Read the book: «Lettres de Paul Gauguin à Georges-Daniel de Monfreid»

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Publié par Good Press, 2022


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EAN 4064066307486

HOMMAGE A GAUGUIN

I

PAUL GAUGUIN, né à Paris le 7 juin 1848… – je ne m’attarde pas à exposer ses origines; tout homme exceptionnel étant destiné à décevoir ses parents plus qu’à les prolonger. Et lui-même nous instruit:

«Si je vous dis que, par les femmes, je descends d’un Borgia d’Aragon, vice-roi du Pérou, vous répondrez que ce n’est pas vrai, et que je suis prétentieux. Mais si je vous dis que ma famille est une famille de vidangeurs, vous me mépriserez.»

En vérité, son père fut un journaliste; et sa grand’mère maternelle, une femme de lettres, Flora Tristan, dont les œuvres ni les croyances, saint-simoniennes, n’atteignent à l’intérêt de la vie conjugale. Mal mariée, son conjoint l’aimait cependant d’une telle rancune, qu’après trois ans d’accord et dix-huit années de séparation, il lui infligea la preuve la plus fatale dont un jaloux puisse faire hommage à sa femme, et tenta de la tuer. Elle continua de vivre et d’écrire des romans sentimentaux dans le goût de son école, comme «Memphis, ou le Prolétaire», sans pitié de ses lecteurs ni de son mari, soumis aux travaux forcés pour vingt ans.

Mais par elle, Gauguin remontait à des ancêtres – sinon «Borgia» – du moins de noblesse aragonaise certaine, puisque pauvre et émigrée. Don Mariano Tristan y Moscoso était colonel espagnol à la solde du Pérou, et ses états de service demeurent enviables: ce père de Flora, remarié à l’âge de quatre-vingt-neuf printemps, – sa seconde femme eut Plusieurs enfants dont un certain Etchenique, devenu Président de la République Péruvienne. L’autre ancêtre, son frère, don Pio Tristan, atteignit l’âge de cent treize années. Voilà, pour la vitalité, les véritables chefs de la maison Gauguin.

Ni cette vitalité, ni cette virilité respectables de l’arrière grand-père et grand-oncle, encore moins les vertus humanitaires de Flora Tristan, n’interviennent dans l’ascendance du génie de peintre en Gauguin. Mais il faut convenir que ces ancêtres non français, exportés, cet exotisme puissamment planté dès l’origine, n’étonnent point à considérer l’homme qu’ils engendrèrent, – à le regarder dans un des portraits qu’il fit de lui-même les plus rudes, les plus francs, car destiné à l’ami des derniers jours: «A l’ami Daniel», comme l’écrit la dédicace. De profil, sur un torse oblique à forte encolure, avec un geste diagonal plein de volonté, aussi de ruse, un coup d’épaule et du regard… Le menton s’appuie grassement sur l’épaule. Une moustache courte, clairsemée. Le nez est busqué, préhensif; la paupière lourdement levée par le globe d’un œil gros. Un front fuyant; un crâne petit, – afin que la pensée trop intelligente ne déborde pas les merveilleux organes faits pour saisir le monde extérieur à belles dents, à pleines lèvres, à pleines narines, de tous les yeux, de toute la face, comme il sied au peintre bien né…

Si l’œuvre peinte n’est pas donnée dans les qualités ancestrales, on ne peut refuser à ces hispano-péruviens une souche de bon augure pour l’enfant qui devait naître d’eux en plein Paris.


Et d’ailleurs, c’est vers eux que, ruinée par le coup d’Etat, sa famille le ramène en 1851, l’embarquant avec elle pour le Pérou, à l’âge de trois ans. Mais, présages à retenir, – si l’on veut, – Clovis Gauguin, journaliste libéral, exilé volontaire, meurt dans le détroit de Magellan et on le laisse à Port-Famine.

Quatre années suivent de séjour à Lima, dont on retrouve les reflets dans le souvenir des enfances-Gauguin: un ciel insolemment pur; des toits en terrasse où les propriétaires frappés de «l’impôt de la folie» nourrissent le dément domestique, lié par une chaîne; le fou qui se désenchaîne parfois et rôde dans la nuit; les portraits d’ancêtres bougeant et s’animant quand la terre tremble et donne un regard à leurs yeux; la mantille des Liméniennes, partageant le visage de sa mère «gracieuse et jolie» ; et les tributs du pays: céramiques Incas, figurines d’argent natif, bijoux d’or sans alliage pétris par les mains indiennes; enfin la rutilante et clinquante vie politique près de l’ancêtre don Pio, père du Président, – et l’hommage à cette petite cousine dont le jeune corps lui Plut au point que les parents crièrent au viol! Tant d’autres choses… Paul Gauguin avait alors six ans.


Le retour en France ne fut, pour l’enfant, que la préparation à de nouveaux voyages. Sa famille le destinant à l’Ecole Navale, la destinée et quelque paresse lui imposèrent la marine marchande. A dix-sept ans, il s’embarque comme pilotin, et, de nouveau, pour l’Amérique du sud, mais Atlantique: Rio de Janeiro. Puis il s’engage, et on le retrouve timonier à bord du Jérôme-Napoléon, commandé par le Prince Jérôme Napoléon, et naviguant dans les mers boréales, quand, le 1er Juillet 1870, il fut promu matelot de deuxième classe. Cet événement dans sa campagne précéda de fort peu la déclaration de la guerre, – que son chef apprit avec rage, faisant aussitôt «mettre le cap sur Charenton » !

L’année suivante, libéré par un congé renouvelable, il quittait la mer pour longtemps et s’établissait à Saint-Cloud où Madame Gauguin, née Aline Chazal, était morte. Il trouvait là une autre famille, bienveillante et amie, qui, de l’apprenti-marin fit, par simple recommandation chez un agent de change, un excellent apprenti-banquier.


A vrai dire, de toutes les choses étonnantes qui se déroulent dans l’histoire de Gauguin, celle-ci est la moins attendue. Toute aventure qui suivra peut être acceptée si l’on a foi en celle-ci: Gauguin, admis chez Bertin, financier de la rue Lafitte, resta attaché à cette maison durant onze années consécutives. S’il la quitta, ce fut de son plein gré. On doit donc porter à son avoir qu’il débuta dans la vie véritable, la vie sérieuse, par ce bon point de bon agent de change, et convenir qu’aux temps de jeunesse et de fièvre et d’enthousiasme à travers quoi se couve pour éclore – ou crever – la personnalité humaine, Gauguin fut un bon employé. Et, chose que l’issue de sa vie rendra tout-à-fait incroyable, Gauguin, alors, gagna beaucoup d’argent! On cite un chiffre: quarante mille francs dans sa meilleure année. Il mit le comble à cette vie modèle en épousant Mademoiselle Mette-Sophie Gad, d’origine danoise et luthérienne, s’alliant de la sorte à la grande bourgeoisie de Copenhague.

Bon employé, bon époux, et, la permission du Seigneur et le tempérament aidant, bientôt quatre ou cinq fois père, Gauguin, par sa vie endiguée à cette époque, sa vie «honorable», pose le problème insistant: l’artiste, aux prises avec la société, doit-il la reconnaître et en jouir économiquement, ou la repousser, ou l’utiliser en partie afin de vivre juste assez pour une œuvre mitigée, ou encore… Problème à mille facettes dont l’issue est avant tout affaire de santé, de hasards, d’héritage, – problème que les générations précédentes résolurent en partis-pris opposés: soit le bohème jouant de son art, s’accouplant au gré de ses ivresses et mourant extatique ou désespéré ; ou bien l’autre, qu’un séparatisme avisé protège et nourrit. Les actes répétés quotidiennement qui valurent à Joris-Karl Huysmans, fonctionnaire, de l’avancement et une retraite à la fin de ses jours, doivent être excusés pour avoir permis à l’artiste une parfaite liberté d’art. Mais en dehors des catégories marche Rimbaud, fils de l’Apocalypse durant trois ou quatre années de son enfance, bon comptable, ensuite, pour l’éternité de sa vie. Les héros sont parfois bien décevants dans le choix de leurs espèces sociales!

C’est une autre déconvenue que réservait l’approche de M. Gauguin, employé de banque, – déconvenue plus stérile encore. Car si Huysmans, dès le début de sa jeunesse, se cherchait voluptueusement à travers le bourbier de son âme, si Rimbaud, bien avant sa vraie jeunesse, écrivait déjà en prophète, – Paul Gauguin, poussé par la vie, ne peignait pas. Que le lecteur daigne enfin s’étonner: dans cette chronique d’un grand peintre âgé dès lors de plus de vingt-huit ans, il n’a pas été question de peinture.

Et même, par un double paradoxe opposé aux précédents exemples, on peut croire que ses fonctions journalières elles-mêmes conduisirént Gauguin à toucher aux couleurs. Huysmans eut expliqué cela comme une manifestation du Malin qui s’insinue en l’âme par tous les pores suants de la peau… On peut croire que le démon des Visions pénétra sa proie par le vide que laisse en tout bon employé une semaine bien remplie: le Dimanche. Un beau Dimanche, Gauguin, pour occuper son loisir, se mit à peindre. On objectera qu’il pouvait, avec la même fatalité, s’adonner à pêcher à la ligne; ou encore, le goût de peindre, on devrait avec Taine, ce bon examinateur, le rapporter à une influence du milieu, (mais Gauguin même fait observer que Taine a parlé de tout sauf de peinture), et dire avec M. Jean de Rotonchamps que: «peut-être le futur auteur du Christ jaune acquit inconsciemment dans la maison de son tuteur, Gustave Arosa, l’amour latent de l’œuvre peinte, car Gustave Arosa… doué d’un goût délicat avait réuni chez lui un certain nombre de toiles de l’école moderne…» Il vaut mieux reconnaître la vertu génitrice du Dimanche chez un bon employé, la vertu maléficieuse, puisque précisément ce jour-là, repos du Créateur, le Malin s’agite et enfièvre les maudits parmi les hommes, ses fils d’orgueil et de révolte: les artistes, les Hors-la-loi. Je vois dans tout ceci une authentique prédestination!

Mais ce qui vaut mieux, il se trouve que Gustave Arosa était ami de Pissarro. C’est de ce maître que Gauguin apprit le choix des tons à donner à la toile: élimination du noir cireux, du bitume stercoral, des terres et des ocres couleurs de pauvre; et cette décision un Peu naïve mais riante de n’user que des trois «primaires» et de leurs dérivés immédiats: la formule, enfin, trop répétée, du «mélange optique des couleurs». Bien plus, Pissarro lui enseignait l’indépendance, l’affranchissement de toute maîtrise hormis la sienne propre que chaque élève détient, – ou ne détient pas, et c’est en effet la question. Dans la complète, sincère, enthousiaste et cynique biographie de Paul Gauguin, celle qui, dans cinquante ans, quand toute la génération qui l’approcha sera morte, – et nous aussi, – sera possible, il ne faudra point négliger Pissarro, Danois né aux Antilles, vendu par sa famille au négoce et qui apprit, sans doctrine, les éléments de son propre dessin. Bien mieux que la division des couleurs, Pissarro avait d’abord enseigné à Gauguin comment on échappe à la famille, à la fatalité de marchand ou d’homme d’argent, d’homme payé ou payant, d’homme à bilan, d’homme à tout faire, – comment l’on n’est pas commerçant.


Bien que les premiers essais de Gauguin se datent de 1875, – et qu’il ait, en 1876, exposé au salon un paysage, – obtenu de Huysmans en 1880 un brevet de «dilution des œuvres encore incertaines de Pissarro», c’est en 1881 qu’il se révèle: «M. Gauguin, écrit Huysmans se présente avec une toile bien à lui, une toile qui révèle un incontestable tempérament de peintre moderne.

«Elle porte ce titre: Etude de nu. C’est, au premier plan, une femme vue de profil, assise sur un divan, en train de raccommoder sa chemise; derrière elle, le parquet fuit, tendu d’un tapis violacé, jusqu’au dernier plan qu’arrête le bas entrevu d’un rideau d’algérienne.

«Je ne crains pas d’affirmer que parmi les peintres contemporains qui ont travaillé le nu, aucun n’a encore donné une note aussi véhémente dans le réel; et je n’excepte pas de ces peintres, Courbet, dont la femme au perroquet est aussi peu vraie comme ordonnance et comme chair, que la femme couchée de Lefebvre, ou la Vénus à la crème de Cabanel....

«En dépit de ses titres mythologiques et des bizarres pannes dont il revêt ses modèles, Rembrandt seul, a, jusqu’à ce jour, peint le nu.» Et plus loin, négligeant d’autres toiles: «Bien que ces tableaux aient des qualités, je ne m’y arrêterai pas, car la personnalité de M. Gauguin, si tranchée dans son étude de nu, s’est difficilement évadée encore des embrasses de M. Pissarro, son maître.»

L’année suivante, 1882, Huysmans la déclare, pour le même peintre, une année de «rien qui vaille» – : «Tout au plus citerais-je, comme étant plus valide que le reste, sa nouvelle vue de l’église de Vaugirard. Quant à son intérieur d’atelier, il est d’une couleur teigneuse et sourde…»


En effet, Gauguin dans son intérieur, non plus, de peintre mais de mari, remâchait une aventure de ton vraiment domestique; et cette année «de rien qui vaille» fut livrée à cette crise intime, empâtée dans cette couleur «teigneuse et sourde» comme l’avait pressenti la double vue décidément impitoyable de Huysmans. Il semble enfin que les conseils du maître des indépendants, de Pissarro, aient, à ce moment-là même porté dans l’arbre de vie de Gauguin les fruits les plus beaux, les plus vénéneux. C’est en janvier 1883, à l’âge de l’homme fait, milieu juste d’une vie humaine bien rythmée, à trente-cinq ans, que M. Gauguin, agent de change, obsédé d’un travail lucratif qui dérobe ses heures, met en balance sa vie d’employé, et l’autre; celle qu’il tient et celle qu’il veut vivre… se décide pour celle-ci, et, forçat de la petite semaine, prononce enfin le mot le plus fier de son œuvre:

– «Désormais, – aurait-il dit, et je ne l’ai Pas entendu, – désormais, je peins tous les jours.»

Aussitôt, changement magique: Gauguin venait de jouer toute sa carrière sur ces mots, – et, en apparence, de tout y perdre. L’employé cossu se défait de son emploi, le collectionneur de ses toiles; (il en possédait de fort belles de Manet, Renoir, Monet, Cézanne, Pissarro, Sisley…) enfin, le père de famille de sa femme et de ses enfants. La famille Gauguin ayant émigré en Danemark, se disloque vers 1885. Madame Gauguin demeure à Copenhague avec quatre de ses enfants. Lui, pauvre, mais désormais peintre sans dimanches, revient avec son fils Clovis à Paris, et, sans tarder, descend au fond de la détresse: par grande ironie il doit son pain, durant quelques temps, à la parodie même de son nouveau métier. Il colla, pour trois francs cinquante par jour, des affiches «décoratives» à la gare du Nord.

«J’ai connu, écrit-il dans un petit cahier dédié à sa fille Aline, la misère extrême. Ce n’est rien ou presque rien… On s’y habitue, et, avec de la volonté, on finit par en rire. Mais ce qui est terrible, c’est l’empêchement au travail… Il est vrai que, par contre, la souffrance vous aiguise le génie. Il n’en faut pas trop, cependant, sinon elle vous tue… Avec beaucoup d’orgueil j’ai fini par avoir beaucoup d’énergie, et j’ai voulu vouloir.»

Cette énergie, il la promène d’abord de Paris en Bretagne, à Pont-Aven. Puis il se souvient d’autres terres plus lointaines que le «Finistère», – d’îles déjà vues dans sa jeunesse ou son adolescence; de pays entre les deux tropiques où le soleil au zénith ne fait pas d’ombre et pénètre tout même le crâne, – et la machine animale évapore ses humeurs dans un bouillonnement de volupté. Et, parvenu à cet autre point, (il a près de quarante ans) où l’on sent la série des années basculer et glisser au lieu de s’envoler, c’est alors seulement qu’il se décide et part pour les Antilles françaises, la Martinique. Il n’y a Plus lieu de s’étonner. Même on escomptait ce départ, dont l’impromptu seul se manifeste qu’il soit si tardif! Gauguin, peintre enfin libéré, aurait dû se réembarquer plus tôt en sa vie… Comment Gauguin n’est-il pas, depuis longtemps déjà, parti?

C’est en vérité qu’il est décidé au départ beaucoup moins sous l’attrait des haleurs aux horizons-mirages, que par la poussée du budget quotidien. Il calcule, – et ceci demeure jusqu’à la fin pour lui un autre mirage, – il croit «la vie beaucoup moins chère aux colonies qu’à Paris.» Ce n’est point par éblouissement éperdu de la lumière: il se sent de chaleur à la créer; mais par escompte, mal placé, d’une maison moins chère à conduire; d’une vie pratique plus aisée, dans cette arrière province qu’est une colonie à la fin du dix-neuvième siècle. Insoucieux du soleil vers qui il se met en route, il part avant tout afin de vivre librement, ou – simplement, – de vivre.

N’oublions pas que tous les «cieux de braises», le flamboiement des jugements derniers, l’enfer et ses gloires peuvent se peindre sans avoir été subis; que Turner allumait ses toiles dans une arrière-boutique du sous-sol londonien; que Rimbaud, avant d’exprimer toute la mer, avec ses ressacs, ses volumes en marche, ses écroulements d’eau et sa nautilité – Rimbaud n’avait jamais vu la mer.

L’année 1887 se passe tout entière aux Antilles. Mais le climat menace Gauguin et le force au retour.


C’est à nouveau de Bretagne, que vient le tirer vers la Provence une lettre d’ami, – et Pour la première fois dans sa solitude souillée de médiocres camarades, – d’un ami digne de lui: Vincent van Gogh, débarqué de Hollande.

Vincent, qui peignait à Arles, a reçu, en échange du sien, un portrait de Paul par lui-même, et il écrit à son frère Théodore van Gogh: «Cela me fait décidément l’effet de représenter un prisonnier… mais on peut mettre cela sur le compte de la volonté de faire une chose mélancolique; la chair dans les ombres est lugubrement bleutée… Ce que le portrait de Gauguin me dit surtout, c’est qu’il ne doit pas continuer comme cela; qu’il doit se consoler, qu’il doit redevenir le Gauguin Plus riche des négresses.»

Gauguin rejoignit donc van Gogh peignant les Aliscamps de Camargue. Il y eut alors, après l’échange des portraits, opposition de qualités insolites. Van Gogh, timide et mystique, réfléchissait jour et nuit sans trêve sur une toile, et crevant en couleurs, peignait tout d’un coup furieusement. Puis, ce fut la folie, haute en couleurs comme ses gestes sur la toile, – et l’oreille coupée. Et van Gogh fit de lui-même le portrait «L’Homme à l’oreille coupée», – et plus tard se tira un coup de pistolet dans le ventre. Gauguin, enfui de leur vie commune, s’était pour la troisième fois réfugié en Bretagne, et de Pont-Aven au Pouldu.


Et du Pouldu il s’en revient à Paris vers la fin de l’année de l’Exposition, à laquelle il avait participé, non pas aux salons, mais aux cimaises d’un estaminet, sous la rubrique, dédaignée plutôt que choisie par lui du groupe «impressionniste et synthétiste».



Ce fut la période, – deux années —, qu’on Pourrait étiqueter «parisienne», comme on dira plus tard «provençale» ou «martiniquaise ». Ce n’est point la meilleure de sa fonction de peintre. Il fréquente des milieux littéraires dont le millésime, 1890, implique aussitôt la tendance. De jeunes écrivains «compréhensifs», Albert Aurier, Julien Leclerq, l’ont conduit vers l’église symboliste. Il lui est donné de voir et d’entendre le grand Verlaine, le Poète, et de boire auprès de lui; et Moréas, le bon faiseur de vers, et Morice, le rhéteur. Mais l’épithète symboliste est une ferme valeur littéraire à cette date. Nous autres, vivant à ce jour, pouvons bien mesurer ce que ces temps nous ont valu; et toute la jeunesse qu’ils apportaient, et les beaux coups de dents saines dont cette jeunesse déchirait la viande – non pas faisandée mais Putride – de bœuf naturaliste, indigne d’être mangé comme cerf. Mais Gauguin avait passé la quarantaine, – et, bien plus âgé, bien plus mûr, bien plus «sans âge» que l’homme, l’artiste avait dépassé le symbole, lequel, générateur dans le monde des mots, devient vite détestable quand il s’impose là où sa fonction est originelle, dans l’art figuratif, symbolique d’essence par ses traits, sa surface plane, le convenu de son espace pictural.

C’est pourquoi l’aventure parisienne de Paul Gauguin ne faillit qu’à valoir une bien mauvaise toile, où des accessoires groupés sans rythme ni sérieux: un renard, une noce de campagne, une jeune fille nue, – le tout consommé dans un effort pâteux sous l’annonce «la perte du pucelage», aboutit au rancart dans un grenier. Et plus tard, se souvenant de très loin de cette équipée, Gauguin en esquisse plaisamment le blason: «Une croix, des flammes,… V’lan! ça y est, le Symbolisme! »

Enfin, – et depuis tant de mots cet Hommage ne mène qu’à écrire ceux-ci: Paul Gauguin, âgé de quarante-trois ans, se tourne vers le pays le plus éloigné de tous les continents solides, l’archipel qui poudre les mers du Grand Océan, et parmi les milliers d’îles, choisissant l’Unique, il fait son bagage pour Tahiti.

Pourquoi ce nouveau désir extrême-exotique? ce départ pour le «cinquième monde», ainsi que l’appelaient les grands navigateurs, – après quoi, dirait un hagiographe, il n’est plus d’envolée possible que pour l’autre monde… Malgré les calculs de toutes sortes qui encombrèrent la vie domestique du grand peintre, et sa mort, et ce qui suivit sa mort, on peut du moins lui épargner ici l’injure d’une enquête et s’incliner devant ce fait: il s’embarque, un beau jour, pour la Polynésie.

On dira: instinct, pur instinct. Oui, mais le génie. C’est pourquoi l’instinct fut glorieusement rétribué. C’est pourquoi l’artiste reçut là-bas une plus haute récompense que jamais élève d’un jury: la révélation de sa maîtrise. Ce qui désormais devait être le domaine où bâtir sa maison régnante, fut révélé à Gauguin par Tahiti.

C’est à ce point juste, d’ailleurs, que ressortissent les Lettres qui font le corps de ce livre. C’est à propos de ce départ qu’intervient dans sa vie l’homme qui, plus que tout autre, lui correspondra désormais; – je veux dire en qui il se retrouve, se découvre avec noblesse ou abandon, lassitude ou espoir. Par une bienfaisante fatalité, cet homme est comme lui un artiste indépendant, un «classique », disait Gauguin, sans autre maître que les Maîtres. C’est à cet homme que s’adressent les Lettres publiées ici, et dont le recueil, pour la première fois du genre, eut vraiment mérité ce sous-titre:

Lettres d’un Peintre à un autre Peintre, son ami.

II

GEORGES DANIEL DE MONFREID, à vrai dire, était connu de Gauguin depuis le retour de la Martinique. Les deux peintres avaient d’abord été deux bons marins. Monfreid naviguait pour son plaisir sur une goélette de trente-six tonneaux, faisant son libre cabotage de Saint-Malo à Port-Vendres, puis en Algérie, puis ailleurs… Mais à terre, il dessinait, accomplissant avec ferveur et gravité cette tâche de donner sa propre vision du monde, qui est à tout le monde. Et Monfreid se trouva parmi les premiers à recevoir de l’œuvre de Gauguin les coups de poing que celui-ci lançait au passage, ou les coups d’épaule qu’il prêtait pour que l’on s’appuyât. On ne peut dire, (et Gauguin, si jaloux de sa maîtrise juste, ne le permettrait pas) que Monfreid en quelque sorte fut élève de Gauguin, – mais qu’il était prêt à en saisir les impulsions libératrices dans toute leur portée, que seuls les plus forts pouvaient atteindre. Et dès lors, Monfreid aperçut, évalua et pesa ce qui était lui-même, et sans jamais subir l’empreinte ni l’emprise écrasante d’un maître meurtrier de toutes les faiblesses, peignit comme il fera jusqu’à la fin de sa vie.

C’est donc de cet un à cet autre que les Lettres, durant douze années, vont s’échanger. L’amitié, établie dès le départ, s’accuse, non pas de jour en jour, car les courriers sont rares. Tous les envois commencent par «Mon cher Daniel…» Daniel est un pseudonyme adopté par Monfreid à ses débuts, et que l’on doit intercaler dans son nom. Mais la formule finale, de la première à la dernière lettre, est en progression de confiance: «Cordialement à tous amis artistes…» – «Poignée de main…» – «Tout à vous…» – «Tout à vous grandement…» – «Tout vôtre, affectueusement…» Et voici qu’au nom de Daniel, Gauguin unit celui d’Annette, «chère à Daniel», et l’image enfantine des jolis cheveux roux «qui broussent dans le jardin…»

Ainsi, à travers une absence si profonde qu’il faut cinq à six mois aux demandes et réponses pour être satisfaites, se nourrit cette double amitié. Des deux côtés, les plus solides vertus de l’artiste. Monfreid, avec un geste de peintre ménager de ses mots, tient Gauguin pour «un grand bonhomme». Gauguin juge son ami un bon juge de ses propres efforts: «Je suis impatient, lui écrit-il, du courrier prochain où vous me parlerez des tableaux que j’ai envoyés: j’ai hâte de savoir si je suis dans l’erreur ou non.» Et encore, s’adressant à un acheteur des Degas, Cézanne, Renoir et de Monfreid : «A l’énumération de votre collection, je vois que je suis en compagnie de maîtres, et cela rend heureux mais aussi bien timide… J’y vois des Daniel. Enfin il y a donc des hommes qui savent apprécier la peinture! Daniel, en outre qu’il est artiste, est la plus belle nature loyale et franche que je connaisse… »

Les deux peintres s’étaient confrontés jusque dans leurs valeurs sociales. Gauguin, au mépris du troupeau des hommes, apportait ce «don magnifique» fait à la multitude par quelques-uns. Monfreid répondait d’un regard aussi net, aussi dur, aussi dépouillé de toutes les écoles et même, en tant qu’homme, possédait plus. Gauguin passa pour un «mufle» un «impudent parasite», un «égoïste», un «monsieur sans-gêne», (épithètes relevées dans les jugements de ses bons amis). Monfreid, de l’accord unanime, fut en cette histoire comme en toutes un parfait gentilhomme. C’est en laissant derrière lui, à l’autre face du monde, ce répondant et ce garant, que Paul Gauguin s’en fut aux îles Pacifiques.

Dès lors, il n’y a de vrai compagnon pour lui que l’antique indigène retrouvé. Monfreid affirme: le seul aveu de Gauguin partant Pour Tahiti fut cette décision répétée, obstinée:

– «Je veux aller chez les sauvages».

Pour toujours il ne cherche plus d’autre confident proche, d’autre spectateur étonné, – ni d’autre spectacle, – que l’homme et que la femme maoris.

III

L’HOMME MAORI ne peut pas s’oublier quand on l’a vu, ni la femme cesser d’être aimée quand on l’aime. Paul Gauguin sut aimer là-bas, et voir plus puissamment que tout être avec deux gros yeux ronds, ces vivants ambrés et nus qu’il ne faut point, pour les peindre, comparer à aucune autre espèce humaine. Qu’ils soient bien considérés en eux-mêmes: beaux athlètes aux muscles heureux, harmonieux dans un repos dynamique, avec des jointures de lignes plus souples que nerveuses, un visage au nez bien assis, nettement cerné par l’appuyé du pinceau; des veux… des yeux maoris, proches l’un de l’autre pour augmenter la portée du regard; des yeux à fleur de visage, à fleur de la surface peinte dont ils respectent le plan imaginaire, – mais prêts à fouiller les taillis ou la profondeur, ou bien à happer l’autre regard qui se confie, – des lèvres bleu-de-sang, pleines de chair; – un port auquel un fardeau ne fait peur, mais qui marche en dansant de plaisir à porter son poids seul. Beaux nageurs à travers l’étendue; plongeurs de la mer liquide ou navigateurs des étangs verticaux sur les toiles gonflées par le regard; – musiciens des jours de fêtes; – grands veneurs aux menées de l’amour, et, dans la nuit assoupie, beaux dormeurs, sachant inclure comme un dieu le sommeil en leurs membres, soufflant leur haleine comme un rite.

La femme possède avant toute autre la qualité de l’homme jeune: un bel élancé adolescent qu’elle maintient jusqu’au bord de la vieillesse. Et les divers dons animaux se sont incarnés en elle avec grâce. Ses membres ne sont pas faits des segments que balancent autour de nous les corps de nos âmes dites sœurs. De l’épaule au bout des doigts, la maorie dessine, mouvante ou courbée, une ligne continue. Le volume du bras est très élégamment fuselé. La hanche est discrète et naturellement androgyne. Les hanches ne s’affichent point comme une raison sociale de reproduction, la raison d’être de la femme. La maorie n’est point parente au «petit mammifère» de Laforgue, se dandidant, joyeux de se voir «délesté des kilogs de ses couches». Assez rare chez elle, la maternité est mieux portée. La cuisse est ronde, mais non point grasse; le genou, mince et droit, «regarde bien en face», note Gauguin. Toute la jambe est un autre fuseau mouvant; ou, immobiles, deux puissantes colonnes. Le pied, grand, élastique sur une sandale vivante, sait poser avec grâce. Des cheveux opaques, odorants, à peine ondulés, rejoignent et recouvrent les reins qui pourtant seraient vus sans impudeur. Ils sont nets, dessinés pour progresser, rythmer le plaisir ou la danse. «Epaules vastes et reins étroits»,disait Gauguin, voilà ce qui distingue la femme maorie «d’entre toutes les femmes ».

Cela, pour la joie de l’allure, en course, en marche ou en nage entre deux eaux. D’autres vertus secrètes, pures, mystérieuses révélations du corps à ce moment où il semble que Plus rien n’est à découvrir… Mais ceci n’est pas à dire avec des mots.

Et les yeux ont des phosphorescences; et le cou est parfait de sveltesse et de rondeur; les seins doivent seulement se découvrir très Jeunes, dans une première éclosion sans lendemain. Le ventre stérile est un bouclier de Pureté solide. Mais la femme maorie donne de plus en présent à son maître deux tributs incomparablés: le grain de sa peau, – son haleine.

Nue et fraîche, dépolie comme un cristal éteint, cette peau est le plus beau des manteaux naturels. De four, et sous le soleil qui l’enrichit sans la brûler ni la décomposer, sa couleur propre est ambrée-olivâtre, avec ces reflets verts qui la caractérisent. Cette peau est délicate et délicieuse à la pulpe des doigts; aussi douce que la pulpe des doigts qui se reconnaît en elle et ne souhaite ni plus de tact ni plus grande douceur, – ce qui permet la caresse indéfinie…

Enfin l’haleine. Nourrie de fruits mûrs et de poissons vifs, de peu de viandes, – ou bien légères et cuites selon les recettes naturelles, – la maorie s’exhale toute proche des éléments qu’elle absorba. Mais ceci qui ne peut être peint, n’a que faire en cet Hommage à la seule peinture. Le reste est œuvre d’amant, – qu’il soit lui-même maori, – et son apport est symétrique, – ou bien étranger, accueilli comme un dominateur dont le vouloir est bon et le désir digne d’être reçu.

Ces vivants, d’où venaient-ils? Car toutes les terres polynésiennes étaient peuplées, même surpeuplées si l’on en croit les premiers découvreurs, quand les pilotes européens les piquèrent une à une, comme de beaux insectes condamnés à mourir, sur le liège blanc des cartes. D’où venaient ces hommes et ces femmes? L’origine, peu reculée, est une énigme moins historique d’autrefois qu’un problème d’espace marin. L’espace est immense, le Plus grand du globe. Le périple maori du Grand Océan fut possible si l’on admet des émigrants nombreux, hardis; des chaînes d’îles pas très éloignées; beaucoup de hasards, les courants et les vents portant, et de bonnes pirogues doubles, inchavirables, pontées, avec juste ce qu’il faut de marins et de vivres, et de passagères aussi pour peupler… Comme départ: l’une ou l’autre lèvre, américaine ou asiatique, de la grande cuve. Ecartant l’origine américaine, on pose comme donnée l’ascendance indo-malaise. Mais alors, les vents principaux et les courants sont contraires qui mènent de l’Est à l’Ouest et du Sud-est au Noroît. On invoque les contre-courants équatoriaux, les cyclones qui renversent pour un temps l’alizé. On suppute la chance de jonction dans l’espace entre la pirogue errante et l’accore d’une falaise; quelque chose comme la fécondation d’un bolide par les germes que la grandeur des «espaces infinis» n’a pas effrayés ni stérilisés. Mais la sporadisation humaine a ses limites. Et, comme il convient en science de la faune humaine, faisant le calcul ironique des probables, y jetant son idée préconçue, on décide que les habitants de l’actuelle Polynésie s’en sont venus, à travers des centaines d’années et des milliers de milles marins, – de l’archipel malais d’Indonésie.

Peu importe. Ni blancs, ni jaunes, ni noirs, les maoris, pour être peints, même avec des mots, ne se doivent comparer à aucune autre espèce d’hommes. Ils n’ont pas, sous le soleil, la fadeur du nu européen. Ils n’ont pas la faux palpébrale, le «repli mongol», ni les pommettes fortes, ni la femme ce visage en lune ovale. Ils n’ont rien du nègre crépu. Il faut donc, – et le peintre s’y est magnifiquement résolu, les contempler sous leur sauvage énigme, celle qu’ils emporteront dans leur mort prévue, la question totalement humaine:

– D’où venons-nous – qui sommes-nous – où allons-nous?

On lira, dans les Lettres, avec quelle fureur désespérée Gauguin peignit alors, jour et nuit: et l’on verra dans son œuvre comment il s’en remit à ceux-là seuls qui pouvaient prononcer: aux dieux-ancêtres de la race. Il rêva donc d’une genèse maorie. Il dut sentir gonfler dans ses bras le geste originel du démiurge Mahui, pêchant comme des poissons les îles encore abyssales, les halant, les hissant, les émergeant toutes jeunes et nacrées.

Il ne peut être matière ici d’exposer la théogonie polynésienne. Tout dieu ne devient dieu vivant, dieu agissant, qu’au moment où il Prend figure, où il s’incarne ou s’incruste. Il n’existait, avant Gauguin à Tahiti, aucune hypostase maorie. Taaroa le Créateur s’était replongé, – fatigué sans doute, après l’œuvre – dans le rêve. Oro habitait le soleil; Hina, la lune; sans livrer d’autres traits que ceux de la lumière. Ce défaut de présence des grands dieux autochthones a certainement conduit à leur perte les Polynésiens qui meurent… de toutes maladies, mais d’abord du contage du dieu chrétien, dieu fait homme, incarné dans une peau juive.

Quant aux demi-dieux, le sculpteur indigène en avait livré des statuettes de bois, des poupées d’hommes, rien de plus; – ou, tailleur de lave à l’île de Pâques, de grandes bêtes cylindriques dressées, avec un menton anguleux et méchant, de larges yeux plats, un front écrasé sous une meule portée comme un chapeau… L’idole est ridicule et tétanique. On la rencontre, sans respect, debout ou gisant. Ce furent des poteaux-dieux, termes entre la mer et la montagne. Ils n’ont d’autres noms que des mots communs et collectifs.

Mais le jour, la lunaison, les années, – la suite des moments est là-bas presque divine et compose une palette chargée de phosphores et de feux. Il est certain que le règne du soleil de là-bas n’est point marqué des mêmes heures qui nous compartimentent, et la nuit Peut se peindre dans sa transparence visible; – et nuits et jours sont moins des contraires que le balancement, le chatoiement de la même joie déroulée, des mêmes domaines dénombrés: la montagne accueillante et la mer giboyeuse, – les pannes de nuages barrant les crêtes sur les falaises et pleuvant avec des crises attendues, – la poussée des sèves dans la tige, la fleur, le fruit, la bouche et jusqu’au fond de l’appétit repu; – le sommeil, le réveil, le bain, la fraîcheur, – la course ou la chasse, – le désir et l’étreinte de cette autre de la même chair qu’un homme, avec les mêmes jeux, les mêmes soucis, les mêmes danses, et qui n’est pas un homme, mais femme, c’est-à-dire l’autre réel, la nécessaire qu’il faut joindre à soi coûte que coûte, et dont la possession comme le boire et le manger conduit aussi au grand sommeil qui mène enfin à la mort sans angoisse dans le beau jour odorant.

Telle fut la palette offerte à Gauguin qui la saisit et la fit sienne. Avant lui, bien moins que des dieux, nulle image d’homme maori vraisemblable ne s’était montrée à l’Europe. Les voyageurs du XVIIIe siècle avaient parfois à leur escorte un dessinateur instruit à l’antique, dont les gravures étaient d’honorables burins à la mode… Plus tard, on trousse un maori comme aux Batignolles on fait dans l’italien. Il fallut l’abord de Gauguin dans ces îles pour cerner, non point d’un seul coup d’œil, mais par de lentes études soudain rassemblées, les traits mystérieux, – ou mieux, les traits du mystère de cette race, et laisser, sous l’enveloppe vivante et changeante, sourdre le visage essentiel. Parfois, c’est au prix d’une volontaire et rusée déformation des attitudes, un magistral gauchissement dont l’effet est d’atteindre au geste plus véridique que le vrai geste qui fut fait. Nul voyageur désormais ne peut se vanter d’avoir pleinement vu le pays de ces îles et les vivants de ces îles, qui n’en a point reçu, des toiles de Gauguin, la révélation et l’exégèse.

Car Paul Gauguin possédait en lui ce singulier génie d’espèce, démon d’archaïsme à l’aurore des jours. Il ne fit point effort pour remonter aux Maoris des temps oubliés: il se retrouva en eux, très proche d’eux, et naturellement peignit l’homme des anciens jours; – imposant d’un geste si décisif ces formes ancestrales que je défie tout peintre qui désormais peindra en Tahiti de ne point subir jusqu’à l’énervement et la stérilité la maîtrise obsédante du dessin de Gauguin.

IV

L’AGONIE DE PAUL GAUGUIN, dans sa triple période maorie, – premier séjour à Tahiti, second séjour, premier et dernier séjour aux Marquises, – a ceci de complet qui exalte une vie humaine: l’équilibre sans cesse compromis et sans cesse rétabli entre les forces destructives et les forces créatrices; entre la férocité du pain quotidien et l’impondérable nourriture; entre la prévoyance et la joie; le métier, le travail et l’œuvre. Dès son arrivée dans ces îles, soit douze ans avant son cadavre, Gauguin songeait à la mort, non point imagée, mais à la sienne. Son existence dans ces douze dernières années est donc un poignant spectacle dont la terminaison n’est pas moins belle pour être fatale: la mort attendue, parfois désirée, parfois invitée de très près, conviée au festin du suicide et qui se dérobe… puis est là. Ce fatum du drame agonique donne à tout le drame ses puissantes couleurs et sa devise.

Agonie veut dire combat. Gauguin fut un bel athlète, et de corps, et de cœur. C’est pourquoi le double jeu, la lutte engagée, furent bien menés malgré des retours, des dégoûts, des convalescences. Il doit ressortir un bel enseignement des œuvres de Gauguin, bien contemplées, mais aussi des lettres de Gauguin Pesées dans toutes leurs syllabes. Dès le début, c’est la hantise du malheur, et, bien pis, de la malchance. Les difficultés médiocres s’entassent; puis des combinaisons, des escomptes dans lesquels toute l’habileté de l’ancien agent de change a précisément disparu, – qui ne devrait ponter que sur des valeurs bien «marchandes». Or, ses toiles, – du moins, lui vivant, – ne sont pas «marchandes». Il projette alors une «association d’amateurs» qui lui assurerait deux-cents francs par mois. La combinaison échoue. Les «amateurs» ont dû maintes fois depuis s’en accuser: l’affaire était bonne, à dix ans près!

Ces calculs, cet agiotage, ce compte-courant sans cesse en déficit puis soldé victorieusement avant la balance finale, se trouveront tout au long dans ces lettres, comme on les déchiffre dans les lettres de Rimbaud, – lettres terribles pour le siècle, décevantes et coupables, insulte perpétuelle au contemporain qui n’osa point écouter le voyant. Rimbaud se lamente durant trois cents pages de ne pouvoir gagner sa vie; puis il parvient à rassembler une petite fortune, quarante mille francs en pièces d’or, que, faute de banque au désert somali, il portait toujours sur le ventre, dans une ceinture de toile, ce qui finit par lui donner la colique… Les mêmes doigts qui recopièrent Bateau Ivre ont écrit, dix ans plus tard: «Je pars pour une entreprise de pierres de taille où j’espère gagner beaucoup d’argent. »

– «Rimbaud? – me dit en 1905 l’honorable M. Rhigaz, marchand de tout à Djibouti, et qui l’avait eu à son service, Rimbaud? un grand marcheur, oh! marcheur étonnant! Bon comptable, bien qu’il ne pensât point assez aux affaires… Et tout d’un coup faisant rire, mais rire!» Voilà ce que l’Afrique a retenu de lui.

La mémoire de Gauguin demeure pure de tels Malentendus. Personne à Tahiti ni aux Marquises ne s’est avisé de juger Gauguin sur ses qualités d’ «employé ». Et cependant Gauguin qui avait jadis illustré d’affiches la gare du Nord, tel Rimbaud pilotant un cirque en Hollande et à Batavia, dut un beau jour solliciter une fonction, une place à une table devant un papier, comme dessinateur aux «Travaux Publics» à Tahiti! On lira donc cette estampille officielle en tête de quelques-unes de ses lettres; non les moins belles. Car, à l’encontre de Rimbaud, Gauguin ne se renia jamais, – mais jusqu’au bout réclamant son droit à vivre en l’honneur de son pouvoir de peindre, cette avanie lui fut épargnée: Gauguin, dessinateur à six francs la journée n’a jamais été pris au sérieux.

Non plus que cette «mission artistique» dont Ary Renan, croyant lui rendre aimable l’arrivée dans ces îles, l’avait fait surdécorer. Personne, dans la colonie, ne voulut être dupe, et le Gouverneur moins que tout autre qui ne vit en lui qu’un espion. Dès ses premiers pas antipodes, Gauguin se heurtait donc aux mêmes expertises, aux catégories qu’il voulait fuir. La petitesse du pays restreignant le fonctionnaire, amenait la petitesse des pensées. Si bien qu’à peine établi dans la capitale française d’Océanie, Gauguin se hâta de préparer un autre départ. Mais ces premiers jours lui permirent de voir, à travers une mise en scène ridicule, un événement dont lui seul peut-être, à peine arrivant, aussitôt initié, comprit la grandeur lamentable: on célébrait les funérailles de Pomaré V, dernier roi véridique de Tahiti. Il n’y eut point de sacrifices humains pour honorer cette puissante mort, et l’en-allée de l’Esprit d’un chef héréditaire vers les îles molles où tout reste impalpable aux vivants. On l’expédiait vers les cieux réformés. Cependant, avec le roi, disparaissait la dernière dépouille soumise à notre république, de ce qui fut une dynastie sur un peuple, – un état, une coutume. Gauguin le sentit profondément.

Il part ensuite pour les districts, cette couronne riante de l’île, qui n’est point ce qui touche à Papéété, débarcadère, capitale et marché. Il s’arrête à Mataïéa, y fait sa première maison, et pendant deux années… Mais ce premier séjour.Tahitien, on le trouvera solidement décrit par le Peintre lui-même dans certains chapitres, «Le conteur parle», du livre composite: Noa-Noa .

Retour en France. Exposition de vente (1893). Ce fut un désastre. Fort à propos un oncle paternel étant mort, un petit héritage compensa. Gauguin, pour quelque temps affranchi, regagne le Finistère, mais traître doublement à Tahiti, accepte pour compagne chargée d’incarner en sa couche l’exotisme, une mulâtresse issue de Java, exploreuse de Paris.. Voilà la faute, le péché, le reniement de la douce femelle maorie pour cette chienne coloniale! Il la conduisit à Pont-Aven où son teint déplut à des matelots ivres. Altercation; menaces; mêlée: un indigène, à coups de sabot, brise la jambe de Gauguin qui souffrit jusqu’à la fin de ses jours de cette jambe mal réparée. Alors le bon propos lui revint, dans la méditation allongée, et le désir de repartir, de s’en aller «vivre pour toujours en Océanie».

Et le revoici dans ces îles où l’on ne revit pas deux fois peut-être sans mourir à ta deuxième existence. Tahiti l’accueille comme l’ami retrouvé vers qui la première parole de bienvenue est dite: «Viens, toi, viens ici, manger avec nous!» Ce fut la question quotidienne posée. Gauguin écrit: «La vie sera moins chère…» et il s’aperçoit pour la troisième fois que son calcul est faux. Il persiste durant six années, et appareille enfin pour ces terres moins cadastrées, moins administrées, croyait-il, l’archipel des îles Marquises, à quatre cents milles au nord-est de Tahiti; et il Prend possession souveraine de la plus vaste, la Dominique des premiers découvreurs, Hiva-Oa, «Grande falaise» du portulan Maori.

Il est ressaisi d’un bel enthousiasme. La femme, là-bas, se montre moins atteinte du mal de pudeur; un peu plus libre, un peu Plus belle, un peu plus nue. Aucune ville sur la Grande Falaise. Gauguin, débarquant là, eut la prescience qu’il mourrait là, et offrant à cette terre l’humus périssable de son corps, bâtit sa case plus solide que toute demeure. Il l’orna comme l’abri dont s’adoucissent toutes les lignes quand nul départ, nul déménagement ne se propose plus. Dans ses lettres, il la décrit avec complaisance. Il l’habite avec volupté. Il la nomme: MAISON DU JOUIR

Puis, au moment presque où il va parvenir à l’équilibre entre ces grandes forces odieusement inégales: les ressources monnayées, la distance, la vente, la surface en toile qu’il doit fournir, et le spectacle prodigieux que lui seul au fond de sa vision contemple, – voici que tout d’un coup la peur de mourir là le saisit. Le ton de ses lettres change. Il n’y a plus de récriminations pratiques, de comptes, de soldes ni d’arriérés. Ses jours, il les dévore à peindre; ses nuits d’insomnie, à écrire un recueil de «choses terribles». Le spectacle maori, il l’a posé, dressé et livré. Repu de ce qu’il avait cru définitif, Gauguin se recueille, et dans les derniers mois s’efforce de s’enfuir. Il veut revenir en France, mais en passant, pour se réfugier en Espagne: les Espagnoles peintes «avec des cheveux plaqués de saindoux », il ne peut croire qu’on ne puisse «en tirer autre chose…»

En même temps que le renoncement maori, des cris de renoncement à son art; l’aveu plus difficile que le suicide: «Je ne peindrai plus… La peinture ne peut plus me faire vivre…» Il n’y a point de sacrilège humain à rapprocher ces mots de la douleur d’un autre homme: «Mon Père, éloignez de moi ce calice!» Ce n’est pas au hasard que Paul Gauguin s’est peint très douloureusement lui-même, accablé, de face, épaules et lignes tombantes, sous un vêtement bleu-sale, dans un fond embu et terreux, avec cette épigraphe: «Près du Golgotha».

Mais au moment de s’abandonner lui-même, de se déserter en quittant le pays maori Pour vivre quelconque quelque part, alors qu’il devait mourir là, Gauguin trouve en son correspondant, Daniel de Monfreid, le guide implacable qui le redresse dans le bon chemin – lui ferme au nez cet espoir médiocre, Cette échappée: le retour. – On accepte trop dément l’amitié comme un servage de bienfaits échangés, ou la compromission de certaines idées par avance communes… Il est un devoir d’ami moins prévu, moins habituel, plus redoutable, plus dur: celui de mener coûte que coûte l’autre ami jusqu’au bout de son destin propre, fut-ce la mort. Georges Daniel de Monfreid n’a point failli.

Dans une lettre aussi perspicace que prophétique, Monfreid expose et démontre à Gauguin qu’il ne peut pas, qu’il ne doit pas revenir en France. Cette page, la plus dévouée, est d’une décision implacable:

– «Il est à craindre, écrit Daniel, que votre retour ne vienne déranger un travail, une incubation qui ont lieu dans l’opinion publique à votre sujet: vous êtes cet artiste légendaire, qui, du fond de l’Océanie, projette ses œuvres déconcertantes, inimitables, œuvres définitives d’un grand homme pour ainsi dire disparu du monde. Vos ennemis, (et vous en avez bon nombre, comme tous ceux qui gênent les médiocres,) ne disent rien, n’osent vous combattre, n’y pensent pas: vous êtes si loin! vous NE DEVEZ PAS REVENIR! vous ne devez pas leur ravir l’os qu’ils ont aux dents… VOUS JOUISSEZ DE L’IMMUNITÉ DES GRANDS MORTS… VOUS ÊTES PASSÉ DANS L’HISTOIRE DE L’ART…»

En réponse à ce lucide regard au-delà, c’est en vain que l’agonisant exilé s’obstine, promettant bien que son retour à Paris ne sera qu’une passade… qu’il gagnera l’Espagne sans tarder, (et la presqu’île extrême-occidentale, désirée du lointain de l’île maorie, sonne au divers comme un nouvel antipode, un autre monde, l’ancien monde.) Et puis, Gauguin ne protestera plus, n’abandonnera point la Grande Falaise. Et pourtant, par ce départ, – si le départ était réalisable, argent comptant, – Gauguin eût échappé à tout ce qui va Suivre, et qui, plus sûrement que toutes les diathèses dont on l’affublait, l’a conduit à mourir en ce jour du 8 mai 1903.

Certainement Gauguin était malade. On l’a déclaré lépreux, éléphantiasique, syphilitique. La dernière de ces avaries est exacte, mais ne doit pas être imputée au pays: c’était une pure vérole parisienne. Sans doute, le cœur marquait des défaillances; mais il avait surmonté des obstacles moins liquides que le sang: le doute, l’abandon. Il y avait aussi cet eczéma des jambes, douloureux, mais non dangereux; et cette vieille fracture d’origine bretonne qui l’obligea à souffrir jusqu’à la fin. Ce n’est pour rien de tout cela que Gauguin est mort, mais comme il devait mourir là, c’est par une décision détournée que l’holocauste sur le Golgotha fut consommé. Gauguin fut tué par ses démêlés judiciaires.

Il avait pris le parti maori. La lutte est interminable et se prolongera jusqu’à la disparition totale de ce clan par mort, infécondité, métissage ou civilisation. Nulle part autant qu’aux Marquises, cette lutte ne s’est faite âpre, subtile, rusée, entre le beau cannibale converti et le gendarme importé. Ce n’était plus festins de chair, humaine ou divine, – mais beuveries de jus de fruits fermentés, dont l’indigène réclamait le droit. Il y avait donc orgie dans la montagne, puis «flagrant délit», procès-verbal et justice rendue! Gauguin, prenant parti pour l’indigène, se mit à l’affût, – tout comme le gendarme épiant le bouilleur de cru dans la montagne. Il surprit la complaisance d’un surveillant de l’île voisine, qui, dans ses fonctions à quadruple détente, faillit à ses devoirs de douanier: un «clipper» américain débarqua, au mépris de la loi française, des viandes conservées, embarqua des femmes fraîches, et par le moyen de la vente des unes et des autres, fit ripaille en toute liberté.

Historiquement, le fait est prouvé. Mais tout condamnait l’accusateur. Cette balance enropéenne, républicaine, transportée à l’autre bout du monde, a parfois de ces revers de fléaux. La Justice accusée couvrit sa pudeur de Papiers et d’arrêtés. Très inconsciemment, par habitude ou métier, un monsieur H....., juge de profession, rendit l’arrêt que tout magistrat payé par le même budget est rendu en sa place et lieux: le gendarme était innocent.

Dès lors, Gauguin devait être condamné. Il le fut: à mille francs d’amende et trois mois de Prison pour «accusation portée contre un militaire de la gendarmerie.»

«La révision du procès s’impose», déclare Jean de Rotonchamps dans la biographie déjà citée. Elle sera mélancolique et froide comme une autopsie. Gauguin tout le premier avait interjeté appel. Il eût sans doute, (mais peut-on jamais en être sûr), obtenu raison près de la Cour suprême. Pour cela, il lui fallait payer son voyage à Papéété, et aussi payer un avocat. Avant toute justice, avant toute vengeance meilleure encore, l’épuisement, le désespoir avaient tué Gauguin, – qui est bien mort de tout cela.

Je n’ai point connu Gauguin vivant; et pourtant nous avons été contemporains de Polynésie. Mais entre Gauguin et moi il y avait plus de quatre cents milles marins; aucune relation directe; aucun écho à travers les «blancs» de Tahiti. L’un me disait: – «Gauguin? Un fou. Il peint des chevaux roses!» Un autre, un marchand: – «Il est bien mieux dans ses affaires, voilà qu’il commence à vendre. Il y a des imbéciles.» Un magistrat: – «Gauguin nous donne beaucoup de mal.» Une personne pieuse: «Il fait tous les jours des prosternations devant un magot de terre cuite, et on prétend qu’il adore le soleil.» Nous étions aux premiers mois de l’année 1903. En Juin ou Juillet seulement on m’annonça: – «Ah! Gauguin est décédé.» Il me fallut attendre encore avant de pouvoir gagner les Marquises, et Parmi ces îles, cette terre qu’il avait choisie. sa maison restait debout, qu’il bâtit presque de ses mains. Elle avait tenu bon sous le grand Vent du cyclone, – mais vidée par les liquidateurs officiels comme un bulbe de cocotier par les crabes de terre. C’était une case marqué-sienne mieux façonnée, surélevée, avec le grand toit lacé de feuilles de pandanus. Aucun vestige, sinon d’arrachement. C’est là-haut, au-dessus du linteau de la porte, que se plaquait la maxime d’entrée, MAISON DU JOUIR, si pleine dans la forme substantive de son verbe, si claire qu’il est presque indécent d’en blasonner aucune autre demeure – mais qu’on peut installer en soi comme devise. Et de droite et de gauche, de longs panneaux sculptés frottés de couleurs. «Soyez amoureuses », disait l’un, «et vous serez heureuses», et l’on voyait deux sourdes figures enveloppées s’en aller comme en fuite vers l’amour; une autre, cabrée dans un saut de peur ou d’horreur ou de joie. Le second panneau enseignait: «Soyez mystérieuses et vous serez heureuses », et d’autres visions pénétrant le bois comme des larves, se coulaient de l’autre côté de l’espace, vers le pays au-delà de tout mal, de tout bien, de toute existence manifestée.

En face, à quelques pas, une autre demeure, minuscule, un petit kiosque, mais abritant un dieu. Cette statuette de terre glaise, si fendillée par la cuisson quotidienne malgré le toit, si éclatée, si fragile que je n’osai l’emporter à la mer, au roulis, pour n’avoir pas à commettre le sacrilège de la recoller ou l’indécence d’en conserver les miettes, il me parut fervent de la laisser déliter à sa place, sous le même temps des jours qui avait vu mourir son façonneur.

On hésitait à lui donner un nom. On pouvait grossièrement, comme je fis alors , la décrire; «Un bouddha qui serait né en pays maori». Ce n’est pas vrai. Sous le manteau d’une forme lourde, obtuse, obèse, cette Idole était pleine d’enseignement. C’est la réalisation massive de la remontée divine, l’émergement du créateur tel peut-être qu’il grondait en Gauguin. Le crâne est haut et domine la face au point d’englober d’une seule ligne, – bien mieux que le Grec! – l’arête du nez, la tombée de la nuque. Toute la tête est une protubérance, une poussée, une sommité. Les épaules fuient; le dos est tout droit, les mains informes, inutiles, posent sur les genoux, et le siège avorté est assis sur un plan bas. Du vertex aux orteils tombe un seul geste, une seule volonté ramassée, à peine informée, comme si cet être s’exhaussait du ventre de la matière. – Non pas le dieu passé, présent ou attendu… l’autre, l’immanent, génie d’espèce, animateur qui soulève une croûte de lave, de chair ou de membranes, en coiffe comme d’un casque sa pensée, en masque son visage encollé de méconium originel et s’accouche avec peine malgré son train d’arrière réduit: une sorte d’immonde et de puissant fœtus-dieu.

Cette statue de glaise, haute d’un pied, c’était peut-être le génie sauvage de Gauguin. On disait donc en Tahiti, qu’il accomplissait devant elle des prosternations. Ce n’est pas vraisemblable. Mais si le voyage demeurait à refaire pour la ramener, la sauver, – je le ferais et la ramènerais.

Alors, je m’informai, dans le district d’Atuona. Je dus parler à des gens sur le propos de la mort de Gauguin, comme d’un incident de politique locale. Il y avait trois témoins: le gendarme, le missionnaire, l’indigène.

Le gendarme, fort de son droit et du jugement rendu, déclarait Gauguin vivant, agitateur de l’ordre public. Mais Gauguin mort devenait peu à craindre. Le gendarme lui redonnait raison quand il apprenait aux indigènes que l’école dite, par la Mission, «obligatoire », ne l’était pas. Après le décès, et à défaut de testament, il fallait un inventaire. Le gendarme fit l’inventaire et un «état des lieux de l’immeuble Gauguin». C’est ainsi que je connus l’emplacement exact des divers «numéros de vente» du mobilier: touques à pétrole, harmonium, outils de menuiserie, sculptures «obscènes et autres» représentant ce «calotin d’évêque».

Le missionnaire était là-bas de deux sortes distinctes. Et vraiment on doit admirer qu’un maori, en face d’elles, puisse bien croire en un seul dieu! L’une espèce, dite Catholique Romaine, porte des robes longues, noires, ne Prend point femme, et, assez négligée dans sa toilette intime (chose que le maori ne néglige jamais), enseigne des vérités «universelles», mais d’une pratique locale déplacée. L’autre, l’évangéliste, apporte avec lui d’Europe sa propre femme. Il vêt un costume européen à jambes séparées, et se lave. Ses discours maoris proposent les mêmes vérités, avec des mots un peu différents. Ils sont beaucoup plus longs et, partant, bien mieux écoutés.

Gauguin fut dès son arrivée l’hôte forcé du clergé catholique. «Toutes les terres, écrit-il, appartiennent ici à la mission.»

Il eut peut-être à se plaindre du propriétaire, ou, d’avance, il se vengea puissamment de la dent de son ciseau sur un tronc d’arbre peu coupable, et fit le portrait de l’évêque sous les traits de Messire Satan. Et parmi les actes capitaux de ce patron des sept péchés, il en illustra la luxure, taillée dans un autre bois sous la forme de «Térèse». Même liberté eut prise au moyen âge le plus petit des apprentis-maçons. Mais les temps de cathédrales ne sont plus. L’Evêque le lui fit bien voir, quelques heures après sa mort…

L’autre espèce de missionnaire fut pour Gauguin beaucoup moins hostile, plus humaine.


Il échangea avec le pasteur Vernié des lettres courtoises où du moins la bonne éducation épargnait les heurts.

Quant aux maoris qu’il avait peints et défendus, ceux-là s’agitaient, comparses du drame, mais mollement. Accusés comme lui, condamnés comme lui, agonisant comme lui, ils s’occupaient à manger avec paresse, à boire avec ivresse, à mener jusqu’au bout la vie du jour sous le soleil. Ils l’entouraient sans dévotion, tantôt fidèles ou parjures. Ce beau peuple, auquel il avait donné ses dernières années, le trahit sans le vouloir, et l’abandonna sans le savoir aux derniers jours, «Auprès du Golgotha. »

(Hormis un seul, son ami, son fétii, Tioka, l’homme au «béret d’escholier», hérité de Gauguin. Il dit la parole qu’on répètera tout à l’heure, la seule qui devait être dite…)


En ce temps-là, Paul Gauguin vacillait comme un arbre. Sa condamnation, – qu’il eut la honte d’accepter comme une honte, lui, Hors-la-loi par maîtrise sauvage, – donna le dernier coup de cognée qui achève le tronc tiré par les cordes, ployant, tendu, s’arrachanl à lui-même les fibres pour céder. Il tomba.

C’était une matinée de la saison fraîche à son orée. L’hiver trop chargé de pluie chaude se fondait en un printemps d’air plus sec et plus froid, – s’il existe un printemps dans ces îles pleines d’étés! Depuis d’assez longs jours il s’enfermait dans sa maison. Ses derniers moments parmi nous, les hommes blancs, n’ont eu d’autre témoin que M. Paul Vernié,, de qui je tiens l’épilogue qui va suivre.

– «M. Gauguin, me confia le pasteur, était malade et presque impotent… Je ne puis dire avoir été son ami, mais son voisin… C’était un sauvage. Mais il était venu me voir, et, en dernier lieu,me faisait appeler chez lui.

«Il sortait rarement; on le voyait alors se traîner péniblement, avec ses jambes ulcérées, pieds nus; le torse couvert de la chemise tahitienne, un paréo autour des reins; sur la tête le «béret d’escholier» en drap vert, avec une boule d’argent sur le côté.

Vers le commencement d’Avril, je reçus le billet suivant: «Cher Monsieur Vernie, Serait-ce abuser que de vous demander une consultation mes lumières devenant tout-à-fait insuffisantes? Je suis très malade, je ne puis plus marcher. P. G.»

«J’allai chez lui. Il souffrait horriblement des jambes qui étaient rouges, couvertes d’eczéma. Je m’offris à le panser, mais il me remercia très aimablement, me disant qu’il ferait cela lui-même… Il se mit à causer, parlant de son art en termes admirables. Il me prêta quelques livres, de Jean Dolent, d’Aurier et l’Après-Midi d’un Faune, qu’il tenait de Mallarmé lui-même… Il me donna le portrait qu’il avait fait de ce dernier.

«Je le quittai et ne le revis plus de dix jours… Le vieux Tioka me disait: «Tu sais, ça ne va pas chez le blanc, il est bien malade!» Je retournai chez Gauguin et le trouvai couché, gémissant, et puis encore une fois oubliant sa douleur pour parler d’art. J’admirai ce culte…

«Le 8 mai, de bonne heure, il me fit appeler par ce même Tioka. Il se plaignait de vives douleurs dans le corps. Il me demanda si c’était le matin ou le soir, le jour ou la nuit. Il avait eu, me disait-il, deux syncopes. Il s’inquiétait de ces syncopes. Il me parla de Salammbô. Je le laissai, calme et reposé, après ce moment d’entretien.

«Vers onze heures, ce matin-là, le jeune Ka-hui, son domestique, vint m’appeler en toute hâte: «Viens vite! le blanc est mort!»

«Je trouvai Gauguin une jambe pendant hors du lit; mais chaude encore. Tioka était là, criant et pleurant et disant: «J’étais venu voir comment il allait… J’appelais d’en bas, du dehors: Kokè ! Kokè ! Il n’a pas répondu… Je suis entré… Hiè ! Hiè ! Kokè ne bougeait plus. Mata! Mata! Mata!… «Et Tioka mâchait à belles dents la peau du crâne de son ami mort… – mata – pour le rappeler à la vie… J’essayai de la respiration artificielle… Paul Gauguin n’était plus, et je pense qu’il a succombé à un brusque arrêt du cœur.»

C’est alors que Tioka ayant regardé une dernière fois son ami Kokè, dit la parole:

«Maintenant, il n’y a plus d’homme!»

Le lendemain, l’Evêque et la mission, bafoués du vivant de Gauguin, se vengeaient sur son cadavre, et, le «forçant d’entrer», escamotaient son corps bien avant l’heure, pour l’enterrer avec une pompe catholique, dans le cimetière catholique, propriété privée de l’évêché.


Puis s’accomplit la vente judiciaire, sous les formes les plus légales, les plus sordides. On liquida sur place les objets «utiles», vêtements, batterie de cuisine, conserves et vins. Une autre adjudication eut lieu à Papéété, et comprenait quelques toiles, deux albums, l’image de Satan et de la concubine Térèse, le fronton et les panneaux de la Maison du Jouir, la canne du Peintre, sa palette.

Pour acquéreurs: des marchands et des fonctionnaires; quelques officiers de marine; le Gouverneur régnant à cette époque; des badauds, et un professeur de peinture sans élèves devenu écrivain public. Le Gouverneur fit acheter discrètement puis racheta au même prix, un album. Un marchand se rendit possesseur de la canne, (la poignée enchâssait une grosse perle baroque) et des deux bois «Térèse » et «Père Paillard». Un enseigne de vaisseau ne se départit point d’une fort belle toile: trois femmes, l’une allaitant, assise aux pieds des autres posées dans un ciel jaune. Le professeur de peinture essaya, d’un air entendu, la souplesse des poils des brosses, sur l’ongle de son pouce gauche, et en acquit tout un lot pour trois francs. La palette m’échut pour quarante sous. J’acquis au hasard de la criée tout ce que je pus saisir au vol. Une toile, présentée à l’envers par le commissaire-priseur qui l’appelait «Chutes du Niagara» obtint un succès de grand rire. Elle devint ma propriété pour la somme de sept francs. Quant aux bois – fronton et métopes de la Maison du Jouir, Personne ne surmonta ma mise de… cent sous! Et ils restèrent à moi.

Revenu seul, avec une grande tristesse étonnée dans mon faré tahitien, dont les parois étaient vides, j’étendis ces trophées sacrilègement conquis au hasard de mots jetés et d’un marteau de justice que plus rien ne pouvait relever. Les bois de la Maison du Jouir, je les destinai dès lors, à l’autre extrémité du monde, à ce manoir breton que Saint-Pol-Roux se bâtissait, lui aussi, comme demeure irrévocable dominant la baie du Toulinguet, sur la presqu’île atlantique. La palette, je ne pus décemment en faire mieux hommage qu’au seul digne de la tenir, – non pas entre Ses doigts, comme une relique dont on expertise avec la foi l’origine, – mais passant dans l’ovale au double biseau le pouce qui porte et Présente le champ des couleurs,.. à Georges Daniel de Monfreid.

A la bien regarder, cette palette, avec ses roses bleu-nacrés, ses blancs de dix-mille nuances, ses montagnes de vert-émeraude ou véronèse encore mou, et d’autres tons pétris par le pinceau dont les poils avaient marqué, – cette palette était le miroir en relief de la toile qui, dans ma case, pendait au mur, le «numéro» crié sous l’étiquette «Chutes du Niagara». Retournée, mise en place et contemplée enfin sans blasphèmes ni marchandage, cette toile devenait un paysage breton, village d’hiver sous la neige: quelques maisons de chaume épaulent la ligne d’horizon et se pressent autour du clocher juste central. (Le haut du cadre coupe la pointe trop aiguë de la flèche). A gauche, une falaise violette tombe vers un ciel de crépuscule. A droite filent des arbres maigres. Tout le sol est fait de neige, ruisselant de lumières fondues, magnifique pelage bleu et rose, fourrure sur le sol froid. C’est donc cela que le Peintre, en mourant, recréait avec nostalgie? Sous les soleils de tous les jours, le suscitateur des dieux chauds voyait un Village breton sous la neige!

Cette toile, je l’ai gardée. Le don même en serait injurieux. Gauguin mourut en la peignant, c’est un legs. Seule de tant d’autres, elle se signe de l’absence du nom.

V

LES LETTRES MAORIES de Paul Gauguin à Georges Daniel de Monfreid, au nombre de quatre-vingt trois, existent en autographes sur un mauvais papier vulgaire, même pas «commercial ». Le reproche tangible, adressé par Monfreid à Gauguin, qui le cite, au sujet de quelques-unes de ses toiles: «Vous ne soignez Pas assez votre matière», je le reprendrai avec le même dépit à propos de ces feuillets d’une texture médiocre. Gauguin, qui dominait la Substance dure, la pliait entre ses mains, la creusait de ses doigts et affirmait avoir inventé (sans qu’on sache exactement lequel) un «nouveau procédé d’impression», dédaigna, même écrivant à un peintre, de se choisir une trame, un format, une mise en page, une justification calligraphique. Son renoncement allait jusqu’à user parfois d’un papier à en-tête public, un papier de fonctionnaire! C’est alors que, forcé au hard-labour abominable des doigts, – des mêmes doigts qui tenaient le pinceau, Gauguin portait en exergue, comme un bagnard sur l’épaule, l’incrustation, l’infamie du travail. J’ai reproduit la devise de ces Lettres. Elle marque le temps neutre où Gauguin ne peignait pas.

D’autres se décorent de croquis à la plume vivement relevés d’aquarelle, illustrant les descriptions que faisait le Peintre de ses toiles. Quelques-unes sont estampées de gravures sur bois empruntées au périodique «Sourire» que Gauguin pour se dérider, plutôt qu’en polémiste, faisait paraître au scandale des pouvoirs coloniaux.

D’une lettre à l’autre, l’écriture est nuancée, changeante, fidèle à l’heure, à la détresse, à l’espoir, – mais toujours déroulée sous une belle volute. Elle devient vigoureuse dans les moments d’explication d’art, les moments testamentaires. Elle se fait emprunteuse, littéralement pauvre, quand il s’agit d’argent à gagner, ou plus souvent à escompter. Une seule page de ce ton est pleine et nourrie, solide sur ses jambages marchant à grande allure dépensière sans économiser les blancs. C’est qu’il vient de toucher son «petit héritage ». On sent, on voit qu’il l’a en poche.

Etendues sur les douze dernières années, ces Lettres forment un récit homogène, un drame qu’il est rare de voir aussi conclu dans l’édition d’une correspondance. Le premier acte est daté du 11 avril 1891, «En route pour Mahé ». Au retour, en 1893, divers billets de Marseille, Paris et Pont-Aven, attestent le continuel échange. Durant le second séjour à Tahiti, les envois se font réguliers, et, dans leur succession logique, de mois en mois, ne Permettent aucune incertitude.

Sans doute, il existe d’autres lettres, timbrées des mêmes cachets, adressées à d’autres «amis», – mais peu nombreuses, car ceux-là se montraient peu fidèles. Gauguin, parmi Ses plaintes, répète sans cesse à Monfreid:

– «Je reçois une seule lettre, la vôtre…

– «Comme tous les mois, votre lettre arrive seule…»

Que les autres publient donc ce qu’ils héritèrent du Gauguin-maori. Les lettres qu’ils en possèdent, bien que précieuses, demeureront épisodiques, – celles-ci gardant l’essentiel.

La dernière est tragique à tenir entre les mains. C’est un feuillet simple, daté en haut et à droite, du mois d’Avril 1903, – c’est-à-dire de l’avant-dernier mois de sa vie. L’écriture est petite, humiliée. Gauguin dès lors est condamné. – «Je viens, dit-il, d’être victime d’un traquenard épouvantable», et il raconte en quelques mots son procès; il s’en remet une dernière fois à Monfreid, termine par la formule, chez lui sincère: «Toujours tout à vous de cœur», signe, et ajoute «tournez la page».

On obéit, on saute d’instinct à la ligne extrême… On lit: «Toutes ces préoccupations ME TUENT.» Un trait renforce les deux derniers mots. Enfin le nom: P. Gauguin, – et c’est fini.


Ces lettres, je me suis donné le devoir de les livrer, intégrales malgré les redites, regrettant un fac-similé que l’état du document rendait impossible. J’ai, çà et là, repris la ponctuation, afin de ne pas obliger le lecteur à Un effort inutile; mais respecté les tirets systématiques dont la phrase est appuyée. Moins par discrétion que pudeur à ne pas encombrer de noms vulgaires ce texte où seuls les grands vivants ou disparus – Degas, Van Gogh ou Mallarmé – ont droit de citation, et quelques débiteurs pittoresques, – j’ai remplacé par des initiales fausses la présence de quelques autres. Les anonymes ainsi traités ne Pourront m’en vouloir: ils étaient là en mauvaise posture. Et d’ailleurs tous ceux qui les Approchèrent les nommeront sans hésiter.


… Un grand scrupule se pose au moment de livrer ces Lettres. Paul Gauguin, en les écrivant, réclamait autour de son nom du silence: «Je crois qu’il a été dit sur mon compte tout ce qu’on devait dire et tout ce qu’on devait ne pas dire… Je désire uniquement le silence, le silence, et encore le silence. Qu’on me laisse mourir tranquille, oublié.»


Gauguin est mort. Nous sommes relevés de la promesse taciturne. On peut tout dire maintenant: il nous appartient. Mais à nous de le faire revivre de nos lèvres, parlant de lui, surtout de nos yeux reflétant au fond de leur joie sa peinture. Dans son agonie superbe et pitoyable, il nous lègue, – non pas comme un martyr sa dépouille charnelle, – mais ses œuvres, son œuvre. Et tout scrupule à l’entour est puéril et superflu: Daniel de Monfreid, possesseur légal de ces Lettres, en autorise le don aux lecteurs, c’est-à-dire à ceux-là dignes d’être les correspondants, mais à travers un voyage posthume où les courriers ne passent plus, – de ce fier sauvage Gauguin, que j’ai tenté, moi-même sans jamais l’avoir vu, de faire apparaître, tel.

VICTOR SEGALEN.

I

11 Avril 91


Mon cher Daniel


Figurez-vous que mon voyage par Nouméa Peut durer longtemps et coûter 500 fr. de Plus, attendu que la correspondance (dit-on) est tout ce qu’il y a de plus irrégulière: elle peut (dit-on bis) durer 3 mois comme 5 mois.

Prévenez donc les amis; si un de ceux-là voulait aller là-bas qu’il prenne le chemin direct New-York-San-Francisco etc…

J’ai eu bien tort de prendre les 2emes, les 3emes sont presque aussi bien et cela me ferait 500fr. d’économisés —

Maintenant vite un mot pour que ma lettre ne soit pas en retard. – Embrassez Juliette de tout cœur comme si c’était moi.

Cordialement à tous amis artistes. —

P. Go

En route pour Mahé —

II

7 Novembre 91


Mon cher Daniel


Je commence à croire que tout le monde m’oublie à Paris car je ne reçois aucune nouvelle de là-bas et je vis très seul ne parlant que le peu de Tahitien que je possède.

Oui mon cher pas un mot de français —

Cette pauvre Juliette avec l’enfant, et je ne puis l’aider en ce moment? Je ne suis pas étonné que la petite se porte mal. Elle est venue celle-là malgré tout, quand même; et Dieu sait dans quelles conditions je l’ai faite. Enfin…

Vous me demandez des nouvelles de ce que je fais – C’est bien difficile à dire car je n’en connais point moi-même la valeur.

Quelquefois je trouve que c’est bien et en même temps j’en trouve l’aspect horrible. Jusqu’à présent je n’ai rien fait de saillant; je me contente de fouiller mon moi-même et non la nature, d’apprendre un peu à dessiner, le dessin il n’y a que cela, et puis je cumule des documents pour peindre à Paris – Si vous êtes renseigné avec cela, ma foi tant mieux; je ne puis pas cependant en dire davantage à moins d’inventer des histoires et vous donner des illusions que vous perdriez à mon retour.

A propos de retour vous savez que la représentation qu’on a donnée à mon demi bénéfice n’a rien donné.

Je comptais là sur une quinzaine de 100 francs. Et cela me manquera ici terriblement.

Donc tâtez donc le terrain avec l’ami peintre que vous savez qui a acheté je ne sais plus quoi à ma vente: un tableau quasi religieux je crois —

S’il pouvait boucher ce trou je lui en serais bien reconnaissant et il ne perdrait pas avec moi – à mon retour il serait joliment servi – D’ici là il prendrait ce qu’il voudrait comme garantie quitte à l’échanger plus tard.

Je vois dans votre lettre que vous avez des emmerdements; la terre ne va donc pas changer de mœurs et autres choses nuisibles aux hommes. Pourquoi les hommes ont-ils inventé les emmerdements comme si la nature ne leur en avait pas donné assez avec la mauvaise santé du corps.

A Tahiti les hommes ont inventé un mot: No atou, c’est le «je m’en fous» qui est ici d’un naturel et d’une tranquillité parfaits – Vous ne sauriez croire comme je m’habitue, moi, à ce mot-là – Je le dis maintenant souvent et je le comprends —

Allons, bonnes poignées de mains; choses aimables à votre dulcinée et aux amis —

A Juliette ce petit bout de papier —

TAV —


PAUL GAUGUIN

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Release date on Litres:
11 October 2024
Volume:
210 p. 17 illustrations
ISBN:
4064066307486
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