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Sophie de Ségur

Bible d'une grand'mère


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066306601

Table des matières

INTRODUCTION

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

XXXIX

XL

XLI

XLII

XLIII

XLIV

XLV

XLVI

XLVII

XLVIII

XLIX

L

LI

LII

LIII

LIV

LV

LVI

LVII

LVIII

LIX

LX

LXI

LXII

LXIII

LXIV

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LXVI

LXVII

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CXXIV

CXXV

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CXXVII

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CXXXVIII

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CXLVI

CXLVII

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CLI

CLII

CLIII

CLIV

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CLVI

CLVII

CLVIII

CLIX

CLX

CLXI

CLXII

CLXIII

CLXIV

CLXV

CLXVI

CLXVII

CLXVIII

CLXIX

CLXX

CLXXI

CLXXII

CLXXIII

CLXXIV

SECONDE PARTIE DE L’ANCIEN TESTAMENT

CLXXV

CLXXVI

CLXXVII

CLXXXIII

CLXXIX

CLXXX

CLXXXI

CLXXXII

CLXXXIII

CLXXXIV

CLXXXV

CLXXXVI

CLXXXVII

CLXXXVIII

CLXXXIX

XCX

CXCI

CXCII

CXCIII

CXCIV

CXCV

CXCVI

CXCVII

CXCVIII

CXCIX

CC

CCI

CCII

CCIII

CCIV

CCV

CCVI

CCVII

CCVIII

CCIX

CCX

CCXI

CCXII

CCXIII

CCXIV

CCXV

CCXVI

CCXVII

CCXVIII

CCXIX

INTRODUCTION

Table des matières

(Les enfants s’amusent à regarder des images dans la bibliothèque du château des Nouettes. La grand’mère cause avec les plus grands, et explique les images aux plus petits. Gaston prend un gros livre, l’ouvre, et voit beaucoup d’images.)

GASTON. Grand’mère, qu’est-ce que c’est que ce gros livre? Comme il est beau! tout rouge avec de l’or.

GRAND’MÈRE. Ce gros livre s’appelle la BIBLE, ou la SAINTE BIBLE.

PAUL. Qu’est-ce que cela veut dire? De quoi parle-t-il?

GRAND’MÈRE. Il parle de choses religieuses et saintes.

GASTON. Qui est-ce qui l’a fait?

GRAND’MÈRE. C’est le bon Dieu.

FRANÇOISE. Comment? Le bon Dieu écrit des livres?

GRAND’MÈRE. Il ne les écrit pas lui-même, mais il inspire ceux qui les ont écrits. On appelle ces hommes inspirés les Prophètes, les Apôtres, les Évangélistes.

ARMAND. Mais comment le bon Dieu les inspire-t-il?

GRAND’MÈRE. En leur donnant des idées; en leur faisant deviner et connaître des choses qu’ils ne pourraient savoir sans l’aide de Dieu.

MARIE-THÉRÈSE. Il y a donc plusieurs hommes qui ont écrit ce livre?

GRAND’MÈRE. Oh oui! plusieurs; les plus célèbres sont: Moïse, David, Salomon, Isaïe, Jérémie, Daniel, etc.

PAUL. Quels singuliers noms!

GRAND’MÈRE. Ce sont des noms hébreux ou juifs, qui ne ressemblent pas à nos noms français.

Gaston ouvre la Bible et l’examine.

GASTON. Il me semble qu’il y a beaucoup de livres; je vois LIVRE DIX.

GRAND’MÈRE. Oui, il y en a soixante-douze. C’est partagé en deux grandes parties, qu’on appelle l’ANCIEN TESTAMENT et le NOUVEAU TESTAMENT.

PETIT-LOUIS. Qu’est-ce que c’est, Testament? N’est-ce pas quand on meurt?

GRAND’MÈRE. Oui; mais cela veut dire aussi: promesse ou bien traité d’alliance.

L’ANCIEN TESTAMENT, c’est le récit des promesses que le bon Dieu a bien voulu faire aux hommes; c’est l’histoire de ce qui s’est passé entre Dieu et les hommes, surtout avec ses plus grands serviteurs, depuis le commencement du monde jusqu’à la naissance de JÉSUS-CHRIST, c’est-à-dire pendant 4000 ans.

Le NOUVEAU TESTAMENT contient le récit de la vie de JÉSUS-CHRIST, c’est-à-dire l’ÉVANGILE.

LOUIS. Est-ce le même Évangile que vous nous avez raconté, grand-mère?

GRAND’MÈRE. Précisément; mais, outre l’EVANGILE et les ACTES DES APÔTRES, que je vous ai racontés, le Nouveau Testament contient aussi tous les écrits que le Saint-Esprit a inspirés aux Apôtres.

VALENTINE. Combien y a-t-il de livres dans l’ANCIEN TESTAMENT?

GRAND’MÈRE. Il y en a quarante-cinq.

HENRIETTE. Et dans le NOUVEAU TESTAMENT?

GRAND’MÈRE. Il y en a vingt-sept.

PAUL. Sont-ils écrits en français?

GRAND’MÈRE. L’Ancien Testament a été écrit en HÉBREU; le Nouveau Testament a été écrit presque entièrement en GREC et en LATIN.

ARMAND. Est-que ce serait aussi intéressant que l’Évangile?

GRAND’MÈRE. Certainement.

GASTON. Oh! grand’mère, racontez-nous cela comme vous avez raconté l’ÉVANGILE et les ACTES DES APÔTRES à Jacques, à Jeanne et aux autres. — Paul, grand’mère, va nous raconter l’HISTOIRE SAINTE. Venez tous, venez écouter l’HISTOIRE SAINTE.

Les enfants accourent et s’écrient:

Merci, ma bonne grand’mère, merci; commencez tout de suite, nous vous en prions.

GRAND’MÈRE. Pas aujourd’hui, mes chers petits; il est trop tard; demain, avant déjeuner, vous viendrez tous chez moi, et tous les matins je vous raconterai l’HISTOIRE SAINNTE, qui vous amusera, je l’espère.

Le lendemain les enfants furent exacts. A dix heures, Madeleine, Élisabeth, Pierre, Henri en tête de la bande, entrèrent chez leur grand’mère; après l’avoir embrassée, ils rangèrent des chaises en demi-cercle devant le fauteuil réservé à grand’mère; ils placèrent les petits au milieu et se mirent aux extrémités.

PETIT-LOUIS. Pourquoi te mets-tu au bout, Élisabeth

ELISABETH. Pour faire la police et vous empêcher de remuer.

GASTON. Comment! nous ne pourrons pas bouger, même si nous sommes fatigués?

MADELEINE. Si fait; vous pourrez non-seulement bouger, mais aussi parler.

GASTON. Pourrai-je bâiller, si cela m’ennuie?

HENRIETTE. Non; il est défendu de bâiller; si tu t’ennuies, tu t’en iras.

FRANÇOISE. C’est ennuyeux cela; d’abord moi, je bâille très-souvent; et je ne veux pas m’en aller. (Elle bâille.)

LOUIS. Ah! tu commences déjà ? Va jouer avec Mathilde. (Louis, Henri, Jacques et Henriette veulent la faire sortir.)

FRANÇOISE, criant. Grand’mère, grand’mère, au secours!

La grand’mère assoit Françoise à côté d’elle et dit en riant:

«La! Te voilà en sûreté à présent. Tu ne t’en iras que lorsque tu le voudras. Soyez complaisants, mes chers enfants. Quand même elle bâillerait, qu’est-ce que cela vous fait?»

JACQUES. Mais, grand’mère, ce n’est pas poli pour vous.

GRAND’MÈRE, souriant. Je te remercie, cher enfant, de ton observation, qui pourrait être juste pour une autre; mais moi, je ne me choque pas, et je sais que les enfants bâillent sans s’ennuyer. Ainsi, commençons. Placez-vous tous et écoutez.

I

Table des matières

DIEU CRÉE LE MONDE

Avant que Dieu eût créé le monde, il n’y avait ni hommes, ni animaux ni terre.

ARMAND. Qu’est-ce qu’il y avait donc?

GRAND’MÈRE. Excepté Dieu, il n’y avait rien du tout; c’est ce qu’on appelle le vide ou le néant.

PAUL. Et qu’est-ce qu’on voyait dans ce vide?

GRAND’MÈRE. On ne voyait rien; d’abord parce qu’il n’y avait personne pour voir, et ensuite parce qu’il n’y avait rien à voir.

FRANÇOISE. Ce pauvre bon Dieu! Comme il devait s’ennuyer, sans y voir clair et sans pouvoir parler à personne!

GRAND’MÈRE. Non, chère petite; le bon Dieu ne s’ennuyait pas, parce qu’il était, alors comme à présent, infiniment heureux par lui-même.

ARMAND. Comment pouvait-il être heureux sans jamais s’amuser?

GRAND’MÈRE. Cher petit, tu juges le bon Dieu par toi-même; mais il n’y a aucun rapport entre Dieu et nous qu’il a créés. Il est heureux par lui-même, tandis que nous, nous avons besoin de beaucoup de choses pour être heureux.

JACQUES. Alors, pourquoi Dieu a-t-il créé le monde et les hommes, puisqu’il était si heureux?

GRAND’MÈRE. Ce n’est pas pour se rendre plus heureux qu’il a créé le monde; Dieu nous a créés par pure bonté, pour nous donner une partie de son bonheur.

HENRIETTE. Je ne comprends pas bien cela. Et toi, Louis, comprends-tu?

LOUIS. Non, je ne comprends pas; et aucun de nous ne comprend, j’en suis bien sûr.

JEANNE. Moi, je comprends un peu, je crois.

MARIE-THÉRÈSE. Vraiment? Qu’est-ce que tu comprends?

JEANNE. Je comprends que... que... cela est, parce que c’est impossible que ce soit autrement; tu sais que grand’mère, en nous racontant l’ÉVANGILE, nous a dit qu’il y avait des choses vraies qu’on appelle des MYSTÈRES, que nous ne pouvons pas comprendre. Eh bien! je crois que ce que nous dit grand’mère est un mystère.

VALENTINE. Ce qui veut dite que tu ne comprends pas plus que nous.

JEANNE. C’est vrai, et pourtant je crois.

GRAND’MÈRE. Très-bien, ma petite Jeanne; c’est là ce qu’on appelle la FOI, et la foi est la première de toutes les vertus.

HENRIETTE, LOUIS, JACQUES, ARMAND, PAUL, VALENTINE, PETIT-LOUIS, MARIE-THÉRÈSE, s’écriant. Nous aussi, nous croyons; nous aussi, nous avons la foi comme Jeanne.

GRAND’MÈRE. J’en suis bien sûre, mes bons petits enfants, et vous avez bien raison, car vous aurez beau chercher à comprendre et à expliquer l’éternité, le bonheur éternel et parfait de Dieu et le mystère de la création, vous n’y parviendrez jamais.

Et maintenant que nous savons tous que nous ne comprenons ni Dieu ni la création, voyons si nous comprendrons mieux ce que Dieu a fait et comment il a tout créé.

II

Table des matières

LES SIX JOURS DE LA CRÉATION

(4000 ans avant J.-C.)

Au commencement, Dieu créa le CIEL, avec tous les ESPRITS OU ANGES, qui sont les habitants du ciel, et la TERRE, qui devait être habitée par les êtres matériels que Dieu créa ensuite.

PAUL. Qu’est-ce que c’est, matériels?

GRAND’MÈRE. Matériel, est tout ce qui n’est pas esprit; c’est tout ce qu’on peut voir, ce qu’on peut toucher, ce qu’on peut sentir, ce qui s’use, se décompose, se gâte, c’est-à-dire tout ce qui vit sur la terre, les arbres, les plantes, les animaux, et enfin l’homme, non pas l’âme de l’homme, qui ne meurt jamais, mais son corps, qui est matériel, qui meurt et tombe en pourriture.

La terre était nue et informe; et il y faisait tout noir.

PAUL. Qu’est-ce que c’est, informe?

GRAND’MÈRE. Informe, veut dire qui n’a pas de forme.

Alors Dieu dit: «Que la lumière soit.» Et la lumière fut.

Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière d’avec les ténèbres. Il donna à la lumière le nom de JOUR, et aux ténèbres le nom de NUIT. Et du soir et du matin ce fut le PREMIER JOUR?

HENRI. Est-ce que c’était un jour de vingt-quatre heures comme les nôtres?

GRAND’MÈRE. On n’en sait rien; il est presque certain que par le mot jour il faut comprendre une époque plus ou moins longue.

Dieu dit ensuite: «Que le firmament soit fait, et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux.»

PAUL. Qu’est ce que c’est, le firmament?

GRAND’MÈRE. C’est ce que nous appelons le CIEL.

Et Dieu sépara les eaux qui étaient sous le firmament d’avec celles qui étaient au-dessus. Et cela fut fait.

GASTON. Comment! mais il n’y a d’eau que sur la terre, il n’y en a pas dans le ciel.

GRAND’MÈRE. Il y a de l’eau partout, cher enfant, mais divisée en si petites parcelles que nous ne la voyons pas; il y en a dans l’air; s’il n’y en avait pas, nous ne pourrions pas respirer; il y en a donc dans le ciel. Avant le péché du premier homme, il ne pleuvait jamais, il faisait toujours beau; mais depuis que le péché d’Adam a fait entrer le mal dans le monde, il y a de la pluie; et d’où vient-elle? du ciel, des nuages, qui ne sont pas autre chose que des petites gouttelettes d’eau qui se rencontrent, se réunissent et finissent par devenir trop lourdes pour se soutenir en l’air; alors elles tombent sur la terre, et font la pluie.

Dieu donna au firmament le nom de ciel. Et du soir au matin se fit le SECOND JOUR.

Dieu, voyant que les eaux qui couvraient la terre ne formaient qu’un immense amas de boue, dit encore: «Que les eaux qui sont sur la terre se rassemblent en différents endroits, et que l’élément aride paraisse.» Et cela se fit ainsi.

PETIT-LOUIS. Qu’est-ce que c’est, aride?

GRAND’MÈRE. Aride, veut dire sec, dur. Dieu donna à l’élément aride le nom de TERRE; et il appela MERS et rivières toutes les eaux rassemblées. Et il vit que c’était bon.

ARMAND. Qu’est-ce que c’est, élément?

GRAND’MÈRE. On appelle élément ce qui compose le monde, la terre, l’eau, le feu et l’air, sans lesquels nous ne pourrions pas vivre: sans terre, on ne pourrait avoir rien de solide, qui porte, qui soutienne; sans air, rien ne pourrait vivre, ni les hommes, ni les arbres, ni même les plantes; sans feu, tout périrait par le froid; sans eau, tout mourrait par la sécheresse.

PAUL. Mais, grand’mère, il n’y a pas de feu dehors, et pourtant il n’y fait pas froid.

GRAND’MÈRE. Il n’y a pas de feu visible comme dans nos cheminées; mais il y a le feu du soleil, qui chauffe toute la terre; il y a le feu du milieu, du centre de la terre, dont la chaleur se fait sentir sur le monde entier.

VALENTINE. Comment sait-on qu’il y a du feu dans la terre?

GRAND’MÈRE. On le sait d’abord par les volcans.

GASTON. Qu’est-ce que c’est, les volcans?

GRAND’MÈRE. Les volcans sont de hautes montagnes au haut desquelles il y a un énorme trou comme un puits; et de ce trou, qu’on appelle un cratère, s’élancent presque continuellement des flammes immenses, des pierres brûlantes, du métal fondu...

FRANÇOISE. Qu’est-ce que c’est, du métal?

GRAND’MÈRE. C’est du fer, du cuivre, du plomb, de l’argent, de l’or, etc.

Ce métal fondu s’appelle lave; elle sort du cratère comme une rivière de feu; elle coule le long de la montagne, et elle brûle tout ce qu’elle touche. Une autre preuve du feu qui existe au centre de la terre, ce sont les sources d’eau chaude qui se trouvent dans une multitude de pays.

HENRIETTE. Je n’ai jamais vu cela, grand’mère.

GRAND’MÈRE. Il y a bien des choses que tu n’as pas encore vues, ma chère petite, et qui existent pourtant, mais plusieurs de tes cousins et cousines ont vu des sources d’eaux chaudes. Il y en a de fameuses dans les montagnes des Pyrénées, au midi de la France; il y en a une très-renommée à Carlsbad, en Bohême; elle s’appelle le Sprudel; elle est tellement bouillante qu’on y fait cuire des œufs, de la viande même.

HENRIETTE. En êtes-vous bien sûre, grand’mère?

GRAND’MÈRE. Très-sûre, car j’ai vu de mes propres yeux de pauvres femmes qui faisaient cuire des œufs dans le Sprudel.

ÉLISABETH. Tu as l’air de ne pas croire ce que dit grand’mère; c’est très-mal.

HENRIETTE. Pas du tout; je crois tout ce que dit grand’mère; seulement, j’aime à avoir les preuves qu’elle me donne. Lorsque grand’mère a vu elle-même, je crois bien plus solidement que lorsqu’on lui a dit.

GRAND’MÈRE, riant. Tu as bien raison, chère enfant, de vouloir croire solidement; en croyant solidement, on fait mieux croire aux autres.

Une dernière preuve du feu qui est au centre de la terre, c’est la chaleur toujours croissante qu’on trouve en creusant la terre.

LOUIS. Est-ce qu’on a percé la terre jusqu’à l’autre côté ?

GRAND’MÈRE. Non, ce serait impossible, puisque la terre a environ trois mille deux cents lieues d’épaisseur, c’est-à-dire douze mille huit cents kilomètres; il serait impossible de creuser jusqu’ au milieu.

VALENTINE. Alors, comment sait-on qu’il y a du feu?

GRAND’MÈRE. Parce qu’en creusant des puits pour avoir du charbon ou des métaux, comme le cuivre, l’argent, l’or, etc., à mesure que l’on creuse, la chaleur augmente: dans les mines d’or, d’argent, etc., il y a des puits qui ont jusqu’à un kilomètre (mille mètres) de profondeur; il y fait tellement chaud qu’on ne pourrait creuser plus loin sans étouffer.

Revenons à la Création. Dieu dit encore: «Que la terre produise de l’herbe verte qui ait de la graine, et des arbres fruitiers qui portent des fruits, chacun selon son espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes pour se reproduire sur la terre.» Et cela se fit ainsi.

PAUL. Pourquoi Dieu veut-il qu’il y ait de la semence et de la graine?

GRAND’MÈRE. Pour multiplier les plantes et les arbres par un mystère que nous ne pouvons pas comprendre: tu sèmes un gland, l’humidité de la terre en fait un chêne; tu sèmes un grain de blé, cette même humidité en fait du blé ; et ainsi de toutes les semences, et par la seule humidité de la terre. Cela nous montre bien clairement qu’il y a des mystères partout; c’est-à-dire des choses que nous ne pouvons pas comprendre, et que nous croyons pourtant, puisque nous les voyons partout et toujours.

Et Dieu vit que cela était bon. Et du soir et du matin se fit le TROISIÈME JOUR.

Dieu dit aussi: «Que le soleil, la lune et les étoiles soient dans le firmament, afin qu’ils séparent le jour d’avec la nuit, et qu’ils servent de signes pour marquer les temps et les saisons, les jours, les mois et les années; qu’ils luisent dans le firmament, et qu’ils éclairent la terre.» Et cela se fit ainsi.

VALENTINE. Grand’mère, comment les étoiles peuvent-elles marquer les temps, les saisons, les années?

GRAND’MÈRE. On compte parmi les étoiles de la création le soleil, la lune et d’autres astres (ou étoiles) que tu connaîtras quand tu seras grande. Mais tu peux déjà comprendre que le soleil, en se levant, commence les jours; qu’en se couchant, il les finit. Tu sais que la lune apparaît nouvelle tous les mois, c’est-à-dire qu’il lui faut un mois pour faire le tour de la terre. Il en est de même pour les étoiles; elles apparaissent régulièrement à certaines heures, à certains temps.

FRANÇOISE. Oh! grand’mère, je ne sais pas tout cela; je voudrais bien savoir.

GRAND’MÈRE. Tu le sauras quand tu seras plus grande, chère enfant, et que tu apprendras ce qu’on appelle l’ASTRONOMIE, c’est-à-dire l’étude des astres ou des étoiles. A présent, il faut me laisser continuer l’histoire de la Création du monde.

Dieu vit que ce qu’il avait fait était bon. Et du soir et du matin se fit le QUATRIÈME JOUR.

Dieu dit encore: «Que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent dans l’eau, et que des oiseaux vivants volent sur la terre, sous le firmament.»

Dieu créa donc les poissons et tous les animaux vivants qui vivent dans l’eau et qui volent dans les airs. Il vit que cela était bon. Et il les bénit en disant:

«Croissez et multipliez, que les poissons remplissent les eaux, et que les oiseaux se multiplient sur la terre.»

Et du soir et du matin se fit le CINQUIÈME JOUR.

Dieu dit aussi: «Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce, les animaux, les reptiles et les bêtes sauvages.»

PETIT-LOUIS. Qu’est-ce que c’est, les reptiles?

GRAND’MÈRE. Les reptiles sont les animaux sans pattes, qui rampent sur la terre, comme les serpents, les vers, les limaces, etc.

Et Dieu vit que c’était bon.

GASTON. Quelles sont les bêtes sauvages?

GRAND’MÈRE. Ce sont les bêtes qui vivent dans les forêts, comme les lions, les tigres, les ours, les loups, les renards, etc.

Dieu dit ensuite: «Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance, et qu’il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes, à toute la terre, et à tous les reptiles qui se meuvent sur la terre.»

Dieu créa donc l’homme à son image: il prit de la terre, la pétrit et en fit un homme; ensuite il souffla dessus, et lui donna par ce souffle la vie et une âme immortelle et intelligente, le rendant ainsi semblable à son Créateur. Dieu appela cet homme ADAM. Il lui présenta les animaux qu’il avait créés pour lui; les arbres, les fruits, et tout ce qui avait été créé. Adam vit tous les animaux vivants; ils étaient deux par deux de chaque espèce, et il leur donna à tous un nom. Mais lui était seul de son espèce.

Le Seigneur envoya à Adam un profond sommeil, et, pendant ce sommeil, Dieu tira d’Adam une de ses côtes, et il en fit une femme.

JEANNE. Pauvre Adam! cela a dû lui faire très-mal.

GRAND’MÈRE. Non, il ne l’a pas senti, puisqu’il ne s’est réveillé que lorsque le Seigneur lui présenta la femme qu’il avait créée pour être sa compagne et son amie. Dieu, qui avait fait le monde de rien, avait certainement la puissance de prendre une côte d’Adam sans le faire souffrir.

MARIE-THÉRÈSE. Mais pourquoi Dieu n’a-t-il pas fait la femme avec de la terre, comme il avait fait pour Adam?

GRAND’MÈRE. Pour montrer l’union intime qui devait exister entre l’homme et la femme.

Dieu les bénit et leur dit: «Croissez et multipliez; remplissez la terre, dont vous serez les maîtres; commandez aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux qui vivent sur la terre. Je vous ai donné toutes les herbes, toutes les plantes, tous les arbres et tous les fruits de la terre, pour qu’ils vous servent de nourriture. Et à tous les animaux du monde, à tout ce qui vit sur la terre et dans le ciel, j’ai donné de quoi se nourrir.

VALENTINE. Est-ce qu’Adam pouvait commander même aux bêtes féroces?

GRAND’MÈRE. Oui, mon enfant. Ce n’était pas alors comme maintenant. Depuis le péché, dont je vous parlais tout à l’heure, l’homme a perdu sa puissance; il n’a plus le pouvoir qu’il avait alors.

Dieu vit que toutes les choses qu’il avait faites étaient très-bonnes. Et du soir et du matin se fit le SIXIÈME JOUR.

III

Table des matières

SEPTIÈME JOUR, JOUR DE REPOS

(4000 ans avant J.-C.)

Le ciel et la terre furent ainsi achevés avec tous leurs ornements.

PAUL. Quels ornements? Il n’y a aucun ornement sur la terre.

HENRIETTE. Comment! Il n’y a pas d’ornements? Et toutes les étoiles du ciel? Et la lune, qui est si jolie? Et les arbres, les fleurs, la verdure des champs, la vue des montagnes, des rivières, des rochers, tu trouves que ce n’est pas beau et charmant?

PAUL. C’est très-joli, mais ce ne sont pas des ornements.

HENRIETTE. Qu’est-ce que c’est donc, si ce ne sont pas des ornements? Qu’est-ce que tu appelles ornements?

PAUL. J’appelle ornements, des draperies de velours, d’or, de soie, de beaux meubles, des tableaux et autres choses comme ça.

Les enfants se mettent à rire. Paul est un peu embarrassé.

LOUIS. Quelle bêtise tu dis! Ges ornements dont tu parles sont faits par les hommes; ce n’est rien auprès de toutes ces belles choses dont Dieu a rempli le monde.

GRAND’MÈRE. Mon cher petit Paul, je suis obligée de convenir que tu as dit une bêtise. Les ornements du bon Dieu ne s’usent jamais et sont mille fois plus beaux que ceux faits par les ouvriers; ils sont tous utiles, et ils sont pour tous les hommes, pour le monde entier, tant que le monde existera. Reprenons maintenant l’histoire du premier homme.

Dieu, ayant terminé son œuvre, se reposa le SEPTIÈME JOUR.

VALENTINE. Il était donc fatigué ? Je croyais que le bon Dieu ne se fatiguait jamais.

GRAND’MÈRE. Et tu avais bien raison de le croire. Dieu se reposa, c’est-à-dire qu’il cessa de faire du nouveau, non pas parce qu’il était fatigué, mais parce que le monde avait tout ce qu’il lui fallait pour servir à l’utilité et à l’agrément de son maître, qui était l’homme.

Dieu bénit ce septième jour et voulut que l’homme le consacrât à son repos et à la gloire de son Créateur; il voulut qu’en ce jour-là particulièrement il pensât à l’adorer, à le remercier des grâces qu’il en avait reçues et à lui demander son aide dans les nécessités de la vie. C’est ce septième jour qui est pour nous le dimanche, et que nous devons employer comme nous l’ordonne le Seigneur.

JEANNE. Le bon Dieu a très-bien fait d’ordonner cela. Le dimanche est un jour très-agréable: on se repose, on va à la messe, à vêpres; on voit ses amis, on se promène.

GRAND’MÈRE. Et si c’est un jour agréable pour toi, il l’est bien plus encore pour les pauvres ouvriers, qui sont obligés de travailler toute la semaine pour gagner de quoi vivre et faire vivre leurs femmes et leurs enfants. Le dimanche, ils mettent leurs beaux habits, ils promènent leurs enfants, ils vont aux offices, ils font toutes leurs affaires négligées dans la semaine; en un mot, ils se reposent et ils peuvent aller à l’église et prier Dieu. Aussi, ceux qui travaillent et qui font travailler le dimanche font une très-mauvaise action, et Dieu les en punira sévèrement dans l’autre monde.

Le Sabbat.


IV

Table des matières

LE PARADIS TERRESTRE

Dieu avait placé Adam et Ève dans un jardin délicieux, rempli des plus beaux fruits, des plus belles fleurs. Dans ce jardin était un arbre qui avait des fruits magnifiques: c’était l’Arbre de la science du bien et du mal.

Et au milieu de ce jardin était un autre arbre que Dieu avait appelé l’ARBRE DE VIE, dont le fruit devait préserver l’homme du péché et de la mort.

Du pied de cet arbre jaillissait une fontaine: elle se divisait en quatre fleuves qui arrosaient tout ce qui avait besoin d’être arrosé ; dans ce temps-là, il ne pleuvait jamais; il faisait toujours un temps superbe, ni trop chaud ni trop froid, et Adam et Ève n’avaient pas besoin de travailler pour vivre.

GASTON. Mais qui est-ce qui faisait leurs habits?

GRAND’MÈRE. Ils n’avaient pas d’habits; ils étaient nus, puisqu’il faisait toujours beau.

FRANÇOISE. Grand’mère, mais c’est très-vilain d’être nu. Ma bonne me gronde quand ma chemise tombe pendant que je me lave.

GRAND’MÈRE. Dans ce temps-là, chère enfant, ce n’était pas mal; parce que tout était innocent, rien n’était mal. On n’avait pas besoin de vêtements, parce. qu’il ne faisait jamais ni froid ni mauvais temps, et qu’Adam et Ève n’avaient pas une seule pensée qui fût mauvaise. Ce n’est qu’après leur désobéissance (que je vais vous raconter tout à l’heure) qu’il y eut du mal et des souffrances dans le monde.

FRANÇOISE. Ainsi, dans ce temps-là, si je m’étais coupé un doigt ou crevé un œil, cela ne m’aurait pas fait mal?

GRAND’MÈRE; Non; d’ailleurs le bon Dieu n’aurait pas permis que tu te fusses coupé un doigt ou crevé un œil.

FRANÇOISE. Pourquoi cela?

GRAND’MÈRE. Parce que c’eût été du mal, et que le bon Dieu ne voulait pas que les hommes innocents pussent souffrir ni avoir de chagrin.

FRANÇOISE. Quel dommage que ce ne soit plus comme cela!

JEANNE. Quel malheur qu’Adam et Ève n’aient pas été obéissants!

GRAND’MÈRE. Et quel malheur que tous les hommes continuent à être désobéissants! S’ils voulaient bien obéir au bon Dieu, ils seraient tous heureux après leur mort.

JACQUES. Après leur mort, oui; mais pas pendant leur vie, c’est cela qui est ennuyeux.

GRAND’MÈRE. Oui, cher enfant, c’est triste; mais la vie n’est plus ce qu’elle était. Avant le péché, l’homme ne devait pas mourir; depuis que la mort doit tous nous frapper un jour, elle nous est une consolation en même temps qu’une punition dans nos chagrins et dans nos souffrances: nous savons en effet que nos peines doivent finir avec la vie, qui passe bien vite, tandis que le bonheur de l’autre monde, du paradis, ne finit jamais. C’est à cela qu’il faut penser quand on souffre ou quand on a du chagrin.

Dieu fit donc pour Adam et Eve ce beau jardin qu’on appelle le PARADIS TERRESTRE. Il le leur donna, et il leur dit:

«Mangez de tous les fruits qui sont dans ce jardin. Mais ne mangez pas des fruits de l’arbre de la science du bien et du mal. Car si vous en mangez, vous mourrez certainement.»

GASTON. Ah! mon Dieu! Je parie qu’ils vont en manger!

GRAND’MÈRE. Tu as bien deviné, mon petit Gaston, et tu vas voir comment ils ont désobéi au bon Dieu.

V

Table des matières

LE SERPENT. — PÉCHÉ DE L’HOMME

(4000 ans avant J.-C.)

Le serpent était le plus fin, c’est-à-dire le plus trompeur de tous les animaux que Dieu avait créés; mais, avant de vous dire ce qu’a fait ce méchant serpent pour faire du mal à Adam et à Ève, je dois vous dire que, lorsque Dieu créa le ciel, le premier jour de la création, il créa aussi, comme je vous l’ai dit, une quantité innombrable d’ANGES, qui étaient des esprits, c’est-à-dire des êtres sans corps, que nous ne pouvons ni voir, ni entendre ni toucher, tant que nous sommes dans ce monde.

GASTON. Grand’mère, vous avez dit: une quantité innombrable. Qu’est-ce que c’est, innombrable?

GRAND’MÈRE. Innombrable veut dire qu’on ne peut plus compter, tant il y en a; ainsi nous comptons des mille, des millions, des milliards, mais il n’y a plus de mots ni de chiffres qui puissent compter au delà des milliards.

PETIT-LOUIS. Dieu! Quelle quantité cela faisait! Et pourquoi les a-t-il créés?

GRAND’MÈRE. Pour l’adorer, le servir, l’aimer; et puis, pour garder, pour protéger l’homme qu’il allait créer, et la terre avec tous les éléments qui la composent.

VALENTINE. Comment! il y a des Anges qui gardent la terre! Pourquoi? La terre n’a pas besoin d’être gardée.

GRAND’MÈRE. Elle en a grand besoin; tu vas voir pourquoi. Gaston m’a interrompue au moment où j’allais vous dire deux choses: d’abord que Dieu, en créant les Anges, ne leur donna pas à tous la même puissance. Il y a les Chérubins, les Séraphins, les Archanges, les Trônes, les Dominations, et plusieurs autres encore qui ont des occupations différentes.

Il y en a que Dieu a chargés de diriger les astres, la lumière, la chaleur, l’air; d’autres, les eaux, les animaux, les plantes, les forêts; et tous sont chargés d’aider, de garder, de protéger, de servir les hommes; et c’est pourquoi chacun de nous a un Ange gardien, qui ne le quitte pas jusqu’à sa mort.

FRANÇOISE. Est-ce que moi aussi, j’ai un Ange à moi, à moi seule? Et Paul aussi, et Jacques, et Jeanne aussi?

GRAND’MÈRE. Oui certainement, et Paul, et Jacques, et Jeanne aussi.

A peine les Anges furent-ils créés, que plusieurs se révoltèrent contre Dieu et ne voulurent pas le reconnaître ni l’adorer comme leur Seigneur. Le grand Séraphin LUCIFER, celui auquel Dieu, dans sa bonté, avait donné le plus de puissance, se fit leur chef; il voulut lutter contre Dieu et prendre sa place dans le Ciel.

Mais Dieu, qui est seul tout-puissant, chassa du Ciel et de sa présence Lucifer et les mauvais Anges; ils devinrent des démons. Démon veut dire mauvais esprit, esprit méchant. Ce fut la punition de leur ingratitude et de leur orgueil. Ces démons se répandirent sur la terre, et devinrent jaloux du bonheur d’Adam et d’Ève.

Ils savaient qu’ils ne pourraient leur faire aucun mal tant que l’homme et la femme seraient innocents, tant qu’ils n’auraient pas péché. Ils cherchèrent donc le moyen de les faire désobéir à la seule défense que leur avait faite le Seigneur.

VALENTINE. Et les bons Anges? Est-ce qu’ils ne protégeaient pas Adam et Ève?

GRAND’MÈRE. Ils les protégeaient certainement, mais Dieu avait créé l’homme libre, et il ne voulait pas que l’homme fît le bien ou le mal par force; il fallait que sa volonté restât libre. Les Anges pouvaient donc lui donner de bonnes pensées, de bons sentiments. mais ils ne pouvaient pas l’empêcher par la force de leur puissance de faire le mal.

Lucifer prit donc la forme d’un beau serpent, et il se cacha près de l’arbre de la science du bien et du mal. Un jour qu’Ève se promenait de ce côté....

ARMAND. Dieu! qu’elle est bête, cette Ève! Pourquoi va-t-elle se promener par là ?

GRAND’MÈRE. Elle n’avait aucune mauvaise pensée en y allant, elle voulait seulement voir.

JEANNE. Que c’est sot d’être curieux!

GRAND’MÈRE. Oui, la curiosité fait souvent beaucoup de mal; et c’est ce qui arriva à Ève. Elle s’approcha de l’arbre, et aperçut le serpent qui se tenait tout auprès.

«Pourquoi, lui dit-il d’une voix douce, ne mangez-vous pas de ces excellents fruits?»

GASTON. Comment! les bêtes parlaient donc dans le Paradis terrestre?

GRAND’MÈRE. Non, mon enfant, les bêtes n’ont jamais parlé ; c’était le démon qui parlait par la bouche du serpent. Comme il était très-beau, Ève crut sans doute que c’était un bon Ange qui lui parlait sous cette forme.

Quoi qu’il en soit, Eve ne trouva pas la chose singulière, puisqu’elle répondit au serpent:

«Dieu nous a défendu de manger des fruits de cet arbre; nous pouvons manger de tous les autres fruits, mais pas de ceux-ci, parce que, si nous en mangeons, nous mourrons.»

Le serpent, voyant qu’Ève s’amusait à causer avec lui, dit encore:

«Vous ne mourriez certainement pas. Mais Dieu sait qu’aussitôt que vous aurez mangé des fruits de cet arbre, vous deviendrez comme des Anges; vous connaîtrez le bien et le mal.»

Ève, au lieu de s’en aller pour ne plus écouter ce méchant serpent, qui osait lui faire croire que Dieu pouvait devenir jaloux de la créature qu’il avait créée, s’arrêta près de l’arbre, le regarda, en trouva le fruits bien beaux: elle pensa qu’ils devaient être plus agréables à manger que tous les autres; elle crut qu’elle allait devenir aussi puissante que Dieu lui-même, si elle en mangeait, et elle accepta le fruit que lui présentait le serpent. Elle en mangea la moitié et porta l’autre moitié à Adam.

PETIT-LOUIS. Cette vilaine Ève! A la place d’Adam, je l’aurais chassée à coups de pied.

GRAND’MÈRE. Mais malheureusement Adam aimait Ève, il ne voulut pas la chagriner par un refus et mangea le fruit qu’elle lui présentait.

Ils comprirent aussitôt leur faute; ils comprirent le mal qu’ils ne connaissaient pas avant leur désobéissance; et, pour commencer, ils s’aperçurent qu’ils étaient nus, et ils en furent honteux. Ne sachant comment se couvrir, ils prirent de grandes feuilles et les attachèrent ensemble pour s’en faire une espèce de vêtement.

VALENTINE. Comment firent-ils pour les attacher, puisqu’ils n’avaient ni épingles, ni fils ni aiguilles pour les coudre ensemble?

GRAND’MÈRE. Ils se servirent probablement de queues d’herbe ou de brins de paille pour les faire tenir l’une à l’autre. La Bible dit qu’ils entrelacèrent des feuilles de figuier. — Ce péché est le plus grave qu’Adam et Ève aient pu commettre, non pas à cause du fruit, mais parce qu’ils connaissaient la défense de Dieu et la punition dont il les avait menacés; et ils ont commis ce péché pour devenir aussi puissants que leur Créateur, ce qui était une grande ingratitude.

Pendant qu’Adam et Ève travaillaient à leurs vêtements, ils entendirent la voix de Dieu dans le jardin.

LOUIS. Dieu avait donc pris une forme humaine, puisqu’il pouvait parler et marcher dans le Paradis terrestre?

GRAND’MÈRE. Oui, mon enfant; Dieu, qui devait un jour se faire homme, apparut à Adam sous la forme humaine. N’osant pas se montrer, Adam et Ève se cachèrent derrière les arbres.

JACQUES. Comme c’était bête de se cacher! Ils devaient bien savoir que Dieu voit tout et partout, et qu’il n’aurait pas de peine à les trouver.

GRAND’MÈRE. Aussi Dieu, appelant Adam et Ève, leur dit: «Pourquoi ne répondez-vous pas?

— Seigneur, répondit Adam tout tremblant, j’ai entendu votre voix dans le Paradis, et j’ai eu peur, parce que je suis nu. Et je me suis caché.

— Et d’où as-tu su que tu étais nu? Et pourquoi en es-tu honteux, si ce n’est parce que tu m’as désobéi et que tu as mangé du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal?

— Seigneur, répondit Adam, la femme que vous m’avez donnée, m’a engagé à manger de ce fruit, et j’en ai mangé.»

HENRIETTE. C’est mal ce que dit Adam; il a l’air de dire au bon Dieu: C’est votre faute; pourquoi m’avez-vous donné une femme qui m’a engagé à vous désobéir?

GRAND’MÈRE. Tu as bien raison, chère petite; si Adam, au lieu de rejeter sur sa femme la faute qu’il avait commise, l’avait avouée humblement et avec repentir, la punition n’eût certainement pas été aussi sévère.

Dieu dit à la femme: «Pourquoi m’as-tu désobéi, et pourquoi as-tu engagé ton mari à me désobéir?

— Seigneur, répondit Ève, c’est le serpent qui m’a trompée et qui m’a fait manger de ce fruit.»

JEANNE. Voilà Ève qui fait comme Adam; au lieu de demander pardon, elle accuse le serpent.

GRAND’MÈRE. Oui, Ève, de même qu’Adam, rend sa faute bien plus grave et la punition plus sévère. Dieu ne la lui reprocha pourtant pas plus qu’à Adam; il appela le serpent et lui dit:

«Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les êtres vivants; tu ramperas sur le ventre et tu mangeras la terre tous les jours de ta vie.»

MARIE-THÉRÈSE. Mais ce n’était pas une punition pour le serpent de ramper, puisqu’il rampait déjà avant.

GRAND’MÈRE. Non, le serpent n’était pas alors ce qu’il fut après le péché de l’homme; c’était un des plus beaux animaux de la création; il avait des pattes et des ailes, un regard superbe; il était semblable au dragon, qui n’existe plus, mais qu’on représente souvent dans des tableaux ou des sculptures. Du plus beau des dragons, il est devenu le plus dégoûtant, le plus dangereux et le plus repoussant des reptiles; tout le monde déteste et craint les serpents.

Dieu dit encore au serpent: «Je mettrai une inimitié entre la ace de la femme et la tienne. Elle t’écrasera la tête, et tu tâcheras de la mordre au talon.»

ARMAND. Je ne comprends pas bien, grand’mère. Dieu pouvait tuer le serpent et l’empêcher de mordre Ève.

GRAND’MÈRE. Cher enfant, ce que Dieu dit au serpent est au figuré, c’est-à-dire que c’est une manière d’annoncer à Adam et à Ève que, tout en les punissant de leur faute, il leur promettait que la punition ne serait pas éternelle, que leur péché serait racheté par son divin Fils, qui se ferait homme en naissant de la femme; qu’il expierait par ses souffrances la faute de la première femme, mère de tous les hommes, et qu’il donnait ainsi aux hommes une seconde mère, qui serait la vierge Marie.

HENRIETTE. Mais, grand’mère, le bon Dieu ne dit pas tout cela.

GRAND’MÈRE. Il ne le dit pas comme je vous le dis, mais il donne à Adam et à Ève l’intelligence de l’avenir, pour leur faire comprendre les paroles qu’il dit au serpent, ou plutôt au démon, car c’était le démon qui était entré dans le corps du serpent et qui avait tenté Ève.

GASTON. Qu’est-ce que c’est que la race? Dieu dit au serpent sa race.

GRAND’MÈRE. Race veut dire tout ce qui provient d’un même père: ainsi on dit race humaine, pour parler de tous les hommes qui viennent d’Adam et d’Ève.

Dieu dit ensuite à la femme: «Je t’affligerai de plusieurs maux; tu enfanteras dans la douleur; tu seras soumise à ton mari, et il te commandera.»

HENRI. C’est donc pour cela que les femmes sont moins que les hommes, qu’elles sont plus faibles, moins habiles, et qu’elles doivent obéir à leurs maris?

GRAND’MÈRE. Oui, c’est en punition du péché qu’Ève a commis la première et dans lequel elle a entraîné son mari.

Dieu dit à Adam: «Parce que tu as écouté ta femme et que tu as mangé du fruit dont je t’avais défendu de manger, la terre, qui avait été créée pour toi, sera maudite à cause de ce que tu as fait; elle produira pour toi des ronces et des chardons; tu n’en tireras de quoi te nourrir qu’avec beaucoup de peine et de travail; tu mangeras ton pain à la sueur de ton front; tu connaîtras la maladie, la souffrance, jusqu’à ce que tu meures et que tu retournes dans la terre d’où tu as été tiré ; car tu es poussière, et tu retourneras en poussière.»

Vous voyez, mes enfants, la terrible punition qu’a méritée l’homme par sa désobéissance et son ingratitude envers son Créateur.

Le Seigneur fit aussi à Adam et à Eve des habits de peaux dont il les revêtit.

PAUL. Où le bon Dieu a-t-il pris ces peaux?

GRAND’MÈRE. On suppose que Dieu fit probablement voir à Adam comment il devait lui rendre honneur en immolant, c’est-à-dire en tuant des bêtes pour les sacrifices qui devaient lui être offerts, et on pense que les peaux de ces bêtes servirent à faire les premiers vêtements d’Adam et d’Ève.

Ensuite Dieu chassa Adam et Ève du Paradis terrestre, et en fit garder l’entrée par des Chérubins armés d’une épée de feu, pour empêcher Adam et Ève d’y revenir.

VALENTINE. Comment les Anges, qui sont des esprits, pouvaient-ils avoir des épées, et des épées de feu?

GRAND’MÈRE. Parce que les Chérubins pouvaient, avec la permission de Dieu, prendre comme lui la forme humaine, et c’est pourquoi ils apparurent à Adam et à Ève tenant à la main des épées enflammées.

LOUIS. Grand’mère, où était le Paradis terrestre?

GRAND’MÈRE. On ne le sait pas au juste, et, au fond, cela nous importe peu; ce qu’on sait, c’est que c’était en Orient, et tout fait croire que le Paradis terrestre était précisément à la place qui s’est appelée plus tard la Terre sainte, c’est-à-dire dans le pays qu’habita Notre-Seigneur Jésus-Christ, ainsi que sa très-sainte Mère, la vierge Marie.

VI

Table des matières

CAÏN TUE SON FRÈRE ABEL

(3876 ans avant J.-C.)

Adam et Ève, chassés du Paradis terrestre, vécurent péniblement, pleurant leur faute, l’expiant par des souffrances et des maux de toutes sortes.

L’expulsion du Paradis terrestre.


La terre, maudite par Dieu, ne rapporta plus qu’à force de travail; la température, toujours douce et agréable, devint inégale, tantôt trop froide, tantôt trop chaude, selon les saisons. Le ciel se couvrait de nuages; il y eut de la pluie, des orages, des tempêtes, de la neige, de la glace.

Dieu enseigna à Adam à se construire des abris, c’est-à-dire des cabanes, à se chauffer par le feu, à se vêtir chaudement. Adam et Ève connurent la fatigue, les maladies, les souffrances du froid, de la faim, de la tristesse, de l’inquiétude, et, ce qui est plus douloureux encore, du remords.

Peu de temps après, Ève eut un fils qui fut appelé CAÏN. Un an après, elle en eut un second qui fut appelé ABEL.

HENRIETTE. Je ne comprends pas comment Adam et Ève ont pu élever leurs enfants, surtout le premier. Comment ont-ils fait pour le nourrir, pour lui apprendre à parler, à marcher?

GRAND’MÈRE. Dans sa bonté, Dieu leur vint certainement en aide, en révélant à Adam et à Ève, c’est-à-dire en leur faisant connaître les soins nécessaires à donner à un petit enfant; mais ils durent avoir, surtout pour le premier, bien des peines et des inquiétudes. Plus tard, ils s’affligèrent des mauvais sentiments de Caïn pour son frère Abel, qu’il détestait parce qu’il en était jaloux.

PAUL. De quoi était-il jaloux?

GRAND’MÈRE. De la douceur, de la bonté d’Abel, et aussi de l’affection plus tendre que lui témoignaient tout naturellement Adam et Ève. Abel n’était jamais grondé, parce qu’il était toujours obéissant, laborieux, soumis à tous les désirs de ses parents.

Caïn, au contraire, était violent, emporté, grossier, paresseux, désobéissant; il voyait bien qu’Adam et Ève lui préféraient Abel; il les trouvait injustes, et il se figurait que, sans Abel, il serait plus aimé et plus libre de se laisser aller à ses penchants.

Mais ce qui porta le comble à sa jalousie et à sa haine, ce fut leur premier sacrifice.

GASTON. Quel sacrifice? A qui?

GRAND’MÈRE. Leur premier sacrifice offert au Seigneur. Quand Adam vit ses fils assez grands pour travailler, il leur fit choisir le travail qu’ils préféraient. Caïn voulut se faire laboureur et travailler à la terre. Abel choisit la garde et le soin des troupeaux. Quand ils eurent recueilli le produit de leur travail, qui était pour Abel des agneaux et de la laine de ses brebis, pour Caïn des fruits et des graines de la terre, Adam leur enseigna à offrir au Seigneur une partie de leurs récoltes, pour l’honorer et pour lui témoigner leur adoration et leur amour.

Abel s’empressa d’offrir ses plus beaux agneaux et ses plus belles toisons. Caïn, voulant garder pour lui ce qu’il avait de plus beau, apporta pour le sacrifice du Seigneur, des fruits véreux et misérables, des graines petites et mauvaises.

GASTON. Qu’est-ce que c’est, toison? Vous avez dit qu’Abel offrit ses toisons.

GRAND’MÈRE. Une toison est la laine qui couvre le mouton tout entier, et qu’on coupe pour en faire des habits et toutes sortes de choses.

Quand les offrandes de Caïn et d’Abel furent placés sur les bûchers...

FRANÇOISE. Comment! sur les bûchers? Pourquoi faire?

GRAND’MÈRE. Pour les brûler et pour que la fumée du sacrifice, montant au ciel, représentât la prière de ceux qui offraient ce sacrifice.

On mit donc le feu aux bûchers.

PETIT-LOUIS. Grand’mère, comment le pauvre Adam et la pauvre Ève pouvaient-ils faire du feu? Ils n’avaient ni allumettes ni briquets.

GRAND’MÈRE. Dieu leur avait sans doute appris à tirer des étincelles des pierres et à les faire tomber sur les feuilles sèches, comme font encore beaucoup de peuplades sauvages, ou bien à frotter l’un contre l’autre deux morceaux de bois, l’un de bois dur et l’autre de bois tendre; ils s’enflamment ainsi très-promptement: les sauvages emploient souvent ce moyen-là.

Quand le bûcher de chacun fut en flammes et que la fumée en monta au ciel, Dieu regarda favorablement celui d’Abel, et il ne jeta pas un regard sur celui de Caïn. -

Caïn entra alors dans une grande colère, et son visage devint tout changé.

MARIE-THÉRÈSE. Grand’mère, comment Caïn a-t-il pu voir que Dieu ne le regardait pas, puisque Dieu est un esprit, et qu’on ne le voit pas?

GRAND’MÈRE. Dieu n’est pas visible pour nous, mais il est probable qu’il s’est montré, dans cette occasion, à Abel et à Caïn. Il y a des auteurs qui pensent qu’au moment du sacrifice, Dieu s’est montré favorable à celui d’Abel, en l’allumant avec le feu du ciel, tandis que Caïn dut allumer lui-même son bûcher, et c’est cette différence visible, donnée à son frère, qui irrita si fort le méchant Caïn.

Le Seigneur, voyant le mécontentement de Caïn, lui dit. «Caïn, pourquoi ton visage est-il abattu? Si tu fais le bien, n’en recevras-tu pas la récompense? Si tu fais le mal, le péché entrera dans ton cœur; mais tu pourras toujours le dominer.

PAUL. Comment! dominer? Qui dominer?

GRAND’MÈRE. Dominer veut dire être maître. Le bon Dieu rappelle à Caïn que, lors même qu’il aurait tout à fait des tentations mauvaises, il resterait toujours le maître de les chasser de son cœur, de redevenir bon et pur par le repentir.

GASTON. Et redevint-il bon? Suivit-il les bons conseils du Seigneur?

GRAND’MÈRE. Pas du tout; tu vas voir ce qu’a fait ce méchant Caïn.

Peu de temps après, Caïn dit à Abel: «Sortons, allons nous promener.» Abel, toujours doux et complaisant, suivit son frère. Ils s’éloignèrent dans les champs, et, quand ils furent loin de leur demeure, Caïn, qui avait toujours laissé augmenter sa haine jalouse contre son frère, se jeta sur Abel et le tua.

ARMAND. Avec quoi le tua-t-il? Il n’avait ni couteau ni hache.

GRAND’MÈRE. On pense qu’il le tua avec un gros bâton ou une pierre.

MARIE-THÉRÈSE. Comment peut-on le savoir?

GRAND’MÈRE. On le suppose, puisque l’Écriture parle du sang d’Abel; pour qu’il y ait eu du sang, il faut qu’il y ait eu des blessures faites par quelque instrument; et comme le disait Armand, Caïn, n’ayant ni couteau ni hache, ne pouvait avoir répandu le sang d’Abel qu’avec un bâton ou une pierre, en lui brisant la tête.

JACQUES. Quel misérable que ce Caïn! Mais ce qui m’étonne, c’est qu’il ait pu deviner ce que c’était que mourir, et qu’il pouvait tuer Abel en le frappant.

GRAND’MÈRE. D’abord, il voyait bien que dans les sacrifices qu’Adam offrait à Dieu, il frappait les animaux pour les tuer; ensuite, tu sais que Dieu, en créant Adam, lui avait donné l’intelligence d’un homme, et non d’un enfant qui commence à vivre. De plus, en le chassant du Paradis terrestre, Dieu lui avait fait comprendre bien des choses, entre autres la mort. Il avait dit à Adam et à Ève après le péché : Vous MOURREZ. Très-certainement, il leur a fait comprendre ce que c’était que la mort. Adam et Ève l’ont expliqué à leur tour à leurs enfants.

PETIT-LOUIS. Ah oui! Il leur ont appris tout ce qu’ils savaient eux-mêmes.

GRAND’MÈRE. Certainement. Caïn savait donc très-bien le crime qu’il allait commettre.

GASTON. Et Dieu le punit-il sévèrement?

GRAND’MÈRE. Très-sévèrement. Il l’appela, et lui dit: «Caïn, où est ton frère Abel?» Caïn répondit: «Je ne sais pas. Est-ce que je suis le gardien de mon frère?»

Le Seigneur reprit: «Qu’as-tu fait, Caïn? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. Tu seras donc maudit sur la terre qui a reçu le sang de ton frère lorsque tu l’as répandu. Quand tu auras cultivé la terre, elle ne rendra pas de graines ni de fruits. Tu seras fugitif et vagabond sur la terre. Tu ne seras en repos nulle part.»

Le fratricide.


Caïn lui répondit: «La peine de mon crime est trop grande pour que je puisse la porter. Vous me chassez aujourd’hui de cette terre. Je ne dois plus voir votre face. Je serai fugitif et vagabond sur la terre. Quiconque me trouvera, pourra donc me tuer.»

LOUIS. Qui est-ce qui pouvait le tuer, puisqu’il n’y avait dans le monde d’autres hommes qu’Adam, Ève et Caïn?

GRAND’MÈRE. D’abord, Adam et Ève devaient avoir dans la suite et avaient déjà beaucoup d’autres enfants, puisque c’est par eux que la terre devait être peuplée; Caïn était probablement marié quand Dieu le chassa de la demeure d’Adam et Ève.

HENRIETTE. Marié ! A qui marié, puisqu’il n’y avait d’autres femmes que des sœurs de Caïn?

GRAND’MÈRE. Dans les premiers temps du monde, il fallait bien que les hommes prissent pour femmes leurs sœurs, puisqu’il n’y en avait pas d’autres. C’était la volonté expresse du bon Dieu, qui avait dit à Adam et à Ève: «Croissez et multipliez-vous sur la terre.» L’Écriture parle de la femme de Caïn et de leurs enfants.

Le monde se peupla même très-vite, car on vivait très-longtemps dans les premiers siècles.

PAUL. Combien d’années a vécu Adam?

GRAND’MÈRE. Adam est mort à neuf cent trente ans.

JEANNE. Ah! mon Dieu! Comme c’est vieux! Est-ce que ses enfants ont vécu aussi longtemps?

GRAND MÈRE. A peu près. Ainsi son fils SETH a vécu neuf cent douze ans; son petit-fils ÉNOS a vécu neuf cent cinq ans. Vous voyez qu’Adam avait eu le temps d’avoir beaucoup d’enfants, et que Caïn pouvait craindre avec raison qu’on ne le tuât. Son crime fut certainement connu de tous ses frères et sœurs, qui devaient se rencontrer souvent, quoiqu’ils se fussent séparés pour cultiver la terre nécessaire à leur subsistance. La réponse que lui fit le Seigneur prouve qu’il y avait déjà beaucoup d’habitants sur la partie du monde qu’habitaient Adam, Ève et Caïn.

Le Seigneur lui répondit: «Non, cela ne sera pas; quiconque tuerait Caïn serait sévèrement puni.»

Et Dieu fit un signe sur Caïn, afin que ceux qui le rencontreraient ne le tuassent pas.

MARIE-THÉRÈSE. Quel fut le signe que Dieu lui fit?

GRAND’MÈRE. L’Écriture ne le dit pas, et personne ne le sait; mais c’était un signe de malédiction.

Caïn s’enfuit et emmena sans doute sa femme, car la Bible dit que peu de temps après il eut un fils qu’il appela Hénoch.

JEANNE. Et les pauvres Adam et Ève? Comme ils durent être affligés de la mort du bon Abel et du crime de Caïn! Mais comment le découvrirent-ils?

GRAND’MÈRE. On ne le sait pas au juste; mais on peut supposer que ce fut Dieu lui-même qui le leur apprit. En tout cas, on peut juger de leur douleur en voyant cette première mort et ce premier crime, surtout quand ils se souvenaient que c’était leur péché qui était la cause première de tous les maux dont leurs enfants allaient souffrir jusqu’à la fin au monde. La pénitence, c’est-à-dire le repentir d’Adam et d’Ève dura toute leur vie, car l’Église nous enseigne que tous les deux sont sauvés.

Après la fuite de Caïn, Ève eut un fils qui fut appelé SETII, c’est-à-dire substitué, pour remplacer Abel dont il avait toutes les vertus.

Seth eut, comme Adam et Ève, beaucoup d’enfants et de petits-enfants. Il y eut un de ses arrière-petits-enfants qui s’appelait HÉNOCH) comme le fils aîné de Caïn, et qui fut miraculeusement enlevé au ciel à l’âge de trois cent soixante-cinq ans. Le fils de cet Hénoch, qui s’appelait MATHUSALEM, vécut neuf cent soixante-neuf ans. Ce fut celui de tous les patriarches qui vécut le plus longtemps.

PETIT-LOUIS. Qu’est-ce que c’est, patriarche?

GRAND’MÈRE. Patriarche veut dire chef de famille. Le fils aîné de la famille en devenait le patriarche ou chef après la mort de son père.

Vous n’avez pas oublié, chers enfants, que Caïn, après avoir été maudit de Dieu et chassé du pays d’Adam et d’Ève, s’enfuit, emmenant avec lui sa femme, selon toute probabilité ; il erra pendant longtemps, mais, étant devenu père de beaucoup d’enfants, qui à leur tour en eurent un grand nombre, Caïn bâtit une ville qu’il appela Hénoch, du nom de son fils aîné. On ne sait pas s’il y resta ou s’il continua à errer sur la terre, dans la crainte d’être tué par ceux qui le rencontreraient, mais on sait qu’il laissa une nombreuse postérité.

La Bible parle aussi de géants qui naquirent de la race corrompue de ce maudit de Dieu. On connaît les chefs de famille descendants de Caïn jusqu’à la cinquième génération; le dernier que nomme la Bible est LAMECH, qui fut meurtrier comme son aïeul. Ce Lamech n’est pas le même qu’un Lamech descendant de Seth, et qui fut fils de Mathusalem.

JACQUES. Qui est mort si vieux?

GRAND’MÈRE. Précisément; Mathusalem mourut, comme je vous j’ai dit, à neuf cent soixante-neuf ans et il eut pour petit-fils Noé, dont l’histoire est très-intéressante.

VII

Table des matières

CORRUPTION DES HOMMES

DIEU ANNONCE LE DÉLUGE

(2448 ans avant J.-C.)

Je vous ai dit que les hommes étaient devenus très-corrompus, c’est-à-dire très-mauvais.

JEANNE. Les descendants de Caïn, mais pas ceux de Seth et des autres enfants d’Adam?

GRAND’MÈRE. Tous, aussi bien ceux de Seth, qui se marièrent avec les enfants de Caïn, que ceux de Caïn, qui épousèrent les filles de Seth.

Tous devinrent si méchants qu’il n’y eut plus de sécurité ni de repos sur la terre. Dieu n’était plus adoré ni honoré, on ne lui offrait plus de sacrifices; les hommes et les femmes s’inj uriaient, se volaient, s’entre-tuaient, massacraient des enfants, se rendaient coupables de mille cruautés et abominations. Les géants, dont je viens de parler, parcouraient le monde, usaient de leur force prodigieuse pour commettre des scélératesses sans nombre; ils répandaient partout la terreur.

Les seuls qui fussent restés bons, adorant le Seigneur, obéissant à ses lois, ce furent les Patriarches, c’est-à-dire les aînés des descendants de Seth.

Noé, qui était un fidèle serviteur de Dieu, eut, entre autres enfants, trois fils presque aussi bons que leur père: ils s’appelaient SEM, CHAM et JAPHET.

VALENTINE. Grand’mère, pourquoi dites-vous presque aussi bons? Ils n’étaient donc pas bons tout à fait?

GRAND’MÈRE. Non, pas tous: ainsi, vous verrez plus tard que Cham a fait une mauvaise action.

PETIT-LOUIS. Laquelle, grand’mère?

GRAND’MÈRE. Tu sauras cela plus tard. Ne sois pas curieux comme Ève.

Noé et ses trois fils avec leurs femmes, tous restés fidèles à Dieu, trouvèrent grâce devant le Seigneur, qui avait résolu d’exterminer les autres hommes.

Dieu dit donc à Noé : «Les hommes que j’ai créés sont devenus si méchants, que je ne peux plus les souffrir sur la terre; je les exterminerai, je les détruirai tous, et avec eux tout ce qui vit sur la terre; car ils ne veulent plus me connaître, et ils remplissent le monde de leurs crimes. Je n’épargnerai que toi, ta femme, tes fils et leurs femmes, parce que vous m’êtes restés fidèles.

«Fais-toi une Arche, c’est-à-dire un grand vaisseau, avec des pièces de bois; tu y feras des chambres et tu l’enduiras de bitume au dedans et au dehors.»

PAUL. Qu’est-ce que c’est, le bitume?

GRAND’MÈRE. Le bitume est une résine, une glu collante, qui empêche l’eau de pénétrer dans le bois et dans les fentes des murs.

Dieu dit à Noé la forme que devait avoir l’Arche, sa longueur, sa hauteur, sa largeur, et le nombre de fenêtres et d’étages qu’elle aurait. Il dit ensuite:

«Je vais répandre les eaux du déluge sur toute la terre.»

GASTON. Qu’est-ce que c’est, le déluge?

GRAND’MÈRE. Déluge veut dire inondation. Dieu dit: «Tout ce qui existe sera noyé ; la terre elle-même sera tout entière recouverte par les eaux. Toi seul seras sauvé avec tout ce qui sera dans l’Arche. Et je ferai une alliance avec toi et les tiens.»

GASTON. Qu’est-ce que c’est, alliance?

GRAND’MÈRE. Alliance veut dire une promesse d’amitié et de fidélité.

«Tu entreras dans l’Arche avec ta femme, tes fils et leurs femmes. Tu feras aussi entrer dans l’Arche toutes les espèces d’animaux que j’ai créés, mâle et femelle, afin qu’ils y vivent avec vous.»

FRANÇOISE. Grand’mère, qu’est-ce que c’est, mâle et femelle?

GRAND’MÈRE. Les mâles sont les frères et les femelles sont les sœurs.

«Tu prendras aussi tout ce qu’il faut pour manger, et tu le mettras dans l’Arche pour servir à votre nourriture et à celle de tous les animaux.»

GASTON. Mais c’était très-dangereux pour Noé d’avoir tous ces méchants animaux près de lui: les lions, les tigres, les serpents.

FRANÇOISE. Je n’aurais pas voulu être dans l’Arche, moi.

GRAND’MÈRE. Tu penses bien que Dieu avait la puissance d’empêcher les animaux malfaisants de faire du mal. Il les rendit doux et dociles pendant le temps qu’ils devaient tous vivre ensemble.

LOUIS. Mais comment le pauvre Noé a-t-il pu faire cette énorme Arche tout seul?

GRAND’MÈRE. Il avait, pour l’aider, sa femme, ses fils et les femmes de ses fils, et de plus ses serviteurs.

JACQUES. Ce n’est pas beaucoup pour les lourdes pièces de bois et pour la quantité de choses qu’il y avait à transporter.

Et toutes les provisions à préparer! il en fallait une quantité pour tant de monde et de bêtes!

HENRIETTE. Et comment a-t-on pu faire pour avoir la nourriture des lions, des tigres et de toutes les bêtes qui mangent de la viande?

GRAND’MÈRE. Il est probable que Noé a fait préparer de la viande d’avance. Pendant que les hommes travaillaient à construire l’Arche, les femmes s’occupaient à préparer les provisions. D’ailleurs, comme la réunion et l’entrée dans l’Arche de tant d’animaux différents étaient miraculeuses, il est certain que Dieu aida Noé dans ce grand travail.

MARIE-THÉRÈSE. Combien de temps Noé employa-t-il à bâtir l’Arche?

GRAND’MÈRE. On ne sait pas au juste, mais, en calculant d’après la Bible, on pense qu’il y mit environ cent ans.

PAUL. Comment peut-on compter cela?

GRAND’MÈRE. Parce que Noé était âgé de cinq cents ans quand il eut ses fils SEM, CHAM et JAPHET; et il avait six cents ans quand il entra dans l’Arche. Pour que ses fils aient pu être déjà mariés et l’aider à la bâtir, il fallait qu’ils eussent vingt à trente ans; il reste donc soixante-dix à quatre-vingts ans pour bâtir l’Arche.

Pendant tout ce temps, Noé, par l’ordre de Dieu, avertit sans cesse les hommes de la punition dont ils étaient menacés; car Noé était alors le chef du genre humain. Le bruit s’en répandit sur toute la terre habitée; mais les hommes ne firent que s’en moquer, et ils riaient en voyant le travail et les préparatifs de Noé et de ses fils.

Quand l’Arche fut terminée, Dieu dit à Noé : «Entre dans l’Arche, toi et toute ta famille. Prends sept paires de tous les animaux purs et deux paires de tous les animaux impurs.»

PAUL. Qu’est-ce que c’était que les animaux purs et impurs?

GRAND’MÈRE. L’Écriture ne les nomme pas, mais on suppose que les animaux purs étaient les animaux domestiques qui servent aux hommes, comme chevaux, vaches, moutons, volailles, etc. Et les animaux impurs étaient les bêtes sauvages, méchantes, et aussi les bêtes inutiles à l’homme, comme les reptiles, les rats et les souris, les taupes, les crapauds, les oiseaux de proie, tels qu’aigles, vautours, etc.

Dieu dit encore: «Je n’attendrai plus que sept jours, et après cela, je ferai pleuvoir pendant quarante jours et quarante nuits, et j’exterminerai tout ce qui est vivant sur la terre.»

Vous voyez que Dieu avertit bien des fois les hommes de la punition qui les menaçait, et qu’ils auraient eu tout le temps de se repentir; mais ils ne le voulurent pas, ils continuèrent à se moquer de Noé, même après qu’il eut refermé la porte de l’Arche, après les avoir avertis une dernière fois de se repentir pour arrêter la punition que Dieu leur annonçait.

Noé entra donc dans l’Arche et y fit entrer tous les animaux, comme le lui avait ordonné le Seigneur. Il referma la porte pour ne la rouvrir que lorsque Dieu le lui commanderait.

VIII

Table des matières

LE DÉLUGE

(2348 ans avant J.-C.)

Quand Noé eut refermé la porte, à la fin du septième jour, les eaux du déluge commencèrent à tomber et se répandirent sur toute la terre; pendant quarante jours, elles ne cessèrent de tomber avec une violence effroyable. Le monde entier en fut couvert jusqu’au-dessus des plus grands arbres et des plus hautes montagnes. Et, comme l’avait dit le Seigneur, tous les hommes, les animaux de la terre et les oiseaux du ciel furent noyés. Ceux qui habitaient l’Arche furent seuls sauvés. Pendant cent cinquante jours les eaux couvrirent la terre.

Le déluge.


IX

Table des matières

NOÉ SORT DE L’ARCHE

(2347 ans avant J.-C.)

Alors Dieu fit souffler un grand vent, et les eaux commencèrent à diminuer. Vingt-sept jours après, le dixième mois depuis le commencement du déluge, l’arche, qui flottait sur les eaux, se reposa sur le sommet du mont Ararat, une des plus hautes montagnes de l’Arménie.

PETIT-LOUIS. Où est l’Arménie?

GRAND’MÈRE. Dans la partie de l’Asie située au-dessous de la Géorgie, au midi de la Russie.

Les eaux commencèrent à diminuer, les sommets des montagnes commencèrent à paraître.

Quarante jours après que l’Arche se fut posée sur le mont Ararat, Noé ouvrit une fenêtre de l’Arche, et il laissa envoler un corbeau.

GASTON. Pourquoi cela?

GRAND’MÈRE. Pour savoir si la terre était assez séchée pour pouvoir y vivre, la bêcher, y semer du blé et d’autres graines.

Mais le corbeau ne revint pas, ayant, pour se nourrir, des cadavres d’hommes et d’animaux.

Sept jours plus tard, Noé ouvrit encore la fenêtre et laissa envoler une colombe, pour voir si elle pourrait se poser sur la terre et trouver de quoi se nourrir.

Mais la colombe, n’ayant pu se poser nulle part, parce que la terre était encore comme de la boue, revint à Noé, qui étendit la main, la prit et la remit dans l’Arche.

Sept jours plus tard, Noé lâcha la colombe une seconde fois; elle revint vers le soir, apportant dans son bec une petite branche d’olivier dont les feuilles étaient toutes vertes.

Noé comprit que la terre était séchée, que les arbres et les herbes commençaient à pousser. — Pourtant il attendit encore sept jours pour plus de sûreté, et il fit sortir la colombe, qui cette fois ne revint pas. — Alors Noé ouvrit le toit de l’Arche, et il vit, en regardant par-dessus, que la terre était séchée.

Et le vingt-septième jour du mois suivant, la terre étant redevenue ferme, les arbres ayant poussé des feuilles et les herbes de toute espèce ayant couvert la terre de verdure, Dieu dit à Noé :

«Sors de l’Arche, toi, ta femme, tes fils et les femmes de tes fils. Fais sortir tous les animaux qui y sont renfermés, les bêtes de la terre et les oiseaux du ciel, et retourne sur la terre pour l’habiter, pour y croître et multiplier.»

Noé sortit donc de l’Arche avec toute sa famille, et il fit sortir toutes les bêtes qui vivent dans la terre, qui rampent et marchent sur la terre, et qui volent dans les airs.

PETIT-LOUIS. Quel bruit cela devait faire! Toutes ces bêtes devaient hurler, rugir, crier, beugler, pour exprimer leur joie de ne plus être renfermées.

ARMAND. Mais il me semble que c’était un peu dangereux pour Noé, et pour les autres hommes et femmes, de se trouver au milieu de tous ces animaux qui se poussaient, qui s’écrasaient et qui auraient pu les dévorer.

GRAND’MÈRE. Non, car le bon Dieu veillait sur eux, et de même qu’il n’a permis à aucun de ces animaux de faire du mal à Noé pendant les dix ou onze mois qu’ils ont été enfermés dans l’Arche, de même il n’a pas permis qu’il arrivât, à la sortie de l’Arche, un seul accident aux hommes et aux bêtes qu’il avait conservés pour repeupler la terre.

Sortie de l’arche.


Il ne faut pas nous en étonner; car Dieu est le maître du monde, il commande aux animaux comme aux hommes.

Aussitôt que Noé fut sorti de l’Arche, sa première pensée fut d’offrir un sacrifice au Seigneur, en action de grâces pour l’avoir sauvé, avec sa famille, de ce terrible déluge qui avait fait périr tous les autres hommes.

LOUIS. C’est très-bien à Noé ; mais quel sacrifice a-t-il pu offrir, puisqu’il n’y avait d’autres animaux que ceux que Dieu avait conservés pour repeupler la terre?

GRAND’MÈRE. Tu te rappelles que Dieu, après avoir ordonné à Noé de faire entrer dans l’Arche deux paires de chacune des bêtes qui vivaient sur la terre, pour la repeupler après le déluge, lui ordonna d’y faire entrer sept paires de tous les animaux purs. C’est parmi ceux-ci que Noé choisit les animaux qu’il voulait offrir en sacrifice. Et puis il est probable que pendant l’année qu’ils passèrent dans l’Arche, toutes ces bêtes avaient eu des petits, et s’étaient, par conséquent, assez multipliées pour que Noé n’eût pas à craindre d’en détruire l’espèce.

Le Seigneur reçut favorablement ce sacrifice; il fit connaître qu’il lui était agréable, car il dit à Noé : «Je ne répandrai plus ma malédiction sur la terre à cause des péchés des hommes. Je ne frapperai plus de mort, comme j’ai fait, tout ce qui est vivant sur la terre. Tant que la terre durera, la semence et la moisson, le froid et le chaud, l’été et l’hiver, la nuit et le jour, ne cesseront pas de se suivre.» Dieu promit tout cela à Noé pour le récompenser de sa fidélité à le servir.

X

Table des matières

SIGNE DE L’ALLIANCE DE DIEU AVEC LES HOMMES

(2347 ans avant J.-C.)

Alors Dieu bénit Noé et ses enfants, et leur dit, comme autrefois à Adam: «Croissez et multipliez, et remplissez la terre. Que tous les animaux de la terre, les oiseaux du ciel et les poissons tremblent devant vous. Nourrissez-vous de tout ce qui a vie et mouvement. Je vous ai donné toutes ces choses, de même que les légumes et les herbes de la campagne. Je vous défends seulement de manger la chair et le sang de l’homme, car quiconque aura répandu le sang humain sera puni de la même manière.».

HENRIETTE. Et pourtant, il y a des sauvages qui mangent les hommes.

GRAND’MÈRE. Parce que ce sont des sauvages et qu’ils ne connaissent pas la loi de Dieu; s’ils devenaient chrétiens comme nous, ils ne tueraient plus les hommes pour les manger.

Dieu dit encore à Noé : «Pour signe de la promesse que je vous fais, c’est-à-dire de mon alliance avec vous, je mettrai mon arc dans le ciel. Chaque fois que vous verrez mon arc, souvenez-vous que je n’enverrai plus de déluge pour inonder la terre et faire périr ses habitants.»

PAUL. Je voudrais bien voir cet arc; je ne l’ai jamais vu. Comment est-il?

GRAND’MÈRE. Tu l’as vu bien des fois, cher petit; l’arc de Dieu est ce que nous appelons un ARC-EN-CIEL.

PAUL. Ah! c’est cela? Je crois bien que j’en ai vu! c’est très-joli.

GRAND’MÈRE. C’est l’arc-en-ciel qui nous rappelle la terrible punition des méchants et la miséricorde de Dieu qui nous a promis de ne pas la recommencer.

Il semble résulter de l’apparition de l’arc-en-ciel de Noé, qu’avant le déluge il ne pleuvait pas comme maintenant, et que la terre se mouillait en dessous par des eaux souterraines. Ce qui est certain, c’est que l’arc-en-ciel de Noé était une chose nouvelle pour Noé et ses enfants.

Noé avait trois fils qui sortirent avec lui de l’Arche; sur ces trois, un d’entre eux mérita la malédiction de son père.

PETIT-LOUIS. Pourquoi cela? Qu’est-ce qu’il avait fait, ce pauvre garçon?

GRAND’MÈRE. D’abord, ce pauvre garçon, comme tu l’appelles, avait plus de cent ans.

ARMAND. Cent ans! comment avait-il cent ans?

GRAND’MÈRE. Noé avait cinq cents ans quand il a eu les trois fils qui sont entrés avec lui dans l’Arche; ils étaient déjà grands et mariés quand Dieu a ordonné à Noé de bâtir l’Arche. La construction de l’Arche dura environ cent ans; ses fils avaient donc cent ans quand ils entrèrent dans l’Arche; ils n’en sortirent qu’un an après. Et lorsque Noé maudit la postérité de Cham, ce dernier avait plusieurs fils déjà grands. Tu vas voir comment Cham mérita la malédiction de son père.

Pendant quelques années ils cultivèrent la terre; Noé planta la vigne qui donne le raisin.

Un jour, il eut l’idée d’écraser le raisin pour en avoir le jus. Il goûta de ce jus, et, ne sachant pas qu’il enivrait, il en but beaucoup et devint ivre.

MARIE-THÉRÈSE. Comment! c’est Noé qui le premier a fait du vin?

GRAND’MÈRE. Oui, c’est Noé, et, comme tu le vois, il ne savait pas ce que c’était, ni l’effet que produisait cette boisson. Quand ce pauvre Noé fut ivre, la tête lui tourna, et, ne sachant ce qu’il faisait, il trébucha, il dérangea tous ses vêtements, et enfin il tomba par terre; ses vêtements tombèrent aussi, il se trouva entièrement découvert; puis il s’endormit.

Cham aperçut son père dans cet état; au lieu de le couvrir et de le traiter avec le respect qu’un fils doit à son père, il s’en moqua et alla raconter à ses frères ce qu’il venait de voir, pour qu’ils vinssent en rire avec lui. Mais Sem. et Japhet lui reprochèrent son manque de respect; ils prirent des manteaux et ils en couvrirent leur père.

Lorsque Noé s’éveilla de son ivresse et qu’il apprit comment Cham lui avait manqué de respect, il dit:

«Que Chanaan, fils de Cham, soit maudit; qu’il soit l’esclave de ses frères! Que Sem, le béni du Seigneur, soit béni, et que Chanaan soit son esclave! Que Japhet soit béni, que le Seigneur lui donne une nombreuse postérité, qu’il habite dans la tente de Sem, et que Chanaan soit son esclave!»

JACQUES. Grand’mère, je ne trouve pas juste que Noé maudisse le pauvre Chanaan, qui n’avait rien fait de mal, et qu’il ne maudisse pas Cham, qui était le seul coupable.

GRAND’MÈRE. Quand tu sauras pourquoi, tu ne blâmeras plus l’action de Noé. Il ne maudit pas Cham, parce que, Dieu lui-même l’ayant béni après le déluge, il ne se permit pas de maudire ce que Dieu avait béni; c’était un acte de respect envers Dieu. Ensuite, Chanaan ne valait pas mieux que son père, et il méritait comme lui la malédiction du saint Patriarche. On croit généralement que Chanaan était avec Cham quand il aperçut son grand-père, et qu’il fut le premier à s’en moquer.

Noé vécut encore trois cent cinquante ans après le déluge, et il mourut à neuf cent cinquante ans. Il fut le second père de tout le genre humain, puisqu’il n’y eut que lui et ses enfants de sauvés du déluge.

XI

Table des matières

TOUR DE BABEL

(2247 ans avant J.-C.)

Les trois fils de Noé eurent un grand nombre d’enfants; on connaît le nom de tous les aînés de famille. Parmi les descendants de Cham, on remarque NEMROD, célèbre par sa passion pour la chasse; on le surnomma fort chasseur devant le Seigneur. Maintenant encore, en parlant d’un homme qui passe son temps à chasser, on dit: «C’est un vrai Nemrod.» On croit que ce fut lui qui commença à bâtir la ville de Babylone, devenue depuis fameuse par sa grandeur et sa beauté.

ARMAND. Où est Babylone?

GRAND’MÈRE. Elle n’existe plus; on n’y trouve que des ruines; mais elle était en CHALDÉE, près de l’EUPHRATE, un des plus beaux fleuves de l’ASIE. Ce Nemrod fut aussi, croit-on, le premier roi ayant des sujets qui lui obéissaient, bâtissant des villes et gouvernant son royaume; celui de Nemrod s’appela royaume de Babylone.

Un autre descendant, très connu, de Cham fut ASSUR, également roi d’un pays qui s’appela l’ASSYRIE, du nom d’Assur. Il bâtit une ville qui devint, plus tard, aussi belle et aussi fameuse que Babylone: il l’appela NINIVE. Elle était bâtie près du TIGRE, fleuve aussi beau que l’Euphrate.

Parmi les descendants de SEM et de JAPHET, il n’y en a pas de particulièrement remarquables jusqu’au fameux Patriarche ABRAHAM, descendant de Sem. Mais, longtemps avant la naissance d’Abraham, il arriva un événement qui dispersa tous les enfants et les petits-enfants de Noé.

Il n’y avait dans le monde qu’une seule langue, c’est-à-dire qu’il n’y avait pour tous les hommes qu’une seule manière de parler et d’écrire. A mesure qu’ils devinrent plus nombreux, ils virent la nécessité de se séparer.

VALENTINE. Pourquoi cela? Ils étaient bien plus heureux de vivre tous ensemble.

GRAND’MÈRE. Certainement, mais la portion de terre qu’ils habitaient ne suffisait plus à la nourriture de tant de milliers d’hommes et de bêtes. Ils se dirent donc:

«Nous ne pouvons plus rester ensemble; nous sommes devenus trop nombreux; nos troupeaux n’ont plus assez de pâturages, la terre que nous labourons ne donne plus assez de blé pour nous faire vivre; nos maisons n’ont plus la place nécessaire pour nous contenir; séparons-nous donc, et dispersons-nous au loin sur toute la terre. Mais, avant de nous éloigner, bâtissons une tour immense qui s’élève jusqu’au ciel: nous rendrons ainsi notre nom célèbre par toute la terre, et si Dieu envoie encore un déluge, nous aurons un abri pour nous y réfugier.»

VALENTINE. Ceci est un peu bête, car, puisque Dieu a inondé la terre jusqu’aux plus hautes montagnes, il pouvait bien envoyer assez d’eau pour couvrir même la tour immense que ces hommes bâtissaient.

GRAND’MÈRE. Tu as bien raison, mais les hommes ont tous, ou presque tous, l’orgueil de croire qu’ils pourront se préserver de tout danger, sans autre secours que celui de leur propre intelligence.

Ils se mirent donc à bâtir leur tour avec des briques unies ensemble par du bitume au lieu de chaux, pour que ce fût plus solide.

Le Seigneur vit la tour que bâtissaient les hommes; il les laissa continuer, et quand ils en eurent bâti une partie déjà plus élevée que les arbres et les montagnes, le Seigneur dit:

«A présent, je vais descendre en ce lieu. Ils sont tous de la même race, ils parlent tous la même langue; je vais leur donner des langages différents pour qu’ils ne s’entendent plus, et qu’ils ne puissent plus continuer leur travail. Je confondrai ainsi leur orgueil, et je les obligerai à reconnaître leur impuissance et ma grandeur.»

Au même instant, ces hommes se mirent à parler chacun une langue différente, de sorte qu’ils ne se comprenaient plus.

PETIT-LOUIS. Quelles langues parlaient-ils?

GRAND’MÈRE. Ils parlaient des langues différentes que nous ne connaissons même pas, et qui ont formé depuis toutes les langues qu’on parle dans le monde.

Quand tous ces hommes virent qu’ils ne pouvaient plus continuer leur travail, puisqu’ils ne se comprenaient pas, ils furent obligés de se séparer, et ils se dispersèrent dans toutes les parties de la terre.

LOUIS. Je m’étonne qu’ils aient pu aller si loin, par exemple en Amérique, au nord de l’Europe, en Chine, au midi de l’Afrique, en Espagne, etc.

GRAND’MÈRE. Tous ces pays ne se peuplèrent pas par cette première dispersion des hommes; c’est petit à petit, à mesure qu’ils se trouvaient trop resserrés, qu’ils allaient plus loin, toujours plus loin, pour être plus à l’aise.

HENRIETTE. Mais, grand’mère, une chose qui est impossible à comprendre, c’est comment on trouve des habitants dans les îles, de l’Océan, puisqu’il n’y avait que Noé et ses fils pour peupler la terre; ils n’avaient pas de vaisseaux comme maintenant; et comment auraient-ils pu arriver jusque dans l’île de la NOUVELLE-HOLLANDE, qui est si loin, dans l’île d’Islande, et dans toutes les îles qu’on a découvertes depuis des siècles?

GRAND’MÈRE. Chère petite, ces îles habitées s’expliquent de deux manières. D’abord, par les tremblements de terre et autres grands désordres du monde, qui ont séparé des portions de terre du continent.

GASTON. Qu’est-ce que c’est, le continent?

GRAND’MÈRE. On appelle continent la grande partie de la terre qui est d’un seul morceau, qui n’est pas séparée par des mers. On est pour ainsi dire certain que jadis l’Angleterre et l’Irlande n’étaient pas des îles, qu’elles faisaient partie du continent; de même pour la Sicile. Il est plus que probable qu’il en est ainsi pour toutes les îles connues. Ensuite, on sait que dès les premiers siècles les hommes construisaient des canots, c’est-à-dire des bateaux pour naviguer sur les rivières et les fleuves.

PETIT-LOUIS. Grand’mère, pourquoi dites-vous rivières et fleuves? C’est la même chose une rivière et un fleuve.

GRAND’MÈRE. Pas tout à fait, mon cher petit. Un fleuve se jette dans la mer, et une rivière se jette dans une autre rivière ou dans un fleuve.

Il n’est donc pas impossible que les habitants de la terre aient été quelquefois entraînés vers la mer, et portés par la tempête dans des îles désertes, où ils ont pu vivre, et qu’ils ont peuplées.

ARMAND. C’est vrai cela. Tu ne crois jamais rien, Henriette; tu veux toujours comprendre.

HENRIETTE. Certainement, je veux comprendre; ce qui n’empêche pas que je ne croie les choses qu’il faut croire, quand grand’ mère me le dit; mais j’aime mieux comprendre, si c’est possible. Ainsi, je suis très-contente d’avoir fait ma question; et toi aussi, qui grondes, tu es enchanté, parce qu’à présent tu sais comment les îles peuvent avoir des habitants.

ARMAND. Je ne gronde pas, moi; je dis seulement.

GRAND’MÈRE. Non, mon pauvre petit, tu ne grondes pas; Henriette s’est trompée de mot; elle voulait dire: tu remarques, tu observes. Au reste, elle a raison de demander des explications. Et je vous demande à tous de faire comme elle, quand vous ne comprenez pas bien ce que je vous dis, car il peut m’arriver de ne pas expliquer ou d’expliquer mal. A présent, continuons l’Histoire sainte.

XII

Table des matières

ABRAHAM

IL VIENT DANS LA TERRE DE CHANAAN ET EN ÉGYPTE.

(1921 ans avant J.-C.)

Vous vous souvenez peut-être, mes enfants, que je vous ai parlé d’un patriarche descendant de Sem; il s’appelait ABRAHAM, et il est le patriarche le plus honoré, le plus fidèle, le plus grand entre tous les serviteurs de Dieu de l’ancienne loi.

Abraham était fils de PHARÉ, et il avait un frère nommé ARAN, qui mourut jeune, laissant un fils appelé LOT. Lot était donc le neveu d’Abraham.

SARA, la femme d’Abraham, était stérile, c’est-à-dire qu’elle n’avait pas d’enfants.

Pharé habitait la Chaldée avec sa famille; il voulut aller s’établir dans le pays de Chanaan, renommé pour l’abondance de ses fruits et de ses moissons.

Il prit donc avec lui Abraham, son fils, Sara, sa belle-fille, Lot, son petit-fils, et ils arrivèrent à HARAN, qui se trouvait entre la Chaldée et le pays de Chanaan. Peu de temps après leur arrivée à Haran, Pharé mourut à l’âge de deux cent cinq ans.

LOUIS. Comme il était jeune auprès de Noé et d’Adam!

GRAND’MÈRE. Oui, on voit dans la Bible que depuis le déluge la durée de la vie des hommes diminuait peu à peu.

MARIE-THÉRÈSE. Pourquoi cela?

GRAND’MÈRE. Parce qu’à mesure que la population augmentait, il n’était plus nécessaire, pour peupler le monde, que les hommes vécussent aussi longtemps ni qu’il eussent autant d’enfants.

Le Seigneur dit à Abraham:

«Sors de la maison de ton père et de ce pays, et viens dans la terre que je te montrerai. Je ferai sortir de toi un grand peuple, je te bénirai, je rendrai ton nom célèbre, et tu seras béni. Je bénirai ceux que tu béniras, je maudirai ceux que tu maudiras, et tous les peuples de la terre seront bénis en toi.»

Abraham sortit donc de la maison de son père et de la ville de Haran, comme le lui avait commandé le Seigneur, et Lot, son neveu, en sortit avec lui. Abraham avait soixante-quinze ans quand il quitta Haran.

Il prit avec lui Sara, sa femme, Lot, fils de son frère, tous les troupeaux et les biens qu’ils possédaient, tous leurs enfants et leurs serviteurs, et ils prirent le chemin du pays de Chanaan. Abraham traversa le pays jusqu’au lieu appelé SICHEM, qui était un pays fertile. Les Chananéens, descendants de Cham et de Chanaan, demeuraient alors dans ce pays-là. C’étaient des hommes impies et ennemis de Dieu.

Le Seigneur apparut à Abraham et lui dit: «Je donnerai ce pays à ta postérité.»

Avec de grosses pierres, Abraham dressa un autel à la place où le le Seigneur lui était apparu. Et, ne voulant pas chasser les Chananéens de leur pays, il s’en alla plus loin.

VALENTINE. Pourquoi donc, puisque Dieu lui avait donné ce pays?

GRAND’MÈRE. Dieu ne l’a pas donné à Abraham, il l’avait promis à sa postérité. D’ailleurs, Abraham pensait bien que les Chananéens ne se laisseraient pas chasser comme des moutons de ce beau pays, et qu’ils se défendraient avec des armes. Les Chananéens étant bien plus nombreux que les serviteurs d’Abraham, il était évident que ceux-ci seraient vaincus et tués. Abraham continua donc à avancer; mais à mesure qu’il descendait au midi, du côté de l’Égypte, il vit qu’il y avait une grande famine dans ce pays, et qu’il n’y trouverait pas de nourriture suffisante pour ses hommes et ses nombreux troupeaux. Il résolut donc d’aller s’établir pendant quelque temps en Égypte.

Avant d’y entrer, il dit à Sara, sa femme: «Je sais que tu es belle; quand les Égyptiens t’auront vue, ils diront: C’est la femme de cet homme-là, et ils me tueront pour te prendre chez eux et t’épouser. Dis donc, je t’en supplie, que tu es ma sœur; alors ils me traiteront favorablement à cause de toi, et ils ne me tueront pas.» Quand Abraham fut établi en Égypte, les Égyptiens virent en effet que Sara était très-belle. Les seigneurs du pays en informèrent leur roi PHARAON, qui donna ordre qu’on enlevât Sara et qu’on l’amenât dans son palais.

MARIE-THÉRÈSE. Abraham n’a rien gagné à son mensonge; on va le tuer tout de même, et la pauvre Sara restera esclave.

GRAND’MÈRE. Non, les Égyptiens ne le tuèrent pas, ils le traitèrent au contraire avec grande considération à cause de Sara, et Pharaon lui donna des brebis, des ânes, des serviteurs et des servantes, des ânesses et des chameaux. Quant à Sara, Dieu vint en aide à Abraham: il envoya à Pharaon et à sa maison de très-graves maladies et de grands malheurs, de sorte que Pharaon, ne sachant pourquoi il était frappé de la sorte, en parla à Sara, qui lui avoua qu’elle était non pas la sœur, mais la femme d’Abraham, et que son Dieu, qui était un Dieu tout-puissant, voulait qu’elle fût rendue à son mari.

GASTON. Pharaon a dû être furieux; il va faire mourir Abraham.

GRAND’MÈRE. Au contraire, Pharaon fit venir Abraham et lui dit: «Pourquoi as-tu agi ainsi envers moi? Pourquoi ne m’as-tu pas dit que Sara était ta femme? Pourquoi as-tu dit qu’elle était ta sœur, me donnant ainsi l’idée de la prendre pour mon épouse? Voici ta femme, prends-la, mais ne reste pas dans mon pays.»

Pharaon, ayant rendu Sara à son mari, donna ordre à ses gens qu’on eût de grands égards pour Abraham et Sara, et qu’on les reconduisît hors de l’Égypte avec leurs serviteurs, leurs troupeaux et tout ce qu’ils possédaient.

HENRI. Je trouve que ce pauvre Pharaon s’est très-bien conduit, beaucoup mieux qu’Abraham, qui a été cause de tout le mal avec son mensonge.

GRAND’MÈRE. Abraham n’avait pas fait de mensonge en disant que Sara était sa sœur, car elle était réellement sa cousine, et en hébreu le même mot veut dire sœur et cousine. Il avait seulement caché qu’elle était aussi sa femme; et il le fit autant pour sa sûreté personnelle que pour celle de ses serviteurs et de tous ceux qui raccompagnaient. Quant à Pharaon, il avait été obligé de reconnaître la toute-puissance du Dieu d’Abraham; il n’osa pas lutter contre lui, et il espéra se le rendre favorable en témoignant des égards à Abraham, qu’il combla de présents.

XIII

Table des matières

ABRAHAM ET LOT SE SÉPARENT

DIEU CONFIRME SES PROMESSES A ABRAHAM

(1920 ans avant J.-C.)

Abraham, ayant donc quitté l’Egypte, retourna, par le même chemin, dans le pays de Chanaan, où la famine avait cessé ; les récoltes avaient été magnifiques. Il était très-riche, grâce aux présents de Pharaon; il avait beaucoup d’or et d’argent, et il s’arrêta près de BÉTHEL, où il avait déjà élevé un autel au Seigneur quand il y avait passé pour aller en Égypte.

Béthel est le même endroit qui depuis est devenu si célèbre sous le nom de Bethléem. C’est là qu’a voulu naître Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Abraham y dressa sa tente, avec Lot, son neveu. Mais Lot avait, comme Abraham, beaucoup de troupeaux et de serviteurs. Et comme le pays dont ils avaient pris possession n’était pas assez étendu pour les pâturages de leurs troupeaux, les pasteurs d’Abraham et de Lot se disputaient et se battaient.

Un jour Abraham dit à Lot: «Je te prie, qu’il n’y ait pas de dispute entre nous, ni entre mes pasteurs et les tiens, parce que nous sommes parents. Tu vois devant toi une grande étendue de terre qui n’est pas encore peuplée. Retire-toi, je te prie, d’auprès de moi. Choisis la part que tu veux. Si tu vas à droite, j’irai à gauche. Si tu vas, à gauche, j’irai à droite.»

Lot examina le pays et tout le terrain le long du Jourdain; il vit même qu’il était agréable à la vue et fertile à cultiver. Il alla de ce côté, s’y établit avec tous ses troupeaux et ses serviteurs, et alla habiter la ville de SODOME.

LOUIS. Je trouve que Lot n’a pas été bien pour Abraham. Il aurait dû laisser son oncle, qui était si bon, choisir la plus belle part et ne pas la prendre pour lui-même.

GRAND’MÈRE. Sans doute, et tu vas voir qu’il fut puni de son égoïsme.

Abraham demeura dans la terre de Chanaan, et il établit sa demeure auprès de la vallée de Mambré, près de la ville d’HÉBRON, où naquit plus tard saint Jean-Baptiste; il dressa là un autel au Seigneur.

Après que Lot se fut séparé de son oncle, le Seigneur dit à Abraham: «Lève les yeux et regarde de tous côtés, au Nord et au Midi, à l’Orient et au Couchant. Je te donnerai, à toi et à ta postérité pour toujours, tout le pays que tu vois; je multiplierai ta race comme la poussière de la terre. Parcours tout ce pays dans sa longueur et sa largeur, parce que je te le donne.»

Ce fut alors qu’Abraham leva sa tente et alla demeurer dans la vallée de MAMBRÉ.

JACQUES. Comment les habitants ont-ils laissé Abraham et Lot s’établir dans leur pays, dont ils étaient les premiers maîtres?

GRAND’MÈRE. Pour des motifs qui paraissent certains. D’abord, ce pays, quoique déjà habité, ne l’était pas assez pour qu’il n’y restât encore beaucoup de terres incultes. Ensuite, ce pays étant divisé en plusieurs petits royaumes, leurs rois étaient bien aises de se faire de nouveaux alliés qui pussent les protéger contre leurs voisins. C’est même ce que tu vas voir à propos de Lot.

PETIT-LOUIS. Qu’est-ce qui était arrivé à Lot?

GRAND’MÈRE. Lot était allé demeurer dans la ville de Sodome, sans s’informer si le pays qu’il avait choisi était peuplé d’hommes sages et religieux. Les habitants de Sodome, de Gomorrhe et des environs, étaient des gens irréligieux et d’une très-mauvaise conduite.

Quelque temps après l’arrivée de Lot, plusieurs rois, y compris ceux de Sodome et de Gomorrhe, se prirent de querelle et se livrèrent des batailles, dans l’une desquelles les rois de Sodome et de Gomorrhe furent vaincus, mis en fuite et leurs gens tués. Les rois vainqueurs entrèrent dans Sodome et dans Gomorrhe, prirent toutes les richesses et tous les vivres qui s’y trouvaient, et se retirèrent emmenant prisonniers Lot et sa famille, et tout ce qui lui appartenait.

Un des gens de Lot, qui avait réussi à se sauver, vint à Hébron raconter à Abraham ce qui était arrivé à Lot. Abraham, ayant su que son neveu avait été pris, choisit trois cent dix-huit de ses plus braves serviteurs et poursuivit les rois vainqueurs jusqu’à la ville de DAN.

Il avait augmenté sa petite armée de quelques voisins qui lui étaient alliés, et, durant la nuit, il fondit avec sa troupe sur les rois, les défit, les poursuivit et ramena avec lui Lot, ses femmes, ses serviteurs et tout ce qui lui avait été volé ; il délivra et ramena les habitants de Sodome qui avaient été faits prisonniers.

PAUL. Grand’mère, qu’est-ce que c’est que ces petits rois-la? Comme leurs armées étaient petites!

GRAND’MÈRE. Ces rois étaient tout simplement des chefs de tribu; et Abraham lui-même était un chef de tribu. Roi veut dire chef, qui commande.

Quand le roi de Sodome apprit cette victoire, il alla, accompagné des autres rois qui avaient été vaincus comme lui, au-devant d’Abraham.

MELCHISÉDECH, roi de Salem, qui était prêtre de Dieu, offrit du pain et du vin, et bénit Abraham, en disant: «Qu’Abraham soit béni du Dieu très-haut, qui a créé le ciel et la terre! Et que béni soit le Dieu très-haut, lui qui par sa protection vous a donné la victoire contre vos ennemis!»

Alors Abraham donna à Melchisédech, prêtre du Seigneur, la dixième partie de tout ce qu’il avait pris aux rois vaincus.

ARMAND. Qu’est-ce que c’est que ce Melchisédech qu’Abraham traite avec tant de respect?

GRAND’MÈRE. C’est un personnage dont l’Écriture sainte ne nomme pas la famille, mais d’après le respect que lui témoigne Abraham, on doit croire que c’était un serviteur du vrai Dieu.

Le roi de Sodome dit à Abraham: «Donne-moi les prisonniers, hommes et femmes, et garde le reste.»

Abraham lui répondit: «Je jure par le Seigneur, possesseur du ciel et de la terre, que je ne recevrai rien de ce qui a été à toi, pas même le moindre fil, afin que tu ne puisses dire que tu as enrichi Abraham. Je demande seulement qu’on me rende ce que j’ai dépensé pour la nourriture de ceux qui m’ont suivi, et ce qui est dû à mes alliés pour leur dépense, avec leur part du butin.»

Le roi de Sodome fit exactement ce qu’Abraham lui demandait, et ils se séparèrent.

PETIT-LOUIS. Pourquoi Abraham ne veut-il rien accepter de ces rois?

GRAND’MÈRE. Parce que c’étaient des idolâtres, des hommes corrompus, détestables et maudits de Dieu.

XIV

Table des matières

DIEU PROMET UN FILS A ABRAHAM

(1887 ans avant J.-C.)

Lorsque Abraham fut rentré dans sa demeure, le Seigneur lui apparut en songe dans une vision, et lui dit: «Ne crains rien, Abraham, je suis ton protecteur, et ta récompense sera grande.»

Abraham lui répondit: «Seigneur, mon Dieu! que me donnerez-vous? et pourquoi me le donnerez-vous? Je mourrai sans enfants, parce que vous ne m’en avez pas donné. Ce sera donc le fils de Damascus, mon intendant, qui sera mon héritier?»

Le Seigneur lui dit: «Non, celui-là ne sera pas ton héritier; tu auras un héritier qui naîtra de toi.» Ensuite Dieu fit sortir Abraham (toujours dans sa vision), et lui dit: «Compte les étoiles du ciel, si tu peux; c’est ainsi que se multipliera ta race.»

Abraham crut à la parole du Seigneur, et sa foi fut agréable à Dieu, qui lui dit: «Ta postérité demeurera sur une terre étrangère; elle sera réduite en servitude; elle restera esclave pendant quatre cents ans. Pour toi, tu mourras en paix dans une heureuse vieillesse, et tu iras rejoindre tes pères. Tes descendants reviendront dans ce pays après la quatrième génération.»

PAUL. Où donc Abraham ira-t-il rejoindre ses pères?

GRAND’MÈRE. Dans le ciel, dans le sein de Dieu, où vont après leur mort tous les fidèles serviteurs de Dieu.

XV

Table des matières

NAISSANCE D’ISMAËL

(1874 ans avant J.-C.)

Sara, femme d’Abraham, lui dit un jour: «Vous savez que le Seigneur n’a pas permis que j’eusse des enfants. Mais j’ai une servante égyptienne nommée AGAR, prenez-la, je vous prie, pour seconde femme; si elle a des enfants, ils seront comme les miens.»

LOUIS. C’est très-mal ce que demande Sara, puisqu’il est défendu d’avoir plusieurs femmes.

GRAND’MÈRE. Chez les Juifs ou Israélites, il était permis d’avoir plusieurs femmes. Mais une seule, la première, restait toujours maîtresse des autres qu’elle avait données à son mari, et des enfants qu’avaient ces femmes esclaves. Sara avait donc le droit de donner Agar à Abraham, et de se réserver les enfants qui pouvaient naître de cette seconde alliance.

Abraham consentit au désir de Sara et prit Agar pour seconde femme. Et quand Agar devint la femme d’Abraham, elle commença à mépriser sa maîtresse. Sara dit un jour à Abraham:

«Vous agissez injustement envers moi; je vous ai donné ma servante pour femme; et voilà qu’elle me traite avec mépris, et vous ne la punissez pas.»

Abraham lui répondit: «Ta servante est entre tes mains; fais avec elle comme tu voudras.» Sara, ayant fait venir Agar, se mit à la battre, et Agar s’enfuit.

JACQUES. Comme elle est méchante cette Sara! Abraham aurait bien dû la battre à son tour.

GRAND’MÈRE. Dans ce temps-là, les maîtres traitaient durement leurs esclaves, et les battaient sans que personne le trouvât mauvais ou cruel. Agar n’était pas très-bonne; elle avait probablement été insolente avec sa maîtresse, dont elle se moquait parce qu’elle était stérile, ce qui était une honte chez les Juifs. Sara avait donc raison d’être en colère contre Agar. Un ange du Seigneur trouva Agar dans le désert près d’une fontaine. «Agar, servante de Sara, où vas-tu?» lui dit-il. Elle répondit: «Je fuis Sara, ma maîtresse, qui m’a cruellement battue. — Retourne chez ta maîtresse, reprit l’Ange, et humilie-toi devant elle, car elle est la maîtresse et tu es l’esclave. Le Seigneur te donnera une nombreuse postérité. Tu vas avoir un fils; tu l’appelleras ISMAËL. Ce sera un homme fier et sauvage; il aimera à dominer et à combattre, et tous combattront contre lui.»

ARMAND. Un joli fils que va avoir Agar!

GRAND’MÈRE. Dans ce temps-là, les caractères fiers et batailleurs étaient très-estimés. Agar, qui elle-même était fière et emportée, fut probablement très-satisfaite de cette promesse.

Agar vit que c’était le Seigneur qui lui parlait; elle se prosterna et l’adora; puis elle retourna chez ses maîtres. Peu de temps après, elle eut un fils qu’Abraham appela Ismaël, ainsi que l’avait commandé le Seigneur; Abraham avait alors quatre-vingt-six ans.

XVI

Table des matières

NOUVELLE PROMESSE DE DIEU A ABRAHAM

LA CIRCONCISION

(1899 ans avant J.-C.)

Abraham avait déjà quatre-vingt-dix-neuf ans. Il attendait avec confiance l’accomplissement de la promesse de Dieu, quand le Seigneur lui apparut encore et lui dit: «Je suis le Dieu tout-puissant. Je ferai alliance avec toi et je multiplierai ta race à l’infini. »

Abraham se prosterna la face contre terre. Dieu lui dit: «C’est moi qui te parle; tu t’appelleras à l’avenir Abraham, c’est-à-dire Père de la multitude.»

JEANNE. Mais il s’est toujours appelé Abraham.

GRAND’MÈRE. Non; il s’était appelé jusqu’alors ABRAM, ce qui ne voulait pas dire la même chose. Je ne vous l’avais pas dit, pour ne pas faire de confusion dans vos petites têtes. Le Seigneur continua: «Je ferai croître ta race à l’infini; je te rendrai le chef des nations, et des rois sortiront de ta postérité. Je te donnerai, à toi et à tes descendants, la terre où tu demeures maintenant comme étranger, la terre de Chanaan, qu’ils posséderont à jamais, et je serai leur Dieu. Tu me rendras le culte que vous me devez, toi et ta race.

«Voici le pacte que je fais avec toi, afin qu’il y ait un signe extérieur qui distingue mon peuple d’avec les autres nations. Tous les mâles seront circoncis.»

PAUL. Qu’est-ce que c’est, circoncis?

GRAND’MÈRE. Circoncis, c’est être marqué extérieurement comme faisant partie du peuple de Dieu, qu’on a appelé peuple Juif ou Israélite. On coupait un petit morceau de chair, afin qu’il en restât la marque. Le Seigneur continua: «L’enfant mâle de huit jours sera circoncis; tous les esclaves nés dans vos maisons, ou achetés au dehors, seront circoncis. Ce sera le signe de mon alliance avec toi et ta race. Ta femme. qui s’est appelée jusqu’à présent SARAÏ, s’appellera à l’avenir SARA, qui veut dire princesse. Je la bénirai, je te donnerai un fils qui sera né d’elle, et je le bénirai; c’est lui qui sera le chef des nations et des rois de diverses nations qui descendront de lui.»

Abraham se prosterna encore le visage contre terre, et il se mit à rire en se disant: Comment un homme de cent ans et une femme de quatre-vingt-dix ans pourraient-ils avoir un fils?

LOUIS. Pourquoi Abraham trouve-t-il ridicule d’avoir un fils à cent ans? Noé en a bien eu plusieurs à cinq cents ans.

GRAND’MÈRE. Parce que, comme je vous l’ai dit, la vie des hommes devenait de moins en moins longue à mesure que le monde se peuplait. Et, dans ce temps-là, cent ans étaient déjà un âge avancé ; c’est si vrai qu’Abraham n’a vécu que cent soixante-quinze ans; et la Bible dit qu’il mourut dans un âge très-avancé. Revenons à Abraham. Abraham dit au Seigneur: «Seigneur, faites-moi la grâce que mon fils Ismaël vive.»

Dieu lui dit: «Je t’ai dit que ta femme Sara enfantera un fils, que tu nommeras ISAAC, c’est-à-dire joie, et je ferai alliance avec lui. Je t’ai exaucé pour ton fils Imaël; je le bénirai, je lui donnerai une nombreuse postérité, et douze rois descendront de lui. Je le rendrai chef d’un grand peuple. Mais l’alliance que j’ai faite avec toi s’établira dans Isaac, qui naîtra dans un an, de ta femme Sara.»

Dieu s’étant retiré, Abraham prit Ismaël son fils, qui avait déjà treize ans; il prit ses esclaves nés dans sa maison, ceux qu’il avait achetés, et tous ses serviteurs; et, le même jour, il les circoncit tous, comme Dieu le lui avait commandé.

PETIT-LOUIS. Grand’mère, pourquoi Dieu répète-t-il tant de fois à Abraham qu’il lui donnera le pays de Chanaan, et il ne le lui donne pas?

GRÀND’MÈRE. Parce que le Seigneur veut éprouver la foi d’Abraham avant de lui donner une récompense si magnifique; et puis, Dieu accomplit toujours ses promesses, mais dans le temps qu’il juge le plus favorable. Nous autres, nous faisons de même. Ainsi, par exemple, je te promets une montre; mais cela ne veut pas dire que je te la donnerai aujourd’hui, ni demain, ni dans un mois, ni dans un an.

PETIT-LOUIS. Pourquoi cela, puisque vous la promettez?

GRAND’MÈRE. Parce que je juge que tu es trop jeune pour avoir une montre, que tu la briseras, la perdras, et que lorsque tu pourrais en avoir une sans la casser, tu n’en aurais plus; alors j’attends que tu aies l’âge raisonnable pour te donner ta montre. Dieu a fait de même pour Abraham.

XVII

Table des matières

APPARITION DE TROIS ANGES A ABRAHAM

(1869 ans avant J.-C.)

Un jour Abraham était assis à la porte de sa tente, dans la vallée de Mambré ; c’était l’heure de la plus grande chaleur du jour. Abraham ayant levé les yeux, trois hommes d’une grande beauté parurent près de lui. Aussitôt qu’il les aperçut, il courut à eux et se prosterna jusqu’à terre.

MARIE-THÉRÈSE. Pourquoi se prosterne-t-il devant des hommes?

GRAND’MÈRE. Parce qu’il reconnut que c’étaient des Anges qui avaient pris la forme humaine. Aussi ne leur parla-t-il pas comme à des hommes. «Seigneurs, leur dit-il, puisque j’ai trouvé grâce devant vous, ne passez pas devant la maison de votre serviteur sans vous y arrêter. Je vous apporterai de l’eau pour laver vos pieds; et pendant que vous vous reposerez sous l’arbre qui ombrage ma tente, je vous servirai un repas pour ranimer vos forces, et ensuite vous continuerez votre chemin.»

HENRIETTE. Grand’mère, comment Abraham offre-t-il aux Anges de se reposer et de manger? Il devait savoir que des Anges ne sont jamais fatigués et n’ont jamais faim.

GRAND’MÈRE. Il le savait certainement, mais ces Anges, ayant pris la forme humaine, étaient assujettis, du moins en apparence, comme les autres hommes, aux besoins de la nature. Aussi, loin de refuser l’offre d’Abraham, les Anges lui répondirent: «Fais ce que tu dis.»

Abraham entra promptement dans sa tente et dit à Sara:

«Pétris vite de la farine et fais cuire trois pains sous la cendre.» Il courut ensuite à ses troupeaux, il y choisit un veau tendre et gras, et il le donna à un de ses serviteurs qui se hâta de le faire cuire.

Il prit ensuite du beurre frais et du lait, et il présenta aux Anges ce repas, lui-même les servant et se tenant debout derrière eux sous l’arbre où ils étaient.

Après que les Anges eurent mangé, ils lui dirent: «Où est Sara ta femme? — Elle est dans la tente,» répondit Abraham.

Un des Anges lui dit: «Je reviendrai vous voir dans un an; dans ce temps Sara aura un fils.» Sara, ayant entendu ce que disait l’Ange, se mit à rire, pensant qu’elle et son mari étaient trop vieux pour avoir des enfants.

Mais l’Ange dit à Abraham: «Pourquoi ta femme a-t-elle ri et a-t-elle pensé qu’elle était trop vieille pour avoir des enfants? Y a-t-il rien d’impossible au Seigneur? Je reviendrai dans un an, comme je l’ai promis, et je vous trouverai tous deux en vie, et Sara aura déjà un fils.

— Je n’ai pas ri,» répondit Sara. Elle avait tout entendu, mais elle nia qu’elle eût ri, parce qu’elle était confuse et effrayée.

«Cela n’est pas vrai, reprit l’Ange, tu as ri.»

JEANNE. Mais comment les Anges n’ont-ils pas grondé et puni Sara pour avoir menti?

GRAND’MÈRE. Les Anges ont été indulgents, parce qu’elle était si troublée qu’elle ne savait plus ce qu’elle disait.

Ces hommes s’étant donc levés, ils partirent, se dirigeant du côté de Sodome; Abraham les reconduisait. L’Ange qui avait parlé, et qui était le Seigneur, dit encore:

«Je ne veux pas cacher à Abraham ce que je vais faire. Les crimes de Sodome et de Gomorrhe ont dépassé ma miséricorde; il faut que leurs iniquités soient punies.» Alors, sur un signe du Seigneur, deux des Anges partirent pour Sodome; Abraham demeura devant le Seigneur. Et, s’approchant, il lui dit: «Seigneur, punirez-vous le juste avec l’impie? S’il y a cinquante justes dans Sodome, périront-ils avec les autres? Ne pardonnerez-vous pas plutôt aux méchants à cause des cinquante justes, s’ils s’y trouvent?»

Le Seigneur lui répondit: «Si je trouve dans Sodome cinquante justes, je pardonnerai à cause d’eux à toute la ville.»

Abraham dit ensuite: «Puisque j’ai commencé, j’oserai parler encore à mon Seigneur, quoique je ne sois que poudre et que cendre. S’il y a quarante-cinq justes, ferez-vous périr toute la ville pour cinq justes de moins?

— Non, dit le Seigneur, je ne détruirai pas la ville, s’il s’y trouve quarante-cinq justes.

— Mais, Seigneur, s’il n’y en a que quarante, détruirez-vous la ville?

— S’il y a quarante justes, je ne détruirai pas Sodome, répondit le Seigneur.

— Je vous prie, Seigneur, de ne pas trouver mauvais si je vous parle encore. S’il n’y a que trente justes, que ferez-vous?

— Si je trouve trente justes, la ville ne périra pas, dit le Seigneur.

— Puisque j’ai commencé, Seigneur, j’oserai continuer. S’il y a vingt justes à Sodome, ferez-vous grâce encore?

— S’il y a vingt justes, je ferai grâce à cause d’eux.

— Seigneur, ne vous fâchez pas, je vous en supplie, si j’ose vous parler encore. Si vous ne trouvez que dix justes?

— Si je trouve dix justes dans Sodome, elle ne périra pas,» répondit le Seigneur; et, cessant de parler, il disparut. Abraham retourna chez lui.

JEANNE. Je trouve qu’Abraham a été trop hardi devant le Seigneur; je n’aurais jamais osé lui demander grâce tant de fois.

JACQUES. Parce que tu n’as pas de courage ni de confiance. Puisque le Seigneur est si bon, il ne demande pas mieux que de pardonner; il savait bien d’ailleurs qu’Abraham demandait par charité et pas pour lui-même.

JEANNE. C’est égal; s’il s’était fâché !

JACQUES. Eh bien! Qu’est-ce qu’il aurait fait? Il aurait dit à Abraham: «Laisse-moi tranquille; tu n’es jamais content; tu m’ennuies.» Au fond il n’aurait pas été fâché contre Abraham, qui était un excellent et saint homme.

GRAND’MÈRE, souriante. Non-seulement un saint homme, mais un grand Patriarche, un béni de Dieu, le père du futur peuple de Dieu. Pourtant, je comprends, comme dit Jeanne, qu’il lui ait fallu un grand courage pour faire tant de demandes; aussi voit-on parle récit de la Bible qu’il avait peur et qu’il tremblait d’irriter le Seigneur.

LOUIS. Et je crois que Dieu était un peu mécontent, car il s’est retiré sans plus rien dire.

GRAND’MÈRE. Cela ne signifie pas qu’il fût mécontent; mais, Abraham n’ayant plus rien à demander, le Seigneur n’avait plus rien à dire, et il disparut tout naturellement.

XVIII

Table des matières

SODOME ET GOMORRHE DÉTRUITES

(1869 ans avant J.-C.)

Les deux Anges qui avaient apparu à Abraham, vinrent à Sodome pendant que Lot était assis à la porte de la ville. Lot, les ayant aperçus, se leva, vint à eux et les salua respectueusement. Il leur dit:

«Venez, je vous prie, Messeigneurs, dans la maison de votre serviteur et demeurez-y

— Non, répondirent les Anges, nous n’irons pas chez vous; nous demeurerons dans la rue.»

Lot les pressa de nouveau, parce qu’il savait combien les habitants de Sodome étaient méchants, et il craignait qu’ils ne fissent du mal à ces étrangers. Les ayant donc fait entrer chez lui, il leur prépara un repas, et ils mangèrent. Mais avant qu’ils se fussent retirés pour dormir, la maison de Lot se trouva entourée des habitants de la ville; ils appelèrent Lot et lui dirent: «Où sont ces hommes qui sont entrés chez vous ce soir? Faites-les sortir, afin que nous les emmenions.»

Lot sortit pour leur parler, et il eut soin de bien fermer la porte de sa maison.

«Je vous prie, leur dit-il, laissez ces hommes tranquilles; ils sont venus chez moi pour y être en sûreté, et je ne puis vous les livrer.»

Mais les habitants de Sodome se mirent à injurier Lot, qui continuait à leur refuser l’entrée de sa maison et les étrangers qu’ils voulaient avoir pour les tuer. Ils se jetèrent alors sur Lot, pour briser la porte et entrer de force dans sa maison. Au moment où la porte allait être brisée, les deux Anges l’ouvrirent, prirent Lot par la main, le firent entrer et refermèrent la porte.

Au même instant, tous ces méchants hommes devinrent aveugles par ordre du Seigneur, de sorte qu’ils ne pouvaient plus trouver l’entrée de la maison.

Les Anges dirent ensuite à Lot: «Prends tout ce que tu as de précieux; emmène tes parents qui demeurent chez toi, et sors de la ville, car nous allons détruire Sodome et toutes les villes environnantes avec leurs habitants, à cause de leurs crimes que le Seigneur ne peut plus supporter.»

Lot alla chercher sa famille, mais tous refusèrent de sortir, se moquant de lui et des menaces des Anges. Lot différait toujours son départ; enfin, les Anges lui ayant ordonné de s’en aller immédiatement, avec sa femme et ses deux filles, ils le prirent par la main et le conduisirent hors de la ville. La femme et les deux filles de Lot le suivirent.

VALENTINE. Et si les méchants habitants les avaient rencontrés, ils les auraient tous tués.

GRAND’MÈRE. Non, puisqu’ils étaient tous devenus aveugles. D’ailleurs, ils avaient les Anges pour les protéger.

Lorsqu’ils furent en dehors de la ville, les Anges dirent à Lot:

«Va, conserve la vie que le Seigneur vient de t’accorder en faveur d’Abraham et en récompense de ton hospitalité envers nous; ne regarde pas derrière toi, le Seigneur vous le défend à tous; et allez jusqu’au haut de la montagne, où vous serez en sûreté.» Mais Lot, craignant de ne pouvoir arriver sans accident jusqu’à la montagne, et se croyant plus en sûreté dans une ville, obtint des Anges la permission de s’arrêter dans la petite ville de Ségor. Les Anges lui accordèrent d’épargner cette petite ville à cause de lui, et ils disparurent. Lot continua son chemin avec sa femme et ses filles. La femme de Lot, entendant un bruit horrible derrière elle, se retourna malgré la défense des Anges; elle vit toute la terre en féu et fut immédiatement frappée de mort, se trouvant changée en une statue de sel.

JEANNE. Pauvre femme! c’était une punition bien sévère pour une minute de curiosité.

GRAND’MÈRE. C’était la juste punition de sa désobéissance. Elle était la femme d’un homme juste; elle devait donc connaître la bonté de Dieu, mais aussi combien il avait puni sévèrement la désobéissance d’Ève; elle était donc plus coupable que ne l’eût été une autre qui eût ignoré la loi du Seigneur.

Lot et ses filles continuèrent leur chemin jusqu’à la petite ville de Ségor, où ils passèrent la nuit. Le lendemain, ils virent que tout le pays d’alentour avait été détruit par une pluie de feu; Sodome, Gomorrhe et deux autres villes n’existaient plus; et dans tout le pays environnant, la fumée sortait de terre comme d’une immense fournaise.

FRANÇOISE. Est-ce que la femme de Lot changée en statue de sel était vraiment du sel?

GRAND’MÈRE. Oui sans doute; au moment même où elle avait désobéi, elle avait été bien réellement changée en statue de sel, et morte par conséquent — On trouve dans l’Histoire sainte beaucoup d’événements que nous ne comprenons pas bien, mais qui nous font voir comment Dieu punit sévèrement le péché, le mal volontaire. Quand Lot vit que tout brûlait autour de Ségor où il s’était cru si bien en sûreté, il eut peur et il se réfugia avec ses filles sur le haut de la montagne, ayant reconnu la sagesse du conseil de l’Ange. Il y trouva une caverne, où il s’arrêta avec ses filles.

PETIT-LOUIS. Et de quoi vécurent-ils? Ils n’avaient rien à manger.

GRAND’MÈRE. Ils avaient certainement emporté de quoi vivre pendant deux ou trois jours; et il ne leur fallait pas plus de deux jours de marche pour aller chez Abraham et s’établir ailleurs.

PETIT-LOUIS. Mais Abraham demeurait très-loin.

GRAND’MÈRE. Non, pas très-loin, peut-être à six ou huit heures au plus, puisque Abraham, en se levant le lendemain de la destruction de Sodome, vit le pays en feu; il est probable qu’il envoya des serviteurs au-devant de son neveu pour l’amener chez lui.

XIX

Table des matières

NAISSANCE D’ISAAC

AGAR EST CHASSÉE AVEC ISMAEL.

(1859 ans avant J.-C.)

Peu de temps après, Abraham quitta ce pays pour aller plus au Midi.

ARMAND. Pourquoi quitte-t-il un beau pays où il était si bien?

GRAND’MÈRE. On ne le sait pas au juste, mais il est probable que ce fut à cause des odeurs malsaines et détestables qui venaient de Sodome et des autres villes maudites; elles devaient, en effet, être fort malsaines à respirer, et se faire sentir à une grande distance.

Aujourd’hui encore tout le pays est comme un désert, rien n’y pousse, rien ne peut y vivre; au-dessus des ruines de Sodome, de Gomorrhe et des autres villes détruites par le feu du ciel, s’est formé un lac qu’on appelle Lac Asphaltite ou Mer Morte; les eaux en sont si salées et si infectes qu’on ne pourrait pas en boire sans mourir; elles sont pourtant si transparentes qu’on distingue clairement au fond les ruines des villes brûlées.

Abraham alla donc s’établir à peu de distance. Dans le temps qu’avait annoncé le Seigneur, Sara eut un fils qui fut nommé ISAAC. Abraham avait alors cent ans.

Isaac grandit, et quand il eut l’âge de raison, Sara vit un jour qu’Ismaël le maltraitait brutalement. Sara, justement indignée, dit à Abraham: «Chassez cette servante avec son fils; car le fils de la servante ne sera pas votre héritier avec mon fils Isaac.»

Abraham s’affligea de ces paroles à cause de son fils Ismaël.

LOUIS. Je trouve Sara bien sévère; à la place d’Abraham, je ne l’aurais pas écoutée.

GRAND’MÈRE. Sara avait le caractère un peu sévère, sans doute, mais elle voyait qu’Ismaël était méchant et dangereux pour Isaac; elle ne devait pas souffrir que le fils de l’esclave maltraitât le fils de la maîtresse, l’enfant béni de Dieu et l’héritier du Patriarche. Au reste, avant de céder aux désirs de Sara, Abraham, dans son affliction, consulta le Seigneur.

GASTON. Et que lui répondit le Seigneur?

GRAND’MÈRE. Il lui dit: «Que cette demande de Sara ne te paraisse pas trop dure! Fais ce qu’elle te dit, parce que c’est Isaac qui doit être ton héritier et le chef de ta race. Mais ne t’inquiète pas d’Ismaël; je le rendrai père d’un grand peuple, comme je l’ai promis, parce qu’il est ton fils.»

Abraham se leva donc le lendemain au lever du jour, il prit du pain et une cruche d’eau, les mit sur l’épaule d’Agar, lui donna son fils Ismaël et les renvoya. Ismaël avait alors vingt-trois ans. Ils s’en allèrent et marchèrent dans le désert. Mais l’eau de la cruche étant épuisée, ils n’en trouvèrent plus et souffrirent de la soif. Ismaël, n’ayant plus de force, se coucha sous un arbre, et Agar s’éloigna en disant: «Je ne verrai pas mourir mon fils.» Elle s’assit en face de lui, et se mit à pleurer.

Dieu, entendant les pleurs de la mère, lui envoya un Ange qui lui dit: «Agar, que fais-tu là ? Ne crains pas, car le Seigneur a écouté ta voix et celle de l’enfant. Lève-toi, prends ton fils, parce que je le rendrai père d’un grand peuple.»

Au même moment, Agar aperçut un puits plein d’eau; elle y alla, puisa de l’eau et la porta à son fils. Et Dieu protégea Ismaël; il vécut dans le désert et il devint adroit à tirer de l’arc.

MARIE-THÉRÈSE. Mais comment Agar a-t-elle pu vivre dans un désert, sans avoir rien?

GRAND’MÈRE. D’abord Ismaël avait plus de vingt ans; il pouvait vivre de sa chasse, et l’eau ne leur manquait pas. Ensuite, ils étaient tout près de l’Égypte, où ils trouvaient ce qui leur était nécessaire. Agar, qui était Égyptienne, fit épouser à Ismaël une fille du pays d’Égypte, ce qui prouve qu’ils y avaient des relations.

Pendant ce temps, Abraham fit alliance avec Abimélech, roi du pays des Philistins, et il y demeura longtemps.

Expulsion d’Ismaël et de sa mère.


XX

Table des matières

SACRIFICE D’ABRAHAM

(1826 ans avant J.-C.)

Un jour, Abraham s’entendit appeler par trois fois: «Abraham, Abraham, Abraham!

— Me voici, Seigneur, répondit Abraham.

— Prends Isaac, ton fils unique, que tu aimes tant, et va dans la terre de vision. Et là, tu me l’offriras en holocauste, sur la montagne que je te montrerai.»

JEANNE. Comment! le bon Dieu va lui faire tuer son fils? Mais c’est horrible pour le pauvre Abraham! c’est cruel!

GRAND’MÈRE. Chère petite, avant de juger ainsi un acte de Dieu, attends jusqu’à la fin. Dieu ne fait rien que de juste, de bon, de parfait; et tu vas voir qu’il ne donne cet ordre à Abraham que pour éprouver son obéissance et celle d’Isaac, et pour rendre leur récompense plus grande.

HENRIETTE. Et moi, je crois que le Seigneur ne laissera pas tuer le pauvre Isaac, puisqu’il lui a promis qu’il serait le père du peuple de Dieu.

GRAND’MÈRE. C’est ce que nous allons voir.

Abraham, sans demander aucune explication au Seigneur, sans lui adresser aucune supplication pour un commandement aussi rigoureux, se leva au point du jour, prépara son âne, prit avec lui deux jeunes serviteurs, et Isaac son fils ayant, d’après l’ordre d’Abraham, coupé le bois nécessaire pour le bûcher du sacrifice, ils partirent tous pour le pays de vision.

ARMAND. Où était ce pays de vision?

GRAND’MÈRE. C’était l’emplacement où depuis a été bâtie la ville de JÉRUSALEM. Et la montagne sur laquelle Abraham devait offrir en sacrifice son fils unique, était la montagne du CALVAIRE, sur laquelle le Fils de Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, devait mourir plus tard pour sauver les hommes. Vous verrez cela dans l’Évangile.

Abraham et Isaac n’y arrivèrent que le troisième jour. Abraham, ayant vu le pays de loin, dit à ses serviteurs: «Attendez-moi ici avec l’âne; nous irons seuls jusque-là, mon fils et moi, et nous offrirons notre sacrifice; après quoi je reviendrai à vous.»

Il prit alors le bois du bûcher et le chargea sur les épaules d’Isaac; il prit lui-même le couteau du sacrifice et le feu pour allumer le bois; et ils montèrent ainsi la montagne.

Ils marchaient en silence, et Isaac dit: «Mon père! — Mon fils, que veux-tu? — Voilà, dit Isaac, le feu et le bois; où est la victime pour le sacrifice?—Mon fils, répondit Abraham, Dieu aura soin de fournir lui-même la victime.»

Et ils continuèrent à marcher en silence. Ils arrivèrent au lieu que le Seigneur avait montré à Abraham. Il y dressa un autel avec des pierres, posa dessus le bois pour le sacrifice, lia ensuite son fils Isaac et le plaça sur le bois qu’il avait arrangé sur l’autel.

PETIT-LOUIS. Et Isaac n’essaya pas de se sauver?

GRAND’MÈRE. Pas du tout; il était trop soumis à son père pour lutter contre sa volonté. Il avait alors trente-trois ans, et il n’avait jamais résisté à son père.

HENRI. Isaac avait juste l’âge qu’avait Notre-Seigneur quand il a été crucifié.

GRAND’MÈRE. Tout justement.

JEANNE, pleurant. Grand’mère, c’est affreux pour ce pauvre Abraham!

VALENTINE, pleurant. Et ce pauvre Isaac, c’est encore plus affreux pour lui, qui devait croire que son père le tuait parce qu’il ne l’aimait plus, et même qu’il le haïssait.

Tous les petits s’essuient les yeux.

GRAND’MÈRE. Soyez tranquilles, mes pauvres petits, Abraham ne le tuera pas, le Seigneur l’en empêchera.

Abraham prit le couteau du sacrifice et levait son bras tremblant pour immoler son fils, lorsqu’un Ange lui arrêta le bras, et une voix lui cria du ciel: «Abraham, Abraham! — Me voici, Seigneur, » répondit Abraham.

La voix lui dit: «N’immole pas l’enfant et ne lui fais pas de mal. Je connais maintenant combien tu m’es fidèle, puisque tu n’as pas hésité à sacrifier ton fils unique pour m’obéir.»

Abraham aperçut alors un bélier qui s’était embarrassé les cornes dans un buisson. Et, l’ayant pris, il l’offrit en holocauste au Seigneur à la place d’Isaac. Le Seigneur appela ensuite Abraham une seconde fois et lui dit:

«Je jure par moi-même que, puisque tu as fait cette action et que, pour m’obéir, tu as voulu immoler ton fils, je vous bénirai tous deux; ta race se multipliera comme les étoiles du ciel. Ta postérité possédera les villes de ses ennemis; et toutes les nations de la terre seront bénies dans CELUI qui sortira de vous, parce que tu as obéi à ma voix.»

LOUIS. De qui le Seigneur veut-il parler en disant: Celui qui sortira de vous?

GRAND’MÈRE. Le Seigneur veut parler de son divin Fils, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui devait naître de la Vierge Marie. Et la Vierge Marie descendait en droite ligne d’Abraham et d’Isaac.

Abraham et Isaac descendirent alors la montagne; ils rejoignirent leurs serviteurs, et ils retournèrent dans leur demeure à Bersabée.

MARIE-THÉRÈSE. Comment Abraham n’a-t-il pas tout dit au pauvre Isaac qui ne devait rien comprendre à ce que faisait son père?

GRAND’MÈRE. La sainte Bible ne le dit pas, mais il est plus que probable qu’Abraham, au moment de lier Isaac sur l’autel, lui expliqua qu’il agissait d’après l’ordre de Dieu. Isaac s’y soumit avec la même obéissance qu’Abraham. Et nous ne pouvons douter qu’ils n’aient tous les deux témoigné leur bonheur et remercié Dieu avec une vive reconnaissance de ne pas avoir dû accomplir leur sacrifice jusqu’au bout. Le sacrifice d’Abraham est l’image du sacrifice de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, d’après l’ordre de son Père, n’hésita pas à s’immoler sous la forme humaine, pour sauver les hommes des suites du péché d’Adam et d’Ève.

FRANÇOISE. Mais je ne sais pas tout cela, moi.

GRAND’MÈRE. Tu le sauras, chère petite, un peu plus tard, quand tu pourras lire un livre que j’ai raconté à tes sœurs, frères et cousins, et qui s’appelle l’ÉVANGILE. Tu verras alors que l’Histoire Sainte, que je vous raconte maintenant, est remplie d’événements et de paroles qui prédisent, c’est-à-dire qui annoncent Notre-Seigneur Jésus-Christ.

ARMAND. Je ne vois pas cela, Grand’mère.

GRAND’MÈRE. Parce que tu es encore trop petit pour comprendre ces prédictions, et que ce serait trop long à t’expliquer; mais tu le verras très-bien plus tard.

Le sacrifice d’Isaac.


XXI

Table des matières

MORT ET ENTERREMENT DE SARA

MARIAGE D’ISAAC.

(1822 ans avant J.-C.)

Quelques années après le sacrifice que le Seigneur avait demandé à Abraham, Sara mourut à l’âge de cent vingt-sept ans.

Abraham la pleura parce qu’il l’aimait, et Isaac aussi en fut très-affligé. Abraham voulut lui avoir une belle sépulture dans un terrain qui demeurerait à sa postérité ; pour cela, il acheta un champ avec de belles cavernes qui appartenaient à EPHRON. Ce champ, avec les cavernes, les terres et les arbres environnants, s’appelait Éphron. Il fut vendu à Abraham avec grande solennité devant tous les habitants du pays. Abraham en prit possession et enterra sa femme Sara en grande cérémonie dans une des cavernes du champ.

Abraham, étant fort avancé en âge, pensa à marier Isaac qui avait déjà près de quarante ans. Il appela donc Éliézer, son plus ancien serviteur, qui avait la direction de toute la maison, et il lui dit: «Va dans le pays qu’habite ma famille, car je veux que tu y cherches une femme pour mon fils Isaac. Ne lui prends pas une fille chananéenrie ni d’aucune autre famille qui ne soit pas la mienne.

— Mais, Seigneur, où trouverai-je ce que vous me demandez? répondit Éliézer.

— Le Seigneur, qui m’a juré qu’il donnerait tous ces pays à ma race, t’enverra son Ange pour te guider et pour te faire voir la femme que doit épouser Isaac.» Éliézer jura qu’il obéirait à Abraham; il choisit dix chameaux du troupeau de son maître.

FRANÇOISE. Pourquoi des chameaux?

GRAND’MÈRE. Parce que, dans ces pays-là, on montait sur des chameaux pour voyager, comme on monte dans nos pays sur des chevaux. C’est encore l’usage en Orient, chez les Turcs, les Arabes, etc. Il prit donc dix chameaux, des serviteurs; il emporta beaucoup de riches présents, et il partit pour la Mésopotamie, pays qu’habitaient les parents d’Abraham. Il arriva un soir près de la ville de Nachor. Avant d’y entrer, il s’arrêta pour laisser reposer ses chameaux. C’était l’heure à laquelle les filles de la ville avaient l’habitude de sortir pour puiser de l’eau. Éliézer fit au Seigneur cette prière:

«Seigneur, Dieu d’Abraham mon maître, assistez-moi aujourd’hui, je vous prie; me voici près de cette fontaine, et les filles des habitants de la ville vont sortir pour puiser de l’eau. Faites que la fille à laquelle je demanderai à boire et qui me répondra:

«Buvez, et je donnerai aussi à boire à vos chameaux», soit celle que vous avez choisie pour épouse à Isaac. Et je connaîtrai par là que vous avez fait miséricorde à mon maître.»

A peine avait-il fini de parler ainsi en lui-même, qu’il vit paraître REBECCA, fille de Bathuel et petite-fille de NACHOR, frère d’Abraham; elle portait sur son épaule un vase plein d’eau. C’était une jeune fille fort belle; elle avait déjà puisé de l’eau, et elle s’en retournait. Éliézer, allant au-devant d’elle, lui demanda un peu de l’eau qu’elle emportait. Elle répondit: «Buvez, mon seigneur» ; et penchant son vase elle lui donna à boire. Elle ajouta: «Je vais aussi tirer de l’eau pour vos chameaux, jusqu’à ce qu’ils aient tous bu.»

Éliézer la laissa faire sans rien dire; il la trouva belle et agréable. Quand tous les chameaux eurent bu, il tira d’un sac des pendants d’oreilles qui valaient chacun deux sicles, et deux bracelets qui en valaient dix chacun.

LOUIS. Combien cela faisait-il de notre argent?

GRAND’MÈRE. Un sicle d’or valait vingt francs; ainsi deux sicles faisaient quarante francs, et dix sicles en faisaient deux cents.

HENRIETTE. Grand’mère, mais ce n’est pas bien beau pour un présent de mariée.

GRAND’MÈRE. Tu as raison pour notre temps. Mais dans ce temps-là on était plus simple et plus sage qu’aujourd’hui; on ne dépensait pas des sommes considérables en bijoux et en choses inutiles.

Éliézer, en lui donnant ces présents, lui dit: «De qui êtes-vous la fille? dites-le-moi, je vous prie. Y a-t-il dans la maison de votre père de la place pour me loger?

— Je suis fille de Bathuel et petite-fille de Nachor, répondit-elle. Il y a chez nous beaucoup de paille et de foin pour vos chameaux, et beaucoup de place pour vous loger vous-même.»

Éliézer salua profondément en disant:

«Béni soit le Seigneur Dieu d’Abraham, qui m’a amené droit dans la maison du frère de mon maître.»

La fille courut à la maison de sa mère, et lui raconta ce qu’elle avait vu et entendu. Cette fille, qui s’appelait Rebecca, avait un frère nommé LABAN; il sortit tout de suite pour aller trouver l’homme qui avait donné de si beaux bijoux à sa sœur; il le trouva encore près de la fontaine avec ses chameaux et lui dit: «Entrez, vous qui êtes béni du Seigneur; j’ai préparé une demeure pour vous et pour vos serviteurs et vos chameaux.»

Laban fit donc entrer Éliézer. dans le logis; il déchargea les chameaux, leur donna de la paille et du foin, il fit laver les pieds d’Eliézer et de ses serviteurs, selon l’usage de l’Orient, et il lui fit servir un repas. Mais Éliézer dit qu’il ne mangerait pas avant d’avoir expliqué ce qu’il venait demander d’après l’ordre d’Abraham, son maître. Il raconta sa conversation avec Abraham et comment le Seigneur avait témoigné son approbation en lui envoyant, à lui Éliézer, la fille que désirait Abraham pour son fils Isaac. «C’est pourquoi, ajouta Éliézer, si vous avez le désir d’obliger mon maître, dites-le-moi. Si vous voulez garder votre fille, faites-le-moi savoir, afin que j’aille ailleurs chercher une fille parmi les parents de mon maître.»

Laban et son père Bathuel répondirent: «C’est Dieu qui a parlé en cette rencontre; nous ne pouvons dire autre chose, sinon que nous agirons d’après sa volonté. Rebecca est à vous; prenez-la et emmenez-la, afin qu’elle soit la femme d’Isaac, selon ce qu’a témoigné le Seigneur.»

Éliézer, entendant cette réponse, se prosterna contre terre pour adorer et remercier le Seigneur. Il alla chercher ensuite des vases d’or et d’argent, et de riches vêtements qu’il offrit à Rebecca. Il donna aussi de beaux présents à ses frères et à sa mère. Ils firent un festin, ils mangèrent et ils se réjouirent tous ensemble.

Le lendemain, Éliézer, s’étant levé de grand matin, demanda à Bathuel la permission de partir le jour suivant.

La mère et les frères lui répondirent: «Permettez que Rebecca reste encore dix jours avec nous.

— Je vous prie, dit Éliézer, ne me retenez pas davantage, puisque le Seigneur m’a conduit. Permettez-moi d’aller retrouver mon maître qui m’attend.

— Appelons Rebecca, dirent les parents; sachons d’elle-même son sentiment.»

On l’appela; elle vint tout de suite, et ses parents lui dirent:

«Veux-tu aller avec cet homme? — Je le veux bien,» répondit-elle. Ils la laissèrent donc aller avec sa nourrice qui la servait, et lui firent leurs adieux.

VALENTINE. Grand’mère, trouvez-vous que ce soit bien à Rebecca d’être si pressée de s’en aller?

GRAND’MÈRE. Les filles juives n’étaient pas élevées comme le sont les nôtres; elles exécutaient les volontés du Seigneur et elles étaient soumises à leurs parents; Rebecca crut bien agir en ne se refusant pas au désir exprimé par l’envoyé d’Abraham, son oncle, et d’Isaac, son futur époux.

Rebecca, sa nourrice et ses servantes montèrent donc sur des chameaux, et suivirent Éliézer, qui s’en retourna en toute hâte vers son maître.

Comme ils approchaient de la demeure d’Abraham, Isaac, qui se promenait dans le chemin, les vit arriver de loin sur leurs chameaux. Rebecca aperçut aussi Isaac; elle descendit de dessus son chameau, et elle dit à Éliézer: «Qui est cet homme qui vient au-devant de nous le long des champs? — C’est mon maître,» répondit-il. Rebecca prit aussitôt son voile et s’en couvrit.

MARIE-THÉRÈSE. Pourquoi cela? Elle était donc laide, puisqu’elle voulut se cacher d’Isaac?

GRAND’MÈRE. Au contraire, Rebecca était très-belle; mais les filles juives étaient modestes; elles se voilaient toujours le visage devant des étrangers, et Isaac était encore un étranger pour Rebecca.

Éliézer alla au-devant d’Isaac et lui raconta ce qu’il avait fait. Alors Isaac prit Rebecca, la mena dans la tente où avait demeuré Sara sa mère, et la prit pour femme; et il eut pour elle une si grande tendresse, qu’elle le consola de la mort de Sara.

JACQUES. Je trouve la conduite d’Isaac bien peu respectueuse pour son père; il fait tout cela sans seulement lui en parler, sans lui demander son consentement; et Éliézer, qui avait l’air si soumis à Abraham, arrange tout cela avec Isaac comme si Abraham était déjà mort.

GRAND’MÈRE. Cher enfant, Isaac et Éliézer ne faisaient qu’exécuter en cela les volontés d’Abraham, leur seigneur; ils ont certainement consulté Abraham, pour lequel ils avaient un grand respect. La sainte Bible ne le dit pas, parce que c’était un détail inutile, mais il est certain qu’Abraham a béni le mariage de son fils et que Rebecca lui a été présentée aussitôt après son arrivée; c’est comme la tente de Sara dont Isaac ne se serait certainement pas emparé sans en avoir reçu l’ordre de son père.

VALENTINE. Il n’y avait donc pas de cérémonies pour les mariages?

GRAND’MÈRE. Si fait, mon enfant, mais cette cérémonie était très-simple. Le Patriarche était le prêtre de la famille. Il bénissait et unissait les deux époux; en se réjouissait en famille, on faisait un festin entre soi, et c’était fini.

XXII

Table des matières

MORT D’ABRAHAM. — ÉSAÜ ET JACOB

(1818 ans avant J.-C.)

Quand Isaac fut marié, Abraham donna à ses autres fils de riches présents et les sépara d’Isaac, en les envoyant dans un pays éloigné à l’Orient, du côté de l’Asie. Il donna ensuite à Isaac tout ce qu’il possédait.

VALENTINE. Pourquoi Abraham a-t-il renvoyé les frères d’Isaac?

GRAND’MÈRE. De peur sans doute qu’il n’y eût entre eux et Isaac des querelles comme du temps d’Ismaël. Isaac étant le seul héritier béni de Dieu et devant posséder tous les biens d’Abraham, il y aurait eu des jalousies, des révoltes peut-être et de grands ennuis pour Isaac; Abraham les lui a fait éviter en envoyant les fils qu’il avait eus de différentes esclaves s’établir dans un autre pays.

Quelques années après le mariage d’Isaac, Abraham mourut à l’âge de cent soixante-quinze ans. Isaac et Ismaël.....

PETIT-LOUIS. Comment, Ismaël? puisqu’il avait été chassé depuis bien des années.

GRAND’MÈRE. Cela n’empêche pas qu’une fois devenu grand il ne vînt voir quelquefois son père; il était là à la mort d’Abraham.

Donc Isaac et Ismaël portèrent Abraham dans la caverne où avait été enterrée Sara, dans le champ d’Ephron. Ismaël, après avoir eu beaucoup d’enfants, dont douze furent des rois ou des chefs de tribus qui bâtirent des villes et des châteaux forts, mourut à l’âge de cent trente-sept ans.

Après la mort d’Abraham, Dieu bénit de nouveau Isaac. Il resta dans la demeure de son père. Voyant que Rebecca, sa femme, n’avait pas d’enfants, il pria le Seigneur de l’exaucer et de ne pas laisser périr la race d’Abraham.

Le Seigneur écouta sa prière et, quelque temps après, Rebecca accoucha de deux jumeaux. Peu de temps avant leur naissance, le Seigneur lui avait dit: «Tu auras deux jumeaux qui seront chefs de deux nations différentes, ennemies l’une de l’autre, et la race du premier sera assujettie à celle du second.»

PAUL. Qu’est-ce que c’est, des jumeaux?

GRAND’MÈRE. Des jumeaux sont deux frères ou sœurs qui naissent le même jour.

L’aîné de ces jumeaux était roux et tout velu.....

GASTON. Qu’est-ce que c’est, velu?

GRAND’MÈRE. Velu veut dire couvert de poils, comme les chiens, les chats, etc.

PAUL. Il devait être affreux, ce pauvre enfant!

GRAND’MÈRE. Oui, il ne devait pas être beau; mais ce qui est pis encore, il n’était pas bon, comme tu le verras plus tard; on lui donna le nom d’ÉSAÜ.

Le second jumeau fut nommé JACOB. Isaac avait déjà soixante ans quand le Seigneur lui envoya ces deux enfants. Ésaü s’adonna à la chasse et à la culture de la terre; Jacob, au contraire, menait une vie tranquille et aidait sa mère dans les travaux intérieurs. Isaac aimait Ésaü, qui lui apportait toujours le produit de sa chasse; Rebecca préférait Jacob.

XXIII

Table des matières

ÉSAÜ VEND SON DROIT D’AINESSE A JACOB

(1804 ans avant J.-C.)

Un jour, Jacob avait fait cuire des lentilles et il s’apprêtait à les manger, lorsque Esaü rentra de la chasse très-fatigué et mourant de faim. Voyant le plat de lentilles que Jacob allait manger, il lui dit: «Donne-moi ce que tu as fait cuire, car je suis extrêmement fatigué et j’ai bien faim.»

Jacob lui répondit: «Cède-moi ton droit d’aînesse, et je te donnerai mon plat de lentilles.

— Je le veux bien, dit Ésaü ; je me meurs de besoin, ainsi à quoi me servira mon droit d’aînesse, si je meurs?

— Jure-le-moi, reprit Jacob.

— Je le jure, répondit Ésaü ; je te vends mon droit d’aînesse pour le plat et le pain que tu as devant toi.»

Et saisissant les lentilles et le pain, Ésaü mangea et but; puis il s’en alla sans s’inquiéter d’avoir vendu son droit d’aînesse.

LOUIS. C’est comme s’il n’avait rien vendu du tout; il restait toujours l’aîné.

GRAND’MÈRE. Mais non; les droits de l’aîné de la famille étaient très-considérables. Dans la famille d’Abraham, c’était l’aîné qui recevait la bénédiction particulière du père mourant: il devenait Patriarche, Grand Prêtre et chef de famille; il héritait de la plus grande partie des biens de son père; il commandait en maître à ses frères; il restait dans la demeure de son père; enfin, c’était de lui, de sa race, que devait naître le Messie, le Rédempteur des hommes. Ésaü savait tout cela; il n’aurait pas dû abandonner ses droits.

JACQUES. Grand’mère, je trouve que Jacob a très-mal fait; il a profité de ce qu’Ésaü mourait de faim pour lui extorquer son droit d’aînesse.

GRAND’MÈRE. Cher enfant, il est certain que Jacob n’a agi comme il l’a fait que d’après une inspiration de Dieu; ce qui le prouve, c’est la prédiction que le Seigneur avait faite à Rebecca avant la naissance de ses fils.

PAUL. Qu’est-ce que le Seigneur avait prédit? Je ne m’en souviens plus.

GRAND’MÈRE. Il lui avait dit que l’aîné serait assujetti au plus jeune. La suite de l’histoire de Jacob vous prouvera que le Seigneur avait approuvé sa conduite et celle de sa mère dans cette occasion. Quant à Ésaü, il n’était pas affamé au point d’en mourir; quand même Jacob lui aurait absolument refusé toute nourriture, ce qu’il n’aurait pas fait très-certainement, s’il avait vu son frère en danger de mort, Ésaü n’était pas assez affaibli pour ne pas avoir la force d’aller à dix pas de là demander de quoi manger.

XXIV

Table des matières

ISAAC CHEZ LES PHILISTINS

(1790 ans avant J.-C.)

Peu de temps après, il survint une grande famine dans le pays où demeurait Isaac; il partit donc avec ses troupeaux et sa famille et il alla chez les PHILISTINS, où régnait le roi ABIMÉLECH; car le Seigneur lui avait apparu et lui avait dit:

«Ne va pas demeurer en Égypte, mais va dans le pays des Philistins; tu y resteras quelque temps comme étranger; je serai avec toi, et je te bénirai. Je multiplierai ta race à l’infini, comme je l’ai promis à ton père Abraham, et de toi sortira le BÉNI DES NATIONS c’est-à-dire le MESSIE.»

Isaac s’établit donc à Gérara; le roi Abimélech lui donna la quantité de terres nécessaire pour le nourrir, lui, sa famille et ses troupeaux; au bout de quelque temps, Isaac, béni de Dieu, devint si riche, que les Philistins en furent jaloux, et, pour le forcer à s’en aller, ils remplirent avec de la terre les puits qui lui donnaient de l’eau et qui avaient été creusés jadis par ABRAHAM, quand il avait demeuré dans ce pays.

Le roi Abimélech lui-même, au lieu de protéger Isaac contre la haine des Philistins, le pria de s’en aller, «parce que, lui dit-il, vous êtes devenu plus puissant que nous par le nombre de vos serviteurs et par vos richesses, et nous avons peur que vous ne fassiez de nous vos esclaves.»

Isaac aimait la paix et la justice; il ne voulut pas rester de force dans le royaume d’Abimélech et se retira plus loin, à BETSABÉE. Il y était depuis quelque temps, lorsqu’il vit arriver le roi Abimélech, avec PHICOL, général de son armée.

Isaac leur dit: «Pourquoi venez-vous me trouver? Vous me haïssez, et vous m’avez chassé de chez vous.»

Abimélech lui répondit: «Nous venons à vous, parce que nous voyons que le Seigneur est avec vous et qu’il vous protège. Nous venons vous demander votre amitié, pour que vous ne nous fassiez pas de mal et que vous ne preniez rien de ce qui est à nous, comme nous n’avons rien pris de ce qui était à vous; nous vous avons laissé partir en paix. Maintenant faisons une alliance pour nous défendre ensemble contre nos ennemis.»

Alors Isaac les reçut chez lui, et il leur donna un grand festin; le lendemain ils jurèrent une alliance; Isaac les reconduisit, et il se séparèrent très-bons amis.

XXV

Table des matières

BÉNÉDICTION D’ISAAC A JACOB — COLÈRE D’ÉSAÜ

(1760 ans avant J.-C.)

Longtemps après, Ésaü, qui avait déjà quarante ans, épousa deux femmes que n’aimaient pas Isaac et Rebecca, parce qu’elle s’étaient mal conduites avec eux.

VALENTINE. Pourquoi Ésaü épouse-t-il deux femmes, et pourquoi choisit-il des femmes qui sont mal pour ses parents?

GRAND’MÈRE. Esaü a épousé deux femmes, parce que la loi ancienne, comme je vous l’ai déjà dit, permettait d’en avoir plusieurs; il a pris des femmes qui déplaisaient à Isaac et à Rebecca, parce qu’il se souciait peu de plaire à Dieu et à ses parents.

Isaac était très-vieux, et il était devenu aveugle. Un jour il appela Ésaü et lui dit: «Mon fils, je suis fort âgé et je puis mourir bientôt; je veux te bénir avant ma mort. Va donc prendre ton arc et tes flèches pour tuer du gibier; et quand tu en auras tué, fais-le cuire comme tu sais que je l’aime; j’en mangerai, et je te bénirai ensuite.»

Il s’agissait de cette grande et solennelle bénédiction que les Patriarches donnaient à leur fils aîné depuis Adam, par l’ordre de Dieu; elle faisait de celui qui l’avait reçue le Souverain Pontife de tout le peuple de Dieu.

Ésaü partit tout de suite pour faire ce qu’Isaac lui avait commandé. Mais Rebecca, qui avait tout entendu, appela Jacob; elle lui raconta ce qu’Isaac venait de dire à Ésaü.

«Mon fils, lui dit-elle, suis le conseil que je vais te donner: va-t’en à ton troupeau, tue deux de tes meilleurs chevreaux, afin que je les prépare comme je sais que les aime ton père; tu les lui présenteras, et quand il en aura mangé, il te bénira croyant bénir Ésaü.

— Ma mère, lui répondit Jacob, vous savez qu’Ésaü a le corps velu; si mon père me touche avec sa main, ce qu’il fera certainement pour me bénir, il verra que je l’ai trompé, et il me maudira au lieu de me bénir.

— Mon fils, dit Rebecca, ne crains rien. Fais ce que je te dis, va me chercher les chevreaux.»

Jacob obéit à sa mère et les lui apporta. Elle se mit à les préparer à la manière qu’aimait Isaac. Pendant qu’ils cuisaient, elle habilla Jacob avec les plus beaux habits parfumés qu’Ésaü mettait les jours de fête pour aider son père à offrir des sacrifices; elle lui couvrit, avec la peau des chevreaux, les mains, le cou et tout ce qui était découvert, que son père pouvait toucher; elle lui donna le plat qu’elle avait préparé et les pains qu’elle avait cuits au four. Jacob porta le tout à Isaac et lui dit: «Mon père. — Je t’entends, répondit Isaac; mais lequel de mes fils es-tu?»

Jacob lui dit: «Je suis votre fils aîné ; j’ai fait ce que vous m’avez commandé ; levez-vous, mangez de ma chasse, et donnez-moi ensuite votre bénédiction.»

LOUIS. Comment Isaac n’a-t-il pas reconnu la voix de Jacob, et n’a-t-il pas soupçonné quelque tromperie?

GRAND’MÈRE. C’est précisément ce qui est arrivé. Isaac soupçonnait quelque chose sans en être bien sûr; tu vas voir comment il a cherché à s’assurer si c’était réellement Ésaü qu’il allait bénir.

Il dit à Jacob: «Comment, mon fils, as-tu pu avoir ce gibier et le préparer en si peu de temps?

— Dieu a voulu que ce que je désirais se présentât tout de suite à moi, répondit Jacob.

— Approche-toi, mon fils, dit encore Isaac, afin que je reconnaisse si tu es réellement mon fils Ésaü.»

Jacob s’approcha; Isaac lui passa la main sur le visage, sur le cou, sur les mains, sur les bras, et dit: «La voix est la voix de Jacob, mais les mains sont celles d’Ésaü.» Avant de le bénir, il lui demanda encore une fois: «Es-tu mon fils aîné ?

— Je le suis,» répondit Jacob.

GASTON. Grand’mère, Jacob mentait joliment, car il savait très-bien qu’il n’était pas Esaü.

GRAND’MÈRE. Il savait qu’il n’était pas Ésaü, mais il savait aussi que Dieu l’avait choisi pour être l’aîné de la famille et le Patriarche, puisque Ésaü lui avait vendu son droit d’aînesse pour un plat de lentilles. Remarque qu’il ne dit pas: «Je suis Ésaü,» mais: «Je suis votre fils aîné.»

JACQUES. Alors, Grand’mère, il a, sans mentir, trompé le pauvre vieux Isaac aveugle, et je trouve que c’est très-mal.

GRAND’MÈRE. Cher enfant, dans toute cette affaire, Jacob n’a fait qu’obéir à sa mère, qui elle-même agissait par l’ordre secret de Dieu. Ésaü n’était pas digne d’être le Patriarche, le chef de la famille; c’est au bon et pieux Jacob que Dieu destinait l’honneur d’être l’aïeul de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et il voulut que Jacob pût recevoir de son père la bénédiction d’aîné de la famille.

Isaac, rassuré par les paroles de Jacob, lui demanda à manger de sa chasse; et Jacob lui en présenta, ainsi que du vin à boire. — Quand Isaac eut mangé et bu, il appela Jacob et l’embrassa; sentit l’odeur des vêtements pontificaux d’Ésaü, lesquels étaient toujours embaumés de parfums excellents, il se mit à le bénir, à lui souhaiter les bénédictions du Seigneur, la multiplication de ses troupeaux, l’augmentation de ses richesses et de sa puissance. Il lui donna l’autorité sur ses frères et même sur sa mère; il lui passa le pouvoir de bénir et de maudire, et il le rendit maître de tous ses biens.

A peine Isaac avait-il achevé les dernières paroles de sa bénédiction et à peine Jacob était-il sorti, qu’Ésaü entra, et, présentant à son père le plat de gibier qu’il venait d’accommoder, il lui dit:

«Levez-vous, mon père, pour manger de ma chasse que je vous ai préparée comme vous l’aimez, et vous me donnerez ensuite la bénédiction.»

Isaac, surpris, lui dit: «Qui es-tu donc?

— Je suis Ésaü, votre fils aîné,» répondit-il.

Isaac fut frappé d’étonnement, il expliqua à Ésaü ce qui venait de se passer. «Qui est donc, dit-il, celui qui est venu me demander ma bénédiction? Je la lui ai donnée avec tous mes biens et toute mon autorité de chef de famille, je ne puis la reprendre; elle lui restera.»

Ésaü poussa un cri furieux et fut consterné. «Donnez-moi aussi votre bénédiction, mon père, cria-t-il.

— Mon fils, répondit Isaac, ton frère est venu me la surprendre; il a reçu la part qui t’était due.»

Isaac bénissant Jacob.


Ésaü, de plus en plus furieux, continua à demander une bénédiction: «Ne m’avez-vous donc rien réservé, mon père, à moi votre fils aîné ?»

Isaac répondit: «Que puis-je te donner, mon fils? J’ai établi Jacob ton seigneur, je lui ai assujetti tous ceux de notre race, je lui ai donné tous mes biens; que puis-je te donner? quelle bénédiction te donnerai-je? Je ne puis que te bénir dans la rosée du ciel et la graisse de la terre qui seront favorables à tes travaux; tu serviras ton frère, mais tu secoueras son joug, tu le combattras souvent, et tu finiras par t’en délivrer.»

MARIE-THÉRÈSE. Il me semble qu’Isaac ne lui donnait pas grand’chose.

JEANNE. Et qu’il ne lui promettait pas une vie bien agréable.

GRAND’MÈRE. Non, sans doute, puisqu’il avait donné tout ce qu’il pouvait donner à celui que Dieu avait fait malgré lui son fils aîné.

Ésaü haïssait Jacob à cause de la bénédiction qu’il avait..... non pas volée, puisque Isaac agissait volontairement, mais...

JACQUES. Chipée; on peut bien dire cela, Grand’mère.

GRAND-MÈRE, riant. Ni volée ni chipée; Jacob n’avait agi que d’après l’ordre de sa mère et, de Dieu, à qui tout appartient. Dieu donnait à Jacob ce qui lui appartenait très-légitimement.

Ésaü, qui n’avait jamais aimé Jacob, le haïssait davantage encore depuis la bénédiction d’Isaac, et il disait qu’après la mort de son père il tuerait son frère.

Rebecca, ayant appris lés menaces d’Ésaü, eut peur pour Jacob; elle le fit venir et lui dit: «Mon fils, tu sais combien Ésaü est violent, et combien il te déteste; voilà qu’il menace de te tuer. Crois-moi, dépêche-toi de fuir; tu iras chez mon frère, ton oncle Laban, qui demeure à Haran, et tu y resteras jusqu’à ce que la fureur d’Ésaü soit calmée. Quand sa colère sera apaisée et qu’il aura oublié ce que tu as fait pour avoir la bénédiction de ton père, je te ferai avertir. Tu épargneras à ton frère un grand crime, et à moi le chagrin de te voir mourir.»

Puis Rebecca alla trouver Isaac et lui dit: «La vie m’est devenue pénible depuis le mariage d’Ésaü avec les deux filles étrangères. Si Jacob épouse une fille de ce pays, je ne pourrai plus vivre.»

XXVI

Table des matières

JACOB VA CHEZ SON ONCLE LABAN — VISION DE JACOB

(1756 ans avant J.-C.)

Isaac fit venir tout de suite Jacob, le bénit une seconde fois et lui dit: «Ne prends pas de femme chez les Chananéens. Va dans la maison de Bathuel, ton grand-père....»

ARMAND. Comment Bathuel était-il le grand-père de Jacob?

GRAND’MÈRE. Parce qu’il était père de Rebecca, mère de Jacob.

«Va, lui dit Isaac, dans la maison de Bathuel, ton grand-père, et demande en mariage une des filles de ton oncle Laban. Que Dieu tout-puissant te bénisse, qu’il multiplie ta race, et qu’il exécute pour toi les promesses qu’il a faites à Abraham, mon père.»

Jacob prit congé de son père et se mit immédiatement en route pour se rendre chez son oncle Laban. Pendant son voyage, il se sentit fatigué et voulut reposer après le coucher du soleil; il prit pour y poser sa tête une des pierres qui étaient là, se coucha et s’endormit.

Alors il eut une vision sainte: il vit une grande échelle dont le pied posait sur la terre et le haut touchait au ciel; elle était couverte d’Anges qui montaient et descendaient le long des échelons. Il vit aussi le Seigneur qui était au haut de l’échelle et qui lui dit:

«Je suis le Dieu d’Abraham ton grand-père et d’Isaac ton père; je te donne la bénédiction que je leur ai déjà donnée, je te renouvelle les promesses que je leur ai faites, et je serai ton protecteur partout où tu iras.»

Jacob se réveilla le lendemain, saisi de frayeur; il se prosterna le front contre terre et dit: «Le Seigneur est ici et je ne le savais pas.»

Il prit la pierre sur laquelle avait reposé sa tête, il la plaça sur une butte de terre comme un monument; et il consacra un autel en versant de l’huile dessus.

PETIT-LOUIS. Pourquoi a-t-il versé de l’huile?

GRAND’MÈRE. Parce que l’huile était employée par les Patriarches pour bénir et consacrer au Seigneur.

XXVII

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JACOB ARRIVE CHEZ LABAN

(1756 ans avant J.-C.)

Jacob continua son chemin, et arriva au pays de son grand-père Bathuel et de son oncle Laban. Il entra dans un champ où il vit un puits et trois troupeaux de brebis qui se reposaient auprès. C’était de ce puits qu’on tirait de l’eau pour donner à boire aux troupeaux; il était couvert avec une grande pierre, qu’on enlevait quand on voulait abreuver les troupeaux et qu’on replaçait quand ils avaient bu.

Jacob dit aux pasteurs ou bergers qui gardaient les troupeaux:

«Mes frères, d’où êtes-vous? — De Haran, lui répondirent-ils. —Ne connaissez-vous pas Laban, fils de Nachor? — Oui, nous le connaissons. — Vit-il encore? se porte-t-il bien? dit Jacob. — Il se porte très-bien, dirent les bergers; et voilà sa fille Rachel qui vient avec son troupeau.»

Peu d’instants après, Rachel arriva avec les brebis de son père, car elle menait paître elle-même le troupeau.

Jacob, l’ayant vue et sachant qu’elle était sa cousine germaine et que ces troupeaux étaient à Laban, son oncle, ôta la pierre qui fermait le puits. Il fit boire le troupeau de Rachel, et, pendant que les brebis buvaient, il s’approcha d’elle, lui dit qu’il était fils de Rebecca, et l’embrassa en pleurant.

MARIE-THÉRÈSE. Pourquoi pleurait-il? il n’y avait rien de triste à rencontrer une cousine?

GRAND’MÈRE. Ce n’est pas la tristesse qui le faisait pleurer; il pleura de joie de retrouver le famille que sa mère aimait. — Rebecca courut dire à son père que Jacob, son cousin, était arrivé. Laban alla aussitôt voir le fils de sa sœur; il l’embrassa tendrement à plusieurs reprises et l’emmena dans sa maison.

JEANNE. A la bonne heure! Voilà un bon oncle. J’en suis bien aise pour le pauvre Jacob.

GRAND’MÈRE. Lorsque Jacob lui eut dit l’objet de son voyage, Laban fut très-content de garder chez lui son neveu jusqu’à ce qu’il eût trouvé une femme qui lui convînt.

XXVIII

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JACOB ÉPOUSE LIA ET RACHEL

(1749 ans ayant J.-C.)

Au bout d’un mois, Laban, voyant que Jacob le servait comme s’il était un de ses fils, lui dit: «Il ne faut pas que tu me serves pour rien parce que tu es mon neveu; dis-moi quelle est la récompense que tu désires pour te payer de ta peine.»

Laban avait deux filles, Lia et Rachel; Lia était l’aînée, mais elle avait les yeux chassieux et n’était pas d’un caractère aimable; tandis que Rachel était belle, et son caractère était aussi agréable que sa figure.

VALENTINE. Grand’mère, qu’est-ce que c’est, des yeux chassieux?

GRAND’MÈRE. Ce sont des yeux dont les paupières sont rouges, gonflées, et qui rendent de l’humeur.

PETIT-LOUIS. C’est très-dégoûtant, cela; j’espère qu’elle ne va pas être la femme de Jacob.

GRAND’MÈRE. C’est ce que tu vas voir. — Laban ayant demandé à son neveu ce qu’il voulait avoir comme récompense de ses services, Jacob pensa que l’occasion était bonne pour demander en mariage sa cousine Rachel, à laquelle il s’était tendrement attaché. Il répondit donc à Laban: «Mon oncle, j’aime votre fille Rachel; si vous voulez me la donner en mariage, je vous servirai fidèlement pendant sept ans.

— Je le veux bien, dit Laban; tu vas me servir pendant sept ans, après lesquels je te donnerai Rachel. J’aime mieux te la donner à toi qu’à un étranger.»

LOUIS. Je trouve que Laban n’est pas aimable de ne pas donner Rachel tout de suite à Jacob et de le faire travailler pendant sept ans.

GRAND’MÈRE. Je trouve comme toi que Laban aurait pu mieux faire, d’autant que Jacob avait déjà soixante-dix ans quand il a demandé Rachel en mariage.

HENRIETTE, riant. Soixante-dix ans! Ha, ha, ha! ce vieux bonhomme! Je n’aurais pas voulu l’épouser, si j’avais été Rachel.

GRAND’MÈRE. Les filles d’Israël n’avaient pas, comme les nôtres, le droit de choisir leurs maris; leurs pères les mariaient sans leur demander leur avis, ou bien ils les gardaient à leur service s’ils le jugeaient plus avantageux. D’ailleurs, comme la vie des hommes était plus longue qu’elle ne l’est maintenant, il n’était pas singulier de se marier à soixante-dix ans.

HENRIETTE. Je n’aurais pas aimé à vivre dans ce temps-là ; mais ce n’était pas de même chez d’autres peuples?

GRAND’MÈRE. C’était partout de même; ce n’est qu’après la venue de Notre-Seigneur Jésus-Christ en ce monde que les femmes n’ont plus été soumises par la loi de Dieu à l’esclavage de leurs pères et de leurs maris. Jusque-là, elles ont porté la peine du péché d’Ève; c’est la sainte Vierge qui a tiré la femme de son humiliation, ayant été choisie par Dieu pour donner au monde son Sauveur et devenir la Mère de Dieu. — Au reste, maintenant encore, dans les pays non chrétiens, comme la Turquie, la Chine et d’autres pays habités par des païens et des sauvages, les femmes sont toujours esclaves; on les donne, on les vend, comme nous vendons et donnons les moutons, les vaches, les chevaux.

MARIE-THÉRÈSE. C’est abominable! Pourquoi ne cherche-t-on pas à rendre ces pays chrétiens?

GRAND’MÈRE. Mais, chère petite, c’est ce que font, depuis des siècles, de saints prêtres qu’on appelle MISSIONNAIRES. Ils consacrent leur vie à instruire ces pauvres ignorants, malgré les souffrances de toutes sortes qu’ils ont à endurer, et souvent même malgré le martyre. — Mais nous voilà bien loin de Jacob et de Rachel; revenons-y pour savoir ce qui leur arriva.

Jacob, ayant donc consenti à servir Laban pendant sept ans avant d’épouser Rachel, tint fidèlement sa promesse. A bout des sept années, il dit à Laban: «Donnez-moi Rachel, puisque je vous ai servi pendant sept ans, comme vous me l’avez demandé.»

Alors Laban invita un grand nombre d’amis pour assister aux noces et leur donna un magnifique repas. A la nuit, quand les amis furent partis, il amena sa fille couverte d’un voile, comme c’était l’usage chez les Juifs, et la fit entrer dans la tente de Jacob pour en prendre possession.

Le lendemain, quand il fit jour, Jacob fut tout surpris et affligé en voyant Lia à la place de Rachel. Il alla chez Laban et lui dit:

«Mon oncle, pourquoi m’avez-vous trompé ? Je vous ai servi sept ans pour Rachel, que j’aime, et voilà que vous m’avez donné Lia, que je n’aime pas.»

Laban répondit: «Ce n’est pas l’usage, dans notre pays, de marier la sœur cadette avant l’aînée: voilà pourquoi je t’ai donné Lia. Mais si tu veux me servir encore sept ans, je te donnerai Rachel. Et pour que tu aies ta récompense d’avance, garde Lia dans ta tente pour ne pas l’humilier en la renvoyant, et dans sept ans je te donnerai Rachel.»

Jacob accepta l’offre de son oncle, et, sept ans après, il épousa Rachel.

LOUIS. Laban a bien mal agi envers le pauvre Jacob; à sa place, je me serais joliment fâché et j’aurais chassé Lia.

GRAND’MÈRE. Jacob, en se fâchant, n’aurait pas eu Rachel, qu’il aimait. Il a agi plus sagement en y mettant de la douceur et de la patience, puisque sept ans après il a épousé Rachel.

XXIX

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ENFANTS DE JACOB. — JALOUSIE DE LABAN.

(1742 ans avant J.-C.)

Laban ayant enfin mené Rachel dans la tente de Jacob, celui-ci s’attacha à elle de plus en plus et négligea Lia. Le Seigneur voulut relever Lia de l’humiliation que lui causait la juste répugnance de Jacob et fit naître d’elle six fils, qu’on appela RUBEN, SIMÉON, LÉVI, JUDA, ISSACHAR, ZABULON, et une fille nommée DINA.

Rachel n’avait pas d’enfants; elle s’en désolait, et, voulant absolument en avoir, elle demanda à Jacob d’épouser sa servante Bala.

«De cette manière, lui dit-elle, je pourrai avoir des enfants par ma servante.» En effet, Bala eut deux fils, que Rachel appela DAN et NEPHTALI.

Lia, voyant à son tour que Rachel avait déjà deux fils par sa servante, eut peur qu’elle n’en eût d’autres, et elle demanda à Jacob de prendre pour femme sa servante Zelpha. Jacob y consentit, et Zelpha eut deux fils, que Lia nomma GAD et ASER.

ARMAND. Je trouve que Jacob n’aurait pas dû prendre tant de femmes; il avait déjà assez d’enfants sans épouser la servante de Lia.

GRAND’MÈRE. Cher enfant, n’oublie donc pas que les Israélites de ce temps-là pouvaient avoir plusieurs femmes. Jacob consultait toujours le Seigneur dans les actions importantes de sa vie, et il suivit les inspirations de Dieu bien plus que les siennes. Ensuite il désirait contenter ses deux femmes, Lia et Rachel, et il ne craignait pas d’avoir beaucoup d’enfants, puisque leur nombre augmentait ses richesses en ajoutant au nombre de ses serviteurs.

Quelque temps après, Dieu exauça les prières de Rachel en lui donnant à elle-même un fils, qu’elle appela JOSEPH et dont la naissance la remplit de joie.

Après la naissance de Joseph, Jacob dit à Laban: «Vous savez quels services je vous ai rendus; la bénédiction de Dieu est entrée avec moi dans votre maison; depuis vingt ans que je garde vos troupeaux, ils se sont multipliés à l’infini; vos richesses se sont accrues entre mes mains; de pauvre que vous étiez, vous voici devenu riche; maintenant donnez-moi mes deux femmes et mes enfants, et laissez-moi les emmener, afin qu’ils travaillent pour moi, et que je puisse devenir riche à mon tour.»

Laban lui répondit: «Mon fils, je reconnais que Dieu m’a béni à cause de toi; vois toi-même quelle est la récompense que tu désires; je te la donnerai.

— Je ne veux rien de ce que vous avez, dit Jacob mais si vous consentez à ce que je vais vous demander, je continuerai à vous servir comme par le passé, et la bénédiction de Dieu restera dans votre maison.

— Que veux-tu? dit Laban.

— Voici ce que je veux. Visitez vos troupeaux. Mettez à part les brebis et les chèvres qui ne sont pas tout à fait blanches, c’est-à-dire celles qui sont tachetées de noir ou de couleurs différentes; que ces bêtes et tout ce qui naîtra de tacheté à l’avenir, soient ma récompense, sans que personne puisse m’accuser d’avoir pris pour moi ce qui est à vous.»

Laban réfléchit qu’il pourrait gagner à cet arrangement en le changeant selon la quantité d’agneaux et de chevreaux qui naîtraient à Jacob; il lui répondit:

«Je trouve bon ce que tu me proposes, et je te l’accorde.» Le même jour, Laban et Jacob visitèrent les troupeaux; ils mirent à part les chèvres, les brebis, les boucs et les béliers tachetés et de diverses couleurs.

Laban donna ensuite à ses enfants la garde de ses troupeaux non tachetés, c’est-à-dire tout blancs ou tout noirs, et les sépara tout à fait de ceux de Jacob; mais, comme les troupeaux se réunissaient le matin et le soir pour boire dans les mêmes canaux qu’on remplissait d’eau, Jacob, d’après l’ordre de Dieu qui voulait punir Laban de son ingratitude et de ses projets perfides, prit des branches vertes de différents arbres, et enleva l’écorce en plusieurs endroits, de sorte que les branches étaient de deux couleurs et paraissaient tachetées. Il planta ces branches le long des canaux où buvaient les troupeaux, pour que les brebis et les chèvres pussent les regarder en buvant; il en résulta que leurs petits agneaux et leurs chevreaux naissaient tachetés de plusieurs couleurs, et que les troupeaux de Jacob devinrent très-nombreux.

JACQUES, Grand’mère, je trouve que Jacob a fait une chose pas très-honnête, puisqu’il savait que les brebis et les chèvres devaient avoir des agneaux et des chevreaux tachetés en regardant les branches.

GRAND’MÈRE. Cher enfant, Jacob suivait l’ordre de Dieu en faisant ainsi; ensuite c’était une habileté permise, et non une tromperie, d’autant plus que Laban s’était mal conduit à l’égard de Jacob; il l’avait trompé en profitant de l’obscurité et du voile de la mariée pour faire épouser à Jacob la laide Lia à la place de Rachel, qu’il lui avait promise. Il a ensuite profité de l’affection que Rachel avait inspirée à Jacob, pour se faire servir encore sept ans sans lui rien donner. Et enfin il cherchait à le tromper en se proposant de changer l’arrangement qu’il avait fait avec Jacob, comme tu le verras plus tard et comme nous l’apprend la Bible. Il devait donc beaucoup à Jacob; celui-ci, qui était déjà vieux et qui ne possédait rien, a trouvé juste de se payer lui-même de ses services au moyen de cette ruse. De notre temps ce serait peut-être peu délicat, mais du temps de Jacob ce n’était que juste. Ce moyen lui réussit, car ses troupeaux augmentèrent au point d’inspirer une grande jalousie à Laban et à ses fils.

XXX

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JACOB QUITTE LABAN

(1729 ans avant J.-C.)

Un jour Jacob entendit ses beaux-frères qui parlaient mal de lui et qui se plaignaient de voir augmenter ses richesses, «aux dépens des leurs,» disaient-ils.

Jacob remarqua depuis ce jour que Laban ne l’aimait plus. Et. comme il s’en inquiétait, le Seigneur lui dit: «Retourne dans le pays de tes pères et dans ta famille, et je serai avec toi.»

Alors Jacob envoya chercher Lia et Rachel; elles vinrent le rejoindre dans le champ où il faisait paître ses troupeaux, et il leur dit:

«Je vois que votre père ne me regarde plus du même œil qu’auparavant et qu’il ne m’aime plus. Vous savez pourtant que je l’ai servi de toutes mes forces. Il m’a trompé bien des fois; il a changé plusieurs fois l’arrangement qu’il avait fait avec moi, disant, tantôt, que les agneaux tachetés seraient à moi, tantôt que ce seraient les blancs. Le Dieu de mes pères a été pour moi, car il a toujours fait naître blancs ou tachetés, selon que votre père changeait ses promesses, ceux qui devaient être à moi, ce qui fait que mes richesses augmentaient, tandis que celles de votre père diminuaient. Le Seigneur m’a envoyé un Ange pour me dire de ne pas m’inquiéter, qu’il me protégerait comme par le passé contre les injustices de votre père, et il m’a donné l’ordre aujourd’hui de retourner chez mon père Isaac; c’est pourquoi je vous ai fait venir pour vous consulter.»

Lia et Rachel lui répondirent: «Notre père n’a pas été juste non plus avec nous; il ne nous a rien donné de ce que nous devions avoir; il nous a vendues au lieu de nous donner; il a gardé, au lieu de vous les livrer, les richesses que vous lui avez acquises. Faites ce que Dieu vous a commandé ; nous vous suivrons. »

Jacob, entendant ces paroles, fit monter ses femmes et ses enfants sur des chameaux; il emmena avec lui tous ses troupeaux, emporta tout ce qui était à lui, et se mit en route pour retourner dans le pays de Chanaan.

Laban était alors absent pour faire tondre ses brebis à quelque distance de là ; Rachel en profita pour lui dérober ses idoles.

VALENTINE. Comment ses idoles? Laban n’était pas idolâtre; il croyait en Dieu.

GRAND’MÈRE. Oui, mais à force de vivre parmi les idolâtres et de se mêler à eux, il avait pris beaucoup de leurs fausses croyances et de leurs habitudes; il avait, comme eux, des idoles dans sa maison; il les invoquait, il leur brûlait de l’encens.

Rachel, mieux instruite par Jacob, espéra qu’en enlevant les idoles de son père, elle l’empêcherait de leur rendre un culte, un hommage qui n’est dû qu’à Dieu.

Ils marchèrent pendant trois jours sans que Laban, qui était absent pour faire tondre ses brebis, fût informé de la fuite de Jacob; mais, l’ayant apprise à son retour par ses serviteurs, il prit avec lui ses fils et un grand nombre d’hommes et se mit à sa poursuite. Il ne le rejoignit que le septième jour, sur la montagne de Galaad, où Jacob avait tendu ses tentes pour la nuit.

Comme il était tard, Laban tendit aussi ses tentes sur la montagne sans avoir vu Jacob, et il s’endormit. Dieu lui apparut pendant son sommeil, et lui dit: «Prends garde de ne rien dire ni de ne rien faire d’offensant à mon serviteur Jacob, car ce qu’il a fait, il l’a fait par mon ordre.»

Le lendemain Laban vint chez Jacob et lui dit: «Pourquoi as-tu agi de la sorte, emmenant mes filles comme si elles étaient tes prisonnières? Pourquoi t’es-tu enfui sans me prévenir, m’empêchant ainsi de te reconduire avec des chants de joie et au bruit des trompettes et des tambours? Pourquoi ne m’as-tu pas laissé donner à mes filles le dernier baiser d’adieu? Tu as mal agi, et je pourrais te rendre le mal pour le mal, mais le Dieu de tes pères m’a défendu cette nuit de t’offenser par mes actions et même par mes paroles.

«Tu avais peut-être envie de revoir ton père et ta famille; mais pourquoi m’as-tu dérobé mes dieux?»

Jacob lui répondit: «Je suis parti sans vous avertir, parce que je craignais que vous ne voulussiez m’enlever vos filles en les retenant de force près de vous. Quant à vos dieux, je ne vous les ai pas enlevés, ni aucun des miens; cherchez-les dans mon camp, et, si vous les retrouvez, je consens que celui qui les a volés sois puni de mort devant vous et devant mes frères.»

En disant cela, Jacob ne savait pas que Rachel eût emporté les idoles de son père, et Laban commença tout de suite à les chercher dans la tente de Lia et des deux servantes. Ne trouvant rien, il entra dans la tente de Rachel.

JEANNE. Mon Dieu, la pauvre Rachel va être tuée par ce méchant Laban!

GRAND’MÈRE. Non; Dieu n’a pas permis qu’elle fût découverte; car elle avait agi avec une intention pure. Rachel avait su la visite que devait faire son père dans les tentes, pour retrouver ses idoles; elle avait eu le temps de les cacher sous la litière d’un chameau, et elle s’était assise dessus.

FRANÇOISE. Elle s’assit sur le chameau?

GRAND’MÈRE. Non, le chameau était dehors; elle s’assit sur la litière, et lorsque Laban entra, elle lui dit: «Pardonnez-moi, mon père, si je ne me lève pas devant vous; je suis malade, et je ne puis me lever.»

Laban ne voulut donc pas déranger sa fille, et il chercha ses idoles dans toute la tente, comme il avait fait dans les autres, sans rien trouver.

Alors Jacob lui reprocha sa conduite à son égard. «Pourquoi, lui dit-il, avez-vous couru après moi comme après un voleur? Pourquoi avez-vous fouillé partout chez moi et tout bouleversé ? Est-ce pour me récompenser de vous avoir servi vingt ans, dont quatorze pour avoir Rachel et six pour avoir une part de vos troupeaux? J’étais brûlé par la chaleur du jour, j’étais transi par la fraîcheur des nuits. Vous m’auriez enlevé tout ce qui m’appartenait dans les troupeaux, si le Dieu de mes pères ne m’avait secouru. Vous m’auriez exterminé aujourd’hui, si le Seigneur ne vous avait défendu cette nuit de me faire du mal. Est-ce ainsi que vous deviez vous conduire envers moi?»

Laban lui répondit: «Je veux obéir au Seigneur et je ne te ferai pas de mal; je veux au contraire faire une alliance avec toi. Viens, élevons un autel et jurons de ne nous faire aucun mal et de ne jamais passer cet autel pour nous combattre.»

Jacob consentit à jurer une alliance avec Laban et sa famille: ils firent un autel avec de grosses pierres; ils immolèrent des victimes, et ils firent un repas en commun avec la chair des victimes.

Ils couchèrent en ce lieu, qui prit de là, comme nous l’avons dit, le nom de GALAAD, ce qui veut dire témoin. Le lendemain de grand matin, Laban embrassa ses filles et ses petits-enfants et s’en retourna chez lui.

GASTON. Et les idoles? Qu’est-ce que Rachel en a fait?

GRAND’MÈRE. Elle les a sans doute brûlées, quand elle eut achevé son œuvre.

XXXI

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JACOB FAIT ANNONCER SON RETOUR A ESAÜ

(1729 ans avant J.-C.)

Jacob continua son chemin; quand il ne fut plus qu’à une journée de route de la demeure d’Ésaü, il appela quelques-uns de ses serviteurs et leur dit:

«Allez au pays d’Édom, chez mon frère Ésaü, et dites-lui: Voici votre frère Jacob qui arrive. Il vient de chez Laban; il ramène des serviteurs, des servantes, des ânes, des bœufs, des chèvres, des brebis, et il espère trouver grâce devant vous.»

Les serviteurs de Jacob partirent et revinrent lui dire: «Nous avons vu votre frère Ésaü, et voici qu’il vient lui-même en grande hâte au-devant de vous, accompagné de quatre cents hommes.»

A ces mots, Jacob eut peur; et il divisa en deux bandes tout son monde et ses troupeaux, en disant: «Si Ésaü m’attaque, je perdrai la moitié de mes richesses, mais l’autre moitié que j’enverrai par un autre chemin, me restera pour faire vivre ma famille.»

Il pria le Seigneur de ne pas oublier ses promesses, de se souvenir que c’était d’après son ordre qu’il s’était mis en route pour retourner auprès de son père, et il le conjura de le délivrer de la colère d’Ésaü.

Ensuite il mit à part ce qu’il destinait comme présent à Ésaü : deux cents chèvres, vingt boucs, deux cents brebis, vingt béliers; trente chamelles avec leurs petits, quarante vaches, vingt taureaux, vingt ânesses et dix ânons.

ARMAND. Je trouve que Jacob donne beaucoup trop de choses à ce méchant Ésaü. Il aurait dû ne rien donner du tout.

GRAND’MÈRE. Il aimait bien mieux se priver d’une petite partie de ses richesses que de combattre son frère, qu’il pouvait tuer dans le combat, et affliger son père et sa mère qu’il aimait et qu’il avait quittés depuis longtemps. Il voulait que son retour amenât la joie chez ses parents, et non l’inquiétude et la tristesse. Il envoya séparément chaque troupeau d’espèces différentes, en les faisant marcher à quelque distance les uns des autres, et il ordonna à chacun des serviteurs qui accompagnaient les troupeaux, de dire à Ésaü, quand ils le rencontreraient: «Voici le présent que Jacob, votre serviteur, envoie à son frère Ésaü ; et lui-même vient après nous.»

Les troupeaux destinés à Ésaü marchèrent donc devant Jacob, et lui resta encore la nuit dans le camp; pendant la nuit, il fit passer la rivière à ses femmes, à ses onze fils, à ses serviteurs et à ses troupeaux. Le gué de cette rivière s’appela depuis le GUÉ DE JACOB.

XXXII

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JACOB LUTTE CONTRE L’ANGE DU SEIGNEUR

(1729 ans avant J.-C.)

Il resta seul dans le camp, et il vit devant lui un homme inconnu qui commença à lutter contre lui. Ils luttèrent ainsi pendant toute la nuit; l’homme, voyant qu’il ne pouvait vaincre Jacob, lui toucha le nerf de la cuisse qui se dessécha aussitôt; mais, Jacob le tenant toujours, il lui dit: «Laissez-moi, car voici le jour qui va paraître.» Jacob lui répondit: «Je ne vous laisserai pas aller que vous ne m’ayez béni.» Le lutteur mystérieux le bénit et lui dit: «A l’avenir, on ne te nommera plus Jacob, mais ISRAËL, ce qui veut dire: Fort contre Dieu.»

ARMAND. Qui était cet homme? Pourquoi a-t-il lutté contre Jacob?

GRAND’MÈRE. La sainte Bible ne dit pas qui était cet homme, mais, d’après le récit qu’elle fait de sa lutte contre Jacob et d’après l’opinion des auteurs sacrés, c’était Dieu lui-même qui avait pris ainsi l’apparence de la forme humaine.

VALENTINE. Mais pourquoi cela? Qu’est-ce que cela figurait?

GRAND’MÈRE. D’après les mêmes auteurs, cette lutte figurait la lutte que devait soutenir plus tard Notre-Seigneur Jésus-Christ contre le peuple d’Israël, lutte dans laquelle l’ingratitude et la méchanceté des Juifs l’ont emporté sur la puissance et la bonté de Dieu.

LOUIS. Mais pourquoi Dieu dessèche-t-il la cuisse de ce pauvre Jacob? Je trouve que ce n’était pas bien de punir Jacob, qui se défendait honnêtement contre un homme qui l’avait attaqué et qui ne voulait pas le laisser passer.

GRAND’MÈRE. Le Seigneur blesse Jacob, qui représentait le peuple juif, pour montrer que ce peuple, qui a osé lutter contre Dieu même, serait puni, et qu’après la défaite volontaire de Dieu, ce peuple ne conserverait plus sa force et l’union de tous ses membres. En effet, après la mort de Notre-Seigneur, le peuple juif perdit sa puissance, sa patrie, sa capitale, tous les dons de Dieu, et fut dispersé par la terre, ne formant plus une nation; maintenant encore, il se trouve partout persécuté, chassé, méprisé et détesté. C’est l’explication que donnent les auteurs sacrés de cette lutte singulière dans laquelle l’homme céleste est vaincu par Jacob.

JACQUES. C’est tout de même très-bizarre; ne trouvez-vous pas, Grand’mère?

GRAND’MÈRE. Tu as raison, mon enfant. Mais la sainte Bible est remplie de faits qui nous semblent bizarres et qui se rapportent à la venue de Notre-Seigneur Jésus-Christ et à sa vie.

Aussitôt que l’homme eut disparu, Jacob vit que le soleil se levait; il s’aperçut alors qu’il était boiteux, mais il passa tout de même le gué de la rivière et il alla rejoindre ses femmes et ses serviteurs.

GASTON. Grand’mère, qu’est-ce que le gué de la rivière?

GRAND’MÈRE. Un gué est un endroit où il y a si peu d’eau, qu’on peut passer la rivière à pied, sans aucun danger de se noyer, ni même de trop se mouiller.

XXXIII

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RENCONTRE DE JACOB ET D’ÉSAÜ

(1729 ans avant J.-C.)

Jacob, ayant rejoint les siens, leva les yeux et aperçut Ésaü qui s’avançait vers lui avec ses quatre cents hommes. Jacob, ayant placé derrière lui les servantes, Lia, Rachel et leurs enfants, alla à Ésaü et se prosterna devant lui en signe de respect.

Ésaü, voyant cela, courut à son frère, l’embrassa et le serra dans ses bras en versant des larmes de joie.

PETIT-LOUIS. Comment! Il s’est donc corrigé, lui qui était si méchant?

GRAND’MÈRE. L’humilité profonde de l’hommage de Jacob lui toucha le cœur probablement, car depuis ce jour il vécut en bonne amitié avec lui.

Ésaü, voyant les femmes et les enfants, demanda: «Qui sont ceux-ci? sont-ils à toi?» Jacob répondit: «Ce sont les femmes et les enfants que Dieu a donnés à votre serviteur.»

Les servantes et leurs enfants, Lia et ses enfants, puis Rachel avec Joseph, se prosternèrent alors devant Ésaü, qui voulut les emmener tous. Mais Jacob lui ayant représenté que ses enfants étaient bien jeunes pour marcher aussi vite et aussi longtemps que des hommes faits, Ésaü le laissa achever son voyage tout doucement et revint chez lui en un seul jour.

Jacob continua sa route à petites journées et acheta en arrivant à SICHEM un terrain assez grand pour nourrir ses nombreux troupeaux. Jacob avait alors cent quatre ans.

XXXIV

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ENLÈVEMENT DE DINA. — MASSACRE DES SICHÉMISTES

(1729 ans avant J.-C.)

Quelque temps après, Jacob, ne se trouvant pas avoir encore assez de terres pour ses troupeaux, qui devenaient de plus en plus nombreux, acheta d’autres terrains chez les Sichémites, dans le pays de Chanaan.

Un jour Dina, fille de Lia, sortit pour voir des femmes de ce pays. Elle avait seize ans; elle était très-belle. SICHEM, fils du roi Hémor. la vit; elle lui plut beaucoup; il l’emmena de force et demanda à son père la permission de l’épouser.

Hémor alla voir les frères de Dina et leur dit que son fils avait enlevé leur sœur et qu’il désirait vivement en faire sa femme. «Habitez avec nous, leur dit-il; épousez nos filles et vivons ensemble en bonne amitié.»

Sichem leur dit également: «Demandez-nous tout ce que vous voudrez; nous vous accordons tout. Donnez-moi seulement votre sœur pour épouse.»

Les fils de Jacob furent transportés de colère en apprenant que Sichem avait osé enlever leur sœur. Mais ils n’osèrent pas faire voir leur colère, et ils résolurent d’user de ruse pour tirer vengeance de cet outrage.

Ils dirent donc à Hémor et à Sichem: «Il nous est défendu de donner nos filles à des hommes incirconcis. Mais si vous et tous les hommes de votre pays vous consentez à vous faire circoncire comme nous, nous vous donnerons notre sœur, nous épouserons vos filles et nous habiterons avec vous.»

Hémor et Sichem acceptèrent la proposition; ils rassemblèrent tous les hommes du pays et leur persuadèrent de se faire circoncire, pour gagner l’alliance de gens si puissants et dont les filles étaient si belles. Ils se firent donc tous circoncire par les fils de Jacob.

Le troisième jour, qui est le jour où l’on souffre le plus de la circoncision et où l’on est abattu par la fièvre, Siméon et Lévi, suivis de leurs serviteurs, entrèrent dans la ville l’épée à la main, tuèrent Hémor, Sichem et tous les hommes de la ville; ils délivrèrent ensuite leur sœur Dina et la ramenèrent chez eux.

Les autres fils de Jacob pillèrent la ville, enlevèrent les troupeaux et tous les trésors, dévastèrent les maisons et les champs environnants et emmenèrent les femmes et les enfants pour en faire des esclaves.

VALENTINE. Mais c’est très-mal ce qu’ils ont fait. Ces pauvres gens n’étaient pas méchants. D’ailleurs, il n’y avait de coupables qu’Hémor et Sichem.

GRAND’MÈRE. Certainement; aussi Jacob, ayant appris ce massacre et ce pillage, en fut très-irrité ; il fit des reproches sévères à Siméon et à Lévi, et ayant rassemblé sa famille et ses serviteurs, il leur ordonna de plier immédiatement les tentes, de tout rassembler et de préparer le départ, «parce que, dit-il, la violence dont mes fils se sont rendus coupables va nous attirer la colère de tous les peuples voisins; sauvons-nous donc bien loin, afin qu’ils ne puissent nous attaquer.»

XXXV

Table des matières

JACOB VA A BÉTHEL

NAISSANCE DE BENJAMIN, MORT DE RACHEL, MORT D’ISAAC

(1719 ans avant J.-C.)

Tout fut bientôt prêt pour le départ. Jacob se dirigea vers BÉTHEL; mais, avant de partir, il commanda qu’on lui apportât toutes les idoles, les bijoux dont elles étaient ornées et les riches vêtements qu’on avait pillés dans la ville. Jacob fit creuser un grand trou près d’un arbre qu’on appelle térébinthe et qui se trouvait derrière la ville de Sichem; il jeta dans ce trou tous ces trésors et les idoles et les fit recouvrir de terre, afin qu’ils y pourrissent. Puis il donna l’ordre du départ. Pour favoriser leur fuite, Dieu frappa de terreur les peuples près desquels ils passaient, en leur laissant croire qu’une si grande multitude d’hommes et de troupeaux était une armée ennemie prête à les attaquer.

Personne n’osant poursuivre Jacob et sa troupe, il arrivèrent, sans avoir couru aucun danger, près de la ville de Béthel, dans le pays de Chanaan, et Jacob y bâtit un autel pour honorer le Seigneur. A cause de Jacob, Dieu avait pardonné à ses méchants fils.

Peu de mois après, Rachel eut un fils qu’elle nomma Benjamin, et mourut presque aussitôt. Jacob eut un violent chagrin de la mort de Rachel, qu’il avait tant aimée; il l’ensevelit dans un sépulcre devant lequel il éleva un monument en pierres qu’on voit encore aujourd’hui tout près de la ville de BETHLÉEM, dans laquelle vint au monde Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Après la mort de Rachel, Jacob revint auprès de son père Isaac, dans la ville d’Hébron.

HENRIETTE. Comment! Isaac vivait encore? Pourquoi n’en a-t-on pas parlé depuis si longtemps? et pourquoi Jacob n’a-t-il pas été chez lui après avoir quitté Laban?

GRAND’MÈRE. Isaac vivait encore, et il est très-probable que Jacob a été le voir à son retour de la Terre-Sainte, et qu’il lui a fait connaître et bénir ses femmes et ses enfants. Quant à demeurer avec lui, c’était impossible, à cause de la quantité de troupeaux et de serviteurs qu’il ramenait. Du moment que Jacob était devenu, par son mariage, chef de famille, il fallait nécessairement qu’il allât chercher une habitation ailleurs; mais il revenait auprès de son père, qu’il savait très-âgé et infirme. En effet, peu de temps après l’arrivée de Jacob et d’Ésaü, Isaac expira saintement à l’âge de cent quatre-vingts ans.

XXXVI

Table des matières

JALOUSIE DES FRÈRES DE JOSEPH. — ILS LE VENDENT

(1718 ans avant J.-C.)

Après la mort d’Isaac, Jacob resta dans le pays qu’avait habité son père. Il avait douze fils:

RUBEN, LÉVI, JUDA, ISSACHAR et ZABULON, fils de Lia;

DAN et NEPHTALI, fils de Bala, servante de Rachel;

GAD et ASER, fils de Zelpha, servante de Lia;

JOSEPH et BENJAMIN, fils de Rachel, et les deux bien-aimés de Jacob.

Les dix fils aînés de Jacob furent chargés de la garde des troupeaux, qui étaient très-nombreux. Joseph et Benjamin, étant beaucoup plus jeunes, restaient auprès de leur père, qui avait de la peine à s’en séparer; Jacob avait fait faire à Joseph une robe de plusieurs couleurs.

FRANÇOISE. Comment, une robe? Les garçons portaient donc des robes comme les filles?

GRAND’MÈRE. Non-seulement les garçons, mais les hommes aussi; ils portaient des robes qui leur tombaient jusqu’aux chevilles, et les peuples d’Orient et les Turcs ont conservé cet usage: c’était plus beau et plus commode que nos petits habits éfriqués. Une robe de plusieurs couleurs était plus distinguée, plus riche qu’une robe d’une seule couleur; les frères de Joseph en furent jaloux, parce qu’ils voyaient que Jacob leur préférait Joseph. Un jour, Joseph leur vit commettre une méchante action à laquelle il ne voulut pas prendre part; il crut devoir en avertir son père, qui la reprocha vivement à ses fils; ils commencèrent alors à détester leur jeune frère.

Jacob voyait avec peine cette haine de ses fils contre Joseph, qui se faisait aimer de plus en plus par sa bonté et ses vertus. Le pauvre Joseph ne s’apercevait pas des mauvais sentiments de ses frères à son égard; les voyant un jour maussades après le repas, il voulut les égayer et leur dit:

«Écoutez, mes frères, le singulier songe que j’ai fait. J’ai rêvé que nous étions tous en train de lier des gerbes de blé. Tout à coup, ma gerbe se leva et se tint debout au milieu des vôtres; vos gerbes se rangèrent autour de la mienne, se prosternèrent devant elle et l’adorèrent.»

Ses frères lui répondirent: «Qu’est-ce que tu veux nous faire croire par ton rêve? Est-ce que tu seras notre roi et nous prosternerons-nous devant toi pour t’adorer comme un Dieu?»

Et se levant, ils s’en allèrent fort en colère; leur haine contre Joseph devint plus forte encore.

Quelques jours après, Joseph eut un autre songe qu’il raconta encore à ses frères, leur disant: «J’ai rêvé cette nuit que le soleil, la lune et onze étoiles m’entouraient et m’adoraient.»

Jacob comprit que le soleil et la lune le représentaient lui-même avec Lia sa femme, et que les onze étoiles signifiaient les onze frères de Joseph; désirant calmer la colère de ses fils, il réprimanda Joseph et lui dit: «Pourquoi nous racontes-tu tes rêves? Veux-tu nous faire croire que moi, ta belle-mère Lia et tes onze frères nous t’adorerons sur la terre?»

Depuis ce jour, ses frères, transportés de colère, cherchaient l’occasion de se venger du pauvre Joseph; mais ils ne savaient comment faire, parce qu’il était toujours avec Jacob et le petit Benjamin, qui restait avec son père.

Un jour pourtant Jacob, voulant adoucir l’humeur de ses fils, dit à Joseph: «Tes frères sont allés depuis plusieurs jours faire paître les troupeaux dans le pays de Sichem; va les voir, mon fils, demande de leurs nouvelles et vois s’ils ont besoin de quelque chose; tu viendras me le dire..

— Je suis prêt à vous obéir, mon père,» répondit Joseph. Et il partit sur-le-champ,

PETIT-LOUIS. Ce pauvre Joseph! Je parie que ses méchants frères vont le battre horriblement.

GRAND’MÈRE. Ils ont fait bien pis que le battre. Quand ils virent de loin arriver Joseph, ils dirent: «Voici notre rêveur qui vient; il est seul; tuons-le et jetons-le dans la vieille citerne ici près. Nous dirons qu’une bête l’a dévoré. Il verra bien à quoi ses songes lui auront servi.»

Mais Ruben, qui était moins méchant que les autres, tâchait d’empêcher qu’ils ne tuassent Joseph, disant: «Ne le tuez pas, ne répandez pas son sang; contentez-vous de le jeter dans cette citerne; personne ne peut venir à son secours dans ce désert; ainsi, vous vous en débarrasserez tout de même, et du moins vous n’aurez pas versé le sang de votre frère.»

Aussitôt donc que Joseph fut arrivé près de ses frères, ils se saisirent de lui, lui arrachèrent sa belle robe de plusieurs couleurs, et, malgré ses cris, ses supplications et ses larmes, ils le jetèrent dans la citerne pour qu’il y mourût de faim.

Et s’éloignant de ce lieu, ils s’assirent pour manger. Ruben ne voulut pas rester près d’eux, et s’éloigna pour ne plus entendre les cris et les gémissements de son pauvre frère.

JACQUES. Et pourquoi ce méchant homme a-t-il conseillé de jeter le pauvre Joseph dans la citerne? C’était encore plus cruel de le laisser mourir de faim après plusieurs jours de souffrances, que de le tuer à coups de pierres et de bâton.

GRAND’MÈRE. Ruben avait donné ce conseil pour pouvoir sauver Joseph; il voulait venir le chercher dans la nuit et le ramener à son père, comme vous verrez tout à l’heure; tandis que, s’il avait voulu le sauver par la force, il aurait succombé dans la lutte contre ses neuf frères, et lui-même aurait péri avec Joseph.

Pendant que les frères de Joseph se reposaient et mangeaient, ils virent des marchands ismaélites qui passaient avec leurs chameaux chargés de parfums, de résine et autres productions de leur pays, qu’ils allaient vendre en Égypte.

Alors Juda dit à ses frères: «A quoi nous servira-t-il d’avoir fait, mourir notre frère? Il est comme nous le fils de notre père; il vaut mieux ne pas avoir ce crime à nous reprocher et le vendre à ces marchands qui passent.» Les frères de Juda consentirent à ce qu’il leur proposait; ils retirèrent Joseph de la citerne; ils appelèrent les marchands et le leur vendirent pour vingt pièces d’argent. Les marchands emmenèrent le pauvre Joseph pour le revendre en Égypte comme esclave; il avait alors dix-huit ans.

Joseph vendu par ses frères.


HENRIETTE. Quels abominables gens que ces fils de Jacob! Et comment croyaient-ils pouvoir expliquer à, Jacob l’absence de Joseph?

GRAND’MÈRE. Tu penses bien que de pareils scélérats ne se sont fait aucun scrupule de mentir. Avant de jeter l’infortuné Joseph dans la citerne, ils lui avaient ôté sa robe de couleur; ils tuèrent un chevreau, ils trempèrent la robe de Joseph dans le sang du chevreau et l’envoyèrent à Jacob par des serviteurs, en lui faisant dire: «Voici ce que nous avons trouvé ; voyez si ce n’est point là la robe de votre fils.»

Pendant la nuit, Ruben était revenu près de la citerne pour en retirer Joseph, et, ne l’ayant plus trouvé, il eut un violent chagrin, et reprocha à ses frères l’abominable action qu’ils avaient commise en vendant leur frère aux marchands étrangers.

LOUIS. Il était bien temps de se désoler, après avoir lui-même voulu le tuer; ce Ruben était presque aussi méchant que les autres.

GRAND’MÈRE. C’est vrai, mais du moins lui s’était repenti à temps pour sauver Joseph; il ne prévoyait pas que ses frères seraient assez cruels pour vendre leur malheureux frère comme esclave.

Quand Jacob reçut la robe de Joseph, il la reconnut; la voyant pleine de sang, il s’écria: «C’est la robe de mon fils! Une bête cruelle l’a dévoré ! Une bête a dévoré mon bien-aimé Joseph!» Et il entra dans un violent désespoir; il déchira ses vêtements, et couvrit sa tête de cendre, ce qui était chez les Juifs le signe d’une grande affliction.

Quand ses fils revinrent, ils le trouvèrent dans cette grande douleur, pleurant sans cesse et ne voulant pas recevoir leurs consolations. «Non, leur disait-il, retirez-vous; je pleurerai toujours jusqu’à ce que je meure du chagrin que me cause la mort de mon fils.» Et il ne cessa de pleurer jour et nuit.

XXXVII

Table des matières

JOSEPH EST REVENDU A PUTIPHAR

(1718 ans avant J.-C.)

Les marchands qui avaient acheté Joseph le revendirent à Putiphar, général des armées du roi d’Égypte. Il plut à Putiphar, qui lui donna un emploi dans sa maison. Joseph avait dix-huit ans; il était très-beau, et de très-grande taille. Son maître ne tarda pas à découvrir que Joseph était très-intelligent, très-honnête, fidèle et dévoué. Il lui accorda donc toute sa confiance, et le nomma intendant de sa maison et de tous ses biens.

La femme de Putiphar chercha alors à gagner l’amitié de Joseph, pour qu’il l’aidât à tromper son mari, qu’elle n’aimait pas, et à avoir une part de ses grands biens. Joseph repoussa les propositions de cette méchante femme, et, un jour qu’elle insistait, il en eut horreur et ne voulut même plus lui parler. Elle, désirant lui faire comprendre les avantages qu’il pouvait retirer, pour lui-même, de son infidélité envers son maître, voulut le retenir par force et saisit son manteau; Joseph ne voulut pas même l’écouter; il s’enfuit, laissant son manteau entre les mains de cette mauvaise femme.

Quand elle se vit méprisée et humiliée par un serviteur de sa maison, elle résolut de se venger et se mit à crier et à appeler au secours. Les serviteurs accoururent; elle leur raconta que Joseph avait voulu la forcer à tromper son maître, qu’elle avait résisté et qu’elle avait crié pour appeler à son aide; que Joseph alors s’était enfui, lui laissant son manteau entre les mains.

XXXVIII

Table des matières

JOSEPH EN PRISON

(1715 ans avant J.-C.)

Les serviteurs, indignés et enchantés de faire tort à Joseph, dont ils étaient jaloux, allèrent avertir leur maître; il crut aux paroles de sa femme, entra dans une grande colère contre Joseph et ordonna qu’on le jetât immédiatement dans une prison où on enfermait les grands criminels.

VALENTINE. Le pauvre Joseph a du malheur. Il était très-bien placé, et voilà cette méchante femme qui le fait mettre en prison.

GRAND’MÈRE. Il est vrai qu’il a eu du chagrin dans le moment; mais Dieu, qui ne l’abandonnait pas, a fait servir ce malheur à sa gloire et à son bonheur à venir.

ARMAND. Comment cela? Comment la prison pouvait-elle le render heureux?

GRAND’MÈRE. Tu vas le voir. D’abord le gouverneur de la prison eut piété de la jeunesse et de la bonne mine de Joseph; il l’observa avec plus de soin que les autres prisonniers, et il lui trouva des sentiments si honnêtes et si bons, qu’il eut confiance en lui et qu’il lui confia la garde et la surveillance de tous les autres prisonniers.

Joseph s’acquitta si bien de sa charge que le gouverneur l’aima de plus en plus et le laissa commander à sa place dans la prison.

XXXIX

Table des matières

SONGES DU GRAND ÉCHANSON ET DU GRAND PANETIER

(1707 ans avant J.-C.)

Il arriva, un jour, que le roi Pharaon se fâcha, on ne sait pour quel motif, contre deux de ses grands officiers qui lui avaient manqué de respect, le grand échanson, celui qui versait à boire au roi, et le grand panetier, celui qui était chargé de fournir le pain de la table du roi. Ils furent tous deux condamnés à la prison, et on les amena dans celle où était Joseph, qui les servait de son mieux et qui avait soin d’eux.

Un jour Joseph les trouva tristes. «Qu’avez-vous? leur demanda-t-il; pourquoi avez-vous le visage tout abattu?»

Ils lui répondirent: «C’est parce que nous avons eu tous les deux un songe qui nous fait peur, et nous n’avons personne pour nous l’expliquer.

— Dites-moi ce que vous avez rêvé, le Seigneur m’aidera à le comprendre.»

Le grand échanson parla le premier. «J’ai rêvé, dit-il, que je voyais devant moi un cep de vigne qui avait trois petites branches; elles poussèrent peu à peu; il y eut d’abord des boutons, puis des fleurs, et à la fin des raisins. J’avais dans la main la coupe du roi Pharaon; j’ai pris ces grappes, j’en ai pressé le jus dans la coupe du roi, et je la lui ai présentée à boire.»

Joseph lui répondit: «Voici ce que veut dire votre songe: les trois branches signifient trois jours, après lesquels Pharaon se souviendra des services que vous lui avez rendus; il vous rendra votre charge, et vous lui servirez à boire comme vous le faisiez auparavant. Seulement je vous demande une chose. Quand ce bonheur vous arrivera, souvenez-vous de moi, et obtenez du roi qu’il me retire de cette prison où j’ai été mis sans l’avoir mérité, car je suis innocent du crime dont on m’a accusé.»

Le grand panetier, charmé de l’explication de ce songe, lui dit:

«Moi aussi j’ai rêvé quelque chose de semblable. Il me semblait que j’avais sur la tête trois corbeilles de farine; celle de dessus contenait tout ce qu’il fallait pour faire du pain avec la pâte toute prête à cuire, et les oiseaux du ciel venaient en manger.»

Joseph lui répondit: «Cela veut dire que vous avez encore trois jours à vivre, après lesquels Pharaon vous fera couper la tête, et vous fera ensuite attacher à une croix où les oiseaux viendront déchirer votre chair.»

MARIE-THÉRÈSE. Ce pauvre panetier! il avait raison d’être triste.

GRAND’MÈRE. Oui, et d’autant plus que tout arriva comme l’avait prédit Joseph.

GASTON. Et le grand échanson fit sortir de prison le pauvre Joseph?

GRAND’MÈRE. Hélas! non. Il fit comme tant d’autres gens heureux. Il fut ingrat, il oublia le pauvre Joseph, qui resta en prison.

PAUL. C’est bien méchant à ce grand échanson. J’espère que le gouverneur au moins demandera grâce pour Joseph.

GRAND’MÈRE. Non; Joseph lui était trop nécessaire pour qu’il voulût s’en séparer. Mais tu vas voir que Dieu, qui protège les bons, récompensa généreusement Joseph de ses vertus.

XL

Table des matières

SONGES DE PHARAON

(1705 ans avant J.-C.)

Deux ans après la rentrée en grâce du grand échanson, le roi lui-même eut des songes qui l’inquiétèrent beaucoup. Il rêva que, se promenant au bord du NIL, grand fleuve qui traverse toute l’Égypte, il voyait sortir de l’eau sept vaches magnifiques et très-grasses qui se mirent à paître dans les marécages.

Il vit ensuite sortir du même fleuve sept autres vaches si horribles et si maigres, qu’il n’en avait jamais vu de pareilles dans toute l’Égypte; elles se mirent aussi à paître les herbes qui poussaient au bord du Nil, mais elles n’en devinrent ni plus belles ni plus grasses. Tout à coup, ces sept vaches maigres se jetèrent sur les sept belles vaches grasses et les dévorèrent.

Pharaon se réveilla inquiet de ce songe, mais il ne tarda pas à se rendormir. Il eut alors un second rêve semblable au premier. Il vit sortir d’une tige de blé sept épis pleins de grains et plus beaux que tous ceux qu’il eût jamais vus. Ensuite il vit paraître sept autres épis si petits, si misérables, qu’il n’y avait rien dedans. Ces épis maigres se jetèrent sur les beaux épis et les dévorèrent.

Le roi fut saisi de frayeur; il envoya de grand matin chercher tous les devins et les sages de l’Égypte; mais aucun ne put lui expliquer ce que voulaient dire ces deux sopges.

PETIT-LOUIS. Qu’est-ce que c’est qu’un devin?

GRAND’MÈRE. Dans les fausses religions, il y a toujours eu des hommes qui ont voulu faire croire qu’ils pouvaient deviner les choses cachées et prédire l’avenir. Ces gens-là étaient des imposteurs; quelquefois ils devinaient juste par hasard; d’autres fois le démon leur venait en aide; le plus souvent, ils ne devinaient rien; c’est ce qui est arrivé pour Pharaon.

Le grand échanson, voyant le roi dans une si grande inquiétude, se souvint de Joseph et raconta au roi ce qu’il leur avait prédit dans la prison et avec quelle facilité il avait expliqué leurs songes.

Aussitôt le roi envoya chercher Joseph. On le rasa sans doute, afin qu’il fût plus propre, on lui mit des habits neufs et on l’amena devant Pharaon.

Le roi lui dit: «J’ai vu des songes qui me tourmentent et je ne trouve personne qui sache me. les expliquer; mais on m’a dit que tu avais une grande habileté pour comprendre le sens des songes.»

Joseph lui répondit: «Ce ne sera pas de moi, mais du Seigneur mon Dieu, que me viendra l’intelligence des choses que vous avez rêvées, seigneur. Me voici prêt à écouter les paroles du roi.»

Pharaon lui raconta alors ce qu’il avait vu. Joseph lui répondit sans hésiter: «Les deux songes signifient la même chose. Les sept vaches belles et grasses veulent dire qu’il y aura en Égypte sept années d’une grande abondance et de récoltes magnifiques. Les sept vaches maigres signifient qu’après les sept années d’abondance viendront sept années de famine pendant lesquelles les grains, les herbes, tout ce qui sert à la nourriture des hommes et des bêtes se desséchera et périra. Le second rêve signifie la même chose que le premier; et le Seigneur vous en a envoyé deux semblables pour vous annoncer que ces choses s’accompliront très-certainement et sans retard.

«Il est donc prudent de choisir un homme sage et habile, auquel le roi donne le commandement sur toute l’Égypte, pour que cet homme fasse construire dans toutes les villes des magasins dans lesquels il amassera les grains et les aliments nécessaires à la nourriture du peuple, profitant ainsi de la trop grande abondance des sept années de fertilité. Que tous ces blés et ces approvisionnements appartiennent au roi, qui les aura achetés, pour être vendus avec grand profit pendant les sept années de famine.»

Le roi fut frappé de l’intelligence de Joseph. Ce conseil lui plut, et il dit à ses ministres:

«Où pourrions-nous trouver un homme comme celui-ci? Il est sans aucun doute rempli de l’esprit de Dieu.»

Et il dit à Joseph: «Puisque Dieu t’a fait voir tout ce que tu m’as dit, où pourrai-je trouver un homme plus sage que toi ou même semblable à toi? Ce sera donc toi qui auras l’autorité dans ma maison et dans toute l’Égypte. Quand tu ouvriras la bouche pour commander, tout le peuple t’obéira; je n’aurai au-dessus de toi que le trône et le nom de roi. Je t’établis dès aujourd’hui pour commander à toute l’Égypte.»

En disant ces paroles, il ôta de son doigt l’anneau royal et le passa à celui de Joseph. Il le fit revêtir d’une robe de fin lin et lui mit au cou un collier d’or.

Il le fit ensuite monter sur l’un de ses chars qui était le second après le sien; il fit marcher devant Joseph un héraut qui criait que tout le monde eût à fléchir le genou devant Joseph, et que tous reconnussent qu’il était établi pour commander à toute l’Égypte.

ARMAND. Quel bonheur! voilà donc l’excellent Joseph devenu heureux!

GRAND’MÈRE. Le roi dit encore à Joseph: «Je suis Pharaon; c’est moi qui ordonne que personne ne fasse rien en Égypte que par ton commandement.»

Enfin, il changea le nom de Joseph et lui en donna un qui signifie en égyptien Sauveur du monde. Et il lui fit épouser ASENETH, fille du grand prêtre, pour augmenter le respect que devaient avoir pour lui les Égyptiens, car tout ce qui touchait aux prêtres, et surtout au grand prêtre, était sacré pour ce peuple.

Joseph interprète les rêves de Pharaon.


HENRIETTE. Mais, Grand’mère, ce bon Pharaon avait l’air de croire au vrai Dieu, au Dieu de Joseph. Est-ce qu’il n’était pas païen?

GRAND’MÈRE. Oui, chère petite, il était païen; mais il y avait, chez plusieurs des anciens peuples païens, un mélange de vérité et d’erreur. Au fond, ils croyaient en un seul vrai Dieu tout-puissant, qui était plus puissant que toutes leurs idoles ou faux dieux.

Joseph avait trente ans lorsqu’il parut devant Pharaon; il en avait dix-huit quand il fut vendu par ses frères; il en avait donc passé douze, chez Putiphar d’abord, puis en prison.

Pharaon voulut que Joseph fît le tour de toutes les provinces de l’Égypte, afin que partout il fût reconnu gouverneur et premier ministre par ordre du roi.

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Release date on Litres:
11 October 2024
Volume:
558 p. 31 illustrations
ISBN:
4064066306601
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