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Thérèse Bentzon

Yette : histoire d'une jeune créole


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066317607

Table des matières

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII



CHAPITRE PREMIER

Table des matières

UN TERRIBLE ENFANT

Tous les voyageurs qui ont visité les Antilles et longé le littoral escarpé d’une de nos plus belles colonies, la Martinique, se rappellent l’aspect pittoresque des habitations sucrières dont on aperçoit, entre le double azur du ciel et de la mer, la cheminée d’usine, les bâtiments d’exploitation et les cases à nègres, couvertes en paille, qu’abrite contre le soleil tropical le feuillage échevelé des cocotiers. Ces habitations, — c’est le nom que portent aux colonies les grandes propriétés rurales, — se blottissent dans les gorges fertiles que bornent à droite et à gauche les Mornes, montagnes détachées de la chaîne principale qui, partageant l’île dans le sens de la longueur, forme une sorte d’arête de poisson. Elles s’échelonnent jusqu’au point où commencent les forêts inaccessibles, entrelacées de lianes gigantesques. Au-dessus de cette couronne de verdure se dresse encore le sommet chauve de la montagne Pelée, volcan éteint dont la couleur varie, selon les jeux de la lumière, du gris verdâtre au gris doré, quand elle n’est pas voilée par les grains qui, souvent, s’abattent sur les Mornes.

A l’époque où commence notre récit, l’habitation sucrière de M. de Lorme était la plus importante du quartier de l’île appelé le Macouba. En parlant de son importance, nous voulons dire que ses champs de cannes couvraient une très vaste étendue, car, du reste, rien ne ressemble moins à un château, ni même à une élégante villa, que la maison créole. Elle est basse, afin de pouvoir braver les coups de vent; des planchettes superposées, qui s’abaissent ou se relèvent à volonté pour laisser passer plus ou moins d’air et de jour, tiennent lieu de fenêtres. Le luxe intérieur est inconnu, les insectes s’attaquant aux rideaux et aux sièges en étoffes; les lits sont uniformément enveloppés de moustiquaires; quant au salon, on l’abandonne d’ordinaire pour la galerie; celle-ci est une sorte de long vestibule; le milieu sert de salle à manger.

L’heure du déjeuner avait sonné depuis longtemps; dans la galerie, M. et Mme de Lorme étaient à table. Leurs regards inquiets se tournaient souvent vers la porte.

«Décidément, dit M. de Lorme à sa femme, qui répondit comme de coutume à cette ouverture par un profond soupir, décidément, il serait temps de songer à l’éducation de Yette.»

L’apparition tardive de Mlle Yette vint justifier l’air d’inquiétude et de découragement du père de famille. Après s’être fait attendre une heure et laissé chercher partout, Yette entrait comme un ouragan, les cheveux en désordre, sa gaule (blouse) d’indienne déchirée par les branches des arbres auxquels, malgré ses neuf ans révolus, elle aimait encore à grimper. Une troupe de négrillons qui la suivait s’arrêta craintive sur le seuil, puis un geste du maître dispersa ces diablotins dans toutes les directions; mais bientôt on vit çà et là des prunelles de feu étinceler entre les jalousies. Le premier soin de Mlle Yette, avant de manger elle-même, fut de prendre sur la table quelques friandises pour les lancer généreusement à ses satellites, dont on entendit aussitôt les disputes, tandis qu’ils se ruaient dessus comme autant de jeunes chiens. Du reste, la coupable ne paraissait nullement confuse de son inexactitude ni de l’état de sa toilette, pas plus qu’elle n’était effrayée du courroux probable de ses parents.

«Ma foi, je n’ai plus faim! dit-elle bientôt en se levant de table pour se jeter sur l’un des sièges qui garnissaient la galerie.

— Parce que tu manges toujours entre tes repas, quoiqu’on te le défende,» dit M. de Lorme essayant de prendre un ton sévère.

Yette éclata de rire. Très désobéissante par étourderie, elle était néanmoins incapable de mensonge.

«Je suis sûr, continua son père, que tu es allée encore à la sucrerie.»

La sucrerie était en effet le théâtre habituel des ébats de Mlle Yette. Elle y trouvait le jus de canne que l’on nomme vesou, la colle filante à demi cuite, les galettes qui s’attachent aux parois de la gouttière en bois dans laquelle on vide la batterie (chaudière) et qui conduit le sucre bouillant aux plateaux où il se refroidit. Yette partageait ses préférences entre toutes ces bonnes choses; elle ne dédaignait pas non plus de croquer les cannes fraîches, et sa bande l’aidait si bien que l’économe qui surveillait le moulin avait dû se plaindre plus d’une fois à M. de Lorme. Celui-ci tançait les négrillons. Yette s’accusait, sanglotait, implorait leur grâce, et, l’ayant obtenue, célébrait son triomphe par un nouveau méfait.

«Avoue, reprit sa mère, que tu t’es attaquée aux cannes.

— Oui, répondit la petite fille, ce sont les mulets qui m’en ont donné l’idée; ils avaient l’air de trouver si bonnes leurs amarres que j’ai voulu me régaler, moi aussi!

— Comment! tu as été dans le parc à mulets?

— Pardon, maman, ne vous fâchez pas, je n’ai sauté que sur un seul.

— Est-ce tout? demanda la mère d’un air de doute.

— Non, maman, dit Yette les yeux baissés sur la déchirure et les taches de sa robe.

UN GESTE DU MAITRE DISPERSA CES DIABLES.


— Je vois, vous avez encore pillé les fruits. Yette, ne deviendras-tu donc jamais raisonnable? Sais-tu ce que me disait ton père tout à l’heure? Qu’il faudrait au plus tôt t’envoyer en France, dans quelque pensionnat où l’on viendrait à bout de tes entêtements, de tes colères, de tout ce qui fait de toi une fille plus insupportable que deux garçons mal élevés.»

Aux mots France et de pensionnat, Mlle Yette fondit en larmes; deux ou trois petits nègres, qui avaient leurs entrées dans la maison et que le parfum du déjeuner avait attirés autour de la table, enfoncèrent leurs poings dans leurs yeux avec de sourds gémissements.

Les cris d’un autre enfant, partis soudain de la pièce voisine, se mêlèrent à cette explosion.

«Bon! dit le père impatienté en haussant les épaules, voilà le comble! Tu éveilles ta petite sœur! Elle était malade, on avait eu beaucoup de peine à l’endormir; si la fièvre la reprend, ce sera ta faute.»

Le pensée d’avoir fait mal à sa petite sœur changea soudain les larmes égoïstes de Mlle Yette. Elle ne se désola plus d’être menacée d’aller en pension, elle se reprocha d’être méchante avec une exaltation de repentir qui força bientôt ses parents à la consoler.

Les caresses de la petite Cora, apportée sur ces entrefaites par la vieille bonne qu’on nomme da en ces parages, réussirent mieux que tout le reste à ramener la gaieté sur le visage de Yette, et les museaux noirs de ses trois favoris, Tom, Mesdélices et Loulou s’éclairèrent en même temps d’un large sourire. La petite sœur fut comblée de fruits cueillis à son intention, presque tous avant maturité, cela va sans dire, ce qui n’était pas précisément le meilleur remède contre la fièvre, mais, les parents et la da ayant essayé d’intervenir, des clameurs si violentes éclatèrent qu’ils durent renoncer à une lutte inégale. Les fruits verts firent merveille, du reste: cinq minutes après, la petite malade était bruyante et joyeuse entre tous parmi la marmaille blanche, noire et jaune qui roulait à travers la galerie comme un flot tumultueux.

M. et Mme de Lorme, étourdis par le vacarme, ne savaient dans quelle partie de la maison se réfugier, car les chambres ne sont séparées entre elles que par des cloisons de bois à jour comme les persiennes, de sorte que l’on n’est nulle part précisément chez soi.

«Chères enfants! elles sont gaies, dit la jeune femme à son mari, en guise d’excuse timide.

— Oui, mais terribles! reprit le mari employant l’épithète consacrée, celle qui convient le mieux en effet pour rendre le caractère des enfants créoles.

— Yette est si caressante, elle a un si bon cœur! poursuivit la mère.

— Et de l’esprit, ajouta le père avec une subite indulgence; mais toutes ces qualités rendent d’autant plus dangereuse pour elle la vie oisive et sans discipline d’aucune sorte que nous lui laissons mener.»

Mme de Lorme vit que l’éducation européenne allait être remise sur le tapis et leva vers son mari de beaux yeux suppliants.

«Mon Dieu! dit-elle, je suis loin d’être un modèle, mais j’ai été une bonne compagne pour vous, jusqu’ici, et une bonne mère pour nos chères petites,... bien qu’un peu faible peut-être, je vous l’accorde; enfin, vous n’avez pas eu à rougir, je crois, de mon ignorance, de mes manières...»

M. de Lorme regarda tendrement sa femme; un sourire d’orgueil passa sur ses traits pendant ce rapide examen.

«Vous savez bien, Marie, que je vous trouve parfaite, dit-il dans la sincérité de son cœur; mais où voulez-vous en venir?

— A ceci: je n’ai jamais quitté la colonie; pourquoi mes filles feraient-elles autrement?

— Parce que (je ne parle que de Yette, nous avons le temps de songer à Cora et je ne prétends pas vous enlever à la fois tous vos trésors), parce que, chère amie, il y a des caractères plus ou moins difficiles à diriger, et que notre fille aînée est loin d’avoir la douceur de sa mère; parce que nous vivons à la campagne, loin des écoles que vous avez pu suivre, ayant toujours habité dans votre première jeunesse Saint-Pierre ou Fort-de-France; parce que, enfin, je regrette d’avoir à le dire, vous gâtez vos enfants à l’excès, plus encore que vos parents ne pouvaient vous gâter vous-même. Ce n’est pas un reproche, Marie, puisque je me sens aussi coupable que vous. Quand je rentre, harassé par les travaux qui m’appellent au dehors, je n’ai pas le courage de gronder; mais, croyez-moi, on ne corrigera Yette qu’en la dépaysant tout à fait.

— Vous avez raison sans doute; c’est bien cruel pourtant!

— Cruel? c’est l’usage en tout cas! Nos voisins presque sans exception, n’ont-ils pas envoyé leurs enfants en France ceux-ci au collège, celles-là au couvent? Et tous n’ont pas peut-être des correspondants aussi sûrs, aussi dévoués que mon ami Darcey qui, certainement, veillera sur Yette comme j’y veillerais moi-même.

— Soit! mais sa femme ne saura pas me remplacer.

— Parce qu’elle est un peu mondaine, un peu frivole? Vous ne l’avez connue que jeune fille; elle a peut-être changé ! Elle est de vos parentes, après tout, et tiendra certainement à vous être agréable.

— Elle m’a toujours marqué beaucoup d’affection en effet.

— Eh bien, que craignez-vous?

— De me séparer de ma fille, dit Mme de Lorme en s’essuyant les yeux; ne me la laisserez-vous pas encore un peu?

— Un an, je vous l’ai dit, répliqua son mari évidemment navré du chagrin qu’il lui causait, une année entière, à la seule condition que dans six mois elle sache lire.

— Ah! s’écria Mme de Lorme, elle partira plus tôt si vous exigez cela!»

Et, comme pour confirmer ce dire, le chat bondit dans la chambre, poussant devant lui une boule fabriquée avec les feuillets du dernier alphabet illustré de Mlle Yette. Aucun de ses livres n’avait jamais servi à un autre usage, sauf ceux dont elle faisait des cocotes, des bateaux ou d’ingénieuses découpures.

CHAPITRE II

Table des matières

L’HABITATION DU MACOUBA

Certes, la situation d’un enfant qui, pour la première fois, quitte la maison paternelle est toujours digne de pitié ; mais celle de Yette semblera peut-être à nos lecteurs particulièrement intéressante quand ils sauront quel Paradis terrestre c’était pour elle que l’habitation de Macouba, où elle était née, où elle avait grandi, et quelle existence cette étrange enfant y menait. La vie de famille telle que nous l’entendons en Europe suppose, quelque douce qu’elle puisse être, un peu de répression et de contrainte; Yette n’avait connu rien de semblable. Tout ce qu’elle voulait elle l’avait ou parvenait à se le procurer; tout ce qu’on ne lui donnait pas, on le lui laissait prendre. Elle savait que son armoire à robes regorgeait de belles mousselines brodées qu’elle avait plaisir à regarder quelquefois, car elle aimait la parure comme presque toutes les petites filles; mais plus turbulente que coquette, elle leur préférait les gaules qu’elle pouvait déchirer à sa guise. Dès l’aube, la famille était levée pour profiter des heures fraîches. On se réunissait dans cette galerie qui, étant le seul passage pour entrer et sortir, est par conséquent le théâtre d’un va-et-vient, d’un mouvement continuel; on y servait le café. Souvent Yette était assez matinale pour assister au départ de l’atelier, comme on nomme la réunion des travailleurs d’une habitation. L’atelier s’en va aux champs en une seule troupe bien rangée; arrivé sur le lieu du travail, il se met à l’œuvre au son d’un tambour de construction particulière sur lequel on frappe avec les mains, le joueur de tambour étant à cheval sur son instrument couché.

Après le bain, pris dans une rivière rapide pareille à un gave et que préservait des rayons du soleil une voûte de daturas embaumés, la famille se dispersait. M. de Lorme allait surveiller les travaux de sa sucrerie; sa femme s’occupait de l’intérieur, préparait ces liqueurs, ces marmelades que les dames créoles excellent à faire. Yette l’aidait volontiers de ses petites mains agiles; mais il faut dire qu’elle s’entendait surtout à goûter, et qu’une bonne partie des confitures disparaissaient avant même d’être refroidies. Elle prenait plaisir déjà aux soins de la basse-cour, dont les bêtes la connaissaient et accouraient autour d’elle avec des cris d’attente et de joie.

Tous les enfants créoles ont des animaux qui leur appartiennent en propre. Tantôt une négresse apportait à Yette un poussin par exemple, tantôt un ami de la maison lui envoyait une chèvre, un cabri ou un agneau. La da, pour l’engager à les soigner, racontait l’histoire légendaire de certain œuf donné par un pauvre nègre à une petite fille dont le premier soin fut de le faire couver par une poule. Après l’éclosion, la prudente fillette marqua le nouveau né en lui attachant un fil de couleur à la patte; grâce à sa vigilance, il réchappa, du piau, du mal z’yeux, du thiac, de toutes les maladies nègres des petits poulets et devint une poule, pondeuse émérite. Sa première couvée, vendue par la petite fille, lui permit d’acheter un cabri, la seconde une truie, la troisième une brebis. La première portée du cabri, jointe à celle de la brebis, permit d’acheter une génisse, puis une autre vache, bref, la poule pondant toujours, la chèvre, la traie et la brebis ayant toujours des petits, les vaches donnant d’excellent lait, la petite fille acheta ceci et cela, ce qui aboutit à une fortune de cinq cent mille livres coloniales (deux cent mille francs à peu près).

«Bah! disait Yette en écoutant ces merveilles, je n’aime pas mes bêtes parce qu’elles me rendront riche, je les aime parce qu’elles sont gentilles et qu’elles sont à moi.»

Volontiers aussi Yette accompagnait sa mère dans des visites de charité au petit village que les cases nègres formaient sur la propriété. Elle y laissait de bon cœur les gros sous de sa bourse; mais force était bien quand elle avait rempli ces devoirs agréables, de lui mettre la bride sur le cou. L’impatiente meute des négrillons guettait au passage la petite maîtresse. Sous prétexte de la surveiller, de remplacer la da, c’était à qui l’entraînerait dans les plus périlleuses aventures.

Combien de fois la crut-on perdue, tombée dans quelque précipice! On ne cultive jamais plus de la moitié de ces grandes propriétés créoles; l’autre moitié est composée de casse-cou dangereux, même pour les animaux. De quel côté son étourderie pouvait-elle avoir emporté Yette? La pauvre da éplorée courait tout le jour à sa recherche, comme une poule après le caneton qu’elle a couvé. Yette revenait souvent avec des bêtes rouges aux jambes, souffrant le martyre des piqûres de ce petit insecte, et alors la da, sans plainte ni reproche, la lavait avec des décoctions d’herbes odoriférantes; d’autres fois, les jours de forte pluie, Yette se lançait pieds nus du côté de la rivière, pour la chasse aux ceriques. La cerique est une espèce de crabe, avec cette différence que le crabe a des pinces relativement inoffensives; celles de la cerique sont de véritables cisailles droites et dentelées sur le tranchant, et, comme il faut prendre à la main cette bête bien armée, la chasse n’est pas sans péril. L’intrépide fillette s’en tirait avec adresse; elle n’en rentrait pas moins les doigts ensanglantés, trempée jusqu’aux os, et, pour la réchauffer, c’était encore la da qui lui faisait un matété, cette excellente bouillie où le sirop se mêle à la farine de manioc et au gingembre râpé. Il n’y avait jamais assez de ceriques ramassées de cette façon pour en faire une fricassée mais le crabier de Yette s’en régalait. Il tenait le premier rang parmi les animaux favoris de la petite fille, et vraiment, avec son habit gris d’ardoise, son ventre blanc, sa tête fine enchaperonnée de noir, ses majestueuses échasses, son bec long d’un pied, ses yeux de cristal environnés d’un cercle d’or, au-dessus desquels se redressaient deux aigrettes pareilles aux poils rebelles de trop longs sourcils, cet oiseau superbe méritait sa prédilection. Un vieux fer à repasser, auquel était attaché une ficelle, servait de boulet au captif qui supportait son sort d’assez bonne grâce, pourvu qu’on ne le laissât jamais manquer de crabes d’eau douce.

L’HABITATION DU MACOUBA.


«Veux-tu donc qu’il ait faim?» s’écriait Yette, quand sa da la conjurait de ne plus s’exposer ainsi aux fluxions de poitrine.

Une fois, Yette fut piquée par un petit serpent, et la pauvre da suça le venin au péril de sa vie.

Cette fameuse da, mulâtresse de grande taille, encore belle sous son madras artistement échafaudé, était une narratrice incomparable; enfants et domestiques se réunissaient tous les soirs pour l’entendre conter ses contes, commençant invariablement par: Bonbonne fois (il était une fois), et tous les négrillons de répondre en chœur selon l’usage: «Trois fois bel conte!

Compère Lapin jouait toujours un grand rôle dans le récit; c’est le héros madré des fables nègres. Il va un matin voler dans le jardin du roi et y est surpris par le jardinier, qui lui tend un piège en façonnant un bonhomme de glu, lequel tient à la main le plus exquis des bonbons. Compère Lapin est gourmand, il voit le bonbon, vient saluer le bonhomme, et finit par lui demander un petit morceau de ce qu’il a dans la main. Irrité de n’obtenir aucune réponse, il le menace, lui donne un soufflet et reste englué. Se croyant retenu par un bonhomme vivant, il le menace encore, lui donne un second soufflet; le voilà pris des deux pattes. Menace nouvelle, coup de pied; les quatre pattes sont prises succssivement; sa colère est telle qu’il donne à son adversaire un coup de ventre qui le rend définitivement prisonnier. Le jardinier survient et court chercher le roi pour le faire assister à l’exécution du lapin, qu’il attache d’abord solidement avec de bonnes ficelles. Compère Lapin pleure, compère Éléphant passe et lui demande ce qu’il a: «C’est que le roi, dit compère Lapin, m’a condamné à manger un bœuf tout entier.»

Compère Éléphant se dit que le bœuf lui serait peut-être d’une digestion plus facile qu’à un chétif petit lapin. L’idée de ce mets inconnu le séduit peu à peu. Il en arrive à envier le sort du malheureux, et lui propose tout bonnement de se mettre à sa place. Compère Lapin, délivré de ses liens, garrotte à son tour l’imbécile glouton. Le roi cependant accourt à l’appel du jardinier et, sans s’étonner de la substitution, ordonne qu’on passe à l’éléphant un fer rouge au travers du corps. La chose faite, on débarrasse l’éléphant de ses liens, et, tandis que la pauvre bête se sauve en hurlant, avec sa broche, l’ingrat Lapin lui lance, du haut d’un arbre qu’il a choisi pour observatoire, force quolibets dont Yette riait à se pâmer. Jamais, du reste, elle n’avait songé à se préoccuper de la vraisemblance ni de la moralité du conte, évidemment dédié aux gourmands du pays.

La da savait en outre les plus belles chansons. Il fallait l’entendre nasiller de sa voix railleuse:

Quand Milate metté ion bel zabi,

Prend chapeau et pis canne i tini,

Mesdames, quand Milate metté ion bel zabi

Li dit: «Négresse pas maman li.»

Mais c’était surtout dans les titimes ou énigmes qu’elle brillait. Les devinettes nègres n’ont rien de très compliqué.

On est assis: «Titime! commence le sphinx en madras. — Bois sec! répondent les enfants assemblés. — Rougeaud dit à Noiraud: Tiens bon! tiens fort! Si tu défonces, je suis mort!»

Il faut deviner que Rougeaud c’est le feu et Noiraud la marmite. Si la marmite se défonce, il est clair que le feu sera éteint par le liquide qui tombera dessus. Yette devinait des titimes bien autrement difficiles que celles-là, ce qui aurait suffi à lui faire la réputation d’une petite personne capable, si la chose n’eût pas été établie d’avance.

«Je ne suis pas bête, disait-elle à ses parents, puisque je devine toutes les titimes, et, quant à ce qu’on peut lire dans vos livres, je parie bien qu’il n’y a rien d’aussi beau que les contes de ma da.»

Les parents avaient eu le tort de rire trop longtemps de ce qu’ils appelaient ses drôleries, de se montrer trop indulgents en toute circonstance. Ils ne pouvaient oublier qu’ils avaient perdu plusieurs enfants, et tremblaient toujours pour ceux qui leur restaient, ménageant leur santé physique aux dépens même de leur santé morale. En outre, Yette était restée longtemps.fille unique, et l’on sait que le malheur des enfants uniques est d’être souvent trop choyés, malheur très doux, mais qui n’en eut pas moins pour Yette des conséquences fâcheuses: d’abord, la première douleur de sa vie, une douleur honteuse, inavouable! La naissance de Cora en fut cause.

Habituée à régner seule au logis et dans le cœur de ses parents, elle souffrit de voir l’affection de ces derniers se partager équitablement entre elle et la nouvelle venue, la da s’installer jour et nuit auprès du petit berceau qui semblait devenu le centre des intérêts de chacun, une autre puissance en un mot s’élever soudain à côté de la sienne. Elle maigrit, son visage s’altéra, elle fuyait le petit être qui, croyait-elle, accaparait les soins et l’amour de toute la maison; elle ressentait contre lui une sorte de colère farouche. La mère clairvoyante comprit ce qui se passait dans cette âme impérieuse, où un excès d’indulgence avait laissé l’égoïsme se développer en liberté. Elle fut navrée non seulement de savoir Yette malheureuse, mais surtout d’être obligée de reconnaître qu’elle était capable d’un mauvais sentiment. Jusque-là on avait excusé ses caprices, ses violences, en se disant qu’elle n’avait aucun défaut sérieux; il n’y avait pas à se le dissimuler pourtant: Yette était jalouse! La mère n’essaya ni des réprimandes, ni des punitions; elle s’adressa par un moyen détourné à sa raison, sans lui laisser croire qu’elle l’eût devinée. Certain soir, tout en allaitant la petite Cora, elle raconta négligemment à Yette, qui se tenait à l’écart, sombre et les yeux pleins de larmes, comme si on lui eût volé les caresses qu’on faisait à sa sœur, l’histoire vraie d’un petit chien qu’elle avait amené au Macouba, lors de son mariage, et qui s’était laissé mourir de langueur lorsqu’un rival était venu détourner de lui toute l’affection de sa maîtresse.

«Quel rival? demanda Yette.

— Mon premier enfant, que le bon Dieu m’a repris depuis. Je chassais souvent le pauvre Skip de la chambre, parce que ses aboiements troublaient le sommeil du baby, parce que ses gambades lui faisaient peur. Skip, s’apercevant avec un instinct merveilleux que sa part d’affection avait diminué, surtout depuis qu’il avait eu la méchanceté de mordre le petit innocent, refusa de manger, de boire, et dépérit très vite. Bref, on le trouva un jour dans sa niche réduit à l’état de cadavre.»

Yette avait écouté avec attention, la tête basse, les joues très rouges. Elle ne répondit rien, mais sa mère entendit, dans la demi-obscurité qui commençait à se répandre, un bruit de sanglots étouffés.

«Qu’as-tu?» dit-elle.

Et comme Yette se taisait encore:

«Tu t’apitoies sur le sort de Skip?

— Oui, répondit la petite fille, éclatant tout à coup, et puis... — les larmes l’interrompirent pendant quelques secondes, — et puis je me disais que j’avais envie de faire comme lui, que je le ferais certainement tôt ou tard, parce que, moi aussi, je ne suis plus si bien aimée... et à cause de celle-ci!» dit-elle en désignant sa petite sœur d’une main qui semblait prête à la frapper.

Mme de Lorme frissonna et devint toute pâle. Elle se contint cependant, remit le poupon dans son berceau, puis, attirant Yette sur ses genoux, elle la tint à son tour étroitement pressée contre elle. En même temps elle lui parlait tout bas, s’efforçant de lui faire comprendre qu’elle s’abusait, que le nouveau don envoyé du ciel à ses parents ne lui faisait aucun tort, que, si l’on s’occupait davantage de la plus faible des deux, c’était par devoir, non par préférence.

«Toi-même, lui dit-elle, tu as tes devoirs de grande sœur, comme nous avons nos devoirs de père et de mère. Tu dois, dès à présent, ta protection à Cora; tu lui devras plus tard l’exemple, et si je lui manquais un jour, si, la fortune de ton père s’écroulant, vous restiez, sans ressources, comme tant d’autres, tu serais tenue, sous peine de mécontenter Dieu et ta mère qui ne serait plus là, de devenir la petite maman de ta sœur, de travailler pour elle, de te sacrifier au besoin pour son avenir. Comprends-tu? Entends-tu, Yette?...»

On eût pu croire Yette insensible à ces touchants discours; en réalité elle était trop pleine d’émotions nouvelles; la stupeur la rendait muette. Jamais cette pensée ne lui était venue que sa mère pût mourir; elle l’avait crue jusque-là destinée, par quelque glorieuse exception, à une jeunesse, à une beauté éternelles. De même, il lui eût paru impossible que son père pût être victime d’un de ces vulgaires accidents qui transforment du jour au lendemain l’opulence en pauvreté ; il lui semblait trop au dessus du commun des mortels. Toute petite elle avait appelé la mer grande rivière à papa; maintenant encore, elle ne supposait pas de limites aux savanes, aux bois, aux champs de cannes de l’habitation qui lui représentait la terre entière. Une lumière insoutenable pour ses yeux si longtemps aveuglés s’était faite en elle, tandis que sa mère lui montrait, en même temps que son devoir, de grandes et sévères vérités: mort, pauvreté, effort, sacrifice... Quels mots terribles, et comme ils devaient faire travailler son imagination!

Sur ces entrefaites, la petite sœur tomba gravement malade, et, pendant cette maladie qui désolait et absorbait toute la maison, Yette fut réellement négligée; mais elle n’était plus ni ombrageuse ni égoïste; ce n’était plus la jalousie qui faisait couler ses larmes. Elle marchait sur la pointe du pied, elle si tapageuse d’ordinaire, aidant de tout son pouvoir aux soins qu’exigeait l’état de Cora; elle parlait doucement à celle-ci, l’amusait, lui apportait ses joujoux, supportait sans se plaindre qu’elle les cassât. Une nuit, la da, en ouvrant l’œil, fut frappée d’un spectacle étrange qui lui fit croire qu’elle rêvait encore. Yette avait quitté son lit, pieds nus et en robe de nuit, elle priait devant sa petite sœur endormie, s’arrêtant par intervalles pour baiser une main maigrelette qui pendait hors du berceau, Qui sait si ce ne fut pas à cette prière d’enfant que Dieu accorda la vie de la malade? Quoi qu’il en fût le premier sourire de Cora convalescente fut pour Yette, pour Yette encore le premier baiser de ces petites lèvres pâles que l’on avait crues à jamais refroidies. Le tyran de la maison fut dès lors dominé par un autre despote, qui abusait souvent des droits qu’on lui laissait prendre.

«Elle est si faible!» répétait Yette, pénétrée des paroles de sa mère sur la nécessité de faire, en cédant, acte de force morale.

Le désir de donner le bon exemple la décida, dans la première ferveur de sa conversion, à se laisser initier aux mystères de l’alphabet; mais la persévérance n’était pas chez elle à la hauteur du zèle. Il lui parut suffisant de savoir ses lettres, et bientôt elle revint, comme nous l’avons vu, aux plaisirs de l’école buissonnière avec une nouvelle recrue, sa petite sœur, qui, dès qu’elle put marcher, fit le diable en l’imitant aussi bien que le lui permettait son jeune âge.

CHAPITRE III.

Table des matières

LES ADIEUX

Cependant, malgré la volonté, arrêtée en apparence, de M. de Lorme et la résignation de sa femme à tout ce qu’il désirait, Yette n’eût pas été exilée cette année-là encore, si le curé du Macouba ne s’en fût mêlé. C’était un vieux prêtre excellent, mais sévère, dont l’influence était grande dans la maison. Il fit observer à ses amis que leur fille, séparée de sa première communion par deux années à peine, n’était encore qu’une sauvage ignorante de tout.

«Non seulement, dit-il, elle est incapable d’épeler deux lignes de catéchisme, mais, grâce à ce beau jargon nègre qu’elle parle du matin au soir à ses petits familiers, elle ne sait pas le français; ses manières n’ont rien de commun, avouez-le, avec celles d’une demoiselle...

— Vous seriez donc d’avis, comme moi, de l’envoyer en France? interrompit M. de Lorme.

— Assurément.

— Au risque de désoler sa mère?...

— Mme de Lorme, j’en suis persuadé, aime ses enfants pour eux plus encore que pour elle-même. Elle se consolera donc en songeant que sa faiblesse eût étouffé le meilleur des qualités de Yette, et que le seul moyen de réparer le mal qu’elle lui a déjà fait est de se séparer d’elle. Je ne l’accuse pas, remarquez-le bien: ce défaut d’énergie des mères est presque général dans nos colonies; il résulte probablement de notre climat, qui alanguit toutes les volontés. Le moyen d’être ferme par une température de 40 dé-grés au-dessus de zéro! Les Européens qui nous trouvent indolents en parlent à leur aise.

— Vous avez raison de chercher des excuses à ma femme, Monsieur le curé, tous les torts sont à moi. C’eût été mon devoir de réagir contre cette mollesse des pays chauds et ces gâteries maternelles. J’ai été négligent.

— Non, trop occupé ailleurs, voilà tout. Tandis que vous travailliez à l’avenir de vos enfants, le présent souffrait un peu. On ne peut tout faire à la fois, et votre tâche était déjà lourde, mon ami. Je suis là pour l’attester, moi qui sais dans quel état déplorable feu votre père avait, au lendemain de l’abolition de l’esclavage, laissé la plantation dont vous avez, à force d’industrie, décuplé le produit.

— J’avais beaucoup à réparer, dit gravement M. de Lorme. Si mon père m’a laissé un médiocre héritage, j’ai d’abord, moi aussi, contribué à l’amoindrir par mon insouciance et mes folies. Je ne pouvais résister au plaisir d’acheter pour moi un beau cheval américain ou un bijou pour ma femme; j’aimais le jeu. La naissance des enfants m’a mis à la raison; j’ai compris un peu tard que tout devait leur être sacrifié, je me suis occupé sérieusement moi-même de l’exploitation de ma propriété ; mais, pour renouveler mon outillage, pour me procurer un moulin puissant, des appareils de fabrication perfectionnés, pour acheter des animaux de travail en quantité suffisante, j’ai dû emprunter de grosses sommes, et c’est surtout la préoccupation d’en payer régulièrement l’intérêt, de me libérer sous quelques années et de laisser une situation nette, un bien-être réel à mes enfants qui me tourmente. Souvent, quand il faudrait adresser à Yette une réprimande utile, je suis bien loin de ses espiègleries du moment. Je vois le jour où elle sera grande, riche, heureusement mariée; je regarde le lointain brillant, mais incertain, sans m’apercevoir du caillou trop réel sur lequel je puis butter avant d’être arrivé au bout de ma tâche.

— Nous en sommes tous là, dit le curé avec bonté. Je sais ce que vous valez, mon cher ami. Aussi suis-je sûr que vous prendrez sans retard la résolution courageuse que l’intérêt de votre fille vous commande. Yette est un diamant, mais un diamant brut comme il n’est pas rare d’en trouver chez nous; malheureusement nous n’avons point ici le secret de les polir. Écrivez, je vous en prie, à votre ami Darcey. Il n’est que temps.»

M. Darcey était un riche banquier, copain de collège de M. de Lorme, et qui, malgré une séparation de vingt années, était resté lié avec lui d’amitié presque fraternelle. Ils s’écrivaient fréquemment; M. Darcey avait rendu plus d’un service à cet ancien camarade qui portait aux nues son mérite. La lettre que M. de Lorme adressa, d’après le conseil du curé, à son ami de Paris, renfermait la vérité tout entière sur le compte de Yette. Ce fut une confession complète, la confession des parents, il faut le dire, bien plus que celle de la petite fille. M. et Mme de Lorme s’en remettaient à M. Darcey pour le choix d’un pensionnat, et lui donnaient, à lui et à sa femme, tous les droits dont, quant à eux, ils n’avaient pas su bien user.

La réponse ne se fit pas attendre. Brièvement, selon sa coutume, et dans des termes un peu secs, car il avait toujours préféré l’action aux phrases, M. Darcey déclarait accepter la responsabilité dont on le chargeait, et indiquait comme excellent le pensionnat où avait été élevée sa fille.

«Non pas que ma fille soit un modèle, ajoutait-il, mais ses défauts appartiennent au monde où sa mère, malgré mes conseils, l’a conduite un peu trop tôt, tandis qu’elle ne doit rien que de bon à la personne distinguée qui l’a dirigée toute jeune. L’enfant gâtée, dont vous me parlez se transformera chez Mlle Aubry. Tous les petits créoles sont insupportables, c’est convenu, et tous, sous une règle judicieuse, deviennent charmants.»

A la lettre de M. Darcey, aussi concise qu’une lettre d’affaires, Mme Darcey avait joint le plus gracieux des petits billets musqués, promettant de faire sortir Yette les jours de congé et de s’intéresser à elle comme à sa propre fille.

«C’est très bien dit, fit observer M. de Lorme après avoir lu, mais je compte surtout sur mon vieux Jacques; celui-là tient toujours plus qu’il ne promet.»

D’ordinaire on ne recevait pas beaucoup de visites à l’habitation du Macouba; aussitôt cependant que le bruit se fut répandu que la petite de Lorme «allait partir pour France», toutes les connaissances de sa famille vinrent dire leur mot, recommander la pension où avaient été élevées leurs filles, nièces ou pupilles, et féliciter Yette d’un bonheur qu’elle était loin d’apprécier.

«Vous allez connaître la mère patrie,» disaient les uns.

Yette ne comprenait pas: on lui avait toujours dit qu’elle était Française; mais la Martinique lui semblait être la plus belle partie de cette France dont ses aïeux étaient originaires.

«Vous verrez des pays nouveaux, disaient les autres.

— Aucun ne pourra me plaire comme le Macouba.

— Vous deviendrez savante...»

Elle faisait une moue dédaigneuse et incrédule.

«Et puis, s’avisa de dire sa mère, affectant une liberté d’esprit qu’elle était loin de ressentir, nous irons la rejoindre avant la fin de son éducation. D’abord, nous lui enverrons sa petite sœur...»

Yette, à ces mots, l’attira vivement dans un coin où personne ne pouvait entendre, et là, fondant en larmes:

«Non, maman, dit-elle, je ne veux pas que Cora ait à son tour le chagrin que j’endure aujourd’hui. Me croyez-vous donc assez mauvaise pour me consoler en pensant qu’elle sera malheureuse, elle aussi? J’irai en France, mais à la condition qu’elle ne vous quittera jamais. Quand vous l’amènerez ou quand je reviendrai, je lui apprendrai tout ce qu’on m’aura appris. Maman, je déteste les livres, mais je vous le promets, je travaillerai pour Cora.»

Mme de Lorme serra tendrement sa fille dans ses bras. Elle avait eu tort de craindre de la résistance, des emportements. Yette prenait son parti avec le courage du conscrit qui va au feu, tremblant dans l’âme, mais sans en laisser rien voir. Elle était fière, elle était brave, et, n’étant rien moins que sotte, elle avait peut-être compris, avec l’aide des admonestations de M. le curé, que l’on agissait avant tout pour son bien. D’autre part, cette petite fille n’était pas fâchée d’être devenue du jour au lendemain un personnage dont tout le monde s’occupait. Deux couturières travaillaient à son trousseau. On empila le linge fin et brodé dans ces caisses de fer-blanc, enfermées elles-mêmes dans un panier caraïbe, qui servent de malles aux colonies, on fit une caisse séparée de confitures de mangues, d’ananas, de tamarins, de citrons, de goyaves, en y ajoutant des oranges cristallisées, des noix d’acajou grillées, des sirops, des tablettes de coco et de pistaches, enfin des sucreries de toutes sortes. On emballa encore à part une splendide poupée noire, vêtue en capresse avec une tête de madras calendé, une chemise ornée de deux larges boutons doubles en or, une jupe éclatante, crânement relevée de côté dans la ceinture, des pendants d’oreilles gigantesques et des colliers sans fin. Tous ces préparatifs, tous ces présents réussirent à distraire un peu Yette de son sacrifice. Du reste, on ne lui laissait pas le temps d’y penser beaucoup. C’étaient chaque jour des invitations, des fêtes en son honneur chez les voisins. La veille même de son départ, un de ces pique-niques au bord de l’eau, que l’on nomme parties de rivière, fut organisé. On y porta le calalou, cette classique purée d’herbes mucilagineuses cuites avec du lard et brassée d’un coup de lélé, d’un coup de bâton à cinq branches que l’on roule rapidement entre les mains.

Bien entendu, le calalou n’est qu’un prétexte à divertissements variés; on est en costume de bain, on se baigne avant, pendant et après le repas, on pêche des ceriques. Cette fois un lieu particulièrement favorable avait été choisi: un bassin ombreux et profond, formé par les obstacles qui retenaient en amont les eaux torrentueuses de la rivière. Après le calalou on grilla, en plein air, sur des charbons, la morue assaisonnée d’huile et de piments; on ajouta le court-bouillon mulâtre, la fricassée de volaille brune, à ce menu délicieux. Les enfants usèrent du droit, inséparable de toute partie de rivière bien organisée, de manger avec leurs doigts. Rien n’y fit! Personne n’avait ni appétit, ni gaieté, personne ne réussissait à donner le change aux tristes préoccupations du moment.

Rentrée à l’habitation, Yette distribua des souvenirs aux trois petits nègres, ses compagnons ordinaires. Loulou eut un collier de graines de courbaril: Mesdélices, la préférée, une petite croix d’or, et Tom atteignit au faîte de toutes ses ambitions. Vain comme le sont ceux de sa race, il avait rêvé d’avoir des souliers; Yette lui en donna une paire toute neuve. Il faut dire qu’elle n’usait guère de souliers, étant aussi empressée à les quitter pour courir pieds nus dans la savane, que Tom était envieux d’en avoir. Le négrillon fit une culbute de contentement qui scandalisa Mesdélices: sauter quand petite maîtresse partait!

Là-dessus, Tom répliqua qu’on aurait beau faire, qu’il ne quitterait jamais petite maîtresse.

«Et comment t’y prendras-tu, mon pauvre Tom? On m’envoie en France.

— Moë qué couri! répondit-il en montrant ses jambes nerveuses.

— Courir! il faudrait nager! Et nager pendant quinze cents lieues de suite, y penses-tu? Je n’ai pas assez d’argent pour payer ta place sur le bateau... sans compter qu’on ne voudrait pas de toi au pensionnat.

— Moë qué couri!» répétait machinalement Tom qui était retombé en contemplation devant les deux souliers et les baisait l’un après l’autre.

Son illusion sur le plaisir d’être chaussé ne dura guère. De même que bien d’autres ambitieux, il vit, en touchant au but, le néant de son désir; les souliers ne furent portés qu’une fois et avec force grimaces. Jamais singe ne souffrit davantage d’avoir aux pieds des coquilles de noix, mais il ne renonça pas pour cela au plaisir d’afficher une supériorité sur ses camarades. Longtemps après le départ de sa petite maîtresse, on le rencontra partout, un soulier à chaque main, et le sobriquet de Tom-Botté lui resta toute sa vie.

ON LE RENCONTRA PARTOUT, UN SOULIER DANS CHAQUE MAIN.


Mais Yette n’est pas encore partie, et nous assistons à ses adieux.

«Ah! dit-elle, vous êtes bien heureux vous autres, vous n’irez jamais en pension! Allons! ne sanglotez pas comme ça, petites bêtes! Vous me feriez pleurer aussi! Nous ne nous quittons pas pour toujours. Je reviendrai et, quand je serai grande, je vous prendrai à mon service. Vous n’aurez rien du tout à faire. On dansera du matin au soir. Toi, Mesdélices, je te promets que tu seras la da de mes enfants. »

Mesdélices prit un air aussi important que si elle eût été déjà investie de ses graves fonctions de gardienne; Loulou, lui jeta un regard d’envie.

«C’est bien convenu! Ne m’oubliez pas. Adieu!»

Les trois petits serviteurs se jetèrent la face contre terre en faisant retentir de leurs lamentations le potager où se passait cette scène pathétique, tandis que la petite maîtresse courait vers la maison pour cacher son attendrissement. Là. elle donna en toute propriété ses vieilles poupées à Cora, qui battait des mains d’allégresse, ne comprenant pas encore ce que signifiait une traversée.

«Tu reviendras dimanche, disait-elle à sa sœur, et tu me rapporteras un ménage bleu en porcelaine de France.»

. Yette ne la contredisait point, voulant ménager sa sensibilité. Le cœur de la courageuse fille se gonflait d’orgueil en même temps que de douleur. Elle était sage à la façon d’une grande personne; elle laissait aux enfants, qui ne savaient rien encore de la vie et de ses amertumes, leurs chimères consolatrices. Sa mère la remercia d’avoir été si prudente avec Cora, que la pensée de ne plus voir sa sœur de longtemps eût rendue malade, tant elle était impressionnable et nerveuse.

«Il faudra, lui dit-elle, que tu me traites, moi aussi, comme un enfant, que tu ne me demandes pas de t’accompagner au bateau.» M. de Lorme avait exigé de sa femme ce sacrifice, craignant qu’elle manquât de courage. «Nous nous séparerons ici. Je pourrai me figurer que tu ne vas qu’à Saint-Pierre, je ne verrai pas la mer te prendre et t’emporter. Aie pitié de moi, ma pauvre petite! Sois forte pour nous deux!»

La da devait accompagner Yette en France; elle avait l’expérience des voyages, ayant déjà suivi à Paris dans sa jeunesse, la mère de Mlle de Lorme. La da était la personne la moins triste de la maison, car elle devait rester avec sa fille, comme elle la nommait, plus longtemps que les autres. Elle tint à ce que rien ne fût changé jusqu’au dernier moment, et employa la soirée à conter l’un de ses plus beaux contes: le Merle et la Tortue.

Ce conte a pour but d’expliquer comment l’écaille de la tortue est partagée en morceaux depuis certain déjeuner donné dans le ciel par le bon Dieu aux animaux de toute la terre. La Tortue trouva compère Merle pour l’y porter; mais, à table, elle eut l’insolence de dire au merle que sous l’aile il sentait le ravet. «Compère Merle c’est ion bon ti zoiseau, mais c’est dommage en bas zaile li qué senti ravett.» (Le ravet est une petite bête infecte qui pullule à la Martinique.) Là-dessus, le Merle, choqué, l’abandonna. L’Araignée, après avoir bien ri de cette aventure, proposa obligeamment à la Tortue le bout de son fil pour descendre, lui promettant de filer jusqu’à ce qu’elle eût touché la terre et crié : «Coupez!» Mais compère Merle avait tout entendu et méditait sa vengeance. Quand la Tortue fut à moitié chemin, il cria: «Coupez!» et la Tortue, tombant sur le dos, se brisa l’écaille contre une roche.

D’habitude la scène du déjeuner céleste et les impertinences de la Tortue, excitée par trop de boisson, divertissaient outre mesure l’auditoire; mais, cette fois, un morne silence accueillit les saillies quelque peu forcées de la da. Elle regarda autour d’elle et ne vit que des yeux humides fixés sur Yette qui, le visage penché vers la terre, s’efforçait en vain elle-même de retenir ses larmes. Pour rompre la glace, la da entama presque avec colère une nouvelle série tout à fait inédite d’interpellations comiques entre les animaux convives du bon Dieu; mais soudain il parut qu’elle étranglait, une violente quinte de toux la saisit. Frappant du pied, elle se couvrit la face de son mouchoir et, sous ce voile, on entendit quelque chose comme le gémissement d’un pauvre chien qui aboierait à la lune. L’histoire de la Tortue ne fut jamais continuée.

CHAPITRE IV

Table des matières

LE DÉPART

Le lendemain, à trois heures du matin, le départ eut lieu en bon ordre. M. de Lorme et la da étaient à cheval, et deux nègres, portant un hamac suspendu à des bambous, attendaient Yette, tandis que d’autres nègres à pied chargeaient sur leur tête les paniers caraïbes composant le bagage. Deux éclaireurs devaient marcher en avant, une liane de persil à la main pour écarter les reptiles.

La petite Cora dormait encore dans son heureuse ignorance de ce qui se passait. Attroupés devant la maison, les serviteurs s’étudiaient à composer leur contenance sur celle de la maîtresse, qui, pâle et les yeux rougis, faisait néanmoins ses efforts pour paraître calme. A plusieurs reprises, elle saisit sa fille entre ses bras, la bénissant, la couvrant de caresses et ne pouvant se résoudre à la laisser s’éloigner. Par intervalles, un soupir, un sanglot s’échappait du groupe des nègres violemment émus par cette scène navrante. Enfin, M. de Lorme appela Yette d’une voix qu’il rendait sévère pour qu’on ne s’aperçût pas qu’elle était altérée; aussitôt, l’étreinte de la pauvre mère se desserra docilement. Il n’y eut pas un seul mot échangé entre elle et son enfant; ni l’une ni l’autre n’eût osé articuler une parole, dans la crainte de perdre le fruit de cette victoire si péniblement remportée sur elles-mêmes.

«Yette!» répéta le père.

Un dernier baiser à sa mère défaillante, un geste affectueux de la main aux gens qui s’empressaient autour d’elle avec des souhaits de bon voyage, un baiser, jeté dans la direction de la chambre de Cora, et Yette se laissa porter dans le hamac plutôt qu’elle n’y monta. Le silence était lugubre, on eût entendu voler une mouche; l’heure mélancolique et solennelle ajoutait à la tristesse de ces mornes adieux. Il faisait un clair de lune tel que les Européens ne peuvent se le figurer, car, entre leur lune blafarde et celle-là, il y a la même différence qu’entre le soleil des tropiques et celui du Nord. La caravane se mit en marche, toujours sans bruit. Par un mouvement irrésistible, Yette tourna la tête, une dernière fois, du côté de la maison. Elle vit, sous les deux palmiers qui en précédaient l’entrée, une sorte de noire fourmilière qui s’agitait; elle ne vit pas sa mère; la pauvre femme venait de s’évanouir; le chagrin, trop intense pour ses forces, était momentanément suspendu.

«Elle sera rentrée dans sa chambre, pensa Yette, elle va secouer son mouchoir à la fenêtre.»

Mais aucun mouchoir ne se montra en signe d’adieu. Alors, cachant sa tête dans les profondeurs du hamac, elle se mit à pleurer tout à son aise. La grande da, sur son petit criquet de cheval créole, haut comme un âne, affectait charitablement de ne pas la regarder, et M. de Lorme fumait d’un air de mauvaise humeur son cigare, dont la fumée lui entrait sans doute dans les yeux, car il ne cessait de les frotter du revers de sa main.

Les accidents de la route ne tardèrent pas cependant à occuper Yette. Il faut le pied sûr des chevaux indigènes, qui ne bronchent pas plus que les mulets des Alpes, pour venir à bout des obstacles qu’offre le chemin escarpé du Macouba à la Basse-Pointe. Il traverse un pays des plus sauvages et qui, sous les rayons diamantés de la lune, parut féerique à Yette, même dans la disposition désenchantée où elle se trouvait. Au fond d’une gorge, formée par deux falaises à pic, roulait la rivière du Macouba. Sous ces falaises se dessinaient de grandes arcades naturelles. Les chevaux tenaient au rocher comme s’ils eussent eu des griffes de chat; ils ne parurent pas plus embarrassés que les nègres eux-mêmes sur les petits sentiers en zigzag, où un éboulement est sans cesse à craindre. Le moindre caillou qui roule donne l’alarme; on longe, enserré entre deux chaînes de montagnes, le flanc du précipice; puis il faut tantôt se tirer de ravins presque impraticables, tantôt franchir de petites rivières sur lesquelles les ponts ne durent jamais plus longtemps que d’un débordement à l’autre. Les nègres passaient à gué, bien que l’eau fût souvent très froide, quitte à se réchauffer ensuite par une accolade à la calebasse de tafia qui suivait avec les bagages. La planche, négligemment jetée d’une roche à l’antre, rebondissait comme un tremplin, ou même venait à chavirer. Dans le dernier cas, deux nègres repêchaient cette planche et la replaçaient. M. de Lorme et la da avaient fini par mettre pied à terre; à chaque cours d’eau, un nègre entrait dans le lit et soutenait avec la main le bout du bâton de ceux qui défilaient. Alentour, toutes les terres présentaient des pentes abruptes entrecoupées elles-mêmes de rochers. M. de Lorme expliqua à Yette que ces terres étaient les meilleures, même quand la canne ne peut y être plantée qu’au louchet, c’est-à-dire au moyen d’un piquet garni de fer qui remplace la houe aux endroits où celle-ci ne trouverait pas de place pour mordre le sol. Mais gare aux serpents! Dans les pièces de terre qu’ils infestent, on coupe les cannes en cercle, en ayant soin de laisser au milieu un bouquet où ils vont naturellement se réfugier, puis on met le feu à la paille de canne qui couvre le sol de cette citadelle; les reptiles cherchent à fuir, et alors on les tue presque sans danger, vu qu’en marche ils ne peuvent piquer. Cependant des serpents à demi rôtis s’élancent contre la flamme, cherchant à la frapper de leurs dents venimeuses.

M. de Lorme entretint par ses discours une crainte salutaire des serpents chez sa fille, jusqu’au moment où la caravane atteignit le quartier de la Basse-Pointe. Il faisait jour; au milieu des péripéties que nous venons d’énumérer, le court crépuscule qui précède le soleil avait passé inaperçu. En tournant la pièce de cannes qui marquait le coin d’une habitation, Yette fut éblouie par le nouvel aspect de la campagne qui s’étend jusqu’à la mer en une pente douce et fertile. La Basse-Pointe est le quartier. le plus riche et le plus salubre de l’île.

On s’arrêta pour prendre le café. Yette, malgré les injonctions de son père, ne résistait plus à courir de tous côtés pour ramasser, selon son habitude, toutes les pierres, toutes les graines qu’elle rencontrait: les graines de réglisse rouge comme du corail et que nous nommons vulgairement graines d’Amérique, les pois mabouïa, sorte de gros haricot blanc attaché à une gousse ouverte et plate du plus beau cramoisi, et bien d’autres... Des chercheurs moins expérimentés se laisseraient prendre aux reflets de velours du pois-gratte, le fruit tentateur et perfide d’une liane élégante; mais Yette sait que chaque poil de ce velours s’enfonce dans la chair et y cause des démangeaisons intolérables. Elles ne s’y frottera pas!... Non, le cri perçant qu’elle vient de jeter est un cri de joie. Elle a découvert un nid de karouge sous une feuille de balisier. C’est le plus joli hamac-miniature tissé en fibres, qu’un petit oiseau aux vives couleurs arrache, Dieu seul sait comment, à quelque plante textile. Tout un système de cordages le suspend à la large feuille qui lui sert de toit. Les nègres, enchantés d’entendre leur petite maîtresse, tout à l’heure si accablée, rire et battre des mains, veulent s’emparer du nid, en se frayant une voie au moyen de leurs coutelas dans les broussailles inextricables qui protègent le balisier; mais soudain Yette redevient grave: «Non, non, laissez les pauvres petits à leur maman,» dit-elle par un retour sur elle-même.

LA PLANCHE NÉGLIGEMMENT JETÉE D’UN ROCHER A L’AUTRE.


Cette halte est féconde en incidents. Les chiens qui ont suivi la caravane profitent du temps d’arrêt; ils lèvent un sarigue. Aussitôt les nègres de poursuivre le manicou, comme ils l’appellent; il n’y a pas de serpents qui tiennent! Sans précautions aucunes, ils pénètrent au milieu des rochers et des halliers épineux. Bientôt, cependant, la course cesse, le manicou est monté sur un arbre, du haut duquel il grince des dents, en montrant aux chiens qui l’entourent sa redoutable mâchoire. Un nègre grimpe aussitôt dans les branches. Le manicou est un peu bête lorsqu’il se voit pris, il reste blotti sur une fourche où il se laisse saisir au lieu de gagner le haut du feuillage, de se suspendre au moyen de sa puissante queue et de défier ainsi toute attaque. Cette queue, la partie la plus singulière de sa bizarre personne, est dépourvue de poils et très dure; il s’en sert pour pêcher; à cet effet il la plonge dans l’eau. Quand une écrevisse la mord, il donne une secousse qui envoie le crustacé trop confiant sur la terre ferme. Le manicou n’est pas seulement pêcheur, il est chasseur aussi; il fait sa proie du serpent, quand il ne lui en sert pas. Les deux ennemis sont-ils en présence, le serpent se dresse, prêt à s’élancer. Le manicou s’arrête, hors de portée, rassemble des feuilles sèches, des mousses, des brins de bois mort en tas devant lui; quand ce tas est assez gros pour lui servir de bouclier, il le pousse et s’avance ainsi, sans offrir de prise à son adversaire. Dès qu’il se croit assez près, le rusé mesure sa distance, fait un bond, tombe sur le reptile comme la foudre, lui brise le col et le mange. S’il manque son élan, le serpent, an contraire, part comme un ressort, et, lui, ne manque guère le manicou.

Les nègres apportèrent en triomphe leur capture à la petite maîtresse. En vain celle-ci intercéda-t-elle en sa faveur, il fut condamné à augmenter le déjeuner; mais, soudain, cinq ou six petites queues, grosses comme celle d’une souris, sortirent de la poche qui leur servait de refuge. Le manicou était une femelle; au premier indice du danger, un cri d’appel avait ramené la progéniture dans le sein maternel.

«Du moins, dit Yette, vous aurez bien soin de ceux-ci, vous les élèverez en caloge. Je ne les verrai pas grandir, ajouta-t-elle avec un soupir. Papa, recommandez à Cora de ne pas leur tirer la queue, comme elle fait trop souvent à ma chatte. Dites-lui de laisser tranquilles, si elle m’aime, ces jolis petits manicous.»

La caravane se reforma pour continuer le voyage. Le pays était devenu plat et uni; les chevaux avançaient vite sur une assez bonne route, élevée de vingt à vingt-cinq pieds environ au-dessus de la mer; leur allure équivaut au petit trot. Les nègres, les tenant par la queue, se laissaient soutenir et entraîner ainsi. C’est le grand plaisir des nègres; rencontrent-ils sur la route, lorsqu’ils sont seuls, un cavalier dont la figure leur inspire confiance, vite ils demandent la permission de prendre la queue de son cheval, et, si las qu’ils puissent être, les voilà lancés à la course. M. de Lorme avait sa fille en croupe; on passa la rivière Capot, on se rafraîchit à la Grande-Anse, car la chaleur sévissait déjà violemment.

Yette, qui s’était laissé d’abord amuser par le voyage, n’en sentait plus que la fatigue lorsqu’elle atteignit Saint-Pierre.

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
148 p. 15 illustrations
ISBN:
4064066317607
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