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Zénaïde Fleuriot
Tranquille et Tourbillon

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315009
Table des matières
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV

TRANQUILLE ET TOURBILLON
Table des matières
CHAPITRE I
Table des matières
La Tante et la Nièce.
«Où donc est Mlle Tranquille, Victor?
— Madame la baronne, je n’ai pas vu mademoiselle.
— Comment cela? elle est sortie avec moi tout à l’heure, lorsque je reconduisais le colonel Hameland.
— J’étais alors derrière la serre, sans doute.»
Ce dialogue se tenait dans une des allées du parc attenant au château de Val-Argand, entre la baronne de Val-Argand et son jardinier, qui, le sécateur à la main, visitait un superbe buisson de rosiers.
La baronne de Val-Argand portait vigoureusement son demi-siècle; sa taille était haute et sa marche leste. Ses traits, mal agencés, n’avaient aucune prétention à la beauté ; mais ses yeux roux, bordés de cils blonds, pétillaient d’esprit, et ses manières, son allure, ce je ne sais quoi d’inimitable qui forme la vraie distinction, en faisaient une grande dame de fort belle mine.
Qu’elle se montrât familière ou impérative, très aimable ou très hautaine, qu’elle fît la révérence à un hôte illustre ou l’aumône à un pauvre, elle se retrouvait toujours elle-même, parfaitement distinguée, avec une pointe d’originalité qui était à son esprit ce que la mouche était autrefois à l’ornementation du visage.
Elle n’attendit pas d’autres explications et marcha de son pas ferme et rapide jusqu’à la grande cour sablée qui s’étendait devant la façade du château où attendait une calèche à deux chevaux, conduite par un bon gros cocher immobile sur son siège.
La baronne leva la tête et s’adressant au cocher.

La baronne leva la tête et s’adressant au cocher:
«Vous qui êtes si haut perché, Lucien, dit-elle, n’avez-vous pas vu dans quelle partie du parc Mlle Tranquille s’est égarée?»
Le cocher tendit son fouet vers la crête de zinc que découpaient sur l’azur du ciel les feuilles de trèfle placées dans le blason des Val-Argand.
«Madame la baronne, je crois que mademoiselle en vous quittant a pris la petite allée tournante qui mène à l’église.
— Toujours des dévotions hors de propos! grommela la châtelaine. Tant pis! je ne l’attendrai pas.»
Et elle monta dans sa voiture dont le valet de pied ouvrait la portière.
«Dites à Lucien de ne pas ménager ses chevaux, fit-elle; il faut que nous soyons à Chartres à l’arrivée du train. M. Hameland m’a fort retardée. Que le cocher regagne le temps perdu.
— Madame la baronne n’attendra pas qu’on aille chercher mademoiselle?
— Non, non; elle devait se trouver ici, elle n’y est pas, je pars.»
Elle se pencha par la portière de droite et appela:
«Victorine!»
Un visage très animé, encadré dans une masse de cheveux blancs tout hérissés sous un tuyauté de mousseline, apparut à une fenêtre du rez-de-chaussée.
«Je pars pour la gare, Victorine; dites à ma nièce que je n’ai pu l’attendre. Elle m’a quittée croyant sans doute que j’avais quelque chose de particulier à dire au colonel Hameland. Elle aurait pu en tous cas rester dans mes environs. Je ne puis faire faire le pied de grue dans la gare à l’hôte que j’attends. Une autre fois, elle se donnera la peine de me consulter ou elle se pressera davantage.»
Et, sans écouter ce que lui répondait la vieille femme qu’elle avait appelée Victorine, elle releva les glaces et la voiture partit.
Victorine la suivit quelque temps des yeux; puis elle déposa l’ouvrage de couture qu’elle avait à la main et, ouvrant une porte, traversa un vestibule spacieux, splendidement meublé à la façon du XVIIe siècle, et sortit du château.
Elle prit la route qu’avait suivie la voiture, passa le pont-levis jeté sur les douves profondes qui avaient été primitivement une défense pour le vieux château-fort, et s’engagea dans une allée tournante qui aboutissait à une vieille église dont le clocher s’élançait du magnifique bouquet d’arbres qui délimitait le parc de ce côté.
La vieille gouvernante marchait à petits pas pressés; mais elle s’arrêta tout à coup au moment même d’atteindre la partie de l’allée qui, se faisant droite et large comme une avenue, allait finir au bas d’un escalier de pierre surmonté d’une porte ogivale. C’est que cette porte venait de s’ouvrir sous la main d’une petite fille d’une dizaine d’années qui se mit à descendre l’escalier sans précipitation ni lenteur, d’un pas à la fois très léger et très mesuré.
Elle était coiffée d’un chapeau de paille d’Italie relevé à gauche par un gros nœud de faille blanche, et de ce côté apparaissait un profil enfantin d’une pureté et d’une harmonie très remarquables.
«Victorine, vous venez me chercher? dit-elle d’une voix douce et perlée.
— Oui, mademoiselle, et pourtant vous chercher est tout à fait inutile: madame la baronne est partie.
— Oh! j’en suis bien fâchée, dit la petite fille en se remettant à marcher vers le château aux côtés de Victorine.
«Dites-moi, ma bonne, ma tante était-elle très mécontente? ajouta-t-elle
— Un peu; mais aussi pourquoi êtes-vous allée à la chapelle, sachant que la voiture était attelée?
— Ma bonne, je ne pouvais pas rester avec ma tante qui parlait tout bas avec le colonel; je ne voulais pas m’éloigner non plus, et j’ai pensé que j’avais bien le temps d’aller dire trois Ave Maria pour la sœur Léontia qui est malade.
— Mais, ma petite Béatrix, puisque la voiture était attelée?
— Hier aussi elle l’était, et nous avons attendu ma tante juste une heure; cependant une autre fois je resterai, pour ne pas la fâcher.
— C’est ce que vous ferez de mieux, mademoiselle. Votre tante, vous le savez bien, est lente et vive tout à fait à son gré, et il faut bien en passer par là. Enfin elle n’arrivera qu’à l’heure du dîner et avec ce monsieur étranger, ce qui l’empêchera de montrer de la mauvaise humeur et de vous gronder. Et maintenant, qu’allez-vous faire?
— Mes devoirs, répondit la petite fille en ôtant son chapeau; mais vous m’avertirez, s’il vous plaît, Victorine, quand la voiture entrera dans la cour, car je veux que ma tante me voie lorsqu’elle arrivera.
— Oui, mademoiselle, comptez sur moi; au premier son de cloche, je vous appellerai.»
Et Victorine s’en alla vers la porte qui ouvrait dans l’appartement du rez-de-chaussée contigu au vestibule, tandis que la petite fille traversait celui-ci dans toute sa largeur et, passant sous une lourde portière, montait l’escalier monumental qui conduisait au premier étage. Sur le palier, un immense corridor, qui desservait une véritable enfilade de chambres, s’étendait à droite et à gauche. Béatrix prit à gauche, et entra par une porte donnant dans une chambre très vaste, qui était la sienne.
Elle ouvrit une armoire, posa son chapeau sur un champignon, décrocha un petit tablier de lustrine noire et l’attacha à sa ceinture, puis elle se dirigea vers une table recouverte d’un tapis vert et placée contre la large fenêtre. Elle s’assit avec précaution, en ayant soin de relever les pans flottants de sa ceinture de soie bleue, chercha dans une pile de livres celui qu’il lui fallait, ouvrit un cahier et se mit à écrire, d’une écriture fine et bien formée, une version anglaise.
De temps en temps elle déposait sa plume, appuyait sa charmante tête sur sa main gauche et regardait les prairies verdoyantes qui s’étendaient à perte de vue devant elle. Ses yeux d’un bleu sombre devenaient alors singulièrement profonds, et sa bouche, le plus souvent entr’ouverte par un léger sourire, se fermait de façon à donner à son beau petit visage une fermeté singulière.
Elle travailla une grande heure sans donner aucun signe de lassitude. Tout à coup sur le rebord de la fenêtre se posa un petit oiseau brun qui avait l’air affairé des gens en quête de dîner.
Mademoiselle Tranquille sourit en l’apercevant, passa un papier buvard sur la page commencée, ferma le cahier, essuya la plume sur une rosace de drap noir préparée à cet effet, et se dérangeant sans bruit marcha vers une petite table sur laquelle était posé le verre d’eau obligé, plus une boîte qui contenait des biscuits. Elle en prit un et, glissant dans la vaste embrasure de la fenêtre, elle se mit à l’émietter en murmurant de tendres appels à l’oiseau qui s’était envolé tout effarouché. Pendant cinq minutes, il voleta de ci de là, se rapprochant parfois de la fenêtre, mais n’osant pas encore y poser la patte. Enfin la tranquillité de la petite fille le rassura pleinement, il crut probablement avoir affaire à une de ces toiles peintes qui, dans ce vieux château, lui apparaissaient un peu partout quand les fenêtres s’ouvraient au large les matins d’été, et il se mit à becqueter le biscuit émietté. La petite fille avait abaissé sur lui ses grands yeux, fendus à la façon de ces statues grecques qui offrent aux jeunes générations un éternel modèle de parfait dessin; mais elle ne hasardait pas la moindre caresse, ce qui évidemment eût fait fuir à l’instant même son convive ailé.
Sa contemplation et le dîner de l’oiseau furent interrompus par un double appel. La cloche pendue sous l’arceau de pierre élevé à la tête du pont se mit à tinter joyeusement, la porte de la chambre s’ouvrit et une voix essoufflée, la voix de Victorine qui avait évidemment monté l’escalier quatre à quatre, s’écria:
«Béatrix, Tranquille, madame la baronne arrive!»
Il n’en avait pas tant fallu pour faire décamper l’hôte improvisé de Béatrix. Elle-même, émiettant un peu à la hâte le reste du biscuit, sortit de l’embrasure, détacha son tablier et descendit au rez-de-chaussée. Dans le vestibule, elle prêta l’oreille Ce n’était pas de la cour que lui arrivait la voix de sa tante, mais bien d’un appartement voisin.
Elle alla ouvrir une porte et entra dans une salle à manger boisée de vieux chêne, meublée, on pouvait le dire, de porcelaines superbes, et brillamment éclairée.
«Bonsoir, ma tante! dit l’enfant en se dirigeant vers Mme de Val-Argand qui entrait par une autre porte, encore enveloppée des châles destinés à la préserver de la brise très fraîche du soir.
— Bonsoir, Tranquille, bonsoir! Eh bien! où est Victor?»
Comme elle prononçait ces paroles, Victor, le jardinier, qui remplissait aussi les fonctions de maître-d’hôtel, apparut à une porte du fond en habit noir et en cravate blanche.
«Madame la baronne m’appelle?
— Eh! sans doute, pour vous dire que je souperai à mon heure ordinaire, c’est-à-dire tout de suite.
— Madame la baronne est seule?
— Oui. Ce bon monsieur du Passage n’en fait jamais d’autres. Il se sera oublié devant quelque vieille poterie nouvellement installée au musée de la ville. Il se sera rendu à la gare sans se presser, — il ne se presse jamais, — et aura trouvé le train parti. Il n’en fait jamais d’autres, cet homme charmant et distrait. Demain, il m’enverra une dépêche d’excuse, sans doute, et m’annoncera son arrivée pour après-demain. J’enverrai la voiture; mais je l’attendrai ici de pied ferme. Je n’aime pas ces fausses alertes du tout; je vais avoir une soirée assommante!»
Tandis qu’elle se parlait ainsi à elle-même en quelque sorte, tout en dépliant sa serviette, plusieurs serviteurs, tous anciens, tous dévoués, tous respectueux, étaient rentrés dans la salle à manger.
Mme la baronne était de mauvaise humeur, cela se voyait; ils prirent tous un air de circonstance, moins Béatrix qui conservait son petit air serein et une jeune femme de chambre au visage rieur qui, habituée aux boutades de sa maîtresse, n’en prenait désormais nul souci.
«Madame la baronne ne va pas dîner avec son chapeau? dit-elle tout à coup en voyant sa maîtresse se laisser tomber sur la chaise à haut dossier de chêne placée devant le couvert du milieu.
—Es-tu folle, Justine, de penser que je vais dîner en cet équipage? Va me chercher ma coiffure et emporte tout ce fatras.»
Et, se dépêtrant de tous ses châles, elle les jeta sur les bras de Justine qui disparut avec.
«Voyons, quelle heure est-il? dit la baronne en consultant une montre d’ébène qui pendait à sa ceinture accrochée à une magnifique agrafe d’argent. Six heures et demie; allons, il n’y a pas à attendre, je vais souper. Victor, faites servir. Cela m’allongera ma soirée, voilà tout.»
Les domestiques disparurent et Béatrix prit le siège placé vis-à-vis de sa tante.
«Pas là, pas là, dit celle-ci avec impatience; ce couvert est celui de mon hôte, vous savez bien. Il pourrait encore arriver, l’original. Je sais qu’il aime beaucoup mieux mes monuments druidiques que moi, aussi on me l’apporterait ce soir, ramassé par un de mes gardes sous quelque vieille pierre, que je ne m’étonnerais pas. Vous vous mettrez désormais d’ailleurs à cette place à droite, j’aime mieux cela, car de vous voir toujours devant moi avec votre petit air tranquille finirait en vérité par me faire tirer la langue.»
Et s’adressant à Victor qui entrait un plat à la main.
«Mademoiselle Tranquille se mettra désormais à cette place, dit-elle en montrant du geste la petite fille qui se haussait docilement sur la haute chaise de bois sculpté.
— Ma tante, voulez-vous que j’aille chercher votre coiffure? demanda-t-elle en voyant Mme de Val-Argand détacher le caoutchouc qui fixait son chapeau de paille noire sur son chignon natté.
— Du tout! Justine va l’apporter, je suppose. Allons, vite, vite! tu dors debout ce soir.»
Ceci s’adressait à Justine qui apparaissait avec une coiffure de dentelle et de rubans. L’échange se fit en un tour de main.
«Je suis coiffée à faire peur, je pense, dit la baronne gaiement. Ah! vraiment, tant pis!»
Et, renvoyant par un geste vif derrière son dos les attaches bleues de sa coiffure, elle fit rapidement le signe de la croix et commença à dîner.
Elle mangeait d’une façon irrégulière et pleine de distractions. Il lui arrivait de tendre son verre plein à Victor qui servait d’échanson, de dire qu’on lui servait sans cesse du veau alors que c’était du mouton qui était au bout de sa fourchette, et de piquer le couteau à beurre dans un entremets sucré. Victor, qui semblait fait de longue main à ces distractions, les réparait sans mot dire et surveillait même sa maîtresse sans en avoir l’air. Un moment il la vit saupoudrant de poivre son assiette.
«Madame la baronne ne trouve pas les légumes assez assaisonnés? demanda-t-il.
— Dites que tout est d’une insupportable fadeur, ce soir.
— Si madame la baronne aime le poivre...
— Comment! le poivre! je ne peux pas le souffrir.
— C’est que madame la baronne en a couvert son assiette.»
Elle regarda la petite cuiller d’argent, son assiette, et s’écria en riant:
«Je croyais saler ces pommes de terre. Enlevez-moi cela. Il fallait me prévenir avant; me voici assurée d’éternuer toute la soirée.»
Et, en effet, un éternument sonore fut répercuté par les magnifiques porcelaines et même par Béatrix qui le reproduisit tout doucement en l’étouffant dans son mouchoir.
«Bon! vous aussi, Tranquille! dit la baronne; il paraît que j’ai poivré l’air. Vous feriez bien de m’avertir lorsque vous me voyez en distraction; mais non, vous ne savez vous occuper que de votre petit personnage.»
Béatrix jeta à sa tante un regard plein d’une pénétrante mélancolie.
«C’est cela, faites maintenant vos yeux à la Greuze pour m’attendrir. Vous ne me comprenez pas, n’est-ce pas? C’est bien! Victor, servez donc vite le dessert et faites allumer dans ma bibliothèque.
— Madame la baronne ne fera pas sa partie ce soir!
— Non, les Hameland ne viendront pas, se figurant qu’une soirée en tête-à-tête avec mon vieux cousin du Passage était nécessaire à mon bonheur
— On pourrait les faire avertir que le cousin de madame la baronne n’est pas arrivé.
— Du tout, cela nous mènerait trop loin. Une soirée de lecture de temps en temps m’est très agréable d’ailleurs, et je me sens très fatiguée.»
Sur ces paroles, la baronne prit au hasard dans les assiettes dorées qui passaient devant ses yeux quelques cerises et quelques croquignoles, puis, se levant, refit son rapide signe de croix et s’en alla flâner par le parterre, qui étendait depuis le château jusqu’au lac ses plates-bandes diaprées.
Béatrix la suivit, mais de très loin, comme quelqu’un qui sait que sa présence n’est pas désirée.
La baronne erra une demi-heure parmi les massifs embaumés; puis elle rentra et monta au premier étage où se trouvaient ses appartements. Le premier était une pièce spacieuse, éclairée par quatre grandes fenêtres qui donnaient toutes sur le parc. C’était plutôt une galerie qu’un apparment. Une bibliothèque luxueuse en faisait le tour, et çà et là se voyaient des choses disparates, mais précieuses; statuettes de bronze, vases antiques, tableaux de maîtres, portraits de famille, socles supportant des bustes, armoires vitrées contenant des échantillons minéralogiques, corbeilles débordant de feuillages et de fleurs. Tout cela artistiquement placé, pittoresquement agencé comme par le hasard, mais au fond soigneusement étudié et parfaitement réussi.
La baronne s’était asssise devant la plus grande des tables, recouverte d’un tapis vert, et, rapprochant la lampe, elle se mit à décacheter une à une les lettres posées sur un plateau d’argent. Sur son visage expressif passèrent, selon les circonstances, mille expressions diverses, qui révélaient une intelligence bien pénétrante, un cœur bien vivant, une âme bien vibrante. Telle lettre la faisait sourire d’un air heureux, telle autre lui arrachait de profonds soupirs. Il y en eut une lisérée de noir qui fit longtemps tomber de grosses larmes de ses yeux. Quand elle eut pris connaissance de tous ces papiers, elle fit un triage, en mit plusieurs à part, déchira les autres, puis, choisissant dans la pile de livres et de revues un livre d’apparence sérieuse, elle l’ouvrit au moyen de la marque d’ivoire déjà placée entre ses feuilles.
En ce moment on frappa à la porte.
«Entrez! dit-elle.»
Béatrix se présenta, un livre et un atlas sous le bras.
«Ma tante, permettez-vous que je passe la soirée avec vous? demanda-t-elle.
— Non, certes; allez vous coucher. Je déteste la géographie, vous le savez bien, excepté quand je médite un voyage.
— Vous voulez bien que j’étudie un peu ce soir?
— Pas longtemps. Du reste la sœur Saint-Denys vous a donné le règlement voulu, n’est-ce pas? Suivez-le, mais ne venez pas m’ennuyer avec votre atlas.
— Bonsoir ma tante, bonne nuit!»
Elle avait fait un pas en hésitant.
«Bonne nuit, petite! répondit la baronne en s’adossant bien confortablement contre son fauteuil. »
Ce mouvement était justement le contraire du mouvement fait par Béatrix. La petite fille comprit qu’elle n’avait pas à compter sur une caresse ce soir-là. Elle s’en alla sans bruit et regagna sa chambre.
Et là elle se mit à étudier la géographie, plus seule dans ce vaste château, plus abandonnée, que bien des pauvres enfants qui ne portaient pas un nom sonore, qui n’habitaient pas une demeure princière, mais qui avaient les bras d’un père pour les recevoir à la fin du jour et le baiser d’une mère pour les disposer au sommeil.


CHAPITRE II
Table des matières
Le vieil ami.
Le lendemain matin, la tante et la nièce, qui faisaient à part leur premier déjeuner, se rencontrèrent par hasard dans le vestibule. Béatrix n’avait pas la permission de se présenter à toute heure chez la baronne qui avait de ses nouvelles par Victorine, ce qui lui suffisait.
Mais l’enfant aimante et tranquille usait d’adresse, et il était rare qu’elle quittât le Val-Argand pour aller aux cours que lui faisaient les sœurs établies par sa tante dans la paroisse, sans trouver moyen de la voir, de lui parler, et, quand les dispositions étaient favorables, de l’embrasser. Elle était secondée en ceci par Victorine qui l’aimait beaucoup et qui subissait sans se l’expliquer la froideur de sa maîtresse pour sa nièce.
Selon les indications qu’elle donnait à Béatrix, celle-ci descendait par le grand escalier ou par l’escalier de service, sortait par la grande porte encadrée dans les buissons d’hortensias ou par la petite porte cintrée qui ouvrait sur le pont-levis, s’en allait droit devant elle suivie par Lucien ou s’égarait dans les allées du parterre fleuri.
Ce matin-là, Victorine lui ayant montré du doigt le petit lac qui miroitait au soleil, elle s’engagea avec Lucien sur les talons, dans une allée tournante et aperçut en effet sa tante au milieu d’un rond-point formé par de beaux frênes. Enveloppée dans une robe de chambre de cachemire gris, la tête couverte d’un bachelik rouge rapporté des Pyrénées, elle marchait lentement le long de la haie feuillue où s’agitaient bien des ailes frémissantes. La contrariété de la veille n’avait laissé aucune trace sur son visage, et Béatrix, approchant d’elle résolument, lui tendit sa joue satinée.
La baronne y déposa un baiser retentissant el, jetant un conp d’œil sur Lucien qui apparaissait portant le petit bagage de l’écolière, elle dit:
«Tu prieras la sœur supérieure de te faire reconduire, Béatrix; j’aurai probablement besoin de Lucien ce matin.
— Oui, ma tante, répondit Béatrix, heureuse de cette caresse et n’en demandant pas davantage.»
Puis elle s’éloigna de son pas ferme et léger.
«Oui, ma tante, répéta la baronne qui la suivait des yeux, cette petite n’a jamais autre chose à dire; décidément elle est absolument monotone. Quelle démarche! dirait-on qu’elle n’a que dix ans? Une... deux... trois... droit devant elle, une vraie cadence. Je lui aurais volontiers fait grâce de sa leçon ce matin, l’inexactitude de mon cousin m’a fait quelque chose comme un vide... j’avais eu la sottise de compter sur lui. Elle n’y a pas pensé, c’est l’heure de sa leçon, elle y va comme cela tranquillement, sans faire un zigzag pour allonger le chemin, sans sauter par-dessus une plate-bande pour cueillir une fleur... comme je faisais à son âge. Ah! je l’ai bien nommée mademoiselle Tranquille! Qu’elle est monotone! qu’elle est monotone!»
Béatrix, sans se douter que sa tante l’honorait d’aussi longues réflexions, continuait son chemin et arriva bientôt à la lisière du parc. De là on apercevait le groupe de maisons qui formaient le petit bourg du Hatay et cette belle église dont un des transepts donnait sur le parc du Val-Argand, et que la paroisse devait à la munificence de la baronne de Val-Argand, dont la générosité n’était pas la moindre vertu. L’établissement vers lequel se dirigea Béatrix, une grande maison blanche dont la porte était surmontée d’une croix, était également une création de la riche châtelaine. Elle avait pensé qu’il n’y avait pas de meilleur moyen de contribuer au bonheur de tous que de soulager les misères que nulle puissance au monde ne saurait faire disparaître, que de donner des infirmières aux malades et de pieuses institutrices aux enfants.
Il y avait dans cette petite communauté cinq sœurs qui étaient au service de tout le monde, et la supérieure, femme très distinguée, s’était estimée heureuse de reconnaître les bienfaits de la baronne de Val-Argand en permettant à une des sœurs de donner des leçons particulières à sa nièce.
Béatrix entra donc comme une habituée dans la communauté dont la porte était hospitalièrement ouverte. Elle prit des mains de Lucien son petit bagage d’écolière, lui redit de son petit air doux et tranquille qu’elle se ferait reconduire au château et entra dans la classe encombrée d’enfants qui se mirent à sourire de joie en l’apercevant. Les grandes lui adressèrent un petit salut auquel elle répondit avec beaucoup de grâce, mais sans familiarité aucune.
Elle échangea quelques mots avec la sœur grise qui était assise au grand pupitre placé bien en vue au haut bout de la classe, et passa dans un appartement voisin où se trouvaient deux petites tables à écrire, dont l’une était occupée par la sœur Saint-Denys, qui était chargée de son instruction.
Elles échangèrent quelques paroles amicales; puis la leçon commença. La sœur Saint-Denys avait reçu une instruction aussi brillante que solide, et elle avait professé pendant vingt ans dans un des grands pensionnats de l’institut. Épuisée par ses longs labeurs, elle avait été envoyée au Hatay pour se reposer et elle y était arrivée précisément au moment où la baronne de Val-Argand parlait de prendre chez elle sa nièce, que la mort de sa grand’mère paternelle laissait un peu à sa charge.
La châtelaine avait saisi l’occasion aux cheveux et avait tiré parti du passage de la sœur Saint-Denys au Hatay. Elle avait pris ses arrangements en conséquence, et s’était trouvée délivrée de ces soucis d’éducation qui lui faisaient regarder la petite fille comme un vrai trouble-fête.
A la leçon de français succéda celle d’anglais, puis vint celle de musique qui réveilla tous les échos de la maison. Sœur Saint-Denys ne donnait jamais cette leçon à Béatrix que pendant la demi-heure de travail à l’aiguille qui se faisait dans la classe. Les enfants, peu habitués au langage musical, étaient tout impressionnés par les sons du piano, et l’élude n’aurait pas été possible.
Quand la sagesse était parfaite, la sœur ouvrait la porte, et, tout en cousant, les petites filles écoutaient chanter Béatrix qui avait une voix de médium extrêmement agréable déjà. C’était à qui intriguerait pour être placé tout contre cette bienheureuse porte, et il n’était pas rare que, la leçon finie, sœur Saint-Denys trouvât deux ou trois minois éveillés embusqués derrière le piano.
Ce jour-là, on avait fort mal récité la leçon de grammaire, et la porte resta inexorablement fermée. La plus enragée mélomane des petites paysannes fut réduite à coller son oreille au trou de la serrure chaque fois que la sœur surveillante s’absentait ou seulement se détournait.
Béatrix fut priée de ne pas repasser par la classe et s’en alla par un corridor intérieur au delà duquel sœur Saint-Denys la confia à leur servante, une bonne vieille femme un peu parente de Victorine du château, comme on disait.
Elle revint lentement, s’arrêtant de loin en loin pour laisser reposer la vieille paysanne qui boitait, et la cloche du second déjeuner jetait son rapide appel quand elle passa le pont-levis.
Elle revint lentement, s’arrêtant de loin en loin pour faire se reposer la vieille paysanne qui boitait.

Dans la cour, Lucien, assis sur le siège d’une légère américaine, écoutait attentivement les ordres que lui donnait sa maîtresse du seuil de la porte.
«Non, disait-elle, vous n’attendrez certainement pas le train de trois heures quarante. S’il arrive, il sera dans celui-ci. Rappelez-vous que je vous envoie à tout hasard, n’ayant reçu aucun avis. Donc, n’attendez pas outre mesure et tirez-vous-en comme vous pourrez. Il y a une difficulté : vous ne connaissez pas M. du Passage?
— Non, madame la baronne, j’étais malade à son dernier voyage; je ne l’ai jamais vu.
— Qu’importe! il connaît ma voiture, et il saura bien venir vous trouver. Il est d’ailleurs, lui aussi, fort remarquable. C’est un grand vieux à la figure allongée et jaune, les cheveux gris descendants, couvrant presque les oreilles, sans barbe, enveloppé dans un manteau à capuchon qu’il rabat le plus souvent sur sa casquette, ce qui fait de sa tête un pain de sucre. Ordinairement, il porte un sac de nuit d’une main, un buvard de l’autre, pas de parapluie; avec cela, l’air pas comme tout le monde, entendez-vous, Lucien?... un peu original, c’est visible, mais très comme il faut. N’allez pas vous tromper ni prendre pour mon vieux savant le premier cuistre venu.
— Eh! eh! cette dernière touche vient à point pour consoler l’original de ce dessin si lestement tracé, dit une voix légèrement narquoise.»
Et un vieillard, absolument tourné comme la baronne l’avait dit et absolument vêtu comme elle l’avait dépeint, sortit de derrière le grand massif d’hortensias bleus.
Il était entré dans la cour un peu après Béatrix et s’était arrêté au moment même où la baronne, qui lui tournait le dos, commençait son explication à haute et intelligible voix.
«Vous! est-ce bien vous? s’écria-t-elle, riant un peu malgré elle de l’aventure.
— Dame! jugez-en vous-même; un grand vieux, à la figure allongée et jaune, des cheveux gris sur les oreilles, sans barbe, sans parapluie, la tête en pain de sucre sous son capuchon.
— Vengez-vous! vengez-vous, mon cousin! dit la baronne d’un petit air contrit tout à fait séduisant. Et, — ajouta-t-elle en lui tendant la main, — pardonnez-moi!
— De tout mon cœur, répondit-il en lui baisant le bout des doigts. Je vous connais, allez, et de longue date, ma bonne Mathilde, et je sais que vous avez toujours donné libre carrière à votre esprit caustique à l’endroit de votre pauvre savant de cousin. Tout doux! ne vous excusez pas! Eh! parbleu! vous ne pouviez pas désigner à l’attention de votre cocher un beau jeune homme blond avec de grandes moustaches, botté et éperonné. Vous m’avez accordé de la distinction, vous m’avez nettement séparé du genre cuistre; je suis flatté, énormément flatté, ma parole d’honneur!»
Et il entra dans le vestibule, et il rabattit le capuchon de son léger manteau, et il serra de nouveau et cordialement les deux mains de son hôtesse, ce qui fit disparaître jusqu’à la dernière trace de l’embarras qu’elle avait tout d’abord involontairement ressenti.
«Mon cousin, dans combien de temps voulez-vous déjeuner? demanda-t-elle.
— Le plus tôt possible, et sans vous déranger du tout.
— Dans ce cas, je ne change rien à l’heure; j’allais me mettre à table. Victor, conduisez monsieur du Passage à son appartement.»
Et, souriant à son hôte, elle passa dans la salle à manger, où Béatrix attendait.
«Avez-vous une leçon tantôt, Tranquille; demanda-t-elle.
— Oui, ma tante
— Il me semble alors que nous déjeunons bien tard pour vous?
— Je m’en irai au dessert.
— Non, cela dérange, cela jette un froid. Il vaut mieux que vous déjeuniez dans votre appartement. Victorine s’occupera de vous et vous reconduira au bourg. M. du Passage est un vieux monsieur qui déteste les enfants et qui reste très longtemps à table; vous nous gêneriez pour ce premier repas où nous avons tant de choses à nous dire. Montez, je vais donner des ordres.
Béatrix, sans mot dire, replia sa serviette, la fit glisser dans l’anneau d’argent à son chiffre et quitta la salle à manger où la baronne commença à se promener de long en large tout en donnant des ordres.
Quand son hôte, dépouillé du fameux caban, ses longs cheveux gris bien lissés derrière les oreilles, se représenta, elle lui fit une belle révérence et, lui montrant du geste le couvert placé devant elle, elle dit:
«Allons, venez réparer vos forces, mon cher cousin, et me raconter comment vous êtes arrivé au Val-Argand. Rien de mystérieux comme votre apparition. Êtes-vous venu à pied, à cheval ou monté sur l’hippogriffe?»
Il prit la place qui lui était désignée et répondit:
«Je suis venu de la façon la plus ordinaire du monde, et je commence à croire qu’il y a un Dieu pour les distraits. Hier, j’arrive à Chartres au matin, j’avais une grande heure devant moi. Je suis fort dévôt à Notre-Dame, et complètement épris de sa cathédrale. Je laisse mon sac de nuit dans la salle d’attente et je vais à l’église. J’ai cru y passer une demi-heure, j’y suis resté deux heures, et quand, après avoir consulté ma montre, je me suis élancé vers la gare, non seulement le train était parti, mais vous étiez repartie vous-même après m’avoir vainement attendu En conséquence, j’ai résolu de donner l’après-midi à ma chère cathédrale; puis de m’en aller pédestrement demander l’hospitalité à mon vieil ami du Grandbois. J’ai couché chez lui, et ce matin il m’a fait conduire de très bonne heure jusqu’au bourg voisin, où il a été découvert plusieurs silex très remarquables. Je les ai examinés à loisir et suis venu tout droit jusqu’ici où je me reposerai quelques jours, si vous le voulez bien, car de marcher ainsi m’a quelque peu fatigué.
— Quelques jours! s’écria la baronne. Vous plaisantez, mon cousin! c’est un mois qu’il faut dire. Vous savez que chez moi vous serez libre comme l’air, et que votre passion archéologique a de quoi s’exercer dans les environs. Quelques jours! on ne vient pas pour quelques jours chez une malheureuse ermite qui n’a vu âme qui vive depuis trois mois.
— Mais dont l’ermitage n’est pas tant à dédaigner, dit M du Passage, en jetant un coup d’œil autour de lui.
— Bah! qu’importe la cage à l’oiseau? soupira la baronne; j’aime beaucoup mon Val-Argand, mais enfin, plus il est grand, plus il est vide
— Naturellement, ma cousine; mais, dites-moi vous ne voyagerez donc pas cette année? Seriez-vous aussi dégoûtée des voyages?
— Oh! certes, je ne les aime plus comme autrefois, alors que j’avais un cher compagnon qui me faisait me trouver bien partout. Cependant c’est la seule chose qui m’ait réellement distraite depuis mon veuvage. Mais voyager demande une santé inaltérable, un jarret de fer. Je m’alourdis, mon cousin, et vous ne me verriez plus gravir les sentiers pyrénéens comme autrefois.
— Les mulets vous porteraient.
— Je n’aime point à dépendre d’une bête; j’admets le mulet comme aide, mais je ne veux point être attachée dessus.
— Choisissez des pays moins pittoresques; mais vous avez tant voyagé déjà !
— Un peu. Cependant, ce que j’attends surtout, c’est une compagne de voyage. Le jour où elle se présentera, j’irai voir l’Espagne et la Hollande, des voisines que je n’ai pas encore visitées.
— A propos de compagne, Mathilde, ne m’a-t-on pas dit que vous vous en étiez donné une, la charmante petite Béatrix?
— Ce n’est point une compagne que je me suis donnée, si vous voulez parler de la petite fille de ma pauvre sœur Elisabeth.
— D’elle-même, oui, c’est cela. On plaignait beaucoup cette petite enfant, d’abord privée de son père, puis de sa mère, et un jour, dans une de ces conversations comme en tiennent les femmes, je ne sais plus trop où j’étais, quelqu’un dit: Elle n’est plus à plaindre, la baronne de Val-Argand s’en est chargée.
— Chargée, c’est le mot. Que voulez-vous? je suis de poudre pour certaines résolutions. Je cours embrasser une dernière fois cette pauvre Élisabeth, je reste là huit jours au milieu de ses belles-sœurs que je ne puis souffrir, on me présente l’enfant, on me la montre entre toutes ces demoiselles de Billuard, acariâtres et pauvres, je m’attendris, je la fais empaqueter, mettre en voiture et je l’amène ici où elle me gêne terriblement.
— Bah! pas tant que cela!
— Si, vous dis-je. Je me suis attaché un fil à la patte. Le bon Dieu ne m’avait pas donné d’enfants, il n’était pas nécessaire que j’allasse m’embarrasser de la fille de ce beau Billuard. J’ai agi avec ma précipitation habituelle. Vous n’êtes pas précipité, vous, mon cousin, je vous en félicite bien sincèrement.
— Dieu merci! non. Voulez-vous que je vous livre le secret de ne pas l’être?
— Dites, il y en a tant: on m’en a déjà proposé une centaine dans tous les ordres d’idées. Voyons le vôtre.
— Il est d’une espèce à part, mais très sûr.
— Vous croyez qu’il me rendrait patiente?
— Je l’affirme.
— Qu’il calmerait les orages qui tout à coup font irruption çà et là ?
Et son doigt toucha rapidement son front et son cœur.
— Il n’y a pas d’orages possibles avec mon remède.
— C’est un insensibilisateur; vous faites de la médecine, mon cousin?
— Moi, non.
— C’est très énigmatique. De grâce, n’excitez pas à ce point ma curiosité.
— Vous ne vous récrierez pas?
— Ah! peut-être; passez-moi cette assiette d’amandes et dites vite.»
M. du Passage appuya par un petit geste qui lui était familier ses lunettes sur le fin cartilage placé entre ses deux yeux, et regardant fixement la baronne:
«Livrez-vous aux études préhistoriques, dit-il sans rire. Quand vous aurez tenu dans vos mains ces cailloux qui ont mille ans; quand vous aurez étudié six mois une mâchoire trouvée dans des terrains quaternaires et compulsé cent livres poudreux d’une bibliothèque de bénédictins, vous serez calme comme une centenaire.
La baronne était partie d’un fou rire.
— Oh! charmant! s’écria-t-elle. C’est comme si on me disait: Vous ne voulez pas bouger? eh bien! faites-vous mettre la camisole de force. Votre remède est cent fois pire que mon mal. Dieu me garde d’en user jamais!
— Enfin, c’est un remède, répondit tranquillement M. du Passage, qui épluchait délicatement ses amandes.
— Plaisanterie à part, l’étude après la prière est le suprême calmant, reprit la baronne. J’en sais quelque chose. Dans les grandes douleurs de ma vie, quand il m’a fallu perdre mes bien-aimés parents, assister à l’effondrement d’une branche bien chère de ma famille, voir s’ébranler tout à coup les fondements les plus solides du bonheur, pleurer sur ma patrie que j’aime d’un amour violent, je ne me suis sauvée que par là Si j’écrivais une date sur tous les morceaux de musique que j’ai composés, sur tous les livres que l’on trouvera annotés de ma main depuis la première page jusqu’à la dernière, sur tous les plans que j’ai moi-même dessinés pour mon parc, ce serait une date douloureuse, une de ces dates qu’on écrit avec ses larmes.
— Vous voyez bien! dit le savant avec un petit hochement de tête tout satisfait.
— Mais c’est pour les moments gris, pour les jours agaçants, pour les contrariétés sottes que je voudrais trouver un remède.
— Bah! cela représente ce que sont les engelures dans la santé, ma cousine; le froid les apporte, le soleil les guérit.
— En attendant cela cuit.»
Le vieillard hocha la tête.
«Voyons, nous avons passé l’âge de la chasse aux papillons, Mathilde, dit-il gaiement, vous n’allez point me dire que vous poursuivez cette chimère qui s’appelle le bonheur?
— Non, non; mais on a beau faire, on rêve toujours quelque peu de faire son hôte de ce charmant personnage. Voulez-vous prendre votre café à l’ombre des hortensias, mon cousin?
— Je ne demande pas mieux, j’aime la vue du parterre et du lac. C’est très reposant.
— Oui, mais si monotone. Si je m’étais choisi une demeure, je ne l’aurais pas enfouie dans un bas-fond, je l’aurais placée sur une hauteur. Un paysage varié tient compagnie... comme la mer.
— Oui, mais les hauteurs, mais la mer ont leurs inconvénients. On voit bien que vous n’avez pas encore de névralgies, ni de rhumatismes, répondit M. du Passage en la suivant.»
Lucien les avait précédés sur le perron, et contre le large banc abrité par le magnifique bouquet d’hortensias bleus il avait placé un guéridon qu’un joli service de porcelaine de Sèvres couvrit bientôt.
La châtelaine servit elle-même le café à son hôte avec cette grâce inimitable qu’elle savait mettre en remplissant son rôle de maîtresse de maison, et personnellement, et uniquement pour lui tenir compagnie trempa du bout des doigts un morceau de sucre dans la tasse où elle avait l’ait tomber seulement quelques gouttes de la liqueur parfumée.
En ce moment même, Béatrix apparut dans l’allée de face et s’avança en hésitant vers le perron.
«Quelle est cette jolie apparition? demanda M. du Passage en se penchant vers sa voisine.
— C’est ma nièce, mon cousin, l’enfant en question, mon fil à la patte, Béatrix de Billuard, que j’ai baptisée mademoiselle Tranquille. Béatrix!»
A cet appel, Béatrix, dont les beaux cheveux ondulés flottaient sur les épaules et qui tenait à la main un filet à papillons, monta l’unique marche du perron et, saluant M. du Passage qui se souleva sur son banc pour lui rendre son salut, se tint debout devant sa tante.
«Vous venez de chasser aux papillons, Tranquille?
— Oui, ma tante.
— Et comme toujours vous n’en avez pas attrapé un?
— Pardon, ma tante! j’en prends beaucoup.
— Sans courir après, alors?
— En les guettant.
— C’est-à-dire qu’ils viennent eux-mêmes se prendre dans votre filet.
— Oh! non, ma tante; seulement je ne fais pas de bruit, et quand ils n’ont plus peur de moi, je les prends.
— Tranquillement... c’est cela. Eh bien, où est votre capture aujourd’hui? Vous revenez bredouille? »
Béatrix sourit.
«J’en ai pris de très beaux, ma tante, répondit-elle; mais quand je les ai bien regardés, je leur donne la liberté. Les pauvres petits sont si heureux de sortir du filet.
— Ah! voilà, dit la baronne en riant; vous chassez en amateur et pour le simple plaisir de tenir les ailes des papillons entre vos doigts Cela ne se fait pas ainsi; j’étais autrement féroce à votre âge, et j’avais fait une collection ravissante de papillons. Vous l’avez peut-être vue, mon cousin? On la montrait comme une curiosité. C’est que je n’avais point de ces sensibleries. Je courais après mes papillons comme le chasseur après le lièvre, et quand mon filet était suffisamment rempli, je revenais, et mon frère et moi piquions les plus beaux sur la tapisserie; c’était un de nos plaisirs.
— Vous détourniez bien un peu la tête pendant l’opération? dit M. du Passage qui avait remarqué le tressaillement que Béatrix n’avait pu retenir.
— Non, non, je m’étais aguerrie, je n’aimais pas à prolonger leur agonie, mais j’en étais arrivée à enfoncer vaillamment l’épingle. On me faisait une petite réputation d’amazone que je tenais beaucoup à mériter. — J’étais, en un mot, tout l’opposé de cette petite que voilà.»
Elle regarda sa montre et ajouta:
«N’est-ce point l’heure de votre leçon, Tranquille.?
— Si, ma tante.
— Qui vous conduit tantôt? le savez-vous?
— C’est Victor, je crois.
— Dites-lui de ma part, alors qu’il vous aura conduite, de pousser jusqu’à la Verrière pour annoncer au colonel Hameland que je l’attends ce soir pour le whist. Vous avez bien compris?
— Très bien, ma tante.»
Et Béatrix, inclinant la tête pour son petit salut, disparut par la porte du vestibule.
«Très rare! très rare! dit M. du Passage après avoir vidé sa tasse.
— De quelle rareté parlez-vous?
— De cette enfant; elle a toujours été une beauté en germe; elle se développe. Je vous demanderai la permission de mesurer sa tête.
— Quoi? s’écria la baronne en éclatant de rire. Eh! bon Dieu! que voulez-vous trouver dans sa tête?
— Une justesse de proportions tout à fait remarquable.
— Elle a la tête bien faite, c’est vrai.
— Elle sera remarquablement belle, c’est maintenant certain.
— Peut-être! mais d’une beauté parfaitement monotone; aussi, rien que de la voir me fait bâiller.
— Quoi! son visage vous ennuie?
— Profondément. Il m’arrive de ces contradictions. On me faisait le plus grand éloge de cette petite fille. Charmante en tous points, intelligente, douce, caractère aimable. Je ne dis pas que cela ne soit pas; mais, que voulez-vous? ce genre là ne me va pas! Ici, dans cette solitude absolue, devant ce paysage monotone, entourée de vieux amis qui n’ont rien de bien piquant, j’avais pensé qu’il me serait réjouissant d’avoir un enfant, c’est-à-dire un être joueur, rieur, bruyant, tapageur même au besoin, qui eût animé ce grand château et qui m’eût égayé de cent manières.
— Si vous en voulez un, Mathilde, j’en ai un à vous proposer. Un vrai type et qui vous touche d’assez près.
— Comment! d’assez près? Voici une singulière énigme, mon cousin.
— Dont je vais tout de suite vous dire le mot. J’ai commencé mes pérégrinations d’été, par une visite à un de vos parents éloignés, le chanoine de Val-Argand, qui est un ami de jeunesse. Sa collection de médailles m’intéresse au plus haut point.
— Je sais qu’il passe pour un numismate distingué.
— Et qui a la main heureuse, vous pouvez ajouter cela. Donc, au bruit d’une très curieuse trouvaille, j’arrive chez lui, comme toujours, sans crier gare, m’attendant à le trouver, comme toujours aussi, bien paisible dans sa jolie maison, tenue avec un soin tout particulier par sa vieille gouvernante Agathe, qui a pour la collection de médailles une vénération égale à celle de son maître. Je me trompais cruellement; sa maison était le théâtre d’une guerre acharnée entre Agathe et un petit Val-Argand dont le bon chanoine est devenu tuteur à la suite d’un fort triste événement de famille.
— Il s’agit du fils de Raoul de Val-Argand sans doute, mon cousin au dixième degré du côté de mon mari et du quinzième de mon côté ?
— Au moins, mais je crois que vous avez toujours entretenu quelques relations avec cette branche éloignée de votre famille.
— Le nom leur appartient, et en définitive ce nom-là m’est très cher, c’était celui de ma grand’mère que j’ai beaucoup aimée et celui de mon cher mari que j’ai été, dans le temps, si heureuse de porter.
— Eh bien! le petit représentant de cette branche est un fameux lapin; je n’ai jamais vu d’espiègle pareil. Il a révolutionné la paisible maison du chanoine, qui l’a baptisé Tourbillon. Après trois mois d’essai, voyant qu’il ne pouvait en venir à bout, il l’a placé dans un collège où son surnom de Tourbillon l’a suivi, et où il travaille le moins possible. J’ai été gratifié de sa présence, grâce à trois jours de congé, et je puis vous en dire des nouvelles. Il est bien amusant, mais indomptable, et mon pauvre chanoine frémissait d’horreur à la pensée des vacances qui allaient le lui rendre. Il avait déjà écrit à tous les membres de la famille dans la région. Personne n’a voulu se charger de ce garçon turbulent pendant deux mois. Il avait même prononcé votre nom, sachant le culte que vous avez voué aux Val-Argand. Il ne vous a pas écrit à ce sujet?
Comment! d’assez près? Voici une singulière énigme, mon cousin.

— Non.
— Cela m’étonne, car il en était tout à fait arrivé aux expédients. La gouvernante menaçait sérieusement de le quitter, si Tancrède, autrement dit Tourbillon revenait passer les vacances chez lui. Or, comme tous les vieillards, il tient énormément à celte femme dévouée et fidèle, à laquelle il a inculqué le respect des vieilles médailles, et je ne doute pas qu’elle l’emporte sur le malheureux Tourbillon, qui produit sur cette petite maison et ce petit jardin l’effet d’un lièvre en cage.
— Si Béatrix eût été une Val-Argand, et par conséquent possible chez le chanoine, j’aurais bien vite fait l’échange, dit la baronne; j’aime les garçons turbulents et batailleurs. Ce petit Tancrède, ici, n’aurait gêné personne et m’aurait fort divertie probablement. Mais voilà une des mille et une contradictions de cette pauvre vie. Le chanoine, un vieux savant impotent, se voit à la tête d’un garçon qui a du vif-argent dans les veines, et moi qui suis clouée dans cet immense domaine, je me vois lotie d’une petite fille si tranquille que la plupart du temps j’oublie sa présence, presque son existence.
— Ma chère Mathilde, il n’y a pas de raison pour que vous passiez la petite fille au chanoine; mais, s’il vous plaît de le débarrasser pendant les vacances de son petit Tourbillon, vous pourrez vous vanter d’avoir rendu un fameux service au pauvre homme.
— S’il m’en avait fait parler ou écrire, je me serais peut être laissée aller au plaisir de connaître ce petit Val-Argand. Autrement il ne me parait pas possible de m’en charger, bien que vous m’en donniez quasi le désir. Et puis il n’est pas sûr que je reste attachée ici deux mois, comme l’huître à son rocher. Une affaire peut m’appeler à Londres d’un moment à l’autre. Une de mes amies me pousse à l’accompagner en Hollande. Quand le petit rhumatisme agaçant qui me tient l’épaule droite aura jugé convenable de plier bagage, je redeviendrai libre et ne manquerai pas d’en profiter.
Mais, encore une fois, je regrette que Tranquille n’ait pas été appelée à vivre sous le toit paisible du chanoine de Val-Argand, et que Tourbillon ne soit pas venu intéresser ma vie et égayer ma solitude.
— Dites un moi et vous l’aurez.
— Allons, mon cousin, ne me tentez pas avec ce petit espiègle que je vois déjà d’ici. Ressemble-t-il aux Val-Argand?
— Trait pour trait.
— Eh bien! qu’on le laisse un peu s’amuser, ce pauvre enfant! Quel âge a-t-il?
— Onze ans, avec la science d’un enfant de huit ans.
— Eh! cela lui viendra. Jusqu’à quinze ans, j’ai baigné de mes larmes mes cahiers et mes livres. Sitôt que l’intérêt est venu, cela a marché tout seul.
— Permettez-moi de vous dire que, pour les garçons, il n’est guère possible d’attendre cette explosion d’intérêt. La limite d’âge est là pour les carrières. Tant pis pour celui qui n’est pas prêt à l’heure.
— Que cela est absurde!
— Je ne dis pas.
— C’est votre avis?
— Oui. Je n’aime pas ces instructions hâtées, ces enfants chargés d’une science d’homme.»
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