparant entre elles les épreuves, il s’habitua à reconnaître les bonnes des mauvaises; il profita beaucoup aussi des conseils et des conversations des amateurs qu’il rencontrait chez les marchands ou dans les salles de vente.

C’est là qu’il apprit à connaître les variétés de l’espèce iconophilique. Il y distingua l’iconophile-artiste qui rassemble les chefs-d’œuvre des grands maîtres de la gravure; l’iconophile-archéologue qui collecte et classe toute estampe qui peut servir à l’histoire des mœurs, personnages, modes, monuments et événements de son pays; l’iconophile-polytechnique, qui recherche toute estampe qui a rapport à l’histoire naturelle, aux arts mécaniques, aux découvertes en tout genre.

Il y observa aussi les cabotins, les maniaques de l’iconophilie: celui qui n’estime une estampe que pour la largeur des marges; son antipode qui les coupe en deux pour multiplier sa collection; le niais qui n’assemble que les images rondes, ou ovales, ou qui n’admet que celles coloriées; l’harpagon qui n’achète que des images à deux sous; la buse qui, sous prétexte qu’il se nomme Jobardin, ne recherche que les portraits dont le nom commence par un J.; le canard, enfin, qui apprécie par-dessus tout les images criées par les carrefours, ces ignobles charbonis relatifs à l’exécution des criminels, et qui plantent sur les épaules de leurs héros de guillotine la première tête venue, fût-ce celle de saint Vincent de Paul.

Bref, un an après son voyage à Reims, Pierre Godet avait embrassé une carrière irrévocable; son choix était fait, ou, si l’on veut, son sort. Si le vitrier rémois eût offert une cinquantaine de francs de tous ces cartons, sa destinée l’eût poussé vers d’autres parages. Peut-être eût-il rassemblé des armures ou des papillons; peut-être l’ennui en eût-il fait un écrivailleur; peut-être... Mais le vitrier n’estima que les vitres, et voilà pourquoi la ville de Paris compte aujourd’hui un iconophile de plus.

Cette passion pour les estampes, en lui imposant une occupation sans relâche, lui rendait un éminent service. Ses courses perpétuelles sur toute la surface de la capitale rendirent à son estomac une activité inusitée. On trouvait alors chez les moindres marchands de bric-à-brac, et à vil prix, des pièces curieuses, telles que miniatures, anciens portraits, topographie, sujets historiques, et il ne revenait jamais à vide. De temps à autre, il éprouvait dans sa plénitude cette joie, inconnue des gens du monde, que cause la découverte imprévue de quelque rareté, inestimable comme complément d’une vaste collection; mais, en compensation, il avait ses jours de noir repentir: c’était une bonne occasion sottement manquée pour s’être levé trop tard, une vente oubliée, un lot précieux laissé à un rival inconnu.

Dès qu’il vit se multiplier le nombre de ses concurrents, il entreprit de régulariser ses recherches, et dressa un plan de la capitale pour son usage spécial. On y voyait, teinté en rouge, chaque point où était établi un brocanteur ou un marchand d’estampes. Les points les plus serrés se remarquaient dans le voisinage du Jardin des Plantes, de S.-Médard, de S.–Sulpice, de S.– Germain-des-Prés, du Luxembourg, des quais Conti, Voltaire, Malaquais, S.-Michel, des Grands-Augustins, etc.

On ne voyait figurer, dans la Cité, que quelques marchands de bric-à-brac, ou épiciers vendeurs de vieux papiers. Sur la rive droite, les points rouges pullulaient aux environs du Louvre, du Temple, de la Place-Royale, des faubourgs du Roule, Poissonnière et S.-Antoine; on en distinguait aussi un assez grand nombre sur les boulevards extérieurs, entre les barrières de Monceau et de Belleville, notamment à Batignolles. D’après ce plaq, il réglait ses excursions journalières de manière à visiter en une semaine chacune des mailles de ce vaste réseau..

Pendant huit ans, il parcourut ainsi tous les recoins de la capitale, et chaque semaine il faisait une récolte plus ou moins abondante. Les ventes publiques, tout en occupant ses soirées, lui fournissaient aussi quelques pièces rares. Il obtenait encore, par voie d’échange avec ses collègues, des estampes que, jusque-là, le hasard lui avait opiniâtrément refusées.

Ces différentes négociations lui procuraient d’assez vives émotions pour que le temps lui semblât s’écouler sans ennui. A force de les multiplier, il apprit à juger des produits des arts avec une certaine habileté; il acquit en même temps une sagacité égale, peut-être, à celle qu’exige une harangue judiciaire ou un rapport diplomatique; et, grâce à son intelligent système de recherches, il parvint à se procurer, année commune, près de douze cents pièces qui toutes rentraient dans sa spécialité.

Mais, à partir de1840, les anciens objets d’art et de curiosité en tout genre commencèrent à subir, sur tons les points de l’Europe civilisée, une hausse qui, depuis, a fait sans cesse de nouveaux progrès. Les vieilles estampes ressentirent bientôt cette influence; les amateurs se multiplièrent, et les bons achats devinrent plus difficiles. Les marchands avaient écoulé, à des prix fort variables et presque au hasard, tout ce que leurs cartons renfermaient de curieux en fait de topographie, de portraits, ou d’autographes.

Alors commença pour notre iconophile une ère moins favorable, car il payait quelquefois vingt francs le pendant d’une estampe qui lui avait coûté cinquante centimes. En compensation, le plaisir de posséder était devenu plus vif, et le souvenir de ses superbes marchés des années précédentes le consolait de la pénurie actuelle.

Décidément, il n’y avait plus aucun espoir de bonnes rencontres fortuites chez les trois ou quatre cents marchands brocanteurs de Paris. Le temps d’une ardente rivalité était venu; celui des ventes borgnes était passé. Les pièces rares, à titre d’objet d’art ou de curiosité, ne se présentaient plus que dans des ventes bien organisées, avec accompagnement d’experts, de vastes et pompeuses affiches, et de catalogues élogieux.

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Release date on Litres:
15 January 2025
Volume:
120 p. 1 illustration
ISBN:
4064066302436
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