Read the book: «Mémoires d'un âne»

Font::

Sophie de Ségur

Mémoires d'un âne


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066325701

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

CONCLUSION

I

Table des matières

LE MARCHÉ

Les hommes n’étant pas tenus de savoir tout ce que savent les ânes, vous ignorez sans doute, vous qui lisez ce livre, ce qui est connu de tous les ânes mes amis: c’est que tous les mardis il y a dans la ville de Laigle un marché où l’on vend des légumes, du beurre, des œufs, du fromage, des fruits et autres choses excellentes. Ce mardi est un jour de supplice pour mes pauvres confrères; il l’était pour moi aussi avant que je fusse acheté par ma bonne vieille maîtresse, votre grand’mère, chez laquelle je vis maintenant. J’appartenais à une fermière exigeante et méchante. Figurez-vous, mon cher petit maître, qu’elle poussait la malice jusqu’à ramasser tous les œufs que pondaient ses poules, tout le beurre et les fromages que lui donnait le lait de ses vaches, tous les légumes et fruits qui mûrissaient dans la semaine, pour remplir des paniers qu’elle mettait sur mon dos.

Et quand j’étais si chargé que je pouvais à peine avancer, cette méchante femme s’asseyait encore au-dessus des paniers et m’obligeait à trotter ainsi écrasé, accablé, jusqu’au marché de Laigle, qui était à une lieue de la ferme. J’étais toutes les fois dans une colère que je n’osais montrer, parce que j’avais peur des coups de bâton; ma maîtresse en avait un très gros, plein de nœuds, qui me faisaient bien mal quand elle me battait. Chaque fois que je voyais, que j’entendais les préparatifs du marché, je soupirais, je gémissais, je bravais même dans l’espoir d’attendrir mes maîtres.

«Allons, grand paresseux, me disait-on en venant me chercher, vas-tu te taire, et ne pas nous assourdir avec ta vilaine grosse voix. Hi! han! hi! han! voilà-t-il une belle musique que tu nous fais! Jules, mon garçon, approche ce fainéant près de la porte, que ta mère lui mette sa charge sur le dos!... Là ! un panier d’œufs!... encore un!... Les fromages, le beurre.... les légumes maintenant!... C’est bon! voilà une bonne charge qui va nous donner quelques pièces de cinq francs. Mariette, ma fille, apporte une chaise, que ta mère monte là-dessus!... Très bien!... Allons, bon voyage, ma femme, et fais marcher ce fainéant de bourri. Tiens, v’là ton gourdin, tape dessus.

— Pan! pan!

— C’est bien; encore quelques caresses de ce genre, et il marchera.

— Vlan! vlan!» Le bâton ne cessait de me frotter les reins, les jambes, le cou; je trottais, je galopais presque; la fermière me battait toujours. Je fus indigné de tant d’injustice et de cruauté ; j’essayai de ruer pour jeter ma maîtresse par terre, mais j’étais trop chargé ; je ne pus que sautiller et me secouer de droite et de gauche. J’eus pourtant le plaisir de la sentir dégringoler. «Méchant âne! sot animal! entêté ! Je vais te corriger et te donner du Martin-bâton.»

Cette méchante femme s’asseyait encore au-dessus des paniers.


En effet, elle me battit tellement que j’eus peine à marcher jusqu’à la ville. Nous arrivâmes enfin. On ôta de dessus mon pauvre dos écorché tous les paniers pour les poser à terre; ma maîtresse, après m’avoir attaché à un poteau, alla déjeuner, et moi, qui mourais de faim et de soif, on ne m’offrit pas seulement un brin d’herbe, une goutte d’eau. Je trouvai moyen de m’approcher des légumes pendant l’absence de la fermière, et je me rafraîchis la langue en me remplissant l’estomac avec un panier de salades et de choux. De ma vie je n’en avais mangé de si bons; je finissais le dernier chou et la dernière salade lorsque ma maîtresse revint. Elle poussa un cri en voyant son panier vide; je la regardai d’un air insolent et si satisfait, qu’elle devina le crime que j’avais commis. Je ne vous répéterai pas les injures dont elle m’accabla. Elle avait très mauvais ton, et lorsqu’elle était en colère, elle jurait et disait des choses qui me faisaient rougir, tout âne que je suis. Après donc m’avoir tenu les propos les plus humiliants, auxquels je ne répondais qu’en me léchant les lèvres et en lui tournant le dos, elle prit son bâton et se mit à me battre si cruellement que je finis par perdre patience, et que je lui lançai trois ruades, dont la première lui cassa le nez et deux dents, la seconde lui brisa le poignet, et la troisième l’attrapa à l’estomac et la jeta par terre. Vingt personnes se précipitèrent sur moi en m’accablant de coups et d’injures. On emporta ma maîtresse je ne sais où, et l’on me laissa attaché au poteau près duquel étaient étalées les marchandises que j’avais apportées. J’y restai longtemps; voyant que personne ne songeait à moi, je mangeai un second panier plein d’excellents légumes, je coupai avec mes dents la corde qui me retenait, et je repris tout doucement le chemin de ma ferme.

Elle prit son bâton. (Page 11.)


On emporta ma maîtresse je ne sais où. (Page 12.)


Les gens que je dépassais sur la route s’étonnaient de me voir tout seul.

«Tiens, ce bourri avec sa longe cassée! Il s’est échappé, disait l’un.

— Alors, c’est un échappé des galères», dit l’autre.

Et tous se mirent à rire.

«Il ne porte pas une forte charge sur son dos, reprit le troisième.

— Bien sûr, il a fait un mauvais coup! s’écria un quatrième.

— Attrape-le donc, mon homme, nous mettrons le petit sur son bât, dit une femme.

— Ah! il te portera bien avec le petit gars», répondit le mari.

Moi, voulant donner bonne opinion de ma douceur et de ma complaisance, je m’approchai tout doucement de la paysanne, et je m’arrêtai près d’elle pour la laisser monter sur mon dos.

«Il n’a pas l’air méchant, ce bourri!» dit l’homme en aidant sa femme à se placer sur le bât.

Je souris de pitié en entendant ce propos: Méchant! comme si un âne doucement traité était jamais méchant. Nous ne devenons colères, désobéissants et entêtés que pour nous venger des coups et des injures que nous recevons. Quand on nous traite bien, nous sommes bons, bien meilleurs que les autres animaux.

Je ramenai à leur maison la jeune femme et son petit garçon, joli petit enfant de deux ans, qui me caressait, qui me trouvait charmant, et qui aurait bien voulu me garder. Mais je réfléchis que ce ne serait pas honnête. Mes maîtres m’avaient acheté, je leur appartenais. J’avais déjà brisé le nez, les dents, le poignet et l’estomac de ma maîtresse, j’étais assez vengé. Voyant donc que la maman allait céder à son petit garçon, qu’elle gâtait (je m’en étais bien aperçu pendant que je le portais sur mon dos), je fis un saut de côté et, avant que la maman eût pu ressaisir ma bride, je me sauvai en galopant, et je revins à la maison.

Mariette, la fille de mon maître, me vit la première.

«Ah! voilà Cadichon. Comme le voilà revenu de bonne heure! Jules, viens lui ôter son bât.

— Méchant âne, dit Jules d’un ton bourru, il faut toujours s’occuper de lui. Pourquoi donc est-il revenu seul? Je parie qu’il s’est échappé. Vilaine bête! ajouta-t-il en me donnant un coup de pied dans les jambes, si je savais que tu t’es sauvé, je te donnerais cent coups de bâton.»

Mon bât et ma bride étant ôtés, je m’éloignai en galopant. A peine étais-je rentré dans l’herbage, que j’entendis des cris qui venaient de la ferme. J’approchai ma tête de la haie, et je vis qu’on avait ramené la fermière; c’étaient les enfants qui poussaient ces cris. J’écoutai de toutes mes oreilles, et j’entendis Jules dire à son père:

«Mon père, je vais prendre le grand fouet du charretier, j’attacherai l’âne à un arbre, et je le battrai jusqu’à ce qu’il tombe par terre.

— Va, mon garçon, va, mais ne le tue pas; nous perdrions l’argent qu’il nous a coûté. Je le vendrai à la prochaine foire.»

Je restai tremblant de frayeur en les entendant et en voyant Jules courir à l’écurie pour chercher le fouet. Il n’y avait pas à hésiter, et, sans me faire scrupule cette fois de faire perdre à mes maîtres le prix qu’ils m’avaient payé, je courus vers la haie qui me séparait des champs: je m’élançai dessus avec une telle force que je brisai les branches et que je pus passer au travers. Je courus dans le champ, et je continuai à courir longtemps, bien longtemps, croyant toujours être poursuivi. Enfin, n’en pouvant plus, je m’arrêtai, j’écoutai,... je n’entendis rien. Je montai sur une butte, je ne vis personne. Alors je commençai à respirer et à me réjouir de m’être délivré de ces méchants fermiers.

Mais je me demandais ce que j’allais devenir. Si je restais dans le pays, on me reconnaîtrait, on me rattraperait, et l’on me ramènerait à mes maîtres. Que faire? où aller?

Je regardai autour de moi; je me trouvai isolé et malheureux, et j’allais verser des larmes sur ma triste position, lorsque je m’aperçus que j’étais au bord d’un bois magnifique: c’était la forêt de Saint-Évroult.

«Quel bonheur! m’écriai-je. Je trouverai dans cette forêt de l’herbe tendre, de l’eau, de la mousse fraîche: j’y demeurerai pendant quelques jours, puis j’irai dans une autre forêt, plus loin, bien plus loin de la ferme de mes maîtres.»

J’entrai dans le bois; je mangeai avec bonheur de l’herbe tendre, et je bus l’eau d’une belle fontaine. Comme il commençait à faire nuit, je me couchai sur la mousse au pied d’un vieux sapin, et je m’endormis paisiblement jusqu’au lendemain.

II

Table des matières

LA POURSUITE

Le lendemain, après avoir mangé et bu, je songeai à mon bonheur.

«Me voici sauvé, pensais-je; jamais on ne me retrouvera, et dans deux jours, quand je serai bien reposé, j’irai plus loin encore.»

A peine avais-je fini cette réflexion, que j’entendis l’aboiement lointain d’un chien, puis d’un second; quelques instants après, je distinguai les hurlements de toute une meute.

Inquiet, un peu effrayé même, je me levai et je me dirigeai vers un petit ruisseau que j’avais remarqué le matin. A peine y étais-je entré, que j’entendis la voix de Jules parlant aux chiens.

«Allons, allons, mes chiens, cherchez bien, trouvez-moi ce misérable âne, mordez-le, déchirez-lui les jambes, et ramenez-le-moi, que j’essaye mon fouet sur son dos.»

La frayeur manqua me faire tomber; mais je réfléchis aussitôt qu’en marchant dans l’eau les chiens ne pourraient plus sentir la trace de mes pas; je me mis donc à courir dans le ruisseau, qui était heureusement bordé des deux côtés de buissons très épais. Je marchai sans m’arrêter pendant fort longtemps; les aboiements des chiens s’éloignaient, ainsi que la voix du méchant Jules: je finis par ne plus rien entendre.

Haletant, épuisé, je m’arrêtai un instant pour boire; je mangeai quelques feuilles des buissons; mes jambes étaient raides de froid, mais je n’osais pas sortir de l’eau, j’avais peur que les chiens ne vinssent jusque-là et ne sentissent l’odeur de mes pas. Quand je fus un peu reposé, je recommençai à courir, suivant toujours le ruisseau, jusqu’à ce que je fusse sorti de la forêt. Je me trouvai alors dans une grande prairie où paissaient plus de cinquante bœufs. Je me couchai au soleil dans un coin de l’herbage; les bœufs ne faisaient aucune attention à moi, de sorte que je pus manger et me reposer à mon aise.

Vers le soir, deux hommes entrèrent dans la prairie.

«Frère, dit le plus grand des deux, si nous rentrions les bœufs cette nuit? On dit qu’il y a des loups dans le bois.

— Des loups? Qui est-ce qui t’a dit cette bêtise?

Vers le soir, deux hommes entrèrent dans la prairie. (Page 18.)


— Des gens de Laigle. On raconte que l’âne de la ferme des Haies a été emporté et dévoré dans la forêt.

— Bah! laisse donc. Ils sont si méchants, les gens de cette ferme, qu’ils auront fait mourir leur âne à force de coups.

— Et pourquoi donc qu’ils diraient que le loup l’a mangé ?

— Pour qu’on ne sache pas qu’ils l’ont tué.

— Tout de même il vaudrait mieux rentrer nos bœufs.

— Fais comme tu voudras, frère; je ne tiens ni à oui ni à non.»

Je ne bougeais pas dans mon coin, tant j’avais peur qu’on ne me vît. L’herbe était haute et me cachait, fort heureusement; les bœufs ne se trouvaient pas du côté où j’étais étendu; on les fit marcher vers la barrière, et puis à la ferme où demeuraient leurs maîtres.

Je n’avais pas peur des loups, parce que l’âne dont on parlait c’était moi-même, et que je n’avais pas vu la queue d’un loup dans la forêt où j’avais passé la nuit. Je dormis donc à merveille, et je finissais mon déjeuner quand les bœufs rentrèrent dans la prairie: deux gros chiens les menaient.

Je les regardais tranquillement, lorsqu’un des chiens m’aperçut, aboya d’un air menaçant, et courut vers moi; son compagnon le suivit. Que devenir? Comment leur échapper? Je m’élançai sur les palissades qui entouraient la prairie; le ruisseau que j’avais suivi la traversait, je fus assez heureux pour sauter par-dessus, et j’entendis la voix d’un des hommes de la veille qui rappelait ses chiens. Je continuai mon chemin tout doucement, et je marchai jusqu’à une autre forêt, dont j’ignore le nom. Je devais être à plus de dix lieues de la ferme des Haies: j’étais donc sauvé ; personne ne me connaissait, et je pouvais me montrer sans craindre d’être ramené chez mes anciens maîtres.

III

Table des matières

LES NOUVEAUX MAÎTRES

Je vécus tranquillement un mois dans cette forêt. Je m’ennuyais bien un peu quelquefois, mais je préférais encore vivre seul que vivre malheureux. J’étais donc à moitié heureux, lorsque je m’aperçus que l’herbe diminuait et devenait dure; les feuilles tombaient, l’eau était glacée, la terre était humide.

«Hélas! hélas! pensai-je; que devenir? Si je reste ici, je périrai de froid, de faim, de soif. Mais où aller? Qui est-ce qui voudra de moi?»

A force de réfléchir, j’imaginai un moyen de me trouver un abri. Je sortis de la forêt, et j’allai dans un petit village tout près de là. Je vis une petite maison isolée et bien propre; une bonne femme était assise à la porte, elle filait. Je fus touché de son air de bonté et de tristesse; je m’approchai d’elle, et je mis ma tête sur son épaule. La bonne femme poussa un cri, se leva précipitamment de dessus sa chaise, et parut effrayée. Je ne bougeai pas; je la regardai d’un air doux et suppliant.

«Pauvre bête! dit-elle enfin, tu n’as pas l’air méchant. Si tu n’appartiens à personne, je serais bien contente de t’avoir pour remplacer mon pauvre vieux Grison, mort de vieillesse. Je pourrais continuer à gagner ma vie en vendant mes légumes au marché. Mais... tu as sans doute un maître, ajouta-t-elle en soupirant.

— A qui parlez-vous, grand’mère? dit une voix douce qui venait de l’intérieur de la maison.

— Je cause avec un âne qui est venu me mettre la tête sur l’épaule, et qui me regarde d’un air si doux que je n’ai pas le cœur de le chasser.

— Voyons, voyons», reprit la petite voix.

Et aussitôt je vis sur le seuil de la porte un beau petit garçon de six à sept ans. Il était pauvrement mais proprement vêtu. Il me regarda d’un œil curieux et un peu craintif.

«Puis-je le caresser, grand’mère? dit-il.

— Certainement, mon Georget; mais prends garde qu’il ne te morde.»

Le petit garçon allongea son bras, et, ne pouvant m’atteindre, il avança un pied, puis l’autre, et put me caresser le dos.

Je ne bougeai pas, de peur de l’effrayer; seulement je tournai ma tête vers lui, et je passai ma langue sur sa main.

GEORGET.

Grand’mère, grand’mère, comme il a l’air bon, ce pauvre âne, il m’a léché la main!

LA GRAND’MÈRE.

C’est singulier qu’il soit tout seul. Où est son maître? Va donc, Georget, par le village et à l’auberge où s’arrêtent les voyageurs: tu demanderas à qui appartient ce bourri. Son maître est peut-être en peine de lui.

GEORGET.

Vais-je emmener le bourri, grand’mère?

LA GRAND’MÈRE.

Il ne te suivrait pas; laisse-le aller où il voudra.

Georget partit en courant; je trottai après lui. Quand il vit que je le suivais, il vint à moi, et, me caressant, il me dit: «Dis donc, mon petit bourri, puisque tu me suis, tu me laisseras bien monter sur ton dos». Et, sautant sur mon dos, il me fit: Hu! hu!

Je partis au petit galop, ce qui enchanta Georget. Ho! ho! fit-il en passant devant l’auberge. Je m’arrêtai tout de suite. Georget sauta à terre; je restai devant la porte, ne bougeant pas plus que si j’avais été attaché.

«Qu’est-ce que tu veux, mon garçon? dit le maître de l’auberge.

— Je viens savoir, monsieur Duval, si ce bourri, qui est ici à la porte, ne serait pas à vous ou à une de vos pratiques.»

M. Duval s’avança vers la porte, me regarda attentivement. «Non, ce n’est pas à moi, ni à personne que je connaisse, mon garçon. Va chercher plus loin.»

Georget remonta sur mon dos; je repartis au galop, et nous marchâmes, demandant de porte en porte à qui j’appartenais. Personne ne me reconnaissait, et nous revînmes chez la bonne grand’mère, qui filait toujours assise devant sa maison.

GEORGET.

Grand’mère, le bourri n’appartient à personne du pays. Qu’allons-nous en faire? Il ne veut pas me quitter, et il se sauve quand quelqu’un veut le toucher.

LA GRAND’MÈRE.

En ce cas, mon Georget, il ne faut pas le laisser passer la nuit dehors; il pourrait lui arriver malheur. Va le mener à l’écurie de notre pauvre Grison, et donne-lui une botte de foin et un seau d’eau. Nous verrons demain à le mener au marché ; peut-être retrouverons-nous son maître.

GEORGET.

Et si nous ne le retrouvons pas, grand’mère?

LA GRAND’MÈRE.

Nous le garderons jusqu’à ce qu’on le réclame. Nous ne pouvons pas laisser cette pauvre bête périr de froid pendant l’hiver, ou bien tomber aux mains de méchants garnements qui la battraient et la feraient mourir de fatigue et de misère.

Georget me donna à boire et à manger, me caressa et sortit. Je lui entendis dire en fermant la porte:

«Ah! que je voudrais qu’il n’eût pas de maître et qu’il restât chez nous!»

Le lendemain Georget me mit un licou après m’avoir fait déjeuner. Il m’amena devant la porte; la grand’mère me mit sur le dos un bât très léger, et s’assit dessus. Georget lui apporta un petit panier de légumes, qu’elle mit sur ses genoux, et nous partîmes pour le marché de Mamers. La bonne femme vendit bien ses légumes, personne ne me reconnut, et je revins avec mes nouveaux maîtres.

Je vécus chez eux pendant quatre ans; j’étais heureux; je ne faisais de mal à personne; je faisais bien mon service; j’aimais mon petit maître, qui ne me battait jamais; on ne me fatiguait pas trop; on me nourrissait assez bien. D’ailleurs je ne suis pas gourmand. L’été, des épluchures de légumes, des herbes dont ne veulent pas les chevaux ni les vaches; l’hiver, du foin et des pelures de pommes de terre, de carottes, de navets: voilà ce qui nous suffit à nous autres ânes.

Il y avait pourtant des journées que je n’aimais pas; c’étaient celles où ma maîtresse me louait à des enfants du voisinage. Elle n’était pas riche, et, les jours où je n’avais pas à travailler, elle était bien aise de gagner quelque chose en me louant aux enfants du château voisin. Ils n’étaient pas toujours bons.

Voici ce qui m’arriva un jour dans une de ces promenades.

IV

Table des matières

LE PONT

Il y avait six ânes rangés dans la cour; j’étais un des plus beaux et des plus forts. Trois petites filles nous apportèrent de l’avoine dans une auge. Tout en mangeant, j’écoutais causer les enfants.

CHARLES.

Voyons, mes amis, choisissons nos ânes. Moi, d’abord, je prends celui-ci (en me montrant du doigt).

— Toi, tu prends toujours ce que tu crois le meilleur, dirent à la fois les cinq enfants. Il faut tirer au sort.

CHARLES.

Comment veux-tu que nous tirions au sort, Caroline? Est-ce qu’on peut mettre les ânes dans un sac et les en tirer comme des billes?

ANTOINE.

Ah! ah! ah! Est-il bête avec ses ânes dans un sac! Comme si on ne pouvait pas les numéroter 1, 2, 3, 4, 5, 6, mettre les numéros dans un sac, et tirer au hasard chacun le sien.

— C’est vrai, c’est vrai, s’écrièrent les cinq autres.. Ernest, fais les numéros pendant que nous allons les écrire sur le dos des ânes.

Ces enfants sont bêtes, me disais-je. S’ils avaient l’esprit d’un âne, au lieu de se donner l’ennui d’écrire les numéros sur notre dos, ils nous rangeraient tout simplement le long du mur: le premier serait 1, le second 2, et ainsi de suite.

Pendant ce temps, Antoine avait apporté un gros morceau de charbon. J’étais le premier, il m’écrit un énorme 1 sur la croupe; pendant qu’il écrivait 2 sur la croupe de mon camarade, je me secoue fortement pour lui faire voir que son invention n’était pas fameuse. Voilà le charbon parti et le 1 disparu.

«Imbécile! s’écrie-t-il; il faut que je recommence. »

Pendant qu’il refait son n° 1, mon camarade, qui m’avait vu faire, et qui était malin, se secoue à son tour. Voilà le 2 parti. Antoine commence à se fâcher; les autres rient et se moquent de lui. Je fais signe aux camarades, nous le laissons faire; aucun ne bouge. Ernest revient avec les numéros dans son mouchoir: chacun tire. Pendant qu’ils regardent leurs numéros, je fais encore un signe aux camarades, et voilà que tous nous nous secouons tant et plus. Plus de charbon, plus de numéros; il faut tout recommencer: les enfants sont en colère. Charles triomphe et ricane; Ernest, Albert, Caroline, Cécile et Louise crient contre Antoine, qui tape du pied; ils se disent des injures; mes camarades et moi, nous nous mettons à braire. Le tapage attire les papas et les mamans. On leur explique la chose. Un des papas imagine enfin de nous ranger le long du mur. Il fait tirer les numéros aux enfants.

«Un! s’écrie Ernest. C’était moi.

— Deux! dit Cécile. C’était un de mes amis.

— Trois! dit Antoine. Et ainsi de suite jusqu’au dernier.

— A présent, partons, dit Charles. Moi, d’abord, je pars le premier.

— Oh! je saurai bien te rattraper, lui répondit vivement Ernest.

— Je parie que non, reprit aussitôt Charles.

— Je gage que si», réplique Ernest.

Voilà Charles qui tape son âne et qui part au galop. Avant qu’Ernest ait eu le temps de me donner un coup de fouet, je pars aussi, mais d’un train qui me fait bien vite rattraper Charles et son âne. Ernest est enchanté, Charles est furieux. Il tape, il tape son âne; Ernest n’avait pas besoin de me frapper, je courais, j’allais comme le vent. Je dépasse Charles en une minute; j’entends les autres qui suivent en riant et en criant:

«Bravo! l’âne n° 1; bravo! il court comme un cheval.»

L’amour-propre me donne du courage; je continue à galoper jusqu’à ce que nous soyons arrivés près d’un pont. J’arrête brusquement; je venais de voir qu’une large planche du pont était pourrie; je ne voulais pas tomber à l’eau avec Ernest, mais retourner avec les autres, qui étaient bien loin derrière nous.

«Ho là ! ho là ! bourri, me dit Ernest. Sur le pont, mon ami, sur le pont!»

Je résiste; il me donne un coup de baguette.

Je continue à marcher vers les autres.

«Entêté ! bête brute! veux-tu tourner et passer le pont?»

Je marche toujours vers les camarades; je les rejoins malgré les injures et les coups de ce méchant garçon.

«Pourquoi bats-tu ton âne, Ernest? s’écria Caroline; il est excellent. Il t’a mené ventre à terre et t’a fait dépasser Charles.

— Je le bats parce qu’il s’entête à ne pas vouloir passer le pont, dit Ernest; il s’est obstiné à revenir sur ses pas.

— Ah bah! c’est parce qu’il était seul; maintenant que nous voilà tous il passera le pont tout comme les autres.»

Les malheureux! pensai-je. Ils vont tous tomber dans la rivière! Il faut que je tâche de leur montrer qu’il y a du danger.

Et me voilà reparti au galop, courant vers le pont, à la grande satisfaction d’Ernest et aux cris de joie des enfants.

Je galope jusqu’au pont; arrivé là, je m’arrête brusquement comme si j’avais peur. Ernest, étonné, me presse de continuer: je recule d’un air de frayeur qui surprend plus encore Ernest. L’imbécile ne voyait rien; la planche pourrie était pourtant bien visible. Les autres avaient rejoint, et regardaient en riant les efforts d’Ernest pour me faire passer et les miens pour ne pas passer. Ils finissent par descendre de leurs ânes; chacun me pousse, me bat sans pitié : je ne bouge pas.

«Tirez-le par la queue! s’écrie Charles. Les ânes sont si entêtés, que lorsqu’on veut les faire reculer ils avancent.»

Les voilà qui veulent me saisir la queue. Je me défends en ruant; ils me battent tous ensemble: je n’en bouge pas davantage.

«Attends, Ernest, dit Charles; je passerai le premier, ton âne me suivra certainement.»

Il veut avancer, je me mets en travers du pont; il me fait reculer à force de coups.

«Au fait, me dis-je, si ce méchant garçon veut se noyer, qu’il se noie, j’ai fait ce que j’ai pu pour le sauver; qu’il boive un coup, puisqu’il le veut absolument.»

A peine son âne met-il le pied sur la planche pourrie, qu’elle casse, et voilà Charles et son âne à l’eau. Pour mon camarade, il n’y avait pas de danger, car il savait nager comme tous les ânes. Mais Charles se débattait et criait sans pouvoir se tirer de là.

«Une perche! une perche!» disait-il.

Les enfants criaient et couraient de tous côtés. Enfin Caroline aperçoit une longue perche, la ramasse et la présente à Charles, qui la saisit. Son poids entraîne Caroline, qui appelle au secours! Ernest, Antoine et Albert courent à elle; ils parviennent avec peine à retirer le malheureux Charles, qui avait bu plus qu’il n’avait soif, et qui était trempé des pieds à la tête. Quand il est sauvé, les enfants se mettent à rire de sa mine piteuse; Charles se fâche; les enfants sautent sur leurs ânes et lui conseillent en riant de rentrer à la maison pour changer d’habits et de linge. Il remonte tout mouillé sur son âne. Je riais à part moi de sa figure ridicule. Le courant avait entraîné son chapeau et ses souliers, l’eau ruisselait jusqu’à terre; ses cheveux, trempés, se collaient à sa figure, son air furieux achevait de le rendre complètement risible. Les enfants riaient, mes camarades sautaient et couraient pour témoigner leur gaieté.

Ils parviennent avec peine à retirer le malheureux Charles.


«Une perche! une perche!» disait-il.


Je dois ajouter que l’âne de Charles était détesté de nous tous, parce qu’il était querelleur, gourmand et bête, ce qui est très rare parmi les ânes.

Enfin, Charles disparut, les enfants et mes camarades se calmèrent. Chacun me caressa et admira mon esprit; nous repartîmes tous, moi en tête de la bande.

V

Table des matières

LE CIMETIÈRE

Nous marchions au pas, et nous approchions du cimetière du village, qui est à une lieue du château. «Si nous retournions, dit Caroline, et que nous reprenions le chemin de la forêt?

— Pourquoi cela? dit Cécile.

CAROLINE.

C’est que je n’aime pas les cimetières.

CÉCILE, d’un air moqueur.

Pourquoi n’aimes-tu pas les cimetières? Est-ce que tu as peur d’y rester?

— Non, mais je pense aux pauvres gens qui y sont enterrés, et j’en suis attristée.»

Les enfants se moquèrent de Caroline, et passèrent exprès tout contre le mur. Ils allaient le dépasser, lorsque Caroline, qui paraissait inquiète, arrêta son âne, sauta à terre, et courut à la grille du cimetière.

«Que fais-tu, Caroline? où vas-tu?» s’écrièrent les enfants.

Caroline ne répondit pas; elle poussa précipitamment la grille, entra dans le cimetière, regarda autour d’elle, et courut vers une tombe fraîchement remuée.

Ernest l’avait suivie avec inquiétude, et la rejoignit au moment où, se baissant vers la tombe, elle relevait un pauvre petit garçon de trois ans dont elle avait entendu les gémissements.

«Qu’as-tu, mon pauvre petit? Pourquoi pleures-tu? »

L’enfant sanglotait et ne pouvait répondre; il était très joli et misérablement vêtu.

CAROLINE.

Comment es-tu tout seul ici, mon pauvre petit?

L’ENFANT, sanglotant.

Ils m’ont laissé ici; j’ai faim.

CAROLINE.

Qui est-ce qui t’a laissé ici?

L’ENFANT, sanglotant.

Les hommes noirs; j’ai faim.

CAROLINE.

Ernest, va vite chercher nos provisions; il faut donner à manger à ce pauvre petit; il nous expliquera ensuite pourquoi il pleure et pourquoi il est ici.

Ernest courut chercher le panier aux provisions, pendant que Caroline tâchait de consoler l’enfant. Peu d’instants après, Ernest reparut, suivi de toute la bande, que la curiosité attirait. On donna à l’enfaut du poulet froid et du pain trempé dans du vin; à mesure qu’il mangeait, ses larmes se séchaient, son visage reprenait un air riant. Quand il fut rassasié, Caroline lui demanda pourquoi il était couché sur cette tombe.


L’ENFANT.

C’est grand’mère qu’ils ont mise là. Je veux attendre qu’elle revienne.

CAROLINE

Où est ton papa?

L’ENFANT.

Je ne sais pas, je ne le connais pas.

CAROLINE.

Et ta maman?

L’ENFANT.

Je ne sais pas; des hommes noirs l’ont emportée comme grand’mère.

CAROLINE.

Mais qui est-ce qui te soigne?

L’ENFANT.

Personne.

CAROLINE.

Qui est-ce qui te donne à manger?

L’ENFANT.

Personne; je tétais nourrice.

CAROLINE.

Où est-elle ta nourrice?

L’ENFANT.

Là-bas, à la maison.

CAROLINE.

Qu’est-ce qu’elle fait?

L’ENFANT.

Elle marche; elle mange de l’herbe.

CAROLINE.

De l’herbe?

Et tous les enfants se regardèrent avec surprise.

«Elle est donc folle? dit tout bas Cécile.

ANTOINE.

Il ne sait ce qu’il dit, il est trop jeune.

CAROLINE.

Pourquoi ta nourrice ne t’a-t-elle pas emporté ?

L’ENFANT.

Elle ne peut pas; elle n’a pas de bras.»

La surprise des enfants redoubla.

CAROLINE.

Mais alors comment peut-elle te porter?

L’ENFANT.

Je monte sur son dos, répondit l’enfant.

CAROLINE.

Est-ce que tu couches avec elle?

L’ENFANT, souriant.

Oh non! je serais trop mal.

CAROLINE.

Mais où couche-t-elle donc? N’a-t-elle pas un lit?

L’enfant se mit à rire et dit:

«Oh non! elle couche sur la paille.

— Que veut dire tout cela? dit Ernest. Demandons-lui de nous mener dans sa maison, nous verrons sa nourrice; elle nous expliquera ce qu’il veut dire.

— J’avoue que je n’y comprends rien, dit Antoine.

CAROLINE.

Peux-tu retourner chez toi, mon petit?

L’ENFANT.

Oui, mais pas tout seul; j’ai peur des hommes noirs; il y en a plein la chambre de grand’mère.

CAROLINE.

Nous irons tous avec toi; montre-nous par où il faut aller.»

Caroline remonta sur son âne, et prit le petit garçon sur ses genoux. Il lui indiqua le chemin, et, cinq minutes après, nous arrivâmes tous à la cabane de la mère Thibaut, qui était morte de la veille et enterrée du matin. L’enfant courut à la maison et appela: «Nourrice, nourrice!» Aussitôt une chèvre bondit hors de l’écurie restée. ouverte, courut à l’enfant et témoigna sa joie de le revoir par mille sauts et caresses. L’enfant l’embrassait aussi; puis il dit: «Téter, nourrice». La chèvre se coucha aussitôt par terre; le petit garçon s’étendit près d’elle et se mit à téter comme s’il n’avait ni bu ni mangé.

«Voilà la nourrice expliquée, dit enfin Ernest. Que ferons-nous de cet enfant?

— Nous n’avons rien à en faire, dit Antoine, qu’à le laisser là avec sa chèvre.»

Les enfants se récrièrent tous avec indignation.

CAROLINE.

Ce serait abominable d’abandonner ce pauvre petit; il mourrait peut-être bientôt, faute de soins.

ANTOINE.

Que veux-tu en faire? Vas-tu l’emmener chez toi?

CAROLINE.

Certainement; je prierai maman de faire demander qui il est, s’il a des parents, et, en attendant, de le garder à la maison.

ANTOINE.

Et notre partie d’âne? Nous allons donc tous rentrer?

Le petit garçon s’étendit près d’elle et se mit à têter. (Page 44.)


CAROLINE.

Mais non, Ernest aura la complaisance de m’accompagner. Continuez, vous autres, votre promenade; vous êtes encore quatre, vous pouvez bien vous passer de moi et d’Ernest.

— Au fait, elle a raison, dit Antoine; remontons à âne et continuons notre promenade.»

Et ils partirent, laissant la bonne Caroline avec son cousin Ernest.

«Comme c’est heureux qu’on ne m’ait pas écoutée et qu’on ait voulu me taquiner en passant si près du cimetière, dit Caroline: sans cela je n’aurais pas entendu pleurer ce pauvre enfant, et il aurait passé la nuit entière sur la terre froide et humide!»

C’était moi qu’Ernest montait. Je compris, avec mon intelligence accoutumée, qu’il fallait arriver le plus promptement possible au château. Je me mis donc à galoper, mon camarade me suivit, et nous arrivâmes en une demi-heure. On fut d’abord effrayé de notre retour si prompt. Caroline raconta ce qui leur était arrivé avec l’enfant. Sa maman ne savait trop qu’en faire, lorsque la femme du garde offrit de l’élever avec son fils, qui était du même âge. La maman accepta son offre. Elle fit demander au village le nom du petit garçon et ce qu’étaient devenus ses parents. On apprit que le père était mort l’année d’avant, la mère depuis six mois; l’enfant était resté avec une vieille grand’mère méchante et avare, qui était morte la veille. Personne n’avait pensé à l’enfant, et il avait suivi le cercueil jusqu’au cimetière; du reste, la grand’mère avait du bien, l’enfant n’était pas pauvre. On fit venir la bonne chèvre chez le garde, qui éleva l’enfant et en fit un bon petit sujet. Je le connais, il s’appelle Jean Thibaut: il ne fait jamais de mal aux animaux, ce qui prouve son bon cœur; et il m’aime beaucoup, ce qui prouve son esprit.

VI

Table des matières

LA CACHETTE

J’étais heureux, je l’ai déjà dit; mon bonheur devait bientôt finir. Le père de Georget était soldat; il revint dans son pays, rapporta de l’argent, que lui avait laissé en mourant son capitaine, et la croix, que lui avait donnée son général. Il acheta une maison à Mamers, emmena son petit garçon et sa vieille mère, et me vendit à un voisin qui avait une petite ferme. Je fus triste de quitter ma bonne vieille maîtresse et mon petit maître Georget; tous deux avaient toujours été bons pour moi, et j’avais bien rempli tous mes devoirs.


Mon nouveau maître n’était pas mauvais, mais il avait la sotte manie de vouloir faire travailler tout le monde, et moi comme les autres. Il m’attelait à une petite charrette, et il me faisait charrier des terres, du fumier, des pommes, du bois. Je commençais à devenir paresseux; je n’aimais pas à être attelé, et je n’aimais pas surtout le jour du marché. On ne me chargeait pas trop et l’on ne me battait pas, mais il fallait ce jour-là rester sans manger depuis le matin jusqu’à trois ou quatre heures de l’après-midi. Quand la chaleur était forte, j’avais soif à mourir, et il fallait attendre que tout fût vendu, que mon maître eût reçu son argent, qu’il eût dit bonjour aux amis, qui lui faisaient boire la goutte.

Je n’étais pas très bon alors; je voulais qu’on me traitât avec amitié, sans quoi je cherchais à me venger. Voici ce que j’imaginai un jour; vous verrez que les ânes ne sont pas bêtes; mais vous verrez aussi que je devenais mauvais.

Le jour du marché, on se levait de meilleure heure que de coutume à la ferme; on cueillait les légumes, on battait le beurre, on ramassait les œufs. Je couchais dehors pendant l’été dans une grande prairie. Je voyais et j’entendais ces préparatifs, et je savais qu’à dix heures du matin on devait venir me chercher pour m’atteler à la petite charrette, remplie de tout ce qu’on voulait vendre. J’ai déjà dit que ce marché m’ennuyait et me fatiguait. J’avais remarqué dans la prairie un grand fossé rempli de ronces et d’épines; je pensai que je pourrais m’y cacher, de manière qu’on ne pût me trouver au moment du départ. Le jour du marché, quand je vis commencer les allées et venues des gens de la ferme, je descendis tout doucement dans le fossé, et je m’y enfonçai si bien qu’il était impossible de m’apercevoir. J’étais là depuis une heure, blotti dans les ronces et les épines, lorsque j’entendis le garçon m’appeler, en courant de tous côtés, puis retourner à la ferme. Il avait sans doute appris au maître que j’étais disparu, car peu d’instants après j’entendis la voix du fermier lui-même appeler sa femme et tous les gens de la ferme pour me chercher.

II FALLAIT ATTENDRE

QUE MOM MAÎTRE EUT DIT BONJOUR

AUX AMIS QUI LUI

FAISAIENT BOIRE LA GOUTTE.


«Il aura sans doute passé au travers de la haie, disait l’un.

— Par où veux-tu qu’il ait passé ? Il n’y a de brèche nulle part, répondit l’autre.

— On aura laissé la barrière ouverte, dit le maître. Courez dans les champs, garçons, il ne doit pas être loin; allez vite et ramenez-le, car le temps passe, et nous arriverons trop tard.»

Les voilà tous partis dans les champs, dans les bois, à courir, à m’appeler. Je riais tout bas dans mon trou, et je n’avais garde de me montrer. Les pauvres gens revinrent essoufflés, haletants; pendant une heure ils avaient cherché partout. Le maître jura après moi, dit qu’on m’avait sans doute volé, que j’étais bien bête de m’être laissé prendre, fit atteler un de ses chevaux à la charrette, et partit de fort mauvaise humeur. Quand je vis que chacun était retourné à son ouvrage, que personne ne pouvait me voir, je passai la tête avec précaution hors de ma cachette, je regardai autour de moi, et, me voyant seul, je sortis tout à fait; je courus à l’autre bout de la prairie, pour qu’on ne pût deviner où j’avais été, et je me mis à braire de toutes mes forces.

Les voilà tous partis dans les champs. (Page 53.)


A ce bruit, les gens de la ferme accoururent.

«Tiens, le voilà revenu! s’écria le berger.

— D’où vient-il donc? dit la maîtresse.

— Par où a-t-il passé ?» reprit le charretier. Dans ma joie d’avoir évité le marché, je courus à eux. Ils me reçurent très bien, me caressèrent, me dirent que j’étais une bonne bête de m’être sauvé d’entre les mains des gens qui m’avaient volé, et me firent tant de compliments que j’en fus honteux, car je sentais bien que je méritais le bâton bien plus que des caresses. On me laissa paître tranquillement, et j’aurais passé une journée charmante, si je ne m’étais senti troublé par ma conscience, qui me reprochait d’avoir attrapé mes pauvres maîtres.

Quand le fermier revint et qu’il apprit mon retour, il fut bien content, mais aussi bien surpris. Le lendemain, il fit le tour de la prairie, et boucha avec soin tous les trous de la haie qui l’entourait.

Les pauvres gens revinrent essoufflés. (Page 53.)


«Il sera bien fin s’il s’échappe encore, dit-il en finissant. J’ai bouché avec des épines et des piquets jusqu’aux plus petites brèches; il n’y a pas de quoi donner passage à un chat.»

La semaine se passa tranquillement; on ne pensait plus à mon aventure. Mais au marché suivant je recommençai mon méchant tour, et je me cachai dans ce fossé qui m’évitait une si grande fatigue et un si grand ennui. On me chercha comme la dernière fois, on s’étonna plus encore, et l’on crut qu’un habile voleur m’avait enlevé en me faisant passer par la barrière.

«Cette fois, dit tristement mon maître, il est définitivement perdu. Il ne pourra pas s’échapper une seconde fois, et quand même il s’échapperait, il ne pourra pas rentrer; j’ai trop bien bouché toutes les brèches de la haie.»

Et il partit en soupirant; ce fut encore un des chevaux qui me remplaça à la charrette. De même que la semaine précédente, je sortis de ma cachette quand tout le monde fut parti; mais je trouvai plus prudent de ne pas annoncer mon retour en faisant hi han! comme l’autre fois.

Quand on me trouva mangeant tranquillement l’herbe dans la prairie, et quand mon maître apprit que j’étais revenu peu de temps après son départ, je vis qu’on soupçonnait quelque tour de ma façon; personne ne me fit de compliments, on me regardait d’un air méfiant, et je m’aperçus bien que j’étais surveillé plus que par le passé. Je me moquai d’eux, et je me dis en moi-même:

«Mes bons amis, vous serez bien fins si vous découvrez le tour que je vous joue; je suis plus fin que vous, et je vous attraperai encore et toujours.»

Je me cachai donc une troisième fois, bien content de ma finesse. Mais j’étais à peine blotti dans mon fossé, quand j’entendis l’aboiement formidable du gros chien de garde, et la voix de mon maître qui disait:

«Attrape-le, Garde à vous, hardi, hardi! descends dans le fossé, mords-lui les jarrets, amène-le! bien! bravo! mon chien; attrape, attrape, Garde à vous!»

Garde à vous s’était en effet élancé dans le trou, il me mordait les jarrets, le ventre; il m’aurait dévoré si je ne m’étais décidé à sauter hors du fossé ; j’allais courir vers la haie et chercher à m’y frayer un passage, quand le fermier, qui m’attendait, me lança un nœud coulant et m’arrêta tout court. Il s’était armé d’un fouet, qu’il me fit rudement sentir; le chien continuait à me mordre, le maître me battait; je me repentais amèrement de ma paresse. Enfin le fermier renvoya Garde à vous, cessa de me battre, détacha le nœud coulant, me passa un licou, et m’emmena tout penaud et tout meurtri pour m’atteler à la charrette qui m’attendait.

Je sus depuis qu’un des enfants était resté sur la route, près de la barrière, pour m’ouvrir si je revenais; il m’avait aperçu sortant du fossé, et il l’avait dit à son père. Le petit traître!

Je lui en voulus de ce que j’appelais une méchanceté, jusqu’à ce que mes malheurs et mon expérience m’eussent rendu meilleur.

Depuis ce jour on fut bien plus sévère pour moi; on voulut m’enfermer, mais j’avais trouvé moyen d’ouvrir toutes les barrières avec mes dents; si c’était un loquet, je le levais; si c’était un bouton, je le tournais; si c’était un verrou, je le poussais. J’entrais partout, je sortais de partout. Le fermier jurait, grondait, me battait: il devenait méchant pour moi, et moi, je l’étais de plus en plus pour lui. Je me sentais malheureux par ma faute; je comparais ma vie misérable avec celle que je menais autrefois chez ces mêmes maîtres; mais, au lieu de me corriger, je devenais de plus en plus entêté et méchant. Un jour, j’entrai dans le potager, je mangeai toute la salade; un autre jour, je jetai par terre son petit garçon, qui m’avait dénoncé ; une autre fois, je bus un baquet de crème qu’on avait mis dehors pour battre du beurre. J’écrasais leurs poulets, leurs petits dindons, je mordais leurs cochons; enfin je devins si méchant, que la maîtresse demanda à son mari de me vendre à la foire de Mamers, qui devait avoir lieu dans quinze jours. J’étais devenu maigre et misérable à force de coups et de mauvaise nourriture. On voulut, pour me mieux vendre, me mettre en bon état, comme disent les fermiers. On défendit aux gens de la ferme et aux enfants de me maltraiter; on ne me fit plus travailler, on me nourrit très bien: je fus très heureux pendant ces quinze jours. Mon maître me mena à la foire et me vendit cent francs. En le quittant, j’aurais bien voulu lui donner un bon coup de dent, mais je craignis de faire prendre mauvaise opinion de moi à mes nouveaux maîtres, et je me contentai de lui tourner le dos avec un geste de mépris,

VII

Table des matières

LE MÉDAILLON

J’avais été acheté par un monsieur et une dame qui avaient une fille de douze ans toujours souffrante, et qui s’ennuyait. Elle vivait à la campagne et seule, car elle n’avait pas d’amies de son âge. Son père ne s’occupait pas d’elle; sa maman l’aimait assez, mais elle ne pouvait souffrir de lui voir aimer personne, pas même des bêtes. Pourtant, comme le médecin avait ordonné de la distraction, elle pensa que des promenades à âne l’amuseraient suffisamment. Ma petite maîtresse s’appelait Pauline; elle était triste et souvent malade; très douce, très bonne et très jolie. Tous les jours elle me montait; je la menais promener dans les jolis chemins et les jolis petits bois que je connaissais. Dans le commencement, un domestique ou une femme de chambre l’accompagnait; mais, quand on vit combien j’étais doux, bon et soigneux pour ma petite maîtresse, on la laissa aller seule. Elle m’appela Cadichon: ce nom m’est resté.

«Va promener avec Cadichon, lui disait son père; avec un âne comme celui-là, il n’y a pas de danger; il a autant d’esprit qu’un homme, et il saura toujours te ramener à la maison.»

Nous sortions donc ensemble. Quand elle était fatiguée de marcher, je me rangeais contre une butte de terre, ou bien je descendais dans un petit fossé pour qu’elle pût monter facilement sur mon dos. Je la menais près des noisetiers chargés de noisettes; je m’arrêtais pour la laisser en cueillir à son aise. Ma petite maîtresse m’aimait beaucoup; elle me soignait, me caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions pas sortir, elle venait me voir dans mon écurie; elle m’apportait du pain, de l’herbe fraîche, des feuilles de salade, des carottes; elle restait avec moi longtemps, bien longtemps; elle me parlait, croyant que je ne la comprenais pas; elle me contait ses petits chagrins, quelquefois elle pleurait.

«Oh! mon pauvre Cadichon, disait-elle; tu es un âne, et tu ne peux me comprendre; et pourtant tu es mon seul ami; car à toi seul je puis dire tout ce que je pense. Maman m’aime, mais elle est jalouse; elle veut que je n’aime qu’elle; je ne connais personne de mon âge, et je m’ennuie.»

Et Pauline pleurait et me caressait. Je l’aimais aussi, et je la plaignais, cette pauvre petite. Quand elle était près de moi, j’avais soin de ne pas bouger, de peur de la blesser avec mes pieds.

Un jour, je vis Pauline accourir vers moi toute joyeuse.

«Cadichon, Cadichon, s’écria-t-elle, maman m’a donné un médaillon de ses cheveux; je veux y ajouter des tiens, car tu es aussi mon ami; je t’aime, et j’aurai ainsi les cheveux de ceux que j’aime le plus au monde.»

En effet, Pauline coupa du poil de ma crinière, ouvrit son médaillon, et les mêla avec les cheveux de sa maman.

J’étais heureux de voir combien Pauline m’aimait; j’étais fier de voir mes poils dans un médaillon, mais je dois avouer qu’ils ne faisaient pas un joli effet; gris, durs, épais, ils faisaient paraître les cheveux de la maman rudes et affreux. Pauline ne le voyait pas; elle tournait dans tous les sens et admirait son médaillon, lorsque la maman entra.

«Qu’est-ce que tu regardes là ? lui dit-elle.

— C’est mon médaillon, maman, répondit Pauline en le cachant à moitié.

LA MAMAN.

Pourquoi l’as-tu apporté ici

PAULINE.

Pour le faire voir à Cadichon.

LA MAMAN.

Quelle sottise! En vérité, Pauline, tu perds la tête avec ton Cadichon! Comme s’il pouvait comprendre ce que c’est qu’un médaillon de cheveux.

PAULINE.

Je vous assure, maman, qu’il comprend très bien; il m’a léché la main quand... quand....»

Pauline rougit et se tut.

LA MAMAN.

Eh bien! pourquoi n’achèves-tu pas? A quel propos Cadichon t’a-t-il léché la main?

PAULINE, embarrassée.

Maman, j’aime mieux ne pas vous le dire; j’ai peur que vous ne me grondiez.

LA MAMAN, avec vivacité.

Qu’est-ce donc? Voyons; parle. Quelle bêtise as-tu faite encore?

PAULINE.

Ce n’est pas une bêtise, maman, au contraire.

LA MAMAN.

Alors, de quoi as-tu peur? Je parie que tu as donné à Cadichon de l’avoine à le rendre malade.

PAULINE.

Non, je ne lui ai rien donné, au contraire.

LA MAMAN.

Comment, au contraire! Écoute, Pauline, tu m’impatientes; je veux que tu me dises ce que tu as fait, et pourquoi tu m’as quittée depuis près d’une heure.

En effet l’arrangement de mes poils avait été très long; il avait fallu enlever le papier collé derrière le médaillon, ôter le verre, placer les poils, et recoller le tout.

Pauline hésita encore un instant; puis elle dit bien bas et en hésitant bien fort:

«J’ai coupé des poils de Cadichon pour....

LA MAMAN, avec impatience.

Pour? Eh bien! achève donc! Pour quoi faire?

PAULINE, très bas.

Pour mettre dans le médaillon.

LA MAMAN, avec colère.

Dans quel médaillon?

PAULINE.

Dans celui que vous m’avez donné.

LA MAMAN, de même.

Celui que je t’ai donné avec mes cheveux! Et qu’as-tu fait de mes cheveux?

— Ils y sont toujours; les voilà, répondit la pauvre Pauline en présentant le médaillon.

— Mes cheveux mêlés avec les poils de l’âne! s’écria la maman avec emportement. Ah! c’est trop fort! Vous ne méritez pas, mademoiselle, le présent que je vous ai fait. Me mettre au rang d’un âne! Témoigner à un âne la même tendresse qu’à moi!»

Et, arrachant le médaillon des mains de la malheureuse Pauline stupéfaite, elle le lança à terre, piétina dessus et le brisa en mille morceaux. Puis, sans regarder sa fille, elle sortit de l’écurie en fermant la porte avec violence.

Pauline, surprise, effrayée de cette colère subite, resta un moment immobile. Elle ne tarda pas à éclater en sanglots, et, se jetant à mon cou, elle me dit:

«Cadichon, Cadichon, tu vois comme on me traite! On ne veut pas que je t’aime, mais je t’aimerai malgré eux et plus qu’eux, parce que toi tu es bon, tu ne me grondes jamais; tu ne me causes jamais aucun chagrin, et tu cherches à m’amuser dans nos promenades. Hélas! Cadichon, quel malheur que tu ne puisses ni me comprendre ni me parler! Que de choses je te dirais!»

Pauline se tut: et elle se jeta par terre et continua à pleurer doucement. J’étais touché et attristé de son chagrin, mais je ne pouvais la consoler ni même lui faire savoir que je la comprenais. J’éprouvais une colère furieuse contre cette mère qui, par bêtise ou par excès de tendresse pour sa fille, la rendait malheureuse. Si j’avais pu, je lui aurais fait comprendre le chagrin qu’elle causait à Pauline, le mal qu’elle faisait à cette santé si délicate, mais je ne pouvais parler, et je regardais avec tristesse couler les larmes de Pauline.

Un quart d’heure à peine s’était écoulé depuis le départ de la maman, lorsqu’une femme de chambre ouvrit la porte, appela Pauline, et lui dit:

«Mademoiselle, votre maman vous demande, elle ne veut pas que vous restiez à l’écurie de Cadichon, ni même que vous y entriez.

— Cadichon, mon pauvre Cadichon! s’écria Pauline, on ne veut donc plus que je le voie!

— Si fait, mademoiselle, mais seulement quand vous irez en promenade; votre maman dit que votre place est au salon et pas à l’écurie.»

Pauline ne répliqua pas, elle savait que sa maman voulait être obéie; elle m’embrassa une dernière fois; je sentis couler ses larmes sur mon cou. Elle sortit et ne rentra plus. Depuis ce temps, Pauline devint plus triste et plus souffrante; elle toussait; je la voyais pâlir et maigrir. Le mauvais temps rendait nos promenades plus rares et moins longues. Quand on m’amenait devant le perron du château, Pauline montait sur mon dos sans me parler; mais, quand nous étions hors de vue, elle sautait à terre, me caressait, et me racontait ses chagrins de tous les jours pour soulager son cœur, et pensant que je ne pouvais la comprendre. C’est ainsi que j’appris que sa maman était restée de mauvaise humeur et maussade depuis l’aventure du médaillon; que Pauline s’ennuyait et s’attristait plus que jamais, et que la maladie dont elle souffrait devenait tous les jours plus grave.

Elle lança à terre le médaillon et piétina dessus. (Page 63.)


VIII

Table des matières

L’INCENDIE

Un soir que je commençais à m’endormir, je fus réveillé par des cris: Au feu! Inquiet, effrayé, je cherchai à me débarrasser de la courroie qui me retenait; mais, j’eus beau tirer, me rouler à terre, la maudite courroie ne cassait pas. J’eus enfin l’heureuse idée de la couper avec mes dents: j’y parvins après quelques efforts. La lueur de l’incendie éclairait ma pauvre écurie; les cris, le bruit augmentaient; j’entendais les lamentations des domestiques, le craquement des murs, des planchers qui s’écroulaient, le ronflement des flammes; la fumée pénétrait déjà dans mon écurie, et personne ne songeait à moi; personne n’avait la charitable pensée d’ouvrir seulement ma porte pour me faire échapper. Les flammes augmentaient de violence; je sentais une chaleur incommode qui commençait à me suffoquer.

«C’est fini, me dis-je, je suis condamné à brûler vif; quelle mort affreuse! Oh! Pauline! ma chère maîtresse! vous avez oublié votre pauvre Cadichon. »

A peine avais-je, non pas prononcé, mais pensé ces paroles, que ma porte s’ouvrit avec violence, et j’entendis la voix terrifiée de Pauline qui m’appelait. Heureux d’être sauvé, je m’élançai vers elle, et nous allions passer la porte, lorsqu’un craquement épouvantable nous fit reculer. Un bâtiment en face de mon écurie s’était écroulé ; ses débris bouchaient tout passage: ma pauvre maîtresse devait périr pour avoir voulu me délivrer. La fumée, la poussière de l’éboulement et la chaleur nous suffoquaient. Pauline se laissa tomber près de moi. Je pris subitement un parti dangereux, mais qui seul pouvait nous sauver. Je saisis avec mes dents la robe de ma petite maîtresse presque évanouie, et je m’élançai à travers les poutres enflammées qui couvraient la terre. J’eus le bonheur de tout traverser sans que sa robe prît feu; je m’arrêtai pour voir de quel côté je devais me diriger, tout brûlait autour de nous. Désespéré, découragé, j’allais poser à terre Pauline complètement évanouie, lorsque j’aperçus une cave ouverte; je m’y précipitai, sachant bien que nous serions en sûreté dans les caves voûtées du château. Je déposai Pauline près d’un baquet plein d’eau, afin qu’elle pût s’en mouiller le front et les tempes en revenant à elle, ce qui ne tarda pas à arriver. Quand elle se vit sauvée et à l’abri de tout danger, elle se jeta à genoux, et fit une prière touchante pour remercier Dieu de l’avoir préservée d’un si terrible danger. Ensuite elle me remercia avec une tendresse et une reconnaissance qui m’attendrirent. Elle but quelques gorgées de l’eau du baquet et écouta. Le feu continuait ses ravages, tout brûlait; on entendait encore quelques cris, mais vaguement, et sans pouvoir reconnaître les voix.

«Pauvre maman et pauvre papa! dit Pauline, ils doivent croire que j’ai péri en leur désobéissant, en allant à la recherche de Cadichon. Maintenant il faut attendre que le feu soit éteint. Nous passerons sans doute la nuit dans la cave. Bon Cadichon, ajouta-t-elle, c’est grâce à toi que je vis.»

Elle ne parla plus; elle s’était assise sur une caisse renversée, et je vis qu’elle dormait. Sa tête était appuyée sur un tonneau vide. Je me sentais fatigué, et j’avais soif. Je bus l’eau du baquet; je m’étendis près de la porte, et je ne tardai pas à m’endormir de mon côté.

Je me réveillai au petit jour. Pauline dormait encore. Je me levai doucement; j’allai à la porte, que j’entrouvris; tout était brûlé, et tout était éteint; on pouvait facilement enjamber les décombres et arriver en dehors de la cour du château. Je fis un léger hi! han! pour éveiller ma maîtresse. En effet, elle ouvrit les yeux, et, me voyant près de la porte, elle y courut et regarda autour d’elle.

«Tout brûlé ! dit-elle tristement. Tout perdu! Je ne verrai plus le château, je serai morte avant qu’il soit rebâti, je le sens; je suis faible et malade, très malade, quoi qu’en dise maman....

«Viens, mon Cadichon, continua-t-elle après être restée quelques instants pensive et immobile; viens, sortons maintenant; il faut que je trouve maman et papa pour les rassurer. Ils me croient morte!»

Elle franchit légèrement les pierres tombées, les murs écroulés, les poutres encore fumantes. Je la suivais; nous arrivâmes bientôt sur l’herbe; là elle monta sur mon dos, et je me dirigeai vers le village. Nous ne tardâmes pas à trouver la maison où s’étaient réfugiés les parents de Pauline; croyant leur fille perdue, ils étaient dans un grand chagrin.

Quand ils l’aperçurent, ils poussèrent un cri de joie et s’élancèrent vers elle. Elle leur raconta avec quelle intelligence et quel courage je l’avais sauvée.

Au lieu de courir à moi, me remercier, me caresser, la mère me regarda d’un œil indifférent; le père ne me regarda pas du tout.

«C’est grâce à lui que tu as manqué de périr, ma pauvre enfant, dit la mère. Si tu n’avais pas eu la folle pensée d’aller lui ouvrir son écurie et le» détacher, nous n’aurions pas passé une huit de désolation, ton père et moi.

— Mais, reprit vivement Pauline, c’est lui qui m’a....

La fièvre la prit dans la journée. (Page 73.)


— Tais-toi, tais-toi, dit la mère en l’interrompant; ne me parle plus de cet animal que je déteste, et qui a manqué causer ta mort.»

Pauline soupira, me regarda avec douleur et se tut.

Depuis ce jour, je ne l’ai plus revue. La frayeur que lui avait causée l’incendie, la fatigue d’une nuit passée sans se coucher, et surtout le froid de la cave, augmentèrent le mal qui la faisait souffrir depuis longtemps. La fièvre la prit dans la journée et ne la quitta plus. On la mit dans un lit dont elle ne devait pas se relever. Le refroidissement de la nuit précédente acheva ce que la tristesse et l’ennui avaient commencé ; sa poitrine, déjà malade, s’engagea tout à fait; elle mourut au bout d’un mois, ne regrettant pas la vie, ne craignant pas la mort. Elle parlait souvent de moi, et m’appelait dans son délire. Personne ne s’occupa de moi; je mangeais ce que je trouvais, je couchais dehors malgré le froid et la pluie. Quand je vis sortir de la maison le cercueil qui emportait le corps de ma pauvre petite maîtresse, je fus saisi de douleur, je quittai le pays et je n’y suis jamais revenu depuis.

IX

Table des matières

LA COURSE D’ÂNES

Je vivais misérablement à cause de la saison; j’avais choisi pour demeure une forêt, où je trouvais à peine ce qu’il fallait pour m’empêcher de mourir de faim et de soif. Quand le froid faisait geler les ruisseaux, je mangeais de la neige; pour toute nourriture je broutais des chardons et je couchais sous les sapins. Je comparais ma triste existence avec celle que j’avais menée chez mon maître Georget et même chez le fermier auquel on m’avait vendu; j’y avais été heureux tant que je ne m’étais pas laissé aller à la paresse, à la méchanceté, à la vengeance; mais je n’avais aucun moyen de sortir de cet état misérable, car je voulais rester libre et maître de mes actions. J’allais quelquefois aux environs d’un village situé près de la forêt, pour savoir ce qui se passait dans le monde. Un jour, c’était au printemps, le beau temps était revenu, je fus surpris de voir un mouvement extraordinaire; le village avait pris un air de fête; on marchait par bandes; chacun avait ses beaux habits des dimanches, et, ce qui m’étonna plus encore, tous les ânes du pays y étaient rassemblés. Chaque âne avait un maître qui le tenait par la bride; ils étaient tous peignés, brossés; plusieurs avaient des fleurs sur la tête, autour du cou, et aucun n’avait ni bât ni selle.

«C’est singulier! pensai-je. Il n’y a pourtant pas de foire aujourd’hui. Que peuvent faire ici tous mes camarades, nettoyés, pomponnés? Et comme ils sont dodus! On les a bien nourris cet hiver.»

En achevant ces mots, je me regardai; je vis mon dos, mon ventre, ma croupe, maigres, mal peignés, les poils hérissés, mais je me sentais fort et vigoureux.

«J’aime mieux, pensais-je, être laid, mais leste et bien portant; mes camarades, que je vois si beaux, si gras, si bien soignés, ne supporteraient pas les fatigues et les privations que j’ai endurées tout l’hiver.»

Je m’approchai pour savoir ce que voulait dire cette, réunion d’ânes, lorsqu’un des jeunes garçons qui les tenaient m’aperçut et se mit à rire.

«Tiens! s’écria-t-il; voyez donc, camarades, le bel âne qui nous arrive. Est-il bien peigné !

— Et bien soigné, et bien nourri! s’écria un autre. Vient-il pour la course?

— Ah! s’il y tient, faudra le laisser courir, dit un troisième; il n’y a pas de danger qu’il gagne le prix.»

Un rire général accueillit ces paroles. J’étais contrarié, mécontent des plaisanteries bêtes de ces garçons, pourtant j’appris qu’il s’agissait d’une course. Mais quand, comment devait-elle se faire? C’est ce que je voulais savoir, et je continuai à écouter et à faire semblant de ne rien comprendre de ce qu’ils disaient.

«On les a bien nourris cet hiver.» (Page 76.)


«Va-t-on bientôt partir? demanda un des jeunes gens.

— Je n’en sais rien, on attend le maire.

— Où allez-vous faire courir vos ânes? dit une bonne femme qui arrivait.

JEANNOT.

Dans la grande prairie du moulin, mère Tranchet.

MÈRE TRANCHET.

Combien êtes-vous d’ânes ici présents?

JEANNOT.

Nous sommes seize sans vous compter, mère Tranchet.»

Un nouveau rire accueillit cette plaisanterie.

MÈRE TRANCHET, riant.

Tiens, t’es un malin, toi. Et que doit gagner le premier arrivé ?

JEANNOT.

D’abord l’honneur, et puis une montre d’argent.

MÈRE TRANCHET.

Je serais bien aise d’être une bourrique pour gagner la montre; je n’ai jamais eu de quoi en avoir une.

JEANNOT.

Ah bien! si vous aviez amené un bourri, vous auriez couru... la chance.

Et tous de rire de plus belle.

MÈRE TRANCHET.

Où veux-tu que je prenne un bourri? Est-ce que j’ai jamais eu de quoi en nourrir et de quoi en payer un?

Cette bonne femme me plaisait; elle avait l’air bon et gai: j’eus l’idée de lui faire gagner la montre. J’étais bien habitué à courir; tous les jours dans la forêt je faisais de longues courses pour me réchauffer, et j’avais eu jadis la réputation de courir aussi vite et aussi longtemps qu’un cheval.

«Voyons, me dis-je, essayons; si je perds, je n’y perdrai rien; si je gagne, je ferai gagner une montre à la mère Tranchet, qui en a bonne envie.»

Je partis au petit trot, et j’allai me placer à côté du dernier âne; je pris un air fier et je me mis à braire avec vigueur.

«Holà, holà ! l’ami, s’écria André, vas-tu finir ta musique? Décampe, bourri, tu n’as pas de maître, tu es trop mal peigné, tu ne peux pas courir.»

Je me tus, mais je ne bougeai pas de ma place. Les uns riaient, les autres se fâchaient; on commençait à se quereller lorsque la mère Tranchet s’écria:

«S’il n’a pas de maître, il va avoir une maîtresse; je le reconnais maintenant. C’est Cadichon, l’âne de c’te pauvre mam’selle Pauline; ils l’ont chassé quand la petite ne s’est plus trouvée là pour le protéger, et je crois bien qu’il a vécu tout l’hiver dans la forêt, car personne ne l’a revu depuis. Je le prends donc aujourd’hui à mon service; il va courir pour moi.

— Tiens, c’est Cadichon! s’écria-t-on de tous côtés; j’en ai entendu parler de ce fameux Cadichon.

JEANNOT.

Mais, si vous faites courir pour vous, mère Tranchet, il faut tout de même déposer dans le sac du maire une pièce blanche de cinquante centimes.

MÈRE TRANCHET.

Qu’à cela ne tienne, mes enfants. Voici ma pièce, ajouta-t-elle en dénouant un coin de son mouchoir; mais... faut pas m’en demander d’autres, car je n’en ai pas beaucoup.

JEANNOT.

Ah bien! si vous gagnez, vous n’en manquerez pas, car tout le village a mis au sac: il y a plus de cent francs.»

J’approchai de la mère Tranchet, et je fis une pirouette, un saut, une ruade d’un air si délibéré que les jeunes garçons commencèrent à craindre de me voir gagner le prix.

«Ecoute, Jeannot, dit André tout bas, tu as eu tort de laisser la mère Tranchet mettre au sac. La voilà maintenant qui a droit de faire courir Cadichon, et il m’a l’air alerte et disposé à nous souffler la montre et l’argent.

JEANNOT.

Ah bah! que t’es nigaud! Tu ne vois donc pas la figure qu’il a, ce pauvre Cadichon! Il va nous faire rire; il n’ira pas loin, va.

ANDRÉ.

Je n’en sais rien. Si je lui présentais de l’avoine pour le faire partir?

JEANNOT.

Et les dix sous de la mère Tranchet, donc?

ANDRÉ.

Eh bien, l’âne parti, on les lui rendrait.

JEANNOT.

Au fait, Cadichon n’est pas plus à elle qu’à moi ou à toi. Va chercher un picotin, et tâche de le faire partir sans que la mère Tranchet s’en aperçoive. »

J’avais tout entendu et tout compris; aussi, quand André revint avec un picotin d’avoine dans son tablier, au lieu d’aller à lui, je me rapprochai de la mère Tranchet, qui causait avec des amis. André me suivit; Jeannot me prit par les oreilles et me fit tourner la tête, croyant que je ne voyais pas l’avoine. Je ne bougeai pas davantage, malgré l’envie que j’avais d’y goûter. Jeannot commença à me tirer, André à me pousser, et moi je me mis à braire de ma plus belle voix. La mère Tranchet se retourna et vit la manœuvre d’André et de Jeannot.

«Voici ma pièce.»


«Ce n’est pas bien ce que vous faites là, mes garçons. Puisque vous m’avez fait mettre ma pauvre pièce blanche au sac de course, faut pas. m’enlever Cadichon. Vous avez peur de lui, à ce qu’il me semble.

ANDRÉ.

Peur! d’un sale bourri comme ça? Ah! pour ça non, nous n’avons pas peur.

MÈRE TRANCHET.

Et pourquoi que vous le tiriez pour l’emmener?

ANDRÉ.

C’était pour lui donner un picotin.

MÈRE TRANCHET, d’un air moqueur.

C’est différent! c’est gentil, ça. Versez-lui ça par terre, qu’il mange à son aise. Et moi qui croyais que vous vouliez lui donner un picotin de malice! Voyez pourtant comme on se trompe.»

André et Jeannot étaient honteux et mécontents, mais ils n’osaient pas le faire voir. Leurs camarades riaient de les voir attrapés; la mère Tranchet se frottait les mains, et moi j’étais enchanté. Je mangeais mon avoine avec avidité, je sentais que je prenais des forces en la mangeant; j’étais content de la mère Tranchet, et, quand j’eus tout avalé, je devins impatient de partir. Enfin il se fit un grand tumulte; le maire venait donner l’ordre de placer les ânes. On les rangea tous en ligne; je me mis modestement le dernier. Quand je parus seul, chacun demanda qui j’étais, à qui j’appartenais.

J’approchai de la mère Tranchet. (Page 80.)


«A personne, dit André.

— A moi! cria la mère Tranchet.

LE MAIRE.

Il fallait mettre au sac de course, mère Tranchet.

MÈRE TRANCHET.

J’y ai mis, monsieur le maire.

— Bon, inscrivez la mère Tranchet, dit le maire.

— C’est déjà fait, monsieur le maire, répondit le greffier.

— C’est bien, reprit le maire. Tout est-il prêt? Un, deux, trois! Partez!»

Les garçons qui tenaient les ânes lâchèrent chacun le sien en lui donnant un grand coup de fouet. Tous partirent. Bien que personne ne m’eût retenu, j’attendis honnêtement mon tour pour me mettre à courir. Tous avaient donc un peu d’avance sur moi. Mais ils n’avaient pas fait cent pas que je les avais rattrapés. Me voici à la tête de la bande, les devançant sans me donner beaucoup de mal. Les garçons criaient, faisaient claquer leurs fouets pour exciter leurs ânes. Je me retournais de temps en temps pour voir leurs mines effarées, pour contempler mon triomphe et pour rire de leurs efforts. Mes camarades, furieux d’être distancés par moi, pauvre inconnu à mine piteuse, redoublèrent d’efforts pour me joindre, me devancer et se barrer le passage les uns aux autres; j’entendais derrière moi des cris sauvages, des ruades, des coups de dents; deux fois je fus atteint, presque dépassé par l’âne de Jeannot. J’aurais dû me servir des mêmes moyens qu’il avait employés pour devancer mes camarades, mais je dédaignais ces indignes manœuvres; je vis pourtant qu’il me fallait ne rien négliger pour ne pas être battu. D’un élan vigoureux je dépassai mon rival; au moment même il me saisit par la queue; la douleur manqua me faire tomber, mais l’honneur de vaincre me donna le courage de m’arracher à sa dent, en y laissant un morceau de ma queue. Le désir de la vengeance me donna des ailes. Je courus avec une telle vitesse, que j’arrivai au but non seulement le premier, mais laissant au loin derrière moi tous mes rivaux. J’étais haletant, épuisé, mais heureux et triomphant. J’écoutai avec bonheur les applaudissements des milliers de spectateurs qui bordaient la prairie. Je pris un air vainqueur et je revins fièrement au pas jusqu’à la tribune du maire, qui devait donner le prix. La bonne femme Tranchet s’avança vers moi, me caressa et me promit une bonne mesure d’avoine. Elle tendait la main pour recevoir la montre et le sac d’argent que le maire allait lui remettre, lorsque André et Jeannot accoururent en criant:

Au moment même il me saisit par la queue. (Page 84.)


«Arrêtez, monsieur le maire, arrêtez; ce n’est pas juste, ça. Personne ne connaît cet âne; il n’appartient pas plus à la mère Tranchet qu’au premier Venu; cet âne ne compte pas, c’est le mien qui est arrivé le premier avec celui de Jeannot; la montre et le sac doivent être pour nous.

— Est-ce que la mère Tranchet n’a pas mis sa pièce au sac de course?

— Si fait, monsieur le maire, mais....

— Quelqu’un s’y est-il opposé quand elle y a mis?

— Non, monsieur le maire, mais....

— Est-ce qu’au moment du départ vous vous y êtes opposés?

— Non, monsieur le maire, mais....

— L’âne de la mère Tranchet a donc bien réellement gagné montre et sac.

— Monsieur le maire, rassemblez le conseil municipal pour juger la question; vous n’avez pas droit tout seul.»

Le maire parut indécis; quand je vis qu’il hésitait, je saisis d’un mouvement brusque la montre et le sac avec mes dents et je les déposai dans les mains de la mère Tranchet, qui, inquiète, tremblante, attendait la décision du maire.

Cette action intelligente mit les rieurs de notre côté, et me valut des tonnerres d’applaudissements.

«Voilà la question tranchée par le vainqueur en faveur de la mère Tranchet, dit le maire en riant. Messieurs du conseil municipal, allons délibérer à table si j’étais dans mon droit en laissant faire justice par un âne. Mes amis, ajouta-t-il malicieusement en regardant André et Jeannot, je crois que le plus âne de nous n’est pas celui de la mère Tranchet.

— Bravo! bravo! monsieur le maire», cria-t-on de tous côtés.

Et tout le monde de rire, excepté André et Jeannot, qui s’en allèrent en me montrant le poing.

Et moi donc, étais-je content? Non, mon orgueil se révoltait; je trouvai que le maire avait été insolent à mon égard en croyant injurier mes ennemis quand il les avait qualifiés d’ânes. C’était ingrat, c’était lâche. J’avais eu du courage, de la modération, de la patience, de l’esprit; et voilà quelle était ma récompense! Après m’avoir insulté, on m’abandonnait. La mère Tranchet même, dans sa joie d’avoir une montre et cent trente-cinq francs, oubliait son bienfaiteur, ne pensait plus à sa promesse de me régaler d’une bonne mesure d’avoine, et partait avec la foule sans me donner la récompense que j’avais si bien gagnée.

Je saisis la montre et le sac avec mes dents. (Page 88.)


The free sample has ended.

Age restriction:
0+
Release date on Litres:
11 October 2024
Volume:
244 p. 75 illustrations
ISBN:
4064066325701
Publishers:
Copyright Holder::
Bookwire
Download format:

Similar books