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Vincent Balnat

L'appelativisation du prénom

Étude contrastive allemand-français

Narr Francke Attempto Verlag Tübingen

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© 2018 • Narr Francke Attempto Verlag GmbH + Co. KG

Dischingerweg 5 • D-72070 Tübingen

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E-Book-Produktion: pagina GmbH, Tübingen

ePub-ISBN 978-3-8233-0064-9

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Inhalt

  Introduction

 1. État de la recherche1.1. La recherche sur les déonomastiques jusqu’aux années 19301.1.1. L’émergence de l’onomastique en Allemagne et en France : des débuts décalés1.1.2. Présentation chronologique des travaux1.2. Les nouvelles orientations à partir du milieu du XXe siècle1.2.1. Travaux à orientation syntaxique1.2.2. Travaux à orientation morphologique1.2.3. Travaux à orientation phraséologique1.3. Tour d’horizon des approches autres que linguistiques1.4. Bilan et perspectives

 2. Le déonomastique de prénom : délimitation de l’objet d’étude2.1. Remarques liminaires2.2. Le prototype du « déonomastique de prénom »2.2.1. Le déonomastique de prénom est issu … d’un prénom !2.2.2. Le prénom devient un nom commun2.2.3. Le nom commun est lexicalisé2.2.4. Pondération des critères définitoires2.3. Les types d’items moins prototypiques2.3.1. Les noms complexes2.3.2. Les locutions2.3.3. Les mots simples semi-lexicalisés : le type Adolf/adolf et Robinson/robinson2.3.4. Les types nach Adam Riese et Bernhardiner/saint-bernard : la place du prénom dans le processus de déonymisation2.3.5. Les personnifications et les allégories2.3.6. Les emprunts2.4. Les cas en marge de la catégorie2.4.1. Les déonomastiques antérieurs à l’époque considérée2.4.2. Les items issus de noms ‘païens’ : le type Adonis/adonis et Krösus/Crésus2.4.3. Les items ne relevant pas de la classe des noms communs2.4.4. Les expressions du type Danke, Anke! et Tu parles, Charles !

 3. Aspects sémantiques3.1. Difficultés épistémologiques : de la nécessité de garde-fous3.1.1. La notion de (mono)causalité3.1.2. Les limites de l’explication et les charmes de l’anecdote3.1.3. Quel champ d’investigation reste-t-il au linguiste ?3.2. Les voies de l’appellativisation : un tour d’horizon3.2.1. La référence à un porteur identifié3.2.2. La popularité du prénom3.2.3. Les aspects formels3.2.4. Quand plusieurs chemins mènent au nom commun3.3. Classification sémantique des déonomastiques issus de prénoms3.3.1. Les désignations de personnes3.3.2. Les désignations de parties du corps et de manifestations corporelles3.3.3. Les désignations d’animaux3.3.4. Les désignations de végétaux3.3.5. Les objets

 4. L’évolution de l’appellativisation du prénom : pistes de réflexion4.1. Approche méthodologique4.2. Les grandes étapes de l’évolution du phénomène4.2.1. Du XIIe siècle au XVe siècle : les débuts timides4.2.2. Du XVIe au XVIIIe siècle : l’essor4.2.3. Le XIXe et le XXe siècle : l’apogée4.3. Tendances actuelles4.3.1. Les items vieillis et désuets4.3.2. Les items apparus dans les dernières décennies du XXe siècle et au XXIe siècle4.3.3. Tentatives d’interprétation

  Conclusion

  Bibliographie

Remerciements

Le présent ouvrage étant issu de mon Habilitation à Diriger des Recherches, mes remerciements vont tout d’abord aux membres de mon jury de soutenance, Irmtraud Behr (Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3), Martine Dalmas (Université Paris-Sorbonne), Thierry Grass (Université de Strasbourg), Georges Kleiber (Université de Strasbourg), Björn Rothstein (Ruhr-Universität Bochum) et Odile Schneider-Mizony (Université de Strasbourg), dont les remarques et suggestions m’ont permis d’améliorer le texte.

Je remercie ensuite la maison d’édition Narr d’avoir accepté de publier cet ouvrage dans la collection Tübinger Beiträge zur Linguistik, et plus particulièrement Tillmann Bub et Vanessa Weihgold pour leur disponibilité et leur efficacité. Mes remerciements vont également au conseil de publication de l’Université de Strasbourg et à l’unité de recherche LiLPa (Linguistique, Langues, Parole ; EA 1339) pour l’aide à la publication qu’ils m’ont accordée.

Par ailleurs, je tiens à exprimer toute ma gratitude à Barbara Kaltz (Fribourg-en-Brisgau) et Sonia Goldblum (Mulhouse) pour leur relecture critique du manuscrit, à Aurélien Deyres (Strasbourg) pour son indéfectible soutien informatique et surtout moral depuis plus de douze ans ainsi qu’à Arnaud Richard (Strasbourg) pour son aide précieuse lors de mes recherches documentaires à la Bibliothèque Nationale et Universitaire de Strasbourg.

Enfin, j’adresse mes remerciements à toutes celles et tous ceux – collègues, amis et famille – qui, tant par leur contribution à la récolte d’items que par leurs questions et remarques ou simplement par leur présence et leur écoute, ont enrichi mes travaux et donné à mon activité de recherche une dimension collective.

Abréviations et signes


afr. ancien français
all. allemand
all. sup. allemand supérieur
angl. anglais, anglo-américain
anon. anonyme
bas-all. bas-allemand
bot. botanique
col. colonne
esp. espagnol
fr. français
gr. grec
it. italien
lat. latin
mha. moyen-haut-allemand
n. note de bas de page
orn. ornithologie
s.d. sans date
sq., sqq. sequiturque (et la suivante), sequunturque (et les suivantes)
s.v. sub verbo (sous l’entrée)
vha. vieux-haut-allemand
vol. volume(s)
yidd. yiddish

Banques de données, corpus en ligne


BHVF Base Historique du Vocabulaire Français (atilf.atilf.fr/jykervei/ddl.htm)
DeReKo Deutsches Referenzkorpus (www.ids-mannheim.de/cosmas2)
DTA Deutsches Textarchiv (www.deutschestextarchiv.de)
DWDS Digitales Wörterbuch der deutschen Sprache (www.dwds.de)
F Frantext (www.frantext.fr)
G Gallica (gallica.bnf.fr)
GB Google Books (books.google.com)
IA Internet Archive (archive.org)
PG Projet Gutenberg (gutenberg.spiegel.de)
W Wikisource (wikisource.org)
WL Wortschatz Leipzig (wortschatz.uni-leipzig.de)
Z Zeno (www.zeno.org)

Dictionnaires et glossaires

Les références complètes se trouvent en bibliographie. Les abréviations se terminant par les deux derniers chiffres de l’année de publication sont classées dans l’ordre chronologique : B74 précède donc B80 et B12.


A04 Variantenwörterbuch des Deutschen (AMMON et al. 2004)
A10 Parlez-vous québécois ? (ARMANGE 2010)
A12 L’argot des prisons (ARMAND 2012)
AC Dictionnaire de l’Académie française (suivi de la date d’édition)
AD Grammatisch-kritisches Wörterbuch der hochdeutschen Mundart (ADELUNG 1811)
B74 Sex im Volksmund. Der obszöne Wortschatz des Deutschen (BORNEMAN 1974)
B80 Dictionnaire de la langue québécoise (BERGERON 1980)
B12 365 prénoms et expressions (BRUNET 2012)
BB09 L’argot au XXe siècle (BRUANT & BERCY 2009)
BR08 Dictionnaire des expressions quotidiennes (BERNET & RÉZEAU 2008)
C85 Vocabulaire de l’homosexualité masculine (COUROUVE 1985)
C90 Dictionnaire thématique des noms communs venus de noms propres (CELLARD 1990)
C05 Dictionnaire du français argotique et populaire (CARADEC 2005)
CML10 Le dictionnaire de l’argot et du français populaire (COLIN, MÉVEL & LECLÈRE 2010)
CR91 Dictionnaire du français non-conventionnel (CELLARD & REY 1991)
D18 L’argot des poilus (DÉCHELETTE 1918)
D07 Dictionnaire du français en liberté (DONTCHEV 2007)
D08 Redewendungen: Wörterbuch der deutschen Idiomatik (DUDEN 2008)
D10 Das Herkunftswörterbuch, Etymologie der deutschen Sprache (DUDEN 2010)
D11 Dictionnaire érotique moderne (DELVAU 2011)
D79 Dictionnaire des inconnus aux noms communs (DANSEL 1979)
D99 Dictionnaire des canadianismes (DULONG 1999)
DMF Dictionnaire du moyen français (MARTIN 2012)
DRW Deutsches Rechtswörterbuch online (drw-www.adw.uni-heidelberg.de)
DU Duden. Deutsches Universalwörterbuch (DUDEN 2006)
DUo Duden online (www.duden.de/woerterbuch)
DW Deutsches Wörterbuch (GRIMM 1854–1961)
E40 Die Sprichwörter und Sinnreden des deutschen Volkes (EISELEIN 1840)
E83 Dictionnaire des injures (ÉDOUARD 1983)
E92 Affengeil. Ein Lexikon der Jugendsprache (EHMANN 1992)
E01 Voll konkret. Das neueste Lexikon der Jugendsprache (EHMANN 2001)
E15 Lehr- und Wörterbuch der Umgangssprache (ELFERS 2015)
ElsWB Wörterbuch der elsässischen Mundarten (MARTIN & LIENHARD 1899–1907)
FEW Französisches Etymologisches Wörterbuch (WARTBURG 1922–2002)
FWB Frühneuhochdeutsches Wörterbuch (ANDERSON, GOEBEL & REICHMANN 1989 sqq.)
G93 Du nom propre au nom commun. Dictionnaire des éponymes (GERMA 1993)
G97 Dictionnaire du français contemporain des cités (GOUDAILLIER 1997)
G13 Le jean-foutre et la marie-salope (GILLET 2013)
G16 Le jean-foutre et la marie-salope : supplément (GILLET 2016)
H04 Neuer Wortschatz (HERBERG, KINNE & STEFFENS 2004)
H92 Dictionnaire des expressions nées de l’histoire (HENRY 1992)
K78 ABC-Komiker bis Zwitschergemüse. Das Bundessoldatendeutsch (KÜPPER 1978)
K02 Etymologisches Wörterbuch der deutschen Sprache (KLUGE 2002)
K03 Eigennamen im deutschen Wortschatz (KÖSTER 2003)
K04 Wörterbuch der deutschen Umgangssprache (KÜPPER 2004)
KK13 Lexikon der Vornamen (KOHLHEIM & KOHLHEIM 2013)
KR Oekonomische Encyklopädie (KRÜNITZ 1773–1858)
L89 Nouveau supplément du Dictionnaire d’argot (LARCHEY 1889)
L01 Lexikon der Knastsprache. Von Affenkotelett bis Zweidrittelgeier (LAUBENTHAL 2001)
L04 Les personnages devenus mots (LESAY 2004)
L05 Du bruit dans le Landerneau. Les noms propres dans le parler commun (LOUIS 2005)
L11 2500 noms propres devenus communs (LEBOUC 2011)
L12 Hä?? Jugendsprache unplugged (LANGENSCHEIDT 2012)
L13 Hä?? Jugendsprache unplugged (LANGENSCHEIDT 2013)
L15 100 % Jugendsprache 2015: Deutsch – Englisch (LANGENSCHEIDT 2015)
L16 100 % Jugendsprache 2016: Deutsch – Englisch (LANGENSCHEIDT 2016)
LIT Dictionnaire de la langue française (LITTRÉ 1863–1869)
M64 Wer steckt dahinter? Namen, die Begriffe wurden (MÜLLER 1964)
M96 Le dico de l’argot fin de siècle (MERLE 1996)
M00 Der wahre E: ein Wörterbuch der DDR-Soldatensprache (MÖLLER 2000)
Ma00 Wörterbuch der deutschen Pflanzennamen (MARZELL 2000)
M05 Dictionnaire des noms propres devenus noms communs (MAILLET 2005)
M07 Nouveau dictionnaire de la langue verte (MERLE 2007)
M11 Curieuses histoires de noms propres devenus communs (MASUY 2011)
MecklWB Mecklenburgisches Wörterbuch (WOSSIDLO & TEUCHERT 1937–1998)
OUD Curiositez françoises (OUDIN 1640)
P93 Etymologisches Wörterbuch des Deutschen (PFEIFER 1993)
P96 Das große Schimpfwörterbuch (PFEIFFER 1996)
P08 Wörterbuch der Jugendsprache (PONS-REDAKTION 2008)
PR Le nouveau Petit Robert (ROBERT 2007)
R92 Das große Lexikon der sprichwörtlichen Redensarten (RÖHRICH 1992)
R12 Dictionnaire historique de la langue française (REY 2012)
R14 Dictionnaire ados – français (RIBEIRO 2014)
RO14 Ich weiß nicht, was soll es bedeuten? (ROTH 2014)
S93 Deutsche Idiomatik. Die deutschen Redewendungen im Kontext (SCHEMANN 1993)
S99 Bezeichnungen für das Homosexuelle im Deutschen (SKINNER 1999)
S03 Etymologisches Wörterbuch der Pflanzennamen (SAUERHOFF 2003)
S11 Wörterbuch der Alltagssprache Österreichs (SEDLACZEK 2011)
S15 Neuer Wortschatz (STEFFENS & AL-WADI 2015)
SC74 Dictionnaire de l’argot moderne (SANDRY & CARRÈRE 1974)
SHessWB Südhessisches Wörterbuch (MULCH 1965–2010)
SI Schweizerisches Idiotikon (ANTIQUARISCHE GESELLSCHAFT 1881–2012)
T08 Les expressions de nos grands-mères (TILLIER 2008)
T09 Das neue Wörterbuch der Szenesprachen (TRENDBÜRO 2009)
TH09 Dictionnaire des prénoms (TANET & HORDÉ 2009)
ThürWB Thüringisches Wörterbuch (SPANGENBERG 1966–2006)
TLFi Trésor de la langue française informatisé (version issue du TLF de IMBS 1971–1994)
W80 Sprechen Sie Wienerisch? Von Adaxl bis Zwutschkerl (WEHLE 1980)
WDG Wörterbuch der deutschen Gegenwartssprache (KLAPPENBACH & MALIGE-KLAPPENBACH 1964–1977)

Signes


< est issu de
> a donné lieu à

Introduction

Cette étude contrastive porte sur le passage du prénom au nom commun. Couvrant la période du XIIe au XXIe siècle, elle s’ouvre par un bouleversement majeur dans l’histoire de l’anthroponymie européenne, à savoir l’adoption progressive des noms de famille, processus extrêmement variable selon les régions et les couches sociales1. À partir du XIIe siècle, le système germanique à nom unique cède en effet la place à un système à double composante, si bien qu’il est justifié de parler de « prénom »2 (Vorname) pour l’ensemble de la période. Il s’agira pour nous de dégager les principaux facteurs qui ont pu favoriser le passage du prénom au nom commun dans les deux langues, d’analyser les noms communs et les expressions concernés du point de vue formel et sémantique et de retracer les principales évolutions dans ce domaine.

Notre objet d’étude permet par ailleurs d’appréhender sous un angle privilégié deux aspects du changement linguistique :

1 Le premier a trait à la place centrale qu’occupe le prénom au sein de la catégorie des noms propres. DARMESTETER le considère comme le « vrai nom » (1894 : 6, n. 1), voire le « nom propre par excellence » (1894 : 9). Pour MOLINO (1982 : 7), il constitue, avec le nom de famille, le « prototype du nom propre ». Ce statut privilégié s’explique d’une part par le fait que le prénom compte parmi les noms de personnes, que l’anthropocentrisme se plaît à élever au rang de ‘modèle du nom propre’3 (« Modell des Eigennamens » ; TROST 1938 : 2204) ou de « Npr [nom propre ; VB] le plus utilisé et le plus typique » (SIBLOT 1997 : 10), et de l’autre par le fait que, de tous les types de noms propres, le prénom est, comme nous le verrons, celui qui présente le plus haut degré de distinctivité formelle par rapport à la catégorie des noms communs. Vues sous cet angle, certaines questions liées au passage du nom propre au nom commun se posent avec une acuité particulière dans le domaine du prénom.

2 L’étude de la créativité lexicale du prénom permet de mettre en lumière l’impact des facteurs extralinguistiques sur le changement linguistique en France et en Allemagne, le choix du prénom étant étroitement lié aux changements historiques et socioculturels. Le prénom se caractérise en effet par sa double nature, à la fois individuelle et collective : individuelle puisque du point de vue de la pratique sociale, il permet d’individualiser l’enfant au sein du cercle familial5 et qu’il résulte, contrairement au nom de famille, d’un choix des parents6. Collective puisque ce choix est à son tour déterminé par les normes en usage d’une époque, d’un lieu et d’un groupe social donnés. Le passage d’un prénom à la catégorie des noms communs peut donc témoigner d’opinions et de valeurs collectives. Cette double nature du prénom permet d’éclairer deux dimensions du changement linguistique dont la première, objectivante, considère le changement comme un ensemble de conséquences de faits sociaux, la seconde privilégiant le sujet (pré)nommant et son rapport au monde. Grâce à notre démarche contrastive portant sur le lexique d’une langue germanique et d’une langue romane, nous serons en mesure de mieux faire la part entre les changements attribuables aux faits systémiques et ceux liés aux facteurs socioculturels. Il va de soi que notre analyse ne prétend aucunement à l’exhaustivité.

Alors que l’emploi du prénom comme nom commun suscitait un vif intérêt chez les linguistes européens à la fin du XIXe et au début du XXe siècle7, il est assez peu abordé dans la recherche actuelle. Très tôt, il devait attirer également l’attention des écrivains. Ainsi, dans son adaptation de Gargantua (Geschichtklitterung ; 1575), Johann Baptist FISCHART (1546–1591) notait dans le style vigoureux qui était le sien :

Les noms de baptême latins ne nous viennent-ils pas de païens ? Judas, le fils de Jacob, et Judas Maccabée devraient-ils être du domaine du mal parce que leur nom rappelle celui du traître Judas ? Le roi [à l’époque, Henri III (1551–1589) ; VB] ne devrait-il pas faire pendre haut et court tous les âniers en France au seul motif qu’ils nomment leurs ânes Henri[8], faire noyer tous les porchers allemands parce qu’ils appellent leurs cochons Heyntzlin [diminutif de Heinrich ; VB], envoyer au diable les jardiniers parce qu’ils donnent à une herbe le nom de Bon-Henri[9] et infliger à ses médecins le supplice de la noyade parce qu’ils appellent le rectum Grand-Henri. He, ça foutrait bien à tous une sale chiasse de peur !10

À la même époque, Michel de MONTAIGNE (1533–1592) relevait dans ses Essais (1580) l’emploi de prénoms populaires pour désigner les sots : « Chasque nation a quelques noms qui se prennent, ie ne sçay comment, en mauvaise part : & a nous Iean, Guillaume, Benoist » (MONTAIGNE 1580 : 420). Estienne PASQUIER (1529–1615) en avait parlé vingt ans plus tôt dans ses Recherches de la France : « Nous avons deux noms, desquels nous baptizons en commun propos ceux qu’estimons de peu d’effect, les nommans Ieans, ou Guillaumes. » (PASQUIER 1621 [1560] : 784).

Le phénomène n’était alors nouveau ni dans l’une ni dans l’autre langue : le sens de ‘traître’ associé à Judas est attesté en français dès le XIIe, en allemand dès le XIIIe siècle11 et l’emploi de Guillaume et de Jean pour désigner un sot remonte au XVe siècle, celui du diminutif jehannot étant attesté dès la fin du XIVe siècle (TLFi12). Le cas de Benoît, issu du lat. benedictus (‘béni’), est plus délicat, le sens péjoratif ayant pu être influencé par la formule biblique Heureux les simples d’esprit (FEW, s.v. benedictus)13. Aujourd’hui encore, certains mots et expressions témoignent de la présence du prénom dans le lexique des deux langues, comme le montrent les exemples contemporains Stoffel (‘rustre, mufle’), jean-foutre, Liese (‘femme’) et catin (‘prostituée’), Veronika/véronique (‘plante à fleurs bleues’) ou encore, dans le domaine culinaire, strammer Max et madeleine14.

Le passage du prénom au nom commun est traditionnellement abordé dans les études consacrées à l’emploi du nom propre en tant que nom commun. Ce phénomène a été étudié dans la tradition rhétorique qui le désignait par le terme d’« antonomase », une « espèce de synecdoque, par laquelle on met un nom comun pour un nom propre, ou bien un nom propre pour un nom comun » selon la définition de DUMARSAIS (1730 : 107). Dans le premier cas de figure, « la persone ou la chose dont on parle excèle sur toutes celles qui peuvent être comprises sous le nom comun » (ex. le Philosophe, employé par les anciens pour désigner Aristote) ; dans le second, celui qui nous intéresse ici, « on fait entendre que celui dont on parle ressemble à ceux dont le nom propre est célèbre par quelque vice ou par quelque vertu » (ibid.). Ainsi, dans C’est un Sardanapale, le nom propre renvoie à tout prince vivant dans la volupté, à l’image du dernier roi des Assyriens (669–627 av. J.-C.). De même, le nom propre Néron dans C’est un Néron désigne tout dirigeant qui fait preuve d’une cruauté comparable à celle de l’empereur romain (DUMARSAIS 1730 : 111). L’orientation de notre travail étant lexicologique, nous ne retiendrons ni le terme d’« antonomase », propre à la tradition des approches discursivo-rhétoriques, ni celui de « catachrèse » qui désigne les « mots qui ont perdu leur première signification, & n’ont retenu que celle qu’ils ont eue par extension » (DUMARSAIS 1730 : 45 ; cf. également FONTANIER 1968 [1830] : 213 sqq.) et est lui aussi associé au domaine rhétorique.

Pour ce qui est des termes plus récents visant à désigner le passage du nom propre au nom commun ou les mots qui en résultent, nous écarterons celui de « communisation »15, qui peut prêter à confusion en raison de la polysémie de l’adjectif commun, et celui d’« onomastisme » (BOULANGER & CORMIER 2001 : 3), marginal dans la recherche. Nous nous en tiendrons à l’acception courante du terme « éponyme » (‘qui donne son nom à qqn ou qqch’ ; PR), rejetant l’emploi qu’en fait KOCOUREK (1982 : 74) qui désigne par là, sur le modèle de la recherche anglo-saxonne, tant le nom propre à la base de la dérivation que le mot qui en dérive16.

Nous optons pour les termes de « déonymisation » (Deonymisierung, Deproprialisierung) et d’« appellativisation » (Appellativierung) qui, s’ils sont employés indistinctement dans certains ouvrages de référence (DEBUS 2012 : 49, NÜBLING in : NÜBLING et al. 2012 : 61), ne sont pas pour autant équivalents : le premier met l’accent sur le détachement progressif de la catégorie du nom propre, le second sur le glissement vers le nom commun. Si le terme de « déonymisation » a trait à l’ensemble des unités lexicales issues du nom propre, à savoir, outre les noms communs, les verbes (röntgen17), les adjectifs (napoléonien) et les interjections (Jesus!/Jésus, Marie, Joseph !), celui d’« appellativisation » désigne communément le passage du nom propre à la catégorie des appellatifs, c’est-à-dire des noms communs (MLS 2010)18. Les deux termes sont ainsi complémentaires. Nous parlerons de « déonymisation » dans le cadre de nos réflexions sur l’éloignement progressif des items de leur catégorie initiale, celle du nom propre, alors que nous préférerons le terme d’« appellativisation » dès lors qu’il s’agira d’envisager le phénomène dans sa globalité. Quant aux items résultant de cette évolution, nous parlerons de « déonomastiques »19 (Deonomastikon, deonymische Bildung), terme fréquemment utilisé en linguistique française pour désigner de manière générique les mots issus de noms propres.

L’étude d’un phénomène lexical sur une période aussi longue impose le recours aux dictionnaires qui nous livrent une vue d’ensemble des mots et expressions en usage à une époque donnée et nous renseignent sur leur évolution20. Dans un premier temps, nous avons donc dépouillé un certain nombre de dictionnaires généraux. Ont été retenus, pour l’allemand, le Deutsches Rechtswörterbuch online (HEIDELBERGER AKADEMIE DER WISSENSCHAFTEN)21, qui rend compte du vocabulaire juridique allemand et de la langue commune (en cas d’implications juridiques) du VIe siècle au début du XIXe siècle, le Frühneuhochdeutsches Wörterbuch (ANDERSON, GOEBEL & REICHMANN 1989 sqq.)22 couvrant la période allant du milieu du XIIe siècle au XVIIe siècle, le Grammatisch-kritisches Wörterbuch der hochdeutschen Mundart (ADELUNG 1811)23 pour le XVIIIe siècle, le Deutsches Wörterbuch (GRIMM 1854–1961), ‘merveille de persévérance, mine d’or et œuvre unique en son genre dans le paysage dictionnairique’24 qui retrace l’évolution du lexique depuis le milieu du XVe siècle, et pour l’époque contemporaine, le Wörterbuch der deutschen Gegenwartssprache (KLAPPENBACH & MALIGE-KLAPPENBACH 1964–1977)25 et le Deutsches Universalwörterbuch (DUDEN 2006)26. Pour le français, nous avons retenu le Französisches Etymologisches Wörterbuch (WARTBURG 1922–2002), qui rend compte de l’évolution lexicale sur plus de dix siècles27, le Dictionnaire de l’Académie (169428) et le Dictionnaire de la langue française (LITTRÉ 1863–1869), dont la dimension normative contraste avec les Curiositez françoises (OUDIN 1640), et enfin, pour l’époque moderne et contemporaine, le Trésor de la langue française informatisé et Le nouveau Petit Robert (ROBERT 2007). La présence, dans ces ouvrages, de déonomastiques familiers et populaires nous a amené à dépouiller par ailleurs nombre de dictionnaires spécialisés, consacrés notamment à la langue familière et argotique29, à la langue des jeunes et des cités30, aux injures31, aux néologismes32, à l’argot des soldats et des prisonniers33 et aux domaines du sexe et de l’érotisme34, sans oublier les lexiques et dictionnaires de variétés nationales35, d’expressions et de proverbes36 et bien sûr de déonomastiques37.

Deux types de dépouillement se sont imposés en fonction du format et du volume des ouvrages :

 Pour les dictionnaires généraux, extrêmement volumineux38, et quelques dictionnaires spécialisés39, nous avons exploité les fonctionnalités proposées par les versions numériques et celles en ligne, et plus précisément le système de renvois vers des entrées apparentées40 et la fonction « recherche »41. Grâce à cette dernière, nous avons pu par ailleurs retenir pour l’analyse un certain nombre d’items dont l’origine anthroponymique n’est plus reconnaissable : ainsi, en entrant « Vorn. »42 dans le champ de recherche du Deutsches Universalwörterbuch (DUDEN 2006), on obtient les mots Rüpel et Mauschel (‘commerçant juif’) derrière lesquels se ‘cachent’ les prénoms Ruprecht et Mošȩ̈. De même, la recherche de « prénom » dans Le nouveau Petit Robert (2007) nous a conduit au mot perroquet, issu de Perrot (ancien diminutif de Pierre), celle de « diminutif » a mené à marionnette, issu de Marion (diminutif de Marie). Grâce aux portails du wörterbuchnetz (Trier Center for Digital Humanities ; Université de Trèves) et du CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales ; CNRS/ATILF), qui permettent de rechercher des entrées dans plusieurs dictionnaires simultanément, nous avons pu obtenir des informations supplémentaires au sujet de tel ou tel déonomastique, notamment en ce qui concerne leur attestation dans plusieurs dictionnaires.

 Les nombreux dictionnaires spécialisés non disponibles sous format numérique ont été dépouillés manuellement.

Malgré toute l’attention portée au dépouillement, nous ne pouvons prétendre à un relevé exhaustif, non seulement en raison du traitement lexicographique des déonomastiques, souvent lacunaire et peu rigoureux (cf. FONTANT 1998 : 12 sqq., BÜCHI 1993, 2002 : 256), mais aussi parce que dans le cas de la consultation de dictionnaires papier, on court le risque de passer à côté des items qui ont subi des changements formels ou sont issus de prénoms désuets.

Lors du dépouillement, nous avons été confronté de manière récurrente à deux questions. La première a trait à la fiabilité des sources écrites, problème qui s’est posé plus particulièrement dans le cas des dictionnaires et glossaires spécialisés (cf. HASS-ZUMKEHR 2001 : 364, LÖFFLER 2005 : 122). Souhaitant écarter les hapax, qui ne présentent qu’un intérêt très limité dans le cadre de notre étude, et consigner le plus grand nombre possible de déonomastiques tombés en désuétude qui, eux, sont des témoins précieux de l’évolution linguistique, nous avons décidé de ne retenir que les entrées dont nous avons pu vérifier l’emploi, et de fixer le seuil de vérification en fonction des types de sources consultées. Pour les mots les plus anciens enregistrés dans les grands dictionnaires historiques, tels que Kunz (‘sot, niais’ ; DW) ou robin (‘homme sans considération, prétentieux et sot’ ; AC [1762], LIT), nous nous sommes contenté d’une seule attestation, provenant d’ailleurs souvent de ces mêmes dictionnaires. En revanche, pour les dictionnaires et glossaires modernes reposant sur une méthodologie douteuse, nous avons retenu un seuil de deux attestations univoques. Ainsi, ni grüne Konrads (‘sous-vêtement’ dans le jargon militaire ; K78) ni Knastliesl (‘poupée mise à disposition des détenues féminines dans la cellule’ dans l’argot pénitentiaire ; L01) n’ont été retenus pour notre étude, pas plus que Hüftharry (‘lourdaud, maladroit’ ; L15), puisqu’ils apparaissent dans une source peu fiable et que le seuil de vérification n’est pas atteint. Les items pour lesquels nous n’avons trouvé aucune occurrence, tels que traquenard saint Michel (‘diable’ ; OUD), ont été, quelle que soit la source, écartés de l’analyse43.

La seconde question, essentielle pour notre étude, concerne la place à accorder aux variétés dialectales, véritable mine d’or pour qui s’intéresse aux noms communs et expressions issus de prénoms44. Dans l’impossibilité de rendre compte, pour chaque mot ou expression, de l’ensemble des variantes dialectales existantes ou ayant existé et de vérifier l’emploi de nombreuses variantes, aujourd’hui désuètes, nous n’avons retenu pour l’analyse que la forme non marquée. En revanche, afin d’illustrer certaines tendances à fort ancrage local, telle que la désignation péjorative d’un individu par un prénom fréquent (cf. p. 161), nous avons également cité des déonomastiques tirés de dictionnaires dialectaux45.

À l’issue de notre dépouillement d’ouvrages lexicographiques, nous avons établi des listes d’items que nous avons par la suite complétées grâce à d’autres sources, à commencer par les principales études consacrées aux déonomastiques, qui reposent en partie sur d’autres dictionnaires que ceux retenus dans le cadre de notre travail46. Viennent ensuite quelques études richement documentées sur certains sociolectes, notamment KLUGE (1901) et GÜNTHER (1905, 1965 [1919]) sur le rotwelsch, SCHWOB (1999 [1899]) sur l’argot français, HORN (1899) et IMME (1918) sur l’argot des soldats allemands, SAINÉAN (1915) et DAUZAT (1918) sur celui des poilus. Enfin, plusieurs collègues et amis nous ont signalé des mots ou expressions employés en Suisse alémanique, en Autriche ou au Canada francophone ainsi que des néologismes issus de la langue des jeunes, contribuant ainsi à enrichir nos relevés.

Nous avons opté pour une présentation des résultats de nos dépouillements sous forme de tableaux dont les principes d’organisation sont exposés en introduction aux annexes. Celles-ci sont téléchargeables sur le site de l’éditeur à l’adresse suivante : http://www.narr-shop.de/l-appellativisation-du-prenom.html. À noter que dans l’analyse consacrée à tel ou tel item, nous n’avons pas toujours pu reprendre la totalité des informations figurant dans les tableaux. Ceux-ci, en donnant une vue d’ensemble des items retenus et de leur évolution sémantique, apportent un complément utile à notre étude et constituent un outil de consultation ponctuelle pour le lecteur. Nous espérons qu’ils puissent également servir de base à des études futures sur la question.

Notre travail s’ouvre sur la présentation des travaux consacrés à l’emploi des noms propres et plus particulièrement des prénoms en tant que noms communs en allemand et en français. Après avoir retracé les débuts de la recherche onomastique, nous nous intéresserons à l’évolution des travaux depuis la fin du XIXe siècle, tant du point de vue quantitatif que qualitatif (domaines d’analyse et aspects méthodologiques, entre autres). Notre bilan de la recherche, qui se veut critique, dégagera par ailleurs plusieurs aspects du phénomène qui n’ont été que rarement étudiés jusqu’à présent. Enfin, il nous donne l’occasion de passer en revue nombre de formations et de présenter ainsi un aperçu de la richesse des mots et expressions en jeu.

La deuxième partie du travail vise à circonscrire notre objet d’étude. Partant des résultats de nos dépouillements, nous montrerons tout d’abord à quel point les interactions entre prénom et lexique sont diverses et complexes. Nous nous attacherons ensuite à définir ce que nous entendons par « déonomastique de prénom », adoptant pour cela une approche qui s’inspire de la théorie du prototype (KLEIBER 1990). Il s’agira de dégager les critères permettant de déterminer le « prototype » du déonomastique de prénom, entité abstraite combinant plusieurs propriétés caractéristiques de la catégorie. Nous présenterons ensuite les types de déonomastiques qui ne satisfont pas à la totalité de ces critères et d’autres items qui, bien qu’en lien avec le phénomène, n’entrent pas dans le cadre de notre étude.

Au début de la troisième partie, consacrée aux aspects sémantiques des déonomastiques, nous ferons le point sur quelques difficultés épistémologiques propres à ce genre d’études. Nous nous concentrerons ensuite sur les items prototypiques en dégageant les principaux facteurs linguistiques et extralinguistiques qui ont pu provoquer ou favoriser l’émergence d’une signification lexicale. Nous présenterons enfin une classification sémantique des items, y compris de ceux qui sont moins prototypiques. Cette classification, qui repose largement sur les catégories retenues dans les études antérieures, met l’accent sur les catégories intermédiaires susceptibles d’éclairer certaines régularités ou trames sémantiques. Elle fait par ailleurs apparaître la forte polysémie des déonomastiques de prénoms et la tendance à la péjoration, particulièrement marquée dans le domaine des désignations de personnes.

La quatrième partie présentera nos refléxions sur l’évolution, passée et présente, de l’appellativisation du prénom dans les deux langues.

1. État de la recherche

Le présent état de la recherche retrace l’émergence et l’évolution des travaux sur l’appellativisation des prénoms en allemand et en français en les intégrant dans le contexte de la constitution de la linguistique moderne. Cette mise en perspective fait ressortir l’importance centrale de la dichotomie continuité/discontinuité1 dans ce domaine, raison pour laquelle elle servira de fil conducteur à notre présentation. La première partie met l’accent sur la continuité : après avoir retracé les débuts de la recherche onomastique en Allemagne et en France, nous présenterons les premiers travaux consacrés à l’appellativisation des noms propres et aux déonomastiques qui en résultent jusque dans les années 1930. La présentation chronologique2 et les indications des dates de naissance et de mort et de l’activité professionnelle des auteurs permettent de situer les travaux sur l’« axe de la continuité » et d’en faire apparaître l’ancrage dans la tradition philologique des deux aires considérées. Dans la deuxième partie, nous nous intéressons aux raisons de la raréfaction des travaux à partir des années 1940. Il s’agira, par la présentation de quelques études syntaxiques, morphologiques et phraséologiques sur le nom propre, de dégager les nouveaux intérêts de la recherche dans ce domaine afin de mieux apprécier la place dévolue à l’emploi appellatif du prénom. La troisième partie présente quelques études qui sont consacrées aux aspects historiques, sociologiques et anthropologiques du choix et de l’emploi du prénom et contribueront à enrichir la réflexion sur le phénomène. En conclusion, nous dégagerons certaines similarités et divergences des travaux consacrés à l’appellativisation des (pré)noms dans la recherche allemande et française. Cet état de la recherche ne prétend nullement à l’exhaustivité.

1.1. La recherche sur les déonomastiques jusqu’aux années 1930
1.1.1. L’émergence de l’onomastique en Allemagne et en France : des débuts décalés

Pour saisir les conditions de l’émergence de la recherche sur l’appellativisation des prénoms en Allemagne et en France, il convient de les envisager dans le cadre du processus de constitution de la recherche onomastique moderne, et dans celui, plus général encore, de la tradition philologique dans les deux pays.

Dans les pays de langue allemande, et plus particulièrement en Prusse, la philologie s’institutionnalise et se professionnalise dès la fin du XVIIIe siècle. À partir des années 1820–30, elle s’ouvre à l’étude des langues et littératures modernes (cf. HÜLTENSCHMIDT 2000 : 80, 92), et c’est à cette époque également qu’une science onomastique voit le jour. Si Tileman Dothias WIARDA (1746–1826), dans son ouvrage à fort ancrage historique Ueber deutsche Vornamen und Geschlechtsnamen, s’était intéressé dès 1800 à l’étymologie et à la formation des noms des Germains (1800 : 40–59), c’est Jacob GRIMM (1785–1863) qui posera les jalons de l’étude diachronique des noms de personnes dans un chapitre de sa Deutsche Grammatik consacré à la déclinaison des noms propres (« Anhang über die Declination der Eigennamen » ; 1819 : 266–278)1. GRIMM en souligne l’importance pour l’histoire de la langue (« Eigennamen sind für die Geschichte der Sprache von hohem Werth » ; 1819 : 266) et appelle de ses vœux, dans la préface à la troisième édition de sa grammaire (1840), la constitution d’un recueil rassemblant tous les anthroponymes et toponymes du vieux-haut-allemand :

Si je puis, à cette occasion, exprimer un vœu qui me tient beaucoup à cœur, c’est qu’un chercheur énergique parvienne bientôt à collecter la quantité innombrable de noms propres du vieux-haut-allemand, tant ceux de lieux que de personnes […], et à la présenter de manière mûrement réfléchie sous la forme d’un recueil ; l’élaboration de ce livre, qui représentera nécessairement un gain considérable pour notre langue et notre histoire, exige toutefois une assiduité hors du commun : le réservoir de ces noms est presque inépuisable.2

Sur son incitation, l’Académie de Berlin lança en 1846 un appel visant à la constitution d’un recueil complet des noms germaniques antérieurs à l’an 1100 (cf. SONDEREGGER 1984 : 256 sqq., HAUBRICHS 1995 : 63). Le bibliothécaire Ernst Wilhelm FÖRSTEMANN (1822–1906) s’attela à cette tâche et publia en 1856 le premier volume de son Altdeutsches Namenbuch consacré aux noms de personnes3. Outre cet ouvrage de référence dans la recherche en anthroponymie à cette époque, citons également celui d’August Friedrich POTT (1802–1887) intitulé Die Personennamen (1853), consacré en particulier aux noms de famille4, et ceux, plus modestes, de Heinrich Friedrich Otto ABEL (1824–1854) sur l’évolution des noms germaniques et des noms de baptême (ABEL 1853) et d’August Friedrich Christian VILMAR (1800–1868) sur l’apparition et la signification des noms de famille allemands (VILMAR 1855).

En France, il faudra attendre le dernier tiers du XIXe siècle pour voir, sous l’influence du modèle de la philologie allemande, la recherche philologique s’institutionnaliser et se diversifier à l’université (cf. NERLICH 1993 : 11, CHEVALIER 2000 : 121 sqq., TRACHSLER 2013 : 13 sqq.). Contrairement à la toponymie, qui connut des avancées rapides, notamment sous l’impulsion d’Auguste Honoré LONGNON (1844–1911), l’anthroponymie, à quelques exceptions près5, fut longtemps délaissée par les chercheurs (cf. MORLET 1981 : 13 sq.). En 1925, la situation était telle qu’Albert DAUZAT (1877–1955), dialectologue et premier détenteur d’une chaire d’onomastique en France, alerta ses contemporains sur l’urgence de la situation, les exhortant, dans son essai Les noms de personnes, à combler le retard pris par rapport aux autres nations :

Nous sommes déjà fortement handicapés par l’étranger [en gras dans l’original ; VB]. Voilà plus d’un demi-siècle que l’Allemagne […] possède l’ouvrage classique de Förstemann, que ses successeurs ont amélioré et mis au point dans leurs travaux. […] Il est pénible de constater que nous arrivons presque bons derniers, dans l’Europe occidentale, avec la Belgique, avant l’Espagne et le Portugal. Il n’est que temps de rattraper nos voisins, en mettant à profit leur expérience, pour tâcher, si possible, de faire mieux. (DAUZAT 1925 : 16 sq.)

Cet appel restera lettre morte jusqu’à ce que DAUZAT ne publie lui-même, vingt ans plus tard, son Traité d’anthroponymie française (1945), consacré aux noms de famille. Ainsi, comme le note MULON (1995 : 148),

[…] à la veille de la seconde guerre mondiale, le public cultivé a commencé de découvrir l’onomastique, quelques structures se sont mises en place ; mais la recherche reste le lot de quelques-uns, sans coordination ; les travaux sont ponctuels et épars ; l’anthroponymie demeure à l’état embryonnaire.6

1.1.2. Présentation chronologique des travaux

C’est dans ces contextes respectifs que paraissent, dans la deuxième partie du XIXe siècle, les premiers travaux sur les déonomastiques issus de prénoms en allemand et en français. L’un des premiers à s’intéresser au phénomène en allemand est Friedrich LATENDORF (1838–1898) qui, dans son article Ueber die sprichwörtliche Anwendung von Vornamen im Plattdeutschen (1856), s’intéresse aux unités phraséologiques contenant des éléments dépréciatifs telles que ful Greth (‘femme paresseuse’), Nölpeter (‘homme indolent’) et Quatschmichel (‘homme bavard’), expressions courantes dans le Mecklembourg, ainsi qu’à leur diffusion dans les contrées voisines du Holstein, de Brême et de la Basse-Saxe. L’auteur puise ses exemples du Bremisch-niedersächsisches Wörterbuch1 qui reflète selon lui plus fidèlement les parlers locaux que la littérature régionale, celle-ci ne rendant compte que manière incomplète de la vie quotidienne du peuple (cf. LATENDORF 1856 : 6). Friedrich Leopold WOESTE (1807–1878) complète la liste de LATENDORF en citant des exemples issus des parlers du Bergisches Land (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) et de la Marche de Brandebourg, tels que dummer Klas (diminutif de Nikolaus) et dumme Treine [sic] (diminutif de Katharina) pour désigner un sot ou une sotte (cf. 1856 : 371–374).

Trois ans plus tard, Wilhelm WACKERNAGEL publie son étude Die deutschen Appellativnamen (1859/60) qui fera date dans la recherche en déonomastique. L’auteur définit le terme d’« Appellativname », repris dans quelques travaux ultérieurs, comme ‘renvoyant à la fois à l’emploi de noms propres pour désigner des concepts et, suite à sa banalisation, à la transformation progressive de ces mêmes noms propres en noms communs’2. Il y inclut ainsi des noms propres aux origines et emplois très divers : certains servent à personnifier des animaux (Îsengrîn, le loup), des armes (Balmunc, l’épée de Siegfried) ou encore des cloches (Theodolus, cloche de la cathédrale de Bâle ; 1859 : 129 sqq., 1860 : 290 sqq.), d’autres à caractériser des êtres humains (Hans Nimmersatt ‘homme insatiable, glouton’, Murrgret ‘fille ou femme peu aimable, acariâtre’) ou à désigner des objets (Heuheinz ‘construction en bois utilisée pour le séchage du foin’, Stiefelhänsel/-heinz ‘tire-botte’ ; 1860 : 316 sqq.). L’étude de WACKERNAGEL repose sur une somme considérable d’exemples, issus de sources sur le moyen-haut-allemand, de dictionnaires de dialectes du sud3 et d’ouvrages littéraires de la période du haut-allemand précoce, notamment les écrits satiriques de Sébastian Brant, Johann Fischart et Hans Sachs, qui avaient volontiers recours aux prénoms comme noms communs pour railler et dénoncer les travers de leurs contemporains.

Paul Joseph MÜNZ (1832–1899), curé à Oberhöchstadt, examine dans son étude Taufnamen als Gattungsnamen in sprichwörtlichen Redensarten Nassaus (1870) l’émergence et la diffusion des noms chrétiens, en particulier dans l’espace germanophone, avant de présenter quelques noms de baptême chrétiens courants (Johannes, Margaretha, Heinrich, Konrad, etc.) employés, sous leur forme pleine ou sous une forme diminutive, dans des expressions et des locutions proverbiales de la vallée de la Lahn (Hänschen im Keller ‘enfant à naître’, schlampige Gretel, Ich will Kunz heißen, wenn …). Il est intéressant de constater que MÜNZ n’emploie nulle part le terme d’« Appellativname » alors que certaines notes attestent qu’il connaissait l’étude de WACKERNAGEL.

Dans sa thèse de doctorat intitulée De la création actuelle des mots dans la langue française et des lois qui la régissent (1877), Arsène DARMESTETER (1846–1888), professeur de langue et littérature médiévales à la Sorbonne, traite dans la partie consacrée à la « dérivation impropre » le cas des « noms communs tirés de noms propres » (1877 : 42 sqq.). Ce phénomène est, selon lui, attesté « à toutes les époques » (1877 : 42) : renard est apparu comme nom commun au Moyen Âge, guillemet, probablement le diminutif de Guillaume, nom ou prénom de l’inventeur présumé de ce signe, au XVIIe siècle, napoléon (‘pièce de monnaie’) au début et victoria (‘ancien type de voiture hippomobile’) au milieu du XIXe siècle. Selon l’auteur, c’est précisément au cours du XIXe siècle qu’on assiste à une forte augmentation du nombre de déonomastiques issus de noms de personnes, conséquence de l’industrialisation et de l’émergence de nombreuses inventions portant le nom de leurs inventeurs : breguet/bréguet4 (‘montre de précision’), fusil Chassepot ou chassepot5 (‘fusil de guerre muni d’un sabre’), godillot6 (‘chaussure militaire’), etc. Dans un ouvrage ultérieur, La vie des mots étudiée dans leurs significations (1887), DARMESTETER distingue dans la partie consacrée aux « changements de sens, ou tropes » l’emploi de noms communs comme noms propres (l’Empereur pour Napoléon Ier) et de noms propres comme noms communs (agnès ‘femme innocente, ingénue’, tartuffe ‘hypocrite’), phénomènes ayant « reçu le nom barbare d’antonomase » (1887 : 48). Le cas particulier des déonomastiques issus de prénoms fait l’objet d’un traitement à part dans la partie consacrée aux « modifications psychologiques », comprises comme des « changements port[a]nt sur l’expression variable, souvent mobile, d’idées et de faits qui se retrouvent en tout temps, en tous lieux : objets usuels, animaux domestiques, végétaux communs ; faits sociaux les plus simples […] » (1887 : 99). Ainsi, la pie et l’ours recevaient respectivement les prénoms Margot et Martin et le peuple désignait les hommes sots au moyen de prénoms comme Jean, Pierrot, Claude et Nicaise (1887 : 109)7. Quelques années plus tard, dans la partie sur la formation des mots de son Cours de grammaire historique de la langue française (1895), DARMESTETER distinguera sept procédés par lesquels les noms propres peuvent devenir des noms communs8 :

1 « noms d’auteurs ou d’inventeurs qui passent à leurs livres, à leurs inventions » (barème9, louis ‘pièce de monnaie’) ;

2 « noms de personnages célèbres de l’histoire, de la littérature qui désignent des caractères, des vices ou qui dénomment certains objets » (agnès, espiègle10) ;

3 « prénoms devenus noms communs avec une signification défavorable » (jeanjean ‘sot’, péronnelle11) ;

4 « noms de personnes ou de lieux que le caprice de la mode a donnés à certains objets » (silhouette12, victoria) ;

5 « noms de lieux qui ont passé aux objets que ces lieux produisent, qui y sont fabriqués » (cachemire, gruyère) ;

6 « noms ethniques pris dans un sens général, le plus souvent défavorable » (arabe, gascon) ;

7 « noms propres de personne donnés par plaisanterie à des animaux » (bernard-l’hermite, martinet). (DARMESTETER 1895 : 53 sq.).

Insistant sur le caractère archaïque de nombreux mots et expressions renvoyant à des aspects révolus de la vie quotidienne du peuple, Karl ALBRECHT (1823–1904) publie en 1881 un court article consacré à l’emploi nominal des noms de personnes dans le Reallexikon der deutschen Altertümer. Bien qu’il renvoie à plusieurs reprises à l’étude de WACKERNAGEL et qu’il prenne explicitement pour modèle sa présentation alphabétique des exemples, il ne fait jamais appel au terme d’« Appellativname ». La même année, ALBRECHT consacre quelques pages de son ouvrage Die Leipziger Mundart. Grammatik und Wörterbuch der Leipziger Volkssprache aux prénoms employés comme noms communs (chap. « Wörterbildung » ; 1881b : 36–40) ; les exemples cités ne sont pas tous limités à un emploi dialectal (Hans Narr ‘sot’, Johann ‘valet, serviteur’, Stoffel ‘lourdaud’, Drecksuse ‘femme malpropre’, Grete ‘femme quelconque’).

Pour Johannes LEOPOLD (1845–1900), qui s’intéresse à l’emploi de noms propres dans les locutions et les proverbes (1883), le passage du nom propre au nom commun est un phénomène ‘tellement naturel qu’on le rencontre dans presque toutes les langues’13. L’auteur passe en revue une dizaine de prénoms populaires employés dans de nombreuses expressions en allemand (dont Hans, Kunz, Heinz/Hinz, Peter et Michel) avant de présenter quelques locutions contenant des noms de famille (zu Tante Meier gehen ‘aller aux toilettes’).

Dans son article Der typische Gebrauch der Vornamen im meklenburger14 Platt (1884), Richard WOSSIDLO (1859–1939), spécialiste de la culture régionale du Mecklembourg, regrette que son prédécesseur LATENDORF (1856) se soit contenté de glaner une vingtaine d’exemples, livrant ainsi une vision faussée du phénomène (« ein schiefes [Bild] » ; cf. 1884 : 81)15. Il lui oppose une liste d’environ 600 formations, précisant que l’usage recèle un nombre bien plus important de mots de ce type (cf. 1884 : 81). WOSSIDLO distingue trois catégories, la première rassemblant des proverbes et des locutions proverbiales (Hans Smāl sett allens bi sick dāl ‘Un homme maigre mange beaucoup’, lütt Hans möt unner liggen ‘Les petits ont toujours le dessous’)16, la deuxième des noms d’animaux, de plantes, d’habits, etc. (Grotjochen ‘troglodyte’ [orn.], ful Lis ‘mouron’ [bot.], snelle Kathrin ‘diarrhée’ [classé dans la catégorie « nourriture » !]). La troisième réunit des constructions désignant des défauts humains, des traits de caractères, etc., classées dans pas moins de 46 sous-catégories sémantiques, dont le rire (Lachelgret), les pleurs (Plinsmichel ; bas-all. plinsen ‘pleurer’), la mauvaise odeur (Glösmichel ; bas-all. glösen ‘être incandescent’), le fait de fumer (Smökpeter), la nourriture (Johann Unrim ; Unrim ‘goinfre’, du bas-all. unrimsch ‘fou’), la lâcheté (Hans Bangbüx ; Bangbüx ‘personne peureuse’, de Büx ‘pantalon’) et la saleté (Smutzfiken)17. Cette classification est problématique en ce qu’elle repose simultanément sur différents types de critères : la catégorie des proverbes et locutions proverbiales contenant un prénom est définie formellement alors que les autres catégories le sont sémantiquement. Il s’ensuit que de nombreux exemples classés dans la dernière catégorie sont formellement semblables à ceux de la première. Si l’auteur ne souhaite pas s’exprimer sur la provenance des exemples18, il ressort des gloses que certains sont sans doute empruntés à LATENDORF et que d’autres sont issus de collectes personnelles (« Von einem Schäfer hörte ich », « In etwas anderer Fassung klagte mir eine alte Frau », etc. ; 1884 : 82).

Quelques travaux de la fin du XIXe siècle abordent brièvement le passage du nom propre au nom commun : Heimbert LEHMANN (1860-?), qui consacre sa thèse de doctorat au changement sémantique en français (1884), classe les noms communs issus de prénoms tels que catin (‘prostituée’ ; de Catherine) et louis (‘pièce de monnaie’) parmi les ‘mots historiques’ (« historische Wörter » ; 1884 : 113), dont la signification a été influencée par les changements historiques, culturels ou sociétaux. Ferdinand BRUNOT (1860–1938), l’un des historiens de la langue française les plus connus, souligne dans son Précis de grammaire historique de la langue française (1887) la productivité et la pérennité du phénomène : « Ces substantifs sont très nombreux. La langue en a créé à toutes les époques » (1887 : 146), phénomène qu’il illustre par les exemples napoléon19 et victoria, empruntés sans doute à DARMESTETER (1877). Le romaniste français Charles BONNIER (1863–1926), dans sa brève thèse consacrée aux noms propres français (1888), rédigée en allemand et soutenue à l’Université de Halle, constate que l’appellativisation est un phénomène inverse à celui consistant à former des noms propres à partir de substantifs. Il cite quelques expressions contenant le prénom Marie (Marie l’étourdie, Marie l’avale tout, Marie la fureur, Marie braiyoire20 ‘pleurnicheuse’, Marie plaidoire ‘femme bavarde’) et des sobriquets désignant des nations, tels que John Bull pour l’Angleterre, der deutsche Michel pour l’Allemagne et Jonathan pour les États-Unis. Pour Wilhelm MEYER-LÜBKE (1861–1936), un nom propre est employé comme nom commun ou comme adjectif quand son porteur se distingue par une caractéristique au point qu’il en devient le type (cf. MEYER-LÜBKE 1894 : 436). Parmi les rares exemples qu’il cite, seules les désignations d’animaux renard, afr. marcou (de Marc ou afr. Markolf) et arnaut (‘matou’) ainsi que afr. ladre (1. ‘pestiféré’, 2. ‘avare’21 ; de Lazarus) sont issus de prénoms. Enfin, Max NITZSCHE (1872-?), dans sa thèse intitulée Qualitätsverschlechterung französischer Wörter und Redensarten (1898), montre au moyen de Jean et Margot que la bourgeoisie et l’aristocratie ont employé certains prénoms fréquents dans les couches populaires pour désigner péjorativement les sots et les traits de caractère associés à la vie rurale (chap. « sozialer Gegensatz » ; 1898 : 17)22.

Gustav KRUEGER (1859-?) est l’un des premiers auteurs à consacrer une étude contrastive aux noms communs issus de noms propres (1891). Dans ce travail, qui repose sur le dépouillement d’une dizaine de dictionnaires de l’allemand, du français et de l’anglais, l’auteur ne procède pas comme ses prédécesseurs à une présentation alphabétique des items retenus. Dans sa classification, il fait intervenir le domaine initialement associé au porteur du nom, distinguant ainsi les mots ou expressions issus du nom de personnages antiques (Xanthippe23, mégère24), bibliques (Jeremiade/jérémiades25) ou littéraires (Don Juan, Münchhauseniaden). Sous la rubrique « divers » (« Vermischtes »), il rassemble les mots et expressions issus de noms d’inventeurs (Mansarde/mansarde26, Makadam/macadam27), de lieux (Champagner/champagne, Taler28) et de prénoms répandus (Schmalhans ; jean-foutre)29. Cette classification n’est pas exempte d’aspérités dues notamment au chevauchement de certaines catégories comme celles de la mythologie antique et de la littérature (amphitryon ‘hôte qui offre à dîner’, du nom du personnage mythologique dans la comédie de Molière [1668]). À la fin de son article, KRUEGER (1891 : 19) exprime le souhait que son étude ouvre la voie à des travaux plus approfondis et mieux documentés sur la question.

C’est précisément ce à quoi s’emploie Oscar SCHULTZ (1860–1942) qui, quelques années plus tard, consacre une étude au passage des noms de personnes aux noms communs en provençal et en ancien français (1894). L’auteur met l’accent sur des prénoms courants à l’époque tels que Jean, Pierrot, Alphonse et Marion, dont l’emploi nominal est plus délicat à expliquer que pour les formations issues du nom de personnages historiques ou littéraires. Les exemples retenus sont tirés d’œuvres littéraires ainsi que de dictionnaires de l’ancien et du moyen français30.

Richard NEEDON (1861–1931), spécialiste d’histoire culturelle régionale, s’intéresse à l’emploi nominal de prénoms en allemand (1896). L’auteur, qui a emprunté ses exemples en partie à WACKERNAGEL (1859/60) et à ALBRECHT (1881a) et en a rassemblé d’autres dans son environnement linguistique saxon (cf. 1896 : 199, n. 1), les classe dans les catégories 1. ÊTRES HUMAINS, 2. ANIMAUX, 3. DÉMONS et 4. INANIMÉS (y compris les plantes)31. L’auteur montre l’évolution sémantique de certaines formations comme marionnette, qui désignait initialement des petites figurines représentant la Vierge Marie (cf. 1896 : 208).

Dans son ouvrage intitulé Völkerpsychologie (1900), Wilhelm WUNDT (1832–1920) s’intéresse aux processus psychologiques à l’œuvre lors des transferts de dénomination, notamment ceux qui s’inscrivent dans des conditions spatio-temporelles particulières ou individuelles (« singuläre Namenübertragungen » ; 1900 : 541 sq., 546). Parmi ces transferts, il relève ceux qui consistent à employer le nom d’une entité unique pour désigner un ensemble d’entités semblables, comme dans le cas de Hanswurst et Tartüff (cf. 1900 : 550), l’élément déterminant étant l’association avec une personne ou un personnage aux traits saillants et suscitant une forte émotion.

Dans son étude Bedeutungsentwicklung unseres Wortschatzes (1901), Albert WAAG (1863–1929) rapproche le processus de péjoration affectant des mots désignant des qualités au demeurant neutres (gemein ‘commun, ordinaire’ > ‘vulgaire’, ‘méchant’) et l’émergence de noms communs à partir de prénoms (chap. « Aufeinanderfolge verschiedener Arten des Bedeutungswandels » ; 1901 : 134 sqq.). Dans les deux cas de figure, un élément de signification initialement accidentel et contextuel prend une importance telle qu’il finit par se substituer à la signification initiale (cf. 1901 : 134)32. Il ajoute :

Du point de vue psychologique, on peut définir le processus en ces termes : une représentation secondaire devient la représentation principale ; on peut également le concevoir, en reprenant les catégories précédentes, comme la succession d’un rétrécissement sémantique et d’un élargissement total, à l’inverse de la métaphore que l’on peut interpréter comme le résultat d’un élargissement suivi d’un rétrécissement.33

WAAG (1901 : 158–163) fait appel aux mêmes catégories que NEEDON (1896) : ÊTRES HUMAINS (Johann ‘valet’, Saufhans ‘soûlard’), ANIMAUX (Matz ‘petit oiseau’ ; de Matthias)34 et INANIMÉS (Dieterich ‘passe-partout’).

Oskar WEISE (1851–1933), enseignant à Eisenberg (Thuringe), s’intéresse à trois types d’emplois de prénoms dans les dialectes du haut-allemand, qu’il présente comme des caractéristiques du langage populaire (cf. 1903 : 353) : 1. la désignation péjorative et particulièrement fréquente de personnes présentant une particularité d’ordre physique ou moral (Hans ‘lourdaud’, Sauflotte ‘soûlarde’), 2. la désignation d’objets, plus rare (blauer Heinrich ‘soupe à la farine’, sanfter Heinrich ‘liqueur de menthe’), 3. l’emploi comme élément de comparaison dans des locutions proverbiales (frech wie Oskar, Hier geht es zu wie bei Matzens Hochzeit), dont l’origine est, selon l’auteur, souvent difficile à retracer.

Josef REINIUS (1871–1937) a rédigé en anglais une thèse volumineuse pour l’époque (1903 ; 296 pages) consacrée aux mots et expressions issus de noms propres en anglais et en allemand35, poursuivant ainsi l’approche contrastive de KRUEGER (1891). L’auteur distingue les noms historiques et littéraires (« historical and literary names »), qui renvoient à un individu ou à un personnage identifiable (croesus ‘homme très riche’, Methusalem ‘vieillard’)36, des noms courants ou formant type37 (« current or class-names »), pour lesquels ce n’est pas le cas (jack ‘homme’, Hans ‘sot’ ; 1903 : 12)38. Ces deux groupes ont des caractéristiques sémantiques distinctes :

Les noms formant type dénotent des êtres humains de manière générale ou des personnes d’une certaine classe, profession, origine, puis des personnes présentant des caractéristiques associées à cette classe, profession, etc., la dénotation étant rarement avantageuse pour les personnes concernées. Une connotation dépréciative, dans le meilleur des cas humoristique, s’attache également aux significations neutres citées plus haut, alors que les noms historiques et littéraires sont souvent élogieux. Une autre différence entre ces groupes réside bien entendu dans le fait que les noms historiques et littéraires, étant donné leurs associations plus précises, ont souvent un contenu plus particulier, un sens plus spécial[39]. Un adjectif qualificatif ou un élément de composition peut servir à renforcer ou à spécifier le sens dépréciatif d’un nom formant type dans le but de dénoter, pour ce qui est des qualités extérieures, un comportement maladroit, une démarche lourde, la saleté, etc., puis des qualités intérieures comme la stupidité, la paresse, la couardise, l’arrogance, la malhonnêteté, la lubricité, la mauvaise humeur, la volubilité, l’avarice, etc. Ces qualités étant exprimées par l’élément qualifiant, les noms propres jouent le rôle de préfixes ou suffixes dépréciatifs désignant des personnes.40

REINIUS (1903 : 124 sqq.) propose ensuite une classification sémantique des noms anglais et allemands formant type : les prénoms masculins sont employés pour désigner des hommes en général (jack, Heinz) ou ceux jouissant d’une bonne réputation (dandy, de Andrew ; großer Hans ‘homme riche et respecté’). D’autres renvoient 1. aux relations humaines au sens large (bob ‘ami’, Giftmichel ‘supérieur’ dans le jargon militaire41), 2. aux professions (jockey/Jockey) ou à la classe sociale (jack/Hans Mist ‘paysan’), 3. à l’origine (paddy/Paddy ‘Irlandais’) ou à la confession (Mauschel ‘Juif’) et 4. à certaines particularités physiques (jack-nasty-face/Dreckmichel ‘homme sale’) et traits de caractère (lazy-lawrence/fauler Peter ‘homme paresseux’). Les déonomastiques issus de prénoms de femmes, plus rares selon l’auteur (1903 : 134), sont classés de manière similaire : ils désignent des femmes au sens général (madge, Grete) ou dans celui de ‘compagne, copine’ (dolly, Käthe), renvoient à la classe sociale (molly/Grete ‘paysanne’) et à des particularités d’ordre physique (amy florence/Schlabberliese ‘souillon’) ou mental (gilly/dumme Trine ‘idiote’ ; 1903 : 130 sqq.). Les prénoms, qu’ils soient masculins ou féminins, sont rarement employés pour désigner l’autre sexe. C’est le cas entre autres de johnny (‘chérie’), rechter Hannes (‘femme à l’allure masculine’, diminutif de Johann) et mary-ann/Trine (‘homme efféminé’, ‘homosexuel’). Dans un chapitre « digression », consacré aux mots et expressions désignant des animaux, des plantes et des objets, REINIUS (1903 : 143 sqq.) recourt de nouveau à sa distinction entre noms historiques (Lampe ‘lapin’, Hinz ‘chat’ ; d’après les personnages du récit Reinke de vos) et noms formant type (gill/Nickel42 ‘cheval’)43. Des indications sur l’origine et l’emploi des mots et expressions ainsi que de nombreux exemples tirés d’œuvres littéraires sont donnés dans de longues listes d’items, obtenues par le dépouillement de dictionnaires généraux44 et dialectaux45 ainsi que d’ouvrages consacrés au slang et à divers sociolectes46.

Othmar MEISINGER (1872–1950), enseignant au lycée de Lörrach et spécialiste du badois, publie en 1904 et 1905 deux listes de déonomastiques sous le titre Die Appellativnamen in den hochdeutschen Mundarten, la première rassemblant des formations issues de noms masculins, la seconde de noms féminins. Le but de l’auteur est de poursuivre le travail de WACKERNAGEL (1859/60) en exploitant la littérature dialectale, en plein essor (« mächtige Dialektlitteratur » ; 1904 : 4), ainsi que les premiers volumes de l’imposant Schweizerisches Idiotikon47. En 1910, il publie un supplément contenant, entre autres, des mots et expressions argotiques utilisés par les soldats et les escrocs48.

Dans la première partie de son article Über Eigennamen als Gattungsnamen im Französischen und Verwandtes (1905), Julius BAUDISCH (1859-?), enseignant à Vienne, propose une classification des déonomastiques qui, comme celle de KRUEGER (1891), repose sur le domaine initialement associé au porteur du nom. Les prénoms constituent une catégorie à part (agnès ‘jeune fille innocente ou ingénue’), à côté des noms de famille (bottin49), des noms bibliques (adam ‘pécheur’), des noms renvoyant à l’Antiquité classique et à la mythologie (apollon ‘homme d’une grande beauté’) et des noms de villes, de pays, de peuples, etc. (havane ‘cigare’, écossais ‘tissu écossais’). La seconde partie (1906) contient d’autres formations déonomastiques et quelques dérivés de mots recensés dans la première liste (« zu Adam. adamique ‘rein, unschuldig’ »). Des noms d’armes (Durandal, l’épée de Roland) ainsi que des dérivés, aujourd’hui inusités, formés à partir de noms de mois (maïalisme ‘refroidissement qui survient souvent au mois de mai’) et de jours de la semaine (lundiste ‘celui ou celle qui, tous les lundis, publie un article dans le journal quotidien’) sont rassemblés sous la catégorie « Vereinzeltes ». Sa classification est problématique à plus d’un titre : non seulement les formations comme Joseph et Rébecca sont rangées uniquement parmi les expressions renvoyant à la Bible, et non sous la catégorie des prénoms comme on aurait pu aussi s’y attendre, mais ces listes renferment également une quantité non négligeable de dérivés non-nominaux : adjectivaux (carthaginois ‘perfide’, louis-quatorzien ‘majestueux’), verbaux (se césariser ‘imiter les Césars, prendre des allures despotiques’, méduser50), voire propriaux (Sorbonne51).

Dans son ouvrage Das Rotwelsch des deutschen Gauners (1905), Ludwig GÜNTHER (1859–1943), professeur à l’Université de Gießen, souligne la grande productivité de l’appellativisation des noms de personnes dans l’argot des malfaiteurs. L’auteur explique ce phénomène par le désir du peuple de s’exprimer au moyen de mots renvoyant à la réalité concrète (cf. 1905 : 79 sq.). Il cite de nombreuses formations issues de prénoms courants désignant des types de malfaiteurs (Achelpeter ‘compagnon trop vieux pour voler et qui se contente de manger’ [rotwelsch acheln]), des professions (Stechhans ‘tailleur’), en particulier celles représentant un danger (Lattenseppel ‘policier, gendarme’, de Latte ‘fusil’), ainsi que des objets (Blankmichel ‘épée du bourreau’ ; 1905 : 81–85). Les noms historiques (« historische Namen ») sont moins fréquents (Rebbemausche ‘pince-monseigneur’, déformation ironique du nom de Rabbi Moses, premier législateur du peuple d’Israël ; 1905 : 86).

Dans son ouvrage Die französische und provenzalische Sprache und ihre Mundarten (1906), Hermann SUCHIER (1848–1914), professeur de romanistique à l’Université de Halle, considère le passage des noms propres à l’état de noms communs comme une source d’enrichissement du vocabulaire (cf. 1906 : 833). Il estime que les noms littéraires (« Namen der Dichtung ») sont plus fréquemment à l’origine de noms communs (Agnès de L’École des femmes > agnès ‘femme ingénue’, Renard de la fable > renard) que les noms historiques (« historische Namen » ; Cicéron > cicérone ‘guide touristique’) et souligne le rôle de l’ellipse52 dans le processus d’antonomase (liqueur de Cognac > cognac).

Dans sa thèse de doctorat présentée la même année et consacrée aux noms propres employés comme noms communs en français, Alfred KÖLBEL (1884-?) note d’emblée que le sujet n’a pas encore été traité de manière satisfaisante pour le français :

Il suffit de jeter un rapide coup d’œil sur les travaux dans ce domaine pour voir que la recherche en onomastique vient à peine de dépasser le stade des balbutiements. Car à l’exception de quelques études isolées fort méritoires, auxquelles viennent s’ajouter des travaux portant sur quelques dialectes, menés certes avec un zèle qui mérite d’être souligné, mais qui, en raison d’insuffisances méthodologiques et de l’absence de distance critique, restent peu fiables et d’un intérêt limité, on peut, sans exagérer, affirmer sans peine qu’en France, le phénomène n’a jusqu’à présent fait l’objet d’aucune étude globale un tant soit peu détaillée qui satisferait aux exigences de la science.53

L’auteur souhaite contribuer à combler ce retard en livrant une collecte de données qui puisse servir à des études ultérieures sur le sujet (cf. 1907 : 8). Il ne retient pour l’analyse que les noms de personnes intégrés durablement dans la langue populaire et familière et qui sont également employés par les couches plus instruites de la population (cf. 1907 : 11) et en exclut les expressions socio- et idiolectales. Les items sont issus de prénoms (adolphe ‘souteneur’), de noms de famille (chauvin54) et de noms de personnages historiques ou fictifs (médicis ‘femme maligne et perfide’, cendrillon ‘jeune fille qui doit assurer les travaux pénibles du foyer’) et classés comme chez KRUEGER (1891) selon le domaine initialement associé au porteur du nom. La distinction entre les noms d’origine biblique (« Namen biblischer Herkunft »), ceux issus de l’Antiquité (« Namen aus dem klassischen Altertum ») et ceux liés à l’histoire du Moyen Âge et de l’époque moderne, y compris les noms de personnages de théâtre et de romans ainsi que les prénoms (« Namen aus der Geschichte des Mittelalters[55] und der neueren Zeit. Theatertypen. Romanfiguren. Vornamen »), n’est pas sans poser quelques problèmes : la dernière catégorie soulève ainsi la question du classement de gille(s) (‘clown de foire’) et de (maître) jacques (‘valet’, de la pièce de Molière L’avare), prénoms désignant des personnages de théâtre. De même, elle ne fait pas apparaître le statut de prénom pour les déonomastiques benjamin et ève (‘femme’), rangés dans la catégorie des noms d’origine biblique, ainsi que pour auguste (‘protecteur des arts et des sciences’) et hélène (‘femme très courtisée’), figurant dans la catégorie des noms de l’Antiquité. Les listes contiennent entre autres des informations sur le porteur initial, des phrases d’exemples tirées de la littérature et quelques dérivés (catinisme ‘mœurs, habitudes de catin’). Elles reposent sur le dépouillement de nombreux dictionnaires généraux anciens et modernes56, de dictionnaires de l’argot57 ainsi que d’œuvres littéraires classiques (Boileau, Molière, La Fontaine, Racine).

Philipp KEIPER (1855–1927) et Theodor ZINK (1871–1934), souhaitant compléter la collection de MEISINGER (1904/05), consacrent en 1910 un article aux noms communs issus de noms de personnes dans la région du Palatinat. Les auteurs rangent leurs exemples dans trois groupes : 1. mots issus de prénoms fréquents (Staches ‘lourdaud, rustre’ ; diminutif de Eustachius), 2. mots formés à partir de (pré)noms hébraïques attestés dans l’Ancien Testament (Judas ‘traître’), 3. mots renvoyant à l’Antiquité et à l’époque moderne (Herkules ‘homme d’une force physique exceptionnelle’, Napoleon ‘petit garçon courageux’). Quant à la collecte des données, ZINK se borne à indiquer qu’il a profité de sa qualité d’enseignant pour recueillir un certain nombre de mots en écoutant ses élèves de Kaiserslautern (cf. 1910 : 126).

Dans la partie sémantique de sa Grammaire historique de la langue française (1913), Kristoffer NYROP (1858–1931), professeur de langue et littérature françaises à Copenhague, étudie de manière approfondie le processus de transformation de noms propres en noms communs58. À la différence de REINIUS (1903) qui combine les critères sémantique et génétique pour analyser les seuls noms formant type (« class-names »), NYROP propose de classer l’ensemble des déonomastiques selon ces deux critères. Il donne la priorité au critère sémantique en distinguant les mots et expressions désignant des êtres vivants (humains, animaux) de ceux désignant des objets, ces deux groupes se trouvant subdivisés ensuite selon le critère génétique (cf. 1913 : 363 sqq.). Les formations du premier groupe ont pour origine des « noms littéraires » (harpagon ‘avare’), des « noms historiques » (ganelon ‘traître’), des « noms classiques » (apollon), des « noms bibliques » (joseph ‘homme niais, timide en amour’) et des « prénoms » (alphonse ‘souteneur’, jean ‘cocu’ ; martin ‘âne’, margot ‘pie’). Les déonomastiques issus de prénoms du deuxième groupe figurent dans les sous-catégories « inventions et produits » (eustache ‘couteau de poche’), « monnaies » (carolus59, louis) et « cas divers » (judas, moïse ‘petite corbeille capitonnée servant de berceau’). La classification de NYROP n’est pas exempte non plus de chevauchements et le traitement taxinomique de certains noms est discutable : ainsi, Alphonse est rangé dans la sous-catégorie des « prénoms » et non dans celle des « noms littéraires », et ce alors que NYROP (1913 : 371) lui-même indique que « le type a été défini par A[lexandre] Dumas fils, dans une pièce de théâtre ».

Dans son article posthume Niederdeutsche, besonders westfälische Vornamen in besonderer Anwendung (1916/17), Gottfried KUHLMANN (1885–1915) explique, à l’instar de GÜNTHER (1905), que l’emploi fréquent de prénoms comme noms communs est spécifique au mode de vie des paysans, qui recourent selon lui à des images et comparaisons du quotidien pour exprimer de manière concrète des idées abstraites (cf. 1916/17 : 87). Les prénoms en question peuvent être ceux d’individus présentant une caractéristique qui les prédestine à en devenir le type, d’autres peuvent, par leur sonorité, rappeler un mot ou être associés à une image (den Olrik anbeen60 ‘vomir’, Olr- rappelant le son émis lors du vomissement). Il cite enfin quelques prénoms très fréquents au nord de l’Allemagne, dont Jan, que l’on retrouve dans de nombreux mots complexes et expressions (Janhagel ‘populace’, Jan Niggetid ‘celui qui s’enthousiasme pour tout ce qui est moderne’ [du dialecte de Westphalie niggetid ‘homme curieux’], Jan vull Muul ‘vantard’ [de l’expression das Maul zu voll nehmen], etc.).

La thèse de Karl SANG (1890–1972) intitulée Die appellative Verwendung von Eigennamen bei Luther (1921) est à notre connaissance la première étude sur l’emploi nominal de noms propres en allemand qui ne repose pas sur le dépouillement de dictionnaires et de glossaires, mais analyse le phénomène dans l’œuvre d’un auteur. Les écrits de Luther datant d’une époque où l’emploi nominal de prénoms était courant dans la langue populaire, ils constituent une source particulièrement riche pour notre objet d’analyse. SANG (1921 : VI) souligne par ailleurs que l’intérêt de ce genre d’études n’est pas limité au domaine de l’histoire de la langue, mais qu’elles éclairent également certains aspects de l’histoire culturelle. Parmi les formations relevées, l’auteur distingue les noms parfaitement intégrés dans l’usage (Meister Hans ‘exécuteur des hautes œuvres, bourreau’) de ceux dont l’emploi, plus occasionnel, revêt une fonction stylistique (Antichrist ‘le pape’ ; cf. 1921 : VIII). Les listes alphabétiques contiennent, outre des noms propres employés comme noms communs (Babylon ‘ville pécheresse, prison’, Loth ‘homme pieux parmi les non-croyants’), aussi quelques adjectifs (ägyptisch ‘obstiné, buté’, böhmisch ‘hussitique’61). Certains mots ou expressions sont issus du nom de personnages bibliques, tels que Cain (‘pécheur’), Judas (‘traître’) et Lazarus (‘homme pauvre’), d’autres de prénoms fréquents – pour certains jusqu’à aujourd’hui – servant à désigner des hommes (Claus, Conrad, Georg, Kunz, Hans et Peter) et des femmes quelconques (Grete) ainsi que des êtres démoniaques comme le diable (Heinz). Ce qui retient l’attention, c’est moins l’emploi nominal de noms propres que le fait que Luther ait eu recours à des prénoms pour critiquer et/ou railler certains de ses contemporains, en premier lieu ses détracteurs62 : Judas et Heinz zu Rom désignent le Pape, Hans Worst (dans le pamphlet Wider Hans Worst ; 1541) et Heinz Teufel le duc Heinrich von Braunschweig (1921 : 59 sqq.). La question de savoir dans quelle mesure cet emploi référentiel peut être considéré comme appellatif reste toutefois en suspens.

Othmar MEISINGER publie en 1924 son ouvrage Hinz und Kunz. Deutsche Vornamen in erweiterter Bedeutung, issu de ses relevés de 1904/05 et 1910, complétés par des formations du bas-allemand. Son glossaire rassemble, sur près de cent pages, des entrées consacrées à 199 prénoms masculins et 64 prénoms féminins, numérotées et classées par ordre alphabétique, et fournit des informations sur l’origine et l’emploi des déonomastiques correspondants ainsi que des phrases d’exemples ou des renvois à des œuvres littéraires dans lesquels ces formations sont attestées63. Il constitue à notre connaissance la plus importante collection de déonomastiques allemands issus de prénoms à ce jour.

Karl MEISEN (1891–1973), spécialiste d’histoire culturelle allemande, traite de l’emploi folklorique de noms de personnes en Rhénanie (1925). L’auteur centre sa présentation sur les expressions populaires employées par un cercle restreint de locuteurs originaires d’une région bien précise. À l’exception de (deutscher) Michel, dont l’emploi n’est d’ailleurs aucunement limité à la Rhénanie, il cite essentiellement des mots désignant des hommes cruels ou des vauriens, formés à partir des sobriquets de brigands ayant sévi dans la région rhénane (dont Schinderhannes pour Johannes Bückler [vers 1779–1803]).

Considérant que les parlers de la région de Waldeck (Hesse) sont insuffisamment représentés dans le recueil de MEISINGER (1924), Bernard MARTIN (1889–1983) publie un article Vornamen in erweiterter Bedeutung in den waldeckischen Mundarten (1926) visant à pallier cette absence. Sa liste de déonomastiques, issue du dépouillement du Waldeckisches Wörterbuch64 et de collectes personnelles, contient toutefois quelques formations comme Faselhans, Stoffel et Struwwelpeter dont l’emploi ne se limite pas à cette région. Dans une étude ultérieure, il s’intéresse aux noms communs issus de Johannes dans les dialectes de la Hesse (MARTIN 1950)65.

Par son article dédié aux emplois nominaux des prénoms et des noms de famille (1926), Robert TRÖGEL (?-?) souhaite compléter les travaux existants en présentant des déonomastiques allemands et, plus sporadiquement, français qui sont en voie de disparition ou, au contraire, non encore attestés à l’écrit66. L’auteur propose une classification largement identique à celle de NEEDON (1896), reposant sur les catégories ÊTRES HUMAINS (dummer August), ANIMAUX ET PLANTES (Hans ‘cheval’, fleißiges Liesel ‘impatiente’ [bot.]) et INANIMÉS (Birkenhänsel ‘fouet, martinet pour enfants’, martin ‘bâton pour faire avancer les ânes’).

Dans son ouvrage de référence Dal nome proprio al nome comune (1927), Bruno MIGLIORINI (1896–1975), spécialiste d’italien à l’Université La Sapienza de Rome et président de l’Accademia della Crusca de 1949 à 1963, étudie le passage du nom propre au nom commun dans les langues romanes, en particulier l’italien et le français67. Dès le début, MIGLIORINI (1927 : 2) précise que son objectif n’est pas de définir de manière tranchée les catégories de « nom propre » et de « nom commun », mais d’en dégager les propriétés les plus saillantes. Il propose ensuite une classification des déonomastiques selon le domaine initialement associé au porteur du nom, distinguant ainsi « il mondo cristiano » (it. moyses ‘législateur’, Gesù/jésus ‘bel enfant’), « il mondo classico » (penelope/pénélope ‘épouse fidèle’) et « il mondo profano » (gargantuà/gargantua ‘gros mangeur’). Enfin, il analyse les glissements sémantiques (« spostamenti di significato » ; 1927 : 310–329) qu’il définit comme des ‘changements de sens allant de pair avec un changement du concept (ou de l’objet)’68, citant comme exemples les dérivés marivauder et turlupiner formés à partir de Marivaud et de Turpulin (1927 : 327).

Dans sa thèse Vornamen als appellative Personenbezeichnungen (1929), soutenue à l’Université d’Helsinki, Ewald MÜLLER (1885–1950) étudie de manière approfondie l’un des aspects centraux de l’emploi nominal des prénoms en allemand. Partant du constat que le phénomène a été traité essentiellement par le biais de présentations analysant isolément chaque nom ou déonomastique, l’auteur se fixe pour objectif d’appréhender le phénomène de manière globale et systématique (cf. 1929 : 4). Il place au centre de son étude les noms communs issus de prénoms populaires tels que Appel (‘femme naïve ou sale’ ; diminutif de Apollonia) et faule Trine, résultant d’un transfert moins conscient que dans le cas des noms renvoyant à des personnages historiques ou littéraires comme Adam et Benjamin (cf. 1929 : 5 sq.). MÜLLER opte pour une classification sémantique en distinguant 1. les formations désignant l’appartenance sociale, la profession ou l’origine géographique et 2. celles renvoyant à des propriétés individuelles (physiques ou mentales). Dans chacune de ces catégories, il classe les formations selon la présence ou l’absence d’un élément caractérisant (« Name mit charakterisierendem Zusatz » vs « Name als alleiniger Bedeutungsträger »), se concentrant sur les composés et les expressions figées dans lesquels les prénoms adopteraient plus aisément un statut de nom commun qu’en emploi autonome. Les exemples proviennent essentiellement de dictionnaires dialectaux du haut-allemand69 ainsi que de quelques dictionnaires du bas-allemand70.

La même année, Georges DOUTREPONT (1868–1941), professeur de littérature française à l’Université de Louvain, présente son étude sur les prénoms français à sens péjoratif (1929). Ce travail met l’accent sur les mots et expressions « ayant une acception dénigrante d’une portée abstraite ou individuelle » (1929 : 6), laissant de côté les noms d’objets comme jules (‘pot de chambre’), d’emploi argotique. Il s’ouvre par un relevé de déonomastiques qui contient des indications sur l’origine, l’emploi et la signification de ces mots ou expressions, les mots complexes auxquels ils ont donné lieu ainsi que des phrases d’exemple tirées de la littérature (1929 : 6–51). L’auteur examine ensuite les causes sociales, historiques, phonétiques, étymologiques et littéraires de la péjoration de ces expressions (1929 : 53–112). Il rassemble enfin en annexe quelques noms d’animaux issus de prénoms (bernard-l’hermite, martinet [diminutif de Martin], etc.) ainsi que des mots ou expressions wallons désignant des personnes (wihot [diminutif de Wilhelm] ‘cocu’, zâbê [diminutif d’Isabeau] ‘femme de rien, gourgandine’ ; 1929 : 113–121). L’étude de DOUTREPONT repose sur le dépouillement de dictionnaires généraux et historiques71 du français, d’ouvrages consacrés aux argots72 et au wallon73 ainsi que d’œuvres classiques de la littérature française (La Fontaine, Molière, Rabelais). L’auteur passe sous silence les travaux, pourtant importants, de SCHULTZ (1894) et de KÖLBEL (1907) sur la question.

Axel PETERSON (1898-?), dans sa thèse richement documentée Le passage populaire des noms de personne à l’état de noms communs dans les langues romanes et particulièrement en français (1929), s’intéresse aux déonomastiques de la langue populaire « dont le sens n’est pas déterminé par une allusion à une certaine personne » (1929 : III). Pour l’auteur, ce phénomène montre clairement que le nom propre est plus qu’une simple étiquette dénuée de sens, faute de quoi son emploi comme nom commun « devient quelque chose d’inexplicable, et on se demande quel est le souffle qui ranime le mort pour le faire entrer de nouveau dans la langue vivante » (1929 : 2). Souhaitant appréhender les noms propres à partir de leur fonction de communication et « dans leur relation à la pensée » (1929 : 3), il accorde une attention toute particulière aux associations qui les unissent à leurs porteurs. Dans le cas des déonomastiques issus de prénoms pour lesquels on ne peut établir d’origine individuelle, ces associations, reposant sur une multitude de référents possibles, varient plus fortement selon les locuteurs et l’environnement culturel que dans le cas de noms renvoyant à un individu identifiable :

Faute d’élément intellectuel, les idées associées au nom propre non attribué se réduisent aux idées accessoires qui sont le résidu inconscient des attributions antérieures ou qui s’associent au nom à cause de sa forme par exemple lorsque celle-ci rappelle un mot significatif. C’est donc l’élément émotionnel qui a le dessus. Aussi l’emploi générique d’un tel nom a-t-il un caractère plus affectif, spontané et populaire, tandis que l’emploi générique d’un nom attribué est d’un caractère intellectuel, raisonné et, souvent, littéraire. (PETERSON 1929 : 18)

L’auteur analyse les mots et expressions désignant des humains, animaux et objets issus de noms de personnes. Les noms masculins (1929 : 19–106) renvoient à des hommes moyens, quelconques (guillaume), à la nationalité (michel ‘Allemand’), à la profession (charlot ‘exécuteur des hautes œuvres, bourreau’), à l’appartenance sociale (jacques ‘paysan’) ou à des particularités d’ordre physique ou moral (jean-bout-d’homme ‘homme de petite taille’, jean ‘sot’). Les noms féminins (1929 : 107–137) servent quant à eux à désigner essentiellement des femmes quelconques (marie), des filles ou femmes faciles et des prostituées (catin, margot [diminutif de Marguerite]) ainsi que leurs caractéristiques physiques et morales, en partie différentes de celles attribuées aux hommes (margot ‘femme bavarde’, marie graillon ‘souillon’). Le cas des noms féminins appliqués aux hommes (cathelaine ‘femmelette’ [wallon] ; diminutif de Catherine) et celui des noms d’hommes appliqués aux femmes (louis ‘prostituée’), plus rare selon l’auteur, sont traités dans un chapitre à part (cf. 1929 : 138–147). PETERSON (1929 : 148–173) analyse ensuite en détail le passage du prénom au nom générique attribué à tel ou tel animal et distingue deux principaux types de transferts visant à le personnifier : le premier fait intervenir un nom propre d’animal (margot aurait d’abord été donné comme nom individuel à une vache avant de désigner toutes les vaches), le second une désignation de personne (margot pour la pie, en lien avec l’acception ‘femme bavarde’). L’auteur (1929 : 174–201) s’attache par ailleurs à montrer l’évolution sémantique de certains prénoms désignant des objets ou des idées abstraites, notamment des parties du corps (jacques ‘mollets’) et des objets représentant l’humain (catin ‘poupée’ ; Canada), qui dans certains cas peuvent avoir une fonction euphémique (bernard ‘derrière’) ou cryptique (jacques ‘passe-partout’ dans l’argot des malfaiteurs). En conclusion, l’auteur revient sur le rôle central de la fréquence, « cause essentielle qui, développant la généralité du nom propre, amène celui-ci à l’état de nom commun » (1929 : 202)74. Si l’étude de PETERSON repose pour l’essentiel sur les mêmes sources que KÖLBEL (1907) et DOUTREPONT (1929)75, elle s’en distingue par le nombre plus important de dictionnaires et lexiques dialectaux et régionaux consultés76 s’imposant par son approche comparative.

La thèse de doctorat de Friedrich CRAMER (1898-?) intitulée Die Bedeutungsentwicklung von „Jean“ im Französischen (1931) paraît deux ans plus tard. Il s’agit à notre connaissance de la première étude consacrée à un seul prénom, en l’occurrence au prénom masculin le plus fréquent en français77. CRAMER s’intéresse tout d’abord à certains aspects étymologiques et sociolinguistiques tels que l’origine du prénom, sa répartition géographique en France, sa fréquence au sein des différentes couches sociales et ses connotations péjoratives (1931 : 7–18). Les mots et expressions issues de Jean et de ses nombreuses variantes dialectales sont ensuite classés dans les catégories suivantes : 1. NOMS DE PERSONNES (jean, jan ‘sot, niais’ en provençal, janin en picard, jeanneton ‘fille débauchée’ à Paris), 2. NOMS D’ANIMAUX ET DE PLANTES (jean des bois ‘loup’ en Anjou ; saint-jean ‘lierre’ dans le nord et en Languedoc, ‘giroflée jaune’ en Anjou)78 et 3. NOMS D’INANIMÉS (dian rosset ‘soleil’ dans le canton de Vaud et dans la région de Genève, jean du houx ‘bâton’ ; 1931 : 18–75). Le chapitre suivant (1931 : 75–89) est consacré à divers domaines d’utilisation des formations avec Jean, allant de la langue quotidienne où elles sont employées entre autres comme sobriquets (Jean d’épée pour Napoléon) ou désignent les parties du corps (saint-jean-le-rond ‘fesses’), aux enseignes de magasins ou de restaurants (À la petite Jeannette) et aux maladies (mal de Saint-Jean ‘épilepsie’) en passant par la poésie et les chansons populaires. CRAMER (1931 : 89–98) conclut par une analyse des causes religieuses, historiques et linguistiques (étymologie populaire, recherche d’expressivité79, jeu) de la profusion de ce type de formations. L’auteur a consulté des ouvrages linguistiques de référence sur le français et les langues romanes80, mais aussi sur l’allemand81, ainsi que des œuvres classiques et folkloriques82. Trois ans plus tard, le même auteur analyse les causes de la péjoration affectant les désignations des sots issues de prénoms gallo-romans (CRAMER 1934). Dans sa thèse de doctorat consacrée à l’influence du culte de saint Nicolas sur les noms propres en France, Gertrude FRANKE (1906-?) présente les emplois appellatifs du prénom Nicolas et de ses diminutifs et en analyse les multiples causes de péjoration (1934 : 91–121)83.

1.2. Les nouvelles orientations à partir du milieu du XXe siècle

Dans les années 1940, on observe une baisse du nombre de travaux consacrés aux aspects sémantiques de l’appellativisation du prénom en allemand et en français qui peut s’expliquer par la parution, durant les deux décennies précédentes, de plusieurs monographies sur le sujet (MÜLLER 1929, DOUTREPONT 1929, PETERSON 1929, CRAMER 1931, 1932) et par l’avènement du structuralisme (cf. NERLICH 1993 : 7). À en croire l’extrait suivant du Cours de linguistique générale (1916 ; chap. consacré à l’analogie), Ferdinand de SAUSSURE (1857–1913) considérait que les noms propres ne se prêtent pas à l’analyse synchronique :

Les seules formes sur lesquelles l’analogie n’ait aucune prise sont naturellement les mots isolés, tels que les noms propres, spécialement les noms de lieux (cf. Paris, Genève, Agen, etc.), qui ne permettent aucune analyse et par conséquent aucune interprétation de leurs éléments ; aucune création concurrente ne surgit à côté d’eux. (SAUSSURE 1981 [1916] : 237)

Par la suite, les cercles structuralistes devaient largement délaisser l’étude des noms propres en général et des noms de personnes en particulier. Comme le note GARY-PRIEUR (1994 : 3),

[l]’histoire de la linguistique explique bien pourquoi le nom propre apparaît comme objet marginal : les démarches structuralistes issues notamment de Saussure conduisent logiquement à une telle conclusion. En effet, sur le plan sémantique, le nom propre dévie doublement du modèle saussurien du signe : d’une part, son signifié ne correspond pas à un concept, ou « image mentale » stable dans la langue et d’autre part, on ne peut pas définir sa valeur dans un système de signes. Une sémantique structurale ne peut donc pas l’aborder avec les outils et les méthodes dont elle dispose.1

La recherche sur l’appellativisation des prénoms a plus particulièrement pâti de la dissociation entre linguistique et histoire culturelle opérée par les tenants du structuralisme. Pourtant, comme l’a expliqué MAAS (1986) dans un article consacré au rôle et à la place de la dimension culturelle dans la recherche en linguistique,

[l]a différenciation des disciplines se fait par le passage d’une conception préscientifique à une conception théorique de l’objet par l’intermédiaire d’un canon méthodologique spécifique. Dans le domaine de la linguistique conçue comme ensemble divisé en sous-disciplines, il s’agit de méthodes d’analyse qui présupposent l’autonomie de la forme linguistique, crédo inébranlable des linguistes depuis les premières heures du structuralisme. Or, c’est une chose de traiter le matériau linguistique comme s’il était autonome quand on veut le soumettre à des tests ; c’en est une autre de le déclarer théoriquement autonome et indépendant des pratiques culturelles. En faisant cela, on prive la linguistique et l’histoire culturelle des domaines de recherches qu’elles ont en commun […]2

Il y eut néanmoins quelques chercheurs qui continuèrent de s’intéresser aux aspects sémantico-culturels des déonomastiques issus de prénoms. C’est le cas d’Adolf BACH (1890–1972), l’un des chefs de file de l’onomastique allemande qui, dès la fin des années 1930, souligne dans son ouvrage Handbuch der Volkskunde (1938) la nécessité de prendre en considération les dimensions historique, sociologique et psychologique pour l’étude des noms propres. Son approche, qui relève de ce qu’on pourrait qualifier avec HAUBRICHS de ‘programme ethno-sémantique de grande envergure’ (« weitperspektiviertes ‘ethnosemantisches’ Programm » ; 1995 : 77), vise à ‘appréhender le rapport du peuple aux noms propres et, par là même, à dégager ce qui le caractérise spirituellement’3. Dans son ouvrage de référence ultérieur Die deutschen Personennamen, BACH étudie de plus près le cas des déonomastiques (chap. « Bedeutungsentwicklung im deutschen Personennamenschatz » ; 1943 : 305 sqq.)4. Il distingue les mots formés à partir de noms fréquents (Hans, Peter) de ceux qui renvoient à un porteur jouissant d’une certaine notoriété, qu’il s’agisse de personnages historiques (Caesar), littéraires (Don Juan) ou d’inventeurs (Zeppelin5), ainsi que d’individus dont le nom est passé bien involontairement à la postérité (Boykott6). Les noms communs issus de prénoms, qui figurent uniquement dans le premier groupe7, sont classés tout d’abord selon le critère morphologique de la présence ou non d’un élément caractérisant (Johann ‘valet’ vs dummer August ; 1943 : 309), puis selon le critère sémantique dans les catégories des noms de personnes (Louis ‘souteneur’), d’animaux (Tratschkatel ‘pie’ en Styrie ; de Katel, diminutif de Katharina), de plantes, d’objets (Dietrich) et de maladies (flotter Gustav ‘diarrhée’ en Rhénanie). L’emploi suffixal de prénoms dans la formation de mots péjoratifs, tels que Jan et Peter dans Dummerjan et Quasselpeter, est également mentionné (cf. 1943 : 310). BACH (1943 : 520–556, 1953 : 191–225) aborde par ailleurs les aspects socioculturels des noms de personnes en s’intéressant aux principales caractéristiques des noms fréquemment employés dans différentes classes sociales.

À partir de la deuxième moitié du XXe siècle, quelques travaux à orientation sémantique voient le jour, notamment ceux de BERGER (1950) qui souligne la productivité de l’appellativisation, surtout celle des noms de famille, dans les langues de spécialité et les jargons professionnels, WILLBERG (1965) qui s’intéresse au processus de péjoration affectant certains prénoms tels que Augustus (lat. ‘personnage illustre’) > August (‘clown’), RÖSSLER (1967) qui examine sous une perspective didactique les déonomastiques résultant de l’emploi secondaire de prénoms (Fritz ‘Allemand’), de noms de famille (Makadam), de personnages fictifs (Krösus) et de toponymes (Calvados)8, et SCHEUERMANN (1979) qui consacre un article aux emplois appellatifs du prénom Heinrich et de son diminutif bas-allemand Hinnerk. Pour le français, nous renvoyons plus particulièrement à MAROUZEAU (1950 : 159–180) qui souligne « l’extraordinaire abondance des noms » issus de la « communisation » des noms propres en passant en revue de nombreux exemples regroupés dans les catégories aussi diverses que la mythologie (cerbère ‘agent de police’), la religion (moïse ‘nacelle’), l’histoire (louis ‘pièce de monnaie’), la littérature (sadisme) ou les arts et techniques (eustache)9 et à HÖFLER (1968) qui montre au moyen de la formation fanchonnette (‘sorte de pâtisserie qui sert d’entremets’ ; de Fanchon, diminutif de Françoise) combien il est difficile de retracer le passage du nom de personne au nom commun. GUÉRAUD (1990) cite quant à lui quelques déonomastiques représentatifs du phénomène qu’il rattache à quatre domaines spécifiques :

1 « personnes à l’origine de noms botaniques » (magnolia ; en hommage au botaniste Pierre Magnol) ;

2 « personnages de la mythologie et de la littérature » (adonis, mentor) ;

3 « noms de lieux » (coulommiers) ;

4 « personnalités diverses » (saxophone ; inventé par Adolphe Sax).

Citons encore les brèves contributions de TALON (1959), SEKVENT (1966) et COULET DU GARD (1979) pour le français et de ROSENKRANZ (1982) pour l’allemand, plus précisément le dialecte de Thuringe. Suivent quelques travaux contrastifs, notamment ceux de SORNIG (1975) qui étudie les noms propres employés comme noms communs en anglais et en allemand, et de GEORGE (1986) qui se consacre aux noms communs issus de prénoms en anglais et en français10. SORNIG distingue les catégories suivantes11 :

1 PERSONNES OU GROUPES DE PERSONNES (bob ‘homme’, Liese ‘femme’)

2 PARTIES DU CORPS (little davy/Kaspar ‘pénis’)

3 ANIMAUX ET PLANTES (jack-daw ‘choucas’ [orn.], feine Grete ‘fenugrec’ [bot.])

4 PUISSANCES DÉMONIAQUES ET MALADIES (old-billy ‘diable’, Ziegenpeter)

5 OBJETS (jenny ‘métier à tisser mécanique’)

GEORGE (1986) a recours au trait [+/– ANIMÉ] et distingue, parmi les animés, les êtres humains (charlie/jules ‘homme, gars’), les animaux (jackdow ‘choucas’, gaspard ‘rat’) et les plantes (jack-in-the-bush ‘herbe à ail’, reine-claude), parmi les inanimés entre autres les armes (jack-knife ‘couteau pliant’, rosalie ‘baïonnette’), les jeux (blackjack, catin ‘poupée’), les véhicules (jack ‘grue roulante’, marie-salope ‘bateau’) et les vêtements (long johns ‘caleçon long’, charlotte 1. ‘coiffure de femme’, 2. ‘bonnet pour protéger les cheveux’). Ces deux études font apparaître une similarité frappante des catégories sémantiques dans les langues analysées.

Nous présenterons par la suite quelques travaux plus récents qui traitent moins de la dimension sémantico-culturelle des noms communs issus de prénoms que des aspects morphosyntaxiques et textuels des noms propres en général.

1.2.1. Travaux à orientation syntaxique

Suite au tournant pragmatique des années 1970, la recherche en onomastique s’oriente davantage vers l’emploi des noms propres dans les textes et les énoncés1, mettant l’accent sur les caractéristiques syntaxiques et sémantico-référentielles des noms propres dans leurs emplois « modifiés »2 :

La perspective syntaxique permet de mettre en lumière des constructions du nom propre jusqu’alors ignorées ou considérées comme marginales, qu’on regroupe sous l’appellation de « noms propres modifiés » […]. C’est d’ailleurs autour de ces noms propres modifiés, dans des perspectives tant sémantiques que référentielles et syntaxiques, que se sont concentrées nombre des recherches en linguistique du nom propre, au point de parfois prendre le pas sur l’étude de ses emplois référentiels ou syntaxiquement prototypiques. (LEROY 2001 : 86 sq.)

Un nom propre est dit « modifié » quand, pour reprendre les mots de KLEIBER (1981 : 332), il « se présente accompagné de déterminants qui lui font perdre le caractère « unique » ou « singulier » fréquemment assimilé à la marque spécifique qui l’oppose aux noms communs ». Parmi les types de modification, on rencontre l’emploi métaphorique du nom propre, que FLAUX (2000), SIBLOT & LEROY (2000) et VAXELAIRE (2005 : 269 sqq.) nomment, conformément à la tradition rhétorique esquissée en introduction, « antonomase »3 :

1 Ein echter Mozart liebt nicht die Trompetenmusik (KALVERKÄMPER 1978 : 330)

2 Alfred Biolek, der Reich-Ranicki der Küche (THURMAIR 2002a : 1)

3 Paul est un vrai Napoléon (KLEIBER 1981 : 410)

4 Des Raphaël et des Cézanne, il n’y en a plus guère (LEROY 2004 : 71)4

Selon JONASSON (1994 : 219), les noms propres en emploi métaphorique signalent « d’abord un rôle, ensuite éventuellement une valeur (un référent) ». Ce rôle est défini par « les propriétés caractéristiques, ou le rôle social, d’un porteur connu dans la communauté linguistique » (ibid.). Comme le montrent les exemples précédents, ces travaux s’intéressent prioritairement aux métaphores peu ou pas lexicalisées (« antonomases discursives » ; DANJOU-FLAUX 1991 : 40), les « antonomases lexicalisées » comme Krösus/crésus et Mäzen/mécène n’étant souvent considérées comme métaphores que dans une perspective diachronique5. KALVERKÄMPER (1978 : 349) parle dans ce cas d’« Exmetaphern »6 ayant atteint un degré de lexicalisation tel qu’elles ne sont plus perçues comme métaphores. Le fait que les travaux sur l’emploi textuel des noms propres délaissent ce type de métaphores s’explique par la fixité et la stabilité de leur signification, qui se prêtent peu à l’analyse du sens en (con)texte.

Ces travaux, lorsqu’ils abordent les métaphores lexicalisées (cf. entre autres KALVERKÄMPER 1978 : 348 sqq. et LEROY 2001 : 220 sqq.), font généralement peu de cas des prénoms. Cela tient d’une part au fait que les dénominations d’êtres humains sont issues plus fréquemment de noms de famille que de prénoms, phénomène que FLAUX (2000) explicite en ces termes :

La figure de l’antonomase, lorsqu’il s’agit d’une antonomase lexicale, se maintient aussi longtemps que persiste le lien mémoriel avec le référent initial. Pour qu’un Np [nom propre ; VB] fonctionne comme un Npa [nom propre en antonomase ; VB] il faut, mais il ne suffit pas, que le porteur initial jouisse d’une certaine notoriété [p. 123]. […] les patronymes ont plus de chance, en général, de convoquer des connaissances partagées par un grand nombre de sujets parlants que les prénoms, sauf cas particuliers [p. 140].

D’autre part, la plupart des travaux sur l’emploi métaphorique des noms propres reposent sur l’analyse du lien entre le nom propre et le référent initial auquel il est associé : c’est le cas de LEROY (2001 : 222, n. 22) qui, dans sa thèse consacrée à l’antonomase du nom propre en français, exclut de l’analyse les « prénoms formant type (jacques et jeanjean) », choix résultant d’une définition étroite du terme « antonomase » qui pose la présence d’un « référent (personne, lieu …) qui bénéficie d’une certaine notoriété » (2001 : 361)7.

1.2.2. Travaux à orientation morphologique

Les travaux à orientation morphologique n’accordent qu’une place marginale aux déonomastiques issus de prénoms. Pendant longtemps, l’emploi de noms propres comme noms communs n’a guère suscité l’intérêt des spécialistes de la formation des mots, qui s’intéressent en priorité aux procédés de formation des lexèmes complexes. Ainsi, pour NYROP (1908/1913), la conversion ne relève pas à proprement parler de la formation des mots : « Comme la dérivation impropre ne change pas la forme des mots et qu’elle repose exclusivement sur la nouvelle fonction attribuée à un mot déjà existant, elle ressort peut-être plutôt de la sémantique » (NYROP 1908 : 314). HENZEN (1965) prend très clairement position contre l’étude des noms propres employés comme noms communs dans le cadre de la formation des mots, exhortant les linguistes à ‘tracer une frontière entre formation des mots et sémantique, faute de quoi tous les mots ayant déjà subi un changement sémantique – et quels seraient ceux qui n’en auraient pas subi ! – devraient ressortir à la formation des mots, y compris Esel en tant qu’insulte’1. ERBEN (1975 : 27), pour qui la formation des mots n’entre en compte que s’il y a changement de classe de mots (Röntgen > röntg-en, Morse > mors(e)-en), partage cet avis. THIELE (1987) considère pour sa part que les « unités lexicales monomorphématiques (/table/, /poisson/, etc.) ne sont pas […] à traiter dans la formation des mots » (1987 : 9), les noms de personnes figurant uniquement dans les parties consacrées à la composition (colonne Morris, prix Nobel ; 1987 : 96) et à la dérivation adjectivale en –esque (dantesque), –ien (baudelairien) et –iste (gaulliste ; 1987 : 116). HARWEG (1997 : 68 sqq.) avance lui aussi le fait que les noms communs ‘dépropriaux’ (« depropriale Gemeinnamen » ; 1997 : 49) ne sont pas – ou pas exclusivement – constitués de mots ou morphèmes déjà existants vu que l’élément onomastique n’est analysable comme mot ou morphème qu’au moment de son passage au nom commun. Il s’efforce néanmoins de clarifier le statut lexical des déonomastiques en en faisant un type de créations lexicales à part, qu’il qualifie de ‘secondaires’ (« sekundäre Urschöpfungen » ; 1997 : 70) car davantage soumises au code linguistique que les créations issues du ‘néant ou du presque-néant’ (« aus dem Nichts oder dem Beinahe-Nichts »), dites ‘primaires’ (« primäre Urschöpfungen » ; ibid.). Dans leur ouvrage intitulé Wortbildungslehre des modernen Französisch, HAENSCH & LALLEMAND-RIETKÖTTER (1972) font figure d’exception dans la mesure où ils traitent l’ensemble des procédés d’enrichissement lexical, y compris les phénomènes de glissement sémantique et le passage du nom propre au nom commun (cf. 1972 : 97–100), distinguant dès lors trois catégories de déonomastiques : 1. les noms sans modification morphologique (amphitryon), 2. ceux formés par dérivation (micheline ‘voiture automotrice sur rails’2) et 3. ceux à ‘fonction adjectivale’ (« der Eigenname erhält adjektivische Funktion » ; 1972 : 99), formés par composition (cocktail Molotov3).

Le statut lexical des prénoms dans des constructions telles que Heulsuse et Prahlhans fait l’objet de discussions parmi les morphologues de l’allemand : à l’instar de BACH (1943 : 130) mentionné plus haut, ERBEN (1975 : 90) les analyse comme des éléments à fonction suffixale et range les mots complexes parmi les dérivés nominaux. FLEISCHER (1969 : 100 sq.), tout en considérant ces formations comme un type à part de composés déterminatifs (« Sonderformen von Determinativkomposita »), octroie le statut d’affixe au prénom. En raison de l’emploi autonome (Suse ‘femme maladroite et de faible caractère’) et de la commutabilité fréquente de certains prénoms (Heulfritze, Heulpeter ; Heulsuse, Heulliese), FLEISCHER & BARZ (2012) retiennent une analyse différente, considérant que ces formations relèvent de la ‘composition déonymique’ (« deonymische Komposition » ; 2012 : 179, 184). C’est également l’approche de DEBUS (2009) qui distingue les déonomastiques issus de noms simples (Krösus, Trine ‘femme maladroite’), des dérivés (Metze, Rüpel) et composés (Hansnarr, Heulsuse ; cf. aussi DEBUS 2012 : 49 sqq.). D’autres études sont consacrées exclusivement à ce type de formation : ANDRJUSCHICHINA (1993 [1967]) donne un aperçu des caractéristiques morphologiques et sémantiques de ce ‘modèle de formation productif de l’allemand contemporain’ (« ein produktives Wortbildungsmodell der deutschen Gegenwartssprache »), BERGMANN (1993 [1971]) dégage les conditions syntaxico-sémantiques qu’un verbe doit remplir pour entrer en composition avec un prénom, WELLMANN (1975 : 364, 391) distingue les composés à déterminant verbal (Meckerfritze, Nörgelpeter) qui, contrairement aux dérivés correspondants (Nörgler, Meckerer), ont une connotation affective, des composés à déterminant nominal (Möbel-, Schuh-, Zigarrenfritze dans le sens ‘vendeur, marchand de X’ ; modèle particulièrement productif). La catégorie des suffixoïdes, contestée par certains spécialistes4, a aussi été convoquée pour l’analyse de ce type de formations : si SÁNCHEZ HERNÁNDEZ (2009 : 74) ne reconnaît pas de statut suffixoïdal au nom propre, affirmant que dans ces formations celui-ci ne diffère en rien de son emploi nominal autonome, ce n’est pas le cas de LEUSCHNER & WANTE (2009 : 71) qui, dans leur article Personale Suffixoide5 im Deutschen und Niederländischen, font remarquer que la signification de déonomastiques employés de manière autonome tels que Suse (‘femme maladroite et de peu de caractère’) est plus restreinte que celle des mêmes prénoms employés dans des composés comme Heulsuse (Suse dans le sens de ‘femme’). D’après les auteurs, cet élargissement sémantique justifie pleinement l’analyse comme suffixoïde. Cet avis est partagé par SCHMITT (2009 : 17 sq.) qui parle indistinctement de constituants s’apparentant aux affixes ou aux affixoïdes (« affix(oid)nahe Konstituenten »).

La déonomastique traditionnelle étudie essentiellement la dérivation de noms propres et ses résultats et s’intéresse peu au cas des prénoms. SUGAREWA (1974 : 202) note qu’en allemand, les prénoms ne se prêtent pas bien à la dérivation adjectivale, des constructions comme Anne – *die Annesche Idee et Emil – *die Emilschen Briefe étant tout à fait inhabituelles (cf. FLEISCHER 1989 : 258). C’est également l’impression qui prévaut dans les études sur la dérivation nominale : ni BAESKOW (2002) qui étudie les dérivés désignant des personnes en allemand et en anglais, ni GRASS (2008) qui traite de la traduction en français des dérivés allemands formés à partir de noms propres, ni WENGELER (2000, 2010) dans ses études des dérivés formés à partir des noms de personnages publics ne s’intéressent de près aux prénoms. Même constat pour les travaux sur le français : ainsi, la liste de gentilés et de noms de personnes formés par dérivation en français contemporain (PLATTNER 1889) ne renferme que de rares noms communs issus de prénoms, et les études sur les dérivés de noms propres de CHANTAL (1961), GIER (1985) et SCHWEICKARD (1992)6 se limitent à quelques dénominations historiques désignant des partisans de personnalités (ludovicien ‘partisan du prince Louis Bonaparte’, victorien ‘partisan du prince Victor Bonaparte’). On comprendra mieux que la productivité de la dérivation déonymique soit restreinte dans le domaine des prénoms si l’on considère que dans les deux langues la dérivation anthroponymique concerne essentiellement les noms de famille (cf. SCHWEICKARD 1992 : 132). JONASSON (1994 : 34) semble elle aussi exclure la possibilité de dérivation déonymique dans le cas des prénoms :

ces possibilités ne semblent pas se présenter pour tous les types de Npr, notamment les prénoms n’y ont pas accès […]. Pour la plupart des Npr « ordinaires », tels que Paul, Pierre, Jean-Jacques, Mireille, Dubo[i]s, Martin, Lejeune, etc., qui ne sont associés ni à des personnages politiques importants, ni à des écrivains ou des artistes célèbres, ni à des personnages mythologiques ou littéraires exemplifiant un type d’humain, on ne trouve pas de dérivations […]

Cette affirmation doit être nuancée : si la dérivation de prénoms est effectivement possible dans le cas de personnages connus (Napoléon – das napoleonische Frankreich ; SUGAREWA 1974 : 202), elle ne l’est pas moins pour d’autres types de prénoms. LEROY (2008) montre par l’analyse de dérivés verbaux et nominaux non lexicalisés comme dans Tu te totoïfies (‘Tu ressembles de plus en plus à Toto’) et C’est une suzannerie (‘C’est une remarque/action typique de Suzanne’)7 que les prénoms fonctionnant comme base de dérivation ne sont pas nécessairement ceux de personnalités :

le caractère incarné ou désincarné d’un nom propre ne correspond pas à un statut intrinsèque mais à un point de vue : dès lors qu’un nom propre désincarné est incarné pour les locuteurs, il est susceptible d’être le lieu d’une dérivation identique à celle d’un nom commun. (2008 : 50)

Par ailleurs, certains prénoms devenus noms communs fonctionnent comme base de dérivation comme dans le cas du nom janotisme (1. ‘esprit borné, bêtise’, 2. ‘défaut de style consistant à rompre la logique syntaxique’), issu de jeannot/janot (‘sot’), ou des verbes kaspern (‘faire l’imbécile’) et uzen (‘taquiner’), formés à partir de Kasper (‘imbécile’, ‘clown’) et U(t)z (‘idiot’ ; diminutif de Ulrich ; cf. BRUDERER 1976 : 352, 355)8.

1.2.3. Travaux à orientation phraséologique

Le cas des prénoms est traité dans quelques études consacrées aux phrasèmes contenant un nom propre. Pour l’allemand, signalons en particulier les travaux de FLEISCHER (1976/1982), KUDINA & STARKE (1978), NASAROV (1978), FÖLDES (1984/85, 1987, 1989, 1990), DANIELS (1994), HÄCKI BUHOFER (1995), NASAROV & BACHRIDDINOVA (2002), GANZER (2008) et FILATKINA & MOULIN (sous presse), pour le français ceux de PALOUKOVA (1982/83), BERNET (1989) et ALBA REINA & MORA MILLAN (1995). La question de la fréquence des phrasèmes à composante onymique est contestée : alors que FÖLDES (1990 : 337, 1996 : 137) leur accorde une place importante dans le système phraséologique de l’allemand, tant du point de vue quantitatif qu’au niveau de leur diversité formelle, HÄCKI BUHOFER (1995 : 495) fait remarquer à juste titre que de nombreux phrasèmes qui figurent dans les dictionnaires ne sont plus employés1. S’ajoute à cela le fait que ce type de phrasèmes peut être défini de manière restreinte et s’appliquer aux seules unités contenant un nom propre au sens étroit (Ich will Emil/Matz/Meier heißen, wenn …), ou de manière plus large, incluant les dérivés (Das kommt mir spanisch vor).

Selon FLEISCHER (1976 : 3), l’emploi phrasémique des noms propres concerne avant tout les noms de personnes, et parmi eux les prénoms plus fréquemment que les noms de famille. Il s’agit de prénoms, presque exclusivement masculins selon l’auteur, qui jouissent ou jouissaient d’une certaine popularité (cf. FLEISCHER 1976 : 5 sq. ; cf. également FÖLDES 1984/85 : 177 et KOSS 1990 : 64). L’auteur (1976 : 4) soulève une question de fond concernant le statut onymique du nom de personne en emploi phrasémique. Pour lui, seuls les noms propres faisant partie d’une structure comparative (wie in Abrahams Schoß ‘en toute sécurité’) et ceux fonctionnant comme noms de personnes (Da will ich Matz heißen, wenn …) conservent un caractère onymique2. Pour KUDINA & STARKE (1978 : 190) en revanche, les noms propres en emploi phrasémique ne sauraient être considérés comme des noms propres à part entière dans la mesure où ils ne remplissent pas leur fonction primaire de référence immédiate à un individu et ne conservent qu’un lien étymologique avec leur porteur initial.

FÖLDES, qui partage l’avis de FLEISCHER au sujet du statut (dé)onymique des noms propres (1984/85 : 177, 1989 : 133), s’intéresse essentiellement aux aspects génétiques et sémantico-stylistiques des phrasèmes à composante onymique. Partant de l’idée que l’origine de la locution peut être élucidée par un examen étymologique approfondi du nom propre en présence (cf. 1984/85 : 175), il propose de classer les phrasèmes selon l’origine du nom propre. Sa classification n’apporte toutefois pas grand-chose de nouveau : les prénoms figurent dans des locutions renvoyant à des personnages historiques (für den alten Fritzen sein) et à des contes et légendes populaires (den schwarzen Peter in der Tasche haben). Elle s’avère même problématique en ce qu’elle repose indistinctement sur le critère du domaine d’utilisation de l’expression (histoire, littérature, etc.) et sur celui du type de nom propre (toponymes, prénoms, noms fictifs tels que Dummsdorf dans aus/von Dummsdorf sein ; 1984/85 : 177). Dans un article ultérieur sur les phrasèmes allemands à composante anthroponymique, FÖLDES (1987 : 5 sq.) s’expose aux mêmes difficultés taxinomiques en retenant comme critères de classification à la fois l’origine du nom de personne (den dicken Wilhelm spielen figure parmi les phrasèmes avec des ‘noms nationaux allemands’, seit Adams Zeiten parmi ceux contenant le nom d’un personnage biblique), l’origine géographique de l’expression (Autriche et Suisse pour dar isch en Joggel ‘c’est un idiot’ ; Angleterre pour John Bull) et le domaine d’utilisation initialement associé au nom propre (l’histoire dans le cas de Potemkische Dörfer). L’auteur (1987 : 11 sqq.) distingue ensuite deux voies de constitution du sens phraséologique (« Wege der Umdeutung »), la métaphore (David und Goliath ‘le grand et le petit’) et la métonymie (blauer Anton ‘bleu de travail’), et identifie trois facteurs influençant le choix du nom propre : la fréquence du nom de personne (Hans), la phonétique (den (heiligen) Ulrich (an)rufen ‘vomir’3) et le jeu de mots (ein Baron von Habenichts ‘sans-le-sou adoptant des allures visant à cacher sa condition’)4. FÖLDES a consacré une autre étude aux différents types de modifications et aux fonctions des phrasèmes à composante onymique dans leur emploi textuel (1996 : 160 sqq.).

DANIELS (1994 : 27) propose une classification morphologique détaillée des phrasèmes, distinguant les noms simples (Frau Raffke), les ensembles ‘prénom +nom’ (Lieschen Müller), les paires (Hinz und Kunz), les ensembles ‘adjectif +nom’ (dummer August), les locutions (Arche Noah), les comparaisons (frech wie Oskar), les syntagmes (den heiligen Ulrich anrufen), les proverbes (Was Hänschen nicht lernt, lernt Hans nimmermehr).

Dans sa thèse intitulée Deutsche Phraseologismen mit Personennamen (2008), GANZER analyse 926 phrasèmes contenant un prénom ou un nom de famille issus essentiellement d’ouvrages de référence5. Sur la base de l’existence ou non d’un individu identifiable associé au nom de personne, l’auteure (2008 : 52 sqq.) distingue les phrasèmes déterminés (« determinierte Phraseologismen », ex. seit Adams Zeiten) des indéterminés (« undeterminierte Phraseologismen », ex. jn zur Minna machen)6 avant de les classer dans les catégories ÊTRES HUMAINS, OBJETS et IDÉES ABSTRAITES. Sur la base de son analyse lexicographique des phrasèmes, GANZER (2008 : 81 sqq.) étudie enfin leur fréquence, selon elle limitée, et leur emploi textuel dans un corpus de presse, mettant en évidence leur intégration syntaxique et sémantique dans le contexte (remotivation expressive : Lafontaine ist frech wie Oskar, modification : Otto Normalverbraucher ‘l’Allemand moyen’ > Iwan Normalverbraucher ‘le Russe moyen’ ; 2008 : 113, 126).

FILATKINA & MOULIN (sous presse) consacrent une étude aux spécificités pragmatiques de l’emploi de noms de famille dans les phrasèmes de l’allemand et du luxembourgeois. Elles soulignent notamment le fait que les noms de famille de personnalités historiques et de personnages de fiction, peu présents dans le stock phrasémique de l’allemand standard (rangehen wie Blücher ‘ne pas avoir froid aux yeux, y aller énergiquement’, Götz von Berlichingen!, injonction de laisser tranquille le locuteur), le sont encore moins en luxembourgeois. Les phrasèmes contenant des noms de famille fréquents sont quant à eux bien représentés dans les deux cas (Mensch Meier!, expression de l’étonnement, beim Webesch Camille goen ‘aller aux toilettes’). Elles s’intéressent enfin aux procédés de formation de noms de famille fictifs, tels que ceux employés dans les expressions Der Wennich und der Hättich sind zwei arme Brüder et Raschmann kommt leicht zu Beulen, qui témoignent de la créativité lexicale dans le domaine de la phraséologie.

La phraséologie (dé)onymique en français a été relativement peu étudiée jusqu’à présent. PALOUKOVA (1982/83 : 35 sq.) s’intéresse aux « locutions phraséologiques onomastiques » qu’elle définit comme l’« expression succincte d’un énoncé se référant à une situation (réelle ou imaginaire) dont elle devient le signe linguistique simple ». Elle fait le point tout d’abord sur les procédés de formation sémantiques7 :

 la métaphore (faire son joseph ‘faire le pudibond, affecter la vertu’8) ;

 la métonymie (couleur isabelle ‘jaune pâle’9) ;

 l’euphémisme (faire jean ‘tromper [son mari]’) ;

stylistiques :

 la périphrase (la perfide Albion ‘l’Angleterre’) ;

 le calembour (aller à Dormillon ‘dormir’) ;

 l’antiphrase (secret de Polichinelle) ;

 l’antithèse (servir Dieu et Mammon) ;

et phonétiques :

 le rythme (Il faut vivre à Rome comme à Rome10) ;

 la rime (rester Gros-Jean comme devant).

avant d’examiner ce qu’elle nomme les « sources de formation », à savoir le domaine auquel renvoie le phrasème : l’histoire (au temps que la reine Berthe filait), la Bible (pleurer comme une Madeleine), la mythologie (la toile de Pénélope), la littérature (fier comme Artaban), les mœurs et croyances populaires (faire sa joséphine). Elle termine par un classement des phrasèmes selon leur provenance linguistique en distinguant ceux d’origine française de ceux incluant un nom d’origine étrangère (gr. riche comme Crésus, lat. Toi aussi, Brutus !, arabe Sésame, ouvre-toi !). BERNET (1989 : 520), dans sa « typologie rapidement esquissée » des emplois du nom propre (y compris dans les phrasèmes), retient le seul critère morphologique. Ainsi, les phrasèmes ne figurent que sous les « emplois sans changements morphologiques », tout comme les « noms communs obtenus par ‘dérivation impropre’ » (un geyser, un guignol). Dans leur classification des proverbes et locutions à composante onymique, ALBA REINA & MORA MILLAN (1995) font appel au critère de la fonction référentielle et distinguent les noms propres « authentiques », qui renvoient à un référent individuel (Il faut rendre à César ce qui appartient à César), les « pseudoauthentiques », pour lesquels il ne semble pas y avoir de référent existant (faire le gilles, faire le jacques), et les « lexicaux », dénués de tout référent réel et contenant plusieurs éléments signifiants (jean-bête, marie-couche-toi-là). Dans le cas des noms propres authentiques et pseudoauthentiques, elles parlent d’un « processus de communisation », lié à la perte référentielle du nom propre, dans celui des noms propres lexicaux, d’un « processus de proprisation » (1995 : 273 sq.), la compréhension étant assurée dans ce cas-là par les éléments non propriaux.

Enfin, l’emploi phrasémique des noms propres est traité également dans le cadre d’études contrastives. Pour l’allemand et l’anglais, on retiendra, outre REINIUS (1903), les travaux de STRAUBINGER (1961) et de NASAROV (1978). Ce dernier note, à l’instar de KUDINA & STARKE (1978), que l’emploi phrasémique de noms de personnes provoque la perte de leur fonction primaire de référence immédiate à un individu (cf. NASAROV 1978 : 34), la dimension métaphorique des phrasèmes à structure comparative tels que wie in Abrahams Schoß sitzen étant dès lors incompatible avec le caractère onymique que leur reconnaît FLEISCHER (1976 ; cf. p. 49). Pour le français et l’anglais, nous renvoyons à VAN HOOF11 (1998) qui étudie l’emploi des prénoms « dans la langue imagée ». L’auteur s’intéresse d’abord à la « nature des prénoms », distinguant les prénoms bibliques (le benjamin/the benjamin), mythologiques (le talon d’achille/the heel of Achilles), usuels (faire son joseph/to play joseph), étrangers (allons-y, Alonzo !, to be on the fritz ‘être en panne, mal fonctionner’) ainsi que les « prénoms fictifs » (faire cléopâtre ‘faire une fellation’, d’après faire une clé au pâtre ; Amy-John ‘lesbienne’, d’après amazon) dont « l’emploi est suggéré par une quelconque attraction paronymique, analogie de sens ou de son, [ces prénoms étant] obtenus par une déformation délibérée ou inconsciente » (1998 : 3). Son approche est essentiellement traductionnelle, en témoignent les indications relatives à l’équivalence, totale (baiser de judas/Judas kiss), partielle (ne connaître ni d’Eve ni d’Adam/not to know from Adam) ou absente (pleurer comme une Madeleine/to cry one’s eyes out). VAN HOOF (1998 : 4 sqq.) traite ensuite les aspects formels, distinguant les prénoms en emploi autonome, les membres de composés et les composantes de phrasèmes. Il termine par une présentation des principales fonctions des prénoms en emploi phrasémique (cf. 1998 : 8 sqq.), à savoir la personnification (Charles le chauve/little davy ‘pénis’), la caractérisation (jean/silly Billy ‘sot’), la formation de doublets populaires pour des termes savants (jean doré12/john dory pour plusieurs sortes de poissons) et la fonction dite « explétive » (à la tienne, Étienne !, as happy as Larry). Le glossaire en annexe (1998 : 273–311) est constitué d’une liste de prénoms en emploi figuré pour chaque langue. Les entrées renseignent sur la date d’apparition et la période d’emploi approximatives et contiennent les définitions dans les deux langues. Signalons également l’ouvrage de BALLARD (2001) qui, dans un chapitre consacré aux changements de catégorie (cf. 186–201), distingue ce qu’il nomme la « métonymie anthroponymique » (jules ‘pot de chambre’, Black Maria ‘panier à salade’), la « symbolique onomastique » (l’oncle Sam/Uncle Sam), l’« intégration dans une expression idiomatique » (pauvre comme Job, not on your Nelly ‘jamais de la vie’) et le « détournement fonctionnel » (Jesus Christ !).

Pour la paire allemand-français, les études linguistiques sur le sujet sont rares. Une exception notable est le travail de GANZER qui discute certains aspects des déonomastiques de manière contrastive (2008 : 219 sqq., 425 sqq.). Les autres travaux contrastifs sur les deux langues abordent cette question essentiellement dans une perspective « pratique », didactique ou traductionnelle. Ainsi, l’étude didactique de HUBER (1981) présente aux enseignants et aux apprenants du français certains aspects de l’appellativisation des noms de personnes en français et en allemand13. L’approche traductionnelle prévaut dans les travaux de GRASS sur les noms propres (2000, 2002 : 33 sq., 147) et leurs dérivés (2008) ainsi que chez SCHMITT (2009), qui étudie les possibilités de transposition en français des constructions allemandes en ‘nom ou verbe +prénom ou nom de famille’ (Filmfritze, Drückeberger). D’autres études contrastives sur les phrasèmes à composante onymique, plus marginales, sont celles de ZARĘBA (1993) sur le français et le polonais, de FÖLDES (1996 : 137 sqq.), essentiellement sur l’allemand et le hongrois, et de MIGLA (2010) sur l’allemand, le russe et le letton.

1.3. Tour d’horizon des approches autres que linguistiques

Le nom propre en général et le prénom en particulier ne constituent pas la chasse gardée des linguistes. C’est ce que souligne d’emblée l’une des spécialistes du nom propre en français dans sa préface à un recueil d’études sur la question :

De tous les objets de langage, les noms propres sont à coup sûr ceux qui ont inspiré le plus d’intérêt dans des domaines variés à l’extérieur de la linguistique : philosophie, logique, anthropologie, onomastique, sémiotique, psychanalyse, … ont pris pour objet le nom propre. (GARY-PRIEUR 1991b : 4)

L’ancrage interdisciplinaire, primordial pour retracer l’évolution des noms propres1, s’impose également pour l’étude de l’appellativisation du prénom dans la mesure où la productivité du phénomène et les raisons du choix du prénom sont souvent liées à des facteurs historiques et culturels affectant sa popularité et/ou sa perception :

L’attribution d’un nom propre est […] un processus socialement déterminé, tout comme l’usage qui en est fait, marqué à la fois par le porteur, socialisé d’une certaine manière, et par la communauté linguistique de la couche sociale dont il est membre. Ainsi, des caractéristiques particulières pourront venir se greffer sur les noms en question et les affubler d’un ‘masque’ à connotation positive ou négative (physionomie du nom), ce qui à son tour aura bien entendu une incidence sur le choix individuel du nom.2

Pour ces raisons, nous avons consulté, outre les travaux précurseurs de BACH (1938, 1943, 1952/53) sur la répartition sociale des noms propres3, des études historiques et sociologiques au sens large (englobant l’histoire des mentalités) consacrées aux pratiques d’attribution des prénoms. Étant donné la quantité de travaux portant sur les époques et régions les plus diverses4, nous signalons uniquement quelques titres particulièrement pertinents pour notre objet d’étude. Pour l’allemand, nous retenons

 parmi les ouvrages historiques, celui de NIED Heiligenverehrung und Namengebung (1924) ; ceux, richement documentés, de MITTERAUER, spécialiste autrichien d’histoire sociale, consacrés aux liens multiples et complexes entre attribution des prénoms, religion, modèles familiaux et liens de parenté à plusieurs époques et dans plusieurs cultures : Ahnen und Heilige. Namengebung in der europäischen Geschichte (1993) et Traditionen der Namengebung. Namenkunde als interdisziplinäres Forschungsgebiet (2011) ; l’ouvrage de WOLFFSOHN & BRECHENMACHER Die Deutschen und ihre Vornamen (1999) qui étudie les tendances politiques de groupes sociaux aux XIXe et XXe siècles sur la base des préférences en matière de prénoms ;

 parmi les ouvrages sociologiques, le recueil Name und Gesellschaft. Soziale und historische Aspekte der Namengebung und Namenentwicklung (EICHHOFF, SEIBICKE & WOLFFSOHN 2001) contenant les contributions de MÜLLER (2001), KOHLHEIM (2001) et WOLFFSOHN (2001) sur les liens entre attribution du prénom et changements sociétaux, et l’étude de GERHARDS (2010) sur l’influence des procédés de sécularisation, de la politique et des liens de parenté sur le choix du prénom durant les 100 dernières années. Le site www.beliebte-vornamen.de offre de précieuses données statistiques sur la popularité des prénoms les plus fréquents en Allemagne de 1890 à nos jours, celui de la Gesellschaft für deutsche Sprache (gfds.de/vornamen/beliebteste-vornamen) sur les prénoms populaires en Allemagne depuis 1977.

Pour le français, nous citons

 parmi les travaux historiques5, ceux de l’historien de la famille BURGUIÈRE (1980, 1984) consacrés aux aspects historiques et sociétaux du choix du nom de baptême dans la France de l’Ancien Régime ; deux ouvrages auxquels a collaboré DUPÂQUIER, spécialiste de l’histoire des populations en France : Le prénom. Mode et histoire (DUPÂQUIER, BIDEAU & DUCREUX 1984) et Le temps des Jules. Les prénoms en France au XIXe siècle (DUPÂQUIER, PÉLISSIER & RÉBAUDO 1986) ;

 parmi les travaux de démographes, ceux de DESPLANQUES (1986) sur les prénoms en France au XXe siècle et son désormais classique La cote des prénoms (BESNARD & DESPLANQUES 1986)6, contenant tous les deux de précieuses statistiques sur la fréquence de certains prénoms7 ;

 parmi les travaux anthropologiques, l’étude fondamentale de LÉVI-STRAUSS La pensée sauvage (1962) qui traite entre autres les fonctions de classification et de signification des anthroponymes et les raisons de leur attribution aux animaux et aux plantes, celles de ZONABEND (1980) sur l’anthroponymie dans le domaine européen, de BROMBERGER (1982), qui plaide pour une analyse anthropologique des noms de personnes, de MÉCHIN (2012), qui étudie le processus de nomination sur la base d’une centaine d’entretiens menés auprès de parents, ainsi que le recueil Nomination et organisation sociale (CHAVE-DARTOEN, LEGUY & MONNERIE 2012), dans lequel les articles théoriques côtoient les études de cas ;

 parmi les travaux sociologiques, ceux de BESNARD (1979), BOZON (1987) et BESNARD & GRANGE (1993) sur la diffusion des goûts en matière de prénomination et celui de COULMONT (2011) qui fait le point sur la recherche des 30 dernières années sur les implications sociales du choix et de l’usage des prénoms.

1.4. Bilan et perspectives

Nous insisterons, en guise de bilan, sur trois aspects de la recherche allemande et française dans le domaine de l’appellativisation du prénom en dégageant un certain nombre de points communs et de divergences.

1 La recherche sur le passage du prénom au nom commun est issue de la tradition historico-philologique telle qu’elle s’est établie en Allemagne et, plus tard, en France. Comme nous l’avons vu, les premiers travaux sur l’emploi nominal d’anthroponymes en Allemagne (LATENDORF 1856, et surtout WACKERNAGEL 1859/60) ont vu le jour deux décennies avant l’apparition timide de remarques sur le phénomène en français (DARMESTETER 1877, LEHMANN 1884). Parmi les études de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, on peut distinguer deux groupes qui diffèrent tant par l’approche que par la place faite aux déonomastiques : 1. les travaux sur le changement sémantique contenant des remarques sur les processus psychologiques à l’œuvre dans le passage du nom propre au nom commun (dont WUNDT 1900, WAAG 1901 pour l’allemand et DARMESTETER 1877/1887, LEHMANN 1884 et NITZSCHE 1898 pour le français) et 2. les travaux plus ou moins épars visant uniquement les déonomastiques et dont l’objectif principal est la classification des données (dont WOSSIDLO 1884, KRUEGER 1891, MEISINGER 1904/1905 pour l’allemand et BAUDISCH 1905/06, KÖLBEL 1907 pour le français). La parution de deux ouvrages consacrés à l’appellativisation du prénom en allemand (MEISINGER 1924, MÜLLER 1929) et en français (DOUTREPONT 1929, PETERSON 1929) témoigne d’un intérêt tout particulier pour la question dans les années 1920.Le tournant structuraliste entraîna une certaine désaffection pour les thèmes de recherche à orientation diachronique et historico-culturelle, ce qui explique la baisse du nombre de publications à partir du milieu du XXe siècle. À l’exception de rares travaux sémantiques (BACH 1943, 1952/53, SORNIG 1975) et phraséologiques (PALOUKOVA 1982/83, GANZER 2008) qui témoignent d’une certaine continuité dans la discontinuité, les déonomastiques issus de noms de personnes ne suscitent plus guère l’intérêt des linguistes, alors que la production de dictionnaires de déonomastiques, souvent l’œuvre de non-spécialistes, est florissante (« florierende Amateurlexikographie » ; BÜCHI 2002 : 249)1. Parmi les auteurs qui se sont intéressés aux déonomastiques de prénoms, certains comme WACKERNAGEL, DARMESTETER, NYROP et MIGLIORINI restent connus jusqu’à nos jours, d’autres comme DOUTREPONT, KÖLBEL, KRUEGER, MÜLLER, MEISINGER et PETERSON sont toujours mentionnés dans les travaux récents (par ex. SCHMITT 2009) ou dans les ouvrages de référence sur l’onomastique (DEBUS 2012, NÜBLING et al. 2012, VAXELAIRE 2005), d’autres enfin sont aujourd’hui tombés dans l’oubli.

2 Les recherches sur l’allemand et le français accordent une importance inégale à la variation dialectale. Pour l’allemand, le nombre de publications portant explicitement sur les dialectes (LATENDORF 1856, MÜNZ 1870, WOSSIDLO 1884, WEISE 1903, KEIPER & ZINK 1910, KUHLMANN 1916/17, MEISEN 1925, MARTIN 1926) est bien plus élevé que pour le français (SCHULTZ 1894), ce qui s’explique par le recul des dialectes dans l’usage quotidien en France, du moins depuis la Première Guerre mondiale2. L’intérêt pour les déonomastiques issus de prénoms est ainsi directement lié, au moins jusqu’au milieu du XXe siècle pour l’allemand, à l’étude de la langue contemporaine de l’époque considérée. En Allemagne, il a été favorisé par ailleurs par le maintien d’une tradition philologique qui faisait la part belle à la dialectologie et l’onomastique3 :Comme l’orientation de la recherche en linguistique allemande, sous l’influence des néogrammairiens, était, jusque dans les années 1960, essentiellement diachronique et que les futurs enseignants, archivistes et bibliothécaires optaient très souvent pour la combinaison allemand-histoire-géographie, un nombre relativement important d’enseignants et d’archivistes a pu s’intéresser à l’onomastique et constituer ainsi, à côté des rares professeurs d’université, un groupe important et qualifié de collectionneurs et de chercheurs.4Par ailleurs, la part dévolue aux variétés dialectales dans les travaux sur l’allemand et le français diffère quant au type de sources dictionnairiques utilisées. La plupart des études consacrées à l’allemand reposent sur le dépouillement de dictionnaires dialectaux, en particulier du haut-allemand (WACKERNAGEL 1859/60, MÜNZ 1870, ALBRECHT 1881a/b, MEISINGER 1904, 1905, 1910, 1924, etc.). Les dictionnaires modernes du bas-allemand sont en revanche peu représentés, d’une part en raison du moindre intérêt pour cette aire dialectale dans les enseignements universitaires durant la première moitié du XXe siècle, de l’autre en raison de difficultés de financement auxquelles les spécialistes non universitaires d’histoire culturelle durent faire face dans le cadre des nombreux projets dictionnairiques qu’ils initièrent5 :Pour les régions du moyen-allemand et de l’allemand supérieur, j’ai pu exploiter le riche matériau disponible dans les dictionnaires dialectaux bien connus. Pour ce qui est du nord de l’Allemagne, les sources se font plus rares. Je n’ai pu exploiter hélas que les premières livraisons du dictionnaire du Schleswig-Holstein de Mensing à paraître et du dictionnaire rhénan de Müller[6]. C’est la raison pour laquelle mon étude sur les noms communs issus de prénoms ne donne qu’une image incomplète du phénomène dans les dialectes de l’ouest et du nord de l’Allemagne.7Pour le français, rares sont les travaux reposant essentiellement sur le dépouillement de dictionnaires dialectaux (PETERSON 1929, CRAMER 1931).Enfin, dans quelques travaux allemands de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, l’intérêt porté aux dialectes est manifestement lié à des considérations idéologiques. Il s’agit pour ces auteurs de ranimer l’‘âme du peuple’ (« Volksseele »), dont certains aspects auraient été pour ainsi dire ‘conservés’ grâce au processus d’appellativisation. Ainsi, pour MEISEN (1925), l’étude des noms communs issus d’anthroponymes est un devoir sacré vis-à-vis de la mère-patrie. L’auteur adopte par moments des accents nationalistes :Car l’objet traité ici est lui aussi important dans le cadre global de la mission civilisationnelle et culturelle puisqu’il s’agit là de caractéristiques profondes du peuple dans lesquelles se révèle son âme, sa manière de penser et de ressentir, son aversion pour l’abstrait, son désir de concret, de ce que l’on peut saisir et concevoir par les sens. Une « mémoire » étonnamment fidèle que la tradition nous a conservée se manifeste à travers les noms dont il sera question ici. […] Toutefois, seul pourra accomplir cette tâche avec profit celui qui ne fait qu’un avec le peuple, qui pense et ressent comme lui, qui, avec son cœur et sa raison, tente de saisir les affections les plus profondes de son âme. L’étranger n’en sera jamais capable ; l’âme populaire lui refuse l’accès à ce qui constitue son essence propre.8

3 Cet état de la recherche a enfin montré que l’étude des déonomastiques a privilégié des objectifs classificatoires, suivant en cela la longue tradition historico-philologique des études anthroponymiques (cf. BROMBERGER 1982 : 103). Dans un premier temps, les chercheurs-collectionneurs se sont intéressés aux différents types de déonomastiques non modifiés formellement sans traiter systématiquement les prénoms comme une catégorie à part. Les premières tentatives de classification font appel au critère sémantique (WACKERNAGEL 1859/60, WOSSIDLO 1884, NEEDON 1896) ou génétique (KRUEGER 1891, BAUDISCH 1905, KÖLBEL 1907). Viennent s’ajouter au début du XXe siècle des classifications qui reposent sur les deux aspects (REINIUS 1903, NYROP 1913). Pour l’allemand, le critère morphologique ne fait son apparition qu’avec les premières études s’intéressant aux mots complexes (MÜLLER 1929, BACH 1943/1952) ; il est en revanche absent des travaux sur le français. Comme nous l’avons constaté à plusieurs reprises, la distinction entre les catégories est souvent insuffisante, ce qui entraîne des difficultés de classement de certains exemples (WOSSIDLO 1884, BAUDISCH 1905, KÖLBEL 1907, NYROP 1913).

Il convient par ailleurs de relever deux caractéristiques propres à la plupart des travaux anciens sur l’allemand et le français, liées selon nous à la perspective essentiellement diachronique de l’époque. Il apparaît d’une part que la réflexion au sujet de la délimitation entre nom propre et nom commun est souvent absente, ce qui explique le manque de précision terminologique, notamment au sujet de « Appellativname », terme ‘flou et ambigu qui n’a pas su s’imposer dans la recherche’9. D’autre part, ces études retiennent pour l’essentiel des exemples de déonomastiques provenant d’œuvres de la littérature classique et de dictionnaires, qui ne reflètent que partiellement les spécificités de leur emploi dans l’usage, notamment dans la langue parlée.

Pour finir, nous noterons que si les noms propres font depuis longtemps l’objet de recherches en linguistique et dans d’autres disciplines, en particulier en logique, histoire, sociologie et anthropologie, le recours à l’approche interdisciplinaire dans la recherche sur les déonomastiques issus de prénoms a été pratiqué jusqu’à présent dans le seul but d’expliquer de manière ponctuelle certaines formations ou types de formations. Le chercheur qui vise à appréhender l’évolution du phénomène devra prendre en considération la dimension interdisciplinaire de manière bien plus systématique.

2. Le déonomastique de prénom : délimitation de l’objet d’étude
2.1. Remarques liminaires

L’objet de ce chapitre est de présenter ce que nous entendons par « déonomastique de prénom ». Une clarification terminologique s’impose doublement : d’un côté, parce qu’il convient de préciser les fondements théoriques de notre étude, de l’autre parce que nous pourrons ainsi mieux délimiter notre champ d’observation pour la suite de l’analyse (chap. 3 et 4).

Comme le montrent les résultats de nos dépouillements dictionnairiques, les interactions entre prénom et lexique sont nombreuses et diverses. Nous donnerons un aperçu de cette diversité en nous limitant aux items issus de prénoms qui ont pour initiale la lettre A1. Du point de vue morphologique, on relève

 des mots simples : Adam/adam (‘homme’), Adolf/adolf (‘homme au comportement dictatorial et/ou raciste’), agnès (‘jeune fille innocente et ingénue ou qui affecte de l’être’), Alfons/alphonse et arthur (‘proxénète’), Anastasie (‘censure’), arnoul(d) (‘cornard, mari trompé’), Axel/axel (‘figure de patinage artistique’), nana (1. ‘prostituée’, 2. ‘maîtresse, concubine’, 3. ‘jeune fille, femme’), Tünnes (‘pitre, idiot sympathique, homme maladroit’). Le prénom est parfois précédé d’un titre ou d’un nom de parenté, facultatif ([dame/tante] Anastasie) ou obligatoire (prince Albert ‘piercing du gland’).

 des dérivés : Alexandriner/alexandrin (‘vers français de douze pieds’)2, augustin3 (‘religieux qui suit les préceptes de saint Augustin’) ;

 des composés, le prénom étant employé

 comme membre déterminant dans Adamsapfel/pomme d’Adam (autrefois morceau d’Adam), Adamssohn (‘homme’), Adamstochter (1. ‘femme’, 2. ‘lesbienne à l’allure masculine’), Antoniusfeuer/feu de Saint-Antoine, mal Saint-Antoine (‘gangrène consécutive aux intoxications par le seigle ergoté’), Toniwagen (‘véhicule de police’), les ciseaux d’Anastasie (‘censure’) ;

 comme membre déterminé dans Grüßaugust (‘chef de réception dans un hôtel ou un restaurant’), Pflaumenaugust (‘sot, incompétent’).

D’autres items font partie de locutions

 nominales4, de structure ‘A+N’ : der alte Adam (‘le péché, les faiblesses humaines’), blauer Anton (‘bleu de travail’), flotter Anton (‘courante, diarrhée’), dummer August (1. ‘clown de cirque’, 2. ‘pitre’), grüner August (‘panier à salade, fourgon cellulaire’) ;

 prépositionnelles : (wie) in Abrahams Schoß (‘en toute sécurité, à l’abri’), im Adamskostüm/en costume (habit) d’Adam (‘nu’), seit Adams Zeiten (‘depuis la nuit des temps’). Le prénom peut être accompagné d’un nom de famille (nach Adam Riese5 ‘si j’ai bien compté’).

 verbales : in Abrahams Schoß eingehen (‘rendre son âme à Dieu, mourir’), noch in Abrahams Wurstkessel sein (‘être encore dans le ventre de sa mère’), bei Adam und Eva anfangen/beginnen (‘recommencer du début’), den alten Adam ablegen, abstreifen, austreiben, ausziehen/dépouiller, répudier, faire mourir le vieil Adam (‘combattre ou renier ses faiblesses, ses mauvaises habitudes’), n’avoir pas péché en Adam (‘être extrêmement vertueux’), se croire (sorti) de la côte d’Adam (‘s’imaginer être de haute naissance, être quelqu’un d’exceptionnel’), se faire appeler arthur (‘se faire vertement réprimander’), den dummen August spielen/faire le gugus(se) (‘faire l’imbécile’).

Notons que plusieurs items fonctionnent à la fois de manière autonome et comme membres de locutions (Adolf/adolf vs den Adolf machen/faire son adolf ‘jouer au petit chef’, agnès vs faire l’agnès ‘faire l’ingénue, la prude’, gugus(se) vs faire le gugus(se), Anastasie vs les ciseaux d’Anastasie). On note par ailleurs la coexistence de locutions nominales (der alte Adam/le vieil Adam) et verbales (den alten Adam ablegen, abstreifen, austreiben/dépouiller, répudier, faire mourir le vieil Adam). En l’absence de données fiables concernant l’apparition du déonomastique et/ou de la locution, il est impossible de reconstituer avec certitude l’ordre dans lequel ces unités sont apparues6.

La diversité s’observe ensuite du point de vue de l’origine linguistique. Si l’origine allemande de blauer Anton et nach Adam Riese et française de gugusse et se faire appeler arthur ne font guère de doute, celle d’autres mots et expressions, notamment bibliques (Adamsapfel/pomme d’Adam), est plus délicate à définir. Un certain nombre d’items sont empruntés à d’autres langues, notamment à l’anglo-américain (Adam/adam7 ‘drogue de type « ecstasy »’, Ana/ana8 ‘anorexie’).

Du point de vue sémantique, les items peuvent désigner une entité concrète (Adamsapfel, pomme d’Adam) ou abstraite (der alte Adam/le vieil Adam, Antoniusfeuer/feu de saint-Antoine, flotter Anton9). Certains ont un sens générique (Adam ‘homme’). Dans les expressions telles que Danke, Anke!, Keinen Ton, nicht mal Anton!, Tout juste, Auguste !, Allons-y, Alonzo ! en revanche, le prénom est dépourvu de signification.

Sur le plan syntaxique, les items relevés ont des comportements très divers. Si la plupart acceptent la pluralisation et la détermination (der/ein Alfons10, l’/un alphonse, des alphonses), d’autres fonctionnent comme des noms propres. C’est le cas d’Anastasie (*l’Anastasie vs la censure, *une Anastasie sévère vs une censure sévère) et des nombreux mots et locutions qui conservent la référence à un personnage identifié : in Abrahams Schoß (‘en toute sécurité, à l’abri’), noch in Abrahams Wurstkessel sein (‘être encore dans le ventre de sa mère’), von Adam und Eva abstammen, etc.

La diversité concerne enfin l’identification et le mode d’existence du porteur initial. Parmi les porteurs initiaux clairement identifiés, on relève des personnages

 bibliques, tel que Adam, vu comme le premier homme (seit Adams Zeiten) ou comme l’incarnation du péché (den alten Adam ablegen) ;

 historiques, comme Alexandre le Grand dont le nom fut donné à l’alexandrin (n. 194), le prince Albert, mari de la reine Victoria, qui, selon la légende, aurait utilisé le piercing du même nom pour satisfaire son épouse, ou encore le patineur norvégien Axel Paulsen (1855–1938), inventeur du saut appelé Axel/axel ;

 de fiction, tels que Tünnes, personnage légendaire du Hänneschen-Theater à Cologne dont le nom est souvent flanqué de celui de son acolyte Schäl, et Agnès, une jouvencelle dans L’École des femmes de Molière (1662)11.

On ne saurait en revanche parler de « porteur initial » pour les items issus d’un prénom populaire12 ni pour ceux qui reposent uniquement sur la forme du prénom : dans la locution blauer Anton, le prénom vient de la déformation de Anzug, sans doute via la forme bas-allemande Antog (K04). Enfin, il ne faut pas oublier que les zones d’ombre demeurent pour quantité d’items tels que flotter Anton, alphonse, putain d’Adèle et nana, les sources étant souvent insuffisantes pour déterminer avec certitude les raisons du passage du prénom au nom commun.

Face à cette extrême diversité, il convient d’adopter une approche inspirée de la théorie du prototype (KLEIBER 1990), ce qui nous permettra de classer les items relevés lors de nos dépouillements sur la base de trois grands critères définitoires. Nous dégagerons d’abord ce que nous considérons comme le noyau prototypique de la catégorie (2.2), puis nous présenterons les types de déonomastiques moins prototypiques (2.3) pour terminer par ceux qui, bien qu’en lien avec un prénom, ne rentrent pas dans le cadre de notre étude (2.4).

2.2. Le prototype du « déonomastique de prénom »

Le prototype, conçu comme « le meilleur exemplaire ou représentant d’une catégorie » (KLEIBER 1990 : 59), désigne une entité abstraite combinant plusieurs propriétés typiques de ladite catégorie. Dans le domaine de la description linguistique, le choix de ces propriétés doit permettre de définir de manière pertinente les éléments métalinguistiques (« déonomastique » et « prénom », sans oublier le type de relation impliqué par « de ») et de créer les conditions d’une appartenance graduelle à la catégorie. Nous considérons ainsi que le déonomastique de prénom prototypique doit réunir les trois propriétés suivantes.

2.2.1. Le déonomastique de prénom est issu … d’un prénom !

La notion de « prénom » fait rarement l’objet d’une réflexion terminologique. Les linguistes s’en tiennent à l’acception courante qui met, comme le montrent les définitions suivantes, exclusivement l’accent sur la fonction à la fois intégrative et distinctive du prénom dans le cercle familial :

 (a) Nom choisi par les parents [et inscrit au registre de l’état civil] qui marque l’individualité d’une personne1 (DU)

 (b) Nom propre que la personne reçoit après la naissance et qui vient s’ajouter au nom de famille2 (WDG)

 (c) Nom particulier joint au nom patronymique et servant à distinguer les différentes personnes d’une même famille (PR)

 (d) Nom particulier de chacun des membres d’une famille qui, dans l’usage courant, précède le nom patronymique (TLFi)

Ces définitions s’avèrent toutefois problématiques dans le cadre de notre étude : en effet, si l’on considère comme prénom tout anthroponyme permettant l’identification et l’individualisation au sein du cercle familial, elles font du prénom une classe ouverte qui accueille potentiellement tous les éléments assumant ou ayant assumé cette fonction, ce qui la rend peu opérante pour notre étude3. Par ailleurs, elles se limitent au seul aspect de la pratique sociale de dénomination, occultant ainsi d’autres dimensions (référentielle, linguistique, etc.).

2.2.1.1. Le prénom comme sous-catégorie du nom propre

Commençons par une évidence : le prénom fait partie de la catégorie du nom propre. Plutôt que de retracer ici, ne serait-ce que dans les grandes lignes, l’évolution de la réflexion sur le nom propre, nous renvoyons à la monumentale étude de VAXELAIRE (2005). Nous rappellerons simplement la distinction traditionnelle entre nom propre et nom commun, que Jost TRIER (1894–1970), dans une lettre adressée à BACH, formulait de manière claire et concise :

Le nom propre saisit directement, c’est-à-dire sans recourir au concept, le particulier ; le nom commun, lui, ne désigne que par l’intermédiaire du concept. Ou, pour le dire autrement : le nom propre désigne par lui-même alors que le nom commun désigne exclusivement par sa capacité à signifier.1

Cette définition du nom propre, basée sur le mode de référence, s’applique également au prénom, couramment employé pour désigner, sans l’intermédiaire d’éléments descriptifs, son ou ses porteurs : dans l’énoncé Hans ist krank, Hans a pour référent la ou l’une des personnes connues des partenaires de la communication sous ce prénom2. Réduire le prénom à sa fonction référentielle reviendrait toutefois à occulter trois types d’emploi fréquents : l’emploi contactif, qui consiste à interpeller quelqu’un (Hans, komm her!), l’emploi présentatif (Ich heiße Hans) et l’emploi métalinguistique (« Hans » est le diminutif de « Johannes »), omniprésent dans les dictionnaires de prénoms et, bien sûr, dans le cadre de cette étude3. Ils montrent que le prénom a bel et bien une existence linguistique en dehors de tout acte communicatif visant à désigner une personne (cf. LEROY 2004 : 22).

2.2.1.2. Aspects linguistiques

Comme bien des réflexions au sujet du nom propre, celles relatives à ses aspects formels s’inscrivent initialement dans le giron logico-référentiel. Quelques auteurs soulignent l’originalité ou la distinctivité formelle des noms propres en général et des prénoms en particulier, censée faciliter l’univocité référentielle. Pour NOREEN (1923), la distinctivité est une caractéristique essentielle de ce qu’il appelle le ‘nom propre idéal’ (« das ideale Proprium ») :

En outre, le nom propre idéal doit être de nature purement conventionnelle. Ainsi, dans l’idéal, le nom propre n’est ni donné ni porté pour caractériser son objet de quelque manière que ce soit, mais plus son étymologie est floue et plus il est isolé [du reste du lexique ; VB], plus il tend vers la perfection car sa fonction est de désigner l’objet en le présentant comme une entité particulière et non par le biais d’une quelconque allusion à un sens étymologique.1

GARDINER (2010 [1954]) met l’accent sur le lien entre son distinctif et capacité à désigner de manière immédiate :

Manifestement, le nom propre est un mot dont le pouvoir d’identification, et donc distinctif, de la sonorité, est montré sous la forme la plus pure et la plus convaincante [p. 84]. […] Les plus purs noms propres sont ceux pour lesquels le son nous apparaît entièrement arbitraire, mais néanmoins parfaitement distinctif, et pour lesquels nous ne devrions déceler, si nous n’avons aucune connaissance du porteur, aucune trace de sens ou de signification [p. 86 sq.].

Si GARDINER ne cite pas de prénoms2, JONASSON, qui s’inspire de sa terminologie, a recours à Paul, Céline et Huguette pour illustrer la catégorie des « Npr [noms propres] ‘purs’ »3, rassemblant les « formes nominales spécialisées dans le rôle de Npr [nom propre] » (1994 : 35). Cette spécialisation est le résultat de l’opacification de la motivation du nom propre, phénomène que HÖFLER qualifie de ‘loi de dissociation onomastique’ (« onomatologisches Dissoziationsgesetz » ; 1954 : 28), LEYS de ‘fossilisation formelle’ (« Versteinerung der proprialen Form » ; 1977 : 34). LEROY (2004 : 103) explique que « lorsque le terme d’origine devient nom propre, […] il passe le ‘seuil du nom’ ; son évolution est alors automatiquement ralentie, ce qui le conduit peu à peu à perdre le lien avec le terme d’origine, à devenir de moins en moins lisible, de plus en plus opaque sémantiquement ». La raison de ce ralentissement est, comme l’indique PULGRAM (1954), d’ordre fonctionnel :

Les noms propres sont en règle générale plus conservateurs [que les noms communs ; VB] parce qu’à partir du moment où un lien se crée entre un nom propre et une entité individuelle, en particulier une personne ou une famille entière, tout changement irait à l’encontre de la finalité fonctionnelle qui consiste à identifier le porteur sans que subsiste la moindre ambiguïté.4

Dans le domaine des prénoms, cette évolution est loin d’être récente : dès l’époque carolingienne, la signification des noms bipartites des Germains commence à s’opacifier, soit parce que certains éléments constitutifs tombent en désuétude, soit parce qu’ils adoptent une nouvelle signification brouillant le rapport sémantique avec l’autre élément5. Ainsi que le rappelle MÜLLER (1929 : 9), nombre de mots du vieux-haut-allemand sont conservés dans les noms germaniques : c’est le cas de berht, beraht (‘brillant, somptueux’) dans Albrecht, Albert, Ruprecht, Robert, Berthold et Berta, de hiltja, hilta (‘combat, bataille’) dans Mathilde, de hruod (‘gloire’) dans Rudolf et Ruprecht ainsi que de wîg (‘combat, dispute’) dans Ludwig et Hedwig. S’ajoute à cela l’introduction massive, à partir du XIIe siècle, de noms de saints dont le sens étymologique (issu de l’hébreu, du grec ou du latin) était incompréhensible à une majorité de locuteurs (cf. POGARELL 2013 : 5, DAUZAT 1925 : 57).

L’originalité formelle est également propre aux formes diminutives. GARDINER fait observer que la distorsion formelle entre les diminutifs et les prénoms de base rend ces derniers parfois « presque méconnaissables » (2010 [1954] : 87). C’est le cas, dans nos relevés, de Jan (< Johannes), Metze (< Mechthild), Rüpel (< Ruprecht) et Wickerl/Wiggerl (< Ludwig) pour l’allemand, de Colin (< Nicolas), Fanchon (< Françoise), Got(h)on (< Marguerite) et Gugusse (< Auguste) pour le français, de Bob(by) (< Robert) pour l’anglais et de Lolita (< Dolores) pour l’espagnol. Les diminutifs se distinguent ensuite par une forte variation graphique (Nickel, Nig(e)l < Nikolaus, U(t)z < Ulrich ; cat(h)au, cateau < Catherine, Got(h)on < Marguerite, Popaul/Popol < Paul) ainsi que par la présence de suffixes spécifiques, dont -(t)z6 pour l’allemand (Fritz < Friedrich, Götz < Gottfried, Heinz < Heinrich, Kunz/Cunz < Konrad, Metze < Mechthild, U(t)z < Ulrich ; NAUMANN 1996 : 1758, KUNZE 2002 : 22), et -on pour le français, ce dernier, contrairement au lexique standard, ne se rencontrant quasiment que dans des diminutifs féminins (Fanchon < Françoise, Margoton/Got(h)on < Marguerite, Jeanneton < Jeanne, Madelon < Madeleine, Manon/Marion < Marie). Les suffixes –in et –ot, entrant dans la formation de noms masculins dans le lexique courant (diablotin, plaisantin, îlot), apparaissent quant à eux aussi bien dans les diminutifs féminins (Catin < Catherine, Margot < Marguerite) que masculins (Colin < Nicolas, Robin < Robert, Jeannot < Jean, Pierrot < Pierre)7.

Le critère de la distinctivité continue à jouer un rôle important dans le choix du prénom. Sur la base des 40 prénoms les plus populaires en Allemagne en 2010, NÜBLING relève certaines particularités phonologiques et prosodiques, notamment la longueur8 et la place non initiale de l’accent (Mar’ia, Lu’isa, E’lias), la structure syllabique CV.CV (La.ra, Lu.ca) et la présence de voyelles finales pleines en position non accentuée (notamment [a] et [i] ; NÜBLING et al. 2012 : 110)9. Selon elle, ces différences typologiques participent d’une « stratégie de distinction radicale » (« radikale Auszeichnungsstrategie ») visant à rendre reconnaissables, et visiblement attractifs, ces types de prénoms.

Ces particularités formelles ne suffisent toutefois pas à définir une fois pour toutes la notion de prénom. Le critère de l’originalité, outre le fait de ne pas être limité à ce type de noms propres (Berlin et Paris sont eux aussi des noms propres « purs »), ne s’applique pas à tous les prénoms. Plusieurs se confondent avec des unités lexicales, la similarité formelle s’expliquant soit par l’existence d’un étymon commun (le premier élément de Petersilie est issu, comme le prénom Peter, du gr. petros ‘pierre’), soit par des homonymies totales. Parmi celles-ci, citons le nom de la plante Erika (du gr. ereíkē) et la forme féminine du prénom d’origine scandinave Erik/Erich, le nom du gâteau amandine, dérivé de amande (du lat. amygdala), et la forme féminine de Amandin, diminutif de Amand, ou encore heidi dans heidi gehen/sein, issu d’une interjection exprimant un départ rapide, et le diminutif d’Adelheid. Quant à l’homonymie entre le diminutif de Ignaz(ius), courant en Bavière, et l’abréviation Nazi (< Nationalsozialismus), certains n’excluent pas qu’elle ait pu favoriser l’implantation du parti dans cette région (cf. MAJUT 1958 : 295 sqq.). L’homonymie peut résulter de toutes sortes d’altérations et de réinterprétations de mots et d’expressions populaires (cf. FÖLDES 1987 : 3) : ainsi, flo, employé au Québec pour désigner un garçon, ne vient pas du diminutif des prénoms masculins Florent ou Florian, mais de l’anglais fellow (‘gars, type’ ; D99). Dans l’expression wissen, wo Barthel den Most holt, Barthel n’est pas issu du prénom Bartholomäus, mais de la déformation du rotwelsch Barsel (de l’hébreu barsel ‘fer’ dans le sens de ‘pince-monseigneur’), et Most résulte lui aussi d’une déformation euphémique (du rotwelsch Moos ‘argent’). Le sens initial renvoie donc non pas à un dénommé Barthel en quête de moût, mais à la connaissance qu’ont les voleurs de l’emplacement des cachettes d’objets précieux (D08)10. Un autre cas de similarité formelle entre prénoms et unités lexicales s’explique par la coutume (ancienne) consistant à orner les jeunes filles de noms de fleurs (Camelia/camélia, Iris/iris, Jasmin/jasmin, Rose/rose) ou de pierres précieuses (Amber/ambre, Jade/jade, Perle/perle ; GRIMM 1852 : 201–215)11.

S’agissant des caractéristiques phono-morphologiques, on note qu’aucune n’est propre à l’ensemble des prénoms en allemand ou en français. Si Fritz et Manon contiennent des suffixes spécifiques, ce n’est le cas ni de Klaus ni de Jacques. De même, les préférences phonologiques et prosodiques dont fait état NÜBLING, certes pertinentes pour les prénoms actuellement à la mode en Allemagne, le sont beaucoup moins pour les prénoms traditionnels tels que Friedrich, Hans(el), Wilhelm, Liese ou Grete. Enfin, la variation graphique n’est pas une caractéristique intrinsèque des diminutifs, elle s’explique par le manque de codification dans ce domaine.

On retiendra ainsi qu’il n’existe pas de critère permettant de circonscrire la classe des prénoms d’un point de vue strictement linguistique, pas plus qu’il n’en existe, comme le montrent toutes les études sérieuses12, pour la classe du nom propre en général.

2.2.1.3. Aspects historiques et socioculturels

Nous avons vu que ni la fonction de désignation immédiate ni les critères linguistiques ne permettent de définir le prénom de manière satisfaisante. Il paraît en effet difficile de ranger sous cette catégorie les noms propres « purs » Waldi ou Médor, associés au chien, ou les matricules des détenus ou des agents spéciaux (007), qui atteignent pourtant le degré maximal d’identification d’un particulier. Qu’est-ce qui permet alors à un élément d’accéder au statut de prénom ? « Sans conteste », notent BOUTIER & PEROUAS (1984 : 71), « les prénoms sont d’abord l’expression des comportements culturels d’une communauté », le vocable « culture » rassemblant des « phénomènes complexes, tant sociaux que familiaux ou religieux ». Cette dimension, évidente pour qui s’intéresse aux prénoms, est soulignée également par NAUMANN (1973) qui considère le prénom comme ‘une catégorie autant sociétale que linguistique’1.

Un premier constat s’impose donc : pour qu’un élément puisse faire partie du stock des prénoms d’une langue, il doit être perçu comme tel par la communauté linguistique, c’est-à-dire faire l’objet d’un consensus, de la part des locuteurs, sur son statut de prénom. Ce consensus est le résultat d’une évolution historique influencée par toutes sortes de facteurs socioculturels, le plus important et le plus durable ayant sans doute été, pour l’allemand comme pour le français, la vénération des saints (cf. entre autres NIED 1924 et KOHLHEIM 1996). Ce lien indissociable entre histoire des prénoms et histoire culturelle est souligné par SEIBICKE (1999 : 59) dans la formule vigoureuse : « Vornamengeschichte ist Kulturgeschichte! » (‘L’histoire des prénoms, c’est l’histoire culturelle !’).

Le consensus sur le statut de prénom ne dépend pas uniquement de la fréquence d’attribution, mais également de la capacité, en tant que « bien symbolique » (BOZON 1987 : 83), à situer le ‘propriétaire’ à la fois biologiquement et socialement. Biologiquement car le prénom renseigne, en règle générale, sur le sexe du porteur et, dans certains cas, également sur son âge : Ida, Wilhelm et Otto se rencontrent plutôt chez les Allemands d’un certain âge alors qu’en Allemagne comme en France, Kevin est porté par les adolescents ou les jeunes adultes (cf. THURMAIR 2002b : 96 sq., RUDOLPH et al. 2007 : 19). Socialement car, comme l’ont montré anthropologues, historiens et sociologues2, le prénom a une fonction d’identificateur social puisqu’il peut renseigner sur l’appartenance socioéconomique, ethnique ou religieuse, sur l’origine géographique ou encore l’engagement idéologique des parents :

Les historiens nous rappellent qu’à l’époque révolutionnaire Giroflée, Jasmin, Prune, Olive étaient signes d’un engagement républicain tout comme aujourd’hui Guilhem ou Maguelonne le sont d’un engagement occitan. Il y a quelques années Marie-Chantal était tenu pour l’indice d’une prétention petite-bourgeoise[3] et France-Marie indique le souci d’une distinction à l’égard du plus commun Marie-France. (SIBLOT 1987 : 107)

En inscrivant le donneur et le porteur dans de multiples réseaux identitaires, le prénom revêt, outre ses fonctions désignative et contactive, une fonction classifiante de premier plan (cf. LEROY 2006 : 27 sq.).

Un dernier aspect lié à l’ancrage social du prénom concerne les associations, les sentiments et les jugements esthétiques qu’il peut susciter, résultant pour partie de l’unicité référentielle qui associe le prénom de manière stable à un porteur ou à un groupe de porteurs. Pour AMMANN (1920), ces relations interpersonnelles sont à l’origine de ce qu’il nomme le ‘potentiel signifiant’ (« Bedeutsamkeit ») du nom propre :

Il nous faut établir une distinction nette entre l’individualité qualitative de l’objet désigné par le nom propre et l’identité de la relation entre l’objet et notre moi, relation qui est à l’origine du potentiel signifiant particulier que l’objet a pour ce moi. […] Le nom propre, outre sa fonction première de désignation du porteur […], incarne ainsi la représentation individuelle dudit porteur, celle-ci n’étant ni réductible à la somme de ses propriétés, ni construite à partir d’elles.4

Ces deux aspects, individuel et supra-individuel, participent de la « signifiance » du nom propre, que les tenants de la praxématique définissent comme une « somme de potentialités signifiantes, elles-mêmes constituées à partir de pratiques signifiantes (sociales, politiques, idéologiques) » (DÉTRIE et al. 2001 : 315 ; cf. également SIBLOT 1987).

La dimension sociale est doublement utile pour notre étude : non seulement elle permet de circonscrire la classe des prénoms sur la base d’un consensus social, mais elle est également susceptible d’expliquer, grâce aux potentialités signifiantes des prénoms, le choix de tel ou tel prénom dans le cadre de la déonymisation.

2.2.1.4. Délimitation de la classe des prénoms

Les différents aspects du prénom, fonctionnels, linguistiques, historiques et socioculturels, montrent à quel point il est difficile d’appréhender la notion. Nous inspirant de l’approche cognitive du nom propre proposée par JONASSON (1994 : 19), nous posons que

la classe des prénoms est constituée de sous-ensembles (ou « stocks ») d’anthroponymes qui se caractérisent par un lien dénominatif direct et stable avec un porteur ou un groupe de porteurs. Ce lien est établi sur la base d’une convention sociale, celle-ci étant le produit d’une évolution historique qui confère au prénom une fonction classifiante.

Deux remarques s’imposent. La première concerne le terme de « stabilité » du lien dénominatif, que nous préférons à celui de « rigidité », le porteur du prénom pouvant être affublé de toutes sortes de diminutifs ou sobriquets selon les locuteurs et les situations. Cette stabilité est par ailleurs la condition mémorielle des fonctions référentielle, contactive et classifiante du prénom. La seconde concerne l’absence de toute mention du nom de famille dans notre définition, qui peut paraître surprenante au vu de l’acception courante du terme (cf. p. 67). Elle s’explique autant par le souci de ne pas répéter nos remarques introductives au sujet de l’interdépendance historique des notions de « nom de famille » et « prénom » (cf. p. 1) que par le constat de l’autonomie de la classe puisque le nom de famille n’intervient pas directement dans le consensus sur le statut de prénom de tel ou tel élément.

En conséquence, nous rangeons dans la classe des prénoms1 :

 le stock classique, constitué des prénoms « de base » issus pour la plupart de noms de personnages bibliques et/ou de saints. Ces prénoms, d’origine latine, germanique, grecque ou hébraïque, sont largement similaires en allemand et en français : Anton(ius)/Antoine, Benjamin/Benjamin, Bernhard/Bernard, Franz(iskus)/François, Friedrich/Frédéric, Georg/Georges, Heinrich/Henri, Jakob/Jacques, Johannes/Jean, Josef/Joseph, Katharina/Catherine, Kaspar/Gaspard, Ludwig/Louis, Margarete/Marguerite, Marie/Marie, Nikolaus/Nicolas, Paul/Paul, Peter/Pierre, Veronika/Véronique, etc. Parmi les rares prénoms germaniques n’ayant pas d’équivalent en français, nous relevons Eckart, Otto, T(h)usnelda et Ulrich.

 le stock des diminutifs, qui résultent d’un abrègement (Johannes > Hans, Heinrich > Hein, Nikolaus > Klaus ; Nicolas > Colas), de la dérivation (Peter > Peterchen/Peterken, Jean > Jeannot/Jeannin) ou des deux simultanément (Heinrich > Hein-i, T(h)usnelda > Tuss-i ; Marguerite > Marg-ot, Robert > Robin) et, plus rarement, d’une réduplication partielle (Charlotte > Lolotte, Émile > Mimile, Anna > Nana)2 ou d’une déformation liée à une prononciation particulière (Jean > Schani). Le fait que les deux langues recourent à des morphèmes spécifiques explique la forte variation formelle des diminutifs issus du même prénom de base en allemand et en français : Margarete/Marguerite > Grete, Gret(e)l vs Margot(on), Got(h)on ; Johannes/Jean > Hans(el), Schani vs Jeannot, Janin ; Jakob/Jacques > Jockel, Köbes vs Jacquot, Jacquet ; Katharina/Catherine > Kath(a)rinchen, Kathi, Käthe, Trine vs Cateau, Catiche, Catin.Comme les prénoms de base dont ils sont issus, les diminutifs assurent les fonctions référentielle3, contactive et classifiante. Certains, comme Hans, Grete et Liese, ne sont d’ailleurs plus perçus comme diminutifs, en témoigne la formation des diminutifs de ‘second degré’ Hansel/Hänslein/Hänschen, Gretchen et Lieschen.

 le stock des prénoms désuets : si les parents ne prénomment plus leurs enfants Hinz, Kunz, Metze, Fiacre, Jenin et Péronnelle, ces noms n’en restent pas moins des prénoms. Ils font partie intégrante de l’inventaire historique des prénoms de l’allemand et du français et ont donc, au même titre que les traditionnels Hans et Jean, toute leur place dans notre étude.

 le stock des prénoms étrangers courants tels que Juan, John, Iwan (correspondant aux prénoms Jean et Johannes), Fatma, Mohamed et Kevin. Stockés comme prénoms dans la mémoire collective des germanophones et des francophones, ils seront donc, eux aussi, traités comme tels.

2.2.1.5. Le statut du prénom à l’époque du porteur initial

La référence à un porteur initial est fréquemment invoquée dans les travaux consacrés au passage du prénom au nom commun. Il est dès lors légitime de se demander si certains éléments, tout en ayant aujourd’hui le statut de prénom, sont susceptibles de poser problème dans le cadre d’une conception du prénom basée sur le consensus social.

Nous distinguons deux cas de figure selon l’époque à laquelle est associé le porteur initial. Le premier cas n’est pas problématique, le nom ayant bien eu, à l’époque du porteur, le statut de prénom : parmi les items concernés, nous relevons madeleine, manon (‘amoureuse infidèle, indigne et dépourvue de moralité’) et Romeo/roméo (‘archétype de l’amoureux transi’), issus des prénoms respectifs de Madeleine Pau(l)mier, la cuisinière à qui est attribuée la recette, de Manon Lescaut et Roméo Montaigu, personnages de fiction. Ces exemples montrent que la déonymisation concerne le prénom non pas uniquement en tant qu’élément faisant partie d’un stock historiquement constitué, mais également en tant que marqueur identitaire : il est en effet probable que le statut social du porteur (une cuisinière, une femme volage, un jeune amoureux) ait joué un rôle dans le choix du prénom plutôt que celui du nom de famille1.

Le second cas de figure, plus délicat, concerne les éléments qui n’avaient pas le statut de prénom à l’époque du porteur initial, antérieure à l’apparition des noms de famille. Il s’agit en particulier

 de personnages bibliques : outre Abraham, Adam et Eva/Ève (p. 64), on citera entre autres Jésus (dont le nom est employé dans le sens de 1. ‘enfant mignon’ ; 2. ‘homosexuel efféminé et homosexuel’), Joseph (‘homme niais, timide en amour ; nigaud qui laisse échapper les bonnes occasions’ ; n. 171), Moïse2 (‘petite corbeille capitonnée qui sert de berceau’), Moses (1. ‘le plus jeune d’un équipage ; apprenti marin, mousse, moussaillon’ ; 2. ‘canot d’un yacht’) et Suzanne3 (keusche Susanne/chaste Suzanne ‘femme chaste et vertueuse’) ;

 de saints : saint Antoine4 (Antoniusfeuer/feu de saint-Antoine, mal de Saint-Antoine), sainte Catherine5 (catherinette ‘ouvrière ou employée encore célibataire à 25 ans’), saint Florian6 (Floriansjünger ‘pompier’), saint Mathurin7 (mathurin ‘matelot’), saint Pierre8 (saint-pierre ‘poisson de mer’) ;

 de certains personnages historiques : Philippe9 (philippe ‘pièce d’or en circulation dans l’Antiquité’), T(h)usnelda10 (‘amante, femme’), Berthe11 (1. ‘large col arrondi ou petite pèlerine de femme’, 2. ‘type de coiffure’).

Il est possible d’analyser ces items de deux manières, en fonction du repère temporel auquel on donne la priorité : soit on considère qu’ils ne sont pas issus d’un prénom au sens strict, mais d’un nom de personne qui, pour diverses raisons – notamment l’influence culturelle du porteur initial –, a acquis a posteriori le statut de prénom ; soit on pose que les items sont issus d’un prénom puisque la base onymique avait bel et bien ce statut au moment du passage vers le nom commun. Nous retenons cette dernière analyse, considérant que l’étude de l’appellativisation du prénom devrait privilégier les facteurs ayant favorisé la diffusion de l’item, dont le statut de prénom de la base onymique, en reléguant au second plan les connaissances historiques au sujet de son statut plusieurs siècles auparavant.

2.2.2. Le prénom devient un nom commun

Les grammairiens s’appliquent à donner une définition

différentielle du nom propre et du nom commun

la langue se fait un jeu de défaire leur ouvrage.

(MAROUZEAU 1950 : 159)

L’observation de MAROUZEAU, particulièrement pertinente dans le cas du passage du prénom au nom commun, nous invite à préciser la distinction entre nom propre et nom commun esquissée en introduction (p. 4).

Tout locuteur germanophone ou francophone ayant été scolarisé a une intuition relativement claire de la différence entre ces deux notions. En effet, bien des grammaires présentent cette différence comme une évidence en faisant appel au mode de fonctionnement référentiel (cf. p. 68)1. Si cette distinction entre « nom propre » et « nom commun » est convaincante dans le domaine de la logique, elle est considérée depuis longtemps comme « fragile et conventionnelle » (BRUNOT 1922 : 39), voire comme « artificielle aux yeux du linguiste » (DAUZAT 1925 : 1). Les noms propres étant souvent issus de noms communs et les noms communs pouvant fonctionner comme noms propres2, il est en effet impossible de définir le nom propre sur la base de conditions nécessaires et suffisantes qui seraient de nature strictement linguistique et non-référentielle. Il suffit, pour s’en convaincre, de puiser dans le vaste « catalogue des idées reçues » sur le nom propre (VAXELAIRE 2005 : 63) cinq lieux communs parmi les plus tenaces et de les mettre à mal par des contre-exemples (en italique) :

1 le nom propre n’a pas de contenu descriptif3 => les États-Unis d’Amérique ;

2 le nom propre ne se traduit pas4 => die Vereinigten Staaten, les États-Unis ;

3 le nom propre est inapte à la pluralisation => Die Müllers sind da, les Müller sont arrivés ;

4 le nom propre s’emploie sans déterminant5 => ein Hans hat angerufen, un Jean a appelé ;

5 le nom propre prend une majuscule => [chère] Madame (majuscule dite de ‘déférence’ portée par certains noms communs), un Français6.

Face à la difficulté de distinguer nettement les deux notions, il nous semble judicieux de considérer, à l’instar de BRÉAL7, qu’« entre les noms propres et les noms communs il n’y a qu’une différence de degré » (1897 : 197), et de poser un continuum allant du pôle de la « propritude » à celui de la « communitude » (VAXELAIRE 2007 : 8).

Le pôle de la communitude

La propriété principale du nom commun réside dans sa signification lexicale (lexikalische Bedeutung ; Begriff chez TRIER [n. 208]), ‘le noyau stable de la signification susceptible d’être décrit dans le dictionnaire’1. Pourvus de cette signification, les prénoms perdent leur fonction propriale de référence directe à un porteur pour renvoyer à des « réalités notionnelles (des concepts) » (RIEGEL, PELLAT & RIOUL 1994 : 321 sq.) : je peux ainsi insulter un individu prénommé Horst en le traitant de Stoffel (‘rustre, mufle’) ou, inversement, insulter Stoffel en le traitant de Horst (‘niais, idiot’)2. La précision « susceptible d’être décrit dans le dictionnaire » rappelle qu’indépendamment de son existence lexicographique, le nom commun et avec lui le prototype du déonomastique de prénom, relevant du vocabulaire courant ou du substandard, font partie intégrante du lexique d’une langue.

Nous ne distinguons pas les items en fonction de leur richesse sémique, c’est-à-dire du nombre de sèmes constituant le noyau de signification, la seule chose qui importe étant la présence d’une signification lexicale : ainsi, Hans, jean et Grete pris dans le sens générique d’‘homme’ et de ‘femme’ satisfont tout autant à ce critère sémantique que les items de moindre extension que sont Heini et yvette, le premier désignant un homme sot ou niais, le second une femme au foyer, restant dans l’ombre de son mari.

La seule signification lexicale n’est toutefois pas suffisante pour définir le pôle du nom commun, les adjectifs, les verbes, etc., en étant également pourvus. Il faut donc faire intervenir un second critère, d’ordre grammatical cette fois-ci, celui de la détermination : contrairement aux noms propres, autodéterminés (MLS 2010), les noms communs ont généralement besoin d’un article pour actualiser leur référent en discours3. Nous considérons ainsi comme prototypiques des items tels que ein/der Dietrich (‘rossignol, passe-partout’), ein/der Stoffel (‘rustre, mufle’), un/le fritz (‘soldat allemand, Allemand’) et une/la madeleine (‘petit gâteau sucré de forme ovale’) pour lesquels le locuteur peut employer aussi bien l’article défini que l’indéfini.

La majorité des items relevés remplissent les deux critères de la signification lexicale et de la détermination libre. Ceux désignant des êtres humains sont, sans surprise, les plus nombreux4 :


ein/der Bernd ‘bon à rien’ une/l’agnès ‘jeune fille innocente et ingénue ou qui affecte de l’être’
ein/der Detlev, Detlef ‘homosexuel’ un/l’alphonse, arthur ‘proxénète’
ein/der Fritze ‘homme, exerçant souvent une activité’ une/la catin ‘fille, femme de mauvaise vie ; prostituée’
eine/die Grete ‘femme’ un/le fritz ‘soldat allemand, Allemand’
ein/der Hans, Heini, Heino ‘sot, niais’ un/le jacky ‘macho ringard’
ein/der Kasper ‘niais, homme puéril ; guignol, pitre’ un/le jésus ‘enfant mignon’
ein/der Louis, Ludwig, Lude ‘proxénète’ un/le joseph ‘homme niais, timide en amour ; nigaud qui laisse échapper les bonnes occasions’
eine/die Metze ‘fille aux mœurs légères, prostituée’ une/la lolita ‘nymphette, jeune fille plutôt mignonne’
eine/die Minna ‘servante, domestique’ une/la lolotte ‘fille de joie’, ‘copine, chérie’
ein/der Moses ‘le plus jeune d’un équipage ; apprenti marin, mousse, moussaillon’ une/la marie-chantal ‘grande bourgeoise, snob, coupée des réalités sociales, économiques et culturelles’
ein/der Schani ‘serveur, serviteur’ une/la nana ‘maîtresse, concubine’
ein/der Schorsch, Schurl ‘sot, niais’ une/la péronnelle ‘jeune femme sotte et bavarde’
ein/der Sepp, Sepp(e)l ‘homme dont on reconnaît l’origine bavaroise’ un/le séraphin ‘usurier ; grippe-sou, avare’
ein/der Stoffel ‘rustre, mufle’ une/l’yvette ‘femme qui exerce le rôle traditionnel de femme au foyer et reste dans l’ombre de son mari’
eine/die Trine ‘femme lente, maladroite, plutôt laide, lourdaude’

Les autres items prototypiques peuvent être rangés grossièrement dans trois classes sémantiques :

1 LES PARTIES DU CORPS OU LES MANIFESTATIONS CORPORELLES :


un/le jésus, popaul/popol ‘pénis’
une/la louise, marie-louise ‘pet’
des/les jacquots/jacques ‘mollets’

1 LES ANIMÉS NON HUMAINS, PLANTES ET ANIMAUX :


ein/der Matz ‘petit oiseau’ une/la julienne ‘poisson comestible’
eine/die Isabell ‘cheval à robe isabelle’ un/le martinet ‘oiseau à longues ailes, au vol rapide’
eine/die Veronika ‘plante aux fleurs bleues à quatre pétales en croix’ une/la véronique (idem)

1 DIVERS ARTEFACTS, Y COMPRIS LES PRÉPARATIONS CULINAIRES :


ein/der Dietrich, Klaus ‘rossignol, passe-partout’ une/la berthe ‘large col arrondi ou petite pèlerine de femme’
eine/die Elise ‘sorte de pain d’épices de Nuremberg’ une/la catin ‘poupée’, ‘doigtier qui recouvre un pansement’
ein/der Hugo ‘(mégot de) cigarette’ un/le jules, thomas ‘tinette de nuit, pot de chambre’
une/la julienne ‘préparation de légumes, souvent pour potages’
ein/der Moses ‘canot d’un yacht’ un/le louis ‘ancienne monnaie d’or’
ein/der Nicki ‘pullover en coton peluché’ une/la madeleine ‘petit gâteau sucré à pâte molle, de forme ovale’

Nous écarterons deux critères du nom commun figurant en creux dans le catalogue des idées reçues de VAXELAIRE :

1 l’absence de la majuscule initiale, dont on voit aisément les limites pour notre étude : inopérant en l’allemand, ce critère est, en français, peu fiable pour qui s’intéresse à l’évolution de l’appellativisation sur le long terme. En effet, l’attribution de la majuscule au nom propre étant relativement tardive7, son absence ne saurait renseigner sur le statut des items les plus anciens. On constate par ailleurs que l’emploi de la majuscule ou de la minuscule est fonction du degré de lexicalisation du nom commun (cf. 2.2.3)8.

2 le critère de la pluralisation est lui aussi peu pertinent, l’opposition singulier-pluriel ne s’appliquant pas à plusieurs sous-types de noms communs qui sont bien représentés dans nos relevés, tels que les noms abstraits (Antoniusfeuer/feu de saint-Antoine, flotter Anton/Fritz/Heinrich, schnelle Kathrin ‘courante, diarrhée’, Veitstanz/danse de saint Guy, mal saint Lazare/Ladre ‘lèpre’, etc.), les noms à sens collectif (Itzig ‘Juif’, Kleinhans/klein Hans/klein Nickel ‘bas peuple, petites gens’ ; Jacques Bonhomme ‘paysan français’, jaquette ‘hommes homosexuels, homosexualité masculine’, la vache à Colas ‘huguenots, protestantisme’, etc.) ou générique (Adam ‘homme’ ; Eva ‘femme’) et les pluralia tantum (Hansel ‘nombre relativement restreint de personnes quelconques’ ; jacquots/jacques ‘mollets’, jos/djos/djeaux et roberts ‘seins’).

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