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Pierre Alexis Ponson du Terrail

Jeanne : les héros de la vie privée


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066329983

Table des matières

PROLOGUE

I

II

III

CHAPITRE I er

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XIX

CHAPITRE XX

CHAPITRE XXI

CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXIII

CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXV

CHAPITRE XXVI

CHAPITRE XXVII

CHAPITRE XXVIII.

CHAPITRE XXIX

CHAPITRE XXX

CHAPITRE XXXI

CHAPITRE XXXII

CHAPITRE XXXIII

CHAPITRE XXXIV

CHAPITRE XXXV

ÉPILOGUE

LES AVENTURES DU BARON DE BRÉHAT DE BRÉHAUT

PROLOGUE

Table des matières

I

Table des matières

Ce n’était pas par un beau dimanche, mais par un soir d’hiver triste, pluvieux et froid, que deux gendarmes chevauchaient.

Ils avaient déployé leur large manteau bleu qui couvrait la croupe de leurs chevaux, relevé le collet pour garantir leur cou, et ils baissaient la tête devant la pluie fine et serrée qui leur fouettait le visage.

— Chien de temps! dit le brigadier.

— Temps de chien! répéta le simple gendarme, écho fidèle de son supérieur, comme le Pandore de la romance de Nadaud.

— As-tu vu la borne kilométrique que nous venons de passer?

— Je l’ai vue, mon brigadier, mais il fait trop noir pour voir le numéro.

— Il y a bien une demi-heure que nous avons quitté la Cour-Dieu?

— Une demi-heure environ, mon brigadier.

— Temps de chien! répéta le brigadier.

— Chien de temps! fit le simple gendarme.

Il y eut un silence; et, dame! même quand on est gendarme, c’est-à-dire un héros modeste toujours prêt à sauvegarder la propriété et à donner sa vie pour l’ordre social, on n’est pas enclin à la causerie quand on chevauche par la pluie et le vent, et par une nuit noire, sur un chemin détrempé, au beau milieu de la forêt d’Orléans, entre Pithiviers et la Cour-Dieu.

Enfin, le brigadier reprit:

— Hé ! Poliveau?

— Mon brigadier? répondit le simple gendarme qui répondait à ce nom.

— Quand tu verras une nouvelle borne tu regarderas.

— Oui, mon brigadier, je regarderai, et puis?

— Tu descendras de cheval.

— Oui, brigadier.

— Et tu tâcheras de voir le numéro. Je ne suis pas fâché de savoir combien nous avons encore de kilomètres d’ici à notre soupe.

— Ma foi, brigadier, dit Poliveau le gendarme, abandonnant un moment son rôle d’écho fidèle pour prendre une initiative, je n’ai pas besoin de cela.

— Tu n’as pas besoin de descendre de cheval?

— Ce n’est pas ce que je veux dire. Je n’ai pas besoin de regarder le numéro de la borne pour le savoir.

— Et comment t’y prendras-tu, camarade?

— Je ne peux pas bien juger pour le moment, vu que nous sommes en plein bois; mais il m’est avis que nous ne sommes plus bien loin d’un endroit qu’on appelle la Belle-Croix.

— Fort bien. Et il y a une croix?

— Certainement.

— C’est vrai, je l’ai remarqué ce matin. Mais une croix n’est pas une borne kilométrique, gendarme Poliveau.

— C’est vrai, brigadier, mais à dix pas de la croix, il y a une borne.

— C’est différent.

— Et cette borne porte le n° 15.

— Cré nom! dit le brigadier, un joli ruban de queue, et pas une maison, pas un cabaret pour se réchauffer d’un verre de vin.

— Tenez, reprit le gendarme Poli veau, je vois la croix. Regardez... là... sur la droite.

— Ah! oui!

— Et la borne...

— Moi, j’en vois deux, dit le brigadier.

— Vous voyez deux bornes?

— Oui, une à gauche, l’autre à droite.

— Alors, vous voyez double, mon brigadier, sauf le respect légitime que je dois à mon supérieur.

— Mais non, dit le brigadier en étendant la main; là, sur la gauche, au bord du fossé...

— Bon!,

— Ne vois-tu pas quelque chose de blanc?

— C’est ma foi vrai. Qu’est-ce que ça peut donc bien être?

Comme le gendarme Poliveau disait cela, son cheval pointa les oreilles et s’arrêta court, manifestant une certaine émotion.

Le cheval est un des êtres de la création dont l’ouïe est le plus développée.

Le cheval du gendarme avait entendu un bruit lointain, si faible, si peu accentué que ni le brigadier, ni son compagnon, n’avaient rien entendu.

Poliveau lui donna un coup d’éperon.

Le cheval se remit en route; mais à dix pas de est objet blanc qui avait attiré l’attention des deux gendarmes, il s’arrêta de nouveau.

Alors le brigadier et le gendarme entendirent distinctement, à leur tour, un gémissement assez semblable au vagissement d’un enfant nouveau-né.

Puis il leur sembla que l’objet blanc s’agitait.

— Nom d’une pipe! dit le brigadier, qu’est-ce que cela? Tiens-moi mon cheval, Poliveau.

Et le brave homme mit lestement pied à terre, retroussa son manteau pour ne pas marcher dessus, s’approcha de l’objet blanc, se pencha dessus et jeta une exclamation de surprise.

Malgré l’obscurité de la nuit, le brigadier avait tout de suite vu ce dont il s’agissait.

C’était bien le vagissement d’un enfant qu’ils avaient entendu, et cet enfant, enveloppé dans des langes blancs, avait été déposé sur le bord de la route, tout près du fossé.

Le pauvre petit être se débattait et pleurait, grelottant de froid sous les àpres baisers de la pluie fouettée par la bise.

Eh bien, en voilà une trouvaille! dit le gendarme Poliveau, qui avait pareillement mis pied à terre.

— Pauvre petit! dit le brigadier, c’est encore un coup de fortune que nous ayons passé par ici; il serait mort de froid avant le jour.

— Quelle est donc la misérable femme qui a pu ainsi abandonner son enfant? s’écria le gendarme avec indignation.

— Quand on pense qu’un loup aurait pu sortir du bois et en faire son souper!

Le brigadier avait enveloppé l’enfant dans un pan de son manteau.

— Hé ! Poliveau, dit-il, c’est fini de nous plaindre. du temps; faut remonter à cheval, jouer de l’éperon et gagner Pithiviers au plus vite, si nous ne voulons pas que le pauvre petit meure en chemin.

Et les deux braves soldats mirent leurs montures au galop, emportant le pauvre petit être qu’une mère dénaturée avait abandonné en cet endroit sinistre et désert.

II

Table des matières

Les bons gendarmes galopaient; mais la pluie tombait toujours et la forêt ne finissait pas.

L’enfant pleurait, entortillé dans le manteau du brigadier.

— Hé ! Poliveau, dit ce dernier, jamais la pauvre créature ne pourra supporter un pareil temps. Est-ce qu’il n’y a pas une maison sur la route?

— Il y en a une, brigadier.

— Il faudra nous y arrêter et, à moins que nous n’ayons affaire à des gens sans cœur ni âme, ils se chargeront bien de cet enfant jusqu’à demain.

— Brigadier, vous avez raison, dit Poliveau.

— Et, est-elle loin, cette maison?

— Tenez, voilà le bout de la forêt; voyez-vous une cheminée à travers les arbres?

— Ah! je vois, dit le brigadier.

Et il éperonna son cheval.

La maison indiquée par le gendarme Poliveau était une espèce de cabane, couverte en chaume, posée à deux pas de la route, au milieu d’un jardinet clos d’une haie.

Un pauvre ménage y vivait.

Le mari était bûcheux et travaillait en forê neuf mois de l’année.

La femme élevait ses quatre enfants, dont le dernier était encore à la mamelle.

Ils avaient un arpent de terre, une vache, quelques poules.

La vache tondait l’herbe des fossés, les poules picoraient en forêt, les deux aînés des enfants, deux marmots de huit et de sept ans, ramassaient du crottin sur les chemins, et tout ce pauvre monde, bêtes et gens, vivait comme il pouvait, chaque jour suffisant à sa peine et amenant l’espérance pour le lendemain.

Ce fut un grand émoi quand les gendarmes s’arrêtèrent à la porte.

Le bûcheux n’était pas rentré. Les enfants dormaient pêle-mêle sur un grabat, la mère raccommodait des guenilles à la lueur d’un morceau de sapin résineux qui lui servait de chandelle.

Les enfants s’éveillèrent en sursaut.

La vue des gendarmes fait toujours un certain effet dans les campagnes. Si tranquille que soit sa conscience, le paysan tressaille toujours à la vue du tricorne et des buffleteries jaunes.

Le bûcheux était un peu braconnier, il posait des collets à chevreuil dans le bois.

La femme devint donc toute tremblante en voyant entrer les gendarmes, et les enfants se blottirent dans la paille de leur grabat.

Mais le brigadier ouvrit son manteau et l’enfant qu’il portait, ébloui par la lumière, se remit à pleurer de plus belle.

— Hé ! Jésus mon Dieu! qu’est-ce que ça? s’écria la femme du bùcheux.

— Un pauvre enfant abandonné que nous avons trouvé sur la route, dit le brigadier.

— Faut-il qu’il y ait des malheureux! exclama la pauvre femme faisant allusion à la mère de l’enfant abandonné.

— C’est pas tout ça, la mère, dit le brigadier, qui avait aperçu en entrant une bercelonnette d’osier dans un coin de la cabane, faut que vous nous gardiez ce pauvre marmot jusqu’à demain et que vous lui donniez à teter. Il fait un temps de malédiction, et il mourrait en chemin.

— Je n’ai plus beaucoup de lait, répondit la paysanne, vu que je vas sevrer mon dernier; mais j’en aurai toujours assez pour que cette pauvre créature ne meure pas de faim d’ici demain.

Et elle prit l’enfant dans ses bras et lui présenta le sein.

L’enfant s’apaisa aussitôt.

— Ce soir même, poursuivit le brigadier, nous irons faire notre déclaration au maire, n’est-ce pas, Poliveau?

— Oui, brigadier.

— Puis demain nous viendrons chercher l’enfant.

— Et qu’en ferez-vous, mes bons messieurs? demanda la femme du bûcheux.

— Dame! le maire l’enverra à l’hospice.

— Pauvre petit! c’est’y malheureux tout de même... Si je n’avais pas quatre enfants déjà, je crois que je le garderais... Nous sommes bien pauvres, mais il serait peut-être encore plus heureux qu’aux Enfants-Trouvés.

— Oh! ça, bien sûr, dit le gendarme Poliveau.

— Ah! soupira le brigadier, si j’avais une autre femme que la mienne, je sais bien qui s’en chargerait! Mais j’ai épousé une quasi-demoiselle, la fille de l’épicier de Malesherbes, une chipie qui fait déjà la vie dure à ses propres enfants...

— Et moi je n’ai pas de femme, dit Poliveau. Si encore on était sûr de pouvoir l’élever au biberon...

Le pauvre enfant ne lâchait pas le sein de la paysanne, et les marmots, après avoir eu grand’peur, s’étaient approchés un à un, et le plus petit des trois, car le nourrisson ne s’était pas réveillé, le plus petit, disons-nous, s’était pris à jouer avec les aiguillettes du brigadier et lui disait:

— Hé ! monsieur le capitaine, c’est’y un petit frère ou une petite sœur que tu nous apportes?

— Ma parole! je n’en sais rien, dit le brigadier.

Il se trouva que c’était une petite fille.

— Ah! mes bons messieurs, dit la femme du bûcheux, c’est malheureux pour la pauvre petite que vous n’ayez pas fait un kilomètre de plus.

— Pourquoi cela? demanda le brigadier.

— Parce que, au delà de Courcy, en tirant sur la gauche, à cent mètres de la route, il y a un château, et que, si vous étiez allés frapper à la porte, ç’aurait été peut-être un grand bonheur pour cette enfant.

— Ah! il y a un château, dit le brigadier qui était tout nouvellement dans le pays.

— Et des gens bien charitables dedans, allez; on ne les aime guère dans le pays, les bourgeois du moins, parce qu’ils ne sont pas avares de leurs biens, comme les riches de par ici; mais les pauvres ne se plaignent pas d’eux. Mon homme a été malade tout l’hiver, et sans la dame du château nous aurions eu bien de la misère, allez!

Le brigadier et le gendarme se regardèrent.

— Ce serait peut-être un coup de fortune pour la pauvre petite, dit Poliveau.

— Et elle n’irait pas aux Enfants-Trouvés, dit le bon brigadier.

— Maintenant elle a teté, elle est bien réchauffée, poursuivit Poliveau, si nous allions à ce château.

— Ce n’est pas pour m’en débarrasser que je vous dis cela, au moins, fit la femme du bûcheux.

— Je le crois sans peine, ma bonne femme.

— Mais c’est peut-être son bonheur que vous feriez; ils n’ont pas d’enfants jusqu’à ce jour. Est-ce qu’on sait ce qui peut arriver?

— Ma foi, dit le brigadier, arrive que pourra. Allons au château. Et comment s’appellent-ils, les bourgeois de là-bas?

— C’est un monsieur d’Orléans qui se nomme M. Durand, répondit la femme du bûcheux; sa femme est une Parisienne.

— Et vous croyez qu’ils prendront l’enfant?

— C’est bien possible, pour ne pas dire que c’est sûr.

— Eh bien, allons-y, dit le brigadier.

La petite fille abandonnée s’était endormie sur le sein de la bùcheronne.

Le brigadier l’enveloppa dans un lambeau de vieille couverture que cette femme lui donna, le couvrit de son manteau ensuite, conservant toutefois les langes qui étaient mouillés, et il dit à Poliveau:

— Allons, à cheval, camarade, nous mangerons la soupe plus tard qu’à l’ordinaire e soir, mais le devoir passe avant l’appétit.

— Mais il me semble que je n’ai plus faim, acheva le brave gendarme Poliveau.

III

Table des matières

S’il est un mot dont on abuse dans certaines provinces, notamment dans l’Orléanais, c’est celui de château. La moindre maison bourgeoise un peu confortable, le moindre pavillon de chasse au bord d’un bois, voire même une ferme qui a logement de maitre, prennent cette dénomination pompeuse.

Le château dont avait parlé aux gendarmes la femme du bùcheux et vers lequel les braves gens galopaient maintenant, n’était pas un château.

C’était une maison carrée, plantée à la lisière de la forêt, avec une douzaine d’arpents de bois particuliers en guise de parc, une pelouse, un jardin, des communs bâtis en brique rouge, le tout ayant bon air et grande mine, mais absolument rien de féodal.

Cette propriété s’appelait Bellombre.

Elle appartenait à M. Durand, qui n’avait pas la moindre prétention nobiliaire.

M. Durand était le fils d’un riche marchand de vin de Beaugency. Il avait été élevé à Paris, et, riche de cinquante mille livres de rente, il avait mené ce qu’on appelle la haute vie pendant plusieurs années.

Puis il s’était marié, négligeant l’entremise d’un notaire et ne consultant que son cœur, c’est-à-dire épousant une jeune fille belle, spirituelle, élégante, douée d’une foule de talents d’agrément, mais dépourvue de dot.

M. Victor Durand avait toute sa fortune dans l’Orléanais, et on le voyait souvent venir dans sa ville natale avant son mariage.

Il était mal noté.

Un homme qui préfère Paris à Orléans, qui dépense son revenu, sans faire aucune économie, est du Jockey-Club et fait courir, ne saurait être qu’une pauvre cervelle.

Les mères criaient bien haut qu’il n’aurait jamais leurs filles; ses anciens amis de collège haussaient les épaules et disaient qu’il ne fréquentait à Paris qu’une société déplorable.

Tous ces on dit amusaient beaucoup M. Durand quand il était garçon, mais finirent par l’ennuyer quand il se maria.

Son mariage, du reste, fut un scandale et fit émeute.

Un homme élevé dans les sages traditions de la province, qui a cinquante mille livres de rente et pourrait prétendre à une héritière, épouser une fille sans dot, c’était abominable!

Bellombre était une propriété de famille. M. Durand y amena sa femme; elle trouva cette solitude charmante.

Pendant six mois, une légion de maçons, de menuisiers, de tapissiers envahit la vieille maison de campagne et la remit à neuf.

Le scandale continuait.

Puis, les ouvriers partis, les maîtres arrivèrent.

Chevaux anglais, meute de trente têtes, voitures élégantes, domestiques irréprochables, tout était en harmonie.

Mme Durand était une lionne.

Elle montait à cheval, autre scandale; elle conduisait un tilbury attelé de deux poneys d’Ecosse; elle suivait une chasse à courre depuis le lancer jusqu’à l’hallali.

De la fin d’août à la fin de novembre, Bellombre était une demeure bruyante, animée, fréquentée par des Parisiens et une foule de gens damnables, sinon damnés.

Ceci explique les paroles de la femme du bûcheux:

— Lesbourgeois de par ici ne les aiment guère, à cause qu’ils ne sont pas regardants, mais le pauvre monde ne s’en plaint pas.

En effet, Bellombre était la maison charitable entre toutes; le pauvre y trouvait du pain et un abri, le paysan y gagnait de bonnes journées, l’ouvrier y avait toujours du travail.

Et les voisins haussaient les épaules et disaient:

— Voilà des gens qui seront bientôt ruinés; attendons!

Or, ce fut donc à la porte de Bellombre que les gendarmes allèrent frapper.

La châtelaine était au coin du feu, un livre à la main.

M. Durand se trouvait à Paris.

Quand on vint dire à la jeune femme que le brigadier de gendarmerie voulait lui parler, elle fut quelque peu étonnée, mais elle donna l’ordre de l’introduire.

Le brigadier entra, suivi de Poli veau.

Les deux gendarmes n’étaient pas orateurs, et le brigadier, qui s’était tout d’abord empêtré dans un beau discours, finit par avaler un juron, ouvrit son manteau et présenta à la châtelaine étonnée la petite fille trouvée sur la route.

Mme Durand avait à peine trente ans.

— Mes amis, dit-elle aux gendarmes, je ne vous promets pas de l’adopter. Ni M. Durand ni moi n’avons encore renoncé à avoir un héritier; mais je vous promets d’élever cette enfant, et vous êtes de braves gens de me l’avoir apportée.

Le lendemain, Mme Durand avait fait venir une nourrice au château, et la petite fille était baptisée sous le nom de Jeanne.

Les langes dans lesquels elle était enveloppée étaient marqués de deux lettres, un J et un R.

Mme Durand les conserva précieusement.

Or, cela se passait en 1825, et c’est vingt-trois années plus tard que nous allons retrouver l’héroïne de notre modeste récit.

FIN DU PROLOGUE

CHAPITRE Ier

Table des matières

Le village de Coursy est le premier qu’on rencontre en sortant de la forêt d’Orléans quand on vient de Fay-aux-Loges.

C’est un bourg d’une centaine de feux, habité par quelques laboureurs et un plus grand nombre de bûcherons, marchands de bois et autres gens de forêt.

Le premier dimanche d’octobre 1848, c’était la fête patronale du pays.

La secousse révolutionnaire ne s’était pas trop fait sentir dans le pays; on n’avait massacré personne, les bourgeois étaient restés dans leurs maisons et, à part quelques pauvres cervelles qui avaient un moment rêvé le partage des terres et une nouvelle loi agraire, personne n’avait pensé qu’il y eût rien de changé.

Seulement l’argent était devenu rare et le travail plus rare encore.

Mais le peuple français a une sorte de philosophie qui lui permet de traverser les mauvais jours, et les braves gens de Coursy n’avaient pas jugé nécessaire de contremander leur saint et ils le fêtaient comme à l’ordinaire, les femmes dans leurs robes des dimanches, les hommes au cabaret, les jeunes garçons grimpant après un splendide mât de cocagne.

Il y avait un rassemblement de curieux devant l’église et la mairie, qui est en même temps la maison d’école.

Mais ce rassemblement, qui se composait d’une quarantaine de personnes, ne s’occupait ni de la fête, ni des événements politiques, et paraissait entièrement absorbé par la contemplation d’une grande affiche jaune apposée sur un mur.

Le mot VENTE, écrit en grosses lettres, était placé en tête de ce placard, et au-dessous on y lisait encore: Par autorité de just ce.

Ce placard faisait savoir dans la langue euphonique et magistrale de messieurs les huissiers que, le 3 novembre prochain, il serait procédé à la vente par adjudication et sur saisie immobilière, au plus offrant et dernier enchérisseur:

1° Du château de Bellombre, avec parc, communs et dépendances;

2° De deux fermes situées sur le même territoire de ladite commune de Coursy.

Lesdits immeubles appartenant au sieur Pierre-Victor Durand, propriétaire, actuellement domicilié audit château de Bellombre.

Il y avait une véritable consternation peinte sur tous ces visages de paysans, et chacun commentait à sa manière ce triste événement.

Un vieux bûcheron disait:

— On a beau être riche, quand on va du train où allait le pauvre M. de Bellombre, on finit toujours par faire la culbute.

— Il a plus mangé d’argent pour le pauvre monde que pour lui-même, répondit une brave femme qui se trouvait dans le groupe.

— C’est’y Dieu possible, reprit un troisième, qu’il y ait des gens si riches qui ne donneraient seulement pas une croûte de pain à un pauvre, quand des gens charitables se ruinent!

— Vous ne savez pas la chose, les gars, dit alors un homme silencieux jusque-là.

Cet homme était un vigneron aisé, quelque peu clerc à ses heures, qui avait étudié dans sa jeunesse pour être prêtre et qui passait pour être aussi malin qu’un notaire.

— Qu’est-ce que ça veut donc dire, père Migeon, que des gens qui étaient encore riches, il y a un an, se trouvent ruinés tout à coup? dit alors la femme qui avait déjà pris la parole.

— C’était ce que j’allais vous expliquer, mes enfants, répondit le vieux vigneron.

— Parlez! parlez! firent plusieurs voix.

Le vigneron tira de sa poche une tabatière dite queue de rat, se barbouilla le nez et dit d’un ton sentencieux:

— M. Durand a un beau bien, mais il avait des dettes.

— Comment donc ça?

— Voici dix-huit ans, en 1830, il avait mis dans le commerce d’un de ses amis, M. Popineau, marchand de charbon à Orléans, une somme de deux cent mille francs.

M. Popineau, qui était un homme habile au dire de tout le monde, était un imbécile par le fait: il se ruina et fit faillite, et M. Durand en fut pour ses deux cent mille francs, juste au moment où il avait acheté des terres.

M. Durand avait plus d’un million; mais une brèche de deux cent mille francs, dame! c’est dur à boucher. M. Durand emprunta.

Les premières années, il s’en allait passer l’hiver à Paris; mais, un beau matin, il eut un enfant, une fille, Mlle Blanche, qui a tout à l’heure quinze ans et que nous appelons la petite demoiselle.

M. Durand s’est adonné, comme tous les Parisiens, à la passion de l’agriculture; il a fait valoir, ce qui est bon pour nous et mauvais pour les bourgeois qui vont toujours à la annule et mangent tous les ans un peu de leur capital.

C’est un engrenage dans lequel on commence par mettre un doigt et où l’on finit par laisser passer tout le corps.

Il a fait des drainages, il a planté, il a desséché des étangs, et il a achevé de s’endetter.

Il doit au moins trois cent mille francs à l’heure qu’il est.

Vous me direz qu’il lui reste deux fois cette somme et peut-être même plus; mais ça n’empêche pas qu’il est ruiné.

Depuis que nous sommes en république, tout le monde a peur pour son argent. Ceux qui en ont le cachent; ceux à qui on en doit le réclament.

Il avait bien des amis, M. Durand, mais il n’en a pas trouvé un qui lui prêtât trois cent mille francs sur première hypothèque; il ne trouverait pas mille écus au jour d’aujourd’hui; son hypothèque est à jour, et il est dans les mains de trois marchands de biens, une manière de bande noire, quoi! qui ont juré d’avoir Bellombre pour un morceau de pain.

Le père Migeon eût sans doute longtemps encore péroré sur ce ton-là, si l’attention générale n’eût été détournée par des cris et des rires.

Une bande d’enfants moqueurs poursuivait en la huant une pauvre créature, qui semblai vouloir se dérober le plus vite possible aux regards.

— Hi! Jeanneton! Hi! la bossue! criaient les uns.

— Hi! Jeanneton la bancale, toi qui vas d’ici et de là, quelle nouvelle apportes-tu?

Celle qu’ils accablaient ainsi de leurs moqueries était une jeune fille, petite, bossue, bancale, horriblement grêlée et qui aurait dû inspirer la compassion. Un homme sortit du rassemblement, alla droit à la jeune fille qui se sauvait tout émue, et, la prenant sous sa protection, cria aux polissons du village:

— Je vas vous corriger de la belle manière, vilains drôles, si vous faites encore des malices à la pauvre petite Jeanneton...

CHAPITRE II

Table des matières

Le pauvre être disgracié de la nature, que les enfants du village poursuivaient de leurs quolibets et qu’un paysan venait de prendre sous sa protection, n’était autre que l’enfant trouvé par les gendarmes vingt-trois ans auparavant, un soir de pluie, sur la route de Fay-aux-Loges à Pithiviers, en pleine forêt et auprès du carrefour de la Belle-Croix.

L’histoire de ce pauvre être pendant les vingt-trois années qui venaient de s’écouler était simple et touchante.

Mme Durand avait fait venir une nourrice. et avait élevé la pauvre petite.

Elle avait alors une jolie figure, et tant qu’elle demeura enveloppée dans ses langes, on put croire qu’elle serait un jour une jolie fille bien leste et bien découplée.

Elle avait de beaux cheveux bruns qui poussèrent très-vite, de grands yeux d’un bleu sombre, presque noir.

Quand elle eut trois ans et qu’elle commença à marcher, on s’aperçut qu’elle boitait.

Un peu plus tard, son épine dorsale offrit une légère déviation.

Non-seulement la pauvre enfant était boiteuse, mais encore elle devenait bossue.

Ce fut un grand chagrin pour Mme Durand qui l’aimait beaucoup.

Puis il arriva ce qui advient quelquefois.

A trente-cinq ans sonnés, Mme Durand, qui n’avait jamais eu d’enfant, devint mère.

Les joies de la maternité reléguèrent Jeanne au second plan.

Jusque-là elle avait été l’enfant de la maison, et quelques personnes avaient même pensé qu’elle pourrait bien être un jour une riche héritière.

La naissance de la petite demoiselle fit passer Jeanne au rang des servantes.

A onze ans, elle était si petite, si chétive, qu’on lui en eût donné huit à peine.

A douze ans, une maladie terrible vint achever l’œuvre de disgrâce.

Jeanne eut la petite vérole.

Elle était boiteuse et bossue, elle fut grêlée, et ses yeux, violemment tournés par la maladie, devinrent louches.

Ce n’était plus qu’un petit monstre.

Enfin, pour comble de malheur, son intelligence, assez voilée jusque-là, parut s’arrêter, comme une horloge dont on a soudainement arrêté le balancier.

M. et Mme Durand avaient néanmoins de l’affection pour elle; mais leur propre enfant grandissait, devenait jolie et charmante, et insensiblement Jeanne quitta le salon pour la cuisine.

Là, sa vie devint une sorte de martyre.

Les domestiques se moquaient d’elle et la tourmentaient.

Souvent, à l’insu des maîtres, elle était battue, pincée jusqu’au sang. Jeanne pleurait quelquefois, mais elle ne se plaignait jamais.

Jeanne ne s’appelait plus que Jeanneton.

Un cocher, récemment venu de Paris, lui donna le sobriquet de la chambarde.

Une femme de chambre l’appela Jeanneton l’écumoire.

Les paysans des environs la huaient quand elle passait.

Un jour, Mme Durand qui ignorait toutes ces persécutions en fut avertie.

Elle fit venir la pauvre petite et la questionna. L’enfant ne voulut rien dire et n’accusa aucun de ses bourreaux.

Alors Mme Durand lui dit:

— Je vais t’envoyer à Orléans, je te mettrai dans une pension, et quand tu seras une grande fille, je te donnerai une petite dot et je te marierai.

Alors Jeanne se mit à fondre en larmes; elle se jeta à genoux, joignit les mains et supplia qu’on la gardât à Bellombre.

Jeanne avait au cœur un amour, une adoration: c’était la petite demoiselle.

Elle l’avait vue naître, elle la portait dans ses bras; elle s’agenouillait devant elle et la contemplait.

Mme Durand se laissa fléchir.

Jeanneton était demeurée au château.

Puis les années étaient venues; mais les persécutions dont la pauvre fille avait vu son enfance abreuvée n’avaient point cessé.

Les domestiques s’étaient renouvelés, mais les traditions de la cuisine et de l’office avaient survécu à leur départ.

On appelait toujours Jeanneton la chambarde ou l’écumoire, et on continuait à la malmener.

La pauvre enfant était d’une patience angélique.

Un sourire de la petite demoiselle ramenait le calme dans son cœur souvent gros et ulcéré.

Nous l’avons dit, à la suite de cette épouvantable maladie qui avait achevé de faire d’elle un monstre, son intelligence était demeurée comme stationnaire.

Elle comprenait avec lenteur et souvent elle ne comprenait pas.

Le jour où des hommes vêtus de noir étaient venus à Bellombre armés de paperasses, avaient fait un inventaire minutieux du mobilier et inscrit chaque objet sur un registre ad hoc, Jeanneton les avait regardés avec étonnement.

A la cuisine, elle avait entendu de cyniques propos...

Les valets, en présence du désastre du maître, ne se gênaient plus pour parler haut.

Jeanneton écoutait et ne comprenait pas.

Depuis le départ des hommes vêtus de noir, elle avait vu M. Durand triste et sombre, et Mme Durand qui pleurait.

Qu’est-ce que cela voulait donc dire?

Jeanneton n’en savait pas plus long que la petite demoiselle, à qui on avait caché avec soin la ruine prochaine de sa famille.

Or, ce jour-là, Jeanneton était allée faire une commission au bourg.

La cuisinière lui avait dit:

— Va me chercher du lard chez le boucher.

Jeanneton était partie.

En chemin, elle avait fait rencontre d’un paysan qui lui avait dit:

— Quand est-ce donc la vente?

— Quelle vente? avait demandé Jeanneton.

— La vente du château.

La pauvre fille avait répondu:

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Elle est toujours innocente, avait murmuré le paysan en s’éloignant.

Innocente, dans sa pensée, voulait dire idiote.

Et Jeanneton avait continué son chemin vers le bourg.

Mais là, comme on l’a vu, les gamins s’étaient mis après elle et peut-être l’eussent-ils maltraitée sans l’intervention de cet homme qui s’approcha de la malheureuse servante et les fit reculer.

CHAPITRE III

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Le père Migeon, ce bel esprit pratique du bourg de Coursy, avait eu raison.

Pour trois cent mille francs qu’il devait, on allait ruiner M. Durand qui possédait plus d’un million.

Le jour de l’adjudication arriva. Personne ne se présenta, si basse que fût la mise à prix.

Ce n’était pas cependant que les acquéreurs manquassent.

Il y avait longtemps que ce beau domaine de Bellombre que M. Durand avait augmenté, embelli, et dans lequel il avait enfoui ses économies de vingt années, était convoité.

Convoitées aussi étaient trois maisons alignées du même côté dans la rue Jeanne-d’Arc, à Orléans, et qui rapportaient douze ou quinze mille livres de rente.

Et une ferme en Beauce, et des prés dans le val de la Loire.

Il y a en Amérique un animal qu’on appelle le fourmilier, et qui passe des heures et des journées entières collé contre un tronc d’arbre, immobile, patient à guetter les insectes auxquels il emprunte son nom. Il est en province des hommes non moins patients, non moins tenaces à surveiller une proie souvent lointaine.

Depuis dix ans, on savait à Jargeau, à Chàteauneuf, à Arthenay, à Orléans, que M. Durand était gêné, si riche qu’il pût être.

Souvent il n’arrivait pas à l’heure pour payer les intérêts de ses hypothèques.

Il est vrai qu’il attendait ses fermiers, qu’il faisait quelquefois remise d’un terme à ses locataires.

De pareils actes auraient dû plaider en sa faveur. Au contraire, on le regardait comme un imbécile.

Depuis six années, il s’était formé contre lui une véritable association qui n’attendait que l’occasion pour agir.

Son luxe insolent lui avait fait plus d’ennemis que d’amis; toutes les bourgeoises des environs, qui se promenaient l’été avec de petites robes qui se lavent, avaient pris en haine l’élégance de Mme Durand, restée Parisienne à la campagne.

Ses chevaux anglais avaient humilié les percherons du voisinage attelés à l’antique cabriolet roulant cahin-caha avec un formidable bruit de ferraille; sa meute bien gorgée, bien créancée, chassant le chevreuil d’une manière irréprochable, faisait honte aux deux bassets de pieds inégaux que MM. tels ou tels possédaient pour braconner le lapin sur leurs terres, voire même sur celles de autres.

L’association s’était accrue de tout le monde.

Les porteurs des obligations hypothécaires en firent partie.

1848 arriva, et pendant quelques mois on chanta par les rues de Paris, aussi bien qu’en province, une chanson intitulée la Mort de M. Crédit.

Alors la mine éclata.

Chacun voulut être payé, et tous en même temps.

Comme l’avait dit le père Migeon, on ne trouve pas trois mille sous quand la confiance publique est ébranlée.

Les-amis de M. Durand s’entendirent; ils eurent même de petites réunions préparatoires dans le plus profond mystère.

On se fit des concessions réciproques, on discuta à l’amiable, chacun choisit par avance sa part des dépouilles, et il fut convenu qu’on ne se ferait pas concurrence.

M. Durand avait des parents assez proches.

Un cousin germain dit qu’il s’arrangerait volontiers des maisons de la rue Jeanne-d’Arc.

Un autre, quelque peu oncle de M. Durand à la mode bretonne, et qui ne lui avait jamais pardonné de ne pas brûler de la chandelle à la cuisine, s’engagea à ne pousser ni Bellombre, ni les fermes de Beauce, ni les maisons, si on le laissait paisiblement étendre sa griffe sur les prairies du Val qui touchaient précisément à une de ses propriétés. Un ami intime, un camarade de collège, le seul qui eût toujours fréquenté assidûment le châtelain de Bellombre, choisit la ferme d’Arthenay.

Enfin le fameux M. Jouval, de Saint-Florentin, déclara que Bellombre à 300,000 francs était payé.

Qui donc aurait osé faire concurrence à M. Jouval, ce tyranneau de province, dont quelque part déjà nous avons raconté l’histoire?

Les choses ainsi arrangées, il fut convenu que les mises à prix étaient trop élevées.

Le jour venu, personne ne se présenta.

M. Durand, à qui on vint apprendre ce résultat, se jeta au cou de sa femme et lui dit:

— Nous sommes sauvés!

La pauvre femme, qui pleurait, le regarda d’un air hébété.

— Oui, poursuivit M. Durand, je savais bien que- malgré ses criailleries la province avait du bon.

Nous avons encore des amis, et personne ne veut profiter de notre malheur.

Le pauvre homme disait cela dans ce vaste salon de Bellombre où il avait donné tant de bals et de fêtes, et dans lequel depuis un mois il avait versé tant de larmes.

Il se mit à la fenêtre, il promena un regard joyeux dans les futaies, sur les fermes, sur les jeunes plantations...

Ainsi on regarde un ami qu’on croyait à jamais perdu et qui vous revient.

Pauvre homme!

Un cabriolet se montra dans la vieille avenue d’ormes, attelé d’un cheval gris et crotté jusqu’à l’échiné.

C’était le cabriolet de l’huissier qui avait instrumenté.

Cet huissier était un jeune homme. Il n’était pas encore blasé. Il avait essuyé une larme, du revers de sa manche quand Mme Durand, qui était encore belle, avait éclaté en sanglots.

Pourquoi cet homme revenait-il?

Avait-il donc encore quelque chose à lui dire?

CHAPITRE IV

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L’huissier dans l’exercice de ses pénibles fonctions met un masque de glace sur son visage; mais en dehors il est un homme comme les autres, et celui-là était très ému en descendant de son cabriolet.

— Monsieur Durand, dit-il en entrant dans le salon, ce n’est pas un huissier qui vient à vous, c’est un ami.

Et il jeta un regard plein de compassion à la pauvre châtelaine, qui avait pris sa fille sur ses genoux et la couvrait de baisers fiévreux.

M. Durand regarda l’huissier avec stupeur.

— Mon ami, vous! dit-il, vous qui m’avez poursuivi!

Un sourire triste vint aux lèvres du jeune homme.

— J’ai une femme et quatre enfants, monsieur, dit-il; je fais mon métier, et le plus honnêtement que je peux; et vous allez voir que j’ai du cœur et que je puis donner un bon conseil.

Mme Durand avait pareillement levé les yeux sur lui et le contemplait avec une curiosité anxieuse et pleine d’espérance.

L’huissier poursuivit:

— Personne ne s’est présenté à l’adjudication.

— On n’a pas voulu profiter de notre malheur, répéta M. Durand.

— Vous êtes naïf, monsieur.

— Naïf?

— Oui. Ecoutez-moi bien. Si mes clients savaient que je suis venu ici, je perdrais leur pratique; mais peu m’importe! j’ai la conviction que j’agis en honnête homme et cela me suffit. Rien n’a été vendu.

— Je le sais. Personne ne s’est présenté.

— Non, mais tout le monde s’est entendu.

— Que voulez vous dire?

— Vos anciens amis, vos parents, vos voisins se sont partagé vos dépouilles par avance.

Et l’huissier, qui était au courant de toutes les machinations que nous avons racontées, ne fit mystère de rien à M. Durand consterné.

— Alors, dit le pauvre homme d’une voix sourde, pourquoi n’ont-ils pas poussé ?

L’huissier se reprit à sourire.

— Les mises à prix fixées par le tribunal étaient trop élevées, selon eux. On veut votre bien pour un morceau de pain. Que les trois cent mille francs dus et les frais soient couverts, c’est tout ce qu’il faut.

— Mais j’ai plus d’un million!

— Vous n’aurez pas mille écus le lendemain de la vente.

Depuis un mois, continua l’huissier, vous vivez ici enfermé, n’entendant rien, ne sachant rien, et personne n’a eu le courage de vous apprendre la vérité.

Mais tout le monde sait de quoi il retourne, et le tribunal mieux que personne.

Vous pensez bien que la magistrature ne se rend pas complice de pareils calculs.

Quand le président a vu qu’on ne se présentait pas, il a baissé les mises à prix, mais il a remis la vente à six semaines. Comprenez-vous?

— Non, dit M. Durand qui perdait la tête.

— Six semaines, monsieur, mais c’est un siècle par le temps qui court! et vous comprenez maintenant pourquoi je suis venu?

— Non, dit encore le pauvre M. Durand.

— Alors, écoutez. Vous ne trouveriez pas un sou en province; surtout dans ce pays où tout le monde est complice de votre ruine.

Mais vous en trouverez à Paris, c’est impossible autrement.

Partez à Paris, allez chez vos anciens amis, chez les banquiers; partout, empruntez à dix, à vingt pour cent, s’il le faut, vous y gagnerez encore, mais ne perdez pas une minute.

Et l’honnête huissier prit la main du châtelain de Bellombre et la serra affectueusement.

Mme Durand se leva, prit sa fille dans ses bras, et lui montrant le jeune homme:

— Regarde bien monsieur, dit-elle, et quand tu le rencontreras, salue-le avec respect, mon enfant, car c’est un honnête homme.

M. Durand partit pour Paris cette nuit-là même. Il y passa cinq semaines.

Chaque jour il écrivait à sa femme.

Tantôt les lettres étaient pleines d’espoir. On lui avait promis de l’argent; il en trouverait, il en aurait dans quelques heures.

Tantôt elles étaient empreintes d’un sombre découragement; les combinaisons toutes prêtes à aboutir avaient échoué. Et le temps marchait, et l’argent était invisible. On ne trouve pas trois cent mille francs comme on trouve une épingle dans la rue.

Et M. Durand revint à Bellombre à demi fou de douleur; et la seconde adjudication eut lieu.

Hélas! cette fois les choses se passèrent comme le pauvre huissier l’avait prédit.

Bellombre fut adjugé à M. Jouval pour cent cinquante mille huit cents francs.

Les marchands de bien en avaient offert six cent mille en 1840.

L’oncle eut les prairies du Val pour quelques milliers d’écus.

Le cousin se trouva propriétaire des trois maisons de la rue Jeanne-d’Arc.

Cependant ces messieurs firent bien les choses.

Les trois cent mille francs et les frais couverts, il se trouva qu’une petite ferme, une fermette, comme on dit, restait à M. Durand.

Elle valait environ soixante mille francs.

Le lendemain de l’adjudication, M. Jouval se présenta à Bellombre.

Les pauvres gens faisaient leurs paquets, et les domestiques étaient partis.

Il n’y avait plus que Jeanneton auprès de M. et Mme Durand.

La pauvre bancale, la bossue, celle qu’on appelait Jeanne l’écumoire, était demeurée fidèle à ceux qui l’avaient élevée.

M. Jouval avait acheté l’immeuble et le mobilier.

Il ne permit pas qu’on enlevât un clou.

Mme Durand lui demanda grâce pour un secrétaire en bois de rose qui venait de sa mère.

M. Jouval répondit qu’il avait tout acheté, et que, par conséquent, tout lui appartenait.

Mais il y avait dans l’étable une petite vache bretonne qui faisait la joie de la demoiselle.

La petite Blanche supplia qu’on lui laissât sa vache.

M. Jouval se mit à rire.

Alors M. Durand eut un accès d’indignation:

— Pourquoi donc, dit-il, ne gardez-vous pas aussi ma femme et ma fille? Qui sait?... Peut-être aussi les avez-vous achetées?...

M. Jouval répondit par des injures.

Le soir, les pauvres gens dépossédés partirent dans une mauvaise carriole d’osier pour la ferme qui leur restait.

Cette ferme se nommait la Fringale; et c’est là que nous retrouverons Jeanne, la petite demoiselle et M. Durand, à quelques années de distance de la catastrophe que nous venons de raconter.

CHAPITRE V

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On l’appelait la Fringale, cette pauvre ferme désormais l’unique patrimoine de la famille Durand.

Chaque pays, ou à peu près, possède sa Fringale.

Quand une ferme est ingrate, stérile, que le laboureur y enfouit inutilement ses économies et ses sueurs, et s’y ruine peu à peu, les gens d’alentour finissent par lui donner ce nom qui est synonyme de faim canine.

La Fringale de M. Durand était bien nommée.

Elle était de l’autre côté de la forêt, au sud-ouest, entre Boigny, Vunvecq et Moinou.

M. Durand n’avait jamais pu en tirer un sou de revenu: le sol sablonneux se refusait à produire du grain; le voisinage d’un étang y donnait la fièvre, et sauf quelques lapins, quelques perdreaux rouges qui s’accommodaient de ses broussailles, nul être vivant n’y avait fait ses affaires.

Par exemple, elle avait une grande étendue, quelque chose comme quatre ou cinq cents arpents.

Au temps de sa prospérité M. Durand avait fait quelques constructions. Il avait bâti un corps de logis convenable pour le fermier, des étables, des greniers, des écuries; ce qui n’empêchait pas, à chaque fin de bail, le fermier de mettre les clefs sous la porte et d’oublier de payer la rente.

Mais alors M. Durand était riche, et, comme il était humain, il n’avait jamais inquiété personne. Il aimait la chasse à tir en septembre. Ces terres, qui se refusaient de produire du sarrasin, étaient assez giboyeuses, et M. Durand, en outre de la ferme, avait bâti un petit pavillon dans lequel il venait s’installer huit jours chaque année.

Quand la pauvre famille spoliée arriva à la Fringale, elle trouva donc un abri.

C’était un homme de courage, ce brave M. Durand.

— Dieu nous viendra en aide, s’était-il dit.

Et il se mit à l’ouvrage, c’est-à-dire qu’il se fit paysan, vigneron et silviculteur.

La Fringale se refusait à porter une récolte de grains; mais ses terres sablonneuses étaient caillouteuses en de certains endroits.

M. Durand s’y livra à des plantations de vignobles.

En d’autres parties, le sol était assez léger pour la culture des sapins; il y fit des semis.

L’argenterie, les bijoux, quelques épaves sauvées du naufrage lui permirent d’attendre; et travaillant avec ardeur, le pauvre homme se disait: Il faut pourtant que je marie ma fille, il faut que je donne du pain à ma femme.

Jeanneton était devenue l’unique servante de la maison.

M. Durand avait pris deux valets de charrue et formé un petit troupeau.

Mme Durand, l’élégante des anciens jours, devint fermière.

Au bout de sept ou huit ans, la vigne donna un rendement; les sapins poussèrent à merveille. Il était temps, car la gêne commençait à se faire sentir.

C’est un vrai pays perdu que celui-là. Les villages sont éloignés les uns des autres. Il n’y a que peu de châteaux aux environs. L’horizon est triste. Pas une colline pour reposer le regard, pas un ruisseau d’eau courante. Çà et là, une mare; un peu plus loin, la forêt rabougrie, clairsemée, affreuse à voir.

Pendant huit années la famille Durand ne quitta pas la Fringale un seul jour.

Jeanneton avait près de trente ans; la petite demoiselle, comme on l’appelait autrefois, en avait tout à l’heure vingt; les cheveux de M. Durand étaient tout blancs, et sa femme n’était plus que l’ombre d’elle-même.

La pauvre créature avait plus souffert encore que son mari qui, nature plus vulgaire, s’était retrouvé plus robuste au lendemain du désastre.

Mme Durand mourait lentement et d’heure en heure depuis huit années.

Un soir, — un soir d’automne calme et doux, elle avait pris Jeanneton à part.

— Ma pauvre enfant, lui avait-elle dit, tu n’es pas une servante pour nous, tu es une amie, tu es notre enfant. C’est à toi que je veux recommander ma fille avant de mourir.

Et comme à ce mot de mort Jeanneton pâlissait, la pauvre femme ajouta:

— Ni mon mari ni ma fille ne se doutent de mon état, mais je m’en vais peu à peu. Il est possible que le mois de décembre m’emporte; il se peut aussi que je traverse l’hiver et atteigne encore le printemps, puis tout sera fini.

Eh bien, ma pauvre enfant, c’est à toi que je recommande ma fille. Tu lui serviras de mère, n’est-ce pas? Tu veilleras sur elle à toute heure?...

Jeanneton s’était mise à genoux devant Mme Durand et fondait en larmes.

Puis tout à coup elle se releva.

La bossue, la bancale, la créature disgraciée apparut alors à Mme Durand comme transfigurée, et il lui sembla que Dieu mettait à ce visage horrible un rayon de solennelle beauté, — la beauté du dévouement.

— Oui, madame, dit Jeanne, oui, ma bonne maîtresse, vous avez raison de compter sur moi, car je vous obéirai fidèlement.

Puis elle continua avec une sorte d’éloquence inattendue et sauvage:

— J’ai été longtemps idiote, mais je ne le suis plus. Quand votre malheur est arrivé, je me suis comme éveillée d’une longue torpeur; mon intelligence assoupie s’est développée tout à coup, et si je suis restée auprès de vous, c’est que je comprenais enfin tout ce que je vous dois, et que je vous aimais ardemment. On ne se soucie guère d’une pauvre créature comme moi; mais on ne se soucie pas non plus du chien invalide couché au seuil d’une porte.

Cependant le chien est fidèle, et il peut mordre encore s’il ne peut plus courir.

Ainsi je serai une bonne maîtresse, et je veillerai sur la petite demoiselle nuit et jour, jusqu’à ce que nous lui ayons trouvé un mari.

La prédiction de Mme Durand se réalisa.

Elle mourut au printemps suivant, comme poussaient les premiers bourgeons et s’ouvraient les premières feuilles.

Il ne resta plus à la Fringale que M. Durand, sa fille et Jeanne.

M. Durand était tout à fait devenu paysan; et son intelligence, affaiblie déjà, ne résista pas à ce coup si rude; désormais il ne restait de lui qu’un vigneron âpre au travail, âpre au gain et à l’épargne.

Et la petite demoiselle était devenue une grande et belle personne, si belle même que les freluquets des environs passaient plus souvent que de raison aux environs de la Fringale.

Mais Jeanneton veillait et, comme on va le voir, l’honorable servante n’avait point trop présumé de ses forces.

Elle était à la hauteur de sa mission.

CHAPITRE VI

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Les châteaux étaient rares à l’entour de la Fringale.

Cependant, la chose étant admise que dans l’Orléanais la moindre habitation prend ce nom pompeux, il y en avait un à trois quarts de lieue, tout au bord de la forêt.

Ce château s’appelait la Fougeronne, du nom sans doute de son ancien propriétaire qui se nommait Fougeron.

La Fougeronne appartenait maintenant à une veuve qui y vivait avec son fils.

La veuve avait cinquante ans, le fils vingt-quatre ou vingt-cinq.

Cette veuve, dans sa jeunesse, se nommait Héloïse Fougeron, et son père, un brave homme et un homme d’esprit, n’avait qu’un travers: il avait voulu que sa fille épousât un gentilhomme.

A force de chercher, il en trouva un.

C’était un ancien officier, Gascon d’origine, qui s’appelait Castérac, n’avait pas un sou vaillant, et s’en consolait en parlant des nombreux châteaux que sa famille avait possédés sur les bords de la Garonne et autres fleuves.

M. Fougeron avait une fortune modeste, sept ou huit mille livres de rente, peut-être. Il vivait à Orléans trois mois l’hiver et passait le reste de son temps à son château.

Ce fut à Orléans que le baron de Castérac, qui avait flairé les ambitieuses idées du bonhomme, lui fut présenté.

Comment le Gascon se trouvait-il dans cette ville? C’est ce que l’histoire n’a pas dit.

Il avait alors quarante-huit ans, mais il était mince, teignait ses moustaches et faisait encore un cavalier très-présentable.

Il plut à Héloïse qui mourait d’envie de devenir baronne.

Le mariage se fit, et, comme la Fougeronne avait besoin de quelques réparations, on y ajouta deux tourelles.

Le bonhomme Fougeron ne parlait plus que de son gendre le baron, lequel, pour flatter sa manie, avait exhumé des liasses de parchemins dont le plus modeste le faisait remonter à Charlemagne.

Pendant une dizaine d’années, le beau-père et le gendre ne parlèrent que de noblesse, généalogie, croisades et merlettes: le premier croyant naïvement que c’était arrive, comme dit le gamin de Paris; le second très-heureux d’avoir, en flattant cette folie douce, épousé une jolie fille et un bien-être relatif.

Tous deux moururent presque en même temps, laissant la baronne Héloïse avec un enfant de dix ans qui était déjà d’une jolie force sur le blason et à qui on avait donné le nom chevaleresque de Gontran.

La baronne Héloïse de Castérac avait donc passé sa vie à la Fougeronne, élevant son fils dans certaines idées qui eussent été de mode au quatorzième siècle, mais qui, au dix-neuvième, étaient parfaitement ridicules.

Prenez une bouteille de piquette et versez-la dans un tonneau de vieux vin, elle lui redonnera du ton.

La demoiselle Fougeron n’était que de la piquette peut-être, mais elle avait singulièrement relevé la fierté un peu éventée des Castérac.

Bien certain qu’il descendait de Charlemagne, le jeune Gontran était devenu un grand garçon, lorgnant d’un œil dédaigneux toutes les héritières du voisinage et n’en trouvant aucune digne de porter ce grand nom de Castérac dont l’origine et l’obscurité se perdaient dans la nuit des temps.

Et comme avec sept ou huit mille livres de rente on ne va pas bien loin, il n’avait pas eu la peine d’en refuser aucune, car aucune ne s’était présentée. Il était devenu homme et grand chasseur devant Dieu.

Dès le matin, laissant sa mère enfoncée dans la lecture de la Chesnaye des Bois, il partait, suivi de deux bassets, un fusil sur l’épaule, et arpentait les champs des environs.

Il regrettait parfois que les croisades fussent passées de mode, et il s’en vengeait sur les lapins.

Aucun autre sentiment n’avait fait battre son cœur jusque-là ; et il est probable qu’il se fut écoulé longtemps encore avant qu’il sût rien de la vie réelle, si, un matin, ses chiens ne l’avaient entraìné, à la poursuite d’un lièvre, jusque sous les murs de la ferme de M. Durand.

C’était au commencement de septembre; il faisait chaud et notre paladin avait soif.

Il siffla ses chiens et entra dans la ferme, en disant:

— Ces bons paysans me donneront bien un verre de vin.

M. Durand était aux champs et tout le monde avec lui.

Tout le monde à l’exception de la petite demoiselle.

Gontran traversa la cour sans rencontrer personne, il frappa à une porte et cria:

— Holà ! bonnes gens!

Les paladins n’interpellaient pas autrement le menu peuple.

Une fenêtre s’ouvrit et Blanche Durand montra son joli minois, disant d’une voix harmonieuse et douce:

— Que demandez-vous, monsieur?

Gontran leva la tête, vit la jeune fille et éprouva une sensation toute nouvelle. Il eut un battement de cœur et rougit.

— Je vous demande mille pardons, mademoiselle, dit-il; je croyais être chez de bons paysans et je venais demander à boire.

Et il fit un pas de retraite.

Mais Blanche lui dit:

— Attendez donc, monsieur, je vais vous ouvrir.

Et elle disparut de la fenêtre.

Gontran de Castérac était ébloui, fasciné par cette gracieuse apparition, et il eût voulu prendre la fuite que ses jambes s’y fussent refusées.

Il attendit donc que la porte s’ouvrît...

CHAPITRE VII

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Gontran de Castérac éprouvait une émotion tout à fait nouvelle pour lui.

Jusqu’alors, quand on lui montrait une jeune fille, il ne s’inquiétait que de ses quartiers de noblesse, obéissant ainsi à la sotte éducation qu’il avait reçue.

Jusqu’alors, il n’avait jamais regardé une femme en se demandant si elle était belle ou laide.

Mais si l’esprit vient vite aux filles, il vient plus vite encore aux garçons.

Il ne s’écoula guère plus d’une minute entre le moment où Blanche Durand disparut de la fenêtre et celui où la porte, à laquelle Gontran avait frappé, s’ouvrit.

Mais cette minute eut la durée d’un siècle pour lui, et son âme endormie s’éveilla.

Gontran était un enfant tout à l’heure; il devenait homme tout d’un coup.

Néanmoins il eut une petite désillusion.

Il entendit retentir des sabots dans l’escalier.

Cette créature idéale qui venait de lui apparaìtre portait donc des sabots?

Heureusement la porte s’ouvrit, et la désillusion n’eut que la durée d’un éclair.

Blanche était vêtue en paysanne; mais ses petites mains blanches, son visage charmant et distingué étaient une protestation muette contre cet accoutrement.

Heureusement, cette fois, l’éducation saugrenue de Gontran lui vint en aide.

Héloïse Fougeron, baronne de Castérac, belle et sotte personne en son jeune temps, n’avait jamais compris qu’à moitié les théories nobiliaires de son défunt mari, et elle mêlait volontiers dans son esprit la fable à l’histoire, confondant les chevaliers des croisades avec ceux de la Table-Ronde, l’ermite Pierre et Godefroy de Bouillon avec l’enchanteur Merlin et le bon roi Artus.

Il s’était suivi de ce pot-pourri intellectuel que le jeune Gontran avait lu pas mal de romans de chevalerie. Or, Dieu sait ce qu’il y a de fées et d’enchanteurs dans ces récits naïfs de nos pères, de princes métamorphosés en pourceaux et de princesses cachées sous la jupe de laine d’une bergère.

Le souvenir de ses lectures vint donc tout aussitôt au secours de Gontran, légèrement alarmé par ce bruit de sabots.

— C’est quelque noble châtelaine qu’une fée méchante et vindicative aura changée en paysanne, se dit-il.

Blanche le salua et lui dit:

— Entrez, monsieur; mon père est aux champs ainsi que notre servante, mais je vais pouvoir vous offrir à boire.

Gontran demeurait bouche béante et planté devant elle comme un nègre devant quelque idole sculptée dans un bambou.

— Mais entrez donc, monsieur, reprit-elle.

Alors, le charme perdit de son intensité, et Gontran pénétra dans la maison.

Bien que devenu fermier, M. Durand avait conservé certaines habitudes de son ancienne vie. L’ameublement de la maisonnette n’était pas celui d’une ferme et sentait encore l’existence bourgeoise.

Les meubles étaient en acajou, les rideaux en darnes; il y avait un vieux tapis dans le petit salon.

Tout cela était propre, luisant, entretenu avec respect par la pauvre Jeanneton.

Mais Gontran aurait préféré trouver un mobilier de paysan.

L’acajou nuisait à la poésie héroïque et fabuleuse, consistant à croire que Blanche était une princesse victimée par une méchante fée ou quelque enchanteur acariâtre.

La jeune fille ouvrit un bahut qui se trouvait dans la salle à manger et y prit un verre qu’elle posa sur une assiette, et une bouteille de vin qu’elle plaça sur la table.

Elle fit tout cela avec une grande simplicité, demeura debout, et, comme Gontran perdait contenance, elle lui versa elle-même à boire et lui dit:

— En effet, monsieur, il fait bien chaud et il a fait bien plus chaud encore tout l’été. Mon père ne s’en plaint pas, car il paraît que la récolte des vignes sera très-belle; mais on ne peut sortir que le matin et le soir, et je m’en plains un peu, moi.

Ce langage était dépourvu de la moindre chevalerie; mais Blanche montrait ses dents éblouissantes, sa voix était une musique et son sourire un enivrement.

Gontran descendit enfin de son nuage héraldique et fabuleux, se retrouva de son temps et de son époque, et dit à la jeune fille:

— Est-ce que vous habitez ici toute l’année, mademoiselle?

— Hélas! monsieur, répondit-elle avec plus de mélancolie que de tristesse, il le faut bien. Nous avons été riches, mais nous ne le, sommes plus.

Il n’y avait plus moyen de prendre Blanche pour une princesse enchantée. Mais Gontran eut une consolation; il se dit que Blanche était peut-être le rejeton de quelque vieille famille tombée dans l’obscurité et la misère.

Et comme il ne trouvait pas un mot à répondre, Blanche ajouta:

— C’est à nous qu’appartenait autrefois le château de Bellombre.

— Ah! vraiment? dit Gontran qui la contemplait toujours avec extase.

Malheureusement pour lui, Jeanneton arriva.

La brave servante, qui était à deux portées de fusil de la ferme quand il avait franchi le seuil de la cour, s’était empressée d’accourir.

Elle pénétra donc sans crier gare dans le petit salon où Blanche avait reçu le jeune baron Gontran de Castérac.

Elle avait le sourcil froncé et l’air un peu rogue du chien de garde qui voit un nouvel hôte au logis.

Un mot de Blanche la rassura.

Néanmoins elle s’installa dans le salon, sous prétexte de serrer le verre et la bouteille et de remettre les meubles en place, rendant dès lors tout tête-à-tête impossible entre Blanche et Gontran.

Gontran balbutia quelques mots, remercia et finit par s’en aller.

Mais il avait au cœur une première blessure. Blanche y était entrée armée de son sourire, et son cœur battait à rompre.

Le descendant de Charlemagne oublia de chasser ce soir-là.

Il reprit tristement, la tête basse, l’âme bouleversée, le chemin de la Fougeronne.

Gontran n’était plus le même, Gontran sentait qu’il y avait autre chose dans la vie que de sottes idées et des parchemins plus ou moins apocryphes, et les belles tourelles toutes neuves de la Fougeronne lui semblèrent ridicules quand il se prit à songer à l’humble ferme dans laquelle vivait, noble et simple, avec son sourire d’ange et sa voix d’enchanteresse, celle que Jeanneton appelait toujours la petite demoiselle.

Gontran était amoureux!

CHAPITRE VIII

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Gontran de Castérac s’était donc en allé tout bouleversé, tout pensif, en proie à une émotion nouvelle pour lui.

On avait montré à Gontran bien des filles à marier, mais aucune ne lui avait produit l’impression d’admiration enthousiaste qu’il venait d’éprouver à la vue de Blanche Durand.

Et il cheminait le front penché, se demandant ce que pouvaient être ces gens qui, après avoir possédé le château de Bellombre, n’avaient plus qu’une ferme située dans un pays à peu près stérile et d’une mortelle tristesse.

Mais comment le savoir?

D’abord Bellombre était bien à quatre lieues de la Fougeronne, et de l’autre côté de la forêt.

Gontran savait cela, parce qu’il avait été invité à chasser à la Cour-Dieu et que la chasse l’ayant entraîné jusqu’au village de Coursy, on lui avait montré cette propriété à travers les arbres.

La forêt est comme une muraille de la Chine en de certains endroits. Les pays qu’elle sépare n’ont aucune relation entre eux et les habitants ne se connaissent pas.

Quand il arriva à la Fougeronne, Gontran vit un domestique, l’unique du reste, car toute baronne qu’elle était devenue, Héloïse Fougeron ne jetait pas son bien par la fenêtre et vivait avec une économie tout à fait orléanaise.

Le domestique lavait la calèche sur les panneaux de laquelle s’étalaient les armoiries des Castérac et à laquelle on attelait, le dimanche, pour aller à la messe, un vieux cheval de labour.

— Dis donc, Germain? fit Gontran.

— Monsieur le baron? dit le valet en ôtant sa casquette garnie d’un large galon de similor.

— Connais-tu le château de Bellombre?

— Oui, monsieur le baron, j’ai passé devant.

— A qui appartient-il?

— Je ne sais pas; mais si monsieur le baron désire le savoir, le fermier peut le lui dire, il a tenu une ferme à bail de l’autre côté de la forêt.

Gontran s’en alla chez le fermier; car la Fougeronne, en dépit de ses tourelles neuves, n’était, après tout, qu’une ferme.

Le fermier, interpellé par Gontran, lui répondit:

— Le château de Bellombre est à M. Archinean.

— Qu’est-ce que c’est que M. Archineau?

— C’est un bourgeois très-riche qui a acheté le château voici deux ans.

— Et à qui appartenait ce château, auparavant?

— A M. Jouval.

Ce nom fut comme une douche d’eau froide sur la tête de Gontran.

Etait-ce donc Mlle Jouval qui lui avait offert à boire?

Jouval n’était pas un nom des croisades.

Mais le fermier ajouta:

— Vous savez, ce M. Jouval qui était si riche, et qui s’est noyé pendant les dernières inondations.

Gontran respira.

M. Jouval ne pouvait être le père de Blanche, puisque M. Jouval était mort et que Blanche lui avait dit: Mon père est dans les champs.

— Oh! fit-il, M. Jouval était propriétaire du château de Bellombre?

— Oui, monsieur le baron.

— Et... avant lui?

— C’étaient des gens qui se sont ruinés; des gens de Paris, je crois; j’en ai entendu dire beaucoup de bien; mais je ne me souviens pas de leur nom.

Ces derniers mots ramenaient Gontran à son rêve.

Il entra à la Fougeronne et monta à la chambre de sa mère.

Héloïse Fougeron lisait Amadis de Gaule, et se demandait si le héros de ce roman ne serait point, par hasard, un ancêtre de feu le baron de Castérac, son mari.

La baronne n’était pas précisément une femme agréable ni une mère bien affectueuse.

Elle ne tutoyait pas son fils, et lui donnait un baiser bien sec quand il revenait de la chasse.

C’était une grande femme d’un blond hasardé, avec un nez recourbé comme un bec de perroquet, des yeux verts, une démarche pleine de roideur et des mains énormes qui juraient singulièrement avec ses prétentions aristocratiques.

Lorsque Gontran entra, Héloïse Fougeron quitta son livre et prit une lettre ouverte qui se trouvait sur une table, à la portée de sa main.

— Mon fils, dit-elle à Gontran avec un accent qu’elle essayait de rendre solennel et qui n’était que grotesque, venez vous asseoir près de moi; je veux causer avec vous de choses sérieuses.

Gontran, qui revenait le cœur plein et la tête en feu, tressaillit à ces paroles et, pour la seconde fois, il éprouva la sensation d’un homme qu’on plonge inopinément dans une cuve d’eau froide.

La baronne de Castérac, née Fougeron, poursuivit:

— Gontran, vous allez avoir vingt-cinq ans.

— Eh bien, ma mère...

— Les bourgeois se marient quand bon leur semble, mais un gentilhomme se doit à sa race, et vous ne pouvez pas, vous n’avez pas le droit de laisser éteindre l’illustre nom de Castérac.

Gontran ne répondit pas; il songeait à Blanche Durand.

— On me propose un mariage pour vous, continua Héloïse Fougeron.

Gontran eut froid au cœur.

— Mlle de Ponte-Giraud, qui appartient à une excellente famille du Blaisois. Les Ponte-Giraud ne valent pas les Castérac, je le sais, mais enfin ils sont bons gentilshommes.

— Ah! dit Gontran comme un écho.

— Vous allez donc partir demain pour Blois.

— Mais, ma mère...

— On vous attend... on veut vous voir... et cette alliance peut être conclue promptement.

— Pardon, ma mère, dit froidement Gontran, devenu homme depuis quelques heures, qui me dit que Mlle de Ponte-Giraud est jolie?

Héloïse haussa les épaules.

— Qu’elle me plaira?...

— Vous êtes fou!

— Non, ma mère; mais je ne veux épouser que la femme que j’aimerai.

— On aime toujours la femme digne de porter votre nom.

— Je le croyais hier, ma mère.

— Et... aujourd’hui?

— Aujourd’hui je pense différemment.

La baronne était stupéfaite.

Son fils, élevé comme une demoiselle, ou plutôt comme un bon jeune homme craignant Dieu et redoutant sa mère, lui tenait un langage inouï.

— Et pourquoi pensez-vous autrement? demanda-t-elle d’un ton grincheux qui est le fond du caractère national dans le beau pays que nous avons décrit.

Gontran n’était pas encore rompu aux formes délicates de la diplomatie.

Aussi répondit-il avec une franchise brutale:

— Je pense différemment, ma mère, parce que je suis amoureux!...

La baronne de Castérac, née Fougeron, jeta un cri et faillit tomber en syncope.

CHAPITRE IX

Table des matières

Jusqu’à ce jour, Héloïse Fougeron, baronne de Castérac, avait eu dans son fils un être parfaitement soumis.

Il lui suffisait d’un froncement de sourcil, d’un regard sévère pour que Gontran se prit à trembler.

Et voici que tout à coup cet être, qui à ses yeux n’avait d’autre mission que de continuer la noble lignée des Castérac, se révoltait, relevait la tête et manifestait une volonté.

— O mes aïeux! murmura-t-elle en levant les yeux au ciel.

Et certes ce n’était ni au bonhomme Fougeron, son père, ni aux Fougeron des autres siècles, braves bourgeois pleins d’économie, du bon temps, qu’elle s’adressait en ce moment.

A force d’étudier la généalogie de son défunt mari, Héloïse avait fini par croire qu’elle était née de Castérac et qu’elle avait dans les veines du sang de Charlemagne.

Héloïse eut donc un accès de noble indignation, et comme les aïeux interpellés ne répondaient pas, elle reprit elle-même la parole, foudroyant son fils d’un regard:

— Je ne sais de qui vous pouvez être amoureux, dit-elle, mais vous vous servez là d’un mot que la bonne éducation ne saurait admettre.

L’esprit vient aux garçons, absolument comme aux filles, tout d’un coup.

Gontran regarda la baronne et lui dit:

— Pourquoi donc, ma mère, un homme bien élevé ne peut-il être amoureux? Je croyais que mon père vous avait épousée par amour.

Héloïse jeta un nouveau cri.

On eût dit d’un maître d’armes qu’un élève, un novice en l’art de l’escrime, touche en pleine poitrine.

— Mais d’où venez-vous donc? qui avez-vous vu? Comment avez-vous pu apprendre un pareil langage? s’écria-t-elle suffoquée.

Alors Gontran répondit avec une gravité émue:

— Ma mère, j’ai vu une jeune fille; elle est belle, je la crois noble...

Ce dernier mot adoucit un peu Héloïse Fougeron.

— Ah! vous la croyez noble? dit-elle.

— Noble et pauvre.

Cette fois les Castérac des âges héroïques durent se voiler la face dans l’autre monde, car Héloïse se retrouva Fougeronne de la tête aux pieds et dit avec une moue dédaigneuse:

— Vous voulez donc épouser une fille pauvre et léguer la misère à vos enfants?

Mais Gontran reprit:

— Je n’ai pas fait tous ces calculs, madame. La jeune fille est belle, je sens que je l’aime; et si elle veut de moi, je l’épouserai.

La Fougeronne, devenue baronne de Castérac, se sentit à moitié vaincue par cette attitude simple et résolue que venait de prendre son fils et dont elle l’aurait cru incapable une heure auparavant.

— Voyons, monsieur, dit-elle, je vois qu’il faut que nous nous expliquions.

— Je ne demande pas mieux, ma mère.

— Et puisque vous bravez mon autorité....

— Mais, ma mère, dit Gontran que ces paroles pleines de dureté et d’amertume touchèrent, avant de me condamner il faudrait m’entendre.

— Soit, parlez.

— Si cette jeune fille est belle...

— La beauté est un bien éphémère.

— Si elle est noble...

— Comment! vous ne le savez donc pas?

— Je le crois.

— Mais alors vous ne la connaissez pas?

— Je l’ai vue et j’ai compris que mon cœur lui appartenait tout entier et pour toujours.

Héloïse Fougeron haussa les épaules.

— Et où donc avez-vous vu cette merveille?

— A deux lieues d’ici.

— Sur la grande route?

— Non, dans une ferme.

Héloïse Fougeron fit un nouveau haut de corps.

— Vous allez me parler sans doute de quelque paysanne, une bergère ou une gardeuse d’oies? fit-elle.

— Non, ma mère, mais d’une jeune fille bien élevée.

— Vraiment?

— Et qui est belle à se mettre à genoux devant elle.

— Que faisait-elle donc dans cette ferme?

— Mais elle l’habite. Ils ont été ruinés, car ils avaient un château.

— Quel château?

— Le château de Bellombre.

— Le château de Bellombre, répondit Héloïse; appartenait à un certain Jouval, de Saint-Florentin; mais il est mort riche, et puis sa fille est mariée...

— Aussi n’est-ce ni de M. Jouval, ni de sa fille que je parle.

Mais Héloïse Fougeron, baronne de Castérac, tout en ne paraissant connaître que les ducs et le3 comtes de son voisinage, savait sur le bout du doigt l’histoire de tous les bourgeois des environs.

— Grand Dieu! s’écria-t-elle, mais c’est d’un certain Durand que vous voulez parler sans doute.

— Durand? fît Gontran, qui se mordit légèrement les lèvres à ce nom peu sonore.

— Oui, Durand, des gens de rien.

Et Héloïse Fougeron eut un éclat de rire qui dut satisfaire l’ombre des Castérac.

— En vérité ! mon fils, dit-elle, vous gentilhomme, vous baron, vous qui portez un des plus vieux noms de France, vous épouserez mamzelle Durand! Ah! ah! ah!

— Mais elle est charmante, dit Gontran.

— Le grand-père était marchand de vins.

— Qu’importe!

— O mon Dieu! s’écria la baronne, reprise d’une vertueuse indignation, vous l’entendez! mais il est fou.

— Mais non, ma mère, je ne suis pas fou.

— Une Durand entrer dans la maison de Castérac! quelle horreur!

— Mais, ma mère, dit froidement Gontran, est-ce que mon grand-père Fougeron...

— Taisez-vous! s’écria Héloïse, je vous défends de prononcer un mot de plus.

Puis, au comble de l’indignation:

— Sortez, sortez! dit-elle, vous me faites horreur.

En historien fidèle, il nous faut convenir que si l’origine des Castérac se perdait dans la nuit des temps, celle des Fougeron était beaucoup plus modeste. Le grand-père de la baronne Héloïse était un honnête fermier du Gâtinais, et le noble baron de Castérac avait dans les veines une certaine quantité de sang paysan.

Le paysan est entêté.

En ce moment Gontran fut bien plus Fougeron que Castérac.

Il sortit de la chambre de sa mère, mais en disant:

— Elle a beau s’appeler Mlle Durand tout court, je l’aime et je l’épouserai!...

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
211 p. 2 illustrations
ISBN:
4064066329983
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Bookwire
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