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Pierre L'Estoile

Un scandale en province


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066330897

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

Texte

I

C’était en1849, l’année du choléra.

La Picardie ne souffrait pas encore du terrible fléau, et à peine signalait-on, dans quelques villages malsains, un ou deux cas tout à fait isolés. Déjà cependant Mgr l’évêque d’Amiens avait ordonné que des prières publiques fussent dites dans toute l’étendue de son diocèse, et le gouvernement avait transmis à ses fonctionnaires des ordres d’après lesquels ces cérémonies devaient être entourées de toute la pompe propre à ramener le calme, le courage, la confiance, dans l’esprit des populations.

De toutes les villes du département de la Somme que l’épidémie avait respectées jusqu’alors, Péronne semblait être la plus favorisée du Ciel; jamais les Péronnais ne s’étaient si bien portés; pas la moindre indisposition au bulletin des cancans de la petite ville.

Et pourtant c’était là que les cérémonies religieuses devaient avoir le plus d’éclat. Le sous-préfet, M. d’Ivry, se trouvait à la tête d’une grande fortune; et, comme sa nomination était récente, il se proposait de payer sa bienvenue à ses administrés d’une façon retentissante: il avait remis quelques milliers de francs à M. le curé pour les préparatifs, et s’était, de plus, entendu avec le commandant de place et le colonel du régiment en garnison à Péronne, pour qu’un fort détachement de troupes se joignît aux pompiers de l’arrondissement et à la garde nationale de la ville.

Annoncée au prône quinze jours à l’avance, préparée sous ces auspices et dans ces conditions, et célébrée un dimanche, à dix heures, l’heure habituelle de la messe paroissiale, la messe d’intercession devait prendre le caractère d’une fête publique.

Voilà donc, le dimanche3mai, la Grand’– Place tout étonnée du nombre inaccoutumé d’hommes, de femmes, d’enfants, de chevaux, qui foulent son pavé disjoint, dans l’attente du premier coup de dix heures.

Hélas! il n’est que neuf heures et demie! Une demi-heure encore! Et, tandis que les cloches de l’église sonnent à toute volée, tandis que, d’un accent plus plaintif et plus modeste, ainsi qu’il convient, leur répondent celles du couvent des Claristes, des groupes se forment: on se promène, on cause, on examine les uns et les autres; enfin on dit, suivant l’habitude, sur le ton de la confidence, beaucoup de bien de soi et plus encore de mal de son prochain.

–Je vous demande un peu, s’écrie un jeune homme au milieu de plusieurs autres qui lui. témoignent une vive admiration, je vous demande un peu comment cette messe-là va empêcher le choléra de venir chez nous, s’il en a bien envie!

Quelques éclats de rire, trop bruyants pour être sincères, partent du groupe dans lequel ces paroles ont été prononcées, tandis qu’un capitaine de chasseurs, à la tournure élégante, à la démarche hardie, s’approche de l’orateur.

–Toujours libre-penseur, monsieur Laruelle? lui dit-il avec la plus exquise politesse, mélangée d’une nuance de dédain.

–Toujours, capitaine.…

A quelques pas de là, M. Denieau, l’avoué, un petit homme d’une quarantaine d’années, gras, luisant, potelé, avec des favoris noirs et des lunettes d’or, demande à M. Du four, le médecin:

–Est-ce que ce n’est pas notre nouveau percepteur qui cause avec le capitaine de Mauzac?

–Oui, c’est M. Laruelle.

–Voyez donc, il est entouré d’une sorte de cour…

–Une cour? Allons donc!…. Bruneau. Faucompret….

–Enfin…

–Parbleu! tous les jeunes gens de la ville auraient besoin de mes soins.… Il paraît que ce monsieur arrive de Paris, et il n’en faut pas davantage pour qu’ils se réunissent tous autour de lui, trouvent son insolence charmante et applaudissent aux sottises qu’il débite.

–N’a-t-on pas raconté qu’il avait eu un motif pour se faire nommer chez nous?

–On prétend qu’il a été amoureux de la comtesse de Labassère, avant son mariage, quand elle était mademoiselle de Reigny, et qu’il a voulu la suivre ici lorsque son mari, le général, l’y a amenée.

–C’est invraisemblable!

–Cependant on affirme qu’il a réellement demandé sa main.

–Va-t-il à Labassère?

–Rarement, je crois…

–Il nous écoute; éloignons-nous.

Un peu plus loin madame Desrivières, la femme du notaire…

Desrivières, à Péronne, s’écrit en un mot; mais à Paris, dans les rares voyages que l’on y fait, l’orthographe est modifiée, et l’on écrit «des Rivières.»

Donc madame Desrivières, la femme du notaire, rencontre en sortant de chez elle madame Robin, la femme du président du tribunal, laquelle se dirige vers l’église en traversant la place.

–Bonjour, chère madame, lui dit-elle. Nous voilà toutes deux levées de bien bonne heure, ce matin!

Ces dames ne se sont jamais avoué que, dans l’ordinaire de la vie, elles se lèvent tout aussi tôt, pour aider leurs deux ou trois domestiques femelles à faire leur service.

–Oh! oui! de bien bonne heure! répond madame Robin, et plus tôt même qu’il ne fallait… car nous sommes en avance.

–Bah! nous allons cheminer ensemble, tout doucement en causant.

A peine ont-elles fait quelques pas qu’un militaire en grande tenue les croise rapidement.

–Bon Dieu! qui est-ce là? s’écrie la présidente, qui croit se rendre intéressante en feignant d’être myope.

–Vous ne le reconnaissez pas? fait madame Desrivières, c’est le colonel des chasseurs: il va sans doute chez le sous-préfet.

–A propos du sous-préfet, avez vous remarqué tout à l’heure la toilette de sa femme?

–Elle est déjà partie pour l’église, madame d’Ivry?

–Oh! il y a longtemps! Et si vous aviez vu cette voiture!… Ces chevaux qui avaient des roses sur le nez et sur les oreilles!… Et cette toilette!….

–C’est honteux!

–Chut! voici des officiers, et ces, messieurs sont toujours fourrés chez les d’Ivry.

–Ces messieurs!… excepté un, qui va plus souvent ailleurs…

–Sans doute!…

Et les deux dames éclatent de rire.

–Regardez donc ces deux caricatures, dit, tout en les saluant, un officier à l’un de ses camarades.

–Je suis sûr qu’elles se trouvent très-bien ainsi, répond l’autre.

–Parbleu!

–Même mieux que cet amour de petite comtesse dont la voiture débouche là-bas.

–Tiens! c’est vrai! la voici… avec son mari!… Pauvre petite femme!.

–Voyons! Elle n’est pas tant à plaindre avec un joli garçon comme Mauzac!…

–Mauvaise langue!

La voiture s’approche, les officiers saluent.

–Est-elle assez gracieuse, cette petite femme-là !

–L’avez-vous vue sourire à Mauzac, là-bas, en passant près de lui.

–C’est égal! ce brave général de Labassère est un bien honnête homme; mais il est rudement maladroit d’avoir épousé cette frimousse-là, avec ses soixante-six ans.

–Quel âge a-t-elle, elle?

–Vingt-deux ans.

–Il faut des époux assortis. C’est à merveille. Et Mauzac?

–Messieurs, j’ai trente-trois ans, puisque cela vous intéresse, dit le capitaine de Mauzac sans s’arrêter, pour montrer tout à la fois qu’il a entendu et qu’il désire que cette conversation prenne fin.

–Ce diable de Mauzac!…. Quand on parle de lui, il est toujours là; et le soir, quand il n’est pas de service et qu’on veut lui faire faire un bac, on ne peut jamais le trouver nulle part.

–Je le crois bien!

Et la conversation se continue à voix basse.

Mais voilà que les cloches sonnent moins fort. Les groupes se dispersent, la place se vide peu à peu; chacun se dirige vers l’église, la messe commence. Les cloches ne sonnent plus, la messe est commencée…

Deux heures plus tard, vers midi, les cloches s’ébranlaient de nouveau et l’on sortait de l’église.

Au bas des longues et larges marches du perron, madame Desrivières avait installé son quartier général de renseignements et de cancans. Elle était entourée de quelques-uns des jeunes gens qui constituaient tout à l’heure la cour de M. Laruelle, entre autres MM. Bruneau et Faucompret, qui semblaient ici dans leur élément; et le groupe s’augmenta bientôt du percepteur lui-même.

La sortie commençait. Tout ce que la petite ville picarde contenait d’un peu élégant allait être passé en revue, abîmé, éreinté, par cette coterie de provinciaux malveillants, réunie sous la direction d’un fat, provincial lui-même, quoique échappé de Paris.

Jusqu’ici cependant, madame Desrivières se sentait gênée. Elle était la seule femme du groupe, et il ne lui était guère possible de demeurer là longtemps, si nulle autre femme ne venait se joindre à elle. Comment oserait-elle, dans la situation où elle se trouvait, blâmer madame X. de se laisser suivre d’aussi près par M. Z… à la sortie de l’église, rire du salut adressé par M. Y… à madame W., se moquer du remerciement tout simple mérité par monsieur un tel en ramassant le livre de messe de madame une telle? Cela était fort embarrassant.

Par bonheur pour cette pauvre madame Desrivières, ce fut madame Robin qui sortit la première. La présidente connaissait sa province. Elle se sentit intimidée. Elle redouta l’atteinte des griffes et des dents de la fameuse coterie Laruelle, et se dit qu’après tout il était peut-être plus adroit de se moquer des autres que de se soumettre à leurs sarcasmes. Bref–sans trop d’enthousiasme, il est vrai–elle alla rejoindre son excellente amie la notaresse.

Celle-ci, ne se sentant plus de joie, redoubla d’aigreur à l’adresse des passants.

–Oh! oh! voici qui vous regarde, chère amie, dit-elle bientôt à madame Robin.

–Quoi donc?

–Ne voyez-vous pas ce bas de soie qui paraît là-haut sur la dernière marche de l’église?

–Ah! oui!.. la baronne de Serve.

La baronne de Serve était la femme du procureur de la République et, comme telle, détestée de la femme du président.

–Est-elle assez coquette, hein?

–Ne m’en parlez pas. Et regardez sa tenue… qu’est-ce que c’est que cette robe de foulard gris-de-perle?…. Est-ce qu’elle ne pourrait pas s’habiller comme tout le monde?

–C’est ridicule!

Et l’excellente madame Robin, raide comme un morceau de bois dans sa robe de moire-antique, se tut sur cette exclamation.

–Ah! fit tout à coup Laruelle à l’oreille de madame Desrivières, voici mademoiselle de Labassère, la sœur de ce bon général.

–Regardez-la donc, chère amie, dit la notaresse. Elle a l’air si malheureux, cette pauvre Herminie, depuis que son frère est marié, qu’elle me fait une véritable peine.

–A moi aussi, repartit madame Robin.

–Excellents cœurs! murmura railleusement le percepteur, dont le cœur ne valait certainement pas autant que ceux dont il se moquait.

...Ils sont brouillés. n’est-ce pas? demanda-t-il d’un air innocent, bien qu’il sût parfaitement à quoi s’en tenir.

–Pas tout à fait encore, mais il s’en faut de peu.

Au même instant, tandis que mademoiselle de Labassère s’approchait du groupe Laruelle, la comtesse sortit de l’église au bras de son mari. Elle fit à l’adresse de sa belle-sœur une inclination charmante, presque filiale, à laquelle celle-ci répondit à peine par un salut bien dur, bien raide, bien sec. Quant au général, il donna en passant à la vieille fille une poignée de main plus froide que le plus froid des saluts.

Mademoiselle de Labassère se retourna cependant pour les regarder monter dans la calèche découverte dont un valet de pied tenait la portière ouverte. Et madame Desrivières eut le temps de dire à son amie:

–Cette chère Herminie! ce qui l’exaspère, c’est l’aveuglement de son frère, qui ne veut pas s’apercevoir de la liaison de sa femme avec le capitaine de Mauzac…

–C’est donc vrai?

–Regardez!…

A ce moment, en effet, le jeune capitaine s’approchait de la voiture.

–Mon général, dit-il en riant, vous n’avez pas d’ordres à me donner?

–Un seul.., l’ordre devenir dîner ce soir avec nous…

Si ma femme le permet, ajouta le vieux soldat en riant aussi et en jetant sur la comtesse un regard dans lequel l’âge n’avait pas éteint toute passion.

–Ce soir, madame? demanda le capitaine sur un ton plus sérieux.

–Oui, ce soir, répondit-elle en appuyant sur ses lèvres le bout de son gant de peau de Suède.

–Aveugle!…. murmura mademoiselle de Labassère.

Et elle rejoignit le groupe Laruelle.


II

Le même jour, vers cinq heures de l’après-midi, Guy de Mauzac franchissait au pas de son cheval les portes de la ville et s’engageait sur la route d’Albert.

En longeant le Quinconce, la promenade favorite des Péronnais,–qui y passent de longues heures le dimanche, surtout en été,–il échangea quelques saluts avec des amis du régiment ou des connaissances de la ville, avec M. de Serve, entreautres, qu’il avait perdu de vue en entrant à Saint-Cyr, et qu’il avait été bien aise de retrouver procureur de la République à Péronne. Puis, quand il eut dépassé l’extrémité de la longue allée qui borde la route, il murmura un «enfin!» tout à fait significatif, et mit son cheval au galop.

En cet instant, s’il eût été moins occupé, il eût entendu l’éclat de rire de Laruelle, qui, dissimulé avec ses amis derrière la haie de clôture du Quinconce, fit à haute voix cette remarque aussi méchante que judicieuse:

–Bravo, mon capitaine! On longe la promenade… au pas, d’un air indifférent et ennuyé; puis, quand on est ou qu’on se croit hors de vue, on prend le galop de course… Belle malice… mais cousue de fil blanc!…. n’est-ce pas, messieurs?

Quoi qu’il en soit, Guy n’entendit pas et continua sa route le plus rapidement possible. A trois kilomètres environ de la ville, il tourna à droite dans un chemin de traverse bordé de champs d’oeillettes, franchit encore, au grand trot, à peu près un kilomètre, tourna un poteau muni de chaînes qui portait cette inscription:

Route interdite aux voitures non suspendues,

et reprit le galop dans l’avenue du château de Labassère, à la grille duquel il sonnait quelques instants après.

Vraiment, il avait bon air, le capitaine Guy de Mauzac, et certes, si la comtesse de Labassère était sa maîtresse, comme le laissaient supposer les cancans de Péronne, elle dut être fière de lui lorsqu’elle le vit sauter lestement de son cheval au bas du perron: jamais officier de chasseurs ne porta son uniforme avec plus d’élégance. Guy était grand et mince, mais sans que la finesse presque féminine dé sa taille parût rien retirer à la force de ses membres. Son visage, qu’encadrait une forêt, de cheveux noirs coupés en brosse, était empreint d’autant de mâle énergie que de distinction native. Sa fine moustache ombrageait des lèvres un peu minces, mais derrière lesquelles apparaissaient deux rangées de dents très-blanches. Enfin ses yeux, d’un vert sombre, exprimaient une passion ardente et brillaient, sous des sourcils presque rejoints, d’un éclat métallique.

La comtesse Régine, qui était accourue sur le perron dès que la grosse cloche du château avait annoncé l’arrivée du capitaine, était, en femme, tout l’opposé de ce que celui-ci était en homme. Petite et frêle au point d’être presque maigre, elle paraissait plus nerveuse que forte. C’était une de ces femmes dont la vie physique semble un problème: elle mangeait peu, ne respirait guère, n’entreprenait jamais une vraie promenade, se disait fatiguée lorsqu’elle avait fait quelques pas dans le parc; et cependant elle plaisantait, elle riait, elle vivait, sans être jamais souffrante, si ce n’est parfois, les jours d’orage, de quelque migraine nerveuse; enfin, elle passait les nuits au bal toutes les fois qu’une occasion s’en présentait, et dansait sans s’arrêter jusqu’à sept ou huit heures du matin; puis, comme à Péronne les soirées étaient rares, elle en donnait chez elle, au château de Labassère, et s’efforçait de retenir ses invités le plus tard qu’il lui était possible.

Explique qui pourra cette résistance à la maladie des êtres les plus faibles et les plus frêles; le fait lui-même n’est plus à démontrer.

–Vous voilà enfin, mon cher Guy, dit-elle au jeune homme, tandis que celui-ci lui baisait respectueusement la main sur le seuil du vestibule.

–Vous voulez donc bien de moi ce soir, Régine? demanda Guy presque bas.

–Le général ne vous l’a-t-il pas dit?… Et moi aussi?

–J’ai cru le comprendre.…

...Tout à fait? insista le jeune officier, comme s’il attachait à cette seconde question plus d’importance qu’à la première.

–Oui, tout à fait, répondit la comtesse.

...Mais, taisez-vous, ajouta-t-elle comme ils traversaient le vestibule pour se rendre au salon, ces armures me font peur!… Il serait si facile de s’y cacher!

–Allons donc! répondit Guy en riant, cela ne se fait qu’au théâtre.

La salle dans laquelle les deux jeunes gens se trouvaient en ce moment n’était autre, en effet, que l’ancienne salle des gardes du château de Labassère. Le général avait tenu à lui rendre quelque chose de son ancien aspect et avait fait tapisser les murs de vieilles armures: cette ornementation produisait le plus singulier effet; et, pour peu que l’on fût coupable et en même temps superstitieux, ou simplement prudent, on se sentait là, environné de témoins muets et terribles dans leur silence. C’était surtout en entrant que l’on éprouvait cette impression: de chaque côté de la porte, se tenait, sur un coursier bardé de fer, un chevalier dont le heaume avait la visière baissée, et l’imagination la moins fertile faisait supposer derrière la grille de cette visière deux yeux curieux et avides.

–Et puis, reprit le capitaine après avoir jeté un regard sur les armures, votre mari ne se doute de rien.

–Heureusement!…. Songez donc, Guy, combien nous sommes coupables!

–Eh bien! cria M. de Labassère, qui parut à la porte du salon, comptez-vous rester toute la soirée à bavarder dans ce vestibule?

Guy avait lâché la main de Régine, et celle-ci allait au-devant de son mari.

–Ce sont mes chevaliers qui vous retiennent?… insista le vieillard en riant.

–Oui, répondit Guy; vous savez, mon général, que j’ai pour eux la plus vive admiration.

–Je conçois cela!… Tu te dis sans doute que les chevaliers de ce temps-là valaient bien les petits officiers de chasseurs d’aujourd’hui?

–Je crois, en effet, fit la comtesse en plaisantant, que M. Guy serait fort embarrassé s’il se trouvait affublé tout à coup de l’une de ces armures.

–Croyez-vous donc, madame, repartit le capitaine, que le général ne fût pas tout aussi embarrassé?

–Allons! capitaine de Mauzac, conclut le vieux soldat, tu n’as qu’une manière de t’égaler aux anciens preux, c’est de veiller sur ma femme tandis que je vais jusque chez le garde, à qui j’ai des ordres à donner. — Régine, ajouta-t-il en s’adressant à la comtesse, je fais semblant de vous confier à Guy, mais, entre nous. c’est lui que je vous confie: il ne faut pas que, jusqu’à l’heure du dîner, il regrette trop Péronne… ni la caserne.

–Je suis en bonnes mains, murmura Mauzac, tandis que M. de Labassère sortait, laissant ensemble les deux jeunes gens.

Ceux-ci traversèrent lentement le vestibule, qui tenait toute l’épaisseur du château, et furent s’installer sur le perron du côté du parc.

Les derniers mots de son mari avaient rendu la comtesse triste et rêveuse.

–Savez-vous bien, dit-elle tout à coup à Guy, savez-vous que nous jouons un rôle odieux vis-à-vis de ce pauvre homme!

–Le capitaine tressaillit.

–Il y a des moments, reprit-elle les larmes aux yeux, où j’ai honte de moi-même…

Guy s’était levé; il interrompit la jeune femme:

–S’il y a un coupable, fit-il d’un air sombre, c’est moi. Le général était le meilleur ami de mon père; il m’a élevé lorsque je fus devenu orphelin; il m’a traité, il me traite encore comme si j’étais son fils; et voilà l’homme auquel j’ai volé sa femme!.… Ah! tenez, Régine, moi aussi j’éprouve de cruels remords, car j’aurais dû mourir plutôt que de vous avouer mon amour…

–Mon ami! s’écria la comtesse, qui, en voyant l’effet produit par ses paroles, se repentait déjà de les avoir prononcées.

–Oui, continua Guy, vous avez raison. Notre conduite est odieuse, et certes, si nous ne nous aimions pas tant…

Le jeune homme n’osa achever.

–Eh bien? demanda madame de Labassère, dont les larmes s’étaient taries comme par enchantement.

–Eh bien! reprit courageusement le capitaine, je me demande parfois s’il ne serait pas plus honnête de nous quitter…

Nous quitter! s’écria la jeune femme en saisissant l’officier par le bras. Nous quitter! Voilà bien les hommes!… Les plus braves sont lâches dans les combats de la vie!… Est-ce qu’on se quitte?… Serons-nous moins coupables quand nous serons plus malheureux? Pouvons-nous effacer le passé?…

Le jeune homme, effrayé de l’exaltation de sa maîtresse, ne répondit rien.

Régine se dressa devant lui:

–Tu pourrais donc me quitter, toi?…. demanda-t-elle en dardant sur Guy des regards enflammés de colère et d’amour.

–Tu sais bien que non! repartit celui-ci en levant les épaules et tandis qu’il couvrait de baisers les mains de la jeune femme.

Régine se rassit.

–Ce qu’il faut, dit-elle d’un ton beaucoup plus calme, c’est éviter de devenir plus coupables encore que nous ne le sommes déjà. Nous devons faire en sorte que personne ne puisse soupçonner notre amour…

–Oh! rassurez-vous; nous prenons trop de précautions pour que ce danger soit à craindre.…

–Non, Guy, il faut être plus prudent encore… Vous ne connaissez pas les petites villes; vous avez toujours vécu en Afrique ou à Paris, et si, comme moi, vous étiez resté deux ans ici, vous sauriez qu’on y passe sa vie à s’occuper des autres; on les surveille, on les épie, on commente leurs moindres démarches, leurs moindres gestes.

Mauzac ne put s’empêcher de sourire.

–Vous vous montez la tête, ma chère Régine, fit-il doucement. On ne devinera rien. Mais d’ailleurs, quand même on s’apercevrait que nous nous aimons…

–Voilà ce que je veux éviter à tout prix, interrompit vivement la jeune femme…. Vous ne comprenez donc pas qu’on en parlerait?.…

–Lorsqu’on en aurait assez parlé, on finirait bien par se taire…

–C’est ce qui vous trompe!… Encore une fois, nous ne sommes pas à Paris, où une liaison se pardonne pour peu qu’elle paraisse durable… Ici on crierait au scandale, on se moquerait du général, on le montrerait au doigt, et je ne veux pas qu’il soit ridicule par ma faute…. On l’avertirait peut-être!.…

Guy ne put réprimer un geste d’incrédulité.

–On l’avertirait, vous dis-je…. Oh! ce n’est pas que je craigne le châtiment que j’ai conscience d’avoir mérité… je suis prête à le subir; et le jour où mon mari, sachant la vérité, voudrait se venger, je ne demanderais pas grâce; mais l’idée de son désespoir m’est insupportable…. Croyez-vous que, sans cela, je serais encore ici?…. Non! dès le premier moment, je vous aurais dit: Allons-nous-en! partons ensemble! Seulement c’eût été empoisonner ses dernières années, briser sa vie peut-être, et voilà ce que je n’ai pas voulu…. J’ai préféré m’astreindre à mener cette existence de mensonges qui est un supplice de tous les instants…

–Régine!

— Eh ! que veux-tu ! Je souffre à la pensée qu’un jour il pourrait me dire: «Vous m’avez épousé de votre plein gré, je vous ai aimée; j’ai satisfait vos moindres caprices, j’ai eu une foi absolue en vous; et comment avez-vous répondu à mon affection, à ma confiance?….» Il Oh! j’en mourrais de honte!.

–Non…. non. il ne saura rien. Je ferai tout ce que vous voudrez.

–Merci!… Il faudra peut-être nous voir moins souvent.… Songez-y, ce sacrifice sera non pas l’excuse, mais l’atténuation de notre faute…

–Je t’aime, Régine! dit le jeune homme tout bas.

–Silence! fit la comtesse, en souriant malgré elle.

Et tous deux rentrèrent au salon, où le général vint bientôt les rejoindre.

Quelques instants plus tard, on était à table dans la grande salle à manger toute lambrissée de vieux chêne.

En face de Régine, le général trônait, satisfait de son sort, content de soi-même et des autres. Ses cheveux blancs toujours coupés à l’ordonnance, sa moustache grise, un trou qui avait été creusé dans sa joue par un biscaïen reçu au champ d’honneur, tout cela donnait à sa physionomie un air de franchise militaire et de crâne bonté. Riant de tout comme un homme heureux, et riant de ce gros rire qui dénote plus de sincérité que d’esprit, l’aimable vieillard ne laissait pas de montrer, dans tout ce qu’il disait, qu’une énergie extrême était cachée sous tant de bonhomie.

Quiconque l’eût vu, quiconque l’eût entendu ce soir-là–et c’était de même chaque soir– l’eût jugé d’un coup d’œil: c’était le type de l’excellent soldat, plein de courage et de loyauté, mais avec moins de finesse.

Le dîner commença et s’acheva sans incident qui mérite d’être signalé.

On prit le café sur le perron, du côté du parc; les deux hommes fumèrent quelques cigares en causant avec la comtesse de la cérémonie du matin; enfin, comme neuf heures sonnaient à l’horloge du château,–instrument d’une extrême précision que M. de Labassère avait apporté de Paris et fait installer dans un œil-de-bœuf condamné,–un palefrenier amena, suivant la coutume, le cheval du capitaine.

Guy fit ses adieux, sauta en selle, regagna la –cour d’honneur en traversant celle des communs, et–tandis que tout le monde, au château, se couchait ou feignait de se coucher.– s’engagea dans l’avenue.

Il en sortait à peine et n’avait guère parcouru plus de la moitié du chemin qui menait à la grand’route, lorsqu’il fut rejoint par un soldat de son régiment qui s’était tenu jusqu’à-lors dissimulé derrière un bouquet d’arbres.

Quelques mots furent échangés, après lesquels Guy descendit de sa monture et remit les rênes à l’homme qui l’avait attendu.

–A quelle heure, mon capitaine? demanda le soldat, qui n’était autre que l’ordonnance de M. de Mauzac

–Avant cinq heures.

Et tandis que l’ordonnance–imprudence à laquelle Guy n’avait jamais songé–reprenait, monté sur le cheval de son chef, la route de la ville, le capitaine se dirigea, à travers champs, vers un point à lui connu du mur qui entourait le parc de Labassère.

Arrivé en un endroit où la clôture, de construction ancienne, s’abaissait sensiblement, il se hissa jusqu’à la crête; et il s’arc-boutait déjà des pieds, pour franchir l’obstacle, contre les pierres en saillies, lorsque celles-ci, s’ébranlant, entrainèrent dans une dégringolade commune et le jeune officier et tout un morceau de la partie supérieure du mur, profondément salpêtré.

Guy ne se tint pas pour battu. La brèche qu’il venait de faire lui ouvrait un passage facile. Il se releva vivement, secoua ses vêtements blancs de poussière et franchit la muraille.

III

En1849, il régnait encore, à Péronne, une certaine coutume bizarre dont l’origine remontait à une haute antiquité, connue sous le nom de «Droit de marché.» Un propriétaire n’avait pas licence–sur certains territoires –de prendre un fermier en dehors du pays.

Aucune loi, il est vrai, ne sanctionnait cette interdiction; mais le fermier étranger–s’il arrivait que le propriétaire en eût installé un –et le propriétaire lui-même subissaient tant de désagréments, que forcément ce dernier reprenait un fermier dans le voisinage. Seulement ici se présentait une difficulté nouvelle: si le précédent fermier avait été congédié sans des motifs d’indignité réelle, le propriétaire n’en trouvait point d’autre dans les environs, si bien qu’il ne lui restait plus qu’à cultiver sa terre lui-même. Dans cette hypothèse on le laissait tranquille.

Il est facile de concevoir, d’après cela, qu’un grand nombre de terrains devaient rester en friche autour de Péronne.

Or, il était arrivé qu’en1846M. Desrivières avait acheté, sur la route de Péronne à Amiens, une petite ferme et quelques hectares de terres.… labourables, mais en friche, et grevées de ce fameux droit de marché. Pendant deux ans, tout s’était passé on ne peut mieux: le notaire, au fait des coutumes picardes, avait adopté précisément le fermier congédié par le propriétaire précédent; cette manière de faire lui avait acquis les sympathies du voisinage; ses terres prospéraient sous une habile direction; sa ferme lui rapportait gros: il était enchanté.

Les choses en étaient là, lorsque, vers la fin de la seconde année, cet homme, en qui il avait mis toute sa confiance, vint le trouver et lui tint à peu près ce langage:

–Monsieur, mon fermage est trop cher, et je désire que vous me le diminuiez cette année, sans quoi je ne ferai pas un nouveau bail.

–Mon ami, répondit M. Desrivières avec bonté, je ne me refuse pas absolument à faire ce que vous dites, mais encore faudrait-il que je susse, avant de m’engager, dans quelles proportions vous désirez que je diminue votre fermage…

–Au moins d’un tiers, repartit impudemment le fermier.

–Vous n’y songez pas? cela est impossible.

–Il le faut cependant, car, sans cela, je cesse de cultiver.

–Je vous remplacerai, répliqua M. Desrivières, sans se dissimuler les dangers de cette réponse, mais emporté par une juste colère.

–Essayez, car moi je m’en vais.

Et, cela dit, le fermier sortit de l’étude du notaire, retourna aux champs, cultiva avec un soin extrême jusqu’à l’expiration de son bail… et puis disparut.

Le notaire, lui, fut fort embarrassé. Il fit appel à tous les cultivateurs du pays. N’en trouvant pas un seul qui voulût reprendre sa ferme, et sachant bien qu’il lui serait difficile de maintenir chez lui un étranger, il essaya de vendre sa propriété. Mais, dans ces conditions, la vente était presque impossible.

Bref, dans le courant d’avril, las des obstacles–prévus d’ailleurs–auxquels il se heurtait, M. Desrivières fit un coup de tête. Il prit un fermier belge. L’homme arriva, s’installa et ne rencontra tout d’abord que des figures souriantes. Mais, au bout de huit jours, les lettres anonymes–Péronne est le pays des lettres anonymes–pleuvaient dans l’étude du malheureux notaire, qui, chaque matin en parcourant son courrier, décachetait une épître dans le genre de celle-ci:

«Monsieur,

Si dans les trois premiers jours du mois de

mai vous n’avez pas renvoyé le nouveau fermier

que vous avez installé chez vous, votre ferme

sera incendiée dans la nuit du3au4. Quant

aux récoltes, trop vertes encore pour bien

brûler, ce sera pour plus tard.

A bon entendeur salut.»

La lettre qu’on vient de lire est celle que M. Desrivières reçut le30avril. Le notaire était trop du pays pour ignorer que ces sortes de menaces étaient souvent exécutées. Néanmoins, il pensa que peut-être, en prévenant tout à la fois le parquet, le commissaire de police et la gendarmerie, il échapperait à la loi commune: il garda donc son fermier. Mal lui en prit.

Dans la matinée du3mai, tandis que les prières publiques étaient dites à l’église, un homme que l’on ne connaissait pas à la ville remit à la cuisinière du notaire un paquet soigneusement ficelé et ne portant point d’adresse, en lui recommandant de le donner à son maître dès qu’elle le verrait. Vers midi, comme il revenait de la messe, M. Desrivières fut mis en possession du paquet; il l’ouvrit! c’était une botte d’allumettes. Il comprit; mais cette dernière menace ne put ébranler sa confiance dans les précautions qu’il avait prises.

A deux heures du matin, dans la nuit du3 au4, la ferme flambait.

Immédiatement toute la ville fut en rumeur. Aux premiers sons du tocsin, les pompiers avaient couru chercher les pompes et s’étaient élancés dans la direction où le sinistre leur était signalé.

Bientôt on sonna le boute-selle: les fenêtres de la caserne s’éclairèrent de toutes parts, et, quelques instants après, l’escadron désigné pour se rendre sur le théâtre de l’incendie fut sur pied. Cet escadron était justement celui auquel appartenait Mauzac; déjà les pelotons étaient formés lorsque le colonel parut. Il s’approcha du groupe des officiers et s’aperçut aussitôt que Guy n’était pas là.

–Où est le capitaine de Mauzac? demanda-t-il à un lieutenant.

–Nous ne l’avons pas encore vu, répondit celui-ci.

–Que diable peut-il donc faire?… murmura le colonel d’un ton de mauvaise humeur. Qu’on aille le chercher sur-le-champ!

Un brigadier, envoyé chez Guy, revint bientôt dire qu’il n’avait trouvé personne.

Le colonel laissa échapper un juron énergique. Il allait sans doute annoncer son intention de punir sévèrement le jeune officier, lorsque le tocsin, qui s’était un instant ralenti, redoubla d’intensité. C’était un indice que l’incendie prenait des proportions plus considérables; et dès lors le colonel ne songea plus qu’à courir où son devoir l’appelait.

.......................

Le lendemain, ou plutôt ce même jour, quelques heures plus tard, tous les cancaniers et cancanières de la ville, Laruelle et madame Desrivières en tête, savaient que le capitaine de Mauzac avait manqué à l’appel.

Mais comment la ville, comment la bourgeoisie de la ville avait-elle connu cette absence? Voilà ce que nul des amis du jeune homme ne put d’abord comprendre. Le sous-préfet, M. d’Ivry, était trop homme du monde pour ne s’être pas tu; il en était de même de M. de Serve, le procureur de la République. Quant au colonel du régiment de chasseurs, il n’avait guère de relations avec les Péronnais, et ce n’était certainement pas lui qui avait parlé.

Voici ce qui s’était passé:

En entendant sonner le tocsin, Laruelle s’était levé et avait cru de son devoir de fonctionnaire de se montrer sur le théâtre de l’incendie. Toute la nuit, il était resté là, pérorant dans les groupes, donnant des conseils aux pompiers, qui ne lui en demandaient pas, et portant parfois avec affectation un seau d’eau, afin qu’il fût dit qu’il avait pris une part active au sauvetage. Enfin, vers quatre heures et demie, la ferme étant entièrement consumée, il était rentré en ville.

Or le hasard voulait qu’il demeurât du côté opposé à l’incendie, aux environs de la rue d’Albert. Comme il allait introduire la clef dans la serrure de sa porte, il entendit derrière lui les pas d’un cheval. Il se retourna et s’aperçut, non sans surprise, que c’était un simple soldat monté sur un cheval d’officier, ce qu’il était facile de reconnaître à la selle.

Le percepteur eut aussitôt un soupçon qu’il se promit d’éclaircir. Il suivit donc le cavalier, le vit arriver à la porte de la ville, assista de loin au colloque qui eut lieu entre lui et la sentinelle. et remarqua qu’il revenait fort mécontent lorsque le passage lui eût été refusé par suite des ordres spéciaux donnés pour la nuit par le commandant de place.

Tout d’abord, Laruelle songea à interroger le soldat… mais c’était le moyen de ne rien découvrir, et il attendit. Vers six heures, il vit arriver Guy–et fut se coucher. Il savait ce qu’il voulait apprendre.

Guy fut mis aux arrêts.

Quant à Laruelle, quand il eut assez bavardé en ville, il songea à se rendre aux champs. Vers deux heures de l’après-midi, il s’en fut à Labassère.

–Madame, dit-il à la comtesse, je viens vous rendre un grand service.

–Lequel, monsieur? demanda Régine, très-surprise de cette entrée en matière.

–Madame, les instants sont précieux. J’irai droit au fait. M. de Mauzac est sans doute aux arrêts maintenant, car son absence a été constatée cette nuit.

La comtesse fit un haut-le-corps. Cependant elle se remit et répondit du ton le plus hautain:

–Eh bien! monsieur, en quoi cela peut-il m’intéresser? Je plains M. de Mauzac, et je le blâme tout à la fois, moi, femme d’officier, d’avoir manqué à son devoir.

Le Laruelle commençait à se sentir embarrassé. Le sang-froid et l’énergie de la frêle créature à laquelle il s’était proposé de faire peur le décontenançaient absolument.

–Madame, balbutia-t-il, j’avais pensé.… que… peut-être…

Régine l’interrompit; et, se levant:

–Monsieur, repartit-elle avec un sourire de mépris, vous avez mal pensé en songeant à apporter ici vos appréciations.

Laruelle s’était levé aussi, machinalement; et, peu après, la comtesse l’avait repoussé, sous le feu de son regard le plus fier, jusqu’à la porte du salon.

Elle ouvrit cette porte:

–Sortez, monsieur, dit-elle froidement au jeune homme, et ne reparaissez plus ici.

La porte se referma.

Après une seconde d’hésitation, le petit percepteur enfonça d’un geste résolu son chapeau sur sa tête. Il sauta dans la voiture qui l’avait amené, et murmura:

–Vous me le paierez tous deux!

IV

Laruelle était en proie à une colère si violente qu’il lui fallut plus d’un quart d’heure pour se calmer et reprendre un peu de sang-froid.

Alors il se mit à réfléchir aux moyens de se venger de la comtesse. Mais ce n’était pas chose facile, car il s’agissait pour lui de satisfaire sa haine sans se compromettre. Sa situation de percepteur lui imposait une certaine réserve, et il sentait le besoin d’être prudent: non qu’il craignît outre mesure une provocation de la part du capitaine de Mauzac; mais, s’il était mêlé à un scandale, il courait de grandes chances d’être révoqué,–et il n’avait que sa place pour vivre.

Longtemps il demeura absorbé dans ses pensées; formant et abandonnant tour à tour une foule de projets plus insensés les uns que les autres; et ce fut seulement lorsque le cabriolet qu’il avait loué pour le conduire à Labassère traversa les ponts de Péronne, qu’il parut avoir trouvé ce qu’il cherchait.

Un sourire méchant contracta ses lèvres, et il se frotta les mains en murmurant entre ses dents:

–Nous verrons bien qui rira le dernier!

François Laruelle pouvait avoir trente-trois ans; il était petit, mince, chétif; ses traits anguleux n’étaient pas précisément désagréables, mais des yeux noirs très-renfoncés et d’une extrême mobilité, des cheveux et une barbe rouges lui donnaient l’air quelque peu étrange et dur.

Il y a un proverbe qui dit que–les roux sont tout bons ou tout mauvais.–Laruelle n’était pas bon.

Du reste il avait, de vielle date, des motifs de rancune contre madame de Labassère: quelques années auparavant, alors qu’elle était encore jeune fille, il avait,–ainsi que le bruit en courait à Péronne,–demandé sa main; non qu’il l’aimât–il n’avait jamais aimé que lui-même– mais ce mariage aurait flatté sa vanité, et il espérait en tirer certaines satisfactions d’amour-propre. Mademoiselle de Reigny était la fille unique du marquis de Reigny, dernier du nom, et le jeune homme s’était, persuadé que, grâce à son père, qui était député, il pourrait obtenir du roi Louis-Philippe l’autorisation de relever le titre de son beau-père.

Bien que sa famille fût alors très-riche et que les Reigny n’eussent que peu de fortune, Laruelle s’était vu éconduit. Il en avait conçu un vif ressentiment, et c’est de cette époque que datait sa haine pour la comtesse.

Depuis lors, leur situation à tous deux avait bien changé: Régine de Reigny était devenue la femme du général de Labassère, et François Laruelle, dont le père, engagé dans de grandes spéculations, avait été ruiné par la révolution de 1848, s’était vu forcé de renoncer à la vie oisive qu’il avait menée jusque-là.

Des amis de sa famille lui avaient fait donner une place de percepteur; on l’avait envoyé d’abord dans un petit village; puis, grâce à de puissantes protections, il avait été nommé récemment à Péronne, où sa surprise avait été grande de rencontrer la comtesse. On le voit donc, ce n’était pas lui qui avait demandé cette résidence pour rejoindre madame de Labassère; et les Péronnais qui avaient appris certains détails–on sait tout dans les petites villes–se trompaient du tout au tout lorsqu’ils prenaient leur nouveau percepteur pour un héros de roman poursuivant une intrigue d’amour.

La vérité est que Laruelle, préoccupé de faire un riche mariage, avait presque oublié mademoiselle de Reigny, et que, s’il l’eût retrouvée pauvre, il ne se serait certainement pas inquiété d’elle; mais, en la voyant dans une brillante situation de fortune, il s’était senti d’autant plus d’envie au cœur que les changements survenus dans sa position personnelle lui rendaient plus pénible encore la vue du bonheur. des autres.

Il lui en voulait d’être heureuse, et, s’il était allé ce jour-là à Labassère–où du reste il ne paraissait que rarement, le général lui ayant fait un accueil assez froid–ç’avait été uniquement pour jouir du trouble et de l’inquiétude que la nouvelle qu’il lui apportait devait nécessairement causer à la comtesse. Mais les choses n’avaient pas tourné comme il L’espérait, et il sentait qu’il avait joué un rôle ridicule: c’était même là ce qui l’irritait si vivement…

Enfin le véhicule suranné, décoré du nom de cabriolet, fit halte devant la maison où demeurait le percepteur; le jeune homme allait sauter à terre, lorsqu’une réflexion subite l’arrêta:

–Chez mademoiselle de Labassère! dit-il au cocher, qui, d’un air de mauvaise humeur évidente, allongea un vigoureux coup de fouet à sa bête étique. Le malheureux cheval de réforme, qui avait été acheté aux enchères trente-cinq francs, c’est-à-dire cent sous de plus que n’en avait offert l’équarisseur, reprit sa course ou plutôt se traîna cahin-caha, glissant à chaque pas sur le mauvais pavé et imprimant les secousses les plus folles à la voiture.

Dix minutes après, Laruelle était arrivé à destination; à pied, il ne lui eût fallu que cinq minutes pour faire le trajet; mais, déjà au courant des habitudes de la ville, il savait que l’apparition d’une voiture est un événement dans les rues. de Péronne, et qu’on ne manquerait pas de lui demander d’où il venait en pareil équipage…

Il ne se trompait pas: en entendant le véhicule s’arrêter devant sa porte, mademoiselle de La-bassére, escortée des quelques vieilles femmes ou filles qui venaient tous les jours potiner chez elle en faisant de la tapisserie, se précipita à la fenêtre; et, avant que le percepteur eût eu le temps d’entrer, déjà trois ou quatre: «d’où peut-il venir ainsi?» s’étaient croisés dans le salon.

C’était tout un poëme que ce salon, le poëme de la vie de province; et certes il suintait l’ennui plus encore que la Henriade de Voltaire ou la Franciade de je ne sais quel versificateur moderne. Et cependant que de médisances, que de calomnies débitées sur un ton paterne ils avaient dû entendre, ces vieux meubles de style Empire, en acajou noirci par le temps, recouverts de velours d’Utrecht bouton d’or! Toutes les réputations de la ville avaient passé par là, et Dieu sait. en quel état elles en étaient sorties! Depuis cinquante ans, ce salon était le rendez-vous de tous les cancans de Péronne, et le mariage du général n’avait fait qu’activer encore le travail des mauvaises langues: ne savait-on pas, en effet, que mademoiselle de Labassère s’était opposée à cette union, et qu’il suffisait, pour se faire bien venir d’elle, de dire du mal de la comtesse, à qui toutes ces mégères ne pouvaient pardonner d’être belle, gracieuse, élégante, ni surtout d’avoir vingt-deux ans?

Lorsque parut Laruelle, annoncé par une vieille femme de chambre–tout était vieux dans cette maison–mademoiselle de Labassère et ses amies avaient repris leur place dans leurs fauteuils, où elles se tenaient raides et guindées comme des portraits de famille descendus de leurs cadres. Il y avait là madame Robin et madame Desrivières, que nous avons déjà vues, et mademoiselle Duvivier, une vieille fille que nous n’avons pas pu voir, celle-là, à la sortie de la messe, pour cette bonne raison qu’elle n’y va jamais. Mademoiselle Duvivier est voltairienne –il y a encore des voltairiens en province–et on la met en fureur lorsqu’on lui raconte que Voltaire, son idole, s’est réconcilié avec l’Église au moment de mourir. Elle a soixante-quatorze ans, comme mademoiselle de. Labassère, et vit en parfaite intelligence avec elle, bien que la sœur du général soit dévote; il est vrai qu’elles s’occupent trop de leur prochain pour avoir le temps de parler religion: les journées sont si courtes!

–Eh bien, monsieur Laruelle, que nous racontez-vous de neuf aujourd hui? demanda au nouveau venu la maîtresse de la maison en lui tendant la main.

— Pas grand’chose, mademoiselle, fit le percepteur, tandis qu’il saluait les autres femmes, et tout spécialement madame Desrivières.

La notaresse était très-riche et elle avait une fille unique de dix-huit ans, que Laruelle n’avait pas encore vue parce qu’elle était au Sacré-Cœur de Lille, mais qu’on disait suffisamment jolie.

...Pas grand’chose…. j’arrive de la campagne. –Ah!… et où êtes-vous allé?

En homme qui veut ménager ses effets. Laruelle répondit négligemment:

–Dans les environs.

Puis, après une pause, il ajouta de l’air le plus indifférent du monde:

–A Labasère,

Les quatre femmes tressaillirent–ce début promettait–et échangèrent des regards significatifs pendant que mademoiselle de Labassère reprenait:

–Vous avez vu mon frère?

–Non, c’est la comtesse qui m’a reçu. Le général était absent.

–Absent!…. Comme toujours!…. Il a une confiance inouïe!.

–Le fait est, observa madame Robin, que, lorsqu’on a quarante-trois ans de plus que sa femme, on devrait la surveiller davantage…

–Dites plutôt qu’il n’aurait jamais dû se marier dans de semblables conditions…. C’est de la folie pure, et s’il m’avait écoutée…

–Que voulez – vous, mademoiselle, interrompit hypocritement le petit percepteur… c’est pour soi qu’on se marie…

–Pas toujours, s’écria aigrement mademoiselle Duvivier; en pareil cas, c’est pour les autres.

Des sourires accueillirent cette saillie d’un goût douteux.

–C’est pour un monsieur de Mauzac, insista madame Dcsrivières, qui avait l’habitude de dire crûment ce qu’elle pensait.

–Oh! madame!… protesta Laruelle d’un air pudibond.

–Vous êtes naïfs, vous autres Parisiens! continua-t-elle avec un gros rire. Voyons, avouez-le franchement, elle devait être au désespoir, votre belle comtesse?…

–C’est vrai, fit mademoiselle Duvivier; son capitaine est aux arrêts…

–Et il l’a bien mérité! s’écria madame Desrivières avec animation. Savez-vous que, la nuit dernière, son absence a retardé de plus d’une demi-heure le départ de l’escadron, et que notre ferme n’aurait peut-être pas brûlé tout entière si ce freluquet avait été chez lui au lieu de courir les aventures… Oh! je ne lui pardonnerai de ma vie!… Car enfin, si nous n’avions pas été assurés, c’était une perte d’une quarantaine de mille francs.

–Je comprends que vous soyez irritée contre lui, madame…. Et sait-on où il était pendant l’incendie?

–La belle question!

–Décidément, monsieur Laruelle, lit dédaigneusement madame Robin, la femme du président du tribunal, vous avez bien fait de ne pas entrer dans la magistrature, vous auriez été un triste juge d’instruction…

–Que voulez-vous, madame, tout le monde. n’a pas les hautes qualités du digne M. Robin… Ce matin, vers six heures, j’ai bien vu M. de Mauzac qui rentrait par la porte d’Albert, mais je n’ai pas osé lui demander d’où il venait.

–Par la porte d’Albert! s’écria mademoiselle de Labassère, je l’aurais parié! Qu’est-ce que je vous disais tout à l’heure? mesdames… Par la porte d’Albert!… Il n’y a plus de doute à avoir!… il a passé la nuit au château…

–Ce pauvre général! murmura Laruelle d’un air de compassion…. C’est donc vrai?…

–Si c’est vrai! soupira mademoiselle Duvivier en levant les bras au ciel; mais c’est-à-dire que c’est un scandale public.… Je ne comprends même pas comment il ne s’est pas encore trouvé une personne charitable pour avertir M. de Labassère…

–Pourquoi ne l’avertissez-vous pas vous-même? objecta la notaresse.

–Moi?… Mais vous savez bien que nous sommes brouillés depuis un siècle!… Il ne me croirait pas!…

–Et puis, observa le petit percepteur d’un ton mielleux, ce sont des missions délicates…. Il faut, pour les remplir, un ami intime, un parent, que sais-je!…

–Oui, murmura mademoiselle de Labassère, il serait à désirer que mon frère fût prévenu… mais…

Mademoiselle Duvivier l’interrompit:

–Il y a urgence, ma chère. Savez-vous qu’il est la fable de toute la ville? On se moque de lui. et cela rejaillit sur la familla…

–Vous croyez? fit la vieille fille en fronçant les sourcils.

Ce fut Laruelle qui répondit:

–Oh! calmez-vous, mademoiselle…. Il est certain que les parents sont toujours un peu solidaires les uns des autres, mais cependant il ne faut rien exagérer, et il n’y a pas forcément du déshonneur à être trompé…

La conversation continua encore longtemps sur ce sujet, Laruelle procédant toujours par insinuations et feignant de défendre la comtesse et le capitaine pour mieux les accabler. Il joua si bien son rôle que, lorsqu’il fut parti, mademoiselle de Labassère ne put s’empêcher de dire à ses amies:

–Quel excellent cœur que ce M. Laruelle!… il est si bon qu’il ne croit pas au mal.

A quoi mademoiselle Duvivier se contenta de répondre:

–Êtes-vous bien sûre qu’il soit très-intelligent?…

Quant au percepteur, il s’en était allé, gatis-fait de lui-même, et il se dirigeait vers sa demeure en sifflotant entre ses dents l’air de la casquette au père Bugeaud. En passant devant la maison où logeait Guy de Mauzac, il ne put résister à l’envie de jeter sur les fenêtres du premier étage un regard triomphant dans lequel se lisait la joie que lui causait le désagrément arrivé au capitaine.

En ce moment le rideau fut écarté: Guy parut derrière la vitre. Laruelle, surpris, adressa un grand salut au jeune officier et continua son chemin sans se retourner.

Guy le suivit des yeux; puis, lorsqu’il l’eut perdu de vue, il reprit sa promenade en murmurant:

–C’est étonnant comme cet homme me déplaît! il me fait l’effet d’une vipère.

On voit que Mauzac connaissait assez bien le petit percepteur. Du reste, il ne s’en inquiéta pas autrement: il avait d’autres préoccupations et se sentait tourmenté à l’idée des commentaires auxquels son absence nocturne devait nécessairement donner lieu. Il n’ignorait pas que, dans les petites villes, où les désœuvrés n’ont d’autre distraction que de dire du mal de leur prochain, les moindres incidents prennent immédiatement des proportions gigantesques; rien ne passe inaperçu, et cela pour une bonne raison, c’est que chacun vit plus encore de la vie du voisin que de la sienne propre.

Le capitaine n’était pas d’ailleurs sans avoir remarqué qu’on soupçonnait sa liaison avec la comtesse; déjà, à différentes reprises, certaines allusions l’avaient mis en éveil, et il craignait que les suppositions malveillantes qu’allait évidemment occasionner sa mésaventure ne parvinssent un jour ou l’autre aux oreilles du général.

Après avoir longuement réfléchi, il avait jugé prudent de prendre les devants et d’écrire à M. de Labassère; en agissant ainsi, il avait un double but: donner des explications au général et en même temps apprendre à la comtesse que de huit longs jours il ne pourrait la voir. Sa lettre, mise à la poste le soir par son ordonnance, devait, d’après ses calculs, arriver dans la matinée au château.

Aussi ne fut-il pas surpris de voir le lendemain, vers une heure, le général entrer chez lui. Le vieillard avait l’air soucieux, mais cependant il serra comme à l’ordinaire la main que Guy lui tendait.

–J’ai à te parler, dit-il, de choses… je ne dirai pas graves: le mot serait trop fort… Du reste, tu vas voir…

Et, tirant une lettre de sa poche, il la donna au jeune homme en lui disant:

–Tiens… lis toi-même.

Guy, à qui les manières brusques et l’air préoccupé du vieux soldat avaient d’abord causé une vague appréhension, avait eu le temps de se remettre: il prit la lettre et la déplia

–Lis tout haut, fit le général.

Le jeune homme obéit.

«Un ami du général de Labassère, était-il dit dans la lettre, croit devoir le prévenir que sa femme est la maîtresse du capitaine de Mauzac….»

Guy se leva brusquement, pâle et ému.

–C’est odieux! s’écria-t-il en froissant le papier.

Le général lui fit signe de se rasseoir.

–Calme-toi, mon cher, dit-il simplement. Continue.

Et comme le capitaine hésitait, il insista avec vivaci té:

–Continue, te dis-je, nous ne sommes pas au bout.

Il était évident que, bien qu’il s’efforçât de paraître de sang-froid, le vieux soldat était en proie à une violente colère qu’un mot pouvait faire éclater d’un instant à l’autre. Sa voix tremblait, ses joues se coloraient, et il mâchonnait avec impatience sa moustache blanche.

Guy reprit sa lecture:

«La nuit dernière, le capitaine n’était pas à Péronne, et il est facile de deviner où il était. Que le général surveille sa femme, et il reconnaîtra bientôt la vérité des assertions d’un ami dévoué qui désire rester inconnu.»

A peine le jeune homme avait-il lu le dernier mot du billet, que le général, incapable de se contenir plus longtemps, s’écria:

–Le misérable! il n’a pas signé!.… Il faut qu’un homme soit bien lâché pour écrire de pareilles infamies sans oser en prendre la res ponsabilité…

–Ainsi, murmura Guy, vous ne croyez pas?…

–Quoi?… que cette lettre dit vrai?… Tu es fou…. Mais ce serait vous faire une mortelle injure, à Régine et à toi!

Et, saisissant la main du capitaine, qu’il serra énergiquement dans les siennes:

–Écoute-moi, Guy; tu sais que je t’aime comme un fils… Eh bien! je suis trop vieux pour tenir une épée, ma main tremble: il faut que tu me venges, mon enfant; il faut que tu venges Régine, si indignement calomniée…

Le vieillard s’arrêta: l’émotion l’étouffait; une larme roula lentement le long de sa joue.

–Comptez sur moi! s’écria Mauzac avec élan.

En ce moment, il aurait voulu se faire tuer pour M. de Labassère, dont la confiance et l’affection lui faisaient cruellement sentir toute l’étendue de sa faute.

Le général le saisit dans ses bras, et, le serrant contre sa poitrine:

–Merci, murmura-t-il, je n’attendais pas moins de toi… Tiens, prends cette lettre, trouve celui qui l’a écrite et châtie-le!…. moi, je vais aller voir ton colonel: il a servi sous mes ordres et ne me refusera certainement pas de lever les arrêts. A tout à l’heure.

Et M. de Labassère sortit.

V

Restéseul, Guy, épuisé par les émotions qu’il avait éprouvées, se laissa tomber sur son divan; et là, pendant quelques minutes, il demeura immobile, anéanti, le visage caché dans les mains.

Il pleurait.

Et cependant c’était un soldat énergique que le capitaine de Mauzac, et il avait plus souvent versé son sang que ses larmes; mais la bonté du général, sa confiance illimitée, l’avaient accablé. Il se sentait petit auprès de cet homme de cœur qui, ne sachant pas mentir, ne croyait pas au mensonge; il avait honte de lui-même, et sa conduite lui semblait d’autant plus odieuse que M. de Labassère lui témoignait plus d’affection.

Certes, si en ce moment il eût pu recommencer sa vie, il n’aurait plus commis la même faute; mais le mal était fait, un mal sans remède. Il sentait bien maintenant que, le jour où il s’était aperçu qu’il aimait la comtesse, il aurait dû s’éloigner d’elle; mais alors… il n’avait pas eu tant de courage: au lieu de partir, il s’était promis de garder le secret de son amour; il s’était figuré qu’il pourrait rester froid auprès de cette femme jeune, belle, aimante. Comme si leur intimité ne devait pas les jeter tôt ou tard dans les bras l’un de l’autre!…. Aujourd’hui il expiait sa folie: sa nature droite et loyale répugnait à tromper, et il était condamné à mener une existence toute de ruses et de détours.

–Un jour viendra, se disait-il, où le général saura la vérité, et alors?…

Cette idée lui causait une véritable épouvante. Ce qu’il craignait, ce n’était pas la vengeance du mari, c’était la douleur de l’ami, c’étaient surtout les reproches de l’honnête homme qu’il avait frappé dans ses affections les plus chères, et qui serait en droit de lui jeter à la face ses mensonges et sa trahison. Et que répondrait-il?… Son imagination exaltée lui représentait cette scène, et il se disait que mieux vaudrait cent fois mourir….

Peu à peu, cependant, ses réflexions prirent une autre direction: il songea au péril auquel la comtesse et lui venaient d’échapper, et cette pensée le ramena à la lettre anonyme. Qui l’avait écrite? Mauzac ne se connaissait pas d’ennemi et ne savait sur qui faire tomber ses soupçons.

La lettre avait été mise à la poste à Péronne; elle émanait donc d’une personne habitant la ville. Un instant le capitaine songea à mademoiselle de Labassère, dont la haine pour sa belle-sœur était connue de tout le monde; mais l’écriture était celle d’un homme, et l’irrégularité des caractères ne permettait pas de l’attribuer à un écrivain public. De plus, cette écriture était évidemment déguisée, ce qui devait rendre les recherches plus difficiles encore.

Cet obstacle, auquel Guy n’avait pas songé tout d’abord, lui semblait maintenant insurmontable. Il ne put réprimer un mouvement d’impatience; et, rejetant la lettre loin de lui, il se mit à marcher à grands pas dans sa chambre. Que pouvait-il faire?… Comment trouver la clef de ce mystère?… Et cependant il fallait absolument qu’il la trouvât. Il avait un intérêt capital à découvrir cet anonyme si bien au courant de ses affaires et assez peu scrupuleux pour user contre lui de pareils moyens; car, si un ennemi connu n’est plus à craindre, un ennemi qu’on ignore et dont, par conséquent, on ne peut se défier, constitue un danger incessant.

Tout à coup la porte s’ouvrit et le général reparut:

–Allons! s’écria-t-il presque gaiement, mets-toi en tenue et va remercier ton colonel, qui te rend la liberté…. Je t’attendrai ici, et nous partirons ensemble pour Labassère, où tu dîneras ce soir.

Guy balbutia quelques mots de remerciement; il ne voulait pas accepter, mais le vieillard insista et lui donna une raison qui leva ses derniers scrupules:

–Je veux, dit-il, que l’auteur de la lettre voie le peu de cas que je fais de ses dénonciations…

Et, pour mieux atteindre ce but, lorsque le jeune officier eut fait à son chef la visite réglementaire, M. de Labassère, au lieu de l’emmener tout de suite au château, s’appuya sur son bras et se promena longtemps avec lui sur la grand’– place. Ce ne fut qu’après avoir passé et repassé sous les fenêtres de sa sœur, dont la maison était située à côté du Palais-de-Justice, et après avoir rencontré une dizaine de personnes, que le général se décida à regagner l’endroit où il avait laissé sa voiture. Une demi-heure après ils arrivaient à Labassère.

La comtesse ne s’attendait pas à voir Guy. Aussi ne put-elle cacher sa surprise et l’accueillit-elle avec une joie qui eût pu faire naître des soupçons dans une âme moins loyale que celle de son mari. Depuis la visite de Laruelle, elle ne pouvait se défendre d’une certaine préoccupation; et bien que le général ne lui eût pas parlé de la lettre anonyme, elle éprouvait le pressentiment vague d’un malheur. L’arrivée de Mauzac mit fin à son inquiétude: en sa présence, elle se sentait forte et n’avait plus qu’une pensée: rester seule avec lui pour lui-raconter ce qui s’était passé.

L’occasion qu’elle cherchait à faire naître se présenta tout naturellement. Après le dîner, M. de Labassère sortit sous le prétexte d’un ordre à donner, mais en réalité parce qu’il avait voulu laisser les deux jeunes gens ensemble pour bien prouver à Guy qu’il n’avait pas l’ombre d’une défiance à son égard.

A peine eut-il quitté le salon, que la comtesse se jeta au cou de Mauzac

–Enfin! dit-elle, je vais pouvoir vous parler…. Asseyez-vous là, près de moi, et écoutez… Nous n’avons peut-être que quelques secondes à nous.

Et sans lui laisser le temps de répondre, elle ajouta:

–Il paraît que toute la ville commente votre absence pendant l’incendie…

–Vous exagérez…

–Non, Guy… On a même deviné où vous étiez…

Le capitaine tressaillit.

–Mais c’est impossible! s’écria-t-il; qui vous a dit cela?

La jeune femme hésita un instant; puis, prenant sa résolution:

–Il vaut mieux que vous sachiez tout. Eh bien! j’ai eu hier la visite de M. Laruelle. Il est venu ici tout exprès pour m’annoncer que vous étiez aux arrêts, et il m’a appris cette nouvelle d’un air tellement insolent…

–Le misérable! interrompit Mauzac. Il fallait le chasser.

–C’est ce que j’ai fait; mais peut-être ai-je eu tort…

Et, comme le capitaine se récriait, la comtesse reprit:

–Vous ne le connaissez pas comme moi; il est capable de tout pour se venger… S’il allait prévenir mon mari!…

Ces mots furent un trait de lumière pour

Guy.

–Vous croyez qu’il ferait une infamie pareille?

–Oui, j’en ai peur…

–Mais il n’oserait pas: il sait bien que je le tuerais!…. Allons, rassurez-vous, ma chère Régine, le petit percepteur n’est pas aussi terrible que vous croyez, et vous verrez qu’il se tiendra tranquille.

Pendant quelques minutes encore le capitaine s’efforça de calmer les craintes de la jeune femme; au fond de l’âme il était persuadé que Laruelle était l’auteur de la lettre anonyme, et il se promettait bien de s’en assurer le plus tôt possible. Il aurait même voulu partir immédiatement, mais, si grande que fût son impatience, il ne pouvait se retirer sans donner un prétexte, et il ne voulait rien dire à la comtesse.

Enfin le général rentra. La conversation s’engagea sur des choses indifférentes, et, après quelques instants, Guy prit congé de ses hôtes.

Comme M. de Labassère le reconduisait, il lui glissa à l’oreille:

–Je suis sur la trace… Il m’est venu une idée que je crois bonne.

–Ah! fit le vieillard, puisses-tu réussir!…. Et qui soupçonnes-tu?

–Je vous le dirai demain, car alors je saurai si je ne me trompe pas.

Et, sautant sur le cheval que le général avait fait seller pour lui, le jeune officier partit au galop.

Il pouvait être neuf heures lorsque Guy fit son entrée au café Grégoire, qui était alors le principal café de Péronne. Le rez-de-chaussée de cet établissement était le rendez-vous des bourgeois de la ville; au premier étage, deux grandes pièces étaient strictement réservées aux officiers de la garnison, qui en avaient fait une sorte de cercle militaire, où ils n’avaient admis que quelques jeunes gens et quelques fonctionnaires, entre autres Laruelle et le receveur de l’enregistrement.

Dans le salon de droite se trouvaient deux billards; dans celui de gauche, plusieurs tables à jeu et une grande table ovale couverte d’annuaires et de journaux.

Ce soir-là, on jouait au baccarat tournant. Une dizaine de joueurs, parmi lesquels Laruelle, étaient assis autour de deux tables mises bout à bout, et les cartes passaient de main en main. Les enjeux étaient modestes, ce qui n’empêchait pas la partie d’être très-animée.

Au moment où le capitaine de Mauzac entra, Laruelle prenait les cartes; il n’était pas en veine et avait déjà perdu presque tout l’argent qu’il avait sur lui.

–Il ne me reste plus que cent sous, dit-il en mettant une pièce de cinq francs sur la table. Voyons! qui les fait?

La chance, qui jusque-là avait été défavorable au percepteur, sembla tourner tout à coup, car il passa cinq fois.

Il avait cent soixante francs devant lui; un instant il eut l’idée de céder la main, mais il se sentait si sûr de gagner qu’il continua.

Cependant personne ne tenait les cent soixante francs.

–Je fais un louis, dit un lieutenant.

–Moi aussi, murmurèrent deux ou trois autres joueurs.

A ce moment, Guy, qui s’était approché de la table, se trouvait debout derrière Laruelle.

–Banco, fit-il.

Le percepteur se retourna.

–Ah! c’est vous, capitaine!…. Vous vous décidez donc à jouer?

Pour toute réponse, Mauzac posa sur la table un billet de banque de cent francs et trois louis.

Laruelle donna les cartes.

–En voulez-vous? demanda-t-il au capitaine.

–Non.

Le petit percepteur avait deux: il tira un trois, ce qui faisait cinq; Guy avait six.

Laruelle se leva d’un air de mauvaise humeur:

–Je suis décavé, fit-il brusquement; je vais chercher de l’argent, et je reviens.

La partie continua.

Guy, tout en jouant, ne perdait pas de vue le percepteur, qui se dirigea vers le père Grégoire, le propriétaire du café, et lui dit quelques mois à l’oreille; le père Grégoire secoua la tête; Laruelle lui parla de nouveau, mais n’obtint sans doute pas ce qu’il désirait, car il se mordit les lèvres et revint tourner autour des joueurs.

Pas un détail de cette scène n’avait échappé au capitaine de Mauzac, qui comprit tout. Une idée subite lui traversa l’esprit:

–Enfin, pensa-t-il, je le tiens!

Il resta encore un moment auprès de la table. de jeu, puis s’éloigna sans affectation et alla rejoindre le cafetier, qui venait de descendre dans la salle basse.

Le père Grégoire était un vieillard à la tournure militaire; il avait servi, quelque trente ans auparavant, sous les ordres du général de Labassère, et il s’était retiré avec le grade de maréchal-des-logis; aussi les officiers le traitaient-ils avec une certaine familiarité.

–M. Laruelle vient de vous demander de l’argent, n’est-ce pas?…. lui dit Guy à brûle-pourpoint, et vous avez refusé de lui en prêter?…

–Dame! mon capitaine, il a une tête qui ne me revient pas, ce monsieur.

–Combien voulait-il?

–Deux cents francs… C’est une somme, et on ne peut pas prêter ça à tout le monde.

Guy prit deux billets de banque dans son portefeuille et les tendit au cafetier, qui le regarda avec surprise.

–Voulez-vous me rendre un service, père Grégoire?

–Vous savez bien que je suis à vos ordres, mon capitaine.

–Eh bien, donnez cet argent à M. Laruelle et demandez-lui un reçu, que vous me remettrez…. Surtout gardez-moi le secret, car il ne doit pas savoir que c’est moi qui lui viens en aide.

–Il suffit, mon capitaine.

Quelques minutes après, le cafetier apportait le reçu à Mauzac, qui le prit et se retira dans un coin pour en comparer l’écriture avec celle de la lettre anonyme.

A première vue, les deux écritures étaient absolument dissemblables, mais, en les examinant de plus près, Guy remarqua que certaines lettres étaient faites de la même façon des deux côtés. Bientôt il ne conserva plus le moindre doute.

–Je ne m’étais pas trompé, pensa-t-il.

Puis, après avoir plié soigneusement les papiers et les avoir serrés dans sa poche, il remonta l’escalier qui conduisait au premier étage, en murmurant:

–Maintenant il s’agit de ne pas compromettre Régine.

Laruelle avait repris sa place à la table de jeu; il gagnait. Le capitaine s’assit à côté de lui. Au bout d’un quart d’heure, ce fut à son tour de tenir les cartes. Il mit vingt-cinq francs devant lui; en quelques minutes il y eut cent francs: Laruelle les tint et les perdit.

Il y avait deux cents francs. Personne ne disait mot.

–Allons, monsieur Laruelle, s’écria Mauzac d’un ton moqueur, voilà une belle occasion de prendre votre revanche.

Le percepteur hésita.–Il n’aimait pas à perdre.

–Je n’ai plus que neuf louis, dit-il.

–Je tiens le dixième, fit un jeune homme de la ville qui avait gagné quelques francs.

Guy donna les cartes.

Laruelle ramassa les siennes d’une main un peu tremblante:

–Huit! s’écria-t-il aussitôt, vous avez perdu!

–Non, répondit froidement le capitaine en abattant son jeu; j’ai neuf!

Le percepteur ne put réprimer un geste de colère, ce que voyant, Mauzac pensa que le moment était venu de mettre son projet à exécution.

–Décidément, vous n’avez pas de chance, lui dit-il avec ironie, et je crois que vous auriez tort de jouer encore ce soir.

Laruelle comprit l’intention railleuse de son adversaire et crut devoir lui répondre sur le même ton:

–C’est possible, capitaine, car vous faites mentir le proverbe: vous êtes heureux partout, au jeu comme en amour…

–Qu’en savez-vous? répliqua brusquement le jeune officier.

–On ne parle que de cela en ville.

Mauzac haussa les épaules:

–J’ai l’habitude, monsieur Laruelle, de laisser les cancans aux vieilles femmes.

–Ce qui veut dire?

–Que vous feriez bien de suivre mon exemple.

Le percepteur s’efforça de sourire. Il n’aurait pas été fâché d’en rester là, mais son amour-propre ne le lui permit pas; une quinzaine de personnes assistaient à cette scène: il ne voulut pas avoir l’air de reculer et reprit:

–Cependant, capitaine, il est certain que vous n’étiez pas en ville la nuit de l’incendie…

–Encore une fois, qu’en savez-vous?

–Je vous ai vu rentrer par la porte d’Albert, à six heures du matin.

–Ah çà! vous m’espionnez donc?…. C’est un vilain métier que vous faites là, monsieur.

A ces mots, prononcés avec un dédain écrasant, un frémissement parcourut l’auditoire. Laruelle bondit.

–Vous m’insultez! s’écria-t-il hors de lui.

–Vous croyez? fit Mauzac d’un ton railleur qui rendait l’affront plus blessant encore.

Le petit percepteur, au paroxysme de la rage, voulut s’élancer sur lui, mais ses amis le retinrent, et il ne put que lui crier:

–Vous aurez de mes nouvelles!

A quoi le capitaine, toujours aussi calme, répondit sans s’émouvoir:

–A votre aise, monsieur… je serai chez moi demain de dix à onze heures.

Puis, sans plus s’inquiéter de ce que pouvait dire son adversaire, il prit un journal et se mit à le lire tranquillement.

VI

Laruelle n’était pas lâche. En sortant du café, il éprouvait un réel et vif désir de se venger de l’offense que le capitaine lui avait faite.

Le lendemain matin, il est vrai, son ardeur s’était quelque peu calmée; la nuit avait passé sur sa colère, et, avec le sang-froid, la raison lui était revenue.

–Je me suis mis là une bien sotte affaire sur les bras, se disait-il. On saura tout au ministère, et je serai destitué ou au moins disgracié.

D’autre part, il n’était guère possible de ne pas donner suite à cette affaire. Laruelle s’était trop avancé pour pouvoir reculer.

Et cependant le percepteur ne désespérait pas encore de voir les choses s’arranger. C’est qu’il lui était venu une idée ingénieuse, et sur laquelle il comptait beaucoup. Il s’agissait seulement de trouver des témoins dociles et disposés à ne s’écarter en rien de ses recommandations. Voilà pourquoi, au lieu de s’adresser à des hommes sérieux, il choisit deux jeunes gens de la ville qui ne passaient pas précisément pour des aigles aux yeux de leurs concitoyens et auxquels il avait su imposer, comme nous l’avons vu, beaucoup d’admiration: Arthur Bruneau et Isidore Faucompret.

C’étaient deux de ces types qu’on ne rencontre guère que dans les cafés de petite ville. Bruneau avait une certaine fortune dont Faucompret l’aidait à dépenser les revenus: ils s’amusaient ensemble… dans les prix doux, ce qui n’empêchait pas les mères de famille de Péronne de les considérer comme des êtres absolument gangrenés, parce qu’il leur était arrivé une fois de jouer cent sous à l’écarté contre des commis voyageurs.

Lorsque Laruelle demanda à ces deux bons jeunes gens de lui servir de témoins, ils ouvrirent d’abord de grands yeux étonnés et furent sur le point de refuser; mais, quand ils se furent assurés qu’ils n’avaient aucun danger à courir, ils se ravisèrent et acceptèrent…. moins, il est vrai pour être agréables au percepteur que parce qu’ils étaient flattés de l’importance qu’une pareille mission allait leur donner dans la ville.

A dix heures, munis des instructions de leur client, ils se présentaient chez Guy de Mauzac. Celui-ci s’empressa de les mettre en rapport avec deux officiers de son régiment qu’il avait priés de l’assister dans cette affaire et auxquels il avait recommandé d’accepter, sans discussion, toutes les conditions de son adversaire.

Ce fut Isidore Faucompret qui prit la parole.

Il exposa aux deux officiers de chasseurs que son camarade et lui venaient, au nom de M. Laruelle, demander à M. de Mauzac des excuses ou une réparation par les armes.

L’un des officiers ayant répondu qu’il ne pouvait être question d’excuses, Arthur Bruneau intervint d’un air important:

–Je le regrette, messieurs, car j’aurais voulu éviter l’effusion du sang; mais, puisque cela est impossible, je dois vous rappeler que M. Laruelle est l’offensé et que, à ce titre, il a le choix des armes.

Les témoins de Guy s’inclinèrent en signe d’adhésion.

–Eh bien! messieurs, poursuivit le jeune homme, puisque ce point n’est pas contesté, il ne me reste plus qu’a vous dire que M. Laruelle veut se battre à trois pas, avec un seul pistolet chargé.

Et Bruneau, qui avait prononcé ces derniers mots d’une voix emphatique, s’arrêta, pour jouir de la surprise que sa proposition lui paraissait devoir causer aux amis du capitaine.

Son attente fut trompée.

Les deux officiers restèrent impassibles; ils échangèrent un regard, puis l’un d’eux répondit froidement:

–Votre proposition est-elle sérieuse, messieurs?

–Sans doute! répliqua Faucompret d’un air pincé, pendant que Bruneau, décontenancé, se disait à part lui qu’il avait manqué son effet.

–Eh bien, reprit l’officier, nous vous demandons la permission de la transmettre à M. de Mauzac

Et les deux militaires passèrent dans la pièce voisine, où Guy les attendait.

En quelques mots, ils l’eurent mis au fait de la situation:

–Acceptez, leur répondit le jeune homme; M. Laruelle veut me faire peur et sera le premier, n’en doutez pas, à demander qu’on modifie les conditions du combat.

C’était aussi l’opinion des témoins du capitaine. Cependant l’un d’eux crut devoir objecter:

–Après tout, il n’est pas impossible que M. Laruelle soit de bonne foi.…

–Tant pis!… répondit Guy, j’en passerai par où il voudra…. Que puis-je faire?

–C’est fort bien, reprit l’officier qui avait déjà parlé, et je comprends le sentiment auquel vous obéissez; mais ce n’est plus un duel alors, c’est un jeu de hasard, et, pour ma part, je me verrai forcé de me retirer.

–Vous ne ferez pas cela, mon cher!…. s’écria Mauzac avec vivacité; j’ai compté sur votre amitié…

–A quoi bon discuter cette hypothèse qui ne se réalisera pas? interrompit l’autre témoin. L’affaire n’est pas assez grave pour que M. Laruelle veuille réellement jouer sa vie à pile ou face… D’ailleurs, s’il persiste, il sera toujours temps d’aviser.

–C’est évident, conclut Guy. Allons! ne faites pas attendre plus longtemps ces messieurs; ils pourraient croire que nous hésitons.

Les deux officiers rejoignirent alors les témoins du percepteur et leur annoncèrent que le capitaine acceptait leurs conditions.

Ni Bruneau ni Faucompret ne s’attendaient à cette conclusion. Leur désappointement fut tel qu’ils ne surent même pas le dissimuler; et, lorsqu’il s’agit de fixer l’heure et l’endroit de la rencontre, ils balbutièrent quelques mots, puis finirent par déclarer que, n’ayant pas reçu d’instructions à ce sujet, ils se voyaient dans l’obligation d’aller consulter leur client.

Un nouveau rendez-vous fut donc pris pour midi.

Les deux jeunes gens furent exacts; mais leur attitude n’était plus la même: ils avaient perdu leur air fendant et leur ton provocant.

–Messieurs, dit Isidore Faucompret, non sans un certain embarras, nous avons beaucoup réfléchi depuis que nous vous avons quittés, et nous en sommes arrivés à nous convaincre qu’un duel à trois pas, avec un seul pistolet chargé, pouvait avoir des conséquences bien graves…

–Ah!… répondit froidement un des officiers, –et… il vous a fallu beaucoup réfléchir pour faire cette découverte?

Faucompret sentit que son interlocuteur se moquait de lui, ce qui acheva de lui faire perdre le fil de ses idées…

–Beaucoup n’est pas le mot reprit-il de plus en plus troublé…. C’est-à-dire que.… Enfin c’est très-grave, et il peut se faire qu’un des deux adversaires, au moins, perde la vie…

–Pardon, monsieur, interrompit l’officier. au moins est de trop, s’il n’y a qu’un pistolet chargé.

–Oui, c’est vrai! Vous avez parfaitement raison…. capitaine. Donc il y a de grandes chances pour qu’il y ait mort d’homme.

–Il fallait y songer plus tôt, observa sèchement le second témoin de Guy, qui fit un signe d’intelligence à son camarade.

Le malheureux Faucompret suait à grosses gouttes.

–Plus tôt!…. Ah! oui, sans doute…; mais c’est que nous ne pensions pas que…

Il allait dire: que vous accepteriez, lorsque Bruneau jugea à propos d’intervenir:

–Franchement, messieurs, ce ne serait pas un combat, ce serait un assassinat… dont nous ne voulons pas être complices.

–Alors pourquoi nous avez-vous proposé de l’être, à nous?

–Nous n’avions pas envisagé la question sous ce point de vue… Depuis, nous avons fait comprendre à M. Laruelle…

–Non sans peine, interrompit Isidore.

–Non sans peine, répéta Bruneau… C’est vrai, j’oubliais.…

Les témoins de Guy avaient toutes les peines du monde, eux, à garder leur sérieux:

–Enfin, dirent-ils, où voulez-vous en venir?

–Est-ce que vous ne pensez pas, soupira timidement Faucompret, qu’il serait possible de modifier les conditions dont nous étions convenus?

–Ah çà! vous vous êtes donc moqués de nous, ce matin?

Les deux jeunes gens se regardèrent avec stupeur, puis jurèrent leurs grands dieux que jamais une pareille idée ne leur était venue à l’esprit.

La scène devenait grotesque: les officiers y mirent fin en rédigeant un procès-verbal, aux termes duquel le duel devait avoir lieu le lendemain matin à cinq heures, dans les fossés des fortifications; il fut entendu que les adversaires, placés à trente pas l’un de l’autre, échangeraient deux balles au commandement, et que, dans le cas où aucun d’eux n’aurait été blessé, le combat continuerait à l’épée.

Bruneau et Faucompret signèrent sans faire la moindre observation, et sortirent en emportant une copie du procès-verbal.

Dès qu’ils furent dans la rue, ils respirèrent longuement, en hommes qui viennent d’échapper à un grand péril, et Arthur risqua cette réflexion:

–C’est égal, ce sont de rudes lapins!… j’ai vu le moment où ils allaient nous chercher querelle; et, sans notre attitude énergique…

–Oui, reprit Isidore, sans notre attitude énergique!…

Et ils s’éloignèrent, persuadés qu’ils s’étaient conduits en héros.

Le lendemain, à cinq heures, Guy, Laruelle et leurs amis se rencontraient dans les fossés de la ville. Les deux adversaires se saluèrent froidement, puis s’écartèrent chacun de leur côté, pendant que les témoins mesuraient le terrain et chargeaient les armes.

Les préparatifs terminés, le capitaine et le percepteur furent placés à trente pas l’un de l’autre.

Le signal fut donné:

–Feu!…. Un, deux, trois!

Les deux détonations retentirent presque simultanément.

Laruelle laissa échapper son pistolet: il avait le bras cassé.

Quant à Mauzac, quelques gouttes de sang perlèrent sur sa joue droite, à peine effleurée par la balle de son adversaire.

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
240 p. 1 illustration
ISBN:
4064066330897
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Bookwire
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