Read the book: «Les Thibault: Le Pénitencier»
Roger Martin du Gard
Les Thibault: Le Pénitencier

Publié par Good Press, 2022
EAN 4066338034113
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
I
Table des matières
Depuis ce jour de l’année dernière ou Antoine avait ramené les deux écoliers fugitifs, il n’était jamais retourné chez Mme de Fontanin; mais la femme de chambre le reconnut, et, bien qu’il fût neuf heures du soir, l’introduisit sans façons.
Mme de Fontanin se tenait dans sa chambre, et ses deux enfants auprès d’elle. Assise devant la cheminée, le buste droit, sous la lampe, elle lisait un livre à haute voix; Jenny, tapie au fond d’une bergère, tortillait sa natte, et, les yeux fixés sur le feu, écoutait; Daniel, à l’écart, les jambes croisées, un carton sur le genou, achevait un croquis de sa mère, au fusain. Sur le seuil, Antoine, une seconde arrêté dans l’ombre, sentit combien sa venue était intempestive; mais il n’était plus temps de reculer.
L’accueil de Mme de Fontanin fut un peu froid; elle semblait surtout étonnée. Laissant là les enfants, elle conduisit Antoine dans le salon; et dès qu’elle eût compris ce qui l’amenait, elle se leva pour chercher son fils.
Daniel paraissait maintenant avoir dix-sept ans, bien qu’il en eût quinze: une ombre de moustache accusait la ligne de la bouche. Antoine, intimidé, regardait le jeune homme bien en face, de son air un peu provoquant, qui semblait dire: «Moi, vous savez, je vais au but sans détours.» Et, comme autrefois, un secret instinct lui faisait exagérer un peu cette allure de franchise, dès qu’il se trouvait en présence de Mme de Fontanin.
— «Voici», fit-il. «C’est pour vous que je viens. Notre rencontre, hier, m’a fait réfléchir.» Daniel parut surpris. «Oui», reprit Antoine, «nous avons à peine échangé quelques mots, vous étiez pressé, moi aussi; mais il m’a semblé... Je ne sais comment dire... Et puis, vous ne m’avez demandé aucune nouvelle de Jacques: j’en ai conclu qu’il vous écrivait. N’est-ce pas? Je soupçonne même qu’il vous écrit des choses, des choses que, moi, je ne sais pas et que j’ai besoin de savoir. Non, attendez, écoutez-moi. Jacques a quitté Paris depuis juin dernier; nous allons être en avril; cela fait bientôt neuf mois qu’il est là-bas. Je ne l’ai pas revu, il ne m’a pas écrit; mais mon père le voit souvent: il me dit que Jacques se porte bien, travaille; que l’éloignement, la discipline, ont déjà produit d’excellents effets. Se trompe-t-il? Le trompe-t-on? Depuis notre rencontre d’hier, je suis inquiet tout-à-coup. L’idée m’est venue qu’il est peut-être malheureux, là où il est, et que, n’en sachant rien, je ne puis lui venir en aide; cette idée m’est intolérable. Alors j’ai pensé à venir vous trouver, franchement. Je fais appel à votre affection pour lui. Il ne s’agit pas de trahir des confidences. Mais, à vous, il doit écrire ce qui se passe là-bas. Vous êtes le seul qui puissiez me rassurer,—ou me faire intervenir.»
Daniel écoutait, impassible. Son premier mouvement avait été de se refuser à cet entretien. Il tenait la tête levée et fixait sur Antoine son regard que le trouble durcissait. Puis, embarrassé, il se tourna vers sa mère. Elle le considérait, curieuse de ce qu’il allait faire. L’attente se prolongeait. Elle sourit enfin:
— «Dis la vérité, mon grand», fit-elle, avec un geste aventureux de la main. «On ne se repend jamais de ne pas mentir.»
Alors Daniel, avec le même geste, avait pris le parti de parler. Oui, il avait reçu de temps à autre des lettres de Thibault; lettres de plus en plus courtes, de moins en moins explicatives. Daniel savait bien que son camarade était pensionnaire chez un brave professeur de province, mais où? Ses enveloppes étaient timbrées d’un wagon postal, sur le réseau du Nord. Une sorte de four-à-bachot, peut-être?
Antoine s’efforçait de ne pas laisser paraître sa stupéfaction. Avec quel souci Jacques dissimulait la vérité à son plus intime ami! Pourquoi? Par honte? La même, sans doute, qui poussait M. Thibault à maquiller aux yeux du monde la colonie pénitentiaire de Crouy, où il avait incarcéré son fils, en une «institution religieuse au bord de l’Oise»? Le soupçon que peut-être ces lettres étaient dictées à son frère, traversa soudain l’esprit d’Antoine. On le terrorisait peut-être, ce petit? Il se souvint d’une campagne entreprise par un journal révolutionnaire de Beauvais, et des terribles accusations portées contre l’Œuvre de Préservation sociale: mensonges dont M. Thibault avait fait justice, au cours d’un procès en diffamation qu’il avait gagné sur toute la ligne; mais enfin?
Antoine ne s’en rapportait vraiment qu’à lui-même:
— «Vous ne voulez pas me montrer une de ces lettres?» demanda-t-il. Et voyant Daniel rougir, il s’excusa par un sourire tardif: «Une seule, pour voir? N’importe laquelle...»
Sans répondre, sans consulter sa mère des yeux, Daniel se leva et sortit de la pièce.
Resté seul avec Mme de Fontanin, Antoine retrouva des impressions qu’il avait éprouvées jadis: dépaysement, curiosité, attirance. Elle regardait devant elle et semblait ne penser à rien. Mais on eût dit que sa présence suffisait à activer la vie intérieure d’Antoine, sa perspicacité. Autour de cette femme l’air possédait une conductibilité particulière. En ce moment, sans pouvoir s’y méprendre, Antoine y sentait flotter une désapprobation. Il ne se trompait guère. Sans blâmer précisément Antoine, ni M. Thibault, puisqu’elle ignorait le sort de Jacques, mais se souvenant de son unique visite rue de l’Université, elle avait l’impression que, souvent, ce qui se faisait là, n’était pas bien. Antoine la devinait, l’approuvait presque. Certes, si quelqu’un se fût permis de critiquer la conduite de son père, il se fût récrié; mais, à cet instant et dans le fond de lui-même, il était, avec Mme de Fontanin, contre M. Thibault. L’an dernier déjà, — et il ne l’avait pas oublié, — lorsqu’il avait pour la première fois traversé cette atmosphère où baignaient les Fontanin, l’air familial, au retour, lui avait été plusieurs jours irrespirable.
Daniel revint. Il tendit à Antoine une enveloppe d’aspect misérable.
— «C’est la première. C’est la plus longue», dit-il; et il fût s’asseoir.
«Mon cher Fontanin,
«Je t’écris de ma nouvelle maison. Toi, ne cherche pas à m’écrire, c’est absolument défendu ici. A part cela, tout est très bien. Mon professeur est bien, il est gentil pour moi et je travaille beaucoup. J’ai un tas de camarades très gentils aussi. D’ailleurs mon père et mon frère viennent me voir le dimanche. Tu vois donc que je suis très bien. Je t’en prie, mon cher Daniel, au nom de notre amitié, ne juge pas sévèrement mon père, tu ne peux pas tout comprendre. Moi, je sais qu’il est très bon, et il a bien fait de m’éloigner de Paris où je perdais mon temps au lycée, j’en conviens moi-même maintenant, et je suis content. Je ne te donne pas mon adresse, pour être sûr que tu ne m’écriras pas, car ici ce serait terrible pour moi.
«Je t’écrirai encore quand je pourrai, mon cher Daniel.
«Jacques.»
Antoine relut deux fois ce billet. S’il n’eût reconnu à certains signes l’écriture de son frère, il eût douté que la lettre fût de Jacques. L’adresse de l’enveloppe était d’une autre main: une écriture de paysan, lâche, hésitante, malpropre. Forme et fond le déconcertaient également. Pourquoi ces mensonges? Mes camarades! Jacques vivait en cellule, dans ce fameux «pavillon spécial» que M. Thibault avait créé au pénitencier de Crouy pour les enfants de bonne famille, et qui était toujours vide; il ne parlait à aucun être vivant, si ce n’est au domestique chargé de lui porter ses repas ou de le conduire en promenade, et au professeur, qui venait de Compiègne lui donner deux ou trois leçons par semaine. Mon père et mon frère viennent me voir! M. Thibault se rendait officiellement à Crouy le premier lundi de chaque mois pour y présider le Conseil de Direction, et, ce jour-là en effet, avant de repartir, il faisait comparaître quelques instants son fils au parloir. Quant à Antoine, il avait bien manifesté le désir d’aller faire visite à son frère à l’époque des grandes vacances, mais M. Thibault s’y était opposé: «Dans le régime de ton frère», disait-il, «l’important, c’est la régularité de l’isolement.»
Les coudes sur les genoux, il tournait le papier entre ses doigts. Il avait pour longtemps perdu le repos. Il se sentit tout à coup si désemparé, si seul, qu’il fut sur le point de tout confier à cette femme éclairée qu’un bon hasard mettait sur sa route. Il leva les yeux vers elle: les mains sur sa jupe, la figure pensive, elle semblait attendre. Son regard était pénétrant:
— «Si nous pouvions vous aider à quelque chose?» murmura-t-elle en souriant à demi. La blancheur de ses cheveux légers faisait plus jeunes encore ce sourire et tout son visage.
Cependant, au moment de s’abandonner, il hésita. Daniel le contemplait de son air juste. Antoine craignit de paraître irrésolu, et plus encore de donner à Mme de Fontanin une fausse image de l’homme énergique qu’il était. Mais il se donna une meilleure raison: ne pas divulguer le secret que Jacques prenait tant de soin à cacher. Et, sans tergiverser davantage, se méfiant de lui-même, il se leva pour partir, la main tendue, avec ce masque fatal qu’il prenait volontiers et qui semblait dire à tous: «Ne m’interrogez pas. Vous me devinez. Nous nous comprenons. Adieu.»
✵
Dehors, il se mit à marcher devant lui. Il se répétait: «Du sang-froid. De la décision.» Cinq ou six années d’études scientifiques l’obligeaient à raisonner avec une apparence de logique: «Jacques ne se plaint pas, donc Jacques n’est pas malheureux.» Et il pensait exactement le contraire. Il se rappelait avec obsession cette campagne de presse menée jadis contre le pénitencier; il se rappelait surtout un article intitulé Bagnes d’enfants, où l’on décrivait par le menu la misère matérielle et morale des pupilles, mal nourris, mal logés, soumis aux punitions corporelles, abandonnés souvent à la brutalité des gardiens. Un geste de menace lui échappa: coûte que coûte, il tirerait le pauvre enfant de là! Un beau rôle à jouer! Mais comment? Prévenir son père, discuter, il n’en était pas question: en fait, c’était contre son père, contre l’Œuvre fondée, administrée par lui, qu’Antoine s’insurgeait. Ce mouvement de révolte filiale était si nouveau pour lui qu’il en éprouva d’abord quelque gêne, puis de l’orgueil.
Il se souvint de ce qui s’était passé, l’an dernier, le lendemain du retour de Jacques. Dès la première heure, M. Thibault avait fait appeler Antoine dans son cabinet. L’abbé Vécard venait d’arriver. M. Thibault criait: «Ce vaurien! Broyer sa volonté!» Il ouvrait devant lui sa grosse main velue et la refermait lentement, en faisant craquer les jointures. Puis il avait dit, avec un sourire satisfait: «Je crois tenir la solution.» Et après une pause, soulevant enfin les paupières, il avait lancé: «Crouy.» — «Jacques au pénitencier?» s’était écrié Antoine. La discussion avait été vive. — «Il s’agit de broyer sa volonté», répétait M. Thibault, en faisant craquer ses phalanges. L’abbé hésitait. Alors M. Thibault avait exposé le régime particulier auquel serait soumis Jacques, et qui semblait, à l’entendre, bienfaisant et paternel. Puis il avait conclu, d’une voix pleine, en marquant les virgules: — «Ainsi, mis à l’abri des tentations pernicieuses, purgé de ses mauvais instincts par la solitude, ayant pris goût au travail, il atteindra sa seizième année, et je veux espérer qu’alors il pourra sans danger reprendre auprès de nous la vie familiale.» L’abbé acquiesçait: — «L’isolement produit des cures merveilleuses», insinuait-il. Antoine, ébranlé par l’argumentation de M. Thibault, par l’approbation du prêtre, avait fini par penser qu’ils avaient raison. Ce consentement, il ne le pardonnait aujourd’hui ni à lui-même, ni à son père.
Il marchait vite, sans regarder son chemin. Devant le Lion de Belfort, il fit volte-face et repartit à grands pas, allumant cigarette sur cigarette et jetant sa fumée au vent du soir. Il fallait frapper un coup droit; filer à Crouy, apparaître en justicier...
Une femme l’accosta, lui glissa quelques mots d’une voix câline. Il ne répondit rien et continua à descendre le boulevard Saint-Michel. «En justicier!» répétait-il. «Démasquer la fourberie des directeurs, la cruauté des garde-chiourme, faire un esclandre, ramener le petit!»
Mais son élan était coupé. Son esprit suivait une double piste: en marge du grand projet, un caprice avait surgi. Il traversa la Seine: il savait bien où sa distraction le menait. Et pourquoi non? N’était-il pas trop énervé pour rentrer dormir? Il aspira l’air, tendit le buste, sourit, «Etre fort, être un homme», pensa-t-il. Tandis qu’il s’engageait allègrement dans la ruelle obscure, un souffle généreux le souleva de nouveau: sa résolution lui apparut, en raccourci, lumineuse, déjà triomphante; sur le point d’exécuter l’un des deux desseins qui depuis un quart d’heure se disputaient son attention, l’autre, du coup, lui semblait presque réalisé; et ce fut en poussant d’un geste familier la porte à vitraux, qu’il précisa:
— «Demain, samedi, impossible de lâcher l’hôpital. Mais dimanche. Dimanche matin je serai au pénitencier!»
II
Table des matières
Le rapide du matin ne s’arrêtant pas à Crouy, Antoine avait dû descendre à Venette, la dernière station avant Compiègne. Il sauta du train avec une animation extrême. Durant le trajet, malgré l’examen qu’il avait à passer la semaine suivante, il n’avait pu fixer son esprit sur les livres de médecine qu’il avait emportés. L’heure décisive approchait. Depuis deux jours son imagination lui représentait avec tant de précision l’accomplissement de cette croisade, qu’il pensait déjà avoir mis fin à l’incarcération de Jacques, et ne songeait plus qu’à reconquérir son affection.
Il y avait deux kilomètres à parcourir sur une belle route plane, égayée de soleil. Pour la première fois de l’année, après des semaines pluvieuses, le printemps semblait s’offrir enfin, dans le frais parfum de cette matinée de mars. Antoine regardait avec ravissement de chaque côté du chemin les champs hersés, déjà verdissants, et, sous le ciel clair de l’horizon où s’étiraient de légères vapeurs, les coteaux de l’Oise étincelants de lumière. Il eût un instant la faiblesse de souhaiter s’être trompé; tant de calme l’environnait, tant de pureté! Était-ce là le cadre d’un bagne d’enfants?
Il fallait traverser le village de Crouy en son entier avant d’arriver à la colonie pénitentiaire. Et tout-à-coup, au tournant des dernières maisons, il reçut un choc: sans l’avoir jamais vu, il reconnaissait de loin, isolé comme un cimetière neuf dans sa ceinture de murs crépis, au milieu d’une plaine crayeuse dénuée de toute végétation, le grand bâtiment couvert de tuiles, et ses rangées de fenêtres à barreaux, et son cadran qui luisait au soleil. On eût dit une prison, si l’inscription philanthropique gravée dans la pierre au-dessus du premier étage, ne se fut pas détachée en lettres d’or:
FONDATION OSCAR THIBAULT
Il s’engagea dans l’allée sans arbres qui menait au pénitencier. Les petites fenêtres regardaient de loin venir le visiteur. Il s’approcha du portail et tira la cloche qui tinta dans le silence dominical. Le battant s’ouvrit. Un molosse fauve, enchaîné à sa niche, aboya avec fureur. Antoine pénétra dans la cour: un jardinet plutôt, une pelouse entourée de graviers, et qui s’arrondissait devant le casernement principal. Il se sentait observé et n’apercevait aucun être vivant, si ce n’est le chien, qui, tirant sur sa chaîne, ne cessait de donner de la voix. A gauche de l’entrée s’élevait une petite chapelle surmontée d’une croix de pierre; à droite, une construction basse, sur laquelle il lut: Administration. C’est vers ce pavillon qu’il se dirigea. La porte fermée s’ouvrit au moment où il atteignait le perron. Le chien aboyait toujours. Il entra. Un vestibule carrelé, peint en ocre et garni de chaises neuves, comme un parloir de couvent. La pièce était surchauffée. Un buste en plâtre de M. Thibault, grandeur naturelle, mais qui sur ce mur bas prenait des proportions colossales, décorait le panneau de droite; un humble crucifix de bois noir, orné de buis, essayait de lui faire pendant sur le mur opposé. Antoine restait debout, dans une pause défensive. Ah non, il ne s’était pas trompé! Tout puait la prison!
Enfin, dans le mur du fond, un guichet s’ouvrit: un surveillant passa la tête. Antoine lui jeta sa carte avec celle de son père, et demanda, d’un ton sec, à parler au Directeur.
Près de cinq minutes s’écoulèrent.
Antoine, exaspéré, s’apprêtait à pénétrer de lui-même dans la maison, lorsqu’un pas léger glissa dans le couloir: un jeune homme à lunettes, vêtu de flanelle havane, tout blond, tout rond, accourait vers lui, sautillant sur ses babouches, avec un visage radieux et les deux mains tendues:
— «Bonjour, docteur! La bonne surprise! C’est votre frère qui va être ravi! Je vous connais bien, M. le Fondateur parle souvent de son grand fils médecin! D’ailleurs il y a un air de famille... Si fait», fit-il en riant, «je vous assure! Mais entrez dans mon bureau, je vous en prie. Et excusez-moi. Je suis M. Faîsme, le directeur.»
Il poussait Antoine vers le cabinet directorial, traînant les pieds et le suivant de près, les bras levés, les mains ouvertes, comme s’il eût craint qu’Antoine ne fit un faux pas et qu’il eût voulu pouvoir le rattraper au vol.
Il obligea Antoine à s’asseoir et prit place à son bureau.
— «M. le Fondateur est en bonne santé?» questionna-t-il de sa voix flûtée. «Il ne vieillit pas, il est extraordinaire! Quel dommage qu’il n’ait pas pu vous accompagner!»
Antoine inspectait les lieux d’un regard méfiant, et considérait sans complaisance cette figure de chinois blond et ces lunettes d’or derrière lesquelles deux petits yeux bridés papillotaient sans cesse avec une expression joyeuse. Mal préparé à cet accueil volubile, et fort dérouté de trouver sous l’aspect souriant d’un jeune homme en pyjama, ce directeur de bagne, qu’il imaginait sous les traits rébarbatifs d’un gendarme en civil, tout au plus d’un principal de collège, il eût besoin de faire un effort pour reprendre son aplomb.
— «Sapristi!» s’écria soudain M. Faîsme, «mais c’est que vous arrivez juste pendant la grand’messe! Tous nos enfants sont à la chapelle; votre frère aussi. Comment faire?» Il consulta sa montre. «Vingt minutes encore, une demi-heure peut-être, si les communions sont nombreuses. Et c’est possible. M. le Fondateur a dû vous le dire: nous possédons la crème des aumôniers, un prêtre jeune, allant, d’une adresse incomparable! Depuis qu’il est ici, les sentiments religieux de la Fondation sont transformés. Mais quel dommage, comment faire?»
Antoine se leva sans aménité. Le but de son enquête restait bien présent à son esprit.
— «Puisque vos locaux sont pour l’instant inoccupés», dit-il en regardant le petit homme, «serait-il indiscret de visiter la colonie? Je serais curieux de voir les choses de près; j’en entends si souvent parler depuis mon enfance...»
— «Vraiment?» fit l’autre surpris. «Rien n’est plus facile», reprit-il, mais il ne bougea pas de son siège. Il souriait, et, sans cesser de sourire, parut rêver un instant. «Oh, vous savez, la bâtisse n’a rien d’intéressant. C’est ni plus ni moins une petite caserne: et cela dit, vous la connaissez aussi bien que moi.»
Antoine restait debout.
— «Non, cela m’intéresserait», déclara-t-il. Et comme le Directeur l’examinait de ses petits yeux plissés, avec une expression amusée et incrédule: «Je vous assure», insista-t-il.
— «Eh bien, docteur, très volontiers. Le temps de passer un veston, des bottines, et je suis à vous.»
Il disparut. Antoine entendit un coup de sonnette. Puis une cloche, dans la cour, tinta cinq fois. «Ah, ah», pensa-t-il, «on donne l’alarme, l’ennemi est dans la maison!» Il ne pouvait rester assis. Il s’approcha de la croisée, mais les vitres étaient dépolies. «Du calme», se disait-il. «Ouvrir l’œil. Se faire une certitude. Agir. C’est mon affaire.»
M. Faîsme reparut enfin.
Ils descendirent.
— «Notre cour d’honneur!» présenta pompeusement le directeur; et il rit avec indulgence. Puis il courut au molosse qui recommençait à aboyer, et lui décocha dans le flanc un coup de pied brutal, qui fit rentrer l’animal dans sa niche.
— «Etes-vous un peu horticulteur? Mais si, un médecin ça se connaît en plantes, sapristi!» Il s’arrêtait avec complaisance au milieu du jardinet. «Conseillez-moi. Comment cacher ce pan de mur? Du lierre? Il faudra des années...»
Antoine, sans répondre, l’entraîna vers le bâtiment central. Ils parcoururent le rez-de-chaussée. Antoine marchait devant, l’œil tendu, ouvrant d’autorité la moindre porte close; rien ne lui échappait. Les murs étaient blanchis dans leur partie haute et badigeonnés de goudron noir jusqu’à deux mètres du sol. Toutes les fenêtres étaient, comme celle du directeur, en carreaux dépolis, et renforcées de barreaux. Antoine voulut tirer l’une d’elles; mais il fallait une clef spéciale; le directeur sortit l’outil de son gousset et fit jouer la croisée; Antoine remarqua l’adresse de ses petites mains jaunes et potelées. Il plongea son regard de policier dans la cour intérieure: elle était déserte: une grande esplanade rectangulaire, en boue piétinée et séchée, sans un arbre et enclose entre de hautes murailles hérissées de tessons.
M. Faîsme, avec entrain, détaillait la destination des locaux: salles d’étude, ateliers de menuiserie, de serrurerie, d’électricité, etc... Les pièces étaient petites, proprement tenues. Dans les réfectoires, des garçons de service achevaient d’essuyer les tables de bois blanc; une odeur aigre montait des éviers placés dans les angles.
— «Chaque pupille vient là, à la fin du repas, laver sa gamelle, son gobelet et sa cuillère. Jamais de couteaux, bien entendu, ni même de fourchettes...» Antoine le regardait sans comprendre. Il ajouta, en clignant des yeux: «Rien de pointu...»
Au premier étage, se succédaient d’autres salles d’étude, d’autres ateliers, et une installation de douches, qui ne devait pas servir souvent mais dont le directeur semblait particulièrement fier. Il allait et venait gaîment d’une pièce dans l’autre, les bras écartés, les mains en avant, et, tout en parlant, d’un geste machinal, il repoussait un établi contre le mur, ramassait un clou à terre, fermait à bloc un robinet, rangeait tout ce qui n’était pas à sa place.
Au second, s’ouvraient les dortoirs. Ils étaient de deux sortes. La plupart contenaient une dizaine de couchettes alignées sous des couvertures grises, et ils eussent, avec leurs planches à paquetages, ressemblé à de petites chambrées militaires, sans une sorte de cage de fer, munie d’un fin grillage, et qui en occupait le centre.
— «Vous en enfermez là-dedans?» questionna Antoine.
M. Faîsme leva les bras d’une manière terrifiée et comique, puis se mit à rire.
— «Mais non! C’est là que couche le surveillant. Vous voyez: il place son lit bien au milieu, à égale distance des parois; il voit tout, entend tout, et ne risque rien. D’ailleurs il a sa sonnerie d’alerte, dont les fils passent sous le plancher.»
D’autres dortoirs se composaient de logettes juxtaposées, en maçonnerie, fermées de grilles comme les stalles d’une ménagerie. M. Faîsme s’était arrêté sur le seuil. Son sourire prenait parfois une expression désabusée, pensive, qui prêtait un instant à sa figure poupine la mélancolie de certains bouddhas.
— «Ah, docteur», expliqua-t-il, «ici, ce sont nos terribles! Ceux qui sont arrivés chez nous trop tard pour être sérieusement amendés: ce n’est pas la crème... Il y en a d’un peu vicieux, pas vrai? On est bien obligé de les tenir isolés la nuit.»
Antoine approcha le visage d’une des grilles. Il distingua dans l’ombre un grabat défait, des murs chargés de dessins obscènes et d’inscriptions. Il fit un mouvement de recul.
— «Ne regardez pas, c’est trop triste», soupira le directeur en l’entraînant. «Vous voyez, voici l’allée centrale où le surveillant va et vient toute la nuit. Ici, le surveillant ne se couche pas, et l’on n’éteint pas l’électricité. Malgré qu’ils soient bien verrouillés, ces petits polissons-là seraient capables d’un mauvais coup... Parfaitement!» Il secouait la tête, et brusquement se mit à rire en bridant les yeux: toute expression chagrine avait disparu. «On en voit de toutes sortes!» conclut-il avec naïveté, en haussant les épaules.
Antoine était trop intéressé par ce qu’il voyait, pour songer à toutes les questions qu’il avait préparées. Il dit cependant:
— «Comment les punissez-vous? Je désirerais aussi voir vos cachots.»
M. Faîsme recula d’un pas, ouvrit les yeux tout ronds, et battit légèrement des mains:
— «Sapristi, les cachots! Mais, docteur, vous vous croyez à la Roquette! Non, non, pas de cachots ici, grâce à Dieu? Nos statuts nous l’interdisent, et vous pensez bien que M. le Fondateur n’y consentirait jamais!»
Antoine, interloqué, subissait l’ironie des petits yeux plissés dont les cils battaient derrière les lunettes. Il commençait à être fort embarrassé du personnage soupçonneux qu’il était venu jouer. Rien de ce qu’il voyait ne l’incitait à soutenir ce rôle. Il se demanda même, avec un peu de confusion, si le Directeur n’avait pas déjà démasqué la méfiance qui l’avait attiré à Crouy; mais il était difficile de le savoir, tant la candeur de M. Faîsme semblait réelle, malgré les éclairs de malice qui fusaient par instants aux coins de ses paupières.
Le directeur cessa de rire, s’approcha d’Antoine et lui mit la main sur le bras:
— «Vous vouliez plaisanter, pas vrai? Vous savez aussi bien que moi le résultat des sévérités excessives: la révolte, ou, ce qui est pire encore, l’hypocrisie... M. le Fondateur a prononcé sur ce sujet de bien belles paroles au Congrès de Paris, l’année de l’Exposition...»
Il avait baissé la voix et regardait le jeune homme avec une sympathie particulière, comme si Antoine et lui avaient constitué une élite, seule capable de discuter ces problèmes de pédagogie sans tomber dans les erreurs du commun. Antoine se sentit flatté, et son impression favorable s’accentua.
— «Nous avons bien, dans la cour, comme dans les casernes, un petit bâtiment que l’architecte avait baptisé sur le plan Locaux disciplinaires...»
— «?»
— «...mais nous n’y mettons que notre provision de charbon, et nos pommes de terre. A quoi bon des cachots?» reprit-il. «On obtient tellement davantage par la persuasion!»
— «Vraiment?» fit Antoine.
Le directeur eut un fin sourire, et mit de nouveau la main sur l’avant-bras d’Antoine:
— «Entendons-nous», avoua-t-il. «Ce que j’appelle la persuasion, j’aime mieux vous en prévenir tout de suite, c’est la privation de certains aliments. Nos petits sont tous gourmands. C’est de leur âge, pas vrai? Le pain sec, docteur, a des vertus persuasives absolument insoupçonnées... Mais il faut savoir l’employer: il est essentiel de ne pas isoler l’enfant que l’on veut convaincre. Vous voyez comme nous sommes loin de l’isolement du cachot! Non! C’est dans un coin du réfectoire qu’il faut lui faire manger sa croûte de pain rassis, à l’heure du meilleur repas, celui de midi, avec l’odeur du bon ragoût qui fume, avec la vue des autres qui se régalent. Voilà, ça c’est irrésistible! Pas vrai? On maigrit si vite à cet âge-là! Quinze jours, trois semaines, jamais plus: je suis toujours venu à bout des plus récalcitrants. La persuasion!» conclut-il en arrondissant les yeux. «Et jamais je n’ai eu à sévir autrement; jamais je n’ai seulement levé la main sur un de ces petits qui me sont confiés!»
Son visage rayonnait de fierté, de tendresse. Il avait vraiment l’air de les aimer, ces garnements, même ceux qui lui donnaient du fil à retordre.
Ils redescendirent les étages. M. Faîsme tira sa montre.
— «Laissez-moi, pour terminer, vous offrir un spectacle bien édifiant. Vous raconterez cela à M. le Fondateur, je suis sûr qu’il sera content.»
Ils traversèrent le jardin et pénétrèrent dans la chapelle. M. Faîsme offrit l’eau bénite. Antoine vit de dos une soixantaine de gamins en bourgerons écrus, alignés au cordeau, agenouillés sur le pavé, immobiles; quatre surveillants moustachus, en drap bleu liseré de rouge, allaient et venaient, sans quitter les enfants de l’œil. Le prêtre, à l’autel, servi par deux pupilles, terminait son office.
— «Où est Jacques?» souffla Antoine.
Le directeur indiqua la tribune sous laquelle ils étaient, et, sur la pointe des pieds, regagna la porte.
— «Votre frère a toujours sa place en haut», dit M. Faîsme dès qu’ils furent dehors. «Il y est seul, c’est-à-dire avec le garçon attaché à son service. A ce propos, vous pourrez annoncer à M. votre père que nous avons mis auprès de Jacques le nouveau domestique dont nous lui avions parlé. Voici une huitaine de jours déjà. L’autre, le père Léon, était un peu âgé et sera mieux placé à la surveillance d’un atelier. Le nouveau est un jeune lorrain; ah, c’est la crème des braves gens: il sort du régiment: ordonnance du colonel; nous avons eu sur lui des renseignements parfaits. Ce sera moins ennuyeux pour votre frère pendant les promenades, pas vrai? Mais, sapristi, je bavarde, et les voilà qui sortent.»
Le chien se mit à aboyer furieusement. M. Faîsme le fit taire, assujettit ses lunettes, et se planta au centre de la cour d’honneur.