Read the book: «Les aventures du capitaine La Palisse»
Pierre Alexis Ponson du Terrail
Les aventures du capitaine La Palisse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066323134
Table des matières
PROLOGUE LA DERNIÈRE HEURE A MARIGNAN
PREMIÈRE PARTIE LA DEMEURE ENCHANTÉE
I SOUS LA TENTE DE FRANÇOIS I er
II LE CONGÉ DE LA PALISSE
II LE MÉDAILLON
IV LE PALAIS DE LA BALBINA
V BARRICADE ET BERCEAU
VI LE NOUVEL AMOUR DE LA PALISSE
VII LE SALAIRE DE LA BALBINA
VIII NOURRICE LA MITRAILLE
IX LA SECONDE MÈRE
X FÊTE A MILAN
XI APRÈS LA FÊTE
XII BRAVE ET LACHE
XIII AU MATIN
DEUXIÈME PARTIE LA MAITRESSE DU DUC D’ANGOULÊME
I APRÈS LA GUERRE
II A L’HOTELLERIE DU GRAAND-CHARLEMAGNE
III MILAN A PARIS
IV OU LE ROI SE SOUVIENT.
V RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS
VI SERVITEUR ET CHAMBRIÈRE
VII LE ROMAN D’ISAURE
VIII OU BUFFALORA TRIOMPHE.
XI EN CARROSSE
TROISIÈME PARTIE LES SORTILÈGES DE LA BALBINA
I LE MIROIR MAGIQUE
II LE SOUPER FANTASTIQUE
III OU LA PALISSE DEVIENT SAGE
IV UNE LETTRE POUR LA PALISSE
V L’OISEAU EST ENVOLÉ
VI LA JEUNESSE ÉTERNELLE
VII LES DEUX BALBINA
VIII AU FEU!
IX CHEZ LA PALISSE
X LA FEMME DE BUFFALORA
QUATRIÈME PARTIE LA COUR DU ROI FRANÇOIS
! L’ENFANT D’ISAURE
! COMMENT ON VA A LA COUR
III PRÉSENTATION A LA COUR
VI LES PRÉDICTIONS
V L’AV EU DE GASTON
VI COMPTE RÉGLÉ
VII HUIT ANNÉES EN CENT LIGNES
ÉPILOGUE PAVIE
LES AVENTURES
DU
CAPITAINE LA PALISSE
PAR
LE Vte PONSON DU TERRAIL

PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1880
Droits de reproduction et de traduction réservés
LES AVENTURES
DU CAPITAINE LA PALISSE
Table des matières
PROLOGUE
LA DERNIÈRE HEURE A MARIGNAN
Table des matières
Monsieur de La Palisse est mort,
Mort de maladie.
Un quart d’heure avant sa mort,
Il était encore en vie.
Certes oui! Il était en vie, autant que peut l’être un brave capitaine prêt, comme toujours, à verser son sang pour l’honneur de son pays et à mourir en tuant.
Pauvre chère France, tu as bien été éternellement la même!
A peine as-tu célébré la valeur et les mérites d’un homme, que tu cherches le moyen d’amoindrir ses titres à ta reconnaissance.
Jacques de Chabannes de La Palisse a été le digne successeur de Gaston de Foix dont ona dit: «Il eût mieux valu pour Louis XII et pour la France perdre la bataille que ce jeune et vaillant général.» Il a été l’émule de Bayard, le modèle des Turenne et des Condé. On l’a mis en couplets. Et en quels couplets! On l’a bafoué et ridiculisé. On a fait de lui le Calino du moyen âge. L’imagerie d’Épinal l’a donné en pâture aux enfants. Ce vaillant guerrier est devenu un être grotesque dont les ignorants s’amusent.
Et la chanson qui se moque de lui est le pendant de celle par laquelle nous nous sommes vengés de Malborough, qui nous avait battus.
Monsieur de La Palisse est mort,
Mort de maladie.
Ce n’est pas vrai. Il est mort à la bataille de Pavie, presque en même temps que la Trémoille qui lui, au moins, a eu le bonheur d’être respecté par la chanson.
Un quart d’heure avant sa mort,
Il était encore en vie.
Et c’est précisément sa vie extraordinaire et sa mort héroïque que nous nous proposons de raconter.
D’après les mémoires du temps, on ne connaissait à La Palisse que deux défauts.
D’abord, il aimait, plus que de raison, les femmes. Ensuite, s’il savait leur parler, il ignorait l’art de leur écrire. Mais ces défauts étaient communs à la plupart des gentilshommes de son époque. N’oublions pas que La Palisse a servi sous François Ier, ce roi capricieux qui n’a pas aimé moins de femmes que lui. Et souvenons-nous que les plus valeureux capitaines se trouvaient alors excessivement savants quand ils parvenaient à mettre leur paraphe au bas d’un message.
Ce qui caractérisait principalement La Palisse,– bravoure à part,–c’était une extrême gaieté, la gaieté de ce siècle insouciant qui pourrait reprocher au nôtre de n’avoir jamais connu les plaisirs, tant celui-là a su en inventer de toutes sortes. Parfois cependant le front de La Palisse s’assombrissait… En cherchant la cause qui, par instants, troublait le capitaine et le terrassait quand elle ne le courrouçait point, ses officiers n’avaient pas à évoquer d’autres souvenirs que ceux-ci:
Un matin, on avait vu La Palisse venir gaiement au lever du roi Louis XII. Soudain le rire s’envola de son visage comme un oiselet sur qui un faucon ferait irruption. Le capitaine blêmit, se retourna, sembla chercher quelqu’un… Puis, un instant après, son insouciance native parut avoir oublié l’incident inconnu: son heureux caractère avait repris le dessus. Et La Palisse, si terrible devant l’ennemi, redevint le plus gai, le plus spirituel, le plus divertissant des courtisans.
Une autre fois, se produisit un pareil fait. C’était en Italie, à Villefranche, que nous venions de prendre. On allait chanter un Te Deum pour célébrer la victoire. Les moines faisaient procession dans l’église. Naturellement, La Palisse se trouvait à côté du roi, précisément à l’entrée du banc d’œuvre. La foule des moines était en train de défiler auprès de lui. Tout à coup le capitaine, sans respect pour le saint lieu, porte brusquement la main à son épée et, faisant volte-face, promène sur la pieuse procession un regard furibond comme si l’un des moines, en passant, l’avait souffleté d’une injure. Mais, devant lui, ils étaient trente qui lui tournaient le dos en suivant la croix. Auquel d’entre eux s’adresser? Il laissa son épée, pria un instant, puis dissipa son souci en mêlant sa voix mâle au chœur des fidèles.
Le jour même où commencent les faits étranges que nous nous sommes donné la mission de retracer, Chabannes de La Palisse allait de nouveau frémir et rester blême devant ce mystère qui troublait sa vie. C’est le second jour de cette lutte acharnée que l’histoire devait nommer «le combat des géants.»
Nous sommes en septembre mil cinq cent quinze, à quelques bornes de Marignan.
Pendant toute une journée, toute une nuit et toute une matinée encore, les Suisses étaient descendus de leurs montagnes, fleuve humain destiné à grossir cette armée que foudroyait le canon français. Le roi chevaleresque, le jeune roi François Ier, qui avait combattu vingt heures, ayant Bayard à sa droite et La Palisse à sa gauche, avait fini par s’écrier:
–Mais il pleut donc des Suisses!
Il en avait plu, en effet, pendant trente-six heures, et le combat, interrompu le soir du premier jour par une nuit obscure, avait recommencé, le lendemain, lorsqu’à peine glissaient les premières clartés de l’aube sur la cime blanche des Alpes qui se dressaient à l’horizon. Aux Suisses avaient succédé des Suisses, sombres bataillons qui, avec le stoïcisme des soldats de Léonidas, marchaient à la mort sur les pas du cardinal de Sion, ce valeureux prélat qui maniait une épée aussi dignement qu’il portait une crosse.
La bataille avait été rude; pendant longtemps le sol de la vieille Lombardie avait tremblé sous les pieds de ces masses énormes qui se le disputaient, et Milan, perdu dans la brume de l’horizon, s’était demandé quel serait, le soir même, son maître, ou de Sforza, ou du roi de France. Mais enfin, le roi chevalier l’avait emporté.
Entre neuf et dix heures du matin, les Suisses abandonnaient le champ de bataille et se repliaient vers les gorges sauvages de leurs montagnes. Le vaillant cardinal de Sion, désespérant de les rallier, prenait la fuite.
Chabannes de La Palisse, traquant l’armée suisse, se chargea de transformer la défaite en déroute, et poursuivit le cardinal.
–Quel honneur pour moi, se disait-il, si je le tue ou si je le fais seulement prisonnier! Madame Isaure ne pourra plus rien me refuser.
Madame Isaure, c’était sa passion de ce jour-là. Juste au moment où, se noyant dans un rêve d’amour, il oubliait la bataille pour ne penser qu’à madame Isaure, un chevalier déboucha d’un sentier creusé dans les rocs. Ah! celui-là ne songeait pas à fuir. Il se planta droit devant La Palisse et attendit. Tout d’abord le capitaine, étonné, le regarda. Ce chevalier avait l’aspect étrange.
Au crépuscule, il eût été invisible. Son armure, en effet, son casque, dont la visière était baissée, son cheval, ses armes et ses gantelets étaient noirs. Sur son cœur, seulement, il portait une croix rouge. Malgré sa bravoure célèbre, La Palisse ne put se défendre d’un frisson. Il entrevoyait sous cette enveloppe de deuil un mystère terrible.
Soyons sincère. Il se disait:
–Je ne voudrais pas tuer ce chevalier…
Celui-ci mit sa lance en arrêt. Il fallait bien se défendre. La Palisse s’élança, la lance au poing. Le Chevalier Noir recula jusqu’à un talus, puis soudain s’effaça. La lance de La Palisse s’enfonça dans le talus avec une telle force qu’il n’eût pas été possible de l’en ôter. Le Chevalier Noir jeta sa lance et brandit son épée. La Palisse tira aussi la sienne et, visant le défaut de la cuirasse, s’élança sur le Chevalier Noir. Celui-ci fit un léger mouvement. L’épée du capitaine, frappant à faux la cuirasse de l’inconnu, se brisa en morceaux. La Palisse allait mourir… quand soudain, le Chevalier, remettant paisiblement son épée au fourreau, s’approcha du capitaine troublé, lui cria un seul mot, puis partit à franc étrier. La Palisse d’abord atterré, bondit sur ses traces. Ce mot, la plus sanglante injure qu’il pût entendre, c’était le mot qu’il avait entendu dans la chambre du roi, le mot que le moine avait murmuré à son oreille dans l’église de Villefranche.
Quel était donc ce mot?
Quel était ce Chevalier?
PREMIÈRE PARTIE
LA DEMEURE ENCHANTÉE
Table des matières
I
SOUS LA TENTE DE FRANÇOIS Ier
Table des matières
En se levant le lendemain matin, Jacques de Chabannes de La Palisse énuméra tous les événements de ces deux terribles journées.
Il s’était battu comme un lion, il avait eu deux chevaux tués sous lui, le roi lui avait passé au cou, le premier soir de la bataille, le grand cordon de l’Ordre de Saint-Michel, créé par Louis XI, et lui avait dit, ce qui n’était pas un mince éloge dans sa bouche:
–Chabannes, tu es aussi brave que mon cher Bayard.
Tout cela n’empêchait pas le capitaine d’être sombre et mélancolique. Après la sanglante injure que lui avait infligée, pour la troisième fois, le Chevalier Noir, il avait poussé son cheval vers la direction qu’avait prise ce mystérieux ennemi.
–Que je le rejoigne, pensait-il, et il faudra bien que je lui arrache son secret, qu’il lève au moins sa visière.
Il ne l’avait même pas revu… Il n’avait plus pourtant qu’une pensée: Le retrouver! Aussi reprit-il le chemin des Alpes. Il s’orienta aisément sur ce blanc tapis où les pas des chevaux servaient de fil d’Ariane. Bientôt il arriva dans un carrefour, qu’il reconnut. C’était là qu’il avait rencontré le Chevalier Noir.
Mais le Chevalier n’avait pas eu comme lui l’idée d’y revenir. Seules, les traces des pas des chevaux racontaient la rencontre. La Palisse descendit de cheval, suivit ces traces, fouilla la neige, fouilla les rocs. Rien.
Les traces s’arrêtaient brusquement au milieu d’un sentier piétiné par de nombreux chevaux. Toute recherche devenait impossible.
Le capitaine s’agenouilla pieusement sur la neige, leva les yeux et les mains vers le ciel, puis, après s’être signé dévotement, en bon chevalier qu’il était:
–Omon Dieu, supplia t-il, faites que je le retrouve!.
Et il remonta à cheval et regagna le camp.
Au moment où nous sommes, si son corps était déjà remis de quarante heures de fatigue, son esprit cherchait vainement à établir un lieu entre la longue carrière qui semblait à tous avoir été si laborieusement remplie et ce mystérieux Chevalier!
Aussi notre héros ne faisait-il que soupirer pendant que son barbier étuviste lui taillait la barbe et versait dans sa chevelure, qui grisonnait sur les tempes, une eau destinée à enlever la poussière.
Le barbier était un vieux serviteur à la tête blanche, qui ne quittait jamais le sire de La Palisse, même dans la bataille, et qu’on appelait plaisamment l’ombre de Chabannes.
Il avait nom Pantaléon, était né au château de La Palisse et avait vu naître le sire de Chabannes.
–Ah ! mon pauvre Pantaléon, murmurait tristement le capitaine, au lieu de me donner le collier de Saint-Michel, le roi eût bien mieux fait de me dire: «La Palisse, mon ami, tu te fais vieux et tu as besoin de repos; va-t’en faire un tour en France et visiter ton château de La Palisse.»
–Mon doux seigneur, dit le barbier, ce n’est point pour voir votre château de La Palisse que vous désirez retourner en France.
–Tu crois? fit le grand capitaine en soupirant encore.
–Mais bien pour voir certaine dame… Ah! par votre noble épée! c’est vraiment malheureux de voir un vaillant homme de guerre comme vous perdre l’esprit pour une coquette.
Le barbier fut interrompu dans ses jérémiades par l’arrivée subite de Gaston de Maulévrier.
Gaston était le filleul de La Palisse. C’était un jeune homme d’une vingtaine d’années, aux belles manières, au visage presque féminin, qui portait des gants parfumés, mêlait des essences à sa chevelure et se battait vingt-quatre heures sans boire ni manger.
Il entra d’un petit air conquérant et dit:
–Mon parrain, êtes-vous toujours amoureux de madame Isaure?
–Toujours, murmura le vieux guerrier.
–Alors, mon parrain, je vous amène un scribe doublé de nécromancien qui se fait fort d’attendrir ce cœur de roche, grâce aux jolis billets qu’il écrira pour vous.
Et Gaston, s’effaçant, laissa entrer un petit homme, d’une jolie figure d’ailleurs, et qui n’avait guère plus de trente ans. Son œil était vif, sa bouche moqueuse. Malgré sa taille exiguë, le scribe ne manquait pas d’une certaine élégance que gâtait malheureusement une prétention exorbitante.
–Qu’est-ce que cela? fit La Palisse en regardant ce petit homme.
–C’est un prisonnier que j’ai fait hier, le scribe de Sforza, le seigneur Pancracio Buffalora en personne.
–Bonne capture! fit le capitaine amoureux en toisant le nouveau-venu des pieds à la tête.
–Monseigneur, dit Buffalora qui soutint bravement cet examen, le duc de Sforza n’est ni beau, ni jeune; mais, grâce à moi, il a eu les plus magnifiques combats d’amour qui se puissent voir.
–Et il a triomphé?
–Toujours, monseigneur.
Chabannes se dressa tout d’une pièce comme s’il eût entendu le clairon des batailles sonnant le bouteselle.
–Tu es donc sorcier? fit-il.
–Je suis poète; cela vaut mieux.
–Et tu me ferais aimer d’une dame qui a repoussé jusqu’à présent mes hommages?
–Oh! bien certainement.
–Mort de ma vie1s’écria La Palisse, si tu fais cela, mon drôle, je t’enrichirai.
Buffalora s’inclina.
–Et, continua le bouillant capitaine qui avait déjà oublié le Chevalier Noir et les Alpes, il faut que le roi me donne congé et me laisse retourner en France. Nous partirons dès demain.
–Le plus tôt sera le meilleur, dit Buffalora.
Le barbier Pantaléon levait les mains au ciel avec un comique désespoir.
–Çà! ordonna La Palisse, donnez-moi mon casque, mon épée et mon manteau.
–Où donc voulez-vous aller à cette heure, mon parrain? demanda Maulévrier. Il fait encore nuit.
–Voir le roi sous sa tente.
–Mais le roi dort.
–Tant pis! je l’éveillerai. Il m’a fait veiller assez souvent pour son service.
Et La Palisse sortit de sa tente, impétueux comme un torrent qui rompt ses digues et sort de son lit.
Maulévrier et Buffalora le suivaient à distance.
Maulévrier s’était trompé; le roi ne dormait pas; le roi avait nombreuse et joyeuse compagnie.
Il festoyait, le verre en main, avec ses plus jeunes officiers, qui ne se rappelaient pas plus que lui les périls et les fatigues des deux journées précédentes.
Le roi se mit à rire en voyant entrer messire Jacques de Chabannes qui ressemblait à un sanglier faisant sa trouée dans un hallier.
–Que veux-tu donc, mon vieux La Palisse? lui dit-il.
–Sire, je veux me reposer.
–Hein? fit le roi, tu n’es pourtant jamais las, toi?
–Je le suis aujourd’hui, et j’ai bonne envie d’aller voir si mon château de la Palisse est toujours au même lieu.
–Bien! fit le roi; je sais ce que c’est. On m’a déjà touché deux mots de la chose.
–Sire.
–Ta tête grise tourne au vent d’amour comme une girouette, n’est-ce pas?
–Sire. balbutia La Palisse un peu confus.
–Eh bien, mon vieux capitaine, reprit François Ier, ne te trouble pas tant, je comprends cela.
–Alors vous consentiriez?…
Le roi allait répondre affirmativement quand un officier, levant la portière de toile, entra, l’air effaré, dans la tente.
–Qu’y a-t-il? demanda François.
–Sire, c’est un chevalier étrange, qui ne porte ni nos armes, ni celles de l’ennemi, qui ne veut ni dire son nom ni lever la visière de son casque.
–Et qui insiste pour me parler?
–Oui, sire…
–Quand on a mis en fuite le cardinal de Sion, suivi de tous ses Suisses, on ne craint personne. Faites entrer.
L’officier leva de nouveau la portière, fit un signe. Le chevalier entra. Et La Palisse frémit de tous ses membres. C’était le Chevalier Noir!
II
LE CONGÉ DE LA PALISSE
Table des matières
Le Chevalier Noir, sans dire un mot, sans tourner la tête, sans même regarder Chabannes épouvanté, se dirigea froidement et comme sûr de lui, vers le roi qui, bien que ne le connaissant point et étant en droit de s’attendre à une tentative de régicide, ne tremblait pas.
Arrivé à trois pas de François, il mit genou en terre, puis se releva en ôtant son gantelet droit. On se demandait si ce personnage étrange n’allait point avoir l’audace de le jeter aux pieds du roi. Il se contenta d’étendre la main, une main fine et aristocratique, qui portait à l’annulaire une bague, dont le châton retourné brillait du côté de la paume.
A la vue de la bague, le roi, tout ému, saisit affectueusement cette main.
La Palisse n’en revenait pas,…
–Messieurs, dit François, un moment, je vous prie.
Et, ouvrant la tapisserie qui coupait en deux sa tente, il introduisit avec une déférence extrême le chevalier dans sa chambre de repos.
La Palisse eut une pensée consolante:
–Au moins, se dit-il, je saurai qui c’est. Le roi ne refusera pas de me l’apprendre.
Puis il se dit:
–Mais s’il refusait?… Il se joue quelquefois de moi, le jeune roi.
Les guerriers de ce temps-là ne se croyaient pas astreints à une grande délicatesse. La Palisse s’approcha de la tapisserie et, sans en avoir l’air, prêta l’oreille… A travers l’épaisse laine, la voix sombre du Chevalier Noir ne s’entendait point. Mais le roi était si content que, d’instant en instant, la sienne éclatait de joie et le vieux capitaine, malgré la tapisserie, parvenait parfois à saisir une phrase tout entière.
–Quoi! c’est vous! s’était d’abord écrié François.
–Ainsi il le connaît intimement, pensait La Palisse. Et moi qui voudrais tant.
Pendant quelques instants, la tapisserie ne trahit aucun lambeau de la conversation royale. Puis, tout à coup, Chabannes entendit cette exclamation:
–Oh! le misérable!
Cela devenait fort intéressant. Par malheur, Gaston de Maulévrier était précisément en train de raconter à la suite de quels incidents il était parvenu à procurer à son parrain le plus précieux des scribes, et le bruit de sa voix juvénile couvrait celle du roi:
–Vous savez bien, disait Gaston, que pendant la bataille, il s’est répandu parmi nos soldats le bruit que le cardinal de Sion était accompagné de bagages énormes renfermant des trésors considérables: «Par le roi de France, mon maître, et par le sire de La Palisse, mon parrain, me suis-je écrié, j’aurai les bagages du cardinal ou je ne serai qu’un manant.» Et je me suis tenu parole; je n’ai pas Lardé à rejoindre l’escorte qui emportait les bagages vers les montagnes du Tyrol, et après un combat assez dur, ma foi, je suis demeuré possesseur de tous les effets de campement du cardinal, que Dieu bénisse! Naturellement nous avons fait de nombreux prisonniers. Parmi eux, se trouvait le seigneur Pancracio Buffalora, italien de naissance, comme l’indique son doux nom. Il se démenait même si vertement et se mettait si fort en colère qu’on le prit pour un soldat, alors qu’il n’était qu’un scribe.
–Je me demande ce que cela peut leur faire, pensait La Palisse, qui eût bien préféré entendre ce que disait le roi.
Gaston reprit:
–Il est bon que vous sachiez que ledit Buffalora était secrétaire de Sforza.
–Mais, mon cher seigneur, lui dis-je en rentrant au camp français, si vous étiez secrétaire de Sforza, vous écriviez sa correspondance?.
–Je m’en flatte.
–Alors vous faisiez la guerre à la France?
–Oh! mais entendons-nous, dit-il, je parle de la correspondance amoureuse du duc.
–Le duc était donc amoureux?
–Quand il ne l’était plus, c’est qu’il allait l’être.
Ici maître Buffalora se redressa en homme important qu’il était, et ajouta avec un petit clignement d’yeux:
–Le duc pourrait même affirmer que, sans la tournure galante et poétique des billets que j’écrivais pour lui, il eût été souvent traité avec plus de rigueur.
–Par ma foi! m’écriai-je, vous êtes en ce cas un homme utile, et si mon parrain, M. de la Palisse, connaissait vos talents.
–Eh bien?
–Il vous prendrait à son service.
–Peuh! fit-il d’un air dédaigneux, quel homme est-ce, votre parrain?
–C’est un grand capitaine.
–D’accord. mais, après?
–Il a cinquante ans et n’en paraît guère que quarante.
–Est-il beau?
–Superbe!
–Et amoureux?...
–Toutes les fois qu’il en trouve l’occasion.
–Te tairas-tu, gamin? cria La Palisse.
Les officiers riaient. Gaston, encouragé, continua:
–Voyons, parrain, je sais une certaine dame.
–Bravo, bravo! firent les officiers.
–Qui vous ferait perdre la tête, sans compter l’appétit, si le roi n’y mettait bon ordre. Mais avec notre jeune monarque, il faut se promener de champ de bataille en champ de bataille, et le plus souvent faire sa nuitée en selle.
–Enfin, demanda notre scribe qui était curieux, cette dame est belle?
–Je ne l’ai jamais vue, mais mon parrain l’assure, hélas!
Ici, je vous avouerai que je ne pus m’empêcher de pousser un formidable soupir. Le drôle se permit de me demander ce qui me désolait.
–C’est que si la dame le veut, répondis-je, mon parrain l’épousera.
–Et il aura des enfants, et il vous déshéritera?
–Justement; vous êtes un homme d’esprit, cher seigneur.
–Bavard! grommelait La Palisse, qui, bien que tendant l’oreille, ne percevait plus un mot de la conversation du roi avec le Chevalier Noir.
Gaston de Maulévrier continuait:
–Le duc de Sforza vous avait donc tout à fait à son service? demandai-je à ce scribe d’amour.
–Oui, certes!
–Et que vous donnait-il pour vos peines?
–Cinquante écus d’or par an.
–Mon parrain vous en donnera cent.
–Il est donc bien riche! fit mons Buffalora en écarquillant les yeux.
–Il a des seigneuries et des châteaux à faire prendre le roi pour un pauvre homme; mais les plaisirs de mon cher parrain passeront toujours avant mes intérêts.
–Le gamin sait se faire tout pardonner, dit La Palisse en adressant à son filleul un sourire affectueux.
Pauvre La Palisse!
Gaston de Maulévrier ne disait pas, en effet, qu’il avait ajouté:
–Maître Buffalora, les cent écus d’or que mon parrain vous donnera ne sont rien auprès de ce que je vous donnerai moi-même, s’il vient à mourir célibataire.
A quoi le scribe avait répliqué:
–Ah! ah! c’est donc un pacte que vous me proposez?
–A peu près.
–Mais alors, au lieu d’attendrir cette belle dame, que faudra-t-il que je fasse?
–Je vous le dirai plus lard.
Autour du jeune roi François Ier, l’amour était si en faveur, que le tendre roman du capitaine La Palisse devait fatalement faire long feu. On entoura le vieux soldat. On le pressa de questions sur les charmes de madame Isaure et le plus ou moins de chances qu’il avait de la posséder. La Palisse en ce moment eût envoyé son filleul à tous les diables. Il venait d’être en effet intrigué au plus haut point. Il avait entendu le roi prononcer son nom avec fureur! Qu’est-ce que cela voulait dire? Quel pouvait être ce mystérieux Chevalier Noir qui mettait le roi en colère contre lui, La Palisse? Soudain la tapisserie se souleva. Gaston et les officiers se turent. Le roi s’effaça respectueusement devant le Chevalier Noir qui, la visière toujours baissée, silencieux et solennel, gagna le milieu de la tente.
–Faites avancer la monture du chevalier, dit le roi à un homme d’armes.
Puis François s’assit devant une petite table, signa un sauf-conduit, et le tendit à son mystérieux visiteur. Celui-ci mit de nouveau le genou en terre, salua le vainqueur de Marignan, puis se retira.
Naturellement La Palisse, de plus en plus intrigué, s’apprêtait à le suivre. Mais le chevalier, arrivé sur le seuil de la tente, se retourna brusquement, le saisit par le bras et lui murmura un seul mot à l’oreille.
–Cette fois, au moins, tu ne m’échapperas pas, vociféra La Palisse en bondissant.
Et déjà il avait tiré son épée, quand le roi, froidement, dit:
–Chabannes, remets cette arme au fourreau. Je le veux!
–Sire. balbutia La Palisse confus.
–Et viens ici, j’ai à te parler.
Le capitaine s’approcha du roi.
–Tu sais, reprit François, que tu auras un congé.
–Quoi! sire, vous voulez bien! et quand?
–Lorsque nous aurons pris Milan!
II
LE MÉDAILLON
Table des matières
Renvoyé, comme il l’était, au lendemain de la prise de Milan, le congé de La Palisse eût semblé à bien d’autres, une de ces promesses illusoires qui ne sont jamais tenues. Mais la bravoure du capitaine était de force à contraindre, par l’admiration qu’elle inspirait, les prometteurs les plus endurcis, à tenir leur parole.
–Sire, quand prenons-nous Milan? demanda-t-il sans emphase.
–Mon brave Chabannes, attends au moins que le jour vienne. N’es-tu pas fatigué de Marignan?
–C’est précisément parce que je suis fatigué que je voudrais me reposer.
–A la façon d’Hercule, n’est-ce pas?
–Sire, madame Omphale avait du bon puisqu’elle était belle.
–Peste, quel madrigal! Je ne m’étonne pas si tu réussis auprès des femmes.
La Palisse se tut. Il pensait:
–Il faut que je me sois trompé tout à l’heure quand je croyais entendre le roi prononcer mon nom avec colère. Il est manifeste que le roi me parle avec une extrême bonté. Il ne parle même qu’à moi. Comment concilier cela avec sa déférence envers le Chevalier Noir?
Et le capitaine cherchait en vain la solution de ce problème qui l’absorbait complètement, quand il sentit un bras se glisser sous le sien.
–En vérité, dit à La Palisse Gaston, qui profitait du privilège de familiarité que lui donnait son titre de filleul et de favori du capitaine, c’est bien mal à vous, mon parrain, de ne nous laisser, en amour comme en guerre, que des glanes à recueillir.
–Ne voudrais-tu pas, jeune fou, que je te cédasse la place? dit La Palisse en souriant.
–Non, mais au moins laissez-nous en prendre une à vos côtés.
–C’est chose facile.
–Pas tant, mon parrain! J’en appelle au témoignage des nobles seigneurs qui nous entourent. Quand la mêlée commence, qui voit-on au premier rang, à côté du roi? La Palisse. Quand on parle d’une belle, quel nom murmure-ton? Celui de La Palisse. La Palisse sans cesse!
Le brave capitaine était tout rouge et aurait volontiers imposé silence à son filleul. Mais le babil du jeune homme amusait le roi François qui riait aux éclats à chaque boutade. Et, bien que plus vaillant soldat qu’habile courtisan, Chabannes ne pouvait se fâcher de ce qui faisait rire le roi.
–Et pourtant, continua Gaston avec l’effronterie de l’enfant gâté, pourtant il y a une tache dans votre soleil. Une citadelle vous résiste… Ah! nous ne sommes pas habitués à cela! car déjà nous avons pris mesdames Diane, Blanche, Valentine.
–Chut! interrompit vivement le vieux maréchal; je vous en prie, sire, imposez silence à ce bavard!...
–Mais, au contraire, qu’il parle! dit le roi en riant toujours; nous sommes curieux d’apprendre tes prouesses, mon glorieux capitaine. Aussi bien, nous avouerons que nous sommes jaloux dé toi, La Palisse, et très heureux de savoir qu’il se trouve au moins une cruelle pour résister enfin à l’éternel vainqueur. Parle, Gaston!.
–Puisque mon roi me le permet, s’écria avec un enthousiasme railleur, le jeune Maulévrier, je vais d’abord raconter comment le grand capitaine de La Palisse a perdu le boire et le manger, comment il a connu celle à qui il songe en ses longues nuits d’insomnie, celle dont au combat il prononce le nom. madame Isaure enfin!...
–Vraiment, demanda François Ier, riant toujours, vous êtes épris à un tel point, Chabannes?
La Palisse hocha affirmativement la tête.
–Foi de gentilhomme! s’écria le roi; mais c’est à me donner envie de la connaître, cette madame Isaure! Elle est donc bien belle!.
–N’en déplaise à mon roi, j’ai aimé dans ma vie beaucoup de femmes, comme le disait mon filleul Gaston; jamais je n’en ai rencontré une si belle!.
–Oh! oh! dit François, vous n’avez donc jamais vu ma maîtresse, capitaine, ou va-t-il nous falloir disputer en champ clos la palme de beauté?
–Contre tout autre que mon seigneur et maître, je le ferais sur l’heure, sire, s’écria le vieux chevalier avec vivacité, car sur mon honneur de gentilhomme, madame Isaure est la plus belle personne qui puisse exister!.
–Allons, dit le roi en riant de nouveau, Gaston a raison, messieurs. La Palisse est féru pour tout de bon!...
–Et faites-vous des vers à votre dame, capitaine, demanda avec un sérieux affecté le jeune page de Pardailhan? Une si magnifique personne doit inspirer des poésies à faire mourir de honte messire Clément Marot.
–Pour moi, ajouta M. de Gordes, un familier du roi, je suis d’avis que puisque la cruelle ne se laisse pas séduire par la bravoure du capitaine, il abandonne l’épée pour la mandoline et s’en aille chanter un virelai sous son balcon.
–Raillez, messieurs, raillez, murmura le soldat. Si vous aviez eu seulement l’occasion d’entrevoir madame Isaure!.
–Vraiment, dit pour la seconde fois le roi, cette madame Isaure est donc la reine des belles!
–Que Votre Majesté en juge par ses yeux! s’écria La Palisse en tirant de sa poitrine un médaillon retenu par une longue chaîne d’or et en le présentant au roi.
C’était une ravissante miniature que n’eussent certes pas refusé de signer Raphaël Sanzio ou Léonard de Vinci. Mais, par une singulière précaution, le nom du peintre avait été effacé.
A peine le jeune roi eût-il vu le précieux médaillon qu’il poussa un cri et pâlit.
Les courtisans se dirent que, lui aussi, avait déjà, à la cour et ailleurs, connu bien des femmes, mais que sans doute il n’avait jamais eu l’idée de pareille splendeur. Il considéra longuement les traits de la beauté si cruelle au capitaine, et machinalement fit un geste comme pour serrer le médaillon dans son sein. Puis, s’arrachant à regret à cette contemplation, il le tendit à La Palisse en disant d’une voix émue:
–Vous avez raison, capitaine, il n’y a pas sur terre femme comparable à celle-là!
La Palisse avançait la main pour reprendre le portrait, Gaston le prévint et s’en empara.
–N’est-ce pas, sire, dit-il, qu’il faut bien que je connaisse celle dont je raconte l’histoire?
Le roi ne répondit pas. Il était devenu sérieux tout à coup et semblait réfléchir.
–Ah! s’écria à son tour Maulévrier, écrasé par l’éclat de la jeune femme. Elle est réellement trop belle pour vous, parrain!.
–Il est franc, au moins! glissa tout bas M. de Pardailhan à l’oreille de M. de Gordes.
––Mais il pousse la raillerie un peu loin. Le capitaine finira par s’offenser.
Pourtant Gaston ne raillait pas. Son exclamation naïve n’était que l’explosion du sentiment qui avait surgi dans son cœur. Il ne pouvait admettre que cette femme si belle, cet ange, cet être qu’il n’eût osé souiller de ses plus purs désirs, pût jamais appartenir à La Palisse… Il regrettait ses plaisanteries de tout à l’heure, il eût voulu se mettre à genoux devant le portrait pour lui en demander pardon.
–Qu’elle est belle, mon Dieu, qu’elle est belle!.. disait-il dans une véritable extase.
Les autres seigneurs intrigués s’approchèrent de lui, voulant, à leur tour, voir cette merveille. M. de Gordes étendit la main vers le médaillon.
–Permettez, messires, dit La Palisse, le jugement de Sa Majesté me suffit, je n’en demande point d’autre!.
Et, prenant le médaillon, il le replaça sur son cœur.
–Capitaine, demanda le roi très-ému et semblant sortir d’un rêve, dites-moi, où donc avez-vous eu ce médaillon? Le tiendriez vous de madame Isaure elle-même?
–Sire, un soldat tel que moi n’est point fat. Mon filleul Gaston disait vrai tout à l’heure; madame Isaureme dédaigne encore. Ce précieux médaillon, je l’ai découvert chez un orfèvre qui avait charge de le garnir des pierreries que vous avez vues. Celui qui l’avait apporté n’a-t-il pu le reprendre? N’avait-il point d’argent pour le payer? Y a-t-il eu quelque autre cause que j’ignore? Bref le médaillon était resté là. Je l’ai vu chez le joaillier, j’ai reconnu celle dont il est l’image, je l’ai acheté. à prix d’or, on s’en doute. Je l’eusse payé de ma fortune!
–Foi de gentilhomme! s’écria le jeune roi, ce La Palisse a tous les bonheurs. Personne, pour moi, n’eût fait pareille trouvaille!. Capitaine, vous savez combien j’aime la peinture, vendez-moi votre médaillon?
–Sire… balbutia La Palisse, embarrassé.
–Vous refusez?…
–Votre majesté voit quel prix j’attache à ce portrait. Ce serait pour moi une douleur profonde que de m’en séparer.
–Je n’insiste pas, dit François, je ne veux pas peiner un vieux serviteur. Gardez l’image de votre belle, capitaine, quoique, foi de gentilhomme! il n’en soit pas besoin pour ne pas l’oublier!…
La conversation changea de thèse. Le roi sembla ne plus penser à la belle Isaure et au médaillon.
Mais, comme les gentilshommes causaient de choses et d’autres, il appela Gaston du geste.
–Tu es ambitieux, lui dit-il tout bas, veux-tu que je me charge de ton chemin à la cour?
–Sire!... s’écria Gaston enthousiasmé.
–Apporte-moi, dès que tu le pourras, le médaillon de ton parrain.
–C’est que…
–Je l’en indemniserai… mais surtout qu’il ignore ce que ce portrait est devenu.
–Pourtant, si…
–Ah! je le veux à tout prix. J’ai de puissantes raisons pour vouloir ce médaillon, qui, d’ailleurs, est à moi, bien à moi, je te le jure.
–Quoi! sire, vous connaîtriez?
–Chut. Fais ce que je te dis. J’y compte.
Gaston courba la tête et murmura:
–Vous aurez ce médaillon, sire...
Et si le roi eût alors regardé le jeune homme, il eût vu poindre une larme au coin de son œil d’enfant. On se donne vite et tout entier, à l’âge de Gaston et, pour avoir contemplé un seul instant un portrait, Gaston de Maulévrier était acquis désormais, corps et âme, à madame Isaure.
–Écoutez, s’écria le roi.
En effet, au milieu des bruits confus du camp, s’élevèrent tout à coup, fraîches et éclatantes, les notes sonores de la trompette.
–Messieurs, dit François en se tournant vers ses gentilhommes, j’ai ordonné qu’on sonnât le bouteselle au premier chant du coq. A cheval! il nous faut Milan!
Et François Ier frappa sur l’épaule de La Palisse en lui disant:
–A propos, tu sais que je te fais maréchal de France!
–Moi, sire?
–Certes, car tes amours ne doivent pas m’empêcher de faire mon devoir. Tu m’as aidé à vaincre à Marignan et tu vas avec moi prendre Milan... A cheval!
La Palisse soupira et murmura entre ses dents:
–Le bâton de maréchal! j’aimerais mieux un regard de madame Isaure.
Mais M. de Gordes, qui l’avait entendu, lui glissa à l’oreille:
–Patience! c’est l’affaire d’une bataille encore.
La Palisse ne répondit rien et s’en alla monter à cheval. Seulement, il dit à Buffalora:
–Seigneur magicien, à partir de ce jour je vous fais mon écuyer et vous ne me quitterez plus.
IV
LE PALAIS DE LA BALBINA
Table des matières
Quelques heures après, on était sous Milan. La cité de Sforza résista deux jours, mais La Palisse acheva de mériter le haut grade que François Ier lui avait conféré. La Palisse montra au roi qu’on n’avait jamais tort de compter sur lui. Le premier, il entra dans Milan. A la chute du deuxième jour, plusieurs quartiers s’étaient rendus; d’autres avaient construit des barricades, ouvert des arquebusades par toutes les fenêtres et défendu chaque coin de rue, chaque maison.
Les Français s’étaient montrés cléments après la victoire partout où l’on s’était rendu; mais on leur avait permis le pillage dans les endroits de la ville où les habitants opposaient une résistance désespérée. Il y avait surtout un pâté de maisons, derrière l’église du Dôme, qui s’était héroïquement défendu, et parmi ces maisons un palais dont chaque fenêtre avait lancé des torrents de mitraille. Bien après que la ville était prise, ce palais résistait encore. Entouré de petites rues étroites, n’ayant de façade sur aucune place assez large pour permettre d’y traîner du canon, il avait fallu en faire l’assaut comme s’il se fût agi d’un bastion.
La nuit était venue; on avait allumé des torches et continué le combat à leur clarté. C’était messire de La Palisse qui commandait l’attaque. Maulévrier était à sa droite, il plaça signor Buffalora à sa gauche.
Buffalora avait dit, dès le commencement du siège:
–Je ne suis pas un soudard, je suis un scribe d’amour, et à Dieu ne plaise que je tire l’épée; mais mon devoir d’écuyer est de suivre mon nouveau maître, d’autant plus que les Milanaises sont fort belles, et qu’il se peut faire que M. de La Palisse ait besoin de moi pour attendrir leur cœur.
Et Buffalora, qui, tout en dédaignant le métier des armes, était fort brave, Buffalora s’était constamment trouvé à cheval au plus fort de la mêlée, laissant les balles pleuvoir autour de lui et ne s’en souciant guère.
–Mais quelle est donc cette maison maudite? s’écria Chabannes qui, songeant toujours à madame Isaure, était pressé d’en finir avec Milan et de retourner en France.
–Je ne sais pas, dit Maulévrier, qui avait reçu une arquebusade dans l’épaule et eût bien certainement été tué s’il n’eût été garanti par sa cuirasse, mais les haches se brisent sur les portes qui semblent de bronze, et nous avons déjà perdu cent hommes.
–Qu’on apporte des échelles! ordonna le nouveau maréchal de France. Je veux y entrer le premier, et puisque les portes ne s’ouvrent pas, j’y pénétrerai par la fenêtre.
Le maréchal fut obéi. Il descendit de cheval, lit apposer une échelle contre le mur, et se mit à grimper bravement.
En ce moment, une femme parut à la croisée vers laquelle il montait.
Cette femme s’écria:
–Mort aux Français!
Chabannes jeta un cri.
Non un cri de colère, mais un cri de surprise et de plaisir.
Le visage de madame Isaure eût pu, seul, rivaliser en éclat avec la figure fraîche et brillante, adorable, merveilleuse, qu’encadrait la fenêtre.
–Par la Santa Madona! murmura le signor Pancracio Buffalora, je n’ai jamais vu madame Isaure, mais je doute qu’elle soit aussi belle que la créature que je viens d’apercevoir.
Et il descendit de cheval, lui aussi, et courut à l’échelle pour suivre Chabannes. Chabannes allait atteindre la croisée où la femme s’était montrée une minute. Mais, en ce moment, une pierre énorme tomba sur son casque, et le grand capitaine, perdant l’équilibre, fut précipité sur le sol d’une hauteur de près dix pieds. Une rumeur sinistre courut alors parmi les soldats. On le crut mort.
Déjà Chabannes s’était remis sur pied:
–Allons donc! mes enfants, dit-il, est-ce qu’on meurt d’un coup de pierre quand on s’appelle Chabannes?
La jeune fille avait reparu à la croisée. En entendant ce nom, elle examina le capitaine.
–Ah! c’est vrai, fit-elle! Vous êtes La Palisse. Je ne vous reconnaissais pas.
–C’est ce que je me disais, répondit le nouveau maréchal.
Et il remit le pied sur l’échelle.
La femme disparut de nouveau, et donna sans doute quelques ordres à l’intérieur du palais, car les défenseurs cessèrent le feu.
–Enfin je vais savoir qui elle est! fit le maréchal, elle veut parlementer.
–Oui, capitaine, dit la femme, qui se montra encore. Vous êtes, à ce qu’on assure, le soldat le plus brave et le plus loyal de France.
–Il y a du vrai dans cette opinion, répliqua ingénûment le seigneur de La Palisse, qui s’était commodément établi au milieu de son échelle.
–Eh bien, écoutez-moi, reprit l’inconnue.
–Parlez, chère et belle dame.
–Ce palais est à moi. Je m’y suis enfermée avec mes serviteurs, tous résolus à mourir autour de moi jusqu’au dernier. Voulez-vous me faire grâce?
–Vous faire grâce? Est-ce à vous de dire ce mot! Mais je vous appartiens, corps et âme! Faites-moi ouvrir les portes, et je vous jure qu’on respectera la vie de vos serviteurs et les richesses que doit renfermer ce palais.
–Non, dit l’inconnue, ce n’est pas cela que je veux.
Buffalora, qui ne perdait pas un mot de ce colloque, se pencha à l’oreille de Maulévrier:
–Méfiez-vous! dit-il.
–De quoi? fit Maulévrier.
–Elle va lui offrir sa main.
Maulévrier haussa les épaules, tandis que Chabannes, toujours sur son échelle, disait:
–Et que voulez-vous donc, belle dame?
–Je veux que vous respectiez ce palais.
–Mais je vous le promets.
–Je ne veux pas que vos soldats y entrent.
–Mes soldats, soit! mais. moi?.
–Ni vous, dit l’inconnue.
–Ah! par exemple!
–Si vous acceptez mes conditions, mes gens sortiront du palais et vous rendront, tous, leurs armes.
–Et vous?
–Moi, je resterai. Que vous importe une femme, d’ailleurs?
Chabannes, qui était déjà tout en flammes, ne pouvait accepter, sans protester, ces singulières conditions.
–Mais je ne comprends rien à toute cette aventure, fit-il. Si je refuse, que se passera-t-il?
–Je commanderai le feu!...
–Contre moi?
–Contre vous.
La Palisse, de plus en plus intrigué, s’écria:
–Que personne ne me suive! mais moi, je veux entrer!
–Prenez garde! dit l’inconnue.
Buffalora murmurait à l’oreille de Maulévrier:
–Ce diable de maréchal! il va se passer de mes billets galants.
Chabannes continuait à monter.
–Prenez garde! répéta l’inconnue.
Et comme il montait toujours, un éclair se fit, auprès duquel pâlit l’éclat des torches, une détonation retentit, et une balle vint s’aplatir sur la cuirasse de La Palisse.
En même temps, l’inconnue, qui avait elle-même tiré sur lui le coup de pistolet, cria à ses gens:
–Feu! feu! mort aux Français!
Et le combat recommença, et de chaque fenêtre du palais on vit sortir un canon d’arquebuse.
–Mort de ma vie! s’écria Chabannes, par le roi de France, mon maître, j’entrerai dans ce palais et j’y entrerai seul!
–Votre Seigneurie me permettra-t-elle de le suivre? demanda Buffalora qui voulait gagner son argent.
–Non, dit le maréchal, non, moi seul!
Et, de nouveau, il monta à l’assaut. Les balles pleuvaient autour de lui; mais, chose étrange, il ne fut pas atteint et il parvint jusqu’à l’entablement de la croisée, sur laquelle il se montra tout debout, son épée à la main.
Puis il cria à ses gens.
–Attendez-moi!
Et il sauta à l’intérieur du palais, et disparut aux yeux de ses soldats. A partir de ce moment, le sire de La Palisse fut le jouet d’étranges aventures, qui seraient plus invraisemblables que les contes de fées si l’on ne devait en avoir l’explication avant la fin de ce récit.
Il nous est impossible, on le comprendra, d’essayer de peindre le commencement du règne de François1er sans initier nos lecteurs à la sorcellerie qui, au seizième siècle, trônait en souveraine maîtresse.
Une minute auparavant, la salle dans laquelle le maréchal venait de parvenir était éclairée, et la clarté qui s’en échappait était si vive qu’il avait pu voir fort distinctement le beau visage de l’inconnue. Mais à peine eut-il sauté de l’entablement de la croisée dans la salle, que les ténèbres se firent autour de lui. En même temps, le bruit de la fusillade cessa.
–Mort de ma vie! murmura La Palisse, où suis-je donc? Je n’y vois goutte.
Mais il n’avait jamais eu peur; et, se moquant des ténèbres qui l’environnaient, il marcha droit devant lui. La salle était immense; il se heurta à plusieurs meubles et les renversa, puis il atteignit un mur sur lequel il ébrécha son épée.
Ayant trouvé le mur, La Palisse chercha la porte et la rencontra.
Elle résistait; d’un coup d’épaule il la jeta par terre. Alors une lumière lointaine arriva jusqu’à lui. Son regard s’étant habitué à la nuit, le capitaine put se rendre compte, grâce à cette faible clarté, du lieu où il était. Il se trouvait à l’entrée d’une longue galerie du fond de laquelle venait ce rayon lumineux qui passait par la fente d’une porte.
La Palisse marcha droit à cette porte et se servit du même procédé pour l’ouvrir. Elle vola en éclats. Alors le grand capitaine s’arrêta, interdit.
Il se trouvait au seuil d’une vaste pièce tendue d’étoffes orientales, ornée de bronzes et de marbres, de tableaux et de statues. Tout le luxe de cette brillante époque qu’on devait appeler plus tard «la Renaissance,» semblait avoir été résumé dans cette salle.
Seulement elle était déserte.
–Ah çà!s’écria La Palisse, suis-je dans une nécropole?
Au bruit de cette voix retentissante qui dominait souvent le tumulte des batailles, une porte s’ouvrit. La Palisse fit un pas en arrière et poussa un éclat le rire. Un être hideux, difforme, un nain venait de surgir devant lui. Le nain, qui avait une grosse tête le nègre sur un petit corps vêtu de rouge, étendit la nain vers lui et lui dit:
–Arrière, soudard! tu n’iras pas plus loin!
La Palisse le regarda avec mépris:
–A Dieu ne plaise! dit-il, que ma vaillante épée se souille à ton contact, ver de terre, mais je t’écraserai sous mon talon éperonné si tu ne me réponds à l’instant.
–Que voulez-vous? demanda le nain.
–Je veux savoir où je suis.
–Dans un palais enchanté.
–Tu railles, drôle.
–Non, dit le nain, et je vous supplie, par amour pour vous, de ne pas aller plus loin.
–Allons donc! dit La Palisse, est-ce que je recule, moi?
–Si vous avancez, c’est la mort.
–C’est elle qui reculera; parle!
–Que voulez-vous savoir? demanda le nain qui prit un air soumis et respectueux.
–Le nom de ce palais que tu dis enchanté?
–C’est celui de la signora Balbina.
–Et qu’est-ce que la signora Balbina?
–C’est une princesse.
–De quelle race?
–Je l’ignore, dit le nain.
–Et tu es à son service?
–Oui, monseigneur.
–Eh bien, conduis-moi auprès d’elle…
–Prenez garde! monseigneur… Une fois qu’on a vu la signora Balbina, on en est amoureux le reste de ses jours.
–C’est donc, fit La Palisse, la femme qui, tout à l’heure, parlait d’une des fenêtres du palais?
–Oui.
–Ma foi, fit le naïf capitaine, elle est belle en effet.!
–Oui, mais sa beauté tue.
–Tu ne me connais pas, dit le nouveau maréchal de France, j’en ai vu bien d’autres en ma vie.
–Votre Seigneurie ne veut donc pas s’en aller? Elle ferait pourtant bien...
Et la voix du nain eut une inflexion suppliante.
–Non.
–Venez, alors.
Le nain marcha devant La Palisse. Il traversa la vaste salle, franchit le seuil de la porte par laquelle il était entré, traversa, toujours suivi du maréchal, plusieurs salles aussi riches, aussi soigneusement décorées que la première, et qui, toutes, étaient éclairées par des lampes à globe d’albâtre, suspendues aux plafonds. Enfin il s’arrêta.
–Monseigneur, dit-il, un mot encore.
–Que veux-tu?
–Je suis chargé de vous transmettre les désirs de la signora Balbina.
–Voyons.
–La signora Balbina ne hait point le roi de France.
–Cependant elle vient de nous faire une rude guerre.
–C’est vrai, mais c’est son palais qu’elle défend.
–Puisque je lui ai promis qu’on ne le pillerait point!
–Ce n’est pas assez.
–Que veut-elle donc encore? fit La Palisse étonné.
–Elle veut que personne n’y pénètre.
–Même moi?
–Même vous.
–Alors tu vois que j’ai désobéi à ses volontés, puisque je suis ici.
–Il est temps encore de retourner en arrière.
–Ah! non pas, dit La Palisse. Retourner en arrière! Mais ce serait la première fois de ma vie.
–Une fois n’est pas coutume, dit le nain.
–Avorton, répondit le nouveau maréchal de France, j’ai cinquante ans tout à l’heure, et ce n’est pas à mon âge qu’on change ses habitudes… Marche1
Le nain soupira.
–Monseigneur, dit-il, c’est peut-être à la mort, c’est à coup sûr au désespoir que vous allez!
–Marche! répéta La Palisse.
Le nain fit quelques pas encore; puis il étendit la main:
–Vous voyez cette porte?
–Oui.
–Eh bien, vous frapperez trois coups.
–Et la porte s’ouvrira?
–Oui.
–Et je reverrai ta princesse?
–Oui, monseigneur.
La Palisse se dirigea vers la porte que le nain venait de lui indiquer.
Mais, avant de frapper, il se retourna.
–Vous hésitez, n’est-ce pas, monseigneur? dit le nain.
–Non, mais je veux savoir une chose encore.
Quoi donc?
–Que sont devenus tous ces hommes qui défendaient le palais?
Le nain ouvrit démesurément sa large bouche, mit à nu d’horribles dents jaunes et eut un éclat de rire moqueur.
–Cela ne doit pas vous étonner! dit-il, puisque ce palais est enchanté.
Et comme s’il eût voulu donner à La Palisse une preuve matérielle de ce qu’il avançait, le nain frappa du pied… Et tout aussitôt, une dalle du sol tourna sur une charnière, mit à découvert un trou béant, et le nain disparut. Puis la dalle remonta, reprit sa place ordinaire, et La Palisse se trouva seul.
–Mort de ma vie! s’écria le grand capitaine, j’aurai le cœur net de tous ces sortilèges et imaginations.
Et il frappa sur la porte indiquée trois coups bien espacés. La porte s’ouvrit alors… Et le maréchal demeura ébloui et fasciné en se retrouvant en présence de la signora Balbina.
V
BARRICADE ET BERCEAU
Table des matières
Tandis que La Palisse courait les aventures d’un côté, le roi François les courait d’un autre. Milan, –la grande Milan, comme on disait,–était ville prise, mais non pas ville rendue, et la guerre des rues continuait. Dans cette sorte de guerre,–dont malheureusement les dissensions politiques nous ont donné de trop fréquents exemples,–le commandement général se perd; chaque capitaine, chaque chef d’escouade devient son propre commandant et est obligé de recourir à sa stratégie particulière.
Très brave, très aventureux, le jeune roi s’était jeté à corps perdu à travers les dédales, hérissés d’assiégés qui se défendaient ou se sauvaient, et s’inquiétant peu de n’avoir avec lui que quelques hommes d’armes, au premier rang desquels il combattait comme un simple soudard.
François arriva ainsi dans une rue étroite et sombre qu’on appelait la via del Giardino. Cette rue était absolument fermée en son milieu par une barricade colossale, un rempart d’objets disparates, bahuts énormes et pierres de taille, chariots chargés de sacs pleins de terre, amas de meubles, de fascines et de cadavres. obstacle infranchissable et monstrueux.
Le roi tenta de lancer son cheval sur cette barricade. Le coursier se raidit et se refusa à avancer.
On se battait, pourtant, de l’autre côté, et les cris des Français prouvaient qu’en cet endroit ils n’avaient pas l’avantage.
–En faisant le tour, nous arriverons! s’écria un des gentilshommes de l’escorte.
Et il montra une rue transversale. Tous s’envolèrent comme une nuée d’oiseaux. Ils croyaient naturellement que le roi était au milieu d’eux. Mais François était resté seul. Il ne voulait pas prendre un chemin détourné, lui: il voulait passer!
Passer!. Mais comment faire? Un coup-d’œil lui suffit pour dresser un plan. La barricade s’appuyait, par son aile droite, contre un palais immense dont le siège, même avec tous les guerriers qui venaient de partir, eût certainement demandé plusieurs heures.
Mais l’aile gauche touchait et recouvrait presque une petite, toute petite maisonnette dont on ne voyait que la porte. En passant par cette maison, dont les fenêtres devaient certainement donner de l’autre côté de la barricade, il serait facile d’arriver.
Le roi mit pied à terre et alla à la porte de la petite maison. Cette porte était hermétiquement close.
Mais le jeune roi était vigoureux. D’un coup de son épaule bardée de fer, il jeta la porte en dedans des gonds et entra, l’épée à la main. Un grand cri salua son entrée. François recula d’étonnement.
Il n’y avait point de soldats dans la maison, il n’y avait qu’une femme… Une jeune femme qui, en le voyant, se jeta à ses genoux et lui dit en français:
–Ne me tuez pas, par grâce!… votre fortune est attachée à ma vie!.
–Ma fortune? dit le roi avec un sourire.
Il comprit qu’en le voyant sous une armure, sans écusson, sans couronne royale à son cimier, la jeune femme l’avait pris pour un simple soldat, tout au plus un chevalier obscur de l’armée.
–Ne me tuez pas!… répéta l’inconnue.
–Qui donc êtes-vous, madame? demanda François étonné, vous qui parlez français et qui demandez à un chevalier de France d’épargner une femme?
–Oh! pardon, pardon, messire, mais cette guerre m’épouvante à un tel point.
–Foi de gentilhomme, madame, vous n’avez rien à craindre.
–De vous peut-être, messire, non. Mais de ceux des vôtres qui, me prenant pour une Milanaise, useraient de leur droit de mettre à sac la ville prise de vive force; mais des Italiens qui, me reconnaissant pour Française, me feraient expier la victoire de mes compatriotes!… Ah! voilà pourquoi, malgré la bataille, malgré cette barricade que j’entendais construire, je suis restée ici. J’ai peur des uns et des autres!
–Sur ma parole, madame, je vous protégerai, contre amis et ennemis, s’écria fièrement le jeune roi, appuyé sur son épée.
–Oh! vous êtes bon, messire. C’est que voyez-vous, ce n’est pas pour moi seule que j’implore votre assistance. J’ai charge d’âme et lourde charge en ce moment.
Et elle étendit le bras vers le fond de la pièce que masquait un long rideau de velours, puis, écartant ce rideau, montra un enfant d’un an environ, dormant dans son berceau.
–Un enfant! s’écria le roi ému. Mais la mitraille pouvait le massacrer!
–Hélas! il était peut-être plus en sûreté au milieu de cette mitraille qu’il ne le serait à Paris, qu’il ne l’a été dans les villes ou dans les campagnes les plus paisibles! Et pourtant, messire, si vous saviez combien son existence est précieuse… Ah! chevalier, en le protégeant, comme je vous le disais tout à l’heure, vous travailleriez à votre fortune.
–Ma fortune! répéta pour la seconde fois le roi railleur; et comment cela?
–Il faudrait, pour répondre, dit l’inconnue, vous dévoiler un grand secret. Le devrais-je? En temps ordinaire, non. En ces jours troublés où je puis lui manquer à tout instant, à ce cher petit, j’ai le droit de veiller à ce qu’il ait un protecteur. Ce protecteur, chevalier, voulez-vous que ce soit vous?
–Foi de gentilhomme! je le veux bien. Mais ce secret, ce secret?
–Le voici. Cet enfant n’est point à moi. je suis seulement sa nourrice. Acharnés à sa perte, des gens, ses ennemis…–avoir des ennemis, si jeune! –l’ont partout recherché, partout poursuivi. Traquée par eux comme une bête fauve, j’ai fui de ville en ville et j’ai dû, pour leur échapper, me décider à quitter la France. Mais en Italie comme chez nous, acharnés à sa perte, ils le poursuivent encore. Ils veulent, quand même, s’emparer de lui, mort ou vif.
–Morbleu! dit François, vivement intéressé par ce récit. Mais quel est donc cet enfant?
–Je ne puis vous le cacher à vous… Cet enfant est le fils d’un prince, à l’amour duquel on veut le ravir.
–Un prince!…
–N’avais-je point raison, messire, quand je vous disais que de sa vie pouvait dépendre votre fortune?.
–Mais ce prince, quel est-il?
–Un haut et puissant seigneur, le plus puissant de France, un des plus puissants de l’Europe… le duc d’Angoulême!...
–Le duc d’Angoulême!… s’écria François en courant vers le berceau et en considérant avec amour l’enfant qui dormait toujours et semblait sourire aux anges.
–Ah! vous avez du cœur, messire; vous le protégerez!. s’écria la jeune femme avec un élan de reconnaissance.
–Oui, j’en donne ma parole de gentilhomme, madame, dit le roi redevenu sérieux. Pauvre mignon! Alors vous connaissez sa mère?...
–La Palotte? C’était ma sœur de lait!…
–Suivez-moi donc, madame. Je vous jure que, maintenant, on ne vous poursuivra ni ne vous inquiètera plus… Cet enfant, qu’un heureux hasard me fait retrouver ici, sera non seulement sain et sauf, mais encore riche et heureux, noble et prince, comme il doit l’être.
–Mais qui donc êtes-vous, pour parler avec une telle autorité.
–Qui je suis?. Son père!!!
–Son père! dit la pauvre femme en tombant à genoux, ah! monseigneur, ah! sire, pardonnez-moi de ne vous avoir pas reconnu!.
Elle avait saisi les mains du roi et les couvrait de baisers.
–Venez, dit François Ier en allant à la fenêtre, qui, ainsi qu’il l’avait supposé, donnait derrière la barricade. Venez, les soldats sont partis. Nos troupes, donnant la chasse aux Milanais, les ont refoulés dans une autre partie de la ville. Nous pouvons circuler sans crainte. Venez…
Joignant le geste à la parole, il avait enjambé la fenêtre, et se trouvait dans la rue qu’il explorait du regard.
Elle était déserte, de ce côté du moins.
Il revint à la fenêtre et cria, à la nourrice encore une fois:
–Venez!.
Un immense cri de douleur et d’effroi lui répondit.
Épouvanté, il bondit par la fenêtre et rentra dans la chambre.
Le berceau était vide.
Sur le seuil de la porte, la jeune Française se tordait les bras de désespoir, en regardant fuir sur le propre cheval du roi… le bandit qui, pendant que François s’assurait du salut, venait de lui voler son enfant!
–Pauvre femme, cria le roi, restez ici, attendez-moi.
Et il s’élança sur les traces de ce bandit.
VI
LE NOUVEL AMOUR DE LA PALISSE
Table des matières
Laissons le roi François Ier courir après l’enfant du duc d’Angoulême, et entrons avec La Palisse dans la chambre de l’enchanteresse à qui il allait demander l’amour après avoir manqué de lui devoir la mort. La Balbina était assise dans un fauteuil placé sur une estrade. La pièce où elle se trouvait était si brillamment illuminée qu’on eût dit une chapelle ardente, et les torrents de clarté qui environnaient la maîtresse de ce palais, ne contribuaient pas médiocrement à exercer une sorte de charme sur l’esprit naïf du grand capitaine.
La Balbina était plutôt couchée à demi qu’assise dans ce fauteuil qui ressemblait à un trône. Il était impossible de dire si elle était grande ou petite, mais sa tête était d’une incomparable beauté. Son large front blanc, encadré dans d’admirables cheveux blonds, révélait l’intelligence; ses grands yeux, d’un bleu sombre, avaient des effluves irrésistibles; et quand elle vit entrer La Palisse, elle lui montra, dans un sourire, des dents qui ressemblaient aux perles de la mer des Indes.
Son bras nu, d’un galbe admirable, pendait le long du fauteuil, et ses petites mains jouaient nonchalamment avec le manche d’un éventail.
La Palisse s’arrêta, confus et fasciné tout à la fois, et se demanda naïvement si c’était bien là cette même femme qui, tout à l’heure, avait eu l’audace de tirer sur lui un coup de pistolet.
–Eh bien, lui dit-elle d’une voix harmonieuse et calme, êtes-vous satisfait, maintenant que vous m’avez vue?
–Madame…
–Vous n’avez rencontré ni soldats, ni serviteurs, reprit-elle, et vous n’avez reçu aucun coup d’arquebuse par derrière, comme cela eût pu être si je l’avais ordonné, poursuivit-elle. Cependant, en agissant ainsi, j’eusse été dans mon droit.
–Ah! madame, murmura La Palisse, à qui cette merveilleuse beauté tournait la tête et qui s’enivrait du son de cette voix, que m’importerait la mort, en vérité, si?.
–Et qui vous dit, fit-elle, que vous sortirez vivant de cette maison?
Elle souriait, et son regard avait de magnifiques rayonnements qui pénétraient La Palisse par tous les pores.
–Car, poursuivit-elle, vous avez manqué de galanterie avec moi; je vous ai supplié de respecter ma demeure. et vous avez méprisé ma prière.
–J’ai laissé mes soldats dehors, et nul n’entrera, je vous le jure!
–Mais vous êtes venu, vous!
–Pardonnez-moi, balbutia La Palisse. N’est-il pas naturel que je désire savoir?… Et vous êtes si belle!...
Le sensible maréchal osa mettre un genou en terre et prendre la main de la Balbina qu’il porta respectueusement à ses lèvres. Elle ne retira point cette main, mais elle continua:
–Écoutez-moi, seigneur, et pesez bien mes paroles.
La Palisse demeura à genoux.
–Parlez, madame, dit-il.
–Vous me trouvez jolie?
–Oh! comme les anges!
–Si je vous prouvais que je suis d’une race illustre.
––Peut-il en être autrement? fit l’amoureux capitaine. Cette main patricienne et ce regard de reine ne sont-ils pas là pour l’attester?
–Si enfin j’ajoutais que je possède des trésors.
–Le luxe de ce palais en est la preuve, dit La Palisse.
–Oh! vous n’avez rien vu encore…
Et la Balbina prit à sa ceinture un petit sifflet d’argent qu’elle porta à ses lèvres et dont elle tira un son aigu et bizarre.
Alors le nain reparut. Le maréchal le vit revenir comme il était parti, c’est-à-dire surgir du sol comme une apparition.
–Madame, dit-il, vous êtes belle, vous êtes princesse, vous êtes riche et de plus vous êtes magicienne.
–C’est peu, dit-elle en souriant.
–Chez vous, les nains sortent de terre.
–Oh! ceci, fit-elle, est un enfantillage et ne saurait être imaginé pour un grand esprit comme le vôtre, monseigneur.
–Et à qui donc réservez-vous ces imaginations et sortilèges?
–Aux cerveaux faibles, épris du merveilleux et qui ne croiraient pas à ma science, si je ne l’entourais de quelque prestige.
–Vraiment1dit La Palisse, vous vous occupez de science?
–Oui.
–Parviendriez-vous, par hasasd, comme sire Nicolas Flamel, à faire de l’or?
–Non, répondit la Balbina.
–Auriez-vous trouvé le secret du diamant?
–Je ne l’ai point cherché.
–Fabriqueriez-vous des perles?
–Pas davantage. Je fais mieux que cela, je prolonge la vie humaine.
Le maréchal partit d’un grand éclat de rire.
–Mort de ma vie! dit-il, je voudrais bien vivre cent ans, moi. Est-ce possible?
–Peut-être…
–Et que faut-il faire pour cela?
–Ah! dit la Balbina, voilà ce dont nous allons causer. Écoutez, je suis la fille du prince Balbinelli qui, toute sa vie, a cherché le secret que j’ai fini par trouver, moi.
La Palisse s’écria:
–Mais, madame, vous êtes si jeune que vous n’avez pu encore juger par expérience si votre secret est efficace.
–Quel âge me donnez-vous?
–Vingt ans.
–J’en ai quarante, répondit la Balbina sans broncher.
Le maréchal jeta un cri, puis il se mit à rire.
–Ah! dit-il, c’est mal à vous, madame, de vous gausser d’un pauvre soldat comme moi.
–Mais je dis vrai, fit-elle.
–C’est impossible!
–Non, car j’ai trouvé mieux que le secret de vivre, j’ai trouvé celui de rajeunir.
–Comment! exclama le grand capitaine, vous pourriez me rajeunir?
–Oui.
–Me rendre mes cheveux noirs, ma fine taille et mon œil de vingt ans?
–Je vous rendrai tout cela, si vous acceptez mes conditions.
–Je ferai tout ce que vous voudrez, dit le maréchal, crédule comme tous les braves. Que m’ordonnez-vous?
–Écoutez… Je suis princesse.
–Vous l’avez dit, répondit La Palisse en s’inclinant.
–Riche…
Et elle fit un signe au nain, qui alla prendre dans un coin, sur un coussin de velours, un merveilleux coffret d’ébène, qu’il plaça tout ouvert devant le maréchal stupéfait. Ce coffret renfermait des diamants et des pierreries autant et plus que l’écrin de la couronne de France.
–Voici ma dot, continua la Balbina.
–Votre... dot?
–Oui, car je vous aime, mon doux seigneur, reprit-elle de sa voix la plus enchanteresse, et je veux vous épouser.
–Vous m’aimez. vous!... balbutia le maréchal, qui se connaissait bien mieux en faits de guerre qu’en diplomatie d’amour.
–Je vous aime, répéta-t-elle.
–C’est que je suis vieux…
–Je vous rajeunirai et je vous ferai même une jeunesse éternelle.
–Mais comment se fait-il que vous m’aimiez?
–Ah! dit la Balbina embarrassée, il y a longtemps que le renom de votre valeur est venu jusqu’à moi.
Parler de sa valeur au sire de La Palisse, c’était parler de sa belle écriture au seigneur Buflalora. Le brave capitaine acheva de perdre la tête. Il se mit à deux genoux devant la Balbina qui n’avait pas quitté son fauteuil et qui continuait à être à demi couchée sur une pile de coussins. Il oublia ses soldats qui attendaient, en bas dans la rue, un signal de leur chef pour monter à l’assaut; il oublia le roi qui lui commandait de prendre des villes et non des cœurs; il oublia madame Isaure, cette beauté inhumaine dont les rigueurs l’avaient rendu si marri; et, nouvel Hercule aux pieds d’une nouvelle Omphale, il tendit les mains pour recevoir une quenouille. Ainsi qu’il l’avait dit au roi, Omphale avait tant de charmes!
La Balbina paraissait s’amuser de cette naïveté et de cette jeunesse de cœur du vieux soldat. Il avait ôté son casque, il avait jeté son épée loin de lui, et, toujours à genoux, il la regardait avec extase.
–Ainsi vous m’aimez? disait-il.
–Comme on aime un héros.
–Et vous consentiriez à me suivre en France?
–Oh! non, dit-elle, il fait froid en votre pays; puis votre château de La Palisse est, dit-on, bien délabré; le vent y pleure sous les portes. Nous nous en irons à Naples, où j’ai un palais qui baigne ses assises de marbre blanc dans le flot bleu, en face de Sorrente. Vous avez assez bataillé, mon Achille. Vous avez droit maintenant à goûter le repos.
–Le repos et votre amour, murmura le capitaine qui, décidément, oubliait tout à fait madame Isaure.
Puis il ajouta avec l’embarras d’un enfant.
–Mais vous êtes princesse, vous?
–Sans doute.
–Et je ne suis que baron, moi.
–N’êtes-vous pas maréchal de France? Et puis, fit-elle avec son divin sourire, est-ce que la reine Didon n’aima pas Énée?
–Oui, mais il était prince.
–Eh bien, n’êtes-vous pas un héros? Et les héros ne sont-ils pas plus que des princes?
La Palisse couvrait de baisers les mains de la Balbina et commençait à délirer, n’insistant plus pour obtenir des explications qu’on se refusait à lui donner. L’éclat des lampes avait pâli; une sorte de demi-jour était maintenant répandu dans cette salle où le nain, blotti dans un coin, brûlait des parfums.
Le grand capitaine s’oubliait dans cette atmosphère pénétrante et voluptueuse, lorsqu’un bruit se fit derrière lui. Puis retentit un éclat de rire. Il se retourna et il vit signor Pancracia Buffalora, son scribe d’amour.
–Peste! dit le petit homme, je vois que votre Seigneurie n’aura pas besoin de moi pour réussir auprès des femmes. Elle est en beau chemin.
La Palisse s’était levé un peu confus et regardait son secrétaire.
–Pourquoi m’as-tu suivi? lui dit-il enfin.
–Mais, seigneur, répondit Buffalora, nous commencions à nous inquiéter et nous avions peur, le capitaine Gaston et moi, qu’il ne vous fût arrivé malheur.
–Eh bien?
–Alors nous avons suivi le chemin que vous avez pris.
–Maulévrier est avec toi?
–Et dix lansquenets nous accompagnent.
–Où sont-ils?
–Nous voilà! dit une voix.
C’était celle du jeune capitaine, qui parut au seuil de cette porte que le scribe venait d’ouvrir. La Balbina jeta un cri en voyant sa maison envahie par les soldats, et quitta son fauteuil précipitamment. Mais alors Buffalora poussa un nouvel éclat de rire, et La Palisse un cri de désespoir et de honte.
La Balbina, cette femme au visage d’ange, était un être difforme, une naine horriblement bossue!
–Santa Madona! s’écria Buffalora, voilà une singulière épouse pour un maréchal de France!
Maulévrier éclata de rire.
–Comment! mon parrain, s’écria-t-il, c’est là la femme que vous voulez épouser? Mais vos enfants seront bossus!
Ces derniers mots achevèrent d’irriter le capitaine qui, tout honteux, regardait la naine et la trouvait épouvantable, à présent, autant qu’il l’avait trouvée belle quelques minutes auparavant.
–Oui, tu as raison, dit-il, jamais un Chabannes ne saurait avoir un héritier bossu!
Et il repoussa la Balbina suppliante.
Puis, avec un éclat de rire:
–Mais toi, Buffalora, si tu n’es pas bossu, mon ami, il ne s’en faut pas de grand chose, et tu ferais avec elle de la belle lignée.
–Ah! c’en est trop, s’écria la Balbina, dont l’œil étincelait comme une lame de stylet.
Maulévrier riait, les lansquenets qui l’avaient suivi riaient pareillement, et La Palisse se trouva si ridicule d’avoir un moment perdu la tête pour cet être difforme, qu’il en devint brutal.
–Mais non, Buffalora, dit-il, je soutiens mon opinion; tu auras une femme digne de toi.
–Monseigneur!…
–Et, continua Chabannes, en vertu du droit de conquête, je te la donne!
–Vous me la donnez!
–Elle, ses richesses et son palais!…
–Ah! disait la Balbina dont la voix, naguère harmonieuse, avait maintenant le sifflement de la vipère, ah! prenez garde! monseigneur… vous m’aviez promis de respecter ma maison.
–Comment donc! exclama le capitaine qui fit appel à la forfanterie du soudard pour mieux cacher sa honte, je t’avais également promis de t’épouser.
La Balbina eut un dernier et terrible éclair dans les yeux:
–Maréchal de Chabannes La Palisse, dit-elle, vous qui passez pour un héros, vous êtes le plus vil des hommes, vous venez d’insulter une femme.
–Mais prends-la donc, Buffalora! puisque je te la donne! s’écria La Palisse exaspéré.
Et repoussant ceux qui l’entouraient:
–Arrière tous! dit-il encore, et allons-nous-en! Il faut respecter la nuit de noces de mon scribe Buffalora!
Maulévrier et La Palisse s’apprêtèrent alors à sortir du palais, comme ils étaient venus, en emmenant avec eux les lansquenets. Le maréchal riait toujours pour cacher sa confusion. Quand les autres soldats, qui attendaient dans la rue, le virent paraître à la fenêtre, tous poussèrent des cris de joie.
–Mes amis, dit le maréchal, allons-nous-en, et respectons ce palais! c’est désormais la demeure de mon scribe, il signor Buffalora.
–Après tout, murmura Maulévrier, il n’est pas si à plaindre, ce scribe. La Balbina est bossue, c’est vrai, mais quelle jolie tête!
VII
LE SALAIRE DE LA BALBINA
Table des matières
La Palisse, furieux de la mystification dont il venait d’être l’objet, enfonça brusquement son casque et mit le pied sur l’échelle.
–Foi de gentilhomme! comme dit notre beau seigneur le roi François, s’écria Gaston de Maulévrier, voilà une mauvaise campagne que vient de faire là mon parrain. Cela lui apprendra aussi à oublier madame Isaure!.
Et il ajouta tout bas avec un soupir:
–Je ne l’oublierai pas, moi… Vrai Dieu! fût-elle naine et bossue comme la princesse Balbina, je crois que je ne l’en aimerais que davantage!.
–Viens-tu, filleul? dit La Palisse en appelant avec impatience Gaston.
Mais il demeura comme pétrifié… A travers les portes ouvertes, il avait aperçu dans les salles du fond une ombre qui passait rapidement. Et, dans cette ombre, il avait cru reconnaître le Chevalier Noir.
Il s’élança à sa poursuite.
–Où allez-vous, mon parrain? cria Gaston en courant après lui. Auriez-vous vu une autre princesse?
La Palisse l’arrêta du geste:
–Attendez-moi ici, s’écria-t-il, et quoi que vous puissiez entendre, que personne ne se permette de venir me rejoindre.
–Mais, cependant…
–Qu’on m’obéisse!…
–Décidément, l’amour a tourné la tête à mon cher parrain, murmura Gaston stupéfait. Il sort d’une aventure ridicule, pour courir dans une autre peut-être plus déplaisante… C’est de la folie. Enfin, il est le maître; attendons-le.
Il s’assit philosophiquement sur un bahut, son épée nue sur les genoux et se mit à siffler un air de chasse.
La Palisse ne s’était pas trompé. C’était bien le Chevalier Noir dont il avait au passage entrevu la silhouette. Il le revit se dirigeant rapidement vers l’autre extrémité de la grande salle.
N’y avait-il pas quelque chose de fantastique dans l’apparition subite de ce personnage mystérieux qui, en chaque circonstance importante ou solennelle, surgissait tout à coup, puis disparaissait aussi vite qu’il était arrivé, sans qu’on pût le saisir au passage?
Mais La Palisse résolut de mettre, cette fois, en dépit de toutes les magies et de tous les sortilèges dont le palais était rempli, la main sur son ennemi. Celui-ci, être vivant ou fantôme, semblait ne pas l’avoir aperçu. Le capitaine s’en applaudit. Enfin il lui serait donc facile de le surprendre!
La Palisse n’avait peur des embûches semées sur son passage ou des hommes d’armes qui pourraient l’attaquer, que parce que ces pièges ou ces soldats retarderaient sa poursuite.
Mais rien ne vint l’entraver. Et d’ailleurs le chevalier mystérieux continuait à ne pas le voir. L’inconnu marchait droit devant lui, traversant d’un pas rapide salles et couloirs. Les portes semblaient s’ouvrir d’elles-mêmes à son approche et se refermaient derrière lui.
L’épée à la main, La Palisse le suivait, le perdant de vue à chaque porte fermée qu’il lui fallait rouvrir, le retrouvant la seconde d’après pour le reperdre encore. Et pourtant il gagnait du terrain, il voyait même le moment où il allait enfin le rejoindre.
Mais tout à coup, comme il étendait la main vers une porte, il ne trouva ni loquet, ni serrure… Rien qu’une plaque d’acier épaisse et lisse.
Préoccupé surtout de ne pas donner l’éveil à son ennemi, La Palisse essaya d’introduire la pointe de son épée entre la plaque et le bois de la porte, afin de faire sauter cet obstacle importun. Mais la caillante lame ne pénétra point. La porte sur laquelle était rivé l’acier était de fer martelé, d’une résistance à toute épreuve.
Le Chevalier Noir avait disparu encore une fois!… La Palisse était fou de colère. En une minute, il roula vingt projets dans sa tête. Un instant, il eut envie d’aller chercher ses hommes d’armes et de leur faire enfoncer la porte ou démolir le mur... Il se dit que ce serait les initier à ses secrets personnels.
Et pendant qu’on pratiquerait une ouverture, le Chevalier Noir aurait le temps de s’éloigner. Désappointé, le pauvre capitaine dut se résoudre à rallier sa troupe et à rejoindre le roi.
Pendant ce temps, que faisait le Chevalier Noir?
Entré par une porte secrète, il venait voir la Balbina. La jolie naine était dans un de ses dix boudoirs, en compagnie du scribe Buffalora, que, par dérision, La Palisse lui avait donné pour époux et qu’elle avait entraîné avec elle. C’était l’une des entrées de ce boudoir que défendait la porte de fer devant laquelle avait dû s’arrêter La Palisse. A la vue du Chevalier Noir, la princesse s’inclina et fit signe à Buffalora de sortir.
–Pourtant… voulut objecter le scribe.
Un éclair brilla dans les yeux noirs de la naine, puis se fondit soudain dans un sourire.
–Allez, mon ami, dit-elle, je vous en prie.
Il y avait une indicible séduction dans la façon dont furent prononcés ces mots. Buffalora, fasciné, obéit.
A peine le rideau épais qui servait de portière fut-il retombé sur le scribe, que la Balbina, se levant à demi, demanda au Chevalier Noir:
–Eh bien, est-on content de moi?
Le mystérieux personnage s’inclina sans répondre.
–J’ai su habilement intriguer La Palisse, continua La Balbina, je l’ai attiré dans ce palais; je l’ai rendu amoureux fou de moi. Malheureusement j’ai oublié un instant la difformité par laquelle le ciel m’a fait payer la beauté qu’il a bien voulu m’accorder… je ne me suis plus souvenue que je jouais un rôle, je me suis levée de mon divan. La Palisse m’a insultée, honnie, rendue la risée de ses soudards grossiers!
A ce souvenir, le rouge de la honte monta au front de la jeune femme. Elle cacha son visage dans ses mains.
–Ah! murmura-t-elle, elles me coûtent cher les dix mille livres que vous m’avez promises!.
–Tu en auras cinquante mille, dit le Chevalier Noir, si tu réussis à faire ce que je t’ai demandé. Je veux qu’il t’aime.
–M’aimer!… Est-ce possible, maintenant qu’il me connaît telle que je suis en réalité.
Et, d’un geste douloureux, elle indiqua de nouveau sa difformité.
–Qu’importe? reprit le chevalier, je t’ai dit que je le voulais… N’as-tu pas d’ailleurs le moyen de lui faire croire qu’il s’est trompé, qu’il a mal vu, que tous ses soldats ont mal vu? Toi seule, as l’intelligence, l’esprit, le charme nécessaires pour lui faire oublier celle qu’il aime et qui peut-être le rendrait heureux. Ta figure, ta fortune, tes maléfices, la connaissance même qu’il a de ta personne, tout peut nous servir, si tu sais t’y prendre. Je te le répète: Il faut qu’il t’aime!
–Et qu’il soit malheureux?
–Certes!
–Ah! je travaillais pour votre compte! Mais il m’a humiliée, avilie… Il m’a broyé lâme! Je travaillerai aussi pour mon compte maintenant, car je ne saurais demeurer sans vengeance. Je lui apprendrai à connaître le cœur humain, le cœur d’une femme surtout! Oui, je veux me venger, rendre, selon la loi du talion, œil pour œil, dent pour dent, humiliation pour humiliation… Ses soudards ont ri de moi, je veux qu’il devienne leur risée… Je veux que toute cette armée qui a appris à l’honorer, apprenne à le bafouer, à le mépriser… Je veux, surtout, je veux qu’il sache que c’est moi, moi qui suis cause de sa honte!.
–Déclamations inutiles!... murmura le Chevalier Noir. Pas de paroles. des faits!.
–Des faits?. vous en aurez. Oui, vous avez raison, le grossier moyen que j’emploie pour tromper les imbéciles, je l’emploierai contre lui. Aussi bien, sans s’en douter, La Palisse nous a fourni lui-même un auxiliaire puissant.
–Qui donc?
La Balbina désigna du doigt la pièce où s’était retiré Buffalora.
–Cet homme qui, lui, m’aimera comme un fou et à qui je ferai faire tout ce que je voudrai. Il est au service de La Palisse qui a confiance en lui et veut l’employer pour servir ses amours… Ah! ah! ricana amèrement la naine, elles sont entre mes mains, ses amours!
–Mais tu crois que ce scribe trahira son maître?.
–Il fera ce que je lui ordonnerai. Je le tiendrai par deux chaînes puissantes: l’amour et la cupidité.
–Bien, je le vois, tu sais comprendre. Agis, et ma reconnaissance ne te fera pas défaut.
–Mais La Palisse ne va point rester longtemps à Milan. Sforza n’attendra pas qu’on fasse sauter son château. La paix est prochaine.
Le Chevalier Noir reprit:
–Lors même que l’armée resterait ici, Jacques de Chabannes retournerait en France; il a la promesse formelle du roi.
–Il va aller à Paris?
–Oui, puisque c’est là qu’il espère retrouver madame Isaure.
–Alors, quand il ira, j’y serai!
–J’y compte, fit le Chevalier Noir qui dit adieu à la Balbina et se retira comme il était venu.
Dès qu’il fut parti, la Balbina manda par son nain le scribe Buffalora qui, au lieu de rire, se prit à trembler en se trouvant seul en présence de cette femme. C’est qu’elle avait repris sa place dans le fauteuil qui dissimulait sa difformité, et de nouveau, elle avait l’air d’une reine.
Buffalora se sentit cloué sous son regard.
–De quel pays es-tu? lui demanda-t-elle.
–Je suis Napolitain.
–Sais-tu haïr?
–Quelquefois.
–Sais-tu aimer?
–Les gens de mon pays le savent tous.
–Tu es au service de La Palisse?
–Depuis huit jours.
–Alors tu ne lui es point attaché?
–Mon cœur va moins vite que le battant d’une cloche.
–Et si tu aimais une femme, haïrais-tu qui elle haïrait?
–Peut-être.
–Si cette femme t’enrichissait, la servirais-tu?
–Certes, dit le scribe, qui subissait la même fascination que celle qu’avait subie tout à l’heure Jacques de Chabannes, seigneur de La Palisse.
La Balbina appela le nain. Le nain vint étaler le coffret aux diamants sous les yeux de Buffalora. Buffalora recula comme si l’éclat des pierreries lui eût brûlé les yeux.
–Tu es avide, murmura la Balbina souriante, tu es et tu seras à moi.
Il se fit alors un petit bruit souterrain et Buffalora entendit frapper sous ses pieds.
Et comme il tressaillait, la Balbina lui dit:
–Ce bruit est un signal; ce signal m’apprend que mes gens ont suivi un passage souterrain et mis mes richesses hors de danger. Les Français peuvent venir maintenant. Suis-moi!
Le nain s’approcha d’elle, et, comme elle quittait son siège, il lui jeta sur les épaules un large manteau rouge qu’elle drapa savamment et qui, tout en la faisant paraître plus grande, dissimula son infirmité.
–Ah! vous êtes belle, murmura Buffalora.
–Belle et vindicative! dit-elle.
–Vous le haïssez donc maintenant?
–Il me faut plus que sa vie, son honneur!
–Et si je vous sers…
Elle laissa tomber sur lui un regard qui fit affluer tout le sang de Buffalora à son cœur.
–Viens! répéta-t-elle.
–Mais. où allons-nous?
–Tu verras.
Elle fit un nouveau signe au nain. Le nain s’approcha du mur, chercha dans la boiserie un ressort qui fit jouer un panneau, et le poète Buffalora, dont la main tremblait dans les petites mains de la Balbina, aperçut les premières marches d’un escalier souterrain.
–A nous deux! messire de La Palisse, dit alors la Balbina.
Et elle entraîna le scribe dans l’escalier mystérieux. Le nain les suivit, le coffret sous le bras.
VIII
NOURRICE LA MITRAILLE
Table des matières
Pendant que Buffalora était en proie à la Balbina, François Ier, désespéré, courait après le ravisseur de son enfant aussi vite que le lui permettait sa pesante armure. Mais cet homme avait sauté sur le destrier du roi et, tenant l’enfant devant lui sur la selle, avait lancé sa monture au grand trot, à travers les rues encombrées de cadavres. François avait bien peu d’espoir de le rattraper. Une circonstance inattendue lui vint en aide. Au détour d’une rue, le bandit donna contre un gros d’hommes d’armes français. Ceux-ci, à son harnachement, reconnurent le cheval de leur maître et à tout hasard arrêtèrent celui qui le montait. Le chef même, craignant, d’après ce qu’il voyait, qu’il ne fût arrivé malheur au roi, se mit en devoir d’interroger le prisonnier, quand François apparut. Son arrivée produisit un instant d’émotion dont profita le prisonnier. Pendant que les hommes d’armes entouraient leur maître, le bandit s’élança, et, sautant par une fenêtre ouverte, entra dans une maison saccagée et percée de toutes parts.
–Pasques-Dieu! jura François, il m’échappe! Sus, sus, à l’homme. Mais prenez garde à l’enfant!
Et, donnant l’exemple lui-même, il pénétra à son tour dans la maison, suivi de ses soldats.
Mais on eut beau fouiller dans tous les sens et chercher autour des ruines, l’homme ne se trouva pas. Malheureusement, ce n’était là que le commencement des malheurs qui attendaient François Ier. Parmi les soldats, se répandit une désastreuse nouvelle. Les succès de La Palisse avaient fait des jaloux. Ses ordres n’avaient pas été exécutés ou l’avaient mal été. Il s’en était suivi un désarroi dont avaient profité les Milanais. Dans plusieurs quartiers les troupes italiennes, reprenant le dessus, avaient repoussé les Français mal conduits et mal soutenus. Des bataillons entiers avaient été taillés en pièces.
Frappé dans son cœur de père, François était atteint dans son orgueil de roi!… Il n’hésita point et sacrifia son amour à l’honneur de la France.
–Foi de gentilhomme! s’écria-t-il, s’il faut mourir ici, au moins je mourrai avec gloire et face à l’ennemi!... En avant!
Et, ralliant les bandes de soldats qui battaient en retraite, il marcha le premier, visière levée, vers le point le plus menacé.
Son passage produisit un effet magique. En voyant ainsi s’exposer comme un simple soldat le jeune roi de France, les plus découragés retrouvèrent leur audace et jurèrent comme lui de vaincre ou de mourir. L’élan donné se communiqua de proche en proche à toute l’armée. Les barricades, abandonnées tout à l’heure, furent reprises les unes après les autres avec une nouvelle furia.
–France! France! criait le jeune roi en reconquérant Milan.
Et il se disait tout bas, le cœur brisé:
–Il faut subir sa destinée. Je dois être roi avant d’être père!
Et il se lançait en avant, n’osant même pas avouer que le père espérait, pour retrouver son fils, profiter de la victoire du roi! Dieu sembla le favoriser. Nos soldats poursuivaient leur marche irrésistible.
Quant aux Milanais, comprenant à l’exaspération de leurs adversaires qu’ils n’avaient aucun quartier à espérer, ils se battaient avec un épouvantable acharnement, ne lâchant le terrain que jonché de leurs morts.
Pour en finir plus vite, le roi avait envoyé chercher du canon qu’on poussait à bras d’hommes à travers les ruelles et qu’on braquait sur les barricades et sur les maisons mises en état de défense. On venait de déblayer ainsi tout un dédale de ruelles enchevêtrées les unes dans les autres et, courant à travers des rangées de maisons mal bâties, les habitants fuyaient affolés.
–Arrêtez, dit François à ceux qui l’entouraient, il faut laisser se sauver ces malheureux.
–Ne vous en déplaise, sire, ce sont des malheureux qui seraient bien contents de vous tuer, riposta un vieux capitaine de reîtres à la moustache grise.
–Mais il y a là des enfants… il y a des femmes...
–Qui sont plus enragées que les hommes, et, tenez, que disais-je?… Par la Mort-Dieu!… voici une de ces vieilles truandes qui, n’ayant plus d’arme, déchire à coups d’ongles et de dents mon camarade de Brindes!...
Et le vieux capitaine, saisissant l’arquebuse d’un de ses hommes, frappa en plein cœur la vieille patriote.
–Horrible chose que cette guerre! murmura le roi avec un soupir. Ah! combien j’aimerais mieux la bataille rangée, homme à homme, lance contre lance. J’ai hâte d’en finir avec ces tueries!.
Le temps d’arrêt avait donné de l’espoir aux soldats milanais. Quelques-uns revinrent sur leurs pas et déchargèrent leurs arquebuses sur l’entourage royal.
–Ah! ils en veulent encore!… s’écria un bombardier en approchant la mèche de la lumière de sa pièce.
François soupira de nouveau. Il voyait dans le carrefour ouvert par le canon, les femmes, les enfants. Il ne pouvait se résoudre à voir massacrer ces pauvres êtres. Tout à coup, il poussa un cri terrible. Au milieu des gens sur lesquels allait pleuvoir la mitraille, courait un homme qui portait dans ses bras un petit enfant… Et cet homme, il ne pouvait s’y tromper, c’était le ravisseur qu’il avait poursuivi en vain!.
–Arrêtez, cria François Ier d’une voix tonnante, en s’élançant, au risque d’être broyé lui-même.
Il était trop tard. Un épouvantable fracas retentit et la mitraille, passant par-dessus sa tête, traversa l’espace avec mille sifflements de couleuvres.
Une clameur terrible, composée de mille cris de terreur, de douleur et de désespoir, répondit à la détonation. Quand la fumée fut dissipée, François, qui avait continué sa route, n’avait plus devant lui qu’un monceau de cadavres horriblement mutilés, du milieu desquels s’exhalaient de sourdes plaintes. Au milieu des morts et des mourants, pour la plupart méconnaissables, François, l’âme désespérée, chercha le ravisseur et l’enfant.
Il les découvrit bientôt, morts tous deux. L’homme avait la tête emportée; les balles de mitraille avaient labouré, déchiré tout le corps du pauvre petit.
Et c’était le canon français qui avait accompli cette horrible besogne!
S’il n’eût été le roi de France, s’il n’eût eu si grande charge d’âmes, à ce moment, François aurait voulu mourir. Il ramassa le petit cadavre ensanglanté et le pressa contre ses lèvres.
–Au moins, dit-il, si je n’ai pu voir mon fils vivant et l’élever selon le rang qu’il méritait, je veux qu’il ait des funérailles dignes de lui!
Il appela un de ses hommes d’armes, et lui indiqua en termes précis la petite maison de la via del Giardino, où était restée la nourrice.
–Portez ce cadavre à la femme que vous y trouverez, lui dit-il, et surtout préparez-la doucement au coup affreux qu’elle va recevoir. Dites-lui que je la reverrai. J’ai besoin d’elle.
Le soldat partit.
–Et maintenant, s’écria le roi, en avant! et menons vivement la fin de cette expédition. J’ai hâte de quitter l’Italie, ce pays maudit, et de rentrer en France!
IX
LA SECONDE MÈRE
Table des matières
Le meilleur moyen d’chapper au ridicule est encore de devenir sublime. C’est le moyen qu’employa La Palisse en sortant du palais de la naine bossue aux genoux de laquelle l’avaient surpris ses soldats commandés par Gaston. Il remonta à cheval, fit rassembler son régiment, se mit à sa tête et ne tarda pas à transformer les rieurs en admirateurs. Il balaya toutes les rues qui allaient du palais de la Balbina au château des Sforza, fit cinq cents prisonniers, tua de sa main les deux principaux chefs de l’armée milanaise et força le duc à s’enfermer dans son château qu’il se mit en devoir de miner. Si bien qu’après avoir, de son côté, écrasé, ou dispersé ceux qui s’opposaient à son passage, François Ier qui, lui aussi, avait pris pour but le château des Sforza, put croire qu’il traversait une ville abandonnée. Pendant que le roi se demandait si cette apparence de désert ne cachait pas un piège redoutable, La Palisse assiégeait et bombardait, avec une telle ardeur, que Sforza, se voyant pressé et sans espérance de secours, vint à composition et demanda à traiter.
–A quelles conditions? fit La Palisse.
–Pour vous éviter un mois de siège, répondit le parlementaire, mon prince se contentera d’une rente de cent livres par jour, qui ne font jamais que trente six mille livres par an.
–J’aimerais mieux, quant à moi, vous donner trente-six mille obus en cette seule journée. Mais mon roi est jeune et n’est pas encore habitué à l’odeur du sang. Je me crois donc autorisé à vous promettre en son nom ces trente-six mille livres. Allez et préparez-vous à nous recevoir dignement.
Et, après ce dialogue rigoureusement historique, La Palisse, triomphant, revint sur ses pas. Il voulait être le premier à apprendre au roi la nouvelle de la reddition de la place, d’où dépendait la conquête définitive du Milanais.
Il le rencontra à mi-chemin de la voie principale qui séparait le château des fortifications.
–Ah! sire, habillez-vous, lui cria-t-il du plus loin qu’il le vit, habillez-vous tous! Sforza vous invite à dîner.
–Alors, c’est fini? Ah! tant mieux! fit le roi en poussant un soupir.
–Comment, mon roi n’est pas plus aisé que cela? fit La Palisse étonné. Il paraît pourtant que les Milanaises s’entendent à donner des fêtes!
François ne répondit pas: il pensait à l’enterrement qui suivrait cette fête. Néanmoins il n’avait pas le droit de priver d’un plaisir sa brave armée qui, depuis deux mois, s’était conduite si valeureusement.
Il ratifia donc le traité provisoire signé par La Palisse et donna des ordres pour l’entrée solennelle qui devait être la consécration de la conquête du Milanais. L’histoire a gardé le souvenir de cette entrée «laquelle chose feust merveilleusement belle et triomphante» disent les mémoires du temps.
Mais avant de songer à se vêtir en conquérant, François se dit qu’il avait un devoir à remplir, celui de prier auprès du corps de son enfant.
–Que l’on s’apprête sans s’inquiéter de moi, fit-il.
Et il ajouta, en se tournant vers un homme d’armes:
–Jean, tu seras seul à me suivre.
!–Pardonnez-moi, sire, lui dit un capitaine, mais voudriez-vous me permettre de remplacer cet homme d’armes.
–Tu as à me parler.
–Et j’ai quelque chose à vous donner.
f Le roi comprit, car ce capitaine n’était autre que le jeune Gaston de Maulévrier.
|–Suis-moi donc, dit François Ier au filleul de ; La Palisse.–
Et il ajouta, en se tournant vers l’homme d’armes , qui devait l’accompagner:
–Mon pauvre Jean, ce sera pour une autre fois.
Puis il fouetta son cheval. Gaston se mit en devoir de galoper derrière lui.
—Non, viens près de moi, lui demanda le roi.
Gaston obéit.
Et François Ier, se jetant dans une rue transversale où ni La Palisse, ni les autres ne pouvait le voir, lui dit:
–Tu as le médaillon?
–Le voici.
Le rival de La Palisse s’arrêta et contempla de nouveau la merveilleuse image de celle que le maréchal et Gaston appelaient madame Isaure:
–0ma chère Pâlotte, murmura-t-il, par quel hasard étrange ce médaillon est-il en ma possession à l’heure même où je vais pleurer sur ton enfant mort!
Et, ne pouvant plus voir ce portrait adoré puisque ses yeux étaient noyés de larmes, il le couvrit d’un long baiser. Gaston, intrigué plus qu’on ne saurait le dire, cherchait en vain la cause de l’émotion de François Ier. Il pensait:
–Pour que la contemplation de ce portrait lui arrache des pleurs, il faut que le roi connaisse depuis longtemps celle qu’il représente. Or, si je l’aime déjà tant, cet ange qu’un médaillon seul m’a montré, combien ne doit-il pas l’aimer, celui qui a vu son sourire, qui a entendu sa voix, qui a pressé sa main peut-être!
Et Gaston, tout imbu des préjugés de ce temps, ne pouvait songer à entrer en lice d’amour avec son roi, son maître! Ne venait-il point de prouver son absolu désintéressement en donnant à François cette image qu’il avait, il est vrai, reproduite au plus profond de son cœur?
–Tu as eu du mal à avoir ce médaillon? lui demanda le roi qui cherchait à déguiser son agitation.
–Oh! nullement! Je l’ai pris en ramassant mon parrain.
–Qu’est-ce à dire? La Palisse ne se tient plus sur les jambes?
Et le jeune homme raconta au roi la formidable chûte qu’avait subie le maréchal devant le palais de la Balbina. Ils arrivèrent ainsi, l’un s’efforçant d’être gai, l’autre faisant semblant d’écouter, dans la via del Giardino.
Le roi reconnut la barricade et la petite maison.
–C’est ici que j’ai affaire, dit-il en mettant pied à terre. Gaston, prends la bride de mon cheval et attends-moi.
François Ier avait des sanglots dans la voix.
Ce cher trésor, fruit perdu de ses premières amours, ce petit être adoré qu’une volonté puissante avait ravi à la Pâlotte et que, par une faveur du ciel, il avait retrouvé, quelques heures auparavant, dormant frais et rose dans son berceau, il allait donc pourvoir à ses funérailles!
L’enterrement d’un enfant ! que peut-il y avoir de plus navrant au monde! Et cette pauvre femme, qui était devenue la seconde, la vraie mère de son fils à lui, comment l’aborder? Le roi n’eut pas le courage de frapper. La porte n’était pas fermée. Il la poussa et regarda par l’entrebâillement. Le tableau était sinistre. Les lèvres collées sur la joue sanguinolente de l’enfant que lui avait apporté le soldat, la nourrice, tombée à genoux dès la première phrase de l’envoyé,–alors qu’elle s’attendait à un malheur, mais non point à un malheur irréparable, –pleurait toutes ses larmes. Debout devant elle et la tête baissée, le soldat, immobile, impassible, ne trouvait plus un mot à dire et, par respect, n’osait pas se retirer. Une fois seulement, la femme, interrompant son baiser pour jeter au ciel un regard inutile, murmura un nom. Ce n’était pas celui de l’enfant. Elle dit dans un sanglot:
–Pauvre Pâlotte!
Le roi entra.
–Et moi, vous ne me plaignez pas? fit-il. Je l’aimais pourtant bien1!!
–Il était si beau! sanglota la nourrice.
Et, se relevant, elle l’éloigna de son sein pour le regarder une dernière fois. Elle poussa un cri, un de ces cris perçants qui traversent le cœur et qu’on ne peut plus oublier,
–Ah!... ce n’est pas lui! Ce n’est pas lui! Ce n’est pas lui!. répéta-t-elle.
Et son visage, transfiguré, s’épanouit. 0égoïsme humain! Cette femme, qui tenait un cadavre entre ses bras, osa rire!
C’est que ce cadavre n’était pas celui de l’enfant qu’elle aimait!
Il y avait eu tant de fuyards!
De nouveau, le roi le prit, ce pauvre enfant, innocente victime des conflits des hommes et le plaçant dans son berceau:
–Cours à l’église prochaine, dit-il au soldat qui l’avait accompagné, et commande les funérailles qu’aurait eues le fils de François Ier. Va.
Le soldat sortit. L’amant de la Pâlotte reprit:
–Nourrice, heureusement je suis roi, et vainqueur, et maître de Milan! J’ai le droit de croire à présent que mon enfant vit. S’il n’est que perdu, nous le retrouverons!
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