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Stéphanie Lockroy

Les Fées de la famille


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066314613

Table des matières

BELLE ET LAIDE

LE CORAIL ROSE

LA COURONNE DE MARGUERITES

LE CHASSEUR DE CHAMOIS

LE RAVOU

REINE ET POUPÉE

HISTOIRE DES VINGT-CINQ FILLES

LE DIAMANT NOIR

LE VEILLEUR DE NUIT

HISTOIRE D’UNE PIERRE

UNE GRENOUILLE

LA STATUE


A MONSIEUR RENÉ JULLIEN

A MESDEMOISELLES MARIE ET MARGUERITE JULLIEN

CHERS ENFANTS,

C’est à vous que je dédie ces contes, dont vous avez été les premiers auditeurs et les premiers juges.

Puissent les enfants qui les liront leur accorder la même indulgence et y trouver le même plaisir que vous!

S. LOCKROY.

1er novembre 1862.



BELLE ET LAIDE

Table des matières

Rien n’était plus beau que la belle princesse Roselmida. Son regard avait l’éclat du soleil, sa taille la souplesse et la majesté du palmier, ses joues étaient des roses, ses dents des perles et ses yeux du velours. Quand elle déroulait sa chevelure blonde, lisse et brillante, cette chevelure tombait jusqu’à ses talons et l’enveloppait tout entière. Le soir, lorsqu’elle paraissait aux fêtes que donnait le roi son père, ce n’était pas son diadème de pierreries qui relevait la beauté de sa figure, c’était sa figure qui semblait rehausser l’éclat de son diadème de pierreries.

Aussi tous l’admiraient, tous l’encensaient, tous l’adoraient, et tout s’inclinait devant elle, presque reine par la naissance et reine par la beauté.

Mais Roselmida était vaine, fière, orgueilleuse et hautaine, autant que belle.

Parmi les nombreuses filles d’honneur qui formaient sa cour, s’en trouvait une aussi disgraciée de la nature que Roselmida en avait été favorisée. Le roi avait recueilli la pauvre Amythe, dont le père était mort à la tête de ses armées, en combattant pour lui, et l’orpheline vivait auprès de la princesse, qui daignait à peine lui accorder un regard.

Amythe était laide; rien en elle ne pouvait plaire aux yeux. C’était en vain que la jeunesse elle-même avait jeté son voile riant sur cette disgracieuse enveloppe. Le seul charme qu’elle pût avoir consistait dans sa voix douce, harmonieuse et pénétrante; le rossignol n’eût pu trouver, dans ses notes cadencées, des accords plus suaves que ceux de la voix d’Amythe; mais la pauvre enfant ne tirait aucun parti de ce don enchanteur. Elle avait si bien la conscience de sa laideur qu’elle redoutait tout ce qui pouvait attirer l’attention sur elle, et que sa seule préoccupation était de s’effacer et de se faire oublier autant que possible.

Le roi exigeait qu’elle parût à toutes les fêtes qu’il donnait: reconnaissant, plus que les rois n’ont coutume de l’être, du dévouement montré par le père d’Amythe, et reportant sa gratitude sur la fille, il désirait la faire aussi heureuse qu’il le pouvait.

Amythe apportait à ces fêtes ses tristes souvenirs, le sentiment de son isolement et celui du peu de plaisir qu’elle pouvait causer aux autres. Elle revêtait ordinairement des habits de couleurs sombres; puis, se choisissant une place aussi écartée que possible derrière ses heureuses compagnes, la pauvre Amythe se dissimulait à tous les regards. Elle assistait silencieuse à ces plaisirs, qui lui étaient étrangers: aucun seigneur ne songeait à lui offrir sa main pour les danses; le front baissé, le cœur serré, elle voyait passer et repasser devant elle la séduisante Roselmida, couverte de fleurs et de diamants, rayonnant dans ses parures de reine, éblouissante de bonheur et de beauté et tout environnée d’hommages.

Le contraste de son sort avec cette destinée brillante l’oppressait douloureusement; peu à peu l’envie, cet odieux sentiment, pénétra dans son âme et finit par l’envahir tout entière. Un mot d’affection ou même de pitié de la princesse eût pu combattre cette funeste disposition; mais celle-ci n’avait que dédains et duretés pour la fille pauvre, laide et abandonnée, que les bontés seules du roi pouvaient soutenir à la cour, où elle faisait tache au milieu de tant de jeunes et éclatantes beautés.

Amythe se prit à haïr la princesse, et, à force de souffrance, cette haine en vint à lui paraître si naturelle qu’elle lui eût fait du mal ou lui eût causé du tort, tout en croyant n’exercer qu’une vengeance légitime. Son cœur, pourtant, n’était point méchant; mais elle était malheureuse, et la vue continuelle de tous les bonheurs dont elle se trouvait déshéritée avait fini par ulcérer ce cœur et par y jeter les instincts les plus pernicieux.

Un jour, le roi ordonna une grande chasse dans les bois qui avoisinaient son palais. Amythe, comme de coutume, fut conviée à cette fête.

La matinée, fraîche et charmante, promettait une journée favorable. La princesse Roselmida parut avec un magnifique costume de cheval, en velours vert, boutonné avec des diamants; ses petits souliers étaient attachés par des nœuds de pierreries; un rubis retenait la longue plume qui flottait à son chapeau; son superbe cheval blanc portait une housse enrichie de perles.

L’air du matin, le plaisir, le sentiment de sa beauté toute puissante rehaussaient l’éclat du teint et des yeux de Roselmida; sa bouche vermeille souriait; une rose, qu’elle avait attachée à son corsage, paraissait moins fraîche et moins brillante qu’elle. Le roi la considérait avec amour et orgueil; tous les seigneurs de la cour se disputaient l’honneur de l’escorter.

Elle était au milieu de son triomphe lorsque parut la triste Amythe. Celle-ci avait revêtu, comme à son ordinaire, un costume sombre et sévère, sans aucun ornement; elle montait un cheval noir, et un voile tombait sur son front, plutôt pour le cacher que pour le parer.

La foule joyeuse des chasseurs partit aux sons du cor, et s’élança dans les allées verdoyantes de la forêt. On échangeait de gais propos; les rires se croisaient; le hennissement des chevaux se mêlait aux bruyantes fanfares.

Amythe s’écarta peu à peu de tous ces groupes animés, et s’enfonça dans les profondeurs des bois, perdue dans ses rêveries accoutumées. Le silence se fit autour d’elle; son cheval marchait sans bruit sur la mousse épaisse: après une longue course, elle releva la tête et regarda autour d’elle.

Elle aperçut alors avec effroi un horrible sanglier, qui se tenait immobile à l’entrée de l’allée qu’elle suivait; il paraissait attendre quelque chose ou quelqu’un, l’œil fixe et le poil hérissé, et ne se préoccupant en aucune façon de la chasse, dont on entendait les bruits lointains.

Cette singulière rencontre frappa la jeune fille de surprise et de terreur, et elle tourna bride à l’instant, en mettant son cheval au galop. Au détour du chemin elle rencontra la princesse, qui suivait de loin la chasse avec une de ses dames.

— Voyez donc, dit Roselmida en la désignant et assez haut pour être entendue d’elle, voyez donc, Ethel, quel sombre et vilain costume, bien digne de celle qui le porte! Je ne sais, en vérité, pourquoi mon père s’obstine à attrister toutes ses fêtes par l’aspect continuel de ce maussade laideron.

Amythe devint pourpre, puis une pâleur de mort couvrit son visage à cet affront; son sang reflua vers son cœur.

— Princesse, dit-elle, la voix tremblante et sans se rendre compte à elle-même de ce qu’elle faisait, princesse, le roi est là qui vous attend. Il m’a chargée de vous envoyer auprès de lui.

Et son doigt désignait l’allée fatale.

Roselmida s’y élança, bondissante et joyeuse, sans faire attention au trouble d’Amythe ou l’attribuant au dépit causé par l’insolent propos qu’elle venait de tenir. La jeune suivante alla rejoindre la chasse.

Amythe resta un moment immobile, pétrifiée, le remords la saisissant déjà au cœur; puis, éperdue, elle se précipita à la suite de la princesse, sans bien savoir au juste si elle allait pour la sauver, pour mourir avec elle ou pour jouir de ses angoisses.

Quand elle arriva auprès d’elle, Roselmida était pâle, renversée en arrière sur son cheval, la bouche béante, les yeux sortis de leurs orbites, les cheveux hérissés.

Le sanglier paraissait prêt à se jeter sur elle.

Amythe s’élança.

Tout à coup la bête féroce perdit ses formes hideuses; un brouillard l’enveloppa, puis ce brouillard s’étendit, s’éleva comme une fumée, et, se dissipant à demi, laissa apparaître une femme d’une grande taille, vaporeuse comme les nuages qui l’environnaient et belle dans ses contours indécis.

— Je suis la fée Brouillard, dit-elle aux deux jeunes filles stupéfaites; il y a longtemps que je vous connais et que je vous observe. Vous êtes méchantes toutes deux, et toutes deux vous serez punies.

En même temps elles se sentirent enlevées par les cheveux, et traversèrent les espaces avec une rapidité vertigineuse.

Quelques instants après, elles s’abattaient dans une grande plaine, dépouillée d’arbres et de verdure, aride, pierreuse, et où il n’y avait aucune trace d’habitation. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, on n’apercevait rien qu’un horizon monotone qui bordait cette immensité.

La fée était encore là.

— Vous voici, belle princesse, dit-elle à Roselmida interdite, à trois cent cinquante mille neuf cent deux lieues et demie du royaume de votre père. Vous allez le regagner à pied.

Et elle indiquait de la main un des points de l’horizon.

— Vous apprendrez peut-être par les souffrances et les privations à compatir aux peines des autres.

Et toi, ajouta-t-elle en se tournant vers Amythe, envieuse et cruelle, puisque tu as voulu la mort de la princesse, tu expieras ta méchanceté ; plus forte et hardie que ta compagne, tu lui serviras de guide et de soutien pendant son douloureux voyage. Tiens, prends cet anneau, il pourra satisfaire à vos besoins les plus urgents; mais garde-toi d’y recourir trop souvent, car il est avare de ses dons, et pour qu’il se montrât généreux, il faudrait que vos cœurs revinssent à de bien meilleurs sentiments. Adieu.

Les formes de la fée se perdirent dans le brouillard; un rire moqueur traversa l’espace; les jeunes filles étaient seules.

Elles n’avaient plus leurs habits de chasse; elles étaient vêtues comme des paysannes; leurs pieds étaient chaussés de lourds souliers, et des coiffes grossières couvraient leurs têtes.

Elles restèrent quelque temps immobiles, saisies de surprise et d’effroi. Enfin Roselmida, éclatant en sanglots, se tourna vers sa compagne.

— C’est toi, méchante, lui cria-t-elle, qui es cause de mon malheur. C’est ta lâche envie qui m’a conduite ici. Tu as voulu me faire mourir; tu m’as envoyée vers cet affreux sanglier. Grâce à toi, à ton infernale méchanceté, je ne reverrai plus mon père, mon pauvre père qui m’aime tant et qui mourra de ma perte; je ne reverrai plus mon palais, mes compagnes; je suis privée de ma fortune, de mes parures, de mes fêtes; j’ai tout perdu. Et que t’avais-je fait? C’est ta repoussante laideur qui t’excitait contre moi; tu m’en voulais de ma beauté, de mes attraits, de l’amour qu’on me portait, odieuse et jalouse créature!

— Et qu’as-tu fait, dure et égoïste princesse, pour adoucir mon sort, pour éteindre les douloureux sentiments qui s’allumaient en mon cœur? lui répondit Amythe. As-tu jamais eu un mot consolant pour l’orpheline abandonnée et repoussée de tous? Ne l’as-tu pas continuellement écrasée de tes triompes, de tes succès, de ton insolent bonheur? Parce que rien ne manquait à tes joies, tu méprisais celle qui souffrait en silence. Mais tu es punie; te voici loin de ton père, de ton royaume, de tes admirateurs, de ta cour empressée; te voici réduite à souffrir comme la dernière des femmes, et ce qui me console ici de mon exil et de ma pauvreté, c’est l’aspect de ta misère et de tes larmes. Je te verrai donc enfin réduite au même état que moi, souffrante et humiliée comme moi.

Elle s’arrêta, la colère la suffoquait. La princesse ne lui répondit rien; elle fondit en larmes.

Cependant la nuit arrivait; la faim se faisait sentir. Amythe pressa le chaton de sa bague. Mais rien ne se présenta à elle. Elle se souvint des conseils de la fée et comprit qu’elle n’avait pas mérité ses secours. Elle roula autour d’elle sa grande mante de paysanne et se coucha sur la terre dure et froide. La princesse pleura et se plaignit longtemps, puis elle finit par l’imiter.

Leur sommeil fut agité ; la peur, le froid, la faim, le remords et le chagrin les tourmentaient à l’envi.

La nuit fut longue et triste.

Vers le matin, Amythe, épuisée, recourait de nouveau à sa bague. Cette fois, un pain vint s’offrir à elle: un pain, moins que rien pour celui qui vit dans l’aisance et ne manque de rien, trésor plus précieux que tous les diamants de l’univers pour celui qui souffre la faim!

Amythe s’en saisit avec avidité ; mais bientôt, réfléchissant que les bienfaits de la fée ne s’adressaient pas à elle seule, elle rompit le pain, après quelque hésitation, et en jeta brusquement la moitié à sa compagne, qui s’en empara non moins avidement qu’Amythe l’avait fait.

Au même instant, elles entendirent le murmure d’une petite source où elles coururent se désaltérer. Elles y rafraîchirent aussi leurs visages et leurs mains.

Toutefois Roselmida, que ses instincts de coquetterie n’abandonnaient jamais, ne put s’empêcher de lisser ses longs cheveux en se mirant avec complaisance dans l’eau. Son nouveau costume, avec toute sa simplicité, semblait faire ressortir encore sa merveilleuse beauté.

— Il est bien temps de se mirer, lui cria Amythe, qui était déjà prête. Même ici, dans ce désert, tu songes à ta figure; tu veux sans doute plaire aux pierres du chemin. Allons, coquette acharnée; moi, qui n’ai pas de temps à perdre, je m’en vais; comme c’est moi qui tiens l’anneau, je n’ai aucun besoin de t’attendre.

— Méchante! répondit la princesse. Pourquoi la fée te l’a-t-elle donné plutôt qu’à moi? Si tu n’en étais pas maîtresse, je saurais bien me passer et de ta protection et de ta maussade compagnie.

Amythe, sans répondre, prit les devants, et toutes deux commencèrent leur long voyage. Elles marchèrent tout le jour; la route était dure, le soleil les brûlait, les pierres blessaient les pieds délicats de la princesse, et nulle part elles n’apercevaient d’habitation, rien qui pût reposer les yeux. Toujours cette immensité sans fin! Toujours cet horizon qui semblait s’étendre et s’allonger à mesure qu’elles avançaient!

Le soir revint. Elles eurent, après cette rude journée, encore un pain pour se restaurer, avec un peu d’eau. Elles mangèrent et burent sans se parler, et se couchèrent comme la veille.

Elles allèrent ainsi pendant quinze jours. Les souffrances, les privations, ne pouvaient les décider à se rapprocher, ni diminuer la haine qu’elles se portaient. Au contraire, les maux qu’elles s’étaient attirés mutuellement venaient encore les aigrir et les éloigner l’une de l’autre. Aussi la bague ne leur donnait-elle que le strict nécessaire, et la route ne s’adoucissait en aucune façon pour elles.

La princesse, plus délicate que sa compagne et plus habituée à une vie douce et facile, se fatiguait bien plus qu’elle. Le froid et la faim la torturaient, et, ce qui n’était pas sa moindre douleur, sa beauté s’altérait; elle maigrissait; les roses pâlissaient sur ses joues qui se creusaient; son beau teint se hâlait; ses yeux fatigués avaient perdu leur éclat.

Le matin du quinzième jour, elle dormait encore lorsque Amythe se réveilla et s’approcha d’elle.

A la vue de cette belle tête pâle et souffrante, de ces grands yeux qui, tout fermés qu’ils étaient, laissaient échapper des larmes, elle sentit, pour la première fois, un mouvement de compassion. Son cœur s’attendrit, ses yeux s’humectèrent, et, pressant sa bague, presque sans s’en apercevoir, elle murmura:

— Pour soulager Roselmida!

A l’instant s’allongea devant elle une table splendide, couverte des mets les plus recherchés et des vins les plus exquis.

Amythe n’était pas gourmande, mais il y avait quinze jours qu’elle était au pain et à l’eau; aussi, à cette vue, ne put-elle retenir un cri de plaisir qui réveilla sa compagne.

Roselmida ressentit aussi une grande joie à l’aspect de cette table appétissante.

— C’est toi, Amythe, s’écria-t-elle, qui m’as préparé cette charmante surprise. Oh! merci! merci!

Elles s’assirent toutes deux, et se réconfortèrent à l’envi l’une de l’autre. C’était le meilleur repas qu’elles eussent fait de leur vie, repas assaisonné par la faim et par les privations des jours précédents.

Quand elles se furent bien rassasiées, Amythe aperçut auprès d’elle un panier, et, se souvenant des avis de la fée, elle ramassa avec soin tous les restes du festin, qu’elle emporta avec elle.

Ce jour-là, la route fut moins dure et moins pierreuse; le soleil avait moins d’ardeur; les jeunes filles, le cœur plus satisfait, se parlèrent un peu sans aigreur et sans rancune. Le soir, elles virent deux amas d’herbes sèches, qui semblaient avoir été placés là pour elles, et elles y trouvèrent un repos délicieux.

Leur voyage devint moins pénible; le besoin qu’elles avaient l’une de l’autre, les petits secours qu’elles étaient forcées de se donner mutuellement, l’isolement dans lequel elles se trouvaient, tout contribuait à les rapprocher, et une douce amitié se glissait dans leurs cœurs, presque à leur insu. Roselmida sentait enfin le besoin de s’appuyer sur Amythe, plus énergique et plus courageuse qu’elle. Quant à celle-ci, en voyant tout ce qu’avait à souffrir la princesse, si molle et si délicate, elle éprouvait une tendre compassion qui, pénétrant peu à peu dans son cœur, y prenait la place de la haine et de l’envie. Elle s’attachait à sa compagne par l’appui qu’elle lui prêtait continuellement, comme une nourrice s’attache à son nourrisson par les soins qu’elle lui prodigue.

Elles eurent bientôt à traverser un riant vallon, au pied de roches noires et abruptes; un ruisseau y courait en murmurant sur des cailloux qui en faisaient rejaillir l’eau en petites cascades. De grosses touffes de digitales sortaient des fentes des rochers. Roselmida, lasse, s’assit sur le gazon, au bord de l’eau, pour y rafraîchir ses pieds brûlants.

Amythe considéra tristement les gros bas de coton bleu de la princesse, qui, tout usés, laissaient voir la peau blanche et délicate de ses jambes.

Leurs habillements étaient déchirés par les ronces, leurs souliers usés par leurs longues marches; ces vêtements, déjà si simples, abîmés et défraîchis, n’auraient jamais pu laisser soupçonner le nom et le rang de celles qu’ils recouvraient.

La princesse soupira aussi en défaisant ses chaussures.

Tandis qu’elle se reposait, Amythe alla errer aux environs; tout à coup il lui sembla entendre auprès d’elle de petites voix argentines; elle prêta l’oreille attentivement et elle vit alors une grande digitale, dont toutes les clochettes s’agitaient, balancées par le vent, et murmuraient avec un son doux comme celui du cristal que l’on touche légèrement:

— Ouvre-moi! ouvre-moi!

Amythe s’empressa d’ouvrir une de ces jolies clochettes, et il en sortit une paire de souliers si petite et si mignonne, qu’il aurait presque fallu un microscope pour la regarder. Elle éclata de rire à cet aspect.

Mais les petits souliers grandissaient, grandissaient, et devinrent bientôt de la taille de ceux d’Amythe. La jeune fille, tout émerveillée, n’en pouvait croire ses yeux.

Elle ouvrit une seconde clochette, et elle en tira une petite robe de laine fine et rayée qui s’agrandit comme les souliers.

Chaque clochette pourprée apporta à son tour son présent, et Amythe eut bientôt devant elle un costume complet, qui, bien qu’il ne fût encore convenable que pour une paysanne, était si frais et si joli, qu’elle sautait de joie en le regardant et brûlait de l’essayer.

Elle s’apprêtait à quitter sa vieille robe, lorsque tout à coup elle se souvint du soupir de Roselmida, du chagrin qu’elle avait, elle si élégante et si coquette, à porter ses haillons.

Elle hésita. Son ancienne rancune lui revenait au cœur, son amitié naissante la combattait; enfin, le bon sentiment l’emportant, elle courut à la princesse, et, l’amenant devant les frais hommages de la fleur merveilleuse, elle les lui offrit avec un doux sourire.

— Mais toi, Amythe, lui dit la princesse confuse, que mettras-tu? N’y a-t-il donc plus rien pour toi?

— Oh! ne vous mettez point en souci. Je n’y tiens guère, moi. Et puis, vous serez si gentille avec cela. Allons! allons! dépêchez-vous de revêtir cette toilette. Je suis sûre que jamais robe lamée d’or ou d’argent et couronne de perles ne vous ont fait autant de plaisir que cette jupe de laine, ce corset de drap et cette coiffe de mousseline.

Roselmida se trouva bientôt habillée; elle était toute joyeuse et cependant se reprochait de profiter ainsi de la complaisance de sa compagne.

Mais elles n’étaient pas sorties de la vallée qu’une seconde fleur leur parla encore, et Roselmida, à son tour, en tira un habillement pour Amythe.

Elles traversaient maintenant de fraîches campagnes; des arbres leur prêtaient de doux ombrages; les pierres avaient fait place à une mousse veloutée; tout s’adoucissait pour elles, à mesure que leurs cœurs apprenaient l’affection et le dévouement.

Un jour, en passant dans un bois ombreux, Amythe, le cœur léger, se mit à chanter. Les oiseaux jaloux se turent à ses accents mélodieux.

Roselmida, surprise et enivrée, l’écouta longtemps, puis enfin elle s’écria:

— Amythe, chère Amythe, quelle divine harmonie! Eh quoi! vous nous avez caché jusqu’ici ce don surnaturel. Et vous vous plaignez! vous vous dites déshéritée de la nature! Eh! quelle beauté peut valoir cette voix enchanteresse, ce charme incomparable? Oh! répétez encore, Amythe, recommencez; je passerais ma vie à vous entendre!

La jeune chanteuse flattée sourit: c’était la première fois qu’on trouvait à louer quelque chose en elle; et, voyant que, malgré sa laideur, elle pouvait cependant encore être agréable et plaire aux autres, elle reprit quelque confiance en elle-même, et l’amertume de son âme s’adoucit. Depuis ce moment, elle se plut à charmer les ennuis du chemin, car la princesse l’écoutait toujours avec un nouveau ravissement.

Cependant, cette pauvre princesse s’épuisait. Elle ne pouvait supporter la fatigue et les privations comme Amythe, qui avait été plus habituée qu’elle à une vie rude et pénible.

Un soir, la fièvre s’empara de Roselmida; ses pieds gonflés ne pouvaient plus la porter. Amythe la soutenait en vain, en l’encourageant, et ne savait plus que faire, lorsqu’elle aperçut une petite maison isolée et, sur le seuil, une femme assez pauvrement vêtue, qui faisait une dentelle fine comme la plus fine toile d’araignée.

— Pouvez-vous nous recevoir pour cette nuit? lui demanda Amythe. Voyez, ma compagne est fatiguée, et il nous faudrait un lit et quelque nourriture.

— Oh! oh! répondit brusquement la dentellière en quittant son ouvrage, qui êtes-vous, mes belles coureuses? Me croyez-vous donc assez riche pour héberger ainsi tous les paysans? Et que me donnerez-vous pour me payer mon hospitalité ?

— Hélas! je n’ai rien, lui répondit Amythe, et je coucherais sur la dure plutôt que de vous importuner; mais, je vous le répète, cette jeune fille est malade, et elle ne peut marcher davantage. Ne nous refusez pas, ma bonne mère.

— Voyons, voyons; il faut arranger cela. Faisons un marché. Saurez-vous travailler à ma dentelle? Je n’ai que cet ouvrage pour vivre, et, si vous m’y aidez, je pourrai vous recevoir, vous et votre belle affligée. Je m’y connais; elle n’a que de la fatigue, et elle travaillera avec nous jusqu’à ce qu’elle soit assez reposée pour reprendre sa route.

— Je ne sais ce que pourra faire ma compagne, mais moi, je ne serai point embarrassée pour continuer votre dentelle. Je ferai tout ce que vous voudrez; mais, par grâce, laissez-nous entrer. Ma pauvre amie va défaillir dans mes bras. Demain je serai à vos ordres.

— Allons, entrez, dit la femme.

Et, les introduisant dans sa pauvre habitation, elle alla leur chercher deux jattes de lait, qu’elle venait de traire, deux galettes toutes chaudes, un peu de miel et quelques fruits.

Puis elle les conduisit dans une chambrette, où se trouvait un lit grossier, dans lequel Roselmida s’étendit avec délices.

Amythe descendit dans le jardinet qui attenait à la maison, et y cueillit quelques simples dont elle composa une tisane; comme elle avait souvent soigné des malades, elle savait bien s’y prendre pour les soulager.

Le lendemain, au point du jour, elle alla trouver son hôtesse et lui demanda à se mettre au travail.

— Vous avez raison de vous hâter, lui dit celle-ci, car si vous tenez à ce que je vous garde chez moi, il faut que vous me fassiez, avant la nuit, trois aunes de dentelle, et aussi fine que celle à laquelle vous m’avez vue travailler.

— Trois aunes, ma bonne mère! s’écria Amythe effrayée. Quelle tâche! Et comment voulez-vous que j’en puisse venir à bout dans ma journée?

— Vous n’êtes pas seule. Et votre belle compagne, si fatiguée qu’elle soit, peut bien faire jouer mes fuseaux sans se rendre pour cela plus malade. D’ailleurs, telles sont mes conditions. Il faut vous y conformer ou sortir de chez moi.

Amythe alla auprès du lit de Roselmida; mais elle la trouva encore si épuisée qu’elle n’osa lui communiquer les propositions de la dentellière. Elle prit courageusement ses fuseaux et se mit à l’ouvrage avec ardeur.

Le soir, ses trois aunes de dentelle étaient terminées, et cette dentelle était si belle et si fine, que son hôtesse, malgré tout son mauvais vouloir, n’y put rien trouver à redire.

Amythe continua ainsi pendant sept jours. La princesse reprenait ses forces et sa santé ; mais Amythe pâlissait de fatigue et s’épuisait à son tour, sans proférer une plainte. Elle chantait même tout en travaillant, et Roselmida tombait dans son extase habituelle en entendant cette voix céleste. La dentellière elle-même prenait plaisir à l’écouter et semblait perdre de sa dureté à ses suaves accents.

Le huitième jour, comme Roselmida, reposée et rafraîchie, assise sur son lit, prêtait l’oreille aux chants d’Amythe, dont les doigts agiles faisaient pendant ce temps toujours mouvoir ses fuseaux, leur hôtesse entra tout à coup dans leur chambrette: elle paraissait avoir repris toute sa mauvaise humeur.

— Que faisons-nous donc là, la belle? dit-elle rudement à Roselmida. Il faut être bien lâche pour laisser ainsi votre compagne finir à elle seule toute sa besogne. Vous êtes assez forte maintenant pour l’aider, et je m’ennuie à vous voir toujours désœuvrée.

— Hélas! ma bonne mère, répondit la princesse en rougissant, je ne pourrais tenir vos fuseaux, et je puis dire que je suis émerveillée des talents d’Amythe. Jamais je n’ai su faire de dentelles.

— Ah! ah! fort bien... Mais, alors, que savez-vous? Car il n’est pas juste que l’une s’épuise au travail pendant que l’autre se prélasse à l’écouter chanter. Voyons, vous allez traire ma vache.

— Je ne le saurais, dit la princesse avec dédain.

— Eh bien! rangez la maison et apprêtez le repas pendant que je me mettrai à mon métier.

— J’en suis tout à fait incapable.

— Bon. J’ai de jeunes arbres à tailler. Descendez au jardin, ma mie.

— Me prendriez-vous pour une jardinière?

— Non. Eh bien! voici une quenouille et du beau lin pour filer.

— Je ne file point.

—- Prenez alors cette blanche laine et travaillez à mes jupes.

— Je n’ai jamais fait les jupes de personne.

— Ah ça! vous n’êtes donc absolument bonne à rien! s’écria enfin la dentellière impatientée. A quoi donc, ma mie, employez - vous ces jolis doigts si effilés et si blancs? Que faites-vous de ces beaux yeux qui pourraient servir à tant de choses?... Que savez-vous faire enfin?

— Mais je sais... je sais... danser, murmura Roselmida confuse; je sais me coiffer.

— Vous coiffer!... danser!... Eh! quel parti puis-je tirer de ces beaux talents? Allons, la belle, il vous faut retourner à l’école!

— A l’école! répéta Roselmida outrée de dépit, moi, une grande princesse comme moi!

— Princesse! s’écria la dentellière en riant à se tenir les côtes. Oh! la belle princesse, avec sa jupe de laine et ses sabots! Où sont donc vos États, votre palais, vos courtisans, ma mie? Quelle grande princesse, qui court les chemins et tombe de fatigue à la porte des maisons! Il faut rabattre de vos prétentions, ma chère, et tâcher de vous rendre utile, si vous voulez qu’on vous garde. Voyez votre compagne; je suis sûre qu’elle n’est pas princesse, elle; elle a fait au moins une demi-aune de dentelle depuis que nous perdons le temps à jaser; aussi je l’aime bien mieux que vous avec vos airs languissants et toutes vos beautés.

Amythe souffrait d’entendre ainsi mortifier sa chère princesse. Aussi, la voyant rétablie, elle l’engagea à partir, et n’eut pas grand’peine à l’y décider.

Elles prirent donc congé de leur rude hôtelière.

Roselmida ne savait comment remercier Amythe de toute la peine qu’elle s’était donnée pour la faire rester si longtemps à se reposer. Elle s’apercevait de la supériorité de sa compagne et ne l’en aimait pas moins. Seulement, il se mêlait maintenant un peu de respect et beaucoup de reconnaissance à son affection. Elle oubliait l’élévation de sa naissance et de son rang; d’ailleurs, elle savait si peu quand et comment elle pourrait retrouver son palais et son royaume, qu’elle s’estimait trop heureuse, en attendant, d’avoir la protection et l’amitié d’Amythe, forte, adroite, prévenante et dévouée.

Quelle fut donc sa douloureuse surprise, un soir, en la voyant tomber presque pâmée dans ses bras, au moment où elles traversaient ensemble un fourré d’épines!

— Qu’as-tu, chère Amythe? s’écria-t-elle. Te serais-tu blessée? que puis-je faire pour toi?

Mais Amythe, pâle et presque évanouie, ne répondait point. Roselmida entendit un frôlement sous les feuilles, et elle vit s’enfuir un serpent qui venait de piquer sa compagne.

— O ciel! où es-tu blessée, mon amie, ma bien-aimée? où souffres-tu? Où t’a mordue cette affreuse bête?

Amythe désigna son pied. La princesse la déposa à terre sur la mousse, et, se jetant à genoux devant elle, se hâta de délacer sa bottine; puis, voyant sur son pied, vers la naissance de la jambe, une plaie bleuâtre et livide, elle y appliqua ses lèvres et en aspira le venin sans hésiter et avec rapidité.

Puis, enfin, se souvenant de l’anneau magique qu’elle avait oublié dans son trouble, elle prit la main glacée de sa compagne et pressa sa bague sur son doigt en s’écriant:

— Pour soulager Amythe!

A l’instant, des bandages d’une toile fine et blanche vinrent s’enrouler d’eux-mêmes autour du pied de la blessée. Des coussins moelleux sortirent de terre. Roselmida y plaça Amythe avec précaution, puis s’y étendit à ses côtés. Alors de chauds et soyeux rideaux enveloppèrent la couche improvisée, et les deux amies s’y endormirent dans les bras l’une de l’autre.

Au lever du jour, Amythe était guérie.

— C’est à toi que je dois la vie, dit-elle à Roselmida en l’embrassant avec tendresse; c’est ton généreux empressement qui m’a sauvée; je ne l’oublierai pas. Continuons notre route: en nous appuyant ainsi l’une sur l’autre, nous finirons sans doute par arriver au but de notre voyage, par retrouver ton père, ma Roselmida, ton royaume et tout ce qui te faisait si heureuse.

Comme elles allaient prendre leur repas, elles virent venir à elles, sortant d’un bois, un vieillard, dont la barbe, blanche comme de l’argent, tombait jusque sur sa poitrine. Il paraissait bien vieux et bien épuisé. Sur son dos étaient quelques fagots, qu’il semblait n’avoir pas la force de porter plus longtemps.

Les jeunes filles s’approchèrent de lui et lui offrirent leur secours. Elles le débarrassèrent de son fardeau; puis Amythe tira de son panier quelques réconfortants; ensuite, s’asseyant sur le gazon, elles l’invitèrent à partager leurs provisions.

Le vieux bûcheron se ranima peu à peu, et, devenant aussi loquace qu’il avait été jusque-là triste et silencieux, il se mit à causer en riant.

— Où allez-vous donc ainsi, les belles filles, qui courez les chemins seulettes? Vos souliers sont tout blancs de poussière, et vous paraissez venir de bien loin.

Je devine, ajouta-t-il d’un air malin, le but de votre voyage: vous allez à la Caverne-Noire. Je conçois qu’on marche longtemps pour y arriver.

Et se tournant vers Roselmida:

— Voilà, en effet, un teint qui mérite d’être conservé.

— Que voulez-vous dire, bon vieillard? répondit la princesse en rougissant. Quelle est cette Caverne-Noire? et comment, en m’y rendant, pourrai-je conserver mon teint?

— Eh quoi! vous ne connaissez pas cette caverne fameuse dans tout le pays, et si connue surtout des jeunes filles, cette caverne où l’on trouve l’eau qui empêche de vieillir.

— Que dites-vous? s’écria la princesse transportée; où est cette eau miraculeuse? Oh! j’en aurai, j’en aurai, dussé-je en mourir!

— J’en étais bien sûr, reprit le vieillard en souriant: toutes ces enfants sont de même; elles veulent rester jeunes; aucune ne se soucie d’avoir un jour mes cheveux blancs et mon dos voûté.

Vous m’avez secouru, vous m’avez restauré, mes belles, et, pour prix de vos peines, je vous dirai où est l’eau merveilleuse et comment on peut se la procurer. Écoutez-moi bien.

Amythe, distraite, effeuillait des fleurs; mais Roselmida était suspendue aux lèvres du bûcheron et retenait sa respiration pour ne pas perdre un mot de ce qu’il allait dire.


— Vous voyez là-bas, continua le vieillard, ce sentier qui se perd dans le bois, et où il y a tant d’aubépines en fleurs. Il mène à la Caverne-Noire. Cette caverne est creusée sous de grands rochers, et; a l’entrée se trouve un dragon ailé qui garde jour et nuit son trésor.

— Comment faire alors? s’écria la princesse haletante. Comment adoucir ce dragon? comment pénétrer dans cette caverne extraordinaire? Oh! dites, dites, bon vieillard; aidez-moi à conquérir ce bien inestimable.

— L’or et l’argent ne peuvent rien, mon enfant, sur cet impitoyable dragon: il n’est sensible qu’à l’harmonie. Si vous pouviez le charmer par quelque musique merveilleuse, il deviendrait inerte, insensible, et il vous serait alors possible de pénétrer dans sa caverne, où vous trouveriez une fiole qui contient l’eau que vous désirez si ardemment. Mais bien d’autres que vous ont déjà tenté l’aventure et n’ont pas réussi. Le dragon les a dévorées, et leurs ossements blanchis jonchent l’entrée de sa formidable demeure. Croyez-moi donc, renoncez à un bien si dangereux à acquérir, et contentez-vous des charmes dont la jeunesse vous a douée et qu’elle doit emporter avec elle, ainsi qu’elle l’a fait pour vos mères. Allons, me voici tout reposé. Aidez-moi, je vous prie, à recharger ces fagots sur mon dos; il faut que je retourne à mon travail.

Roselmida aurait bien voulu en savoir davantage; mais le vieux bûcheron se leva, et, saluant les jeunes filles d’un sourire narquois, il s’enfonça dans le bois en chantant.

Les voyageuses se remirent à marcher; la princesse était rêveuse: elle n’osait communiquer ses pensées à sa compagne qu’elle voyait si indifférente.

Pourtant, quand elle fut arrivée à l’entrée du sentier indiqué par le vieillard, elle hésita; elle ne pouvait se résoudre à passer outre, et elle craignait d’entraîner Amythe dans une aventure périlleuse et qui, pour elle, ne pouvait avoir que bien peu d’attrait.

Celle-ci s’aperçut du combat intérieur que se livrait son amie. Elle ne se souciait guère de s’engager dans le sentier qui menait à un but si redoutable, et dont personnellement elle avait si peu d’envie. Mais que n’eût-elle point tenté pour être agréable à Roselmida, qu’elle aimait tant aujourd’hui, et qui venait encore tout dernièrement de lui prouver son affection d’une manière si convaincante?

Elle s’arrêta donc, et, se tournant vers elle:

— Allons, Roselmida, lui dit-elle, prenons cette route, et voyons si nous ne pourrons pas faire quelque chose pour conserver à tout jamais cette beauté si charmante et qui a tant de prix pour vous.

— Mais toi, Amythe, ne crains-tu pas cet affreux dragon et les dangers de cette terrible caverne?

— Reculeriez-vous, princesse? Si vous êtes trop effrayée, retirons-nous.

— Oh! non; je risquerais ma vie tout de suite pour pouvoir rester belle. Je n’ai peur que pour toi, qui tiens si peu à tout cela.

— S’il n’y a que moi qui vous retienne, chère Roselmida, allons! Ne savez-vous donc pas bien tout ce que je ferais pour vous et pour assurer votre bonheur? Je vous aiderai à conquérir votre trésor, ou je mourrai avec vous.

Et elles entrèrent toutes deux résolûment dans le sentier.

Il était tout rempli des douces senteurs de l’aubépine fleurie: la mousse était verte et veloutée au pied des grands chênes; on entendait au loin la plainte monotone du coucou; mais tous les charmes de cette belle journée de printemps étaient perdus pour les jeunes aventurières, toutes préoccupées du but de leur course.

— Comment ferons-nous, Amythe, disait la princesse, pour adoucir le dragon? Si j’avais ici mon luth, j’essaierais d’en jouer; mais j’y suis si peu habile; à peine si je sais en tirer quelques sons. Il faut vraiment tout mon désir de posséder cette eau extraordinaire, pour m’engager dans une aventure si terrible et dont je prévois si peu le résultat.

— Vous avez trouvé ma voix agréable, objecta timidement Amythe, voulez-vous que j’essaye de m’en servir? Peut-être aura-t-elle quelque pouvoir sur ce dragon, si sensible à l’harmonie.

— Oh! oui, oui, chère Amythe. Je n’osais vous le demander; mais qui pourrait résister à votre voix touchante, aux doux accents que vous savez en tirer? Essayez, mon amie; rendez-moi encore ce nouveau service.

— Je ferai tout ce que vous voudrez, reprit la triste Amythe. Votre beauté pourra devenir éternelle, ajouta-t-elle avec un faible soupir: les années ne sauraient plus l’altérer. Mais moi, moi, je serai toujours laide, toujours repoussante; je n’ai rien à perdre et rien à conserver.

— Laide! repoussante! Amythe; mais je ne te trouve plus laide; tu es devenue si bonne, ta voix est si douce. Je te trouve maintenant plus de charme qu’à aucune des jeunes filles qui m’entouraient jadis chez mon père.

— C’est que tu m’aimes, bonne Roselmida, dit la pauvre fille. On peut donc s’habituer à moi; on peut donc oublier ma laideur. Oh! je tâcherai d’être bonne, et alors les autres m’aimeront peut-être aussi.

Elles arrivèrent vers le soir auprès de la Caverne-Noire. Le dragon leur fit grand’peur; il était d’une taille monstrueuse et avait deux grandes ailes noires sur le dos. Il se mit à rugir en voyant les jeunes aventurières. La princesse tremblait de tous ses membres.

Amythe, tout en tremblant aussi, commença à chanter, faiblement d’abord et d’une voix entrecoupée; puis, voyant s’adoucir les yeux étincelants du dragon, elle reprit quelque assurance et donna à sa voix tout le charme irrésistible dont elle était douée. Le dragon cessa de rugir; peu à peu il tomba dans une espèce de somnolence. Roselmida guettait ce moment: elle se précipita dans la caverne et en ressortit bientôt triomphante, avec un flacon de cristal de roche tout rempli d’une eau claire et transparente.

Elle se mit à courir de toutes ses forces; Amythe la suivit en chantant toujours, jusqu’à ce qu’elles fussent à une grande distance de la caverne du dragon. La princesse ne se possédait pas de joie.

— Je l’ai! je l’ai, chère Amythe! Oh! quel trésor à rapporter chez mon père! Mon voyage, si pénible qu’il ait pu être, n’aura pas été inutile; je le recommencerais tout de suite pour un pareil bonheur. Tu ne seras plus jalouse de ma beauté maintenant, mon Amythe: c’est à toi que je la devrai.

Comme elle parlait ainsi, elle aperçut tout à coup auprès d’elle le vieux bûcheron, sans pouvoir se rendre compte de la manière dont il y était venu. Il paraissait tout ragaillardi; sa taille s’était redressée, et il considérait la princesse d’un air malin.

— Eh bien! ma belle, avons-nous cette eau sans pareille? Avons-nous pu charmer cet effrayant dragon?

— Oui, oui, bon vieillard! s’écria la princesse ravie; c’est à vous aussi, aux renseignements que vous m’avez donnés que je suis redevable de cette joie! Oh! croyez que je ne l’oublierai pas. Ma beauté ne pourra plus s’effacer désormais, et mon bonheur sera éternel.

— Vous ne connaissez pourtant pas encore toutes les miraculeuses propriétés de cette eau, mon enfant. Non-seulement elle peut conserver la beauté de celle qui est douée de ce précieux avantage, mais elle pourrait aussi le procurer à celle qui en est privée.

Et son regard se dirigeait malicieux vers Amythe.

Celle-ci avait tressailli. Une vive rougeur couvrait son visage, sa respiration était haletante et entrecoupée, ses membres tremblaient.

La princesse aussi paraissait troublée: elle s’éloigna un peu de son amie et pressa plus étroitement son trésor contre son sein.

A partir de cet instant, une certaine mésintelligence recommença à régner entre les deux jeunes filles. Le souvenir des services mutuellement rendus s’effaça presque tout à fait. Roselmida se méfiait instinctivement de sa compagne. La nuit, elle se réveillait avec anxiété pour s’assurer qu’elle avait bien toujours son cher flacon; le jour, elle le tenait pressé contre elle.

Amythe, de son côté, s’apercevait de la défiance de la princesse, et elle s’en trouvait blessée, tout en éprouvant un irrésistible désir de posséder l’eau merveilleuse.

— Oh! pourquoi, se disait-elle, ce maudit vieillard n’a-t-il pas tout dit dès l’abord? C’est moi qui serais entrée dans la caverne! c’est moi qui me serais emparée de ce bien sans prix! N’est-ce pas à moi qu’il était dû ? C’est ma voix qui a engourdi ce formidable dragon. Qu’aurait pu faire Roselmida sans mon secours? De quel droit garde-t-elle pour elle seule le trésor que nous nous sommes réunies pour acquérir?

Et elle brûlait de s’en rendre maîtresse; puis, songeant au prix qu’y attachait la princesse, elle hésitait. Oh! si elle avait pu presser à son tour dans ses mains ce flacon, qui valait plus que la vie, et pour lequel toutes deux l’avaient risquée!

Il était là, et, grâce à lui, elle pourrait aussi devenir belle, belle comme Roselmida, et belle pour toute son existence. Le vertige s’emparait d’elle. Le bonheur, qu’elle avait toujours regardé comme impossible, elle le tenait presque, elle pouvait le saisir: elle aussi serait enviée, admirée, aimée, recherchée. A son tour, elle pourrait charmer, plaire, jouir de tous les enivrements de la jeunesse, dont elle avait toujours été si cruellement frustrée. N’avait-elle donc pas montré à la princesse un dévouement assez complet, assez constant? Pourquoi renoncer encore pour elle à ce bien précieux, qui semblait venir s’offrir de lui-même?

Un violent combat s’élevait dans son cœur, qu’une sourde amertume recommençait à gonfler.

Cependant la route, si unie et si douce, que les jeunes voyageuses se croyaient au bout de leurs peines, reprenait quelques aspérités; les ronces y remplaçaient les fleurs; les ombrages devenaient plus rares; des cailloux meurtrissaient de nouveau leurs pieds.

Un soir enfin, elles arrivèrent, brisées de fatigue, sur les bords d’un torrent presque tari. Elles s’y préparèrent chacune une couche avec des feuilles sèches et quelques herbes qu’elles arrangèrent dans le creux des rochers qui bordaient le torrent. Elles s’y étendirent, un peu éloignées l’une de l’autre et sans se parler, après un maigre repas. Elles sentaient bien que la fée n’était pas contente d’elles, mais chacune avait son motif pour se tenir à l’écart.

Au milieu de la nuit, la princesse s’éveilla, comme à son ordinaire, pour s’assurer qu’elle tenait toujours sur elle sa fiole enchantée. Elle sentit ses pieds tout mouillés et se dressa brusquement. La lune éclairait la campagne, et, à sa pâle lueur, Roselmida s’aperçut avec effroi que le torrent s’était gonflé pendant la nuit et qu’il était tout débordé. L’eau montait avec rapidité. Encore quelques instants et il ne serait plus possible de s’enfuir!

Elle se leva précipitamment, et, courant à sa compagne, elle l’appela avec terreur.

— Réveille-toi, Amythe; fuyons! Ce torrent augmente à vue d’œil: l’eau est descendue de la montagne pendant que nous reposions, et, si nous ne nous hâtons, elle va nous engloutir.

Amythe, éveillée en sursaut, promena autour d’elle des yeux hagards; puis, entendant les flots mugir, elle bondit sur ses pieds, et, saisissant le bras de Roselmida, elle s’enfuit avec elle.

Toutes deux couraient aussi fort qu’elles le pouvaient, mais l’eau les gagnait de vitesse. Elles se heurtaient à chaque pas contre les rochers et seraient infailliblement tombées, si elles ne se fussent soutenues mutuellement. Le sentiment du danger commun leur fit oublier leurs derniers dissentiments; elles ne songèrent plus au trésor qui les avait tant troublées, et, toute leur affection leur revenant au cœur, elles n’eurent plus qu’un désir, celui de se préserver l’une l’autre et d’échapper à l’eau menaçante.

Elles ne sortirent qu’à grand’peine des flots qui semblaient les poursuivre. Le jour parut, pâle et blafard, mais ne vint les éclairer que pour mieux leur montrer toute l’étendue des périls qu’elles couraient, car leur fuite se trouva tout à coup arrêtée par un affreux précipice dont on ne pouvait voir le fond: des ronces, des herbes sauvages en tapissaient l’entrée. Elles y jetèrent des pierres pour s’assurer de sa profondeur, et ces pierres retentissaient longtemps en rebondissant d’un rocher à l’autre. Un arbre, brisé par l’orage, était tombé en travers du gouffre et offrait aux fugitives un pont étroit et mouvant, suspendu sur l’abîme.

Roselmida, éperdue, saisie de vertige à cet horrible aspect, s’écria:

— C’en est fait! c’est ici que je dois mourir! Je ne reverrai jamais mon père et ma patrie; jamais je ne pourrai franchir cet étroit espace. Laisse-moi, Amythe; va, continue ta route, tu es forte et hardie, tu pourras surmonter cet affreux obstacle; mais moi, il n’y a plus aucun espoir pour moi! L’eau va m’atteindre et je n’ai plus de forces pour l’éviter; après cette nuit terrible, ce dernier danger anéantit tout mon courage. Va, sauve-toi sans moi, mon amie.

Elle retomba au bord de l’abîme, pâle, épuisée et presque sans connaissance.

— Sans toi, sans toi, ma bien-aimée! s’écria Amythe; sans toi, ma fidèle, mon inséparable compagne, à qui ces nouveaux malheurs, affrontés ensemble, viennent de me rattacher plus que jamais! Oh! non. Reprends courage! Allons! franchissons ce périlleux passage! De l’autre côté sont le retour, le bonheur, le salut, la liberté, ton père qui t’attend, Roselmida. Courage! nous arriverons au but de nos efforts; nous retrouverons ton palais, ton royaume; mais ne te laisse point abattre; rassemble toutes tes forces, mon amie, ma sœur!

Celle-ci ne l’entendait plus; ce dernier coup l’avait anéantie. Les yeux fermés, la tête renversée sur une pierre, elle semblait n’avoir plus qu’un souffle de vie.

Amythe hésita quelques instants; elle consulta ses forces, mesura de l’œil le gouffre effrayant, regarda derrière elle la campagne métamorphosée en lac et l’eau qui allait atteindre sa compagne expirante; puis, animée d’un généreux courage, elle la saisit dans ses bras et s’élança sur le pont vacillant, sans regarder au fond de l’abîme, et les yeux fixés sur l’autre bord.

Elle y arriva heureusement; mais là, épuisée de son effort surhumain, elle tomba à son tour sur un rocher, sans force et sans couleur.

Roselmida, pendant ce temps, reprenait peu à peu ses esprits et ne pouvait croire à son bonheur en se voyant de l’autre côté du précipice et hors des atteintes de l’eau déchaînée.


— Oh! ma brave Amythe, c’est toi qui m’as amenée ici! Mais ton effort t’a brisée; ranime-toi, mon amie, ma bonne, ma vaillante libératrice, toi qui viens de risquer ta vie pour sauver la mienne!

Et elle frappait dans les mains de sa compagne, en tâchant de la faire revenir à elle; puis, la voyant entr’ouvrir les yeux, mais trop faible encore pour pouvoir parler, elle se précipita à ses genoux, et, tirant de son sein le flacon merveilleux arraché au dragon de la Caverne-Noire, elle le lui présenta en tremblant.

— Tiens, lui dit-elle, il est pour toi; tu as sauvé ma vie; prends ce que j’estimais encore plus, et je serai quitte envers toi. Deviens belle, mon Amythe, et, avec toutes les qualités que j’ai découvertes en toi, rien ne te manquera plus désormais. Tu seras parfaite. Pour moi, je me trouverai heureuse de ton bonheur.

Des larmes s’échappaient de ses yeux en parlant ainsi; sa voix brisée, son sein haletant, sa pâleur mortelle, tout trahissait le violent effort qu’elle faisait et tout ce qu’il lui coûtait.

Amythe n’hésita pas. Elle se jeta sur la fiole précieuse, qu’elle saisit avidement.

En ce moment, le précipice disparut, les rochers arides s’évanouirent; un riant jardin s’étendait devant Roselmida, avec ses longues allées sablées, ses corbeilles de fleurs et ses massifs d’arbres.

— Mais ce sont les jardins de mon père, s’écria-t-elle transportée de joie; voilà son palais! Je suis de retour, je suis dans mes États; mon voyage est fini!

Et elle se leva en battant des mains.

Cependant on l’avait reconnue. Sa toilette s’était transformée sans qu’elle s’en aperçût, et elle se trouvait revêtue d’habillements convenables à son rang et à la position qu’elle reconquérait.

On courut prévenir le roi du retour de sa fille. Il était inconsolable de sa perte. Tout le monde l’avait crue morte, ainsi qu’Amythe. On avait retrouvé, dans le bois où la chasse avait eu lieu, sa longue plume blanche sur le gazon et le voile d’Amythe accroché à des ronces. La jeune Ethel s’était souvenue de les avoir laissées ensemble auprès de cet endroit, et personne n’espérait plus les revoir jamais, car on pensait qu’elles avaient été dévorées par des bêtes féroces.

Le roi se précipita au-devant de sa fille bien-aimée, et il la tint bien longtemps embrassée en pleurant de plaisir.

Cependant des cris de joie retentissaient de tous côtés. C’était à qui s’approcherait de la princesse; chacun cherchait à baiser ses mains et jusqu’aux plis de sa robe. Elle souriait en voyant l’amour et l’adoration qui éclataient autour d’elle.

Quelque chose pourtant manquait encore à l’ivresse de son bonheur. Elle regardait autour d’elle et n’apercevait point la compagne inséparable de son pénible voyage, celle qui avait partagé toutes ses douloureuses épreuves, celle qui lui avait sauvé la vie, et à laquelle son cœur avait voué une éternelle amitié.

Parmi toutes les beautés qui l’environnaient, quelle pouvait être la gracieuse figure qu’Amythe avait revêtue? Elle devait être la plus belle, comme elle était la meilleure et la plus aimée de toutes.

— Oh! mon père, s’écria la princesse, il faut que je vous présente ma libératrice, mon amie, plus aimée qu’une sœur, celle à qui je dois le bonheur de vous revoir encore.

Amythe, où donc es-tu?

— Me voici! dit une douce voix auprès d’elle.

Et Amythe sortit du groupe de ses compagnes, non point transformée, mais toujours avec sa même figure et son modeste costume d’autrefois.

— Eh quoi! toujours la même! Qu’attends-tu donc? Qu’as-tu fait de mon présent? Pourquoi n’es-tu pas encore belle?

— Parce que j’ai réfléchi, ma princesse. Que deviendrais-tu toi-même, privée de ces charmes qui font ton bonheur et ta vie, et dont tu es si fière et si heureuse? Je suis habituée à m’en passer, moi.

La Fée nous a fait faire un rude voyage, mais je me figure qu’il ne nous a pas été tout à fait inutile, et depuis que je l’ai entrepris, j’ai cru m’apercevoir que la beauté n’était pas la première des qualités ni même le premier des biens.

As-tu réfléchi, ma Roselmida, au peu de durée de ces attraits si enchanteurs et si passagers? Ne vois-tu pas déjà arriver la vieillesse, l’inévitable vieillesse, avec son cortége de rides et de glaçons? Attendras-tu qu’elle vienne ternir l’éclat si pur de tes yeux, argenter ton opulente chevelure, épaissir et voûter ta taille si gracieuse et si souple? Oh! non.

Et, pour que la tentation ne te revienne pas de te dessaisir encore de ton trésor, pour qu’elle ne me revienne pas à moi-même d’en profiter, ajouta-t-elle avec un triste sourire, faisons-en usage tout de suite.

Et, débouchant le flacon avant que Roselmida eût le temps de s’opposer à son rapide mouvement, elle en vida le contenu, à plusieurs reprises, dans le creux de sa main, et en aspergea le visage de la princesse, dont la beauté sembla revêtir un nouvel éclat sous cette magique influence.

Tout le monde applaudit avec transport à ce généreux dévouement d’une amitié sans bornes.

En ce moment on entendit un grand bruit, et l’on vit arriver un char merveilleux, fait d’une seule opale, et traîné par deux animaux étranges et inconnus, à l’air fier et doux, ayant une seule corne au milieu de la tête, avec une grosse escarboucle sur le front, et une épaisse fourrure qui traînait jusqu’à terre, semblable à de longues soies.

Dans le char se trouvait une femme d’une beauté étrange, et qui semblait revêtue de vapeurs argentées.

Les jeunes filles reconnurent la fée Brouillard, et coururent se prosterner devant elle.

Le roi vint lui offrir sa main pour l’aider à descendre de sa voiture.

— O roi, lui dit-elle, je vous rends votre fille aussi belle qu’autrefois, et belle maintenant pour toute sa vie; je vous la rends améliorée et purifiée par le malheur. J’ai arraché de son cœur l’égoïsme et la dureté ; elle est à présent bonne et compatissante autant que belle, et elle fera le charme et le bonheur de vos vieux jours.

Me reconnaissez-vous bien, mes enfants? ajouta-t-elle en se tournant vers les jeunes filles. C’est moi qui, sous les traits de votre hôtesse, me suis permis de donner une leçon à ma belle princesse; c’est moi qui, déguisée en bûcheron, vous ai indiqué cette eau que vous avez trouvée si précieuse; c’est moi qui ai cherché à faire pressentir à Roselmida le meilleur moyen de s’en servir, en l’employant à récompenser le dévouement et l’affection d’Amythe. Voyant que ma petite ruse, au lieu du bon résultat que j’en attendais, n’avait fait que ranimer en vos cœurs de mauvais sentiments que j’y croyais éteints à tout jamais, j’ai été forcée de recourir à une dernière épreuve, plus douloureuse qu’aucune de celles que je vous avais fait subir. J’espère que vous me la pardonnerez, mes chères enfants, maintenant que vous en êtes sorties si heureusement.

Généreuse Amythe, tu as sacrifié ce bien, que tu désirais avec tant d’ardeur. Je tâcherai, fille aimante et dévouée, de te rendre en bonheur et en contentement intérieur les joies qu’eût pu te donner cette beauté à laquelle tu as si courageusement renoncé.

J’avais connu et aimé autrefois vos deux mères, et je leur avais promis de veiller sur vous. J’ai tenu ma promesse. Amythe ne connaîtra plus jamais l’envie, n’est-ce pas? Et Roselmida ne dédaignera plus personne. Si je vous ai fait souffrir, vous avez, je crois, tiré un bon et fructueux parti de vos souffrances, et vous n’aurez pas à regretter de les avoir subies.

Tenez, mes enfants, voici les cadeaux que je vous destine.

Et ouvrant un grand coffre en bois de sandal, qui sortit de terre à ses côtés, elle en tira: pour Roselmida, un écrin tout ruisselant de pierreries; pour Amythe, une harpe d’or avec son chiffre incrusté en diamants, et dont les cordes rendaient les sons les plus doux aussitôt qu’on y posait les doigts.

Pour la première, une robe si légère et si transparente, qu’elle semblait tissue avec ces vapeurs qu’on voit flotter sur les prairies au lever du jour.

Pour la seconde, les livres les plus merveilleux et les plus variés, où l’on pouvait tout étudier et tout apprendre.

Puis encore pour la princesse, un diadème qui paraissait fait d’étoiles, tant les pierres qui le coin-posaient étaient d’une matière inconnue et brillante.

Pour sa compagne, un métier à broderie, d’un bois de senteur extraordinaire, et couvert d’une foule d’ouvrages commencés, avec les dessins les plus beaux et les plus fantastiques.

— A chacune votre lot!

Et le tien, mon enfant, dit la fée en se tournant vers Amythe avec un sourire affectueux, n’est peut-être pas le plus mauvais.

Et maintenant adieu, soyez heureuses.

Puis, les embrassant chacune sur le front, elle salua la foule émerveillée avec une grâce et une dignité incomparables, et, acceptant la main du roi, elle remonta dans son char.

Les animaux qui la conduisaient bondirent légèrement et partirent avec rapidité ; le char s’éloigna et se perdit dans une brume légère, qui laissa après elle une vague odeur d’ambroisie.

Amythe ne reparut plus aux fêtes de la cour, pour lesquelles elle sentit qu’elle n’était point faite. Elle consacra désormais sa vie à la retraite, à la prière, à l’étude, à la méditation; elle aima le travail, cet austère consolateur.

Elle avait compris que, toute disgraciée qu’elle parût, elle était mieux douée peut-être pour accomplir sa tâche terrestre que la princesse Roselmida elle-même, avec toute sa délicate beauté. N’avait-elle pas en effet la force, le courage, la patience, la santé, l’énergie, l’intelligence et l’amour du bien?

Elle étudia l’histoire des peuples; elle aima la lecture et la poésie, qui charmèrent ses loisirs. Elle mariait les sons de sa harpe aux accords de sa voix enchanteresse. De magnifiques broderies, des tapisseries aux couleurs éclatantes s’allongèrent sous ses doigts agiles; sa nature mélancolique et son peu d’attraits la portaient à fuir les heureux de la terre, mais elle aimait à aller s’asseoir au chevet des malades, qu’elle soulageait par ses soins ou tout au moins par ses paroles consolantes. Nul malheur ne l’implora jamais en vain. Elle eut quelques amis en petit nombre, mais sincères et dévoués, en tête desquels furent toujours la princesse Roselmida et le roi, qui l’aima comme une seconde fille. Elle avait gardé de ses voyages le goût des longues courses dans la campagne, où elle se plaisait à étudier les insectes et les fleurs, surtout les plantes qui avaient quelques propriétés pour adoucir les souffrances humaines, et dont elle apprenait à faire usage.

Elle amassa sans rien dire un trésor impérissable de connaissances précieuses et de pensées morales qu’elle résuma dans un livre qui eût pu immortaliser son nom, et que toutes les mères de son temps mirent entre les mains de leurs enfants; — mais modeste autant que bonne, — elle ne voulut pas le signer, et c’est à lui que tous les écrivains qui ont depuis travaillé pour la jeunesse ont emprunté leurs meilleures inspirations.

Avec tant d’occupations et de distractions variées, ses jours passaient comme des éclairs, et elle n’avait plus le temps de songer à sa laideur. Du reste, que lui importait à présent? N’était-elle pas aimée et estimée de tout le monde? La fée, tout en ne lui accordant pas la beauté, ne l’en avait-elle pas richement dédommagée? D’ailleurs la sérénité de son âme se reflétait sur ses traits et leur prêtait une douceur et un charme qui manquaient à bien des femmes belles et brillantes.

Pendant ce temps, la belle princesse Roselmida continuait à faire l’ornement et la joie des fêtes de son père. Seulement, quand elle y voyait paraître quelque femme laide, vieille, infirme ou souffrante, elle redoublait de soins et d’attentions pour elle. Sa beauté ne se flétrit jamais, grâce à son eau merveilleuse.

Elles ne revirent plus la fée Brouillard, mais elles lui conservèrent toujours un souvenir reconnaissant. En les soumettant à de difficiles épreuves, cette bonne fée ne les avait-elle pas en effet rendues meilleures, et par conséquent plus heureuses?



LE CORAIL ROSE

Table des matières

Le comte Berthold était le premier ministre du roi Robert. Sa rigide probité, son honneur austère, qui n’avaient jamais su se plier à aucune transaction, lui avaient créé de nombreux ennemis à la cour. Ceux-ci voulaient se débarrasser de lui à tout prix: on le calomnia auprès du roi, on chercha à ternir sa réputation, on l’accusa de trahison. Berthold n’avait pas su flatter; Robert supportait quelquefois difficilement ses observations et ses conseils, que n’adoucissait jamais la moindre louange; il était las de cet ami sévère et froid, qui ne voulait que sa gloire et son bonheur, sans chercher à favoriser ses plaisirs. Il saisit le premier prétexte pour enlever à Berthold la position dont celui-ci jouissait auprès de lui, et le bannit de ses États.

Le ministre disgracié s’éloigna avec sa femme et ses trois filles. Fatigué des hommes, rebuté des intrigues des cours, il résolut de vouer le reste de son existence à une retraite embellie par l’affection de sa fidèle compagne, et d’y former à loisir le cœur et l’esprit de ses enfants.

Mais ses malheurs n’étaient point finis: sa femme succomba en peu de temps; les ennemis qui avaient préparé sa chute firent confisquer ses biens, et le riche, le puissant Berthold se trouva réduit à la misère. La perte de sa fortune lui parut un bien petit malheur auprès de celle de l’épouse qu’il avait tant aimée, et dont la tendresse seule pouvait le soutenir dans ses revers.

Il vendit quelques joyaux qui lui restaient encore, et, du prix qu’il en retira, il acheta une maisonnette aux bords de la mer et un troupeau de moutons, dont la laine et le laitage devaient servir à sa nourriture et à ses vêtements.

Ses filles, tout enfants, n’avaient point le souvenir de leurs grandeurs perdues; il leur fit croire qu’elles étaient nées simples bergères, et en même temps il se plut à cultiver leur intelligence, comme si elles eussent dû être des princesses.

L’aînée, Aména, profita encore mieux que ses sœurs de ses leçons; elle avait un esprit si vif et si prompt qu’elle saisissait tout avec la plus grande facilité. Sa figure était piquante et spirituelle; on l’eût trouvée charmante sans une triste infirmité qui la déparait; la pauvre Aména était bossue.

Bertholdine. qui venait après elle, sans être aussi intelligente, ne manquait pas non plus de finesse elle avait un goût passionné pour la musique, goû que son père avait encouragé et développé. Il avait gardé, de ses anciennes richesses, ses livres et sa harpe, dont Bertholdine apprit à se servir pour accompagner la voix ravissante dont la nature l’avait douée; elle était grande et bien faite, et sa figure n’aurait pas manqué de charme, si un accident, qui lui était arrivé dans sa première enfance, ne l’eût privée d’un œil, ce qui l’enlaidissait complétement.

Giselle était la plus jeune des filles du comte. Celle-ci n’avait ni talent particulier ni remarquable esprit, mais son cœur tendre et aimant en faisait la providence de sa famille; elle avait une bonté, un dévouement à toute épreuve; sa figure était douce et jolie, sa taille droite et élancée. Mais il semblait que la fatalité se fût attachée à tout ce qui tenait au malheureux Berthold. Giselle aussi était affligée d’une infirmité cruelle: elle boitait horriblement.

Le seigneur déchu se consolait de ses disgrâces auprès de ses filles adorées; il leur consacrait toutes ses soirées. Pendant le jour il menait paître ses mou tons dans une gorge profonde, encaissée entre deux falaises: là, dans la solitude, il déplorait tous ses malheurs et passait souvent de longues heures a regarder les vagues qui venaient se briser contre les rochers.

— Ma vie sera bientôt finie, se disait-il dans son amertume, et je n’en éprouverais aucun regret, si je pouvais laisser mes filles heureuses sur la terre. Je voudrais les confier, avant de mourir, à des époux dignes d’elles; mais où les chercher? et qui voudrait de mes pauvres enfants, si disgraciées de la nature?

Et pourtant, si on les connaissait, si on savait apprécier leurs qualités, qui pourrait mieux qu’elles faire le bonheur d’un époux et de ses enfants?

Oh! comme mon Aména s’entendrait à conduire sa maison! Si jamais son mari était embarrassé dans ses affaires, comme il la trouverait femme de bon conseil et habile à le seconder en tout! Comme elle saurait animer et égayer sa famille! On ne connaîtrait à ses côtés ni l’ennui ni la tristesse. Que de filles droites et bien faites qui ne sauraient pas comme elle embellir la vie de ceux qu’elle aimera! Mais elle est bossue, et nul homme ne songera à la rechercher.

Et ma Bertholdine! Quel bonheur d’entendre sa voix d’ange! Qu’elle est gracieuse et touchante, quand, assise à sa harpe, après nos repas, elle charme nos longues soirées! Mais qui voudra jamais d’une pauvre borgne, dont l’œil éteint détruit toute l’harmonie du visage?

Le plus heureux mari de tous serait encore celui qui aurait le bon esprit de choisir ma Giselle. Quels trésors d’amour et de dévouement il y a dans le cœur de cette jeune fille! Quels enfants seraient plus choyés, plus aimés que les siens? Quel mari plus adoré et plus entouré de soins et d’affection? Mais qui saurait apprécier sa bonté, sa douceur angélique? Elle est boiteuse, et on s’éloignera d’elle.

Aucune de mes filles ne pourra accomplir sa destinée ici-bas; elles languiront dans un triste isolement, et toutes leurs qualités, tous les agréments dont elles sont pourvues, se trouveront annulés. Ah! je ne regrette pas mes grandeurs évanouies; je ne regrette ni la fortune ni même ma patrie, où j’ai trouvé tant d’ingrats et de méchants; je pleure seulement sur les infirmités de mes pauvres filles, dont l’avenir seul me préoccupe désormais. Tout ce que je demande, ce serait, quand j’irai retrouver leur mère là-haut, de pouvoir lui dire qu’il m’a été permis d’assurer le bonheur de ses enfants sur la terre, qu’elles y sont aimées, appréciées et qu’elles y ont trouvé une tâche à remplir. Mais cette suprême consolation me sera refusée, et je mourrai laissant mes bien-aimées sans appui et sans affections.

Comme Berthold se parlait ainsi à lui-même, il aperçut sur les vagues un objet indécis qui s’avançait vers lui, et, ses yeux se fixant naturellement sur cet objet, il commença à distinguer une femme d’une petite taille et d’une beauté accomplie, debout sur une coquille rosée qui glissait légèrement sur l’onde.

Cette femme était à peine revêtue d’une robe blanche et flottante, si vaporeuse qu’elle semblait faite de l’écume du rivage; les plis en étaient rattachés sur sa poitrine par une tranche de corail rose, et d’autres coraux de la même couleur ornaient ses cheveux, ses bras et son cou. Elle était si souriante et si fraîche que le vieux Berthold sentit son cœur se rasséréner en la regardant. Elle s’approcha de lui:


— J’ai entendu tes plaintes, lui dit-elle, et je viens à toi pour y répondre; je connais tes malheurs et tes vertus, et je voudrais adoucir tes peines. Ne m’as-tu jamais regardée jouer dans les vagues, tandis que tu les considérais pendant tes rêveries sans fin? Moi, je t’ai vu, et, cachée par le rocher sur lequel tu t’appuies, j’ai souvent agité mon éventail d’algues marines pour apporter un peu de fraîcheur à ton front brûlant. Prends courage, Berthold, et espère pour tes filles un meilleur sort. Je ne saurais dans ces flots trouver les maris que tu désires pour elles, mais je puis peut-être contribuer à leur rendre la beauté qui leur manque.

Tiens, continua-t-elle en détachant une branche de corail de ses cheveux noirs, voici un talisman dont, quelque jour sans doute, tu pourras faire usage. Si l’une de tes filles peut être aimée malgré ses défauts, quand elle aura trouvé l’homme qui aura su l’apprécier, attache à ses cheveux ce corail rose durant quelques heures, et il la douera d’une beauté parfaite. Tu vas me dire qu’alors précisément ces charmes ne lui seront plus aussi nécessaires, mais je ne puis changer la destination de mon talisman, qui est de donner la beauté à toute femme aimée. Tes filles sauront bien comprendre la valeur de ce don, même alors qu’elles en sentiront moins le besoin. Adieu; chasse tes soucis et attends des jours plus prospères.

La Néréide sourit au vieillard consolé, et sa coquille glissa de nouveau sur les ondes.

Cependant le roi Robert se faisait vieux. Un jour, il fit venir ses trois fils, les chevaliers Bertrand, Rodolphe et Théobald.

— Mes enfants, leur dit-il, je sens que je m’incline vers la tombe; avant de mourir, je voudrais me choisir un successeur parmi vous. Partez tous trois. Allez courir le monde et apprenez à connaître les hommes. J’ai toute ma vie désiré trois talismans, que je voudrais pouvoir posséder avant ma mort. Tâchez de les trouver et de me les rapporter. Ce sont: l’eau qui prolonge la vie, le fruit qui fait oublier les peines, et le corail rose qui donne la beauté parfaite à toute femme aimée.

Cherchez aussi, mes enfants, à vous marier; les jeunes filles de ce pays ne me plaisent pas; elles sont mal élevées, et nos coutumes leur donnent trop de hardiesse et de hauteur. Ramenez de vos voyages des épouses modestes et douces, dignes que je les nomme mes filles, et, je dois vous le dire, celui de vous qui saura faire le choix le plus heureux sera appelé à me succéder. Celui-là, qui aura bien pu distinguer le mérite d’une femme, pourra sans doute le mieux gouverner des hommes. Allez donc; je vous donne trois ans pour vos recherches. Trois mois et un jour après cette époque, je renoncerai à ma couronne en votre faveur. Il faudra que les deux d’entre vous qui ne seront point élus me jurent de respecter mon choix et d’obéir à leur frère.

Les chevaliers prononcèrent le serment que leur père exigeait. On fit de grands préparatifs pour leur départ, et enfin tous trois, richement équipés et montés sur des chevaux fringants, quittèrent leur patrie pour trois années.

Ils virent bien des pays; ils virent bien des hommes; partout ils recherchèrent avec soin les trois talismans réclamés par le roi, sans découvrir où ils pouvaient se trouver; ils ne rencontraient pas non plus de femmes à leur goût; elles étaient toujours trop vieilles, trop jeunes ou mal apprises. Les trois ans pourtant touchaient à leur terme, et il en coûtait aux chevaliers de retourner dans leur pays sans avoir tiré plus de parti de leur voyage.

Un jour qu’ils chevauchaient à travers une forêt, le plus jeune des trois, Théobald, entama la conversation pour égayer les ennuis de la route.

— Que pensez-vous, dit-il, mes frères, des requêtes du roi notre père? Je n’ai jamais vu nulle part ni fruit qui fasse oublier les chagrins, ni eau qui prolonge la vie, ni corail rose qui puisse embellir une femme; je crois bien que ce sont des fantaisies qui n’existent point. Et quant à une épouse, que voulait dire le roi en nous assurant qu’il donnerait le trône à celui de nous qui ferait le meilleur choix? A quelles qualités devons-nous accorder la préférence? Pour moi, je vous avoue que je n’en connais qu’une digne d’attirer mon attention, et celle-là, je le déclare hautement, c’est la beauté. Quoi de plus précieux, en effet, quoi de plus charmant qu’une belle figure? C’est là ce qui parle au cœur, c’est là ce qui parle à l’imagination, ce qui séduit, ce qui fascine. Pour moi, une belle personne pourra seule me décider au mariage.

— Vous avez bien raison, mon frère, reprit Rodolphe, et je suis bien sûr que mon père est du même avis que vous. La beauté est l’image de la divinité sur la terre; elle nous entraîne malgré nous, elle nous fait rêver au ciel, et je ne connais aucune qualité, aucune vertu même, qui puisse la valoir ou dédommager de son absence. A coup sûr, celui de nous qui saura trouver la plus belle sera assuré de remplacer notre père sur son trône.

— Je chercherai donc la plus belle! s’écria Bertrand à son tour. Une belle âme se reflète sur un beau visage, et je ne crois pas que des sentiments nobles et élevés puissent habiter dans une chétive et laide enveloppe. C’est la beauté seule qui mérite nos hommages, et c’est elle seule qui pourra nous gagner le trône. Ne nous attachons donc qu’à elle, et dédaignons tout le reste.

Comme les trois chevaliers devisaient ainsi, ils virent tout à coup sortir du milieu du bois trois jeunes filles qui marchaient en se tenant par le bras et en chantant. Chacune portait un petit panier d’osier, qu’elle allait remplir de fraises. Elles saluèrent les voyageurs en rougissant et continuèrent leur chemin.

— Ah parbleu! mes frères, s’écria Rodolphe en éclatant de rire aussitôt qu’elles furent un peu éloignées, ce ne sont pas ces filles-là que nous choisirons pour les conduire à notre père. Chacune, Dieu me pardonne! a son infirmité, qui, malgré sa jeunesse, lui enlève tout charme et tout attrait. Eh quoi! l’une est bossue, l’autre boite et la troisième est borgne. Là ne se trouve point la beauté sans tache que nous venons de glorifier et qui peut prétendre à gagner nos cœurs; il nous faudra des filles mieux bâties que celles-là pour nous décider au mariage.


— Belles ou laides, reprit Bertrand, elles pourraient toujours nous indiquer notre chemin. Le jour s’avance, et nous n’avons pas d’asile pour la nuit. Je n’ai pas vu une maison depuis le matin, et, ma foi! je voudrais savoir où me reposer, où manger et où coucher.

— Vous parlez d’or, Bertrand, dit Théobald, et, faisant retourner son cheval, il le mit au galop, et bientôt il eut rattrapé les trois jeunes filles.

— Voudriez-vous, mes enfants, leur demanda-t-il, nous indiquer quelque endroit où l’on pourrait nous donner l’hospitalité ? Nous sommes las; nous courons ainsi depuis le matin, et nous aurions besoin de quelque nourriture et d’un peu de repos.

— Nous ne connaissons ici d’autre habitation que celle de notre père, répondit la douce Giselle; mais il sera heureux, messeigneurs, de vous recevoir et de vous ouvrir sa maison. Nous ne sommes pas riches, mais nous pourrons toujours vous offrir de quoi vous faire oublier vos fatigues. Suivez-nous donc, et demain nous irons chercher nos fraises tout à loisir.

Les chevaliers, menant leurs coursiers au pas, suivirent leurs conductrices. Ils furent reçus le mieux du monde par le comte Berthold, qui mit à leur disposition tout ce qu’il possédait. On fit des frais pour leur repas, qui fut gai: les saillies de la vive Aména animaient la conversation, et, le soir, Bertholdine, assise à sa harpe, chanta d’une voix plus harmonieuse encore que de coutume. Giselle parlait peu; mais elle veillait à tout, attentive à satisfaire les moindres désirs de son père et des hôtes qu’il recevait.

Quand les trois chevaliers furent retirés dans la chambre qu’on leur avait préparée:

— Que pensez-vous, dit Théobald, de la charmante soirée que nous venons de passer? En vérité, aucune femme à la cour de notre père n’a le langage plus choisi, les manières aussi distinguées, plus de finesse et d’élégance que ces jeunes filles qui ne sont que de simples bergères.

— Comment, reprit Rodolphe, dans ces lieux retirés, cette aimable Bertholdine a-t-elle pu acquérir un talent aussi remarquable? Je suis encore sous le charme de la ravissante musique qu’elle nous a fait entendre.

— Depuis que nous avons quitté la cour, ajouta Bertrand, nous n’avons pas encore passé de moments aussi agréables. La vie s’écoulerait vite et doucement au fond de ce désert, auprès de cette famille, qui d’abord nous paraissait devoir être insipide et ennuyeuse. Je ne me lasserais pas de causer avec cette jeune Aména, dont la gaîté se communiquait à moi.

— Reposons-nous ici quelques jours, dit encore Théobald, et profitons de l’hospitalité que nous offre ce vieillard, que je soupçonne de n’avoir pas toujours été berger.

Quelques jours se passèrent en effet; les chevaliers ne pouvaient plus se décider à quitter l’humble demeure où ils se trouvaient si bien accueillis. Ils appréciaient de plus en plus les qualités de leurs jeunes hôtesses.

— Vous paraissez être un savant, dit un matin en déjeunant Rodolphe au vieux Berthold; du moins, si j’en juge par les livres que je vois là rangés, vous devez avoir beaucoup étudié. Ne vous serait-il donc pas possible de nous renseigner sur les recherches que nous avons à faire? Nous courons le monde depuis longtemps pour y trouver l’eau qui prolonge la vie, le fruit qui apporte l’oubli des peines et le corail rose qui donne la beauté à la femme que l’on aime.

— Quant à ce dernier, répondit Berthold en souriant, vous n’iriez peut-être pas loin pour le trouver. Il y a beaucoup de coraux sur nos côtes, et vous pourriez les explorer en tous sens. Pour les autres talismans que vous désirez, malgré le savoir que vous me supposez, j’ignore absolument où ils peuvent être cachés, et je n’en avais même jamais entendu parler; il me serait donc impossible de vous rien apprendre à ce sujet.

Amena n’avait pas perdu un mot de cette conversation. Elle se leva de table sans bruit et s’en alla rêver à son aise dans la campagne.

— Que pourrais-je faire, se disait-elle, pour seconder dans leurs recherche ces trois chevaliers si courtois, et dont la société est venue si agréablement charmer notre solitude? Mes bonnes amies les pies sont bien bavardes et savent bien des choses. Il me serait peut-être possible d’apprendre par elles ce secret ignoré de mon père lui-même. Allons les trouver et faisons-les jaser.

Et la jeune fille se dirigea vers une longue avenue de peupliers qui étaient tout couverts de nids de pies. Elle était bien connue de ces oiseaux, dont elle aimait la société, et elle ne tarda pas à en être entourée. L’entretien s’anima, et l’adroite Aména sut le faire rouler sur l’objet qui la préoccupait.

— L’eau qui prolonge la vie se trouve à trente lieues d’ici, dit une vieille pie en hochant la tête; c’est une eau brillante et dorée dont les propriétés sont inappréciables. Elle rend la santé aux malades, la jeunesse aux vieillards et la force à ceux qui vont mourir. Mais il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de se la procurer. Elle jaillit d’un rocher qui se trouve au fond d’une vallée profonde. Tout le jour un brouillard épais enveloppe cette vallée et empêche même d’en pouvoir distinguer l’entrée; mais, sitôt que le soir arrive, ce brouillard se condense et devient un animal énorme et effrayant, dont les yeux lancent des flammes. Cet animal guette tous ceux qui veulent pénétrer dans la vallée et leur adresse une série de questions au nombre de vingt. Pour peu que l’on tarde trop à deviner ces énigmes ou qu’on y réponde mal, on est métamorphosé en pierre. Plus d’une lieue avant d’arriver à cet endroit maudit, on trouve la terre couverte de grosses pierres; toutes ont été des chevaliers ou des dames qui ont voulu tenter l’aventure et dont les réponses n’ont pu satisfaire le monstre qui garde l’eau merveilleuse.

Le fruit qui console des chagrins est, au contraire, sur le haut d’une montagne. Il pend, rouge et vermeil, à un arbre d’or très-élevé, et tout autour de lui volent par milliers des essaims d’abeilles qui piquent jusqu’au sang tous les téméraires qui voudraient essayer de le cueillir.

Je ne parlerai pas du corail rose; votre père, Aména, sait mieux que personne où il peut se trouver; et s’il ne divulgue pas ce secret, croyez bien qu’il a de bonnes raisons pour cela.

La jeune fille remercia sa vieille amie la pie des renseignements qu’elle lui donnait. Elle lui demanda, en outre, beaucoup de détails sur la route à suivre pour arriver jusqu’aux talismans; elle se les fit répéter pour n’en oublier aucun, et ne rentra qu’après une longue causerie dont aucun mot n’avait été inutile.

Cependant Théobald était allé parcourir tous les rochers d’alentour pour tâcher de découvrir le corail rose. Dans l’ardeur de ses recherches, il posa le pied de travers sur un roc assez élevé et tomba rudement sur des pierres, où il demeura sans connaissance. Il fut trouvé dans cet état par Giselle, qui s’occupait à ramasser des simples, dont elle aimait à étudier les propriétés, afin de pouvoir venir en aide aux malades, aux infirmes ou aux blessés.

Elle avait sur elle un élixir qu’elle fit respirer au chevalier évanoui, puis elle courut appeler son père et sa sœur Bertholdine, et, grâce à leur aide, elle rapporta le blessé jusqu’à la maison, où on le déposa sur un lit. Il avait l’épaule fracturée et souffrait horriblement. Giselle posa un appareil sur sa blessure et s’installa à son chevet, où, par ses douces paroles et ses soins consolants, elle chercha à le distraire de ses maux. Rodolphe et Bertrand, à leur retour, furent bien affligés de le trouver en cet état.

— Nous voilà forcés de réclamer encore votre hospitalité pour quelque temps, dit Rodolphe à Berthold. Je vois mon frère incapable de poursuivre sa route avant quelques jours.

— Laissez-le aux soins de ma Giselle, dit le vieillard; nul mieux qu’elle ne s’entend à soulager ceux qui souffrent, et quand ses soins n’y peuvent entièrement réussir, elle sait du moins les plaindre et pleurer avec eux. Elle est habile et compatissante, et elle a le talent de mettre du miel sur les plaies du cœur comme sur celles du corps.

On se mit à table auprès du malade, et Aména rendit compte de ce qu’elle avait appris.

— Voilà de bonnes nouvelles! s’écria Bertrand. Pendant le temps que mon frère mettra à se rétablir, j’ai bien envie d’aller chercher l’eau qui prolonge la vie, au risque d’être changé en pierre. Je suis las de mon oisiveté, et il faut que je fasse mes efforts pour rapporter à mon père au moins un des objets qu’il nous a demandés. Si vous vouliez bien, vieillard, confier votre fille à mon honneur de chevalier, ajouta-t-il en se tournant vers Berthold, elle monterait en croupe sur mon coursier et serait mon guide dans cette hasardeuse entreprise. Son esprit fin et délié saura mieux que le mien résoudre les problèmes du sphynx de la vallée, et elle me dirigera dans ma route, car je ne saurais jamais me souvenir de tous les mille détours qu’elle vient de nous indiquer.

Aména sourit et consulta son père du regard.

— Va donc, ma fille, dit Berthold, avec ce beau chevalier; je te sais si adroite et si sage que je ne crains rien pour toi, et tu pourras le seconder heureusement dans ses recherches.

— Je vous adresserai la même prière que mon frère, reprit Rodolphe, et si vous voulez permettre à votre chère Bertholdine de m’accompagner, j’irai avec elle tenter la conquête du fruit merveilleux. Elle doit connaître, ainsi que sa sœur, tous les environs, et c’est elle qui dirigera mes pas dans ma course aventureuse.

— Bertholdine, lui dit son père, es-tu disposée à conduire le seigneur Rodolphe jusqu’à la montagne où se trouve l’arbre d’or?

La jeune fille rougit et baissa la tête en signe d’assentiment.

Le jour suivant, au lever du soleil, les deux chevaliers se mettaient en route, ayant chacun une des sœurs en croupe.

Bertrand chevaucha bien longtemps, mais le chemin ne lui semblait pas long; il y avait tant de charmes dans l’entretien de sa compagne, qu’il lui semblait qu’il aurait toujours voulu voyager ainsi; les heures s’écoulaient avec rapidité ; l’ennui ne pouvait se faire sentir quand on était auprès d’Aména.

Le soir tombait, quand les voyageurs arrivèrent à l’entrée de la redoutable vallée; l’étrange animal qui la gardait vint au-devant d’eux.

— Quel est, dit-il au chevalier, le premier mérite d’une femme à tes yeux?

— La beauté, répondit étourdiment Bertrand, et au même instant il tomba lourdement de son cheval et alla augmenter le nombre des pierres qui jonchaient la terre.

— La vertu! s’écria Aména d’une voix claire, et à chaque question du sphynx elle répondit sans hésiter, et sut résoudre toutes les difficultés qu’il lui présentait.

Le terrible gardien se rangea alors respectueusement, et la jeune fille put librement aller remplir son flacon à la source enchantée.

— J’ai remporté la victoire, s’écria-t-elle en revenant triomphante, mais je ne partirai pas sans mon chevalier. C’est pour lui seul que je suis venue ici, pour lui seul que j’ai désiré posséder cette eau sans pareille, et j’aimerais mieux y renoncer que de l’emporter sans lui.

— Jettes-en donc quelques gouttes sur cette pierre, reprit le monstre.

Et à l’instant Bertrand se leva honteux et remonta sur son cheval sans dire un mot.

Bientôt pourtant sa confusion se dissipa; il possédait le talisman qu’il avait tant désiré, et sa reconnaissance pour l’aimable fille qui le lui avait fait acquérir égalait l’amour qu’elle avait su lui inspirer, malgré son infirmité.

— Cette eau m’est d’autant plus précieuse, dit-il enfin, que c’est à vous, bonne Aména, que je la dois; mais vous pourriez me faire un don qui me serait encore plus cher, c’est celui de votre main, joint à celui de votre cœur. Mon père mettra sur son trône qui il voudra, s’il ne vous trouve pas assez belle pour y monter. L’amour d’une femme de notre choix est encore préférable à une couronne, et si je puis posséder le vôtre, Aména, je me consolerai aisément de voir un de mes cadets succéder au roi Robert, de préférence à moi, en supposant que les femmes qu’ils prendront lui agréent plus que vous.

— Adressez-vous à mon père, répondit la jeune fille confuse et ravie; lui seul peut disposer de ma main. Quant à mon cœur, beau chevalier, me serais-je exposée à tant de dangers pour vous être utile, si déjà il n’eût été un peu à vous?

Bertrand, charmé, accéléra le pas de son cheval, et en arrivant il courut se prosterner devant Berthold, qui n’eut pas de peine à lui accorder la main de sa fille aînée.

Le vieillard prit alors celle-ci à part, et, déroulant ses longs cheveux, il y attacha le corail rose; puis Aména, se suspendant au bras de son fiancé, alla avec lui se promener au bord de la mer. Ils devisèrent longtemps de leur amour, de leur projet d’union, de l’heureuse réussite de l’entreprise qu’ils avaient tentée en commun, et le jour commençait à baisser quand ils rentrèrent pour prendre part au repas du soir. Aména s’assit rêveuse, et Giselle, qui venait d’apprêter le souper, arriva sa lampe à la main. Elle jeta un cri de joie et de surprise en regardant sa sœur. La taille de la jeune fille s’était redressée, et elle était désormais aussi souple et aussi gracieuse qu’elle avait été longtemps ridicule et difforme; sa figure, naturellement agréable, resplendissait maintenant d’une beauté surnaturelle. Au cri de Giselle, Bertrand leva les yeux, et, transporté d’amour et de joie, il vint tomber aux pieds de sa fiancée transfigurée.

— Ah! vous n’aviez pas besoin de tant d’attraits, s’écria-t-il; votre esprit suffisait pour me charmer. Ravissante Aména, quel est mon bonheur! et combien je serai fier de présenter à mon père une épouse aussi accomplie! Mes frères auront bien de la peine à faire un choix aussi heureux que le mien.

Berthold vint aussi féliciter sa fille d’un changement auquel pourtant il s’attendait bien, et dans son cœur il remercia la Néréide qui lui avait donné le corail rose.

Le lendemain, on alla au bourg le plus proche pour y célébrer les noces de Bertrand et de la belle Aména; après quoi celle-ci monta de nouveau en croupe derrière son chevalier, et tous deux se mirent en route pour les États du roi Robert, auquel ils portaient l’eau qu’il avait tant désirée.

Berthold, avant de se séparer de sa fille, eut soin de lui reprendre la branche de corail qui avait exercé sur elle une si heureuse influence, et dont il espérait bien les mêmes résultats pour ses autres enfants.

Pendant ce temps, Rodolphe galopait de son côté, en compagnie de Bertholdine. Le chemin ne lui paraissait pas plus long qu’à son frère, car la douce voix de sa compagne savait le distraire des ennuis du voyage.

En approchant de la montagne où se trouvait l’arbre d’or, ils aperçurent des abeilles qui rôdaient tout à l’entour; mais la jeune fille remarqua que son chant les jetait dans une sorte d’ivresse, et qu’en l’écoutant elles tournoyaient quelque temps et finissaient par tomber à terre engourdies.

Elle continua donc à chanter. A mesure que le cheval gravissait la montagne, les abeilles devenaient de plus en plus nombreuses; mais leurs piqûres n’étaient point à craindre, car elles paraissaient charmées de la suave musique qu’elles écoutaient, au point qu’elles en oubliaient le trésor confié à leur garde.

Enfin les voyageurs aperçurent l’arbre d’or, auquel pendait le fruit éblouissant. Ils purent en approcher sans danger, toutes les gardiennes ailées paraissant avoir perdu leurs aiguillons avec leur vigilance.

Bertholdine, heureuse de l’effet produit par sa voix mélodieuse, s’assit au pied de l’arbre en adoucissant encore ses accents. Le chevalier, debout derrière elle, l’écoutait avec ravissement. Les feuilles d’or de l’arbre merveilleux frémissaient comme au souffle d’un vent léger; le fruit commença bientôt à s’agiter sur sa tige, puis, s’inclinant doucement, il descendit de lui-même sur les genoux de la séduisante syrène. Elle éprouva alors un indicible bien-être, une joie étrange et inconnue; tous les soucis qui pouvaient l’agiter semblèrent se dissiper comme une fumée; elle oublia la triste infirmité qui la défigurait depuis son enfance; elle oublia même l’amour qui s’était glissé dans son cœur pour le beau chevalier qu’elle conduisait, amour qu’elle cherchait vainement à combattre; son cœur battait plus doucement, son sang circulait avec plus de liberté ; mais enfin elle se souvint que ce n’était pas pour elle qu’elle était venue chercher ce talisman, si délicieux à posséder, et, se levant lentement, elle se tourna vers Rodolphe et le lui offrit avec un doux sourire.

Celui-ci l’accepta, puis mettant un genou en terre devant celle qui l’avait conquis pour lui:

— Si précieux, dit-il, que soit ce fruit sans égal, je ne ferais aucun cas de sa possession si l’enchanteresse à qui je le dois ne consentait à m’accorder aussi son cœur et sa main, car je sens bien que je ne puis plus désormais être heureux sans elle. Ne me refusez pas, charmante Bertholdine; sans vous, la couronne même de mon père n’aurait aucun attrait pour moi.

— C’est auprès de mon père seul que je pourrai vous répondre, dit la jeune fille émue d’une joie profonde.

— Hâtons-nous donc d’aller le rejoindre, s’écria le chevalier, et, remontant sur son destrier, il lui fit redescendre au galop la montagne.

Ils furent bientôt de retour, et le vieux Berthold accepta avec joie le nouveau gendre qui se présentait à lui. Il glissa encore le corail rose dans les cheveux de sa seconde fille, et lorsque, comme Aména, elle vint prendre place au repas du soir, Giselle jeta encore un long cri de joie en la regardant. L’œil éteint de Bertholdine s’était rouvert, et son doux visage rayonnait d’une beauté céleste. Rodolphe ébloui la contemplait avec extase.

— Votre voix angélique ne suffisait-elle donc pas pour tout enchanter? s’écria-t-il. Quelle femme pourra réunir plus de perfections que vous, Bertholdine? Je vous dois déjà un talisman sans prix; mais, grâce à vous, je ne doute plus de remplacer le roi Robert. Ne tardons pas, mon amie; je brûle de vous présenter à mon père.

Les noces de la jeune fille et du chevalier eurent lieu le lendemain, et ils repartirent ensemble sur les traces de leur frère et de leur sœur.

Cependant Théobald se guérissait lentement. Il avait tant de plaisir à être soigné par Giselle, qu’il lui semblait qu’il aurait désiré être toujours malade ainsi. Il avait pu apprécier, pendant ses longs jours de souffrances et de réclusion, les charmantes qualités, le cœur affectueux et bon de sa jeune compagne. Il voyait arriver avec peine le moment où il lui faudrait la quitter.

— Ne pourrais-je imiter mes frères? se disait-il. Cette aimable fille ne m’a fait acquérir aucun talisman, mais je lui dois le retour de la santé et le contentement de cœur que j’éprouve auprès d’elle. Ses sœurs sont devenues des beautés parfaites, et pourtant je leur préfère cent fois la douceur ingénue et les traits de la naïve Giselle. Je sens que je serai à jamais malheureux si je me sépare d’elle; laissons mes frères se disputer le trône de mon père; le bonheur vaut mieux que l’éclat, et Giselle seule désormais peut me donner le bonheur.

Et Théobald alla se prosterner devant Berthold, en le priant de lui accorder la main de sa troisième fille.

— Avez-vous son consentement? demanda le vieillard, et, appelant Giselle, il la questionna sur ses sentiments secrets pour le chevalier qu’elle avait rappelé à la vie.

— Oh! mon père, dit la jeune fille, croyez-vous que jamais je pourrais me décider à le suivre et à vous laisser seul ici? Mes sœurs vous ont quitté ; c’est à moi maintenant à vous dévouer ma vie; laissez-moi remplir ce devoir sacré.

— Ne pourriez-vous donc nous suivre, seigneur Berthold? demanda l’impatient Théobald. Vous n’êtes certainement pas ce que vous paraissez, et il y a peu d’hommes de votre mérite à la cour du roi mon père. Je vous présenterai à lui, et il sera heureux de vous accueillir.

Le vieillard alors, pour la première fois, conta son histoire à sa fille et au jeune chevalier qui demandait à être son gendre.

— Nous saurons réparer tant d’injustices, s’écria celui-ci après ce triste récit. Suivez-moi, Berthold, et je me charge de faire reconnaître ses torts à mon père; il a été trompé, et vous lui pardonnerez. Si Giselle veut bien être ma femme, je serai heureux de vous emmener avec elle et de vous faire restituer vos biens et votre position.

— Qu’as-tu à répondre, mon enfant? demanda le vieillard à la jeune fille émue.

— Si vous nous accompagnez, mon père, que pourrais-je objecter? répondit celle-ci.

Puis, timide et rougissante, elle alla s’occuper des apprêts du repas. Son père la suivit et plaça lui-même la branche de corail rose sur son front: la figure de Giselle rayonna sous ce magique diadème; sa démarche devint assurée, ses traits prirent plus de noblesse et de régularité. Théobald restait ébloui.

— Vous n’aurez pas à chercher bien loin le troisième talisman réclamé par votre père, lui dit Berthold, Giselle vous l’apportera en dot; c’est à elle que je l’abandonne, et j’espère que, grâce à lui, vous ne la trouverez pas moins belle que ses sœurs.

— Ah! ne pouvait-elle se passer de cette beauté suprême? s’écria le chevalier; ce talisman lui était-il nécessaire? Un cœur comme le sien ne vaut-il pas tous les trésors? et n’ai-je pas su l’apprécier comme il le méritait? Chère Giselle, je suis trop heureux.

Berthold se sentait rajeuni, tant il était content; tous ses vœux étaient exaucés: ses trois filles étaient établies, et d’une manière plus brillante qu’il n’eût jamais osé l’espérer; sa favorite, sa Giselle avait le meilleur et le plus beau chevalier. Lui-même retrouvait tous les biens qu’il avait perdus et pouvait rentrer riche et triomphant dans cette patrie qu’il ne croyait plus revoir. Il accompagna ses enfants le lendemain, assista à leur mariage, et les suivit quand ils s’éloignèrent à leur tour.

Le roi Robert lui fit l’accueil le plus favorable: il avait depuis longtemps reconnu ses torts et amèrement regretté un ami si fidèle et si sûr. Il lui rendit une position plus brillante que celle qu’il occupait autrefois, et ne voulut plus se séparer de lui. Il approuva les choix de ses fils et fut émerveillé de la beauté de ses jeunes brus. Celles-ci firent de leur mieux pour lui plaire, et déployèrent à l’envi toutes les qualités dont la nature les avait douées. Le roi fut ébloui de l’esprit d’Aména; le talent de Bertholdine le charma; il fit d’abord moins d’attention à Giselle, mais il la trouva si simple et si douce qu’il s’attacha ensuite à elle plus qu’à ses sœurs. C’était elle en effet qui avait le plus d’égards pour sa vieillesse et ses infirmités; c’était elle qui s’entendait le mieux à le soigner et à le distraire. Il observait les trois sœurs, et il remarqua combien Giselle était sans cesse occupée des autres, combien surtout elle était attentive et bonne pour tous ceux qui paraissaient malheureux ou souffrants. Elle ne disait jamais un mot méchant ou désobligeant, et semblait n’exister que pour contribuer au bonheur d’autrui. Elle ne cherchait point à briller par elle-même, mais faisait son possible pour faire ressortir le mérite de ses sœurs. C’est elle qu’il trouvait la plus affectueuse pour Berthold et pour lui, et qui avait le plus de tendresse pour son mari.

Les trois mois s’écoulaient pourtant, et nul ne soupçonnait quel serait le choix du vieux roi.

La veille du jour où il devait le faire connaître, il ordonna une grande chasse où se rendirent toutes les dames de la cour. On s’attacha à poursuivre un ours énorme qui avait fait beaucoup de ravages dans les environs; on était venu à bout d’acculer la bête furieuse contre un rocher: les trois chevaliers, emportés par l’ardeur de la chasse, la serraient de près, lorsque tout à coup elle se retourna violemment pour fondre sur eux. Giselle, à cette vue, jeta un grand cri et courut éperdue se précipiter au-devant de son mari. L’ours alors sauta sur son cheval, qu’il mordit au poitrail et qui s’affaissa mourant sous cette horrible blessure. La jeune princesse vint rouler évanouie aux pieds de son Théobald, qu’elle avait sauvé. Les chevaliers, après la brusque attaque de l’ours, avaient eu le temps de se mettre en garde, et, arrivant ensemble sur lui, ils l’eurent bientôt terrassé. On ramassa Giselle immobile et froide, et on la reconduisit au palais, où des soins empressés la rappelèrent à la vie. Son mari, touché de son amour, couvrait ses mains de larmes et de baisers. Le roi Robert vint lui-même savoir comment elle se trouvait et la féliciter de son courage.

Le lendemain, le jour se leva radieux. Toute la cour s’assembla dans la grande salle du palais, où de bruyantes fanfares célébraient la solennité qui se préparait. Les trois princesses parurent, revêtues de robes de brocatelle d’or, brodées de diamants; des épis de diamants se balançaient dans leurs cheveux. Elles se placèrent sur des trônes d’argent, auprès de leurs maris, qui attendaient impatiemment la décision de leur père. Berthold souriait à ses filles, ne sachant pour laquelle faire des vœux.

Enfin le vieux roi parut, sa couronne d’or posée sur ses cheveux blancs, et il alla se placer sur un trône magnifique qui dominait la salle.

Un grand silence se fit; tous les cœurs battaient, tous les regards étaient fixés sur les jeunes femmes immobiles et recueillies.

Robert descendit lentement de son trône et s’achemina vers elles; les sœurs, tremblantes, baissaient les yeux. Le roi s’arrêta un moment à les contempler.

— Vos épouses, dit-il en s’adressant à ses fils, ont toutes trois une beauté accomplie; elles savent y joindre les plus charmantes qualités, et je ne puis que vous féliciter de vos choix, qui feront de vous d’heureux maris, s’ils ne peuvent vous faire monter tous trois sur mon trône. J’ai longtemps hésité entre ces aimables princesses, mais aujourd’hui ma décision est arrêtée. J’ai devant moi l’esprit, le talent et la bonté, et c’est à celle-ci que je donne la préférence. Le dévouement que votre femme vous a montré hier, Théobald, aurait fixé mon choix, si déjà il n’eût été fait. Comment mes sujets pourraient-ils être malheureux avec une reine qui a le cœur de votre Giselle?

Et Robert, prenant la couronne royale, la posa sur le front de la princesse, inclinée devant lui, aux applaudissements enthousiastes de la foule.

Théobald, au comble de ses vœux, saisissant la main de l’épouse qui lui valait un royaume, monta avec elle sur le trône de son père. Ses deux frères vinrent, l’un après l’autre, baiser sa main et lui jurer soumission et fidélité. Aména et Bertholdine n’avaient jamais connu l’envie; elles furent un peu étonnées de se voir préférer leur cadette, qu’elles avaient toujours considérée comme leur étant inférieure en tout; mais, la première surprise passée, elles vinrent à leur tour lui rendre hommage, et restèrent toute leur vie ses amies les plus sincères et les plus dévouées.

Jamais les peuples ne furent si heureux que sous le règne de Théobald, à qui sa femme conseilla toujours la clémence et l’humanité. Elle ne pouvait supporter qu’il y eût des malheureux dans son royaume; elle essuya bien des larmes et calma bien des douleurs, et pendant de longues années tous les cœurs se réunirent pour bénir et approuver le choix du vieux roi Robert.



LA COURONNE DE MARGUERITES

Table des matières

Le soleil allait se coucher, et il empourprait de ses derniers rayons une vaste prairie tout entourée de bois et dans laquelle jouait une troupe d’enfants. C’était jour de fête, et ces enfants étaient venus là, depuis le matin, du village voisin pour jouir tout à leur aise d’une belle journée d’été. Ils avaient couru après les papillons, trempé leurs pieds dans le ruisseau limpide qui courait à travers les herbes, cherché des nids d’oiseaux et cueilli toutes les petites pâquerettes qui émaillaient la prairie. Ils s’en étaient fait des couronnes, et tous en avaient orné leurs têtes; ils n’étaient pas encore las de leurs jeux, et, les mains entrelacées, ils formaient une ronde joyeuse qu’ils accompagnaient de leurs chants.

Au moment où la danse était le plus animée sortit tout à coup des bois un petit être difforme, contrefait, hideux, mal vêtu, et qui paraissait abîmé de fatigue. Il se traînait plutôt qu’il ne marchait, et la poussière qui couvrait ses habits semblait annoncer qu’il venait de bien loin.

A son aspect, la plupart des enfants, effrayés, coururent se cacher derrière les saules qui bordaient le ruisseau; quelques-uns, plus hardis, vinrent le considérer en le raillant et en riant aux éclats de sa triste mine et de ses infirmités.

Seule, une enfant de six ans, la petite Madeleine surmonta la frayeur qu’elle ressentait, et s’approchant timidement:

— Vous paraissez bien las, dit-elle à l’étranger; vous plairait-il de vous asseoir un moment? Voulez-vous que je vous conduise au village, chez ma mère, qui vous ouvrira sa cabane? En quoi, seigneur, pourrais-je vous être utile?

Le pauvre nain tourna avec reconnaissance ses yeux abattus vers l’enfant secourable.

— Chère petite, lui répondit-il, je viens de bien loin et je succombe de faim autant que de fatigue. N’auriez-vous pas quelques aliments à me donner, car je ne saurais marcher davantage, tant je me sens affaibli par un long jeûne?

Madeleine courut chercher un petit panier qui contenait son souper et qu’elle avait déposé au pied d’un arbre. Elle versa devant le nain, qui s’était jeté sur le gazon, tout le pain et toutes les cerises que contenait ce panier, et, debout devant lui, elle sourit en voyant l’avidité avec laquelle il les dévorait.

Les autres enfants les regardaient de loin, les plus moqueurs s’étant retirés honteux, en voyant l’obligeance et l’empressement de leur petite compagne pour le pauvre être souffrant.

Pendant ce temps, le soleil s’était abaissé vers l’horizon, et l’on ne voyait plus que le bord de son disque enflammé. Enfin, la dernière ligne de pourpre qu’il projetait encore disparut.

Au même moment, le nain se leva en rejetant les restes de son frugal repas. Il parut se transfigurer; les bosses qu’il avait sur la poitrine et sur le dos s’effacèrent; son lourd chapeau tomba et laissa flotter des ondes de cheveux blonds et bouclés; ses habits poudreux firent place à une longe robe d’un bleu céleste tout étoilée d’argent. Madeleine n’avait plus devant elle que le plus bel enfant qu’elle eût jamais vu, rose et souriant, et resplendissant de grâce et de jeunesse.

— Ne t’effraie pas, ma bonne fille, dit-il à la petite paysanne stupéfiée. Je suis le fils du Génie bienfaisant, et je subis en ce moment l’influence d’une méchante fée, ennemie de mon père, qui nous en veut de l’appui que nous avons prêté contre elle à une malheureuse famille qu’elle voulait persécuter. Elle m’a condamné à errer tout le jour sous la vilaine forme dont tu viens de me voir revêtu. Je ne puis reprendre ma figure véritable que lorsque le soleil se couche, et sitôt qu’il reparaît à l’horizon, je suis contraint à recommencer mon pénible voyage. Tu as adouci les derniers moments de ma pénitence ce soir, ma belle enfant, et je voudrais, avant de te quitter, te laisser quelque souvenir.

Le petit génie chercha autour de lui un objet quelconque à offrir à Madeleine; ses regards se portèrent alors sur la couronne de marguerites qui était encore enlacée aux cheveux noirs de l’enfant; il s’approcha avec précaution et souffla légèrement sur chacune des fleurs qui la composaient.

— Maintenant, dit-il, ta couronne ne se flétrira plus. Garde-la avec soin pendant toute ta vie, car chacune de ces marguerites est un don que je te fais: elle représente une des qualités que tu possèdes et qu’elle doit te conserver à tout jamais.

Ainsi, ajouta-t-il en prenant la couronne et en désignant chaque fleur à la petite fille à mesure qu’il parlait, celle-ci, d’un blanc si pur, est le symbole de ton innocence et de ta candeur, et elle doit en demeurer la fidèle gardienne.

Celle que tu vois à peine éclose et presque cachée par les feuilles qui l’entourent sera ta belle jeunesse qu’elle empêchera de s’enfuir, et quand tu auras atteint tes dix-huit ans, elle te conservera toujours cet âge charmant.

Ici se trouve la douceur et là l’intelligence. Tu devras à celle-ci, qui a des pétales si rosés autour de l’or de ses étamines, la tendre fraîcheur de tes joues. En voici une qui donnera l’abondance et l’éclat à ta chevelure d’ébène. Tes mains resteront blanches et délicates, quelque durs que soient les travaux auxquels tu te livres, grâce à celle que je touche en ce moment. Tes dents deviendront deux rangées de perles par l’influence de cette autre qui se trouve auprès. Ta voix sera douce et mélodieuse a cause de celle-là. Chacune enfin prêtera un charme à ta personne ou à ton esprit. Je ne parle pas de ton cœur: j’ai pu éprouver qu’il était bon et bienfaisant et, je l’espère, il ne cessera jamais de l’être. Reste donc sage et bonne, et sois toujours secourable à tous ceux qui souffrent.

Le petit génie sourit encore à Madeleine, et, lui faisant un léger signe d’adieu, il s’enfonça dans les bois, du côté opposé à celui par où il était venu.

Les enfants se rapprochèrent alors, et comme la nuit arrivait, ils reprirent le chemin du village. Madeleine les suivait rêveuse, sa couronne à la main, et sitôt qu’elle fut rentrée, elle courut la porter à sa mère, à qui elle conta son aventnre. Celle-ci, ravie du don fait à sa fille, le suspendit au chevet de son lit, comme un talisman protecteur.

Madeleine grandit, et toutes les grâces promises par le génie se développèrent en elle. A toutes les fêtes du village où sa mère la conduisait, elle était toujours la plus belle, et pourtant elle ne portait jamais d’autre ornement qu’une simple couronne de marguerites, enlacée à ses cheveux noirs.

Mais, hélas! cette couronne ne pouvait pas tout donner, et le bonheur n’était pas compris dans les biens qu’elle apportait.

Madeleine n’avait pas encore tout à fait quatorze ans, qu’elle perdit tout d’un coup son père et sa mère, enlevés par la même maladie, fièvre épidémique qui régnait alors dans le village qu’ils habitaient. La pauvre enfant ressentit une violente et profonde douleur; elle se trouvait toute seule au monde, sans un parent et sans un ami.

Heureusement, elle était douée de beaucoup de raison, de courage et d’énergie. Son premier désespoir un peu calmé, elle réfléchit à ce qu’elle avait à faire.

Ses parents lui avaient laissé la petite cabane qu’ils occupaient, le jardin qui y attenait, une vache et quelques poules. Madeleine avait l’amour du travail; elle ne voulait rien devoir à personne. Elle se mit bravement à exercer l’état de sa mère, qui consistait à faire et à raccommoder des filets pour les pêcheurs du village et des environs. Comme elle était avenante, polie, habile à l’ouvrage, et que sa situation d’isolement et d’abandon intéressait tout le monde, elle ne manqua pas d’acheteurs pour ses filets. Elle soignait son ménage, sa basse-cour, et suffisait à tout. Elle renonça à aller aux bals et aux assemblées du village, où elle n’avait plus sa mère pour l’accompagner, et sa petite couronne de marguerites resta désormais suspendue au chevet de son lit.

Sur ces entrefaites, la fée Mauvaise, qui n’était autre que la persécutrice du génie Bienfaisant, se mit en tête de lui ravir ce talisman précieux. Elle en avait toujours voulu à la jeune paysanne du soulagement qu’elle avait donné momentanément à sa victime; d’ailleurs elle s’acharnait après tous ceux que protégeaient le génie et son fils. Elle avait tous les instincts malfaisants, et ne se plaisait qu’à nuire et à faire du mal. Elle haïssait Madeleine pour son innocence et sa beauté, et brûlait de l’en dépouiller. La voyant donc privée de ses parents, ses appuis naturels, elle pensa qu’elle arriverait bien facilement à capter la confiance d’une fille de village, ignorante et naïve, si jeune encore et privée de tout soutien. Elle lui ravirait sans peine sa couronne par ruse ou par artifice; elle lui offrirait de riches cadeaux, par lesquels l’ignorante enfant se laisserait bien vite séduire, et elle exigerait ensuite en échange tout ce qu’elle voudrait; mais pour cela il fallait user d’adresse.

Elle prit la figure d’une vieille paysanne des environs du village où résidait Madeleine, et elle se mit à acheter des filets et à les revendre elle-même aux pêcheurs. Elle fit des commandes assez considérables à la jeune ouvrière, qu’elle attira ainsi chez elle, en la leurrant par des semblants d’intérêt et d’amitié.

L’orpheline se trouvait bien seule et bien abandonnée; elle aurait donné sa vache, ses poules, et même sa cabane, pour avoir encore quelqu’un à aimer et qui pût s’attacher à elle. Elle prit plaisir à venir chez la méchante fée, à lui raconter ses tristesses, ses ennuis, ses douloureux souvenirs. Celle-ci tressaillait de joie en voyant la pauvre enfant se livrer elle-même; elle l’attirait de plus en plus dans le cercle de ses perfidies, et personne n’était là pour prévenir la simple fille et pour la préserver des embûches de son ennemie.

Un matin que Madeleine, assise sur le seuil de sa demeure, travaillait activement à des filets qu’elle devait porter à la fée quelques jours plus tard, elle vit venir à elle une paysanne d’environ soixante ans, mais qui paraissait encore plus vieille à cause de son costume: elle était habillée tout à fait à la mode d’il y avait cent ans; son bonnet orné de rubans fanés, sa robe trop courte de taille et aux couleurs effacées, ses cheveux, d’un blanc d’argent, encadraient une bonne figure encore agréable et douce, malgré ses rides et des traits flétris qui avaient dû avoir une grande beauté.

La bonne femme ouvrait de grands yeux tout étonnés.

— Mon enfant, dit-elle à la jeune fille qui l’observait, est-ce que ce n’est pas bien ici la cabane de la vieille Geneviève?

— Non, madame, répondit Madeleine un peu déconcertée, et je ne connais aucune Geneviève dans notre hameau.

— En vérité ! vous m’étonnez. Mais alors où peut se trouver sa fille Nanon?

— De quelle Nanon voulez-vous parler?

— Et de laquelle serait-ce, si je ne parlais de la mère de la petite Annette?

— Qui est cette petite Annette? Ma mère s’appelait Françoise, et c’est d’elle que je tiens cette cabane, qui m’appartient.

— A vous, ma belle enfant? Oh! laissez-moi vous regarder! Vous ressemblez à ma petite-fille Annette, si ce n’est que vous êtes plus gentille encore. Aurais-je dormi plus longtemps que je ne l’aurais voulu? Me serais-je oubliée dans cette fatale caverne? Chère enfant, j’ai besoin de causer avec vous, de rafraîchir un peu mes souvenirs confus.

Mais avant tout, bonne petite, donnez-moi quelque chose à manger, car je me sens une grande faim, et faites-moi entrer dans votre cabane, puisqu’elle est à vous; nous y serons plus à l’aise qu’ici.

Madeleine, toujours obligeante, s’empressa de faire entrer la vieille paysanne et de lui offrir une chaise. Mais celle-ci, au lieu de s’asseoir, se mit à examiner tous les objets, reconnaissant les uns, et s’exclamant en trouvant les autres changés.

— Oh! voici bien mon grand buffet à clous de cuivre, mais je n’y retrouve plus ma vaisselle de faïence bleue. Voilà mon fauteuil d’osier, mais où donc peut être mon petit tabouret de bois? Je ne vois pas mon bouvreuil apprivoisé, dont la cage était accrochée ici. On a changé mon lit de place, et mes rideaux jaunes sont devenus verts.

Et mettant le nez à la fenêtre:

— Eh quoi! la petite futaie est devenue un grand bois. Est-ce que je rêve?

Pendant les observations de la bonne femme, la jeune fille allumait à la hâte un feu de sarments; puis elle courut chercher quelques œufs de ses poules, et apprêta une excellente omelette au lard, qu’elle accompagna d’un fromage de chèvre, d’un pain bis et d’une boisson qu’elle faisait elle-même avec des pommes et du miel fermentes.

L’étrangère se rassasia de tout à loisir. Elle paraissait n’avoir pas mangé depuis bien longtemps, tant elle était affamée. Enfin elle reprit l’entretien interrompu.

— Mon enfant, il faut qu’il me soit arrivé quelque chose d’extraordinaire et dont je ne me rends pas bien compte. Je trouve en effet le village tout changé, et je n’ai pu reconnaître aucun des habitants qui sont assis sur leurs portes. Je suis allée hier matin, ce me semble, ramasser des fagots dans le bois; il m’est arrivé là une aventure assez étrange, et, à mon retour, aucun objet n’a plus le même aspect.

Aidez-moi, ma belle petite, à rassembler mes idées, car ma tête se perd et je ne sais plus où j’en suis.

— Je ne puis vous répondre, madame, si ce n’est ce que je vous ai déjà dit, que cette cabane est à moi. Elle m’a été laissée par ma mère Françoise, que j’ai eu le malheur de perdre l’an dernier, et qui la tenait elle-même de sa mère Jeanne, fille d’une nommée Rose, dont la mère s’appelait Annette, car cette cabane sert de dot aux filles de notre famille, et le maris qu’elles prennent viennent l’occuper avec elles.

Mais attendez donc. Cette Annette-là ne serait-elle point la même que celle que vous réclamez? Car j’ai entendu parler quelquefois, dans mon enfance, d’une grand’mère qui est allée un jour à la forêt, qui n’en est pas revenue et qu’on n’a jamais pu retrouver. Seriez-vous point celle-là, par hasard?

— Mon enfant, il faut bien qu’il y ait quelque chose comme cela. Je suis partie, ainsi que je vous l’ai déjà dit, hier matin, du moins je crois bien que c’était hier matin, et, comme je ramassais mon bois, j’ai vu tout à coup se glisser d’entre les fagots une vipère qui avait les yeux flamboyants. J’eus grand’ peur, et j’allais me sauver, lâchant tout mon fardeau, lorsque cette bête me rappela, et, me recommandant de me rassurer, me demanda si je ne serais pas bien aise, au lieu de bûches, d’emporter un trésor sans prix. Je pensai à mes enfants, car, pour moi, je n’avais guère besoin de trésor, et je me laissai conduire par le perfide animal jusqu’à une grande caverne, que je n’avais jamais remarquée, et qui est creusée sous le bloc de rochers qu’on trouve dans la forêt. J’y entrai avec assez de peine, et là je vis, par terre, un grand coffret en cristal de roche, ouvert et rempli de pièces d’or et d’argent jusqu’aux bords. Je me baissai pour le prendre; mais, au moment où j’allais m’en emparer, je me sentis saisie d’un sommeil invincible, et je tombai couchée à côté du trésor, près duquel je m’endormis. Toutefois, avant de perdre tout à fait connaissance, j’entendis un grand éclat de rire que poussait la méchante vipère, que je pus encore voir s’enfuir, et un épais brouillard vint obstruer l’entrée de la caverne.

Ce matin, avant le lever du soleil, j’ai été réveillée par un bel enfant blond, qui m’a dit que j’avais bien assez dormi comme cela, et qu’il était temps pour moi de retourner à mon village, où quelqu’un pourrait bien avoir besoin de moi.

Je voulus encore une fois, avant de partir, prendre le coffret de cristal; mais il tenait si fort à terre que je ne pus seulement le soulever. Je le laissai donc, et me voici de retour; mais ma maison n’est plus à moi et je n’y retrouve plus ma fille ni ma petite-fille. Mes voisins ne sont plus les mêmes. Mes meubles sont changés de place, et je suis reçue chez moi par une jeune étrangère, dont les traits me rappellent bien ceux de ma petite-fille, mais dont la grande beauté ne me permet pas de croire qu’elle soit bien cette chère Annette que j’aimais si fort.

— On m’appelle Madeleine, madame, dit la jeune paysanne en souriant; mais si, comme je commence à le penser, vous êtes une de mes aïeules, vous serez accueillie par moi tout comme si j’étais moi-même cette Annette si chérie, qui, d’après votre récit, ne devait être autre, je le vois bien, que la grand’mère de ma grand’mère.

— Chère petite, tout cela m’étourdit. Si vous restez seule de ma famille, menez-moi donc au cimetière voir les tombes de mes filles, et, par leur nombre et par leurs dates, je me rendrai peut-être compte du temps que j’ai passé à dormir.

Madeleine s’empressa de mettre son petit manteau à capuchon, et, prenant le bras de la paysanne, qui s’appuya sur elle, elle la conduisit au cimetière, où la pauvre femme pleura beaucoup en retrouvant sur de petites croix noires, rangées avec ordre, les noms de celles qu’elle avait tant aimées. Puis, comptant sur ses doigts, d’après les années des naissances et celles des morts, elle trouva qu’elle avait dû dormir cent ans tout juste.

— Je suis bien votre arrière-grand’mère Geneviève, ma belle enfant, et pour que vous n’en doutiez, reconnaissez-vous ce petit signe brun que j’ai au-dessus du sourcil gauche, et que vous avez également à la même place, ressortant sur votre blanche peau?

— Oh! oui: étant petite, j’embrassais toujours ma grand’mère Jeanne sur sa marque brune, et ma mère en avait une aussi à la même place. Venez donc, ma bonne aïeule; vous me remplacerez les parents que j’ai perdus, et je serai pour vous tout ce que j’étais pour eux.

— Je ne te serai point à charge, va, ma petite Madeleine; je suis assez robuste, et il y a si longtemps que je me repose qu’il me semble que j’aurai plaisir à travailler. Je sais bien arranger les filets comme toi, et, à nous deux, nous ferons double besogne; puis, ne seras-tu pas bien aise d’être un peu aidée au ménage, au jardin? J’aurai soin de ta vache, qui me rappelle ma Roussette, et quand tu voudras un peu aller t’amuser le dimanche, la grand’mère sera là pour te conduire à la danse sous les marronniers et pour te faire respecter par les jeunes gens du village. Je ne te serai point tout à fait inutile, tu verras.

— Inutile! grand’mère! Quand vous ne feriez que m’aimer un peu et me tenir compagnie dans la maison, qui me semble si grande à présent que je n’y ai plus mon père et ma mère, je travaillerais deux fois plus que je ne le fais, pour vous permettre de rester auprès de moi. Si vous êtes malade, j’aurai bien soin de vous; je ne veux pas vous voir vous fatiguer; je suis jeune et forte, moi, et c’est à moi de vous soutenir. Je vous aimerai comme si j’étais votre petite-fille Annette que vous regrettez tant. Figurez-vous que c’est moi et regardez-moi comme elle.

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
324 p. 41 illustrations
ISBN:
4064066314613
Publishers:
Copyright Holder::
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