Read the book: «Simone»
Victor Tissot
Simone
Histoire d'une jeune fille moderne

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066086572
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
TROISIÈME PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
I
Table des matières
«Ça marche! Ça marche! Enfoncées les poupées anglaises! Ce gamin de Bamberg est étonnant avec ses trucs. N'a-t-il pas imaginé de remplacer les yeux de verre, des yeux fixes, des yeux bêtes par des petites sphères, grosses comme des noisettes, qui pivotent sur elles-mêmes dès que l'on appuie sur un levier minuscule dissimulé sous le chignon? Une pression sur la nuque et hop! les yeux bleus s'enfoncent sous la paupière supérieure pendant qu'apparaissent des yeux noirs. Ce petit ingénieur est extraordinaire en machinations.
«L'hiver prochain je vais doubler ma vente. Ma petite Simone, qui est une habilleuse plus forte que Worth, chiffonnera du satin autour de mes princesses. Et allez donc ne pas acheter des bébés qui, vêtus comme des princes, ont des yeux de rechange!
«Et allez donc ne pas acheter…» Dans la joie de son triomphe sur les fabricants de poupées anglaises, M. Gosselet, gesticulant, avec sa canne, faillit casser le bras à un Amour en plâtre qui tirait des flèches tout en se tenant en équilibre sur un orteil,—ce qui est une bien mauvaise position pour un tireur, même pour un tireur d'arc.
M. Gosselet qui accouchait, bon an mal an, de trois à quatre cent mille poupées, se sentait les reins assez robustes pour enfanter un million de bébés, maintenant qu'il pouvait leur donner des yeux de rechange.
Brusquement il s'arrêta, se gratta le bout du nez, devint grave et se mit à palper tous les doigts de sa main gauche entre le pouce et l'index de sa main droite comme pour s'assurer de la souplesse de ses articulations.
En réalité M. Gosselet se livrait à un calcul très compliqué et se servait de ses phalanges, de ses phalanges seulement, alors que d'autres emploient des tables de logarithmes. Il parlait haut puis murmurait, puis poussait de petits grognements quand l'opération se brouillait comme un quadrille dansé par des jeunes gens frais échappés du collège.
—A cent francs la douzaine, prix de revient… A mille francs la douzaine, prix de vente, je gagne…
Le gain prévu par M. Gosselet était si considérable, qu'il enjamba, par distraction, les petits arcs en bois qui bordaient l'allée sablée de jaune et fit deux ou trois enjambées dans le gazon. Or le gazon de M. Gosselet était de ces gazons bourgeois que nul pied ne doit fouler, gazons faits pour la joie de l'oeil comme les petits sapins que les enfants exhument des boîtes de jouets.
Le marchand de poupées regagna vite l'allée, confus d'avoir été surpris en ce mauvais pas par Tant-Seulement, le jardinier.
En effet, à dix mètres de là, Tant-Seulement, qui taillait au cordeau des buis de bordure, regardait son patron bouche bée. M. Gosselet lui faisait chausser des espadrilles deux fois par an, pour la tondaison de la pelouse, prétextant que les sabots de bois du bonhomme creusaient des trous dans le sol, et voilà que le fabricant de poupées foulait l'herbe haute comme un poulain lâché!
Tant-Seulement—on avait affublé Jean Patard de ce sobriquet, parce qu'il avait la manie de mettre beaucoup d'adverbes dans les phrases qu'il adressait aux bourgeois, pour cacher son ignorance, comme les mauvaises cuisinières prodiguent les oignons dans leurs plats pour dissimuler la fadeur de l'apprêt,—Tant-Seulement était stupéfait. M. Gosselet vint à lui, souriant:
—Mon pauvre Tant-Seulement, il faut que j'augmente tes gages. Tout pousse à souhait, ici. Le gazon—je l'ai mesuré—me monte jusqu'au genou! Tes mosaïques de fleurs sont d'une couleur et d'un dessin merveilleux. As-tu débarbouillé au papier de verre les deux Neptunes du bassin? Ma femme prétend que les teintes sales et les moisissures leur siéent bien, mais je veux, moi, que mes statues soient blanches comme neige.
—Oui, monsieur. Mais je ne peux plus toucher à l'enfant nu qui lance des flèches. La fossette du menton s'en va. Encore un tant-seulement petit peu et il va devenir maigre.
—Bien, tu le frotteras moins fort, mon garçon. On a l'habitude de voir des enfants un peu mal mouchés: ça n'offusque personne. Soigne la toilette des grandes personnes, soigne les pieds surtout. C'est aux pieds, vois-tu, que l'on reconnaît les gens chics de ceux qui ne sont pas… chics. Mais tu ne connais rien aux choses très compliquées du savoir-vivre, Tant-Seulement. Ma femme est extraordinaire là dessus.
—C'est vrai de vrai, et Mlle Simone est quasiment plus forte que Madame. Je vous remercie bien, monsieur. Je vous remercie bien. Je n'avais pas été augmenté depuis quatre ans… aujourd'hui, c'est-à-dire depuis la noyade du petit chien de Madame.
—Je me souviens… Je suis content du gazon. Il est haut, épais; on pourrait se rouler dessus comme le font les paysans; il me monte à mi-jambe: je l'ai mesuré. Aussi j'augmente tes gages de vingt francs par an.
—Je remercie infiniment monsieur.
Courbé sur la bordure de buis, Tant-Seulement se mit à la besogne, taillant les ramilles à grands coups de sécateur, peu satisfait de son augmentation. Et M. Gosselet se dirigea à petits pas vers son usine, se frottant les mains.
Le fabricant de poupées qui avait un nom honorablement connu sur la place de Paris avait convaincu son jardinier qu'il n'avait mis le pied sur la pelouse que pour mesurer la hauteur du gazon. Un homme qui est dans les affaires n'a pas le droit d'être distrait. Le rival de M. Gosselet, le fabricant Tuffard aurait fait, s'il l'avait su, des réflexions désobligeantes sur les écarts de pensée de M. Gosselet, et, dame, la fabrique de bébés aurait périclité. Vingt francs donnés tous les ans à ce pauvre Tant-Seulement et la maison était sauvée!
Le fabricant de poupées, tout réjoui par la découverte des yeux de rechange, se permit ce matin-là un petit extra de promenade dans le parc.
Le parc de M. Gosselet, qui occupait, entre la gare de Bel-Air et la place de la Bastille, cinq ou six hectares d'un terrain de banlieue, était un parc rectangulaire entouré de murailles en briques rougies chaperonnées de larges dalles blanches. Il longeait la rue Michel-Bizot et la rue Claude Decaen sur deux faces, le chemin de fer et l'usine sur les deux autres côtés.
Malgré son nom prétentieux de parc, l'enclos du fabricant renfermait un petit potager que l'architecte avait malencontreusement dessiné le long de la voie ferrée. Tous les matins, Tant-Seulement devait épousseter les escarbilles de charbon tombées sur ses salades.
A part ce léger inconvénient, le parc de M. Gosselet avait fort bon air. Sur la grille, des bébés en or dansaient des farandoles ou se laissaient glisser au bas des barreaux en fer. Les grandes allées étaient couvertes d'un sable blond à peu près vierge de traces, parce que les propriétaires se promenaient de préférence dans les petits sentiers dits de service. Les arbres d'ornement étaient taillés en rond, en carrés, en pain de sucre, en pyramides, en hexagones. Les arbres à fruit étaient crucifiés comme tous les arbres à fruit qui se respectent. Des massifs de fusains entourés de sentes en lacis formaient des labyrinthes inextricables pour des coccinelles. Des poissons qui n'étaient pas rouges nageaient dans des bassins servant de bains-de-pieds à une demi-douzaine de dieux aquatiques.
Au milieu du parc s'élevait, en un bouquet d'acacias plantés à la diable, une maison d'habitation d'une grande simplicité, percée de larges baies à deux glaces. Un balcon de pierre ajourée faisait le tour du deuxième étage. Des logettes en fer forgé encadraient toutes les fenêtres de l'étage supérieur. Un double escalier en granit conduisait au perron dallé de bleu du rez-de chaussée, perron que ne protégeait pas une marquise en fer-blanc. Ce chalet, à faces irrégulières, n'était pas flanqué de tourelles comme de béquilles. Le toit en tuiles rouges n'était pas surchargé de girouettes, le pauvre!
M. Gosselet avait dû se faire violence pour permettre la construction d'une maison si humble d'aspect au centre d'un parc si géométriquement beau.
Le châlet communiquait avec l'usine par une allée de tilleuls longue de deux cents pas, allée close au mur d'enceinte par une porte en chêne ornée de têtes de clous grosses comme des soucoupes.
Cette porte avec ses croix en fer, ses gonds énormes, semblait avoir été construite pour protéger ce parc bourgeois contre les rébellions possibles du monstre ouvrier crachant des pierres et de la fumée. Cependant elle n'avait point l'air terrible, encadrée dans le vert de lilas en fleur placés près de ses portants comme deux brûle-parfums purifiant l'air empuanti d'odeurs de résine et de houille.
Dans l'allée de tilleuls, toujours souriant, M. Gosselet lorgnait la grande cheminée de son usine se dressant par-dessus le mur.
Il n'était plus qu'à dix mètres de la porte enferraillée quand un gazouillis de voix féminines attira son attention.
—J'ai de quoi faire un bouquet, Berthe! Encore cette grosse branche et je descends. Si le père Gosselet m'attrapait, ma chère… Pousse un peu… Là, je suis assise sur le mur.
Le fabricant de poupées voulut surprendre les chipeuses de lilas mais le gravier craquant sous son pied, il n'aperçut que deux grands yeux noirs sous un casque blond. Il entendit:
—Lâche tout, Berthe, voici le père Gosselet.
Il cria:
—Voleuses! Je saurai bien vous reconnaître à l'atelier.
Mais il ne songea pas à les poursuivre. Le temps d'ouvrir la porte solidement cadenassée et les petites ouvrières seraient penchées sur leur établi, bien sages, coiffant les poupées ou vermillonnant avec un pinceau les lèvres exsangues en carton pâte. Pas respectueuses ces gamines! Il n'était pour elles que le «père Gosselet».
Brusquement, il revint sur ses pas, la canne levée comme pour châtier l'insolence de ces petites filles.
—Tant-Seulement!
—Monsieur!
—Je t'ai promis vingt francs d'augmentation, mon garçon. Ce n'est pas tout.
Tant-Seulement, surpris, laissa tomber son sécateur et sourit large.
—Tant-Seulement, mes ouvrières viennent baguenauder dans la cour sous toutes sortes de prétextes, puis elles grimpent sur le mur et cassent des branches de lilas, le lilas de ma fille.
—Ah! monsieur, c'est des Parisiennes. Et les petites Parisiennes ça vous a des nez de millionnaire, quasiment. Mais le lilas de mademoiselle, vrai, ce n'est pas pour leurs museaux.
—Aux heures de rentrées et de sorties des ateliers, tu te cacheras le long du mur. Tant Seulement. Tu seras armé d'une baguette et taperas sur les menottes qui s'accrocheront aux dalles. Tu ne taperas pas trop fort, mon garçon. Elles me feraient payer la casse. Connais-tu les polisseuses?
—Oh! presque toutes, monsieur. Il y a Fricassée, la Grande-Bobêche, la Petite-Souris, Mouron-pour-les-petits-oiseaux, l'Embaumée… Ça pourrait bien être l'Embaumée qui vous vole vos fleurs, monsieur. Quand elle a une rose au corsage, elle n'a pas toujours deux sous de petit-noir dans l'estomac… Il y a encore…
—Bien, cela suffit.
—C'est que je les connais bien, allez. Je les rencontre tous les soirs, vraisemblablement, à la station des tramways… Ce qu'elle est fière, cette l'Embaumée, malgré sa bosse!
—Pince les voleuses, Tant-Seulement, et à chaque prise tu toucheras une prime de quarante sous.
—Mais si je cogne sur les doigts immédiatement, je ne verrai pas les têtes, probablement.
—Prends le signalement et tape ensuite… mais pas trop fort.
—Bien, monsieur. Je connais le métier, je fais ça naturellement.
—Quel métier, mon garçon?
—Pincer les maraudeurs.
—Ah bast!
—Mais, certainement; en été, monsieur me donne congé le dimanche, je vais soigner les rosiers du maire de Viroflay. Drôlement taillés les rosiers du maire. Ils poussent tous comme des chardons et allongent la tête par-dessus le mur de briques qui borde le chemin. Il passe là un tas de jeunesses avec des ombrelles rouges et des petits rires qui sonnent comme des cornets à piston, venues à la campagne pour manger des pissenlits tout crus cueillis dans le fossé. Elles voient les roses, passent les menottes par-dessus le mur. Et hop! les voilà prises. Je les maintiens par le poignet pendant que le garde champêtre dresse procès-verbal. Si elles sont accompagnées par des hommes, on leur fait payer une amende. Quand elles sont seules, on plaisante un brin et elles griffent le garde champêtre.
—Et que gagnes-tu à ce vilain métier, mon pauvre Tant-Seulement?
—Trois francs par jour, mais je ne touche pas à l'argent des Parisiens.
—Les amendes sont pour les pauvres? Tiens! ton maire a une façon bien amusante de faire la charité!
—Oh! monsieur, je crois certainement que le maire partage l'argent avec le garde champêtre.
—C'est juste! Tu vas gagner de jolies pièces de quarante sous, mon garçon, puisque tu as déjà chassé aux maraudeurs.
—Sûrement, mais je n'ai pas le garde-champêtre pour m'aider. Enfin je vous dirai le nom des voleuses. Je pense que Mlle l'Embaumée a déjà son corsage tout plein fleuri de votre lilas.
* * * * *
Rassuré sur la conservation de ses arbustes, M. Gosselet se dirigea vers son usine pour entretenir le petit Bamberg, le second ingénieur, sur un perfectionnement apporté par lui, Gosselet, à l'invention des yeux de rechange.
Le fabricant de poupées avait en effet imaginé de peindre sur les petites sphères déjà illustrées de prunelles noire et de prunelles bleues, des yeux bruns et verts, ce qui lui avait permis de lancer des réclames sur le système oculaire «inventé par l'ingénieux M. Gosselet».
Assis devant son bureau, il parcourait les journaux qu'on lui avait adressés pour la justification des annonces. Certaine feuille mondaine consacrait à la découverte du fabricant un article, dit scientifique, célébrant les mérites du «patriotique inventeur qui, non content de donner la parole aux poupées françaises, les dotait de jolies prunelles à nuances changeant au gré des petites mamans. Cette découverte, continuait le journaliste, permettra aux petites filles de créer une mode de prunelles à l'usage des bébés en carton. Au printemps, les yeux verts seront de mise. L'été on ne portera que des yeux bleus. A l'automne les yeux bruns. A l'hiver les yeux noirs.»
Cet article à cheval sur la une et sur la deux, c'est-à-dire commencé en première page et terminé en deuxième, avait coûté près de cinquante louis au «patriote fabricant». Mais à l'incessante sonnerie du téléphone qui mettait l'usine en communication avec la maison de vente du faubourg Saint-Denis, M. Gosselet pouvait se rendre compte de l'effet produit par cette prose élogieuse sur les revendeurs de jouets parisiens.
En entrant à l'usine, il avait fait mander le petit Bamberg pour hâter la fabrication de ces prunelles de quatre-saisons. On frappa.
—Entrez, Bamberg! Entrez!
Bamberg, un petit jeune homme blond, aux yeux gris, parut, timide, rougissant presque.
—Ça marche, hein! Bamberg? Quand pourrons-nous livrer nos nouvelles poupées?
—Dans quinze jours, monsieur, dès que l'outillage sera complètement installé. Nous pourrons faire face, alors, à toutes les commandes.
—Lisez donc l'article de Dupont dans le Cervantès. Il a oublié d'annoncer que l'invention était de vous, mon cher ami, mais peu importe, n'est-ce pas! Qu'est cela pour vous? Une machinette! Vous inventerez des choses autrement merveilleuses. D'ailleurs, je vous en saurai gré, Bamberg, je vous en saurai gré.
Bamberg protesta de la main contre une augmentation possible de ses appointements, mais M. Gosselet se contenta de répéter en hochant la tête avec obstination:
—Parfaitement, je vous en saurai gré, mon petit Bamberg.
Bamberg rougit beaucoup, salua et retourna à ses sphères à prunelles pendant que M. Gosselet consultait sa montre:
—Onze heures déjà! Juste le temps de passer une redingote. Dire que je ne peux pas déjeuner en veston chez moi!
En poussant la lourde porte enferraillée, M. Gosselet constata de nouvelles déprédations commises par mesdemoiselles les polisseuses. Pendant qu'il était à son bureau, les chipeuses avaient dépouillé de leurs fleurs tous les rameaux surplombant le mur d'enceinte. Il cria comme si elles pouvaient l'entendre:
—Je les chasserai, les gueuses, je les chasserai! Elles n'ont pas la première notion du tien et du mien.
Des traces de pas qu'il aperçut sur le sable de l'allée longeant la muraille ne firent qu'augmenter sa mauvaise humeur. Les «gueuses» osaient-elles donc prendre leurs ébats dans son parc, et cela précisément dans l'allée que préférait sa femme! Il examina attentivement les empreintes dessinées sur le sol et put se convaincre que ses ouvrières étaient innocentes de ce nouveau méfait.
Les traces n'étaient pas de la même grandeur et semblaient avoir été faites par des chaussures de sexes différents, des chaussures du meilleur monde. Les plus grandes cheminaient à côté des plus petites, celles-ci effleurant à peine le gravier, celles-là marquées nettement comme à l'emporte-pièce.
Tous les deux mètres, le sable piétiné témoignait que les chaussures avaient dû faire là un brin de causette. Brusquement, elles s'arrêtaient près d'un banc de pierre placé au-dessous du petit Amour lançant des flèches. Elles avaient dû faire une longue halte en cet endroit, le tuf étaient zébré d'écorchures mettant à nu la terre végétale.
Cette étude d'empreintes, agréable pour un rêveur ou un poète, n'était pas pour satisfaire M. Gosselet.
Il héla le jardinier.
—Quand avez-vous ratissé cette allée, Tant-Seulement?
—Hier soir, monsieur, à nuit tombée, mêmement.
—Ma femme n'est pas venue se promener dans le parc, ce matin?
—Je n'ai pas vu madame.
—Avez-vous aperçu Mlle Simone?
—Je ne l'ai pas vue pareillement.
—Bien!
Tant-Seulement se retira, l'échine courbée comme il avait l'habitude de le faire toutes les fois que son maître ne le tutoyait pas.
Assis sur un banc, aux pieds du petit Amour qui lançait ses flèches, M. Gosselet se livra à une nouvelle étude des empreintes, étude douloureuse mais fructueuse puisqu'il ne tarda pas à être convaincu que seules Mme Gosselet et sa fille portaient d'assez mignons souliers pour laisser sur le sable d'une allée de semblables traces.
II
Table des matières
—Ma femme ou ma fille! répétait M. Gosselet montant l'escalier qui conduisait au premier étage. Ma femme ou ma fille, c'est-à-dire une femme portant le nom de Gosselet que cinq ou six générations de chaudronniers on traîné honnêtement sur les grandes routes d'Issoire à Ambert. Ah! ces Parisiennes! Pourtant Simonette doit avoir du bon sang rouge d'Auvergne dans les veines quoique née d'une petite marchande de la rue Saint-Denis… Parisienne sans doute, mais Auvergnate aussi!
—«Elle ressemble aux Gochelets!»
—«C'est tous le portrait des Gochelets!»
L'année précédente en un voyage triomphal à travers le Mont-Dore, toutes les mères à rouliers, toutes les cabaretières avaient proclamé que la gente demoiselle était bien l'héritière des «Gochelets rétameurs de cacheroles depuis que le monde est le monde.»
Quant à Mme Gosselet, «qui avait bien pour cent francs de drap sur le corps», les commères l'avaient jugée un peu fière. Le fabricant de poupées avait surpris certains clignements d'yeux sous les coiffes enrubannées de rouge qui l'avaient obligé de se disculper de cette mésalliance:
—Elle a apporté deux cent mille francs.
—Dame! Si elle vaut ça, mon gars. Mais elle aime pas le travail, sûr!
M. Gosselet mit sa redingote, vite, puis courbé devant la cheminée, sur un cadre de peluche fanée, il examina avec soin une photographie déteinte qui représentait une large paysanne coiffée d'un bonnet à coquilles et revêtue d'une robe noire évasée en cloche. Les mains énormes étreignaient le ventre. La face émergeait, molle, de rubans fanfreluchés. Menton, joues et nez étaient dessinés par quatre ou cinq grandes lignes convergeant vers la bouche amincie, usée. Sous des sourcils à peine teintés, de petits yeux gris brillaient en un réseau de rides.
—Pauvre mère Jeanneton! Pauvre mère Jeanneton! murmurait le marchand de poupées, tu étais une vraie Gosselet, toi. Fille de mon grand-père Gosselet, tu épousas mon père, Henri Gosselet. Si Simone te ressemble, c'est l'autre, la Parisienne qui est coupable. Ah! l'autre, la Parisienne!
Et il fit un geste de menace qui parut amener un sourire approbateur sur les lèvres fines de mère Jeanneton.
Quelqu'un heurta à la porte de la chambre, puis une voix:
—Il y a déjà un bon quart d'heure que madame attend monsieur, un bon quart d'heure!
—J'y vais, Jenny.
Jenny, la femme de chambre de madame, s'éloigna à petits pas… Jenny! encore une invention de la Parisienne. Pourquoi pas Eugénie? Oui, mais Eugénie, trop commun, Jenny, genre anglais!
Très raide dans sa redingote mise à la diable, le col relevé, Jean-Marie
Gosselet fit son entrée dans la salle à manger.
Résolu à observer sa femme et sa fille sans faire montre de son inquiétude, il dit d'un ton doucereux:
—Me voilà, ma toute bonne, me voilà!
Puis, après avoir plaqué un baiser sur le front de Simone, il se laissa tomber sur une chaise Henri II, dont le haut dossier sculpté en bosses rendait plus laborieuses ses digestions, mais qui faisait bien quand il y avait quelqu'un à dîner.
—Il ne fallait pas m'attendre, ma toute bonne, dit M. Gosselet après avoir palpé ses manchettes comme pour les retrousser: ancienne habitude de bon ouvrier qui va se mettre à la besogne.
—On ne vous a pas attendu, mon cher!
Épluchant un radis, Mme Gosselet ne daigna pas lever les yeux sur son mari.
Ma toute bonne, mon cher, c'étaient là des expressions employées autrefois par M. et Mme Gosselet pour cacher aux yeux de Simone, petite fille, les dissentiments qui obligeaient les époux à faire chambre à part. Par habitude, ils se servaient toujours des mêmes locutions pot-au-feu, mais avec des intonations de voix variables qui avaient surpris Simone grandissante.
Après avoir manœuvré son couteau autour du radis avec l'habileté d'un chirurgien qui circonscrit un kyste du bout de son scalpel, Mme Gosselet voulut jouir de la grimace que sa réponse impertinente avait dû faire naître sur la face du marchand de poupées. Brusquement, les bras tendus comme pour repousser une horrible vision, elle laissa choir son couteau sur son assiette, puis avec une moue et un tapotement de main impatient sur la nappe:
—Habillez-vous, monsieur… Pour les domestiques au moins!
M. Gosselet promena ses doigts tâtonnants sur son gilet, son faux-col, puis sur le collet de sa redingote qu'il baissa tranquillement:
—Ce n'est que ça, ma toute bonne! Jenny est à la cuisine, je ne puis l'offenser.
—Mais, mon cher, il me semble:—puis d'une voix clairette pour mieux glisser sa méchanceté,—il me semble que vous avez beaucoup à faire pour ne pas être ridicule, même la tenue aidant.
Et elle le lorgna comme il avait lorgné le portrait de mère Jeanneton.
Il n'était pas beau, M. Gosselet, mais sur les routes d'Auvergne, il aurait pu figurer le roulier faraud qui taquine les filles d'auberge. Le visage large rasé, les mâchoires fortes, des muscles saillants sur les joues, semblant appliqués à la main, le front poli et bombé, il portait au dessus de son col haut un entourage de barbe grise qui se tenait raide, serrée entre le menton à fossettes et le linge durci par l'empois. Les cheveux coupés ras, blancs et noirs, dessinaient toutes les courbures du crâne plus large que haut.
De rouge qu'il était autrefois, le teint de M. Gosselet était devenu presque blanc, mais d'un blanc strié de petites raies roses qui historiaient l'épiderme de losanges, de carrés, de mille figures microscopiques. Ses yeux gris gitaient en un fouillis de cils incurvés comme des ronces.
Large d'épaules, le cou très court, M. Gosselet portait la redingote de telle sorte qu'elle semblait lui être toujours trop étroite ou trop large. Quand il marchait, traînant la jambe, les bras lancés en un mouvement rythmé de balanciers, les yeux l'habillaient instinctivement d'une blouse bleue et le coiffaient d'une casquette de soie.
Mme Gosselet, née Elvire Decambe, n'eut pas la douce joie d'avoir exaspéré son mari. Quand le fabricant de poupées était de mauvaise humeur, il le témoignait à son insu, par deux petites rides qui, partant du coin de la bouche, allaient rejoindre le nez un peu long.
M. Gosselet rit franchement, ce qui mit à nu ses dents larges solidement plantées:
—Il est certain, ma toute bonne, que je n'ai pas la tournure d'un muscadin,—fort heureusement pour nous.—Qu'en dis-tu, petite Simone?
Petite Simone, qui croquait ses radis sans les éplucher, après les avoir tamponnés dans une pincée de sel, répondit en tournant les feuillets d'un gros volume posé près de son assiette:
—Vous avez raison, père. Il n'est pas nécessaire d'être très beau pour gagner beaucoup d'argent.
Et Mme Gosselet, pour se venger de la réflexion de sa fille:
—Pourquoi lire à table, Simone? Tu es d'un sans-gêne!
—Maman, je n'écoute pas lorsque je lis.
—C'est une leçon, mademoiselle.
Sans confusion, Simone continua sa lecture.
—Voilà un livre qui me semble t'intéresser, dit M. Gosselet en se penchant sur l'épaule de Simone.
—Ce n'est pas un roman, soyez-en persuadé, mon cher!
—Anatomie… Ma toute bonne, je ne veux pas m'en plaindre.
—J'ai renoncé à comprendre quoi que ce soit à l'éducation que l'on donne aujourd'hui à nos filles, monsieur Gosselet.
Le fabricant de poupées haussa les épaules, puis, bravement, en homme décidé à entreprendre une tâche peu agréable:
—Ma toute bonne, c'est entendu! Il vaut mieux, qu'une jeune fille ne sache pas un mot de ce qu'apprennent les hommes même ignorants, mais…
—Peuh! des doctoresses… des acrobates… des…
—Permettez, ma toute bonne. On leur apprend aussi pas mal de choses utiles…
—Je vous dis bien, mon cher, la gymnastique!
—Et aussi la couture, la cuisine, le prix des légumes au marché. Sortant du lycée, elles ne savent guère de piano, il est vrai, mais cela vous fait de gentilles petites ménagères débrouillardes qui s'intéressent aux occupations de leur mari… et qui l'aiment.
—Vraiment, mon cher, l'éducation laïque vous conduisant tout droit à l'amour du monsieur que l'on vous impose parfois!
—Voyons, ma toute bonne. Vous êtes d'un agressif à laisser croire que l'on ne distribuait pas de prix de douceur dans votre couvent.
—Votre fille peut tout entendre, monsieur Gosselet. C'est une fille à la laïque. Si je dis: «votre fille», c'est que Simone est ce que vous l'avez faite. Je l'aime moi aussi, mais comme je la vois, toute petite, avec une natte dans le dos et vouée à Marie.
—N'ai-je pas acquis, ma toute bonne, le droit de lui donner telle éducation qui me semble préférable?
—Certainement!
Simone continuait à feuilleter son Anatomie, nullement émue d'une discussion devenue si fréquente qu'elle figurait au menu de tous les repas, comme les parlottes sur la pluie et le beau temps.
—Quand on n'est pas une rêveuse, continua M. Gosselet, en fixant ses petits yeux gris sur le visage de sa femme, quand on sait, un peu de la vie, on ne bâtit pas de châteaux en Espagne, on ne se dérobe pas devant les devoirs de la vie de famille, on ne cherche pas le bonheur à côté.
Mme Gosselet leva la tête, surprise, mais non intimidée.
—Vous avez dû apprendre cette tirade-là, mon cher, au temps où vous fréquentiez le poulailler du théâtre des Gobelins. Vous n'ignorez pas que je ne veux de l'existence que ce qu'elle m'a donné. Je vous l'ai prouvé, n'est-ce pas!
«Je vous l'ai prouvé!»
Mme Gosselet, née Elvire Decambe, avait prouvé à son mari combien était sincère sa résignation conjugale.
Née en la rue Saint-Denis, elle avait grandi dans un appartement situé au premier étage d'une maison occupée bruyamment, au rez-de-chaussée, par les ateliers de la maison Decambe et Frist: aux étages supérieurs par le dépôt du Fil au nègre. Dessus et dessous, c'était un bruit continuel de caisses emballées, de heurts de monte-charge, de sonneries, de coups de sifflets, de tuyaux acoustiques.
Aussi, petite-fille, avait-elle beaucoup rêvassé, tapie près du feu presque toujours allumé, aux pieds de mère-grand qui, venue tard à Paris, suppliait Dieu de détourner sa colère de la rue Saint-Denis le jour où il voudrait anéantir la Babylone.
Placée dans un couvent près de Paris, elle étudia et pria avec le même zèle, jouant peu, écoutant plutôt les babillages des petites amies mondaines, apprenant le chic, inscrivant sur un carnet le «ce qui se fait» et le «ce qui ne se fait pas.»
A dix-huit ans, après avoir beaucoup lu de romans à l'eau de roses, tous empreints de la même tendresse fade et larmoyante, elle crut aimer un jeune homme pauvre. Papa Decambe n'eut qu'à lui dire: «Comment, Elvire, tu épouserais ce petit jeune homme qui gagne dix-huit cents francs par an», pour la guérir de sa grande passion.
Puis vint M. Gosselet qui, à trente-cinq ans, était possesseur de la fabrique de bébés inventés par le célèbre Numeau. Elle mit sa menotte dans sa grosse patte d'ouvrier en brave petite fille de boutiquiers qui sait la valeur de l'argent.
Elle ne fut pas heureuse amante, mais heureuse femme, libre de porter toilette, libre d'aménager son nid comme elle l'entendait, tout étonnée d'avoir sa voiture.
Malheureusement, les relations de son mari ne lui permirent que de goûter aux joies mondaines les plus banales: loges de théâtre et fêtes de charité. Elle ne dansa guère qu'en de misérables sauteries bourgeoises ou aux bals annuels de l'Hôtel de Ville.
Déçue mais résignée, elle résolut alors de s'habiller pour elle, de vivre pour elle, n'ayant d'autre plaisir que de feuilleter le grand livre de la maison, devenue âpre au gain, espérant, pour ses enfants, la réalisation des rêves faits autrefois, au couvent, en compagnie des petites amies mondaines.
Avoir un amant! A quoi bon?
Ni brune, ni blonde, le nez un peu quêteur de sensations nouvelles, mais la bouche coupée droit, un nez de Montmartre et une bouche du Marais, le torse sans raideur mais sans souplesse aussi, elle était à vingt ans, lors de son mariage, de celles qui passent dans la rue sans troubler les petits ramoneurs.
Cependant, un employé de son mari, un jeune caissier qui faisait des vers, osa lui envoyer un sonnet où il suppliait la froide beauté de lui expliquer le mystère de sa bouche. Très digne, comme en l'accomplissement d'un devoir, elle montra le poulet à son mari.
Dès lors, du haut de sa fidélité conjugale, elle s'amusa à harceler l'Auvergnat de moqueries apprises autrefois au couvent. Puis devenue mère, elle signifia brusquement à M. Gosselet qu'elle voulait avoir son lit, un lit où se dorloterait au chaud son petit égoïsme.
Le marchand de poupées céda en homme d'affaires qui couche toujours avec les deux cent mille francs de la dot.
«Je vous l'ai prouvé!» Ainsi Elvire Decambe n'avait jamais promené ses petits souliers dans l'allée de lilas fleuris. Coupable, cette femme qui portait la tête haute et raide comme le dossier de sa chaise Henri II, mangeant son beefsteack bien cuit avec la gravité d'une prêtresse en fonctions sacerdotales! Elle ne pouvait pas renoncer à tous les privilèges que lui valait sa réputation d'épouse vertueuse pour les soucis d'une aventure.
La coupable, si la coupable demeurait sous le toit de M. Gosselet, ne pouvait être que l'élève à la laïque, Mlle Simone, qui dégustait de si bel appétit une large tranche de bœuf saignant, en léchant ses lèvres d'un rouge mouillé.
M. Gosselet, penché sur l'épaule de Simonette, feignant de lire un passage de l'Anatomie descriptive, lui chatouilla du doigt les boucles brunes qui fiorituraient son chignon en couronne.
—Père, laissez-moi lire, je vous prie.
Et elle se tourna vers lui, avec un bon rire, le visage éclairé par la lumière venant de la baie, puis elle reprit sa lecture pendant que Mme Gosselet maugréait contre ces façons de petits bourgeois.
Elle était bien jolie, Mlle Gosselet, penchée sur ce bouquin de science rédigé par quelque vieux coupe-les-bras. De ses cheveux relevés en petite houppe de clown, le front se dégageait volontaire. Le nez droit, très fin, indiscret, querelleur, se reliait à la bouche par une courbe presque hardie et pourtant Mlle Simone n'avait pas le nez retroussé. La bouche un peu grande se colorait d'un pourpre violent à la commissure des lèvres. Le menton droit était d'une grande pureté de lignes malgré les petites rondeurs grasses qui disparaissaient sous le col droit de sa blouse de surah. Sous les sourcils d'un arc irrégulier, les yeux gris-bleu, mirettes de petite fille étonnée, brillaient dans l'ombre des paupières un peu fatiguées. Sous la perruque brune tendue en arrière comme sous le poids du chignon à la grecque, l'oreille compliquée, ornée de petits cartilages en saillie, s'éclairait de petites teintes lumineuses. L'épiderme à peine rosé était pimenté d'une couleur brune qui donnait à cette jolie petite tête de Parisienne l'aspect d'un camée antique.
M. Gosselet, fabricant de poupées, répétait à qui voulait l'entendre que sa fille était «ce qu'il avait fait de mieux» en bon père qui ne voit pas là matière à féroce plaisanterie.
M. Gosselet, la fourchette dressée en l'air, examinait le visage de sa fille, découvrant en elle tous les caractères de sa race. De la face large de mère Jeanneton au minois de Simone il y avait loin. Cependant le bonhomme mettait tant de bonne volonté à établir des ressemblances entre la paysanne et la petite Parisienne, que, l'imagination aidant, il finit par conclure que Simone était bien une Gosselet, une Gosselet mignonne, mais une vraie Gosselet. Le front volontaire et les yeux gris le témoignaient évidemment. Or une Gosselet n'irait pas courir la prétentaine la nuit!
Tout à la joie d'avoir découvert que Simone n'était pas coupable, M.
Gosselet se livra à une nouvelle enquête contre sa femme.
—Avez-vous vu vos lilas en fleurs, ma toute bonne?
—Mon cher, je ne m'aventure pas dans un parc devenu une place publique: vous avez la manie d'exhiber vos poiriers même à votre marchand de carton.
—Mais le soir, à nuit tombée.
—A nuit tombée? Faire la rencontre de quelque rôdeur de banlieue!
D'ailleurs les nuits sont encore froides, même sous les lilas.
Mme Gosselet témoignait un tel mépris pour les promenades nocturnes que le fabricant de poupées baissa le nez sur son assiette.
—Et toi, fi-fille?
—Moi, père! De quoi s'agit-il? Je lisais une merveilleuse description de l'œil. Laissez-moi voir, papa Jean-Marie, si je n'apercevrai pas de petits bâtonnets dans vos prunelles.
La taille souple dans sa blouse lâche, elle se leva, et prenant la tête de M. Gosselet dans ses deux mains, la renversa en arrière pour mieux voir les petits bâtonnets.
Heureux de cette gaminerie, le fabricant de poupées laissa faire, les lèvres amincies par un sourire.
—Non, décidément, je ne vois rien, dit-elle en un rire, rien que mes yeux… du gris dans du gris.
Puis, après avoir baisé au front papa Jean-Marie, elle reprit sa lecture, le cou empourpré d'une rougeur. Mais M. Gosselet, tout à son interrogatoire, continua:
—J'espère que tu es contente de cette bonne odeur de lilas dans le parc.
—Les lilas fleuris! Oh! oui, père!
Elle dit cela d'une voix si émue, les yeux tournés vers la fenêtre, les yeux mouillés, plaqués de clartés blanches comme des gouttes de lait, que le fabricant de poupées devenu soupçonneux, oubliant qu'elle était une Gosselet, ajouta imprudemment:
—Tu aimerais à te promener sous leur feuillage, au clair de lune?
—Pourquoi cette question, papa Jean-Marie?
—Pourquoi! Pourquoi!… pour savoir.
Elle fit: «Ah!» indifférente, puis tourna plusieurs feuillets du gros livre comme pour témoigner qu'elle ne voulait pas être distraite de son étude physiologique.
Jenny, la femme de chambre, venant de quitter la salle à manger, M.
Gosselet continua:
—Quelle gentille petite femme tu feras, Simone! Ah! l'heureux diable qui…
Abandonnant l'Anatomie, Simone s'enfuit en des battements de jupe effarouchés, le visage pourpre, les mains maladroites à tourner le bouton de la porte.
Mme Gosselet prit une attitude désespérée:
—Mon cher, vous n'avez jamais rien compris aux femmes.
—Cependant, ma toute bonne, Simonette est en âge de se marier. Elle a dix-neuf ans.
—Mais c'est précisément… Que je serais confuse si nous avions des invités! Car, mon cher, même dans ces occasions-là, vous êtes d'un sans-façon! Mardi dernier, vous nous avez conté une histoire de pruneaux d'un goût douteux.
—Oui, ma toute bonne, le jour où vous nous avez amené ce petit Sivitgloff… un ingénieur russe, je crois… qui a des espérances… une tante au Caucase.
—Je vous l'ai présenté comme un parti sortable. Il a de bonnes relations dans la diplomatie… Vous n'avez pas voulu me laisser plaider sa cause: cela me suffit! Mariez votre fille, mariez-la au premier coffre-fort venu!
—Je sais ce que vaut l'argent. L'alliance russe ne s'escompte qu'en politique.
—Pas de sottes plaisanteries. Ce jeune homme est charmant, d'un blond distingué: une femme serait heureuse de se montrer à son bras. La fille sera tout aussi heureuse que la mère, je le prévois.
Dignement, à pas comptés, Mme Gosselet, née Elvire Decambe, quitta la salle à manger, battant en retraite devant le cigare que venait d'allumer le fabricant de poupées.
—Ma femme devenue sentimentale, voilà qui m'expliquera, peut-être, les traces de pas, pensa M. Gosselet; puis il se leva, poussant un gros soupir d'homme chagrin qui a beaucoup mangé. Les affaires de cœur ne devaient pas lui faire oublier les affaires sérieuses. Il devait créer l'outillage nécessaire à la fabrication du système oculaire. L'honneur de la maison voulait qu'il fût prêt à livrer les commandes au jour fixé.
Comme il descendait les marches du perron, il aperçut sous les acacias une forme blanche balancée comme en une escarpolette sous un portique de gymnastique.
Il approcha, souriant, puis tapant ses grosses mains l'une contre l'autre avec la furie d'un maître de claque, il cria:
—Bravo, Momone!
Mlle Simone, suspendue par les jarrets à un trapèze lancé à toute volée, venait, d'un saut périlleux, de se laisser choir sur un amas de sciure de bois.
Debout maintenant, la taille serrée dans une tunique de flanelle blanche, les jambes dessinées en un pantalon bouffant de même étoffe, gantée haut de peau de chien, son toupet de clown ébouriffé, Simone était d'une robustesse délicieuse.
Elle s'approcha du fabricant de poupées, joyeusement essoufflée:
—C'est la première fois que je le réussis, père. Imaginez-vous que j'avais peur.
Embrassant le front moite de sueur de la petite gymnasiarque, M.
Gosselet oublia ses soupçons.
Restait l'autre, la Parisienne!
III
Table des matières
Dix heures du soir!
M. Gosselet se promenait dans son parc aux portes closes.
Coiffé d'un chapeau à bords larges, chaussé de feutre, «vêtu de nuit», le digne fabricant de poupées évitant les allées blanchies par la lune, gagnant les bosquets avec les précautions d'un matou en bonne fortune, ressemblait à un dévaliseur de villas. 2928 Le costume de M. Gosselet était un peu théâtral—il y a dans tout homme grave un cabotin qui sommeille—et il était évident que le fabricant de poupées ne rimait pas de sonnet aux petites veilleuses, les étoiles, tant il jouait bien son rôle de conspirateur. Drapé dans son manteau, il tenait à la main une arme aux reflets métalliques qui était tout bonnement un chronomètre.
M. Gosselet attendait l'arrivée de deux autres personnages, il ne savait lesquels, qui devaient jouer les amoureux et causer de leurs affaires de cœur sous les lilas.
Comme décor: la grande cheminée d'usine, le petit pavillon d'un blanc pâle et les massifs éclairés à la lumière électrique par la lune.
Minuit, et les amoureux n'arrivaient pas. Or, en l'esprit de M. Gosselet minuit devait être l'heure du crime! Au théâtre et dans les romans douze coups ne peuvent tinter à une horloge sans que les épées sortent de leurs fourreaux, sans que les lèvres roses s'unissent aux lèvres moustachues.
Minuit!
La scène était délicieusement embaumée de senteurs traînant des mosaïques de fleurs: les amoureux allaient-ils manquer leur entrée?
Dissimulé derrière un portant de gymnastique, le fabricant de poupées gagnait à pas furtifs la cachette choisie à l'avance où il pourrait entendre le duo amoureux, quand un coup de sifflet retentit sur la voie du chemin de fer. Le dernier train de banlieue se dirigeait vers Paris.
La machine passa, haletant, éclairant de ses deux gros yeux rouges les massifs du parc, teintant de pourpre les murs du petit chalet endormi.
Presque aussitôt une fenêtre s'ouvrit au deuxième étage de la maison et Simone parut, appuyée sur la grille du balcon, explorant le parc du regard.
Le fabricant de poupées s'accroupit vivement derrière un fusain, pleurant déjà d'avoir découvert la coupable.
Satisfaite sans doute de son examen, Simone quitta la fenêtre, puis reparut portant un paquet qu'elle sembla fixer au balcon.
M. Gosselet, qui avait gagné sans bruit l'allée de tilleuls formant une charmille obscure, vit sa fille dérouler une longue corde dont l'extrémité tomba sur le perron.
Apeuré par le péril qu'allait courir son enfant, il voulut crier:
—Simone, ne descends pas, par pitié!
Mais déjà elle enjambait le balcon et se laissait glisser, à la force du poignet, par petits coups, en bonne gymnasiarque amoureuse des exercices physiques périlleux. Son joli corps vêtu de noir se balançait avec grâce sur la façade blanche. Du pied elle éloignait la corde de la muraille pour ne pas se meurtrir les bras aux aspérités de la pierre.
Descendue sur le perron, tenant encore le câble en main, prête à commencer l'escalade si quelque danger la menaçait, elle observa de nouveau le parc et se dirigea vers la charmille où attendait M. Gosselet.
Vite, le marchand de poupées se blottit derrière le socle du petit Amour lançant des flèches, écartant les branches de lilas qui formaient un retrait où il pourrait tout entendre sans être vu. Les amoureux prendraient place sur le banc de pierre si proche de lui qu'il devinerait même les mots balbutiés par les lèvres bégayant les serments passionnés.
Il entendit un bruit de pas, puis le heurt léger d'un doigt contre la lourde porte qui séparait le parc de la cour de l'usine. On chuchota:
—Vous, Simone?
—Moi, André.
Et brusquement la lourde porte cadenassée, verrouillée, s'ouvrit comme par enchantement, sans la moindre plainte de ses gonds habituellement gémissants.
Les pas se rapprochant de sa cachette, M. Gosselet put apercevoir
Bamberg et Simone venant vers lui, les mains enlacées.
—Vous n'avez pas froid, mignonne?
—Non, André. J'ai mon caban et aussi mon costume de gymnastique de flanelle noir qui est très chaud.
—Causons, voulez-vous?
Soupirant, ils vinrent s'asseoir sur le banc de pierre, ainsi que M. Gosselet l'avait prévu, Simone le coude appuyé sur le socle du petit dieu, Bamberg penché en avant pour admirer l'aimée.
—Cruelle, qui me refuse un baiser.
—Plus tard, André!
—Quand?
—Je vais vous gronder… je vous ai répété si souvent que cela arrivera quand vous m'aurez toute.
—Toute! Depuis un mois, mon adorée, je baise les cinq ongles roses de votre menotte. Puis-je espérer que mes lèvres arriveront un jour jusqu'au poignet?
—Vous vous lassez.
—Méchante qui n'en croit pas un mot?
—Mon ami, je veux vous donner une petite femme, qui vous sera totalement inconnue.
—Donnez-moi, en attendant, vos dix doigts à baiser, au moins.
—Prenez garde et n'allez pas écorcher vos lèvres aux rugosités de l'épiderme. J'ai beau mettre des gants très épais, le trapèze ne me permet pas de montrer des mains de petite maîtresse.
—M'aimes-tu?
—Pourquoi me tutoyer, André? Plus tard vous me direz: «madame Bamberg, vous êtes insupportable… madame Bamberg, vous êtes exaspérante.» Et tout cela pour avoir abusé du tu aux nocturnes fiançailles.
—L'originale fiancée!
—Originale, non! Les autres sont originales, moi pas! Qu'une jeune fille livre ses yeux, livre sa bouche, livre sa taille et se croie toujours vierge: voilà ce que je n'ai jamais pu comprendre. Les hommes,—j'ai beaucoup lu,—nous considèrent comme de jolies petites places fortes où il fait bon tenir garnison. La place se rend ou ne se rend pas: voilà tout. Je ne sache pas que les défenseurs d'une forteresse aient jamais engagé les assiégeants à persévérer dans l'attaque par des aguicheries et des concessions de tourelles. Ce seraient des sièges de convention, ces sièges-là.
—Voilà une petite place qui tonne joliment contre le pauvre André
Bamberg.
—Vous userez de représailles, mon ami!
—Quand, hélas!
—Affaire à vous. Quel drôle d'assiégeant vous faites! Vous restez là à jouer des airs de flûte sous les… remparts espérant qu'on répondra à vos bergerades par des baisers à boulets rouges.
—Bien! je prends l'offensive.
Passant le bras autour du caban de Simone, André voulut prendre un baiser.
—Prenez garde, mon ami, je me défends. J'ai des ongles acérés de petite chatte sauvage et des biceps capables de porter quinze kilos à bras tendus.
—Il me serait impossible d'accomplir semblable prouesse… et je désespère, Simone, de vous faire partager mon amour.
—C'est-à-dire que vous pensez, mon pauvre André, que si je suis assise à côté de vous en ce coin désert du parc, c'est par caprice de jeune fille romanesque, amoureuse seulement de clairs de lune.
Dégageant ses mains des menottes de Simone, André Bamberg baissa la tête pour cacher à la jeune fille une larme tombée dans les frisons blonds de sa moustache. Mais Simone devina la cause du silence de celui qu'elle aimait, et, penchée en un joli mouvement de buste, elle attira les lèvres d'André vers ses lèvres, le bras passé autour du cou de son amant:
—Méchant qui pleure! Méchant qui pleure! Alors, je ne t'aime pas… Osez donc répéter, monsieur Bamberg, que je ne vous aime pas! Et cette vilaine larme qui me mouille les lèvres… Séchée la larme!… Bue la larme, la petite larme salée si bonne, qui me donne soif de nouveaux baisers. C'est pour toi, mon aimé, que je ne voulais pas de tes caresses. On doit tant aimer ce que l'on a longtemps voulu avec la désespérance de ne pas le posséder un jour. Pendant un mois, un long mois, j'ai souffert, me gardant de toi, de ta bouche. J'ai pleuré de faire de la tristesse à ton front. J'aurais voulu m'offrir à toi au jour de la communion, les lèvres vierges de tes lèvres. Je me serais donnée peu à peu, pour être certaine de te garder plus longtemps, aussi longtemps que mon seigneur aurait pris de nouvelles joies en moi! Méchant qui pleure et qui n'a pas vu que je ne voulais pas gaspiller notre tendresse, et que je ne suis pas femme à me donner un peu sans me donner toute.
André ne pleurait plus, mais écoutait la petite musique de cette voix douce chantant près de son oreille, si près, que l'haleine chaude de Simone le chatouillait. Il embrassait les mains de celle qui venait de lui dire franchement toute sa passion, se servant, jeune fille chaste, des mots de vieilles maîtresses qui savent bercer les douleurs d'hommes.
M. Gosselet, surpris de ne plus entendre que des chuchotements, écarta de la main une branche qui l'empêchait de voir les amoureux.
Le bruissement des feuilles apeura Simone qui se pressa vers l'aimé, l'étreignant de ses deux bras:
—J'ai peur, André.
—Peur, petite folle, peur de quelque insecte qui bourdonne sa tendresse à sa fiancée.
—Les feuilles ont remué, je te l'assure.
—Bast! C'est le petit amour qui écarte les grappes de lilas pour voir combien tu es belle. Parle… Dis-moi: tu… Tu dis si bien: tu. Dis ce que tu voudras, ce que tu imagineras. Je ne connaissais pas ta voix. Quand je te disais mon amour, moqueuse, tu interrompais mes serments de mots drôles. J'étais toujours battu, moi qui ne parlais qu'avec mon cœur. Tu m'aimes?
—Je vous aime.
—Le vilain vous.
—Je t'aime, je t'aime parce que…
—Parce que…
—Tu n'es pas comme ceux qui viennent chez mon père, et, assis à notre table, inventorient les meubles, le linge de bouche, les faïences accrochées au mur et aussi la fille, qu'ils espèrent emporter avec un peu d'argenterie. Je t'aime parce que… je ne sais pas, moi, pourquoi je t'aime! Un jour comme tu causais avec papa Jean-Marie des affaires de l'usine, j'ai compris que tu me disais des mots que ceux qui étaient là n'entendaient pas. «Il nous faut vingt mètres de courroie, monsieur Gosselet!» Tu m'as dit ça et je ne me suis pas défendue de ton amour et j'ai attendu l'aveu que tu devais me faire pour que je vienne à toi; et je suis venue sans crainte, vers mon époux… Vous ne pleurez plus, monsieur Bamberg!
—Nous sommes de grands coupables, Simone!
—Oui, de grands coupables! Pauvre père!
Et brusquement leur étreinte se relâcha.
—Jamais M. Gosselet ne consentira à notre union, Simone. D'ailleurs, je n'oserai jamais moi, le petit Bamberg, comme il m'appelle, lui demander la main de Mlle Simone, sa fille. Que lui dire pour le gagner à notre cause? Que tu m'aimes! Il m'a secouru alors que j'allais, comme mon camarade Fortin, solliciter de la compagnie d'Orléans un emploi de chauffeur-mécanicien. Et je serais entré dans sa maison pour lui voler sa fille!
—Pauvre père, comme il va souffrir!
—Simone, je partirai et… oublierai. Pardonne-moi de t'avoir parlé d'amour, mignonne! Je suis pauvre: je devais te fuir, ne pas te tenter par l'appât de nouvelles joies. Aimée de ton père, tu étais si gaie avant mon arrivée à l'usine. Mes yeux t'ont dit: «Si tu savais combien sont heureuses celles qui se donnent toutes», et tu t'es donnée presque toute, mon aimée, et mes yeux mentaient, puisque nous sommes malheureux de nous aimer tant.
—Tu veux t'en aller où je ne serai pas?
—Où tu ne seras pas… pour oublier.
—Oublier! Sais-tu, mon ami, si des jeunes filles ont pu se donner à un autre que celui qui les créa femmes en leur disant le premier: «Je vous aime!»
—Je t'assure que l'on oublie très bien. Il y a des proverbes là-dessus.
—Tu oublierais, toi!
—Moi… oui.
—Et tu m'aimes?
—Je t'aime et me souviendrai. Mais j'oublierai Mlle Gosselet, je l'espère du moins. Demain… je partirai… avant l'ouverture des ateliers. J'irai en Suisse où maman habite seule notre vieille petite maison. Je lui dirai tout. Je suis resté petit pour elle. Elle savait si bien apaiser mes chagrins d'enfant qu'elle calmera mes douleurs d'homme.
—Moi je n'ai pas de mère à qui je puisse me confesser, monsieur Bamberg, vous le savez bien! Si vous avez menti en me promettant les joies d'aimer, vous devez réparer le mal que vous m'avez fait. Je suis une fiancée originale, moi, n'est-ce pas?
—Oh! mignonne, vous m'avez dit vous!
Simone posa sa joue sur l'épaule d'André, et, câline:
—C'est vrai, pardon! Mais un honnête homme n'abandonne pas celle qu'il a promis d'aimer. Fuirais-tu, André, si j'étais sur le point de devenir mère? Je suis enceinte de ton amour, mon aimé. Méchant, qui oblige sa fiancée à se servir de comparaison brutale pour le garder à elle.
—Les petites filles ne savent pas la vie, Simone. Il est des devoirs…
—Des devoirs! Tu m'aimes, je t'aime. Notre devoir est de nous aimer.
—Les jeunes gens pauvres n'épousent des héritières que dans les romans. M. Bamberg a épousé le million de M. Gosselet, voilà ce que dirait le monde.
—Le monde, nous ne lui demandons rien.
—Sans doute, mais le monde exige.
—De quel droit?
—On ne sait pas.
—Êtes-vous sûr, monsieur Bamberg, que vous n'épouserez pas le million de M. Gosselet en m'épousant? Oui, n'est-ce pas! Moi je sais bien que tu serais tout heureux de m'emporter bien loin, comme je suis vêtue, en mon costume de gymnastique! N'est-ce pas, mon aimé! Le monde n'existe pas hors de nous.
—Il existe si bien, mignonne, que tu as un brave homme de père qui me chasserait de sa maison le jour où je lui avouerais aimer sa fille. Nous vivrons notre vie séparés mais toujours l'un à l'autre. Les hommes ne pourront rien contre cet amour caché et les joies du sacrifice!
—Les joies du sacrifice!… mais je ne veux pas me sacrifier, moi!
—Nous ne pouvons cependant nous marier sans le bon vouloir de ton père.
—Mon père! Pourquoi me parler sans cesse de mon père, André! Et tu veux t'en aller où je ne serai pas…
—Pauvre adorée que je fais pleurer! Mais tu vois bien qu'il faut que je parte. Je suis capable de te prendre un jour et de t'emporter, de te voler!…
—Tu ne m'aimes donc pas que tu trouves tant de bons arguments pour me convaincre que nous ne devons pas nous aimer. Je vais te prouver, moi, que nous ne pouvons pas nous quitter.
Lèvres contre lèvres, les mains enlacées, Simone et André ne prononcèrent pas un mot et pourtant, quand M. Gosselet, inquiet d'un silence trop prolongé, voulut écarter le feuillage, l'amant se dégageant de l'étreinte de Simone dit tout haut:
—Notre amour est plus fort que tout, ma fiancée, ma femme!
—Vrai! je suis donc bien éloquente, mon petit mari. Vois-tu, j'ai appris beaucoup de choses dans les livres, on m'a faite si savante.
A voix basse, si basse que le pauvre père aux aguets était désespéré de ne plus entendre les propos amoureux, Simone continua:
—On peut nous surprendre ici. On peut nous surprendre… demain peut-être! Fuyons tous deux. Quand je ne t'aurai plus à côté de moi, les vilaines bonnes raisons vont t'assaillir et tu es trop honnête homme, mon aimé, pour ne pas leur céder. Toi parti, je mourrais et je ne veux pas mourir. Fuyons tous deux demain! Cela ne te surprend pas trop que je te propose de fuir, moi ta fiancée? Je garde mon amour: voilà tout. Et tu ne dis rien? Tu ne me remercies pas de cette bonne pensée?
—Te remercier… mais nous ne courons aucun danger ici… et puis tu es si éloquente que M. Gosselet se laissera probablement toucher.
—Oh! l'honnête homme! Oh! l'honnête homme! A la rescousse l'amoureux! Papa Jean-Marie ne cédera jamais… jamais. Papa Jean-Marie qui est si bon ne croit pas aux affaires de cœur. Il se dirait: le petit Bamberg veut me mettre dedans. Il a toujours peur d'être mis dedans, papa Jean-Marie! As-tu de l'argent?
—De l'argent!
—Voilà une question qui te surprend.
—Pourquoi parler…
—Mais il nous faut de l'argent pour fuir. Une voiture m'attendra demain soir, près de la grande grille. Je me promènerai dans le parc un livre à la main. Le père Tant-Seulement, le jardinier, époussettera ses artichauts que le train de sept heures couvre toujours d'escarbilles de charbon. Je sauterai dans le fiacre—un fiacre par économie—et tu me prendras dans tes bras et nous irons à la gare de l'Est. Nous ne nous éloignerons guère de Paris pour revenir vite consoler papa Jean-Marie qui nous aura pardonné.
—Je suis assez riche pour…
—Tant pis, mon aimé, tant pis! Je voudrais verser dans ta bourse toutes mes économies de jeune fille, mais la fierté de M. Bamberg se gendarmerait terriblement. Ne fronce pas les sourcils… Voilà que je t'ai déplu, déjà. Demain! Sept heures.
—Simone!
—C'est entendu! Je t'en prie, laisse-moi payer le fiacre. Je serais si heureuse de donner un louis au cocher qui t'enlèvera, car je t'enlève… Je t'enlève! Tu verras quand nous serons dans notre chez nous! J'ai appris à cuissoter un tas de petits plats. Mais, mon aimé, les étoiles ne brillent plus que faiblement et le Grand Jour, le jour de mon bonheur, va paraître. Ne dis pas non! Fais taire en toi le vilain honnête homme pour n'écouter que l'amoureux. Ce soir… sept heures! Sept heures! Si la voiture n'est pas près de la grille, je m'enfuis quand même. Que je t'embrasse avant de faire mon escalade pour la dernière fois! à toi, mon aimé!
—A toi, mignonne!
Les deux amoureux disparus, M. Gosselet se leva péniblement de sa cachette, les jambes engourdies, les reins courbaturés, la gorge enrouée d'une petite toux qu'il avait courageusement refoulée jusqu'à la fin du duo amoureux. Ce qu'avait dit le petit Bamberg, il ne le savait guère, mais la voix de Simone était arrivée jusqu'à lui distincte, vibrante.
Sa fille voulait prendre la fuite! Sa fille aimait un petit ingénieur roublard, sans le sou, et le lui avait dit avec des mots qu'elle n'avait jamais appris, des mots que lui avait soufflé quelque esprit du mal torturant sa chair d'une passion subite. Lui qui ne croyait pas au diable, lui, l'esprit fort, qui se moquait des vieilles légendes auvergnates, il ajoutait foi maintenant aux maléfices, aux ensorcellements.
Il se disait que les paysanne ont raison de se signer quand les gens qui ont le mauvais œil passent sur le désert, la petite place du village.
Ce petit Bamberg! Quelque Suisse-Allemand, sans doute! Un hypnotiseur qui avait jeté son dévolu sur sa fille, héritière, et pouvait en faire sa maîtresse par la puissance de l'œil, du mauvais œil.
Il sauverait Simone, l'exorciserait de bons conseils honnêtes qui mettraient en fuite l'esprit du mal!
Assis sur le banc que venaient de quitter les amoureux, il pouvait voir sa fille grimper le long de la muraille à la force du poignet, puis s'arrêter sur le balcon du premier étage pour envoyer de la main des baisers au séducteur posté, sans doute, dans la cour de l'usine.
—Pauvre enfant, elle est prise… prise… ensorcelée!
Et il pleura, le front appuyé sur le socle du petit Malin qui lançait toujours ses flèches…
IV
Table des matières
La Grande Bobêche, la Petite-Souris, Mouron-pour-les-petits-oiseaux et l'Embaumée étaient fort distraites à l'atelier de peinture.
Assises sur de hauts tabourets devant une table chargée de petits pots à couleurs, le coude droit appuyé sur un support en bois, elles promenaient maladroitement leurs pinceaux sur les têtes de kaolin qu'elles tenaient de la main gauche.
Après le bavardage accoutumé sur «les types» aperçus la veille en omnibus, les petites amies se mettaient chaque jour vaillamment à la besogne, l'Embaumée troussant les lèvres d'une touche de carmin, la Petite-Souris dessinant des cils en auréole autour des prunelles, la Grande-Bobêche enjolivant de mignonnes fossettes, faites en trompe-l'œil, les joues de marmot largement lavées de rose par Mouron-pour-les-petits-oiseaux.
Le buste corseté d'une blouse bleue maculée de rouge et de brun, effilant le bout des pinceaux entre leurs lèvres devenues plus roses, elles s'appliquaient, la langue un peu tirée, le visage penché sur l'épaule, en des attitudes de contemplation.
Les poupées qu'elles animaient ainsi d'une couleur de vie étaient aussi irréprochablement peintes que les grandes poupées qui se fardent elles-mêmes. Les petites têtes avaient une individualité, un air à elles, qui surprenaient même M. Gosselet; il disait au contre-maître:
—Ça se croit des artistes, et elles feraient des portraits, ma parole?
Le contre-maître, un vieux, venu d'Auvergne, comme le patron, maugréait:
—Très bien! mais nous voulons des têtes de bébés et non des pastels de cocottes. Regardez-moi ces yeux.
—Laisse donc faire mon vieux Firmin: ça se vend: c'est parisien, c'est parisien! Tu seras toujours de Saint-Flour, mon pauvre vieux!
Le vieux Firmin, ce matin-là, n'eut pas de peine à remarquer que les têtes enluminées par les quatre petites amies ressemblaient aux frimousses venues des autres tablées comme les masques de carnaval ressemblent aux figures de cire posant à la devanture des coiffeurs. Tous les bébés barbouillés par la Grande-Bobêche, Petite-Souris, Mouron-pour-les-petits-oiseaux et l'Embaumée faisaient la grimace, fronçaient les sourcils ou saignaient du nez.
—Ah ça, mesdemoiselles, c'est de la belle ouvrage! Recommencez-moi ces horreurs!
Et les petites ouvrières s'appliquaient, rouges sous leurs casques de cheveux. Cela ne durait guère et les caquetages recommençaient en un rapprochement de frison, pendant que les pinceaux allaient à l'aventure, encerclant l'œil gauche de cils bruns, étoilant l'œil droit de cils blonds.
—Alors il t'a dit? chuchotait la Grande-Bobêche, une grande à figure osseuse sous une mousse de poils rouges. Et la Petite-Souris, toute petiote, avec des prunelles tachées au milieu comme par deux gouttes de café, et Mouron-pour-les-petits-oiseaux, d'une joliesse maladive, les lèvres pâles avancées en bec de pierrot, se penchaient vers l'Embaumée.
—Il m'a dit… Mais vous êtes des bavardes.
—Oh! ma petite l'Embaumée, dis-nous pourquoi M. Bamberg…
—Tais-toi, Mouron, le vieux Firmin va nous attraper. Et puis, Mouron, que t'importe que M. Bamberg me dise ceci ou cela. Tu es amoureuse de lui, hein?
—Moi! Si on peut dire! C'est toi qui es amoureuse, l'Embaumée. Tu vas chiper le lilas du père Gosselet pour lui faire des bouquets que tu mets sur sa table pendant le déjeuner. Je t'ai vue, l'Embaumée, je t'ai vue!
—Mademoiselle, je n'aime pas ces plaisanteries… Il y a toujours un tas de vieux derrière vous. Avec vos yeux de sainte Nitouche…
—Mademoiselle, je vous défends!… Rendez-moi ma boîte à poudre. D'ailleurs je suis assez droite pour que les hommes me suivent. Tandis que les mômes vous crient dans le dos: «Hé! la boscotte!»
L'Embaumée d'un coup de pinceau balafra de rouge la frimousse pâle de Mouron-pour-les-petits-oiseaux qui laissa rouler à terre la tête du bébé qu'elle enluminait, pendant que le vieux Firmin criait du bout de l'atelier:
—Hé! mesdemoiselles, cinquante centimes d'amende pour la casse. Et du silence ou à la caisse.
Des rires sonnèrent à toutes les tablées.
Et rouges, rouges, un peu d'eau sous leurs cils baissés, hochant la tête, les deux petites ouvrières promenèrent leurs pinceaux rageusement sur les faces de kaolin.
La Grande-Bobêche riait de la querelle.
Petite-Souris, elle, lorgnait en dessous les deux rivales, craignant quelque horion, quelque coup de griffe égarés. Puis, après un silence qui apaisa la grande colère des deux voisines de tabouret:
—Voyons, ma petite l'Embaumée, raconte-nous ce qu'il t'a dit, Mouron est agaçante.
L'Embaumée, le buste courbé montrant sa bosse qui bombait son gersey comme un gros tampon d'ouate amoncelé sous la doublure, l'Embaumée essuya du bout du doigt une larme qui allait choir et dit résignée:
—Ma bosse! Je sais que je ne suis pas belle. Mais quand on est camarade, on ne devrait pas se reprocher des infirmités. J'aurais voulu vivre toute seule, sans personne pour me faire souffrir. Mouron a voulu être mon amie. Elle avait bien vu ma bosse quand elle m'a demandé de demeurer avec moi à Montrouge.
Attendries, la Grande-Bobêche et Petite-Souris approuvèrent:
—Mouron est méchante comme la gale.
Et Mouron se mit à pleurer dans ses deux menottes, pendant que l'Embaumée la poussait du coude, toute consolée déjà, disant à mi-voix:
—Voyons, Ron-Ron! Tu ne l'as pas fait exprès pour me faire du chagrin, je le sais bien.
—Attention, voilà M. Bamberg, dit la Grande-Bobêche.
* * * * *
André Bamberg traverse l'atelier, la tête basse, semblant rêveur, revient sur ses pas, rôde autour des petites amies, s'arrête derrière l'Embaumée devenue pourpre et dit assez haut pour ne point paraître faire une confidence:
—Ainsi c'est entendu, mademoiselle, vous voudrez bien passer à mon bureau, à midi?
Sans lever les yeux, le pinceau maladroit en ses doigts tremblants, l'Embaumée répond:
—Oui, monsieur.
Les petites amies, les yeux allumés de curiosité, se penchant de nouveau vers la petite bossue:
—Alors il t'a dit?
—Pourquoi faire à son bureau?
L'Embaumée avoue très vite pour être délivrée des sottes questions qui l'obsèdent et font sursauter vite le bouquet de violettes épinglé à son corsage:
—M. Bamberg veut me parler de je ne sais quoi.
—Ah! de je ne sait quoi! riposte la Grande-Bobêche. Moi, je me suis toujours défiée du petit Bamberg. Les hommes qui se frottent aux robes des femmes, sans que ça leur fasse rien, m'épouvantent. Ils veulent avoir l'air en bois et puis crac! ça flambe et ça vous prend, parfois, malgré vous. Vous connaissez Berthe de chez Pachard, à Saint-Mandé? Le patron l'appelle un jour, pendant le déjeuner des ouvrières. «Ma petite, qu'il lui fait, si vous êtes bien gentille, je vous augmenterai.» Comme elle ne voulait pas être bien gentille, il lui fit comprendre que l'usine n'avait guère de commandes… que…—ce qu'ils disent tous,—enfin Berthe sait peindre des sourcils sur des têtes de poupées, mais elle ne sait que ça. Alors elle fut bien gentille. Ça c'est sale, mais ça se fait. Moi, à ta place, l'Embaumée, je n'irais pas.
—Toi, dit Mouron, tu es jalouse!
—Oh! jalouse! Le petit Bamberg, ce n'est pas mon genre. Moi je n'aime que les hommes qui portent lorgnon, qui ont six pieds de haut et des cheveux frisés. Le petit Bamberg est un bel homme, mais il a des cheveux plats, de grands yeux bleus qui ont l'air mort et il porte des cols droits. J'aime à voir le cou des gens, moi. Puis il a deux coins de moustache si petits qu'il a dû pleurer pour les avoir.
—Si ce n'est pas ton genre, dit Petite-Souris, c'est que tu as des goûts communs. Il a l'air distingué.
—Et très bon! ajouta Mouron. Puis, tu n'as pas remarqué ses mains avec des ongles tout petits.
—Soit, dit la Grande-Bobêche, pour ce que j'en veux faire. Mais l'Embaumée ne nous donne pas son avis.
—Je n'ai rien à répondre, la Grande-Bobêche, ce que tu dis est si bête!
—A ton aise, ma petite. Tu feras comme les autres, mais je ne te conseille pas de venir pleurnicher ensuite dans mon tablier. Tu es prévenue.
* * * * *
Délicieusement émue, le cœur battant à coups précipités et soulevant le bouquet de violettes sur son corsage, l'Embaumée songeait: «Que me veut-il?»
Certes elle n'avait point peur d'une accolade brusque dans le petit cabinet vitré au milieu de l'usine déserte. Elle se sentait protégé par sa bosse contre le désir des hommes. Lui, si beau, devait-il pouvoir se lasser de maîtresses qui n'étaient pas contrefaites.
«Que veut-il me dire?»
Avait-il deviné qu'elle l'aimait de très loin, de très bas, sans oser se l'avouer, s'efforçant de cacher son amour honteux comme elle s'ingéniait toute petite fille à dissimuler son infirmité. Comment avait-elle osé l'aimer? Elle se souvenait de l'arrivée du jeune homme à l'usine, du mot qu'il lui avait dit un jour:
—Mademoiselle, vous devez être bien heureuse de faire sourire tant de petites bouches.
Depuis il l'avait gourmandée tout aussi fort que les autres ouvrières, signalant rigoureusement au contre-maître qui tenait le livre de paye ses retards du matin. Elle l'avait aimé à son insu, peu à peu, heureuse de voir ses yeux, heureuse d'entendre sa voix, honteuse quand il s'arrêtait derrière elle à l'atelier et pouvait remarquer la bosse, la malencontreuse bosse.
Il n'avait rien fait pour être celui dont on prononce le nom tout bas en une vaine caresse des lèvres, mais quand tous, connus et inconnus, témoignaient à la pauvre fille, par des sarcasmes ou de bonnes paroles attendries, qu'ils s'apercevaient de son infirmité et triomphaient, eux, d'être droits, lui, n'avait rien dit. Oh! l'excellent cœur!
Elle l'avait aimé par besoin d'aimer. Les fleurs qu'elle baisait le matin se fanaient le soir. Être aimé d'une boscotte cela ne pouvait l'humilier puisqu'il ne le saurait jamais. Une autre le prendrait, une autre qui ne serait pas contrefaite, mais elle serait si heureuse de souffrir, sa souffrance venant de l'Aimé.
Elle avait été imprudente, la veille, en déposant sur sa table une branche de lilas chipé au père Gosselet. Quels rires dans l'usine si les ouvrières apprenaient que l'Embaumée était amoureuse de M. Bamberg!
—Comment! la Boscotte!
—Oui, ma chère! Elle ne doute de rien.
Amoureuse et bossue! Elle n'oserait plus sortir de sa chambre de
Montrouge.
—Pourvu qu'il ne devine pas, murmura-t-elle.
Et profitant d'une causerie qui rapprochait les frisons de ses camarades de tablée, elle mit un peu de rose au coin de son mouchoir et se farda les joues furtivement pour être moins pâle quand il lui dirait: «Mademoiselle, je vous aime!» Non, mais: «Mademoiselle, je… je…» Que pouvait lui dire M. Bamberg? Peut-être avait-il deviné…
* * * * *
André Bamberg, assis en son bureau de la machinerie, enjolivait de fioritures les initiales M.G. qu'il avait dessinées sur une feuille de papier blanc. Cet exercice, tout machinal et qui n'était d'aucune utilité à la fabrique Gosselet, aidait le jeune ingénieur à ne point trop témoigner d'impatience et de nervosité.
André Bamberg avait résolu de prendre une décision à midi sonnant. L'honnête homme et l'amoureux s'étaient querellés en lui pendant toute la matinée et il s'efforçait de ne songer à rien jusqu'à l'heure où il se prononcerait sur son sort. Peut-être sacrifierait-il à Simone tous ses scrupules, elle l'aimait tant!
Les bruissements de cette usine point tapageuse comme les autres usines, les chuchotements entendus autour des bébés nouveau-nés comme en une chambre d'accouchée lui rappelèrent ses débuts dans la maison Gosselet.
Né en Suisse, dans une de ces auberges proprettes où ne descendent plus guère que les gens du pays et les étrangers qui voyagent en artistes, il avait suivi les cours de l'école polytechnique de Zürich, puis, son brevet d'ingénieur en poche, il était venu en France à la conquête d'une position sociale. Pendant trois mois, il avait heurté vainement à toutes les portes d'industriels grands et petits, quand un ami le présenta au fabricant de poupées.
Son entrée en fonctions avait été modeste. En homme pratique qui se défie de la science apprise en des livres, M. Gosselet lui avait fait étudier tous les petits détails de la fabrication des bébés.
Cela l'avait amusé, d'abord, puis intéressé, et il gardait bon souvenir du temps où ouvriers et ouvrières le gourmandaient, malgré son titre, quand il gâchait du carton ou des fils d'archal. Devenu bon ouvrier et connaissant tous les procédés, tous les secrets du métier, il s'était ingénié à rendre plus anatomiquement vrai l'organisme des petits êtres en carton.
Le bébé moderne n'a plus de son dans le ventre, il se compose de diverses parties en carton creux reliées entre elles par des ressorts et des bouts de caoutchouc formant un appareil dont toutes les ficelles se rattachent à un crochet qui est le cœur. Il peut mouvoir ses petits yeux de verre à droite et à gauche pour dire bonjour aux petites amies de maman ou les baisser sous la paupière inférieure pour laisser croire qu'il dort bien sage.
Dans la première partie de la fabrication qui consiste à créer les parties d'armure en carton que l'on réunit pour former un corps, Bamberg fit une découverte importante. Il imagina de remplacer les petites menottes fragiles par des mains incassables. Il composa une pâte argileuse qu'il pressura et moula en une machine de son invention. Dès lors les bébés Gosselet promenèrent de par le monde de jolis petits doigts délicatement incurvés résistant à tous les heurts. Cela lui valut les bonnes grâces du patron et l'emploi d'ingénieur-constructeur.
Brusquement poussé par le désir de voir ce qu'il allait quitter, Bamberg se leva et se mit à errer à travers les ateliers.
Au moulage, une nouvelle création put le distraire un instant de ses préoccupations.
Le corps, les jambes et les bras des bébés sont fabriqués économiquement en feuilles de carton moulées dans des matrices en fonte de formats différents, mais la confection des têtes en kaolin exige une main-d'œuvre plus minutieuse. La pâte liquide est versée en des moules en plâtre qui ne peuvent guère servir plus d'une vingtaine de fois sans se couvrir de petites granulations qui marqueraient le visage des bébés des cicatrices de la petite vérole. La tête moulée est confiée ensuite à des ouvrières qui, manipulant délicatement la croûte fragile, font avec un canif la toilette des lèvres entr'ouvertes et des petits nez.
Or, depuis la veille, la maison fabriquait des poupées rieuses. Les polisseuses creusaient des alvéoles sous la lèvre supérieure des bébés et plantaient une rangée de quenottes en émail à peine aussi grosses que des grains de riz. Très artistes, les petites ouvrières s'acquittaient de leur tâche à merveille.
Passant près du four où les petites têtes cuisent à une température de huit à douze cents degrés, André Bamberg entra dans l'atelier des peintres pour corps qui sont aux peintres pour têtes ce que sont les barbouilleurs en bâtiment auprès des grands prix de Rome.
Entièrement vêtues de blanc, comme en chemise, trente ou quarante jeunes filles plongeaient les bébés dans un bain de rouge ou de rose et les fixaient ensuite à la muraille hérissée de longs piquets. Les petits corps nus séchaient là, empalés.
Bamberg parcourut ensuite les salles de réserve, désertes, où s'entassaient des bras et des jambes en carton, semblables à d'immenses ossuaires, et il fit son entrée dans le salon de coiffure.
Là, les petites ouvrières jacassaient—un vice de profession—tout en épinglant des perruques sur les petites têtes d'abord coiffées de calottes de liège. Elles frisaient au petit fer ou tressaient des nattes, couchant leurs clientes sur de grandes tables encombrées de laines fines ou de vraies chevelures achetées aux Creusoises ou aux Bretonnes pour quelques mètres de satinette.
Rêvassant, il s'arrêta devant les faiseuses d'yeux, penchées, très pâles, sur la flamme du gaz qui leur servait de foyer pour fondre les bâtons de verre de différentes couleurs, en cornée et prunelles striées de jaune.
La confection des petits souliers mordorés portant sous la semelle la marque Gosselet sembla l'intéresser comme une chose qu'il voyait pour la première fois. Toc! un coup de balancier: l'empeigne. Toc! un coup de balancier: la semelle. Deux tours de roue d'une machine à piquer et la chaussure à pointe, à la mode, était aussi gracieuse que les bottines de fée mises à l'étalage sur le boulevard.
Dans un autre atelier, cinquante lingères et confectionneuses recevaient des hottées de bébés qu'elles empilaient tout nus sur de grandes tables et habillaient ensuite de chemisettes fleuries de bouquets bleus…
* * * * *
Midi sonna. Les étoffes froissées, les babillages, les chaises remuées, lui rappelèrent que l'Embaumée devait l'attendre en son cabinet de la machinerie.
Debout, les cheveux tapotés en hâte, mais frisotant à la diable, trop rose, les yeux noirs mouillés, le buste redressé comme pour offrir à l'aimé le bouquet de violettes épinglé au corsage, l'Embaumée attendait, gentille sous sa petite capote de fausse loutre.
Il entra vite, ferma l'huis vitré, sourit.
—J'ai un service à vous demander, mademoiselle.
—Ah! j'en suis bien heureuse, monsieur Bamberg.
—Allez à Paris et prenez, place de la Bastille, un fiacre que vous ramènerez ici près de la grille du parc où il attendra. Tenez, voilà vingt francs pour que le cocher prenne patience.
—Mais, monsieur Bamberg, le cocher s'embêtera et s'en ira avec vos vingt francs.
—C'est juste, venez me prévenir de l'arrivée du fiacre et je parlerai au cocher. Vous êtes toute gentille, mademoiselle, et merci.
Puis, hésitant:
—Vous ne direz rien à vos amies, n'est-ce pas?
—Rien!
—Merci.
V
Table des matières
M. Gosselet ne parut pas à l'usine le lendemain matin du jour où il surprit Simone tendant ses lèvres à André Bamberg.
Levé dès l'aube après avoir passé une nuit sans sommeil, il entra solennellement dans la chambre de Mme Gosselet, avança un fauteuil près de son lit, et s'entretint plus d'une heure avec elle.
Il ne prit pas son café au lait, ce qui ne lui était encore jamais arrivé de sa vie, et se dirigea, à pied, vers la station voisine, où il demanda un billet pour Paris.
Le jardinier Tant-Seulement remarquant les vêtements en désordre de son maître, son attitude soucieuse et presque embarrassée au moment où il sortait du parc, murmura, malin: «Voilà le patron qui va retrouver des connaissances, on dirait qu'il n'a pas dormi. Ah! ces riches, ça se paye des noces à casser les assiettes.»
Simone qui avait veillé toute la nuit, empaquetant des bibelots, bouleversant des piles de linge, se coucha au petit jour, après avoir soudain réfléchi qu'elle ne pouvait prendre la fuite qu'à condition de ne rien emporter de la maison paternelle.
Elle se blottit, frileuse, dans un fouillis de dentelles, et ferma les yeux, voulant dormir pour arriver vite à l'heure tant désirée où elle serait seule avec lui dans leur premier appartement: une vilaine boîte soubresautant, remorquée par quelque cheval moribond;—dans leur premier nid: un fiacre!
Elle compta jusqu'à mille, se récita un poème de Musset, espérant vaincre l'insomnie; rien n'y fit. Ses grands yeux s'ouvraient sans cesse, fiévreux, ses menottes fourrageaient dans les oreillers, ses lèvres disaient: «André, André!»
Brusquement elle se leva, repoussant d'un coup de genou draps et couvertures, et s'assit en chemise devant son secrétaire.
Le poing enfoncé dans le petit toupet de cheveux bruns qui donnait à sa physionomie une piquante espièglerie de clown, elle écrivit:
«Bon papa Jean-Marie,
«Je pars avec André Bamberg. C'est moi qui l'enlève. C'est très mal, très mal, mais c'est, je crois, la meilleure manière de vous prouver combien je l'aime. Vous n'auriez jamais consenti, bon papa, à me le donner pour mari: je le prends. Pardonnez-moi! pardonnez-moi!
«J'ai hésité longtemps à vous quitter, vous avez toujours été si bon pour votre Momone qui pleure en vous écrivant, mais l'accueil fait au candidat de maman m'a prouvé que vous ne céderiez que contre un nombre respectable de billets bleus. Je ne veux pas être achetée.
«Vous désirez un gendre riche pour qu'il puisse entourer de gâteries votre fille chérie, je le sais bien. Si je prends un mari pauvre, moi, c'est pour qu'il me doive tout, et me le témoigne. Je fais mon bonheur. Vous me pardonnerez d'assurer mon avenir contre votre volonté.
«Je ne suis pas une petite fille romanesque, vous le savez bien, je suis
pratique. Affaires de cœur d'abord, affaires d'argent… ensuite.
N'êtes-vous pas là pour remplir ma bourse quand elle sera vide, papa
Jean-Marie?
«Ce que j'aime en lui, voyez-vous, c'est qu'il n'osait pas demander ma main.
«Je suis de celles qui valent mieux que leur dot et je le prouve en me donnant à celui que j'aime.
«Consolez maman! consolez maman! Quand vous le voudrez, nous vous reviendrons tous deux, André et moi, résolus à vous faire oublier les mauvais jours où vous aurez pleuré l'absente.
«Je ne connais rien aux affaires, papa Jean-Marie, mais il me semble que: Gosselet, Bamberg et Cie, cela formerait une raison sociale sonnant divinement bien à l'oreille. Songez qu'il est très instruit, mon mari, et aussi très ingénieux; c'est vous qui me l'avez dit, père.
«Et plus tard, il m'aimerait tant qu'il finirait peut-être par épingler un ruban à sa boutonnière. Il inventerait quelque chose. Tout est possible aux amoureux, vous le voyez bien, puisque je vous quitte, moi qui vous aime.
«Bon papa, bon papa, vous m'avez fait éduquer en brave petit homme, vous me pardonnerez de savoir prendre une décision énergique.
«Je vous embrasse bien tendrement et bien longuement pour le temps où je ne vous aurai pas. Envoyez-moi votre pardon aux initiales: A.M. Bureau central, Poste restante, et nous reviendrons vite, vite, vous faire tout oublier.
«Simonette.»
La lettre achevée, elle put dormir, souriante, jusqu'au qu'au moment où
Jenny, la femme de chambre de Mme Gosselet, vint heurter à la porte.
—Mademoiselle! il est midi… le déjeuner est servi… Monsieur et madame sont inquiets.
—Je descends, Jenny.
Les cheveux tordus, le visage lavé à grande eau—jamais il n'y eut sur la toilette de Simone le plus petit flacon de parfum, la plus minuscule boîte de poudre de riz,—vêtue d'un peignoir blanc rayé de rose, la fille de M. Gosselet fit son entrée dans la salle à manger, portant la main droite à la hauteur de l'oreille, la main gauche ouverte, paume en avant, le long de la cuisse.
Madame Gosselet pivota brusquement sur sa chaise:
—Quelles manières, mademoiselle Dumanet! Puis quel sans-gêne! descendre en peignoir!
Dans la position du soldat sans armes devant son supérieur, Simone attendait un bon sourire de papa Jean-Marie excusant son espièglerie, mais le fabricant de poupées, dissimulé derrière un journal qu'il tenait grand ouvert, les bras tendus, semblait ne prêter aucune attention à ce qui se passait autour de lui.
Le mutisme de son mari encouragea Mme Gosselet à commencer ses doléances quotidiennes sur l'éducation déplorable donnée à sa fille et les non moins déplorables faiblesses du fabricant de poupées.
Simone, les lèvres délicieusement troussées en moue, courut vers papa Jean-Marie et, penchant sa frimousse boudeuse par-dessus le journal tendu:
—Nous sommes donc brouillés, père! Vous vous liguez avec maman pour me corriger de mes excentricités… Allons! puisque tout le monde m'en veut—je ne sais pourquoi—je vais me tenir bien sage dans mon assiette.
«Jenny, passez-moi donc une serviette autour du cou, je pourrais salir ma robe. Mais, Jenny, c'est très sérieux, je vous l'assure… surtout ne me faites pas de cornes dans le dos.»
Ces plaisanteries ne déridaient pas M. Gosselet. Mme Gosselet tenait sa cuiller comme un sceptre, hautaine, dédaigneuse, les yeux levés au ciel en guise de protestation.
—Mais vous ne mangez pas, père, vous êtes souffrant?
—Moi, non! Je lis un article très intéressant.
—Plus intéressant que notre conversation, mon cher?
—Quelle conversation? Vous ne dites rien, ma toute bonne.
—Que dire entre une jeune fille—ma fille—qui fait parade de ses manières de corps de garde et un mari… mais à votre fantaisie. Je me lasse, enfin, de répéter sans cesse les mêmes choses.
—Moi, dans tout cela, j'ai l'air d'avoir commis un gros, gros crime… dit Simone d'un ton enjoué. On dirait que le cadavre est caché sous la table.
Puis la main posée sur le bras du fabricant de poupées:
—Père, votre visage est fatigué. Vous n'avez pas dormi?
—Moi, pas fatigué… Je lis un article très intéressant.
—Vous avez perdu quelque somme importante, vous avez besoin d'argent, mon cher?
—Besoin d'argent! Non!… Vous pouvez être tranquille pour votre petit égoïsme, ma toute bonne.
Sa serviette lancée sur la table, Simone se leva et prenant la tête de papa Jean-Marie entre ses mains, en un geste qui lui était familier:
—Je veux savoir ce qui vous cause du chagrin. D'abord, je vous embrasse pour faire la paix.
Comme il se défendait, baissant le front, les sourcils dessinant une ligne de poils gris hérissés:
—Alors, je suis coupable et c'est grave!
—Je te dis que je lis un article très intéressant.
—Bien, père, je vous laisse.
Le déjeuner s'acheva rapidement en un cliquetis solennel de fourchettes et de vaisselle remuées, madame Gosselet souriant de la brouille survenue entre le fabricant de poupées et sa fille, Simone inquiète du silence de son père, M. Gosselet plongé tout entier dans la lecture de l'article très intéressant.
Deux heures après, le fabricant de poupées se promenait, songeur, dans la grande allée du parc quand un roulement de voiture l'attira vers la grille d'honneur ornementée de petits amours dorés. Il entendit:
—Attendez, monsieur le cocher, on viendra vous payer.
M. Gosselet aperçut l'Embaumée descendant d'un fiacre fermé qui stationnait sur le trottoir, près de la petite porte de service du parc, à quatre ou cinq mètres de la grille.
Peu après, le petit Bamberg vint parler bas au cocher et lui tendit une pièce de monnaie.
—A sept heures moins cinq je serai là, bourgeois, fit le cocher.
Et jugeant, sans doute, que la course de Paris à l'usine avait été trop dure pour qu'il exigeât de nouveaux efforts de Cocotte, il suspendit au cou de sa bête une musette remplie d'avoine et se mit à frotter d'une peau de daim les cuivres du harnais.
Le fabricant de poupées se dirigea vers Tant-Seulement qui parait de plantes nouvellement fleuries une mosaïque éclatante de couleurs comme un tapis d'Orient.
—Va à l'usine, mon garçon, et prie M. Firmin de se rendre ici où je l'attends.
Le père Firmin arriva peu après, tout souriant:
—Je vous croyais malade, patron. On ne vous a pas vu à l'usine, ce matin.
—Des affaires!… Dis donc, mon vieux Firmin, veux-tu m'aider à jouer un bon tour.
—Dame oui! si l'honneur est sauf!
—Tu vois ce fiacre?
—C'est un jaune. Le cocher a un chapeau blanc. C'est une roulante de l'Urbaine.
—Ce fiacre, à sept heures précises, doit venir prendre ici le petit Bamberg et une jolie femme. Je veux que l'ingénieur manque son rendez-vous.
—Comment! le petit Bamberg! Il n'a pas seulement une seule maîtresse dans l'usine…
—Il cache son jeu, le sournois! Tu retarderas, sans qu'il s'en aperçoive, la grande pendule d'une demi-heure.
—Alors vous voulez la lui souffler, couquinos!
—Comme tu dis. Silence, hein!
—C'est entendu!
Se frottant les mains, dansant la bourrée, le père Firmin répétait Couquinos! couquinos! (coquin, coquin). Un Auvergnat jouant un bon tour à un Parisien, cela égaudissait son âme de fouchtra dédaigné autrefois par les cuisinières alors que des gringalets de rien du tout avaient tout de suite bataille gagnée.
Le contre-maître parti, M. Gosselet ouvrit la porte de service et monta dans le fiacre jaune.
—Où faut-il vous conduire, bourgeois?
—A Paris. Je vous prends à l'heure.
—A l'heure? Peux pas!
—Pourquoi?
—Faut que je revienne dans cette rue, ce soir, à sept heures précises, bourgeois!
—Je le sais pardieu bien. Mon gendre doit emmener sa femme à la gare. Mais comme il ne peut sortir, j'accompagnerai madame moi-même. Nous serons de retour avant sept heures! Allez!
—Mais où?
—Rue Denfert-Rochereau.
* * * * *
A six heures, Simone qui venait d'exécuter une demi-douzaine de sauts périlleux monta dans sa chambre et endossa par-dessus son costume de gymnastique un manteau de drap bleu cloué de cabochons. Elle voulait faire à l'aimé la bonne surprise de fuir avec lui vêtue comme aux heures de nocturnes entrevues.
En petite fille pratique, elle glissa en une pochette de sa tunique une petite bourse à mailles d'argent gonflée d'or, puis posa en un vide-poche la lettre adressée à papa Jean-Marie et descendit dans le parc un livre à la main.
Elle se dirigea vers la grande allée, de l'air le plus naturel du monde, sentant son cœur se serrer d'une angoisse délicieuse, à mesure qu'elle approchait de l'endroit où André devait l'attendre. De temps en temps, elle s'arrêtait pour écouter si personne ne la suivait, et d'un coup d'œil rapide, elle passait le parc en revue. Tout y était tranquille comme à l'ordinaire, plongé dans le même silence et la même tristesse. Le jour baissait brusquement, des nuages d'un gris sale, pareils à des paquets de linges mouillés, pendaient au-dessus de l'usine, le vent humide qui soufflait dans les marronniers annonçait la pluie.
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