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Paul d' Ivoi
Cigale en Chine
Voyages excentriques

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315504
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
DEUXIÈME PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI

PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
LA PRINCESSE ROSEAU-FLEURI

I
Table des matières
LA LÉGATION DE FRANCE
— La rue des Légations, s’il vous plaît? En voilà une ville,... pas de plaques indicatrices au coin des rues... un vrai casse-tête chinois; c’est sûrement pour cela qu’on l’appelle: Pékin!
Et le «monologuiste» se croisa les bras d’un air à la fois gouailleur et mécontent.
C’était un tout jeune homme — seize ou dix-sept ans — vêtu d’un complet de drap beige, le pantalon serré dans des guêtres de cuir fauve, la tête couverte — autant que peut couvrir un chapeau rejeté en arrière — d’un feutre mou.
L’allure du piéton était dégingandée, mais non banale, et son visage maigre, bronzé, semblait éclairé par des yeux vifs, sans cesse en mouvement. Au-dessus de la bouche un peu grande, meublée de dents éclatantes, la moustache naissante dessinait une ombre brune.
Détail à noter: un brassard de crêpe noir cerclait la manche gauche du veston de l’inconnu.
— La rue des Légations, reprit-il, où cela perche-t-il?
Une heure plus tôt, le jeune homme avait pénétré dans les murs de Péking, capitale officielle de la Chine, par la porte du Sud, nommée parmi les indigènes« Porte de la Stabilité Éternelle». Suivant la Grand’Rue, large de soixante mètres, bousculé par la foule grouillante, se jetant à chaque instant de côté pour éviter les crevasses béantes ou les tas d’immondices qui barraient la chaussée, le voyageur avait compris immédiatement que l’Administration chinoise professe le plus profond mépris pour tout ce qui touche à l’entretien ou à la propreté des voies.
— Ah! bien! se déclarait-il à mi-voix, ce n’est pas encore cela qui dégotera Paris. Sont-ils sales, tous ces types-là ! Plus jamais je ne mangerai de « chinois» chez la mère Moreaux. Ils me dégoûtent, les Chinois.
Tout en parlant, il franchissait le «Pont du Ciel», jeté sur le canal qui relie les lacs intérieurs des Roseaux et du Four-du-Potier (Oui-Tang et Jav-Oua), atteignait la porte à cinq ouvertures de Tcheng-iang-men (Porte directe du Sud), et quittant la ville chinoise (Ouai-Tching), qu’il venait de traverser dans le sens de sa largeur, il se glissait sous l’un des guichets pratiqués dans la seconde enceinte de Péking, séparative de la cité chinoise et de la ville tartare (Nei-Tching).
Devant lui, en prolongement de la Grand’Rue, s’ouvrait la voie Tchi-Pan-Kié (rue du Damier), à l’extrémité de laquelle apparaissait une porte monumentale, surmontée d’un pavillon à plusieurs étages, aux toits recourbés et couverts de tuiles jaunes.
C’était la porte de la Grande Pureté, entrée de la Ville Impériale ou Interdite.
Au point où le voyageur était arrêté, la rue du Damier s’élargissait en une vaste place carrée, encombrée par les «industriels de la rue» qui pullulent dans l’Empire céleste.
Le jeune homme regarda autour de lui, avec l’intention évidente de demander son chemin. Mais à qui s’adresser dans cette foule bigarrée, qui échangeait ses pensées dans un dialecte incompréhensible pour l’Européen?
Nul ne faisait attention à lui. Selon leur goût, leur disposition d’esprit ou d’estomac, les badauds formaient cercle autour des «Médecins ambulants», des «Diseurs de bonne aventure», des «Cuisiniers de la rue».
Ici un de ces docteurs-charlatans présentait aux naïfs un coq, dont l’une des pattes était gantée d’une peau provenant de la patte d’un canard. D’une voix glapissante, le «Purgon» chinois racontait:
— Oui, mes chers amis, lumières de l’esprit; ce coq eut la patte broyée par la roue d’un chariot. La fermière venait de tuer un canard pour le souper d’un bouton bleu (mandarin inférieur). Je n’hésitai pas. J’amputai le coq et, grâce à mon onguent merveilleux, je lui recollai une patte de canard. Pâte merveilleuse et parfumée, ma découverte guérit tout; que le mal vienne du froid, du chaud ou des mauvais esprits. Dix sapèques (1 centime 4/6) le pot. Profitez de l’occasion, douces brebis, oiseaux bleus de mon cœur.
Plus loin, un «devin» avait étalé devant lui les soixante-quatre cartes d’un jeu chinois; un merle familier piquait de son bec brillant l’une des figures; l’homme la ramassait et promettait à son client des arbres en jujube, des montagnes de corail et autres menues satisfactions.
Puis c’étaient les «Vatels du trottoir» annonçant à grands cris, celui-ci l’infusion de thé vert, celui-là le riz bouillant. Des concurrents vantaient leur friture de vers rouges de Formose, d’ailerons de requins tigrés ou de sauterelles du Fleuve Bleu. D’autres encore débitaient un potage au nénuphar rose, où les larves blanches des fourmis jouaient le rôle de vermicelle.
C’était un tohu-bohu de fête foraine, et encore il serait plus juste d’avouer qu’aucun vacarme européen ne saurait donner une idée de cette agglomération chinoise, la plus bavarde, la plus criarde qui soit au monde.
Avec un haussement d’épaules, le jeune homme s’approcha d’un promeneur dont la longue robe bleue et le paletot ouaté décelaient le commerçant aisé, et, le chapeau à la main, prononça civilement:
— La rue des Légations, s’il vous plaît?
Mais, à sa grande surprise, son interlocuteur se rejeta en arrière comme s’il avait été piqué par un scorpion, ses traits se contractèrent, ses mains s’étendirent en un geste de réprobation, et il se mit à bredouiller des paroles pressées, sifflantes. Les mots n’avaient aucun sens pour l’Européen, mais les gestes lui faisaient comprendre que le «Célestial» était fort en colère.
— Ah çà ! s’écria le voyageur agacé... tu m’ennuies, mon mandarin... Qu’est-ce qu’il a, cet abruti-là ?
— Il a que vous l’avez gravement insulté sans le savoir, répondit une voix rieuse en excellent français.
L’adolescent se retourna avec la joie du naufragé qui, à la surface écumante de la mer, aperçoit une bouée de sauvetage. Un grand garçon, élégant, distingué, la figure fine et souriante, la moustache blonde coquettement retroussée, était debout auprès de lui. En costume de bicycliste, dernier cri, le nouveau venu appuyait sa main gantée sur le guidon d’une machine. Évidemment il avait mis pied à terre en entendant l’exclamation du voyageur agacé.
Il a que vous l’avez gravement insulté...

Celui-ci lui tendit les mains:
— Monsieur, vous parlez français?
L’autre se mit à rire franchement:
— De naissance, monsieur. — Et se présentant: — René Loret, attaché à la Légation de France.
— A la Légation... chic! alors vous pourrez m’indiquer la rue des Légations... C’est ce que je demandais à cet olibrius.
Il se retourna vers le Chinois qui vociférait toujours, et avec cet accent inimitable qui trahit le Parisien de Paris:
— Tais-toi donc, l’enfant... Tu nous perces les oreilles.
— Attendez, fit obligeamment René Loret, je vais le calmer.
En effet, il dit quelques mots au bourgeois jaune qui s’apaisa aussitôt, éleva les poings fermés à la hauteur de son nez et, pirouettant sur les talons feutrés de ses chaussures, s’éloigna gravement.
— Je lui ai expliqué que vous êtes étranger, reprit alors le bicycliste, et que vous ne pensiez pas l’injurier en le saluant de votre chapeau.
— Comment, fit le voyageur abasourdi... Le salut est une injure en Chine?
— Oui, car on ne retire sa coiffure que devant le dieu du mal, le Diable.
Du coup, le Parisien se dérida:
— Ah! le pauvre homme... je comprends... Mais vous m’avez dit votre nom, il est juste que je vous rende la pareille.
Et, avec une gravité comique, il ajouta:
— Cigale, de Paris, présentement chargé d’une mission auprès de M. Michel de Giers, ministre de Russie à Péking.
— De Russie... Vous ne le trouverez pas à la Résidence. Tous les ambassadeurs étrangers sont en conseil à la Légation de France.
— J’irai donc là.
— C’est donc pressé ?
— Jugez-en. J’arrive de Moscou et l’on m’a recommandé de ne pas m’arrêter une minute.
— Peste!... Alors, venez.
Conduisant sa bicyclette à la main, Loret entraîna son compagnon vers le nord de la place et lui désignant une rue à droite:
— Voici la rue des Légations. Chacune est ornée d’un mât au haut duquel flotte son pavillon. Vous reconnaîtrez donc facilement le yamen du Ministre de France.
— Le yamen?
— Oui. C’est ainsi que se nomme, en ce pays, un palais et les jardins qui l’entourent.
— Merci, monsieur Loret, et au revoir.
— Au revoir!
Les jeunes gens se séparèrent et, tandis que le bicycliste remontait vers la Ville Interdite, Cigale s’enfonçait à grandes enjambées dans la rue qui borde les résidences des ambassadeurs européens.
Il remarqua au passage le Ministère des Rites (instruction publique et cultes), le Ministère des Peines (justice), le yamen du résident de Russie, puis ceux d’Espagne, du Japon, d’Italie, d’Allemagne, et enfin le mât portant le drapeau français lui apparut, dominant le mur de briques dont sont enclos les jardins de la légation.
— Tiens! murmura-t-il, l’entrée du palais n’est pas de ce côté.
En effet, le Parisien dut suivre la muraille jusqu’à l’intersection de la rue des Légations avec une voie perpendiculaire, que les Pékinois désignent tout bas sous le nom expressif de «deuxième route infernale des diables étrangers».
Trente pas encore, et le jeune homme se trouva devant le perron.
Le palais, construit jadis par un «Céleste», avait conservé l’apparence d’une habitation chinoise. Sur les portes étaient restées appliquées les images des guerriers propitiatoires de la mythologie indigène. En avant, une pierre, analogue à celles qui bordent nos trottoirs, se dressait; sa partie supérieure, sculptée en tête de lion, dominait la devise qui chasse les mauvais esprits:
« Cette pierre du mont Taé-Chan a le pouvoir de résister.»
Ces traces de la superstition chinoise, lèpre qui immobilise la société de «l’Empire Fleuri du Milieu», avaient été respectées pour ne pas éveiller les susceptibilités populaires.
Pour Cigale, c’étaient la des œuvres d’art assez bouffonnes. Il les salua d’un sourire, gravit les degrés et pénétra dans le tatin, vestibule analogue au tablinum des Romains.
A sa vue, un huissier de race jaune, assis dans un coin, se leva vivement et, avec la politesse outrée des Célestes, demanda:
— Que désire ta Grandeur de son humble esclave?
Cigale se rengorgea. — C’était bien la première fois de sa vie qu’on l’appelait grandeur. Par un reste d’habitude européenne, il leva la main vers son feutre; il allait se découvrir, mais il se souvint à temps de son aventure dans la rue du Damier: le geste commencé se transforma en chemin, un coup de poing assujettit le couvre-chef litigieux, puis dignement:
— Prévenez Son Excellence M. le Ministre de Russie qu’un envoyé de Moscou désire l’entretenir sans retard.
L’huissier prit une mine désolée:
— Ça, Lumière du Firmament, pas possible. Pardonne au ver de terre de ne pouvoir satisfaire ton désir admirable; mais le vénérable Michel de Giers, digne des bâtonnets d’encens comme les dieux, a ordonné, à moi chétif, de ne pas le troubler tandis qu’il échange d’honorables paroles avec les trois fois nobles ambassadeurs, ses amis.
Toute cette rhétorique cérémonieuse ne parut pas impressionner le visiteur.
Entre le pouce et l’index il saisit délicatement l’oreille gauche du Chinois.
— Écoute bien, mon gars. Ce que j’ai à faire entendre à M. de Giers est d’une importance telle, que tu vas le déranger illico.
Et comme l’huissier répondait par un geste négatif, les doigts du Parisien serrèrent le lobe auriculaire.
— Oh! gémit le patient, ta noble bonté fait mal à ma stupide oreille.
Même dans la douleur, il observait la politesse, qui consiste à se déprécier en augmentant les mérites de l’interlocuteur, et dont l’étiquette, enregistrée pour les lettrés, ne compte pas moins de quatorze mille articles.
Une Européenne se montrait sur le seuil,

Mais Cigale se borna à pincer plus fort et sa victime fit retentir la maison de ses cris perçants.
Au bruit, une porte s’ouvrit; une voix de femme demanda:
— Que se passe-t-il?
Une dame, une Européenne, se montrait sur le seuil.
Modèle de grâce vigoureuse, le visage plein, à la fois aimable et énergique, les yeux clairs, loyaux et piqués de cette petite flamme dansante qui indique la propension native à la gaieté, elle considérait non sans étonnement les deux personnages en présence.
Cigale lâcha l’oreille de l’huissier et salua profondément.
Quant au Chinois, il se courba de telle sorte que sa chevelure nattée en une longue tresse balaya la terre, et il bredouilla:
— Gloire de Fo, incomparable épouse du puissant ministre Stéphen Pichon, représentant à Péking de la grande France, cet illustre étranger voulait me contraindre à l’annoncer au délectable M. de Giers.
La dame tourna ses regards vers le Parisien, qui répondit aussitôt à sa muette interrogation.
— C’est à Madame Pichon que j’ai l’honneur de parler?
— Oui, monsieur...
Elle sembla chercher un nom.
— Cigale, madame; à l’ordinaire Parisien voyageur, présentement: Courrier de S. M. l’Empereur de Russie.
Son interlocutrice eut un haut-le-corps.
— Vous, courrier?
— Moi-même, madame. Je suis jeune, pensez-vous. Bah! comme disait un auteur dramatique du tyran Louis XIV:
..Pour les âmes bien nées,
La valeur n’attend pas le nombre des années.
Un sourire de Mme Pichon accueillit la citation, et tout à coup, comme frappée par un souvenir:
— Mais, ce nom de Cigale, je le connais.
L’interpellé s’inclina:
— Cigale, Cigale, continua-t-elle, attendez donc. N’avez-vous pas reconnu, pour le compte de la Russie, les provinces hindoustanes du Radjpoutana, du Pendjab, et l’Afghanistan entre Caboul et Hérat... avec un prince hindou, je crois...?
— Le prince Rundjee, oui, madame.
— Et deux jeunes filles que vous avez délivrées, des captives de Brahmes?
— Oui. Na-Indra et — la voix du jeune homme s’altéra — Anoor, acheva-t-il avec effort.
Son émotion n’avait pas échappé à son interlocutrice.
— Leur serait-il arrivé malheur? demanda-t-elle vivement.
Cigale montra le brassard noir cousu à sa manche gauche:
— Anoor est morte!
Sa voix tremblait, un brouillard humide éteignait l’éclat de ses yeux.
— Et vous la pleurez... balbutia Mme Pichon, émue par cette douleur qui se manifestait si simplement.
Cigale étendit les bras avec découragement:
— Une sœur et une fiancée, commença-t-il.....
Mais s’interrompant, avec un geste rageur:
— Cela c’est le passé... le présent, madame, est qu’il faut que je voie M. de Giers.
— Veuillez attendre, il est au conseil.
— Attendre... je ne puis. Un message du Czar...
— Un message, dites-vous?
— Oui, madame.
— Alors, venez. Je prierai l’un des attachés à la Résidence de vous annoncer à Son Excellence le ministre de Russie.
Cigale ne se fit pas répéter l’invitation. Avec un regard triomphant à l’adresse de l’huissier chinois, il suivit l’aimable femme.
A peine la porte s’était-elle refermée sur eux, que l’huissier chinois se précipita dans la rue. A quelques pas, un tipao (agent de police), la tunique rouge agrémentée de passementeries noires, semblait absorbé par la contemplation d’une affiche. L’huissier courut à lui.
— Je te salue, Mohou, lui dit-il. Que les bénédictions des dix mille bouddhas soient sur toi.
— Et que dix mille jours en fleurs soient ton existence, répondit l’autre.
Puis baissant la voix:
— Il y a donc quelque chose de nouveau, que tu aies quitté ton poste?
— Oui.
— Parle, mes oreilles aspirent à se désaltérer à la source pure de tes paroles.
— Un courrier du Czar vient d’arriver.
— Qu’apporte-t-il?
— Je ne sais, mais l’épouse du mandarin Pichon l’a conduit auprès du puissant de Giers.
— Grave, grommela le tipao.
— Grave en effet, je le crois. Il faut que l’on soit prévenu au Palais Impérial.
— Tu as raison, j’y cours.
— Puisse la générosité des bons génies décupler la vigueur de tes jambes.
— Et le Dragon des Étoiles veiller sur toi.
Les deux hommes se séparèrent, l’huissier regagnant l’antichambre de la Résidence, le tipao s’engageant au pas de course dans la rue des Légations.
Cependant Cigale, précédé par Mme Pichon, traversait plusieurs salles et pénétrait enfin dans un bureau où des Européens discutaient avec animation. Tous se turent à l’apparition de l’ambassadrice.
Celle-ci eut un gracieux sourire, et s’avançant près d’un homme assis devant une table-bureau:
— Monsieur Morisse, vous qui êtes le premier interprète de la Légation, voulez-vous vous rendre à la salle du Conseil?
— Du Conseil? se récrièrent les assistants.
— Mais, madame, souvenez-vous des ordres de Son Excellence, fit avec embarras l’interprète.
— Je m’en souviens, mais un message du Czar n’était pas prévu.
— Un message du Czar?
— Pour M. de Giers.
Et démasquant Cigale qui, jusqu’à ce moment, s’était tenu derrière elle, Mme Pichon ajouta:
— Voici le courrier.
— Je cours prévenir M. de Giers.
Morisse sortit aussitôt d’un air effaré. Alors Mme Pichon sourit à Cigale:
— Monsieur, dit-elle, mon rôle «d’introductrice des Courriers» est terminé, permettez que je me retire. Ces messieurs voudront bien vous offrir l’hospitalité.
Tous s’inclinèrent d’un même mouvement et la charmante femme se retira. Il y eut un instant de silence. Puis un grand jeune homme aux yeux sombres, aux cheveux noirs, éleva la voix:
— Vous arrivez dans un mauvais moment, monsieur le Courrier. Le monde chinois bouillonne... les associations secrètes se groupent... et, selon l’expression des indigènes, il y a du sang sur le soleil...
— Allons, Filipini , railla son voisin, les visites d’Europe nous sont assez marchandées, n’effraie pas Monsieur... Tu vois tout en rouge.
— N’étant pas atteint de daltonisme, le rouge me paraît rouge et non vert.
— Une amende à Filipini! clamèrent en chœur les assistants.
Mais le jeune interprète ne se troubla pas:
— Avant l’amende, j’ai le droit de présenter ma défense.
— Bien entendu.
— Eh bien, je demande, à toi Berteaux, second interprète, à vous Flèche, Vérondard, Saussine, Feit, messieurs les élèves interprètes, à vous, monsieur Matignon, notre cher docteur: prenons monsieur le Courrier pour juge.
— Adopté ! adopté ! clamèrent les voix joyeuses.
— Si toutefois Monsieur y consent? rectifia le docteur Matignon.
Cigale salua:
— Juge me va, déclara-t-il. Parlez, monsieur l’accusé ; j’entre avec plaisir dans la magistrature.
Un éclat de rire accueillit cette boutade, puis Filipini étendit la main pour réclamer le silence.
— Vous saurez donc qu’il se prépare en ce moment une de ces convulsions politiques dont la Chine est coutumière.
— Je le sais... c’est même à cause de cela que, parti de Moscou, j’ai gagné la mer Noire, qu’un navire de guerre russe m’a entraîné à travers l’Archipel, la Méditerranée, le canal de Suez, la mer Rouge, l’océan Indien et la mer de Chine, jusqu’au port de Takou, situé au fond du golfe du Petchili... C’est pour cela que je suis ici.
Un murmure satisfait souligna la déclaration du Parisien:
— Ah! ah! on s’occupe de nous.
— Le Czar n’imite pas l’inertie des gouvernements européens.
— Tant mieux!
Mais Cigale mit fin à ces exclamations, en glapissant, à la façon d’un véritable président de tribunal:
— Si le silence ne se rétablit pas, je fais évacuer la salle.
— Bravo! bravo! ripostèrent les attachés à la Légation. Filipini, développe tes conclusions.
Ce dernier reprit aussitôt:
— Soit! vous connaissez la situation générale en Chine, l’hostilité contre les étrangers réveillée par des mandarins ambitieux et hostiles à notre civilisation, mais vous ignorez que le sang a déjà coulé.
— Déjà ? questionna Cigale en tressaillant.
— Il y a huit jours, la communauté de religieuses catholiques établie à Pan-Hao a été incendiée. Les malheureuses sœurs, au nombre de sept, ont été mises à mort après d’effroyables supplices.
Le Parisien serra les poings:
— Et les Légations, celle de France, n’ont pas réclamé justice?
— Je vous demande pardon, répliqua Filipini.
— A la bonne heure!
— Mais vous doutez-vous de ce que le conseil supérieur du gouvernement nous a répondu?
— Parbleu! il poursuivra les coupables.
— Vous n’y êtes pas.
— Quoi?
— On nous a dit en propres termes: «Cet incident est regrettable, mais pourquoi vos religieuses arrachent-elles les yeux des enfants pour les faire confire dans du vinaigre?»
Les regards de Cigale exprimèrent l’ahurissement.
— Des yeux d’enfants?... répéta-t-il.
— Oui, et comme M. Pichon élevait la voix, déclarant que pareille accusation était absurde, on lui présenta un bocal où, dans le vinaigre, nageaient... devinez quoi?
— Pas des yeux, toujours?
— Non certes. Des petits oignons. Et les membres du Tsong-Li-Yamen dirent avec un accent triomphant: «Voilà ce que l’on a trouvé dans la maison de celles que le peuple a malheureusement, mais justement punies.»
— Voyons! ils sont fous.
— Du tout, ils sont hypocrites. M. Pichon eut beau leur crier: «Ce sont des oignons et non pas des yeux,» le grand conseil répliquait: «Tu as intérêt à farder la vérité, mais nous ne pouvons t’aider à défendre le crime... ce ne sont pas des oignons, mais des yeux.»
— Sapristi, pourtant des oignons...
— Eh! en affectant de ne pas les reconnaître, les hauts mandarins du Tsong-Li-Yamen évitaient de nous accorder réparation.
— Je les aurais bâtonnés.
— Ce serait le meilleur procédé pour entretenir des relations amicales avec la Chine, mais le corps diplomatique n’a pas le droit de l’employer. Laissons là cette discussion inutile, et dites-moi, —car votre jugement doit porter sur ce point, — si je vous semble avoir tort en prévoyant à cette aventure des lendemains sanglants?
— Fichtre, non! murmura Cigale.
Filipini se prit à rire. Il étendit les mains, à la chinoise, dans l’attitude de la reconnaissance.
— Alors, monsieur le Juge, en langage céleste monsieur le Tmi-tai, vous ne me frappez pas de l’amende?
Le voyageur ne put répondre. La porte par laquelle était sorti M. Morisse venait de se rouvrir, et le premier interprète de la Légation, paraissant sur le seuil, avait laissé tomber ces paroles:
PLUSIEURS PERSONNAGES GRAVES ÉTAIENT ASSIS,

— Son Excellence monsieur le Ministre de Russie attend le courrier de Sa Majesté le Czar dans la salle du Conseil.
Un salut rapide à ses compatriotes insouciants, et Cigale s’élança sur les traces de M. Morisse. Deux cours, entourées de bâtiments spacieux, furent traversées. Enfin une maison précédée d’une vaste terrasse et d’un perron de cinq marches barra la route. L’interprète la montra du doigt:
— C’est là. Poussez la porte... on vous attend.
Sur quoi il reprit le chemin de son bureau.
Cigale ne s’inquiéta pas de lui. D’un bond, il escalada les cinq degrés, en trois pas il traversa la terrasse, et, ouvrant la porte, il pénétra dans la salle du conseil.
Une pièce assez vaste, dont les croisées donnaient sur le jardin de la Résidence.
Autour d’une longue table, recouverte d’un tapis, plusieurs personnages graves étaient assis. Juste en face de l’entrée se trouvait placé le Ministre de France, la figure ronde, le menton fort trahissant la volonté, la moustache peu fournie et les yeux très vifs, brillant derrière un binocle à monture d’or. A sa droite, se tenait le représentant de Russie, Michel de Giers, front large, légèrement dégarni. Ce dernier se leva et, s’adressant au Parisien:
— Courrier, dit-il, puisque Son Excellence M. Pichon, mon hôte en ce moment, le permet, je vous reçois ici.
— A l’ambassade de France, ajouta gracieusement M. Pichon, le Ministre de Russie est chez lui.
Les deux diplomates se saluèrent de la tête, puis de Giers reprit:
— Vous êtes chargé d’ordres importants?
Cigale ne répondit pas, mais ses yeux, parcourant la salle, indiquèrent clairement que trop d’oreilles étaient ouvertes à ses paroles.
— Parlez sans crainte, ordonna de Giers. A cette heure, aucune rivalité ne saurait exister entre les Européens. Menacés par un même danger, tous sont mus par une même pensée, marchent vers un même but. Qu’avez-vous à me remettre?
— Une dépêche autographe de Sa Majesté Impériale le Czar.
Un murmure rapide passa dans la salle. Le baron de Ketteler, représentant de l’Allemagne, se leva à demi. Sir Claude Macdonald, ministre d’Angleterre, échangea un regard inquiet avec M. Conger, ministre des États-Unis, et Sir Robert Hart, directeur des douanes chinoises. Par contre, les ambassadeurs des autres puissances européennes et le légat du Japon manifestèrent franchement leur satisfaction.
De Giers, Pichon promenèrent un coup d’œil circulaire sur l’assistance, puis le premier tendit la main vers le courrier avec ce seul mot:
— Donnez.
De sa poche, le Parisien tira un pli portant les cachets de la chancellerie russe et le remit à son interlocuteur.
— Veuillez m’excuser, Messieurs, murmura le diplomate russe en décachetant la missive.
Il se fit un grand silence tandis qu’il lisait. Tous les regards fixés sur lui cherchaient à deviner, sur sa physionomie, quels sentiments lui causait la lecture du document. Ses traits s’éclairèrent bientôt et d’une voix joyeuse il s’écria:
— Bonne nouvelle, Messieurs! L’inaction coupable de l’Europe va prendre fin. Sa Majesté Impériale Nicolas II ne veut pas que le gouvernement chinois nous moleste plus longtemps.
Et se dressant sur ses pieds:
— Écoutez!
Lentement, scandant les phrases, de Giers lut:
« Nicolas, par la grâce du Très-Haut, Empereur de toutes les Russies,
patriarche du rite grec, à Michel de Giers, Ministre à Pékin.
« C’est de ma main que je trace ces ordres, voulant que mon fidèle et
«aimé de Giers connaisse l’estime particulière en laquelle je le tiens, et sache
«en entier quelle est ma volonté. Qu’il remette au souverain de l’empire chi-
«nois Kouang-Sou, ou à son défaut à S. M. l’Impératrice Douairière Tsou-
«Hsi, la lettre ci-incluse. Ainsi il portera, comme les ambassadeurs de la
«Rome antique, la paix dans une main, la guerre dans l’autre. Je ne l’ignore
«pas, mais quoi qu’il fasse, quoi qu’il dise, je ne le désavouerai pas, car je
«veux que la duplicité mandarine prenne fin et que le respect entoure celui
«qui parle au nom de mes sujets.»
Un frémissement secoua les assistants.
Oui certes, le Czar rompait avec les traditions d’inertie des cabinets d’Europe, et son action aurait d’autant plus de poids qu’il avait été le promoteur de ce Congrès de la Paix, où pour la première fois on avait osé dire officiellement: La guerre est le plus grand des maux, il ne faut l’engager que pour se défendre, car les hommes furent créés pour s’aimer et non pour s’entre-déchirer.
L’heure de la défense avait donc sonné pour le souverain du vaste Empire moscovite.
Tout à l’heure, les diplomates conféraient du mouvement révolutionnaire qui commençait en Chine. Ils se sentaient faibles, isolés, noyés au milieu des 800.000 habitants de Péking, où le quartier des Légations semblait un îlot environné par l’Océan. De secours, malgré leurs dépêches incessantes, ils n’en espéraient pas. La France, protectrice des missions en Extrême-Orient, n’était-elle pas hypnotisée par ses querelles politiques intérieures? l’Allemagne immobilisée par la question toujours brûlante d’Alsace-Lorraine? l’Autriche-Hongrie attendant la mort de son empereur François-Joseph, pour savoir si elle sera démembrée ou continuera à vivre comme nation? l’Angleterre dont toutes les forces vives, toutes les ressources sont captives au Transvaal? le Japon, les États-Unis jaloux de l’Europe et jalousés par elle?... Aucun n’était en posture de secourir cette poignée d’hommes représentant dans la capitale des Ming la civilisation d’Occident.
Et voilà que du fond des steppes, tapis de verdure que les forêts de sapins constellent de taches sombres, s’élevait la voix du souverain mystérieux, de l’autocrate russe que les peuples d’Asie, avec un frisson d’attente, dénomment: le Grand Père Blanc.
Les ambassadeurs n’étaient plus seuls; derrière eux la Russie immense se dressait, unissant ses 120.000.000 d’habitants en une seule volonté : arrêter le flot de la cruauté chinoise. En dépit des compétitions, des rivalités de peuples, tous ceux qui assistaient au conseil éprouvèrent comme un soulagement.
Sir Macdonald lui-même, tout en déplorant que la Grande-Bretagne n’eût pas pris l’initiative des remontrances au Gouvernement Céleste, se sentit plus léger.
Comme de Giers l’avait dit tout à l’heure, le danger de l’insurrection imminente s’étendait sur tous.
— Messieurs, reprit le diplomate russe, je passe maintenant à la lettre destinée à Sa Majesté Impériale Kouang-Sou. Vu les circonstances exceptionnelles, je me crois autorisé à vous en donner connaissance.
Et il déplia la seconde missive.
« A toi, Fils du Ciel, moi, le Grand Père Blanc, je dis ceci:
« Une Association composée de bandits qui se dénomment «les Frères
«du Poing fermé de l’immuable harmonie», que nous appelons, nous, les
«Boxers, fomente le trouble dans ton Empire. Du sang a coulé déjà qui
«réclame vengeance. Je demande à ta justice d’entendre cet appel; mais
«peut-être es-tu désarmé contre ces pillards et ces meurtriers. Il te serait
«pénible de le reconnaître, tes actions répondront pour toi. Si d’ici une lune
«(mois chinois) les coupables ne sont pas punis, les rebelles dispersés, mes
«armées de Sibérie, massées sur la frontière, entreront en Mandchourie et
«marcheront sur Pékin afin de l’aider à rétablir l’ordre. En outre, mes na-
«vires de guerre quitteront Port-Arthur et Vladivostok pour amener d’autres
«troupes par le golfe du Petchili, Takou, et Tien-Tsin. Je te salue en te sou-
«haitant long règne et prospérité. Signé : NICOLAS.»
— Voilà qui est parler! s’écria le marquis Salvago Raggi, plénipotentiaire d’Italie, qui était assis à l’extrémité de la table.
— Certes, ajouta son voisin, M. Joostens, ministre de Belgique.
Mais M. de Giers réclama le silence du geste. Tout bruit s’éteignit aussitôt.
— Messieurs, dit le diplomate, mon maître m’enjoint de remettre à son destinataire, sans tarder, la lettre dont je viens de vous donner lecture. Je vous quitterai donc pour me rendre aux Palais Impériaux de la Ville Interdite.
— Je vous accompagnerai, déclara M. Pichon. La France est l’alliée de la Russie, elle doit appuyer toutes ses démarches. Je suis certain d’être approuvé par mon gouvernement.
— Au nom de l’Allemagne, je ferai de même, promit d’une voix grave le baron de Ketteler en se levant.
Et comme le visage du Ministre anglais se rembrunissait, le baron continua:
— Je vous en prie, Sir Macdonald, n’ayez pas d’arrière-pensée. L’entente de la Russie, de la France, de l’Allemagne n’a d’autre but que la paix, la sécurité des Européens sans distinction de nationalité. Tout comme le Souverain de la Russie, tout comme la République française, Sa Majesté l’Empereur Guillaume s’opposerait à tout partage, tout démembrement de la Chine.
— Que l’Empire du Milieu vive, conclut M. Pichon, mais qu’il nous laisse vivre nous-mêmes.
— Et puis, ajouta de Giers, l’acte de mon maître contraindra les États d’Europe à sortir de leur inertie. Télégraphiez à vos gouvernements respectifs ce qui s’est passé aujourd’hui. Dites-leur qu’en cas de conflit, il faut que tous soient représentés dans l’armée qui opérera en Chine. Ce ne doit pas être l’armée d’un peuple, mais celle de la civilisation réunie pour défendre la cause de l’humanité.
— Je vais câbler dans ce sens aux États-Unis, dit M. Conger.
D’un même mouvement tous répondirent:
— Nous ferons comme vous.
Il y eut des poignées de main échangées. Pour la première fois peut-être, les hommes rassemblés à la légation de France se sentaient en confiance, pleinement d’accord, et lorsque de Giers, Pichon, de Ketteler quittèrent la salle, les vœux de tous les accompagnèrent. Et pendant que ces ambassadeurs commandaient leurs chaises à porteurs, car, en Chine, un personnage important ne saurait aller à pied sous peine d’être déconsidéré, les autres se dispersèrent, chacun retournant à son yamen.
Cigale était sorti comme tout le monde de la salle du conseil. M. Pichon lui avait offert d’habiter la Résidence s’il lui plaisait d’y recevoir l’hospitalité, et le jeune homme, ayant accepté avec reconnaissance, le ministre l’avait laissé libre d’employer son temps à sa fantaisie.
Dans la première cour, le Parisien s’arrêta auprès des hommes qui devaient escorter le plénipotentiaire français.
Quelques matelots, amenés le matin même par le chemin de fer de Takou-Tien-Tsin-Pékin, racontaient à leurs camarades que des bandes de Boxers parcouraient la campagne, rançonnaient les villages. Et sur les murs de la Ville européenne, à Tien-Tsin, des affiches avaient été placardées la nuit, conviant les Chinois au massacre des étrangers.
— Bon! pensa Cigale, il était temps que j’arrive avec le gribouillage de Nicolas. C’est égal ce brave docteur Mystère, le prince Rundjee, m’a fait obtenir une commission qui me requinque un peu. Être né dans Paris, sans père ni mère, sur un tas de trognons de choux, et se voir invité par des ambassadeurs, ça flatte.
Puis avec mélancolie:
— Ah! je donnerais bien tous ces honneurs-là pour que ma pauvre petite Anoor ne soit pas dans l’autre monde. Chère petite, morte loin de moi, à Saint-Pétersbourg..... Dans le fond, le docteur Mystère a eu tort de ne pas me laisser me tuer, je ne penserais plus à rien.
Mais il secoua la tête, et avec énergie:
— C’est lâche ce que je dis là. Le patron avait raison. Quand la vie n’a plus de charme pour soi-même, on la consacre aux autres, disait-il. Vis pour aller là-bas, à Péking, donner aux Ministres d’Europe le moyen de sauver leur existence.»
Un grand mouvement interrompit ses réflexions.
Le cortège du représentant de France se mettait en marche.
Cigale était curieux comme tout Parisien, il suivit la litière entourée des soldats et marins d’escorte. A vingt pas en arrière, il rentra comme elle dans la rue des Légations, vit les cortèges des représentants d’Allemagne et de Russie se joindre à celui de M. Pichon, et la longue file d’hommes et de véhicules atteindre la rue du Damier.
Il remarqua un groupe de tipaos adossés à la façade du Ministère des Rites. Ces personnages regardaient les chaises à porteurs avec des sourires, des clignements de paupières, et l’un d’eux confiait à voix basse aux autres une histoire, plaisante sans aucun doute, car les auditeurs semblaient faire des efforts inouïs pour ne pas pouffer de rire. L’orateur était ce même tipao à qui l’huissier de la Légation de France avait appris l’arrivée du courrier du Czar.
Le prince Tching

Cependant le cortège diplomatique franchissait la Porte de la Grande Pureté qui donne accès dans l’avancée, le vestibule à ciel ouvert de la Cité Interdite. Les interprètes des Légations recevaient de leurs chefs les cartes rouges de visite et se dirigeaient vers la porte de Droiture, sous laquelle nul ne peut passer sans une permission spéciale du Fils du Ciel.
Cigale voulut suivre ses nouveaux amis, mais les gardes, revêtus d’un uniforme vert à larges bandes jaunes, coiffés de casques portant le Dragon sacré en cimier, croisèrent les hallebardes dont ils étaient armés.
Bien qu’exécuté par des «Célestes», le geste était clair. Il signifiait:
— On ne passe pas.
— Bon, pensa le Parisien, je vais faire un tour dans la ville.
Et pirouettant sur ses talons, il s’enfonça bravement dans la rue qui faisait face à la rue des Légations.
De bonne foi, il se figurait que l’entrée de la Ville Impériale était interdite à lui seul. Il se trompait.
Devant la porte de la Droiture, les ambassadeurs trouvèrent le prince Tching, grand chambellan de la cour de Chine, Mandchou à la figure large, impassible, à la moustache tombante, lequel leur déclara, avec force civilités, que le Fils du Ciel et sa famille étaient partis en pèlerinage aux lamaseries (couvents) du nord, afin de sacrifier aux dieux et d’obtenir ainsi la dispersion des rebelles qui désolaient l’Empire. Quand reviendraient-ils? Cela était impossible à préciser. Dans une lune peut-être, et encore. Où étaient-ils exactement? Cela encore ne pouvait être dit, car des pèlerins sont tantôt en tel endroit, tantôt en tel autre. Le prince termina en conseillant aux Ministres européens de se rendre au Tsong-Li-Yamen (ministère des affaires étrangères) où, suivant les ordres donnés par l’Empereur avant son départ, on ferait tout pour leur être agréable.
Ni M. de Giers, ni M. le baron de Ketteler, ni M. Pichon ne furent dupes de ce verbiage. Pour eux, la cour de Péking, selon ses habitudes tortueuses, se dérobait à une explication catégorique; mais tout moyen d’action leur faisant défaut, ils durent avoir l’air de croire le chambellan et prendre le parti d’aller au Tsong-Li-Yamen.
Et le cortège se remit en marche par la rue de la Paix-Profonde, bordée par les bâtiments du Ministère de la Guerre, de l’Administration des Douanes Provinciales et de la troisième caserne des Huit Bannières. Parvenue à la place de l’Arc-de-Triomphe de l’Est, il s’engagea dans l’avenue du Soupir de la Fiancée, atteignit l’hôpital anglais et s’arrêta bientôt devant le Tsong-Li-Yamen, situé vis-à-vis du palais du prince Tching.
Devant la façade, à deux auvents superposés et soutenus par quatre piliers de bois laqué, les ambassadeurs mirent pied à terre.
A la même heure précisément, dans les cours du Palais Impérial, deux cortèges se formaient: l’un, entourant le palanquin jaune de l’Empereur, se préparait à quitter la Ville Interdite par la Très-Haute Porte d’Or du Nord; l’autre, groupé autour d’une vaste chaise de pourpre aux croisillons dorés, disposait sa tête de colonne vis-à-vis de la Porte Fleurie de l’Occident.
Les Ministres d’Europe avaient deviné juste. La cour, avertie de la venue d’un courrier de l’Empereur de Russie, fuyait, pour éviter de répondre à la sommation qu’elle pressentait devoir être contenue dans le message du Grand Père Blanc.

II
Table des matières
ROSEAU-FLEURI
Dans la litière de pourpre sans aucune ouverture, recouverte d’une soie légère, dont la trame large laissait filtrer à l’intérieur une lumière rose, deux femmes étaient assises.
Sur la banquette d’arrière, c’était une vieille dame, grasse et lourde, dont le visage était revêtu de cette peinture compliquée grâce à laquelle les matrones chinoises se flattent «de réparer des ans l’irréparable outrage».
Ses lèvres empruntaient leur couleur à l’infusion lactée de cochenilles; des plaques vineuses de miel de betteraves couvraient ses joues. Ses yeux bridés s’avivaient d’un halo dû à l’antimoine, et une ligne de vermillon éclatant coupait son front, figurant avec ses sourcils tracés à l’encre de Chine parfumée aux chrysanthèmes, le signe de la balance, emblème de la justice impériale.
Sa tunique violette aux soutaches mordorées serrait à en craquer ses épaules voûtées de graisse et son torse court et trapu retombait sur sa jupe de soie rose, où des dragons verdâtres aux prunelles jaunes s’entrelaçaient en bordure.
Sa coiffure se composait d’un diadème d’or ciselé à jour, appliqué sur une calotte de velours cramoisi, et aux oreilles, longues et transparentes, brimballaient de lourds pendants aux incrustations délicates de gemmes précieuses.
Tout autre apparaissait sa compagne, modestement installée sur le siège d’avant du véhicule.
Exquise celle-ci, — toute jeune, seize à dix-sept ans, — avec sa taille souple, onduleuse avec sa veste, sa jupe de soie vert d’eau, ornée sobrement de parements d’un jaune éteint qui indiquaient que la gentille personne occupait un haut rang à la cour.
Aucun bijou, aucun fard; un chapeau adorable affectant la forme d’un nymphéa, dont la corolle s’appliquait sur les cheveux, et là-dessous un visage d’ambre pâle, aux lèvres roses, un nez fin, délicat, des yeux noir-bleu, couronnés de sourcils dont l’arc délié ne devait rien à la peinture. En un mot la plus parfaite incarnation de la beauté chinoise du Nord.
Un léger balancemeut avertit les deux femmes que les porteurs de litière se mettaient en marche.
Alors la plus âgée indiqua du geste la place restée libre sur la banquette à côté d’elle.
— Viens ici, ma douce Roseau-Fleuri.
— Ta grandeur me trouble, ô Tsou-Hsi, puissante Impératrice Douairière, répliqua la jeune fille d’une voix douce comme un chant d’oiseau. Souffre que je demeure à la place d’une humble sujette, honorée par ta bonté de ta présence plus sucrée que le miel.
— Non, reprit celle dont le nom redouté venait d’être prononcé. Nous sommes seules, aucune étiquette ne s’impose, et je veux te traiter, non en sujette, mais en fille chérie entre toutes. Obéis, Roseau-Fleuri, et tu seras agréable à ta Souveraine.
Sans objection cette fois, la mignonne créature prit place auprès de la douairière. Celle-ci caressa les cheveux de l’adolescente de sa main grasse, dont les ongles prodigieusement longs, conformément aux rites de l’élégance chinoise, étaient protégés par des étuis d’or, et doucement:
— Tu. es belle comme je l’étais à ton âge, et la beauté réjouit mes yeux comme la clarté du soleil, demeure du Bouddha de Lumière.
— Ma beauté est tout entière dans le regard indulgent que tu abaisses sur moi.
— Non, te dis-je, fit l’Impératrice avec une nuance d’impatience, les génies des Lignes Pures entourèrent ton berceau, et si je t’aime ainsi qu’une fille, c’est que tu es parfaite. Non seulement tu as le charme, d’autres femmes le possèdent, mais tu as de plus qu’elles le savoir. Tu as étudié, passé les examens prescrits et tu pourrais, si la coutume de l’Empire ne s’y opposait, porter à ta coiffure le bouton de corail réservé aux mandarins de premier degré.
— Que mon oncle Liang soit béni par Confucius, lui qui m’a donné cette science dont ton affection est la récompense.
Tsou-Hsi eut un sourire qui laissa voir ses dents recouvertes d’un enduit de laque dorée.
— Oui, oui, Liang est un fin lettré, un poète inimitable. Le malheur est qu’il ne croit point aux dieux, et parfois je tremble que ses railleries n’attirent la colère des Invisibles sur nous.
— Ceux dont tu parles oseraient-ils s’attaquer à l’Empereur, à toi, qui représentez les dieux sur la terre?
L’impératrice ne répondit pas. Sans doute, au fond d’elle-même, éprouvait-elle à l’égard des divinités le scepticisme commun à toutes les «classes dirigeantes» en Chine; mais la superstition, qui a remplacé la foi dans l’Empire du Milieu, l’empêcha d’exprimer sa pensée.
Soudain elle reprit:
— Nous allons retrouver ton oncle au Palais d’Été ?
— En effet, il t’avait demandé la permission de s’y retirer.
— Pour parachever son poème sur la «Guerre de Demain du Dragon chinois contre le Diable Étranger».
Roseau-Fleuri joignit les mains:
— Ah! Étoile de l’Empire, j’ai lu quelques feuilles où le pinceau de Liang avait dessiné les signes de l’ouvrage. C’est superbe. Il met en lumière la barbarie de ces hommes venus d’Europe...
Tsou-Hsi se mit à rire... la jeune fille s’arrêta net au milieu de la phrase commencée et une rougeur monta à ses joues.
— Ne t’émeus pas, chère enfant, dit vivement la Douairière; j’oubliais que l’on peut haïr la barbarie sans haïr les barbares.
— Oh!
La rougeur de la jolie Chinoise s’accentua encore.
— Ne t’empourpre pas ainsi, poursuivit son interlocutrice. Ce René Loret est un joli garçon, et lorsque tu lui auras enseigné la politesse de notre cour, le raffinement de notre civilisation, il te fera honneur.
Roseau-Fleuri s’obstina à garder le silence.
— Voyons, continua l’Impératrice après un moment d’attente, tu me boudes?
— Peux-tu le croire, Rosée de mon cœur?
— Alors, souris-moi. Je le mérite bien, moi qui, dans les circonstances présentes, n’ai pas hésité à permettre tout à l’heure que mes gardes saisissent ce garçon qui se promenait à bicyclette, le bouclent dans une chaise à porteurs, et le conduisent au Palais d’Été, où tu vas le retrouver prisonnier, incapable de résister à ta volonté. Ce petit Diable Étranger te plaît, je te le donne; souris-moi.
Toute confuse, Roseau-Fleuri saisit la main de l’Impératrice et la porta à son oreille.
Une Européenne aurait appuyé ses lèvres sur la main de la Souveraine, mais les Chinois ne donnent jamais un baiser, qu’ils déclarent habitude barbare et malpropre. La mère même n’embrasse pas son enfant.
Roseau-Fleuri sursauta.

— Ah! fit Tsou-Hsi satisfaite, tu me reconnais donc pour ton amie, petite fantasque... Va, en protégeant ton penchant pour un blanc, j’ai voulu te prouver plus d’amitié encore que tu ne le supposes. J’ai voulu t’arracher à la condition de l’épouse chinoise, servante de son mari, esclave d’une tradition absurde. C’est ton mari qui sera ton esclave, car à la moindre résistance, tu lui feras appliquer la peine du bambou.
Roseau-Fleuri sursauta:
— Le battre, lui?
L’Impératrice éclata d’un rire sonore, vulgaire, de sa jeunesse pauvre marque indélébile dont elle n’avait jamais pu se défaire... Comparée par les uns à Agrippine, par les autres à Marie-Thérèse, Tsou-Hsi, d’origine tartare, était servante d’auberge autrefois. Vendue comme esclave au vice-roi de sa province, elle fut offerte en cadeau à l’Empereur Tchien-Fing. Et lors de sa première audience en tête à tête, elle battit le Fils du Ciel, à tel point que le monarque conçut pour elle un respect mélangé de terreur. Elle devint impératrice en second. Puis, son époux décédé, elle s’empara du pouvoir avec le titre de Régente, et, en 1875, elle plaça sur le trône un de ses neveux enfant, Kouang-Sou, mannequin docile derrière lequel elle continua à mener les affaires de la Chine.
Vraiment cette femme étrange ne pouvait résister à une folle hilarité devant le visage de Roseau-Fleuri, bouleversé à la pensée de bâtonner celui que la gentille princesse avait distingué.
Il est certain que la douairière allait cribler sa favorite de quolibets d’un sel plus ou moins délicat, lorsque des cris, des vociférations, des cliquetis d’acier parvinrent à ses oreilles.
— Qu’est-ce? fit-elle non sans étonnement.
La litière hermétiquement close ne permettait pas aux regards d’explorer les alentours, mais comme pour répondre à la question de l’Impératrice, la portière s’ouvrit brusquement, un homme bondit à l’intérieur et, s’abattant sur la banquette d’avant, tout en refermant l’ouverture, s’écria avec un ton, un accent impossibles à rendre.
— Pardon, Mesdames et la compagnie, une place dans le «sapin», s’il vous plaît. Le bitume est trop dur pour mes pieds.
C’était Cigale en personne naturelle.
Comment le Parisien avait-il été amené à commettre ce crime de lèse-majesté, car tel est le qualificatif de l’intrusion d’un homme quelconque dans la litière impériale?
Le plus simplement et surtout le plus innocemment possible.
Après s’être séparé de l’escorte des Ministres, il s’était enfoncé en flâneur dans la rue des Trois-Lances-Protectrices, où se groupent les boutiques des armuriers, couteliers et autres travailleurs de l’acier offensif ou défensif.
Parvenu au Palais de la Cour de Cassation, il avait remonté la voie qui longe ce yamen et l’Office des Sacrifices, puis, la quittant à hauteur de la façade de la rangée de bâtiments couverts de tuiles rouges agrémentées de losanges jaunes qui recouvrent l’Hôtel des Censeurs, les bureaux des Écuries et de la Garde Impériales, il s’était lancé dans la rue des Fils-et-Passementeries.
Ainsi il gagna le boulevard de l’Eclatante-Milice, lequel traverse toute la Ville tartare du sud au nord.
Amusé par la foule grouillante qui le coudoyait, il allait toujours, admirant au passage le Palais des Nobles-Ducs, le Temple des Deux-Tours, ainsi nommé à cause de ses pavillons octogonaux à sept toitures avec pointes recourbées vers le ciel, le Jardin des Fleurs, sorte de jardin d’expériences entouré par une clôture de bois peinte en bleu affectant les plus incroyables formes d’arabesques.
Le Parisien passa sous l’arc de triomphe Solitaire du Couchant, enluminé de vermillon et d’or, frôla les murailles des Temples de la Beauté et de la Tour de Briques et pénétra sur la place des Quatre-Arcs Glorieux de l’Ouest, située à l’intersection des artères fréquentées de l’Éclatante-Milice et de la Pacification-des-Rebelles.
Au milieu d’une cohue exubérante, il s’arrêta, admirant les arcs de triomphe élevés aux quatre points cardinaux, énormes portes de bois, laquées, dorées et fouillées en chimères, dragons, arbres et figures humaines.
Bien que Cigale eût une tendance très parisienne à dénigrer toute cité que sa mauvaise étoile a placée autre part que sur les rives de la Seine, il se sentait étourdi. La vie étrange de la cité chinoise exerçait sur lui un effet double et contradictoire. Il se sentait attiré par certains côtés, repoussé par d’autres. Et, pensif, il restait planté sur ses jambes, tel un héron, coudoyé par les passants incessamment en mouvement.
Le pasteur mandchou, couvert de peaux de mouton, venu en caravane des confins de l’Empire, offrait les poissons fumés du Baikal; les mineurs du Tchouen-Tzé criaient le prix du pétrole brut enfermé dans les vases de terre portés par des bourriquots maigres. Plus loin des files de chameaux apportaient de la côte des vêtements, des objets de toilette, des armes perfectionnées.
Des litières baroques, avec une seule roue fixée sous la caisse, attelées de petits chevaux à l’œil méchant, au poil long, s’ouvraient un sillon à travers la foule, flanquées de coolies trottant de chaque côté et assurant l’équilibre de l’instable machine au moyen de perches enfilées dans des anneaux ad hoc.
Et tout cela criait, glapissait, hurlait. Les éclats de rire, les vocables âpres des querelles, les phrases inviteuses des marchands ou dédaigneuses des acheteurs, braiements des ânes, hennissements des chevaux, se confondaient en une assourdissante cacophonie. On eût dit vraiment que chacun s’évertuait à faire le plus de bruit possible.
Et soudain, par le guichet de l’arc de triomphe de l’Est, une douzaine de cavaliers armés de la lance et du bouclier firent irruption sur la place.
Leurs blouses rouges, les soleils jaunes qui décoraient leur poitrine et leur dos, leurs coiffures coniques striées d’or et de vermillon, indiquaient leur fonction de hérauts de la cour.
Ils précédaient en effet le cortège de l’Impératrice Douairière, enjoignant au peuple de vider la place, suivant l’usage, car nul ne doit se trouver sur le passage des litières impériales, sous peine d’avoir les yeux crevés.
Naturellement Cigale ne comprit pas un mot à cette invitation, et, tout effaré, il assista à une déroute inexplicable pour lui.
Marchands, badauds, caravaniers se précipitaient comme un torrent vers les rues latérales; ânes, chevaux, mulets, chameaux, palanquins, charrettes aux roues pleines se heurtaient, se bousculaient.
Deux minutes après, la place était vide et le Parisien, quelque peu froissé, jeté par un remous de la foule contre un des piliers de l’Arc du Couchant, promenait autour de lui des regards ahuris
Les hérauts galopaient maintenant dans l’avenue de la Pacification des Rebelles. Sur leur route, les boutiques se fermaient, les jalousies des croisées s’abaissaient, des tentures blanches recouvraient la façade des maisons, et à l’intersection des rues, des escouades de tipaos tendaient en hâte de larges toiles noires.
— Ah çà, grommela Cigale parfaitement ignorant de l’étiquette qui règle les promenades des Souverains dans leur bonne ville de Péking, tous ces gaillards-là sont «maboul» !
Et, faisant quelques pas en avant, il considéra la rue déserte, silencieuse.
Mais des voix irritées retentirent.
Plusieurs tipaos, massés à l’angle de l’avenue de l’Éclatante-Milice, l’invectivaient avec force gestes, aussi obscurs pour lui que les paroles.
— Qu’est-ce qu’ils ont, ces espèces de singes? gronda le Parisien. Se figurent-ils que j’entends leur jargon de sauvages?
Certes, il eût mieux valu pour lui avoir quelque connaissance de la langue chinoise, car, exaspérés par son immobilité, les tipaos accoururent et l’un d’eux le frappa rudement à l’épaule de la baguette de bois qui, avec le tambourin de même substance, constituent les emblèmes de la profession d’agent de police.
On le frappait... Fichtre! Cigale n’était pas en humeur de supporter pareille licence. D’un bond, il se dégagea, se percha sur la jambe gauche, puis penchant brusquement le corps en avant, il détendit la jambe droite ainsi qu’un ressort d’acier et décocha un maître coup de chausson en pleine figure au tipao qui avait levé sur lui son bâton de police.
L’homme roula à terre, crachant des dents; mais ses camarades poussèrent un cri de rage, et d’un même élan se ruèrent sur l’Européen.
La lutte était trop inégale; la retraite s’imposait. Cigale s’avoua qu’il ne pouvait opérer une retraite honorable, calme, en disputant chaque pouce de terrain à l’ennemi; il lui fallait se replier en vitesse. Aussi, sans sacrifier à un vain point d’honneur, se mit-il à détaler à toutes jambes, poursuivi par les policiers dont les clameurs, il n’en doutait pas, signifiaient:
Il détendit la jambe droite ainsi qu’un ressort.

— Arrêtez-le! arrêtez-le!
D’instinct, le jeune homme s’élança dans la rue de l’Éclatante-Milice. De ce côté, il connaissait le parcours jusqu’à la Légation de France; mais à hauteur du Temple de la Tour de Briques, un nouveau peloton de tipaos lui barra le chemin, et il dut se jeter dans l’avenue qui relie la Pagode à la Porte Occidentale de la Ville Impériale.
A l’extrémité de cette voie, une draperie noire, tendue en travers de la chaussée, indiquait que l’artère située de l’autre côté de l’obstacle figurait dans l’itinéraire prévu pour la promenade impériale.
Cigale, qui continuait à ne rien comprendre à l’aventure, ne pouvait se donner cette explication. Il bouscula sans façon deux ou trois Célestes groupés respectueusement derrière la toile, souleva celle-ci et s’élança au delà.
Mais là, force lui fut de s’arrêter.
En face de lui se dressait l’enceinte de la Cité Impériale, et par la Porte Fleurie de l’Ouest débouchait à ce moment le cortège de l’Impératrice Tsou-Hsi.
Des cavaliers, porteurs d’étendards multicolores, ouvraient la marche; venaient ensuite des compagnies de musiciens, des gardes du palais, cuir rassés, casqués, le bouclier portant en relief l’insigne qui les a fait appeleles Dragons Noirs.
Et puis une litière de pourpre à croisillons d’or se montra à son tour.
Le fugitif entrevit tout cela dans l’espace d’un éclair. Il était bloqué. Devant lui, le défilé ; derrière, les tipaos dont les cris se rapprochaient.
Que faire?
Brusquement les tipaos soulevèrent la toile noire. Ils le pouvaient sans crainte puisqu’ils poursuivaient un homme ayant enfreint les édits relatifs aux promenades des Souverains.
Déjà ils cernaient Cigale; celui-ci se dégagea encore et reprit sa course. Mais, hélas! des cavaliers de l’escorte s’étaient détachés. Un cercle d’ennemis l’entourait dont la litière occupait le centre. Des lances, des sabres le menaçaient.
Dans une lueur, il devina que le véhicule contenait quelque grand personnage qui peut-être le tirerait d’affaire, lui, qui pouvait se réclamer de la Légation de France, et sautant, écartant les porteurs, il se précipita tête baissée dans la chaise où Tsou-Hsi discourait avec Roseau-Fleuri.
Peindre la stupéfaction de l’Impératrice est chose impossible.
Jamais les traditions de la dynastie, précieusement conservées au Palais des Parchemins Peints (bibliothèque), n’avait prévu qu’un étranger envahirait la litière de la Souveraine.
Et ce fait incroyable, dont la prévision n’avait hanté aucun lettré, se produisait.
A travers les parois de soie, les murmures des gardes, des tipaos, arrivaient jusqu’aux personnages enfermés dans le palanquin. Évidemment, dragons noirs, agents de police étaient pétrifiés, épouvantés. Ils craignaient d’être frappés par la colère des dieux, représentés par les bourreaux du Palais, pour avoir laissé commettre ce crime de lèse-majesté, ce sacrilège.
Cependant Cigale, tout haletant encore de la course qu’il venait de fournir, considérait ses compagnes. C’étaient des Chinoises, à n’en pas douter... Alors comment se faire comprendre?
IL SE PRÉCIPITA TÊTE BAISSÉE.

Soudain il eut une exclamation de joie. Roseau-Fleuri lui parlait en français.
— Tu es du pays des Francs? demanda-t-elle.
— Oui, mademoiselle.
— Et tu ignores sans doute que cette litière est celle de l’Impératrice douairière?
Le Parisien fit la moue:
— De l’Impératrice?
— Ici présente.
Et les yeux de la jeune fille désignèrent Tsou-Hsi.
— Ma foi, mademoiselle, reprit-il, depuis une demi-heure, je ne sais plus comment je vis. J’étais sur une place, où il y a quatre arcs de triomphe...
— Les arcs de l’Ouest.
— Peut-être bien. Des cavaliers arrivèrent au galop en criant. Tout le monde s’est sauvé, excepté moi. Alors des olibrius en rouge se sont jetés sur moi, j’en ai assommé un et je me suis enfui, pourchassé par les autres. Je suis arrivé ici comme votre litière passait. J’étais environné de lances et autres instruments nuisibles à la santé. Bref, je me suis réfugié dans cette guimbarde — il se reprit vivement — dans cette chaise à porteurs, pensant y trouver un mandarin qui pourrait me renvoyer à la Légation de France, où je demeure.
Les yeux de Roseau-Fleuri s’animèrent:
— A la Légation... Alors tu connais René Loret?
— René Loret?
Cigale hésita un moment, mais le souvenir lui revint: c’était le nom que s’était attribué l’élégant bicycliste rencontré quelques heures auparavant dans la rue du Damier.
— Parfaitement, je le connais, un grand beau garçon, blond, avec la moustache fine.
— C’est cela! c’est cela!
Elle frappa ses mains l’une contre l’autre; puis, s’adressant en langue mandarine à l’Impératrice, elle parut la supplier. Tsou-Hsi résista d’abord; enfin elle fit un signe affirmatif.
Et, joyeuse, Roseau-Fleuri reprenant la parole en français:
— Écoute. Si je te remets aux tipaos, ils te tueront certainement, car ton crime est grand. Il est un moyen de te sauver, c’est de consentir à être mon prisonnier.
— Ma foi, mademoiselle, cela ne m’a pas l’air pénible.
— Du reste, tu ne t’ennuieras pas, car tu vivras avec un autre personnage de ta nation, prisonnier comme toi.
— Mademoiselle, je me confie à vous.
— Bien.
Ravie de son obéissance, l’aimable Chinoise murmura cette phrase dont le sens échappa à son interlocuteur:
— Comme cela, il ne connaîtra pas l’ennui... Avec un serviteur de son pays, il s’accoutumera à vivre parmi nous.
Puis vivement elle appela:
— Bimbo?
Une voix rude répondit du dehors:
— Lumière du Ciel, quelle est ta volonté ?
— Tsou-Hsi, Éclat des Demeures Impériales, ordonne à ses fidèles de reprendre leur marche. Elle garde le coupable pour le punir elle-même, Allez, et que la route du Palais d’Été vous soit douce.
Une minute s’écoula. Des chuchotements étouffés bourdonnèrent autour de la litière close, puis celle-ci se balança mollement au pas rythmé des porteurs. A travers les rues désertes, le cortège se déroulait de nouveau. Il gagnait la Porte de la Pacification des Rebelles, et laissant à gauche le Terrain de Manœuvres occidental et le Temple de la Lune, il suivait la route qui borde le fossé extérieur de la ville tartare et s’embranche, entre les Temples des Grands Biens, de l’Aspiration Céleste et de la Communion des Sages, sur la large avenue qui mène, par le village de Hai-Tien, au Palais d’Été de Yuang-Ming-Yuan, dont les multiples chalets et les pagodes se cachent dans les ombrages d’immenses jardins.
Personne ne parlait dans la litière. Cigale eut le temps de réfléchir.
Au fond, il avait envie de rire, état d’esprit tout naturel chez un enfant de Paris qui se voit, par suite des combinaisons du hasard, admis à voyager dans la compagnie d’une Impératrice, souveraine maîtresse de la vie de quatre cents millions d’hommes.
Pourtant un peu d’inquiétude se mêlait à sa gaieté. Comment finirait tout cela? Certes, il préférait la captivité à la mort, étant donné surtout qu’elle lui apparaissait comme devant être une captivité dorée. Mais enfin, si douce qu’elle fût, la prison ne valait pas la liberté.
Pourrait-il aviser M. Pichon de sa situation?
Un instant il songea à interroger ses compagnes. Toutes deux avaient fermé les yeux et demeuraient immobiles, ainsi que deux incarnations des Bou-Jsi, ces divinités du Sommeil chinois; il n’osa pas troubler leur repos apparent.
Et dans la pénombre rougeâtre de la litière, il attendit la fin du voyage, muet et sans mouvement comme elles-mêmes.
Le véhicule s’arrêta enfin.
Rappelées à elles par la cessation du balancement berceur de la chaise, Tsou-Hsi et Roseau-Fleuri levèrent leurs paupières.
L’organe rude de Bimbo, le chef des porteurs, retentit à l’extérieur. La jeune fille répondit par un ordre bref, puis regardant Cigale:
— Nous sommes arrivés. Tu vas descendre, et tu te laisseras guider par les serviteurs chargés de ce soin.
— Oui, mademoiselle... mais...
Elle mit un doigt sur ses lèvres:
— Tais-toi. Toute question serait indiscrète en ce moment.
Le ton était sans réplique. S’inclinant devant l’Impératrice et sa favorite, le Parisien ouvrit la portière, placée à l’avant de la litière, et sauta à terre.
Tout d’abord le passage de la demi-obscurité à la lumière crue du jour l’éblouit.
Puis ses yeux s’accoutumèrent à la clarté ; il promena autour de lui un regard curieux.
Il se trouvait au milieu d’un rond-point, au sol recouvert d’une couche épaisse de sable doré, recueilli à grands frais dans le chenal de la rivière Pei-Ho.
De la circonférence, ainsi que les rayons d’une étoile, partaient des avenues qui se perdaient dans les massifs d’arbres géants, d’arbustes aux feuillages variés dont les troncs, jaillissant du sol, étaient cernés par des bordures de fleurs.
En face de lui, un pavillon de bois, à la toiture dorée, orné de balcons, de colonnettes à jour, enduits de laque bleue rechampie d’argent et de vermillon, dressait sa silhouette bizarre et gracieuse.
Les porteurs, selon l’étiquette chinoise qui interdit de regarder descendre d’une litière impériale, tournaient le dos à la chaise. L’escorte avait disparu, mais à quelques pas, quatre serviteurs vêtus de la blouse courte, du pantalon large, l’un et l’autre bleus à bordures jaunes, semblaient attendre le voyageur.
Cigale marcha vers eux, et tandis que le palanquin s’enfonçait dans une allée du parc du Palais d’Été, ces hommes guidèrent le Parisien vers le chalet.
Sur leurs indications mimées, il gravit trois marches, traversa une véranda dont la toiture était supportée par des dragons, et pénétra dans la maison.
Au hasard il ouvrit la première porte découpée dans la paroi de droite de l’antichambre, mais il s’arrêta sur le seuil avec un cri de stupéfaction.
Au centre d’un salon dont les murs tendus de soie violette à palmettes d’argent étaient creusés en niches, où des bouddhas se prélassaient, les jambes repliées, environnés par les volutes bleuâtres des fumées d’encens s’échappant de brûle-parfums de bronze, un homme était debout, les traits contractés par la colère.
Et cet homme était René Loret, le bicycliste de la rue du Damier.

III
Table des matières
L’AME CHINOISE
— Vous? s’écria Cigale, secouant enfin son étonnement.
René eut un geste violent:
— Parbleu oui, c’est moi.
— Que faites-vous ici?
— Mais vous-même?
— Moi, je suis prisonnier pour avoir donné du pied dans la figure jaune d’un tipao.
— Et moi je suis prisonnier sans savoir pourquoi.
Les jeunes gens se considérèrent un instant, puis ils éclatèrent de rire:
— Voyons, voyons, reprit Cigale, entendons-nous. Captif, je le suis; seulement j’ai eu à choisir entre la mort et la prison; donc mon cas est clair. Vous, au contraire, vous prétendez...
— Ne pas m’expliquer la violence dont je suis l’objet.
— La violence?
— Jugez-en. Quand je vous quittai, je me rendais au Tsong-Li-Yamen, (ministère des affaires étrangères) pour y déposer une note de ma Légation. Je pédalais avec précaution dans les rues encombrées de populaire, de matériaux, d’ordures. Arrivé dans la rue de la Pacification Orientale, à quelques pas de la porte du même nom, ouverte dans la Muraille de la Ville Impériale, des gamins se mettent à crier: «Kouei-Dzou! Kouei-Dzou!»
— Vous dites?
— Les vocables chinois qui signifient: «Diables Étrangers...» C’est ainsi que les indigènes nous désignent.
— Bien, merci; continuez. Durant ma promenade j’ai entendu cela; mais je ne me doutais pas du sens.
— Donc, je riposte en qualifiant cette marmaille de: Dragons édentés. Ces menues politesses sont courantes et je n’y attachais aucune importance. Mais cette fois, ces polissons, «lotus du ruisseau», comme on dit ici, redoublèrent leurs cris et me bombardèrent de cailloux. Ma foi, j’allais me fâcher, quand un piquet de gardes tartares s’élança hors de la Ville Impériale, m’enleva sans façon, m’enferma dans une litière solide qui attendait à peu de distance, et voilà... je n’en suis sorti qu’ici, il y a trois quarts d’heure, que j’ai passés à vouer à tous les diables les auteurs de cette sotte plaisanterie.
Cigale se gratta la tète avec un air méditatif.
Il se souvenait que la jolie compagne de l’Impératrice Douairière lui avait parlé de René Loret. Cette inconnue serait-elle pour quelque chose dans l’enlèvement du diplomate? Tout à coup il s’appliqua une calotte sur le crâne:
— Évidemment c’est elle.
— Elle, qui? interrogea René.
— C’est elle, répéta le Parisien sans prendre garde à la question. N’a-t-elle pas dit: «Il ne s’ennuiera pas, avec un serviteur de sa nation.» Il, c’était vous, et le serviteur, c’est moi... Serviteur... eh! là-bas, ce n’est pas mon genre.
— Mais de qui parlez-vous? demanda son compagnon avec impatience.
— Je n’en sais rien... ou plutôt je sais bien, mais seulement je n’ai pas de nom à lui donner.
— Expliquez-vous au moins.
— Une petite femme très gentille qui se trouvait avec l’Impératrice.
Loret sursauta:
— Dans la litière?
— Oui.
— Alors, c’est la princesse «Roseau-Fleuri».
— Eh! elle a un petit nom très coquet.
— Je ne la connais pas, reprit l’interlocuteur de Cigale avec animation, mais d’après les renseignements recueillis par la Légation, elle seule est admise dans la chaise de la douairière Tsou-Hsi. C’est la favorite de la Cour, ses moindres désirs sont exaucés. Si elle a voulu un esclave européen... et que la fatalité m’ait jeté sur le chemin des soldats chargés de lui en procurer un, je suis perdu. Jamais je ne recouvrerai la liberté.
Son désespoir toucha le Parisien.
— Allons, vous exagérez. Nous sommes deux Français, et il n’y a pas de prison dont on ne s’échappe.
— Les prisons ne sont rien en comparaison des palais chinois. Nos moindres mouvements seront épiés par des serviteurs, qui savent que la perte de leur tête serait le prix de la moindre négligence
Cigale haussa les épaules:
— Je suis de Paris, moi, et j’en remontrerai à ces faces jaunes...
— Vous ne soupçonnez pas la situation. Tenez... Voulez-vous une preuve...? Regardez.
Nerveusement Loret entraîna le jeune homme vers la croisée qu’il ouvrit.
La fenêtre donnait sur le parc. Des buissons environnants jaillirent aussitôt des formes humaines qui s’infléchirent en un salut respectueux, puis restèrent immobiles, semblant attendre le bon plaisir des captifs.
D’un geste brusque, le diplomate repoussa les châssis vitrés et avec un accent de rage inexprimable:
— Vous voyez... Ah! contez-moi en détail votre aventure. Ma seule chance d’être délivré est que vous vous soyez trompé, que la favorite ne soit pour rien dans cette incompréhensible aventure.
Cigale commença son récit.
Pendant ce temps, la litière de Tsou-Hsi avait parcouru diverses allées du parc, laissant en arrière les pagodes des Nouvelles Lunes, des Lamas Ronflants, des Mille Biens. Longeant l’hippodrome aux gazons parsemés de fleurettes, où l’Empereur se livre aux plaisirs de l’équitation, la chaise de pourpre atteignit enfin l’allée des Clochettes-d’Or, que bordent les pavillons attribués à la douairière et aux personnalités marquantes de sa cour.
Tsou-Hsi quitta alors sa compagne, pour se retirer dans ses appartements et brûler l’encens en l’honneur des dieux qui lui avaient accordé un voyage heureux.
Quant à Roseau-Fleuri, elle se dirigea vers une élégante construction surmontée de clochetons dorés, supportant des sonnettes jaunes qui bruissaient au moindre souffle du vent.
D’un geste de la main, la jeune fille renvoya les serviteurs et servantes accroupis, saluant sa venue... le front dans la poussière, et, légère, elle courut à travers l’antichambre, se précipita dans le salon en criant:
— Que le jour couchant te soit doux, mon oncle, plus cher à mon cœur que la lumière.
Exquis ce salon, dont les trois croisées, non pas garnies de papier huilé comme celles des cahutes des marchands et des ouvriers, mais bien de carreaux de verre aux couleurs variées, dont les murs étaient tendus de soie, sur le fond vert d’eau de laquelle s’ébattaient en farandoles une armée de papillons brodés aux ailes éclatantes, dont des ébénistes fantastiques et délicats avaient sculpté les meubles en dragons, en boas, en lions, en chimères, en esclaves repliés sur eux-mêmes.
Des coussins de soie jetés un peu partout, des brûle-parfums, des statuettes européennes même, disaient l’impeccable goût artistique des habitants.
Et près d’une fenêtre, assis devant une table de laque aux fines incrustations de nacre, d’ivoire et d’or, un homme d’une quarantaine d’années, drapé dans un vaste paletot de soie marron avec parements bleus et boutons de jade, avec des lunettes sur le nez, le crâne couvert d’une calotte de soie dominée par le globule de corail, traçait gravement au pinceau des signes rouges sur de longues bandelettes de parchemin teinté de jaune.
A la voix de Roseau-Fleuri, celui-ci leva la tête:
— Que les fleurs de Beauté continuent à draper tes joues, mon enfant. Puis changeant de ton:
— Tu arrives bien, ma chère petite nièce; je traçais justement le cercle serpentin qui indique que mon poème est achevé.
— Vraiment, fit-elle joyeuse... La Guerre de Demain du Dragon chinois contre le Diable Étranger...
—... Est terminée. Juges-en.
Et le poète Liang, car c’était bien le personnage dont l’Impératrice avait daigné louer le talent, se prit à déclamer:
« Alors le Dragon ouvrit sa gueule immense aux crocs d’acier, aussi large, aussi haute que les montagnes les plus élevées. Il l’ouvrit comme il le fait aux jours néfastes des éclipses, quand il veut, colère et formidable, dévorer le soleil ou le disque argenté de la lune. Mais cette fois le peuple de Chine ne tira point les pièces d’artifices, ne frappa point sur les gongs et les ustensiles de cuisine afin d’effrayer le Dragon, car il ne s’agissait pas de sauver de la destruction les astres de clarté, mais bien de sacrifier le Diable Étranger à la peau blanche d’homme malade. Et le Diable Étranger s’engouffra dans la gueule refermée avec le grondement du tonnerre. Un instant les jambes de ce démon dépassèrent encore les lèvres du Dragon, s’agitant désespérément en une convulsion suprême, puis tout disparut.
« Et l’Empereur, dont la main auguste serrait l’extrémité de la chaîne d’or, rivée au collier de rubis du Dragon, murmura:
Que cela est beau! s’exclama la jeune fille.

« C’est bien. Ma Terre Fleurie est délivrée des Barbares.»
— Que cela est beau! s’exclama la jeune fille. Puissent tes vers être prophétiques et le Pays de Chine écraser les Étrangers.
Liang lança un «peuh» sceptique:
— Ceci n’est point beau, mais absurde.
— Absurde, mon oncle!
— Certes, et Pi-Thao, parcelle éclatante de la Raison Primordiale, Pi-Thao, génie des Rimes Poétiques, me briserait sur le crâne son musical Yue-Tchin (sorte de mandoline) si je n’avais l’excuse d’être l’Inspiré de la Cour. Je dois flatter les Impériales Oreilles pour conserver la faveur qui me permet de vivre heureux et riche.
— Quoi! oncle, vous ne croyez pas à la victoire du Dragon?
Le lettré ne jugea pas sans doute à propos de continuer la conversation sur ce sujet, car il reprit d’un ton léger:
— J’ai su par un de tes serviteurs que le Franc René Loret était maintenant ton prisonnier.
Un carmin pudique s’épandit sur les joues de Roseau-Fleuri.
— En effet, balbutia-t-elle.
— Et tu lui as octroyé comme prison le Chalet des Papillons Bleus du Rêve?
— Oui.
— Bon, tu as bien fait. Tu sais que j’approuve tout ce qui peut piquer la flamme du sourire dans tes yeux. Mais je cause, je cause, comme un vieux lama en face du tourniquet de son moulin à prières. Qu’Arai-Ma et Kian-Fou, esprits du Silence et de la Tendresse, m’absolvent. J’oubliais que tu dois avoir hâte de te parer et d’exprimer ta volonté au Diable Étranger captif. Va donc, mon enfant, que tes pas glissent sans peine sur les asphodèles des prairies des Réciproques Affections.
Évidemment Roseau-Fleuri attendait cette permission, car, avec un joli sourire, elle quitta le salon.
Liang la regarda sortir et hochant la tête:
— Cette petite tête d’hirondelle contient la Sagesse. Un Diable Étranger pour mari vaut mieux que le plus illustre mandarin. Des êtres inférieurs, ces hommes d’Europe, ayant l’habitude de se laisser mener par leurs épouses. Bah! dans l’espèce, pourvu que Roseau-Fleuri commande, tout est bien, et les dieux, s’ils sont autre chose que des conceptions poétiques, ont aimablement travaillé à son bonheur.
Sur cette réflexion, il retourna à son manuscrit et à ses pinceaux.
Une fois hors du salon, la jeune fille prit une allure pressée. Traversant sans s’arrêter plusieurs pièces, elle atteignit enfin une salle spacieuse, lambrissée de bois de rose, au plafond garni de carreaux de porcelaine, dans l’émail desquels des glycines peintes donnaient l’illusion d’un berceau de lattis, d’où retombaient les grappes violettes de ces plantes grimpantes.
Une mosaïque précieuse en pierres colorées du Yunnan formait le plancher.
D’un côté, une baignoire de bronze, à l’intérieur étamé d’argent, se dressait, tel un soulier géant, et tout près sur des tablettes de marbre vert de Tartarie, s’alignaient des flacons de senteur, des instruments de toilette d’or, d’argent, d’airain, agrémentés d’opales, de camées hindous.
C’était la chambre de toilette d’une Chinoise extrêmement policée, car il y avait là une foule de petits ustensiles dont l’usage est inconnu à la grande majorité des «Célestes», indifférents au possible au confort et à la propreté la plus élémentaire.
Roseau-Fleuri frappa un gong de cuivre, et aussitôt deux grandes filles, esclaves amenées à Péking des montagnes de Formose, se précipitèrent dans la salle.
Comme une enfant, elles saisirent la favorite de Tsou-Hsi, la déshabillèrent, la baignèrent, enduisirent ses membres d’extraits parfumés, débarrassèrent ses cheveux lustrés des poussières légères de la route et enfin la revêtirent d’un vêtement d’appartement: tunique large retombant en plis droits et fixée sur l’épaule par une agrafe d’émeraude.
Puis elles se tinrent immobiles, attendant que leur jeune maîtresse manifestât son avis sur sa parure.
Avec complaisance, Roseau-Fleuri se considéra dans une grande glace ovale. Elle se trouva belle, sourit à son image, et, de suite, les faces grossières des esclaves s’épanouirent.
— Sofra, Jucha, prononça enfin la charmante créature, vous direz au Chef des Serviteurs qu’il vous remette à chacune un taël ; je suis contente de vous.
Les «servantes d’eau», tel est le nom des baigneuses, portèrent leurs poings fermés à la hauteur des joues, et fléchissant sur les jarrets, de façon à s’asseoir sur les talons, exécutèrent la révérence profonde d’intérieur des esclaves.
Après quoi elles sortirent.
Un moment encore, Roseau-Fleuri demeura en face de son miroir, souriant à sa jeune beauté. Elle eut enfin un mouvement de tête vainqueur. Elle était sûre d’être belle. En la voyant, René Loret tomberait à ses pieds, la remercierait d’avoir jeté les yeux sur lui.
Ce beau barbare, accoutumé à la vie inélégante des Européens, serait ébloui par la perspective de couler ses jours dans le luxe raffiné de la Cour.
Et chatouillée par ces réflexions, le sourire de la princesse s’accentuait. Ce malheureux «Diable Étranger» lui devrait le bonheur.
Alors elle quitta la chambre de toilette, se rendit au salon que Liang, en oncle discret, avait déserté, et frappant un gong d’argent d’une massette de buis, elle enjoignit au serviteur qui se présenta immédiatement d’aller quérir René Loret au chalet des Papillons Bleus.
Se penchant sur le châssis d’une croisée, elle vit le domestique passer en courant dans l’avenue des Clochettes.
Avant un quart d’heure, il serait de retour avec le captif franc.
La soie rendit un gémissement doux.

Quinze minutes encore avant de tendre à Loret ses mains, de lui offrir les trois lotus emblématiques des espoirs conjugaux.
Comme cela était long.
Pour s’occuper, Roseau-Fleuri prit une houn-kin (violon chinois) et sur les cordes de soie blanche fit glisser mollement l’archet à la membrure arquée.
La soie rendit un gémissement doux, plaintif, tel un appel de colombe blessée, et la princesse se sentit pâlir.
Superstitieuse ainsi que toute habitante de l’Empire du Milieu, bien qu’au contact du scepticisme aimable du poète Liang elle eût appris à triompher par la volonté des terreurs imaginaires, elle ne pouvait cependant se défendre de considérer comme des présages heureux ou funestes les sons, le passage des oiseaux, les coloris des nuages, etc.
Et cette corde gémissante, jetant sa lamentation à l’heure où elle attendait celui qu’elle espérait associer à sa vie, lui causa un serrement de cœur douloureux, une angoisse inexprimable.
Vite elle replaça le houn-kin sur la console d’où elle l’avait enlevé, et les yeux mi-clos, moins certaine de triompher, elle resta silencieuse, inerte, prêtant l’oreille aux battements de son cœur, qui résonnait dans sa poitrine de même qu’un gong lointain.
Tout à coup elle frissonna de la tête aux pieds.
Sur le sable fauve de l’avenue, des pas se faisaient entendre. Un coup d’œil furtif à la fenêtre lui apprit que René Loret marchait à côté de son messager.
Cinquante secondes, elle considéra la porte par laquelle il allait entrer.
Des talons sonnèrent sur le dallage du vestibule, la poignée de laque de la serrure décrivit un demi-cercle, le battant fut repoussé au dedans, et Loret parut, calme, froid, grave, tel le divin Ho-Cheou, ancien magistrat du Chantoung, à qui Bouddha, en récompense de son existence intègre, confia le soin de juger les morts au seuil de l’Enfer aux vingt-trois cercles de suppliciés.
Il fit deux pas dans la pièce et la porte se referma.
La Chinoise et l’Européen étaient seuls.
Il la regarda avec curiosité, cherchant à se souvenir. Avait-il déjà vu ce charmant visage? Il dut se répondre non. Mais était-ce là la princesse Roseau-Fleuri, favorite de l’Impératrice, la protectrice de Cigale? Il fallait le savoir.
Aussi, s’inclinant avec grâce, le diplomate fit appel à la rhétorique céleste et prononça lentement:
— Je te salue, jeune beauté, que jalousent les fleurs de l’amandier.
Elle salua gentiment.
— N’es-tu point celle que l’on nomme Roseau-Fleuri, bien que le nom de Rose te convînt davantage?
— Je suis Roseau-Fleuri, murmura la jeune fille.
Un tressaillement secoua Loret. Il n’y avait plus de doute; c’était de la favorite qu’il était le prisonnier. Cependant il essaya de payer d’audace.
— Est-ce par ton ordre que j’ai été amené comme esclave au Palais d’Été ?
Elle l’interrompit vivement:
— Pas comme esclave, comme ami... Comme ami, répéta-t-elle avec force.
Mais le Français secoua la tête:
— Je ne discuterai pas sur les mots. Ils sont vides de sens jusqu’au moment où les actions les expliquent. Ami ou esclave, tu n’en as pas moins exercé la violence sur un membre de la Légation de France, jouissant de par les traités de l’immunité diplomatique.
Un sourire embarrassé flotta sur les lèvres de Roseau-Fleuri.
— Violence non brutale. Litière luxueuse, escorte d’honneur, pavillon des Papillons Bleus.
— Et geôliers surveillant mes moindres mouvements, acheva sèchement René.
Elle ne se formalisa pas.
— Attends, reprit-elle, tu n’ignoreras rien. Prends ce siège dont le tigre d’ébène supporte les coussins moelleux et prête-moi ton attention.
Sans un mot, le Français s’assit.
Roseau-Fleuri resta debout, semblant chercher de quelle manière elle entamerait son discours.
— Écoute, fit-elle d’une voix calme, je veux te demander un conseil. Ne parle pas, tu répondras après m’avoir entendue.
Il acquiesça du geste à cette requête.
— Bien. Te souvient-il de la grande revue des troupes des Huit Bannières, passée par le général Kouang, sur le terrain de manœuvres du Nord, auprès du Temple de la Terre?
— Sans doute. J’y assistais avec le corps diplomatique.
— Tu te souviens, alors tu comprendras que je n’aie pas oublié cette revue. Pour moi, il n’y eut pas seulement des évolutions militaires, il y eut la naissance de ma vie, l’aurore de mon existence.
Et comme il interrogeait du regard:
— Sois patient, de peur que l’écheveau de ma pensée ne s’embrouille, et alors tu ne pourrais plus me conseiller. A la revue je remarquai un homme jeune et beau. Voilée, il ne me vit pas, lui; pourtant ses yeux se fixèrent sur moi, et, vois son influence étrange, mon esprit vola vers lui sur le rayon de son regard. Évidemment les dieux me désignaient ainsi celui qui devait être le compagnon de mes jours.
Maintenant Loret ne songeait plus à interrompre la jeune fille. Il l’écoutait avec surprise, ne sachant en quel point l’entraînait cet étrange entretien.
Elle poursuivit, encouragee par son attention:
— Je résistai à l’entraînement, parce que la sagesse réside dans la réflexion, mais je me procurai le Pa-t’-Zeul de cet homme, portant les huit signes indiquant l’année, le mois, le jour et l’heure de sa naissance. Je le confiai au docte Bar-Kin, astrologue de la Cour. Il l’étudia longtemps dans ses rapports avec les cinq éléments: métal, bois, eau, feu, terre, afin de savoir si notre union aurait un destin conforme aux éléments heureux. Puis l’illustre mandarin s’assura que les années de naissance de mon futur et de moi-même correspondaient, dans le cercle duodécimal de Confucius, à des animaux harmoniques. Eh bien, sais-tu le bulletin que le savant m’a fait tenir?
— Non.
Dans un tiroir, Roseau-Fleuri choisit une bandelette de papier rouge couverte de haut en bas de signes noirs.
— Le voici. — Et lisant: Les harmonies les plus heureuses existent en ce Pa-t’-Zeul. Le dragon et le chien réunis indiquent les honneurs et l’affection; le destin est de métal, c’est-à-dire d’une félicité invulnérable. L’hymen est désirable entre tous. Nota: Prendre garde de briser un bol de riz dans la maison de la fiancée .
La princesse se tut.
Ses grands yeux noirs se fixèrent sur ceux de son interlocuteur. Il la considérait avec une ironie voilée, incapable de cacher complètement son dedain pour la superstition chinoise que la jeune fille venait d’avouer naïvement.
— Eh bien! fit-il enfin, voilà un Pa-t’-Zeul tout à fait remarquable.
Elle ne comprit pas la raillerie et joyeusement:
— Tu le trouves ainsi?
— Le moyen de penser autrement?
— Alors tu estimes?...
— Que c’est un bon Pa-t’-Zeul.
Un mouvement d’impatience échappa à Roseau-Fleuri:
— Ce n’est point là ce que je te demande.
— Ah! et quoi donc?
— C’est un conseil. Ne crois-tu pas que les dieux ont manifestement destiné l’un à l’autre les êtres ayant un tel Pa-t’-Zeul?
Vaguement il pressentit un piège.
— Tu le sais, répliqua-t-il évasivement, nous autres, Francs, nous ne sommes pas initiés aux mystères de l’astrologie.
— Peu importe. Si pareille prédiction t’était faite par les devins de ton pays...
— Il n’y a plus de devins en France.
Le visage de la princesse se contracta en une moue mécontente:
— Soit! tu ne veux pas répondre?
— Je ne le puis.
— Alors, je parlerai donc pour toi. Les dieux ont pris mon rêve sous leur protection. Ils ordonnent qu’il devienne réalité.
— Je ne m’y oppose pas, s’écria Loret narquois.
Mais sa gaieté disparut, quand Roseau-Fleuri s’exclama avec ravissement:
— Voilà une phrase inspirée par les dix mille Bouddhas eux-mêmes.
— Inspirée? répéta Loret inquiet.
— Oui, car celui que j’ai distingué au terrain des manœuvres, c’est...
— C’est?...
— Toi.
La foudre tombant aux pieds du diplomate ne l’eût pas stupéfié davantage.
— Pardon, mademoiselle... bredouilla-t-il.
Elle ne lui permit pas d’achever:
— Tu as déclaré que tu ne faisais aucune opposition à mon mariage.
— J’ignorais que j’étais en cause.
René se rendit compte de la brutalité de sa réplique en voyant son interlocutrice pâlir.
La jeune fille venait de ressentir un grand coup au cœur. Ses paupières battaient désespérément sur ses prunelles envahies par Je brouillard des larmes.
Il essaya d’adoucir son refus:
— Certes, mademoiselle, reprit-il, vous êtes jolie entre toutes les femmes. Votre haute situation honore qui vous choisissez... Mais songez qu’un abîme de goûts, de croyances, de pensées nous sépare. Ce Pa-t’-Zeul où vous puisez la confiance m’apparaît comme le grimoire ridicule d’un charlatan.
Et comme elle se redressait, froissée par cette déclaration, sacrilège à ses yeux:
— Vous le voyez, dès les premières paroles, la divergence des natures s’affirme. Vous êtes Chinoise, je suis Français, et le ciel, qui a jeté entre nos patries l’obstacle des déserts russe et asiatique, a fait nos esprits aussi éloignés, aussi divergents. Aucun Pa-t’-Zeul ne saurait forcer nos pensées à devenir communes.
D’un geste inconscient elle tordit ses mains élégantes, aux doigts fuselés.
— Aucun Pa-t’-Zeul, redit-elle lentement.
Puis soudain, d’une voix stridente, les regards enflammés de colère:
— Tu as promis ta foi à une autre femme!
Loret fut sur le point de répondre: Oui. L’affirmative nette eût rompu les mailles de l’inextricable situation. Mais Roseau-Fleuri lui apparut affolée de courroux. Toute la cruauté native, que les Chinois voilent sous une politesse outrée, se réveillait en elle. En véritable diplomate, il tenta de la calmer.
— Non, dit-il, tu te trompes, je suis libre.
— Libre, et tu me repousses, moi, princesse, issue de sang royal, favorite de Tsou-Hsi!
— Pour les raisons que je t’exposais à l’instant...
Elle lui imposa silence d’un geste violent.
— Ah! n’espère pas me tromper. Tu ne me trouves pas digne de tes soupirs... Je suis laide pour toi!
Et s’animant par degrés:
— Voilà donc l’humiliation qui s’abat sur moi. Par ta faute je perds la face!
A cette locution à la fois comique et terrible, car elle pousse le Céleste au suicide ou aux pires vengeances, René crut que la mort l’attendait.
Perdre la face est une expression protéiforme. Le candidat échouant à un examen, la fiancée dédaignée, le général vaincu, le commerçant en faillite « perdent la face». La perte de face ne peut se racheter que par la punition de l’adversaire ou le trépas de la victime.
— Mais, continua Roseau-Fleuri, je ne suis pas une faible fille du Sud, qui demande à l’opium la fin de ses souffrances; je descends des princes mandchous qui déchirent leurs ennemis. Va-t’en, je t’accorde quelques jours de réflexion.
Rudement elle heurta le gong et un serviteur accourut.
— Au pavillon des Papillons Bleus! ordonna-t-elle d’une voix rauque.
Loret salua froidement et suivit le domestique.
Alors Roseau-Fleuri, méconnaissable, les traits crispés, le regard sanglant, donna carrière à sa colère.
Furieusement elle parcourut le salon, brisant les bibelots précieux, parlant d’un accent incisif, heurté, haletant:
— Ce barbare me dédaigne... je le ferai mourir sous le bambou, je ferai déchirer sa chair par le bourreau... Dédaignée, méprisée par cet esclave... Moi, moi, la fille des guerriers qui conquirent l’Empire Fleuri... Que les malédictions des cent mille démons s’accumulent sur sa tête. Je dois me cacher, mourir ou me venger!... Je me vengerai!... Dans ses veines, j’irai chercher le sang qui lavera ma face!
Cela dura longtemps. Enfin, épuisée, la jeune fille se laissa tomber dans un fauteuil, et elle resta là, stupide et désolée.
Née dans un pays où le mariage se contracte sans affection, où les familles règlent les unions sans consulter les fiancés, sans leur permettre de se voir, elle ne comprenait pas la résistance du Français. N’offrait-elle pas tous les avantages recherchés? Belle, riche, puissante par son crédit à la Cour. Quoi! elle avait tout cela. Les familles des mandarins les plus illustres ne cessaient d’inviter son oncle Liang à venir discuter autour de la tasse de thé des préliminaires du mariage. Cet oncle, aimable et bon, s’était refusé à enchaîner sa jeunesse; il l’avait laissée libre de son choix. Et tout cela pour qu’un barbare la méprisât, la traitât comme indigne de s’asseoir à son foyer!
Qu’y avait-il donc au fond de cette résistance? Quelle tournure d’esprit bizarre était celle de Loret pour repousser honneurs, richesses? Est-ce que vraiment, comme le disaient les vieillards expérimentés avec de paternelles plaisanteries, les hommes d’Europe avaient pour leurs épouses une considération telle que le choix de la personne leur semblait préférable aux trésors, aux grades, aux faveurs des monarques?
Et, si cela était, si cet état cérébral invraisemblable existait... quels charmes, quelles vertus recherchaient les barbares, qui leur parussent plus précieux que les coffres débordant de lingots de taëls, de pierres rares, de perles fines, de bijoux ciselés!
Inconnu mystérieux. En vain elle se consultait elle-même. Pourquoi avait-elle désiré que René devînt son époux? A regarder en son âme chinoise, elle ne voyait pas plus clair.
— Il m’a paru doué de beauté, murmurait-elle; ses yeux ont la douceur des étoiles palpitantes au voile de la Nuit, j’ai songé à l’élever jusqu’à moi.
Tout à coup, elle eut un cri:
— Mais il n’est pas fortuné... Il ne possède point de coffres de laque dans lesquels l’or s’entasse sur l’argent... Alors c’est donc lui que j’ai choisi... comme ses compatriotes choisissent leurs épouses. Pourquoi ai-je agi ainsi?
Son front se ridait sous l’effort de la réflexion:
— Je ne sais pas. J’ai songé que je serais libre; le sort de la femme chinoise, esclave dans le yamen de son mari, torturée par toute la famille dont elle est le souffre-douleurs, me faisait peur.
Mais elle secoua la tête:
— Non, ce n’est pas cela encore. Il y a autre chose... quelle chose?
Et avec une tristesse découragée:
— Que voudrait-il trouver en moi que je n’aie pas, pour me juger digne d’être épousée? Jolie, vertueuse, de haut lignage... quelle qualité me manque? De guerre lasse, Roseau-Fleuri s’enferma dans sa chambre à coucher; elle brûla aes bâtonnets d’encens devant les figurines des dieux, plaça sous son oreiller des bandelettes de papier vermillon, portant en blanc les signes du bonheur. Tout fut inutile; elle ne comprit pas le problème ardu à la solution duquel elle s’acharnait. Une migraine violente l’anéantit, et, ce jour-là, Liang dut dîner seul devant le siège vide de sa nièce.

Au chalet des Papillons Bleus, Cigale, mis au courant de la proposition matrimoniale dont le diplomate avait été l’objet, leva les bras au ciel.
— Comment? vous avez repoussé les avances de la petite safran? Ah! bien, si vous êtes tous comme cela dans la diplomatie, cela ne me surprend pas que nos relations extérieures ne battent que d’une aile!
— Hein? fit René en fronçant le sourcil.
— Dame... elle veut vous épouser... fallait avoir l’air d’accepter... user des superstitions chinoises pour retarder le mariage. La princesse n’y voyait que du feu, on vous dorlotait ainsi qu’un fiancé... Résultat: liberté plus grande... relâchement de la surveillance de nos gardiens... possibilité de préparer notre évasion.
Et avec un désespoir comique, Cigale conclut:
— Vous pouvez vous vanter d’avoir bien travaillé... C’est ce que l’on appelle manquer le coche, et dans les grands prix encore.
L’observation était trop juste pour que Loret ne le reconnût pas. Cependant il baissa la tête d’un air embarrassé :
— Vous avez raison... Mais il m’eût été pénible de mentir...
Le Parisien sauta en l’air:
— Pénible de monter une colonne à une fillette que vous ne connaissez ni d’Ève ni d’Adam, pénible de décrocher la clef des champs!
— Eh! que vous dirai-je? murmura son interlocuteur, la ruse, la tromperie me sont antipathiques. Se montrer faux vis-à-vis d’un être sincère constitue une infériorité morale.
— Et la princesse était sincère? fit Cigale avec un accent intraduisible.
— Certes. Chinoise d’éducation, c’est-à-dire ignorante de nos sentiments, elle m’a témoigné autant d’affection que sa race en peut prouver!
Le visage du Parisien s’éclaira:
— Bon! bon! je comprends... vous avez été ému...
— Oui, c’est cela... ému.
— Alors, tout n’est pas perdu.
— Que prétendez-vous dire par là ?
— Que, la prochaine fois, vous accepterez sans difficulté la main de Roseau-Fleuri.
Et comme Loret secouait la tête, affirmant qu’il ne donnerait jamais son nom à une «Célestiale», car ce serait se vouer au malheur, l’âme chinoise étant trop peu en harmonie avec l’âme française, Cigale éclata de rire:
— Marchez toujours... vous avez du conjungo dans l’œil, et je vous verrai, un de ces jours, coiffé d’un chapeau conique à globule mandarinal, les cheveux nattés dans le dos, un parasol à la main droite et votre «bourgeoise» au bras gauche.
Le jeune diplomate eut un sourire contraint et ne répondit pas.
Il s’attendait à être appelé dès le lendemain devant Roseau-Fleuri, mais il n’en fut rien.
Deux, trois, huit, quinze jours se passèrent dans la monotonie de la captivité. Oh! une captivité très douce, avec promenades surveillées dans le parc. A mille détails, René comprenait que la favorite de l’Impératrice Douairière se préoccupait de lui sans cesse.
A table notamment, on servait aux prisonniers des mets accommodés à la française; le service comprenait des assiettes, des verres, au lieu des nombreuses soucoupes et tasses chinoises.
Le thé national était remplacé par d’excellents vins du Sud.
Et chacune de ces attentions était de la part de Cigale l’objet de plaisanteries sans fin, qu’il interrompait seulement pour maudire les Chinois, les princesses et les Roseaux-Fleuris.
Les nerfs du jeune homme, de même que ceux de tout vrai Parisien, rendaient surtout deux notes: la gaieté, la colère. Seulement, à mesure que les journées s’écoulaient, cette dernière avait une tendance marquée à prédominer.
Enfin, la seizième «procession de vingt-quatre heures» — style céleste —était arrivée à son milieu, quand des esclaves, armés de bannières triangulaires vertes, bordées de jaune, lesquelles remplacent la carte et indiquent l’intention d’honorer particulièrement un personnage, se présentèrent au chalet des Papillons Bleus.
Avec des prosternations répétées, ils supplièrent les étrangers de les suivre.
Ceux-ci obéirent, non sans émotion, et dix minutes plus tard, ils entraient dans le salon de Roseau-Fleuri.
Celle-ci se tenait raide, assise sur une chaise dont la membrure noire, relevée d’or, figurait un dragon symbolique.
Les pieds du monstre posaient à terre, son corps se recourbait, encerclant le siège, se gonflant en dossier, et tout au sommet, dominant la tête de la charmante créature, se dressait le chef du fantastique animal aux yeux d’onyx, à la gueule ouverte, enluminée de vermillon.
Et elle, avec son teint d’ambre clair, que ne déparait aucun fard, avec ses cheveux relevés en un huit élégant que fixait une rangée d’orchidées aux tons fauves, serrée dans sa veste et sa jupe de soie bleu tendre, sur laquelle des oiseaux or pâle volaient selon le caprice inexpliqué de la brodeuse qui leur avait donné le jour, elle semblait une exquise petite idole, descendue d’un Olympe très lointain. Loret crut remarquer qu’elle était plus pâle, que ses paupières battues décelaient la souffrance morale.
Roseau-Fleuri restait immobile, ses mains fuselées, allongées sur son éventail replié, dans la fine carcasse laquée duquel des nacres, des émaux, des pierres de lapis, jetaient des nuances changeantes, sous les rayons obliques tombant des fenêtres.
Seuls les yeux vivaient dans le délicat visage de la jeune fille, ces yeux à peine bridés vers les tempes et dont l’iris, d’un noir bleuâtre, avait la caresse soyeuse des regards de velours des Impératrices d’autrefois, figurées sur les étoffes sacrées des pagodes.
Les pieds de la princesse se posaient sur un coussin de pourpre, non pas ces affreux pieds des Chinoises riches, déformés dès l’enfance par le repli brutal des doigts sous la plante; mais des pieds mignons, fins, cambrés, prisonniers de mules de soie, auprès desquelles la pantoufle de Cendrillon eût paru soulier de maritorne.
Peut-être le silence embarrassant qui régnait eût-il duré longtemps, sans Cigale qui, peu contemplatif de sa nature, prit la parole. Il esquissa une révérence à la fois respectueuse et familière; puis tranquillement:
— Ma foi, mademoiselle, vous avez bien fait de nous appeler près de vous. Cela me permet tout d’abord de vous renouveler mes remerciements pour l’hospitalité que vous m’avez offerte dans votre litière d’abord, puis dans votre chalet des Papillons Bleus.
Roseau-Fleuri eut une légère contraction du visage. Pourtant elle réprima sa mauvaise humeur, et, de sa voix douce, elle murmura:
— Me serais-je trompée?... serais-tu un mandarin dans ton pays d’Europe.
— Mandarin, s’exclama Cigale en riant, mandarin, mandarin, en voilà une idée!
— Si tu ne l’es pas, pourquoi parles-tu avant ton supérieur?
La jeune fille étendait sa main dans la direction de René Loret.
— Mon supérieur, se récria le Parisien... vous voulez dire mon compatriote... Mon supérieur! Nous autres Parisiens, nous n’avons pas de supérieur et pas de maître.
La jolie Chinoise eut un geste de surprise.
— Tu es donc un puissant seigneur d’Occident? reprit-elle. Tu commandes à de nombreux employés, à des soldats, à des ouvriers?
Et comme Cigale secouait la tète:
— Alors qui es-tu, toi qui prétends n’avoir aucun maître et qui cependant ne fais obéir personne?
— Je suis un citoyen libre dans un pays libre. Nul n’a le droit de me donner des ordres, s’il ne me convient pas de l’y autoriser. De même je dois m’abstenir de considérer les autres comme mes subordonnés.
Elle passa la main sur son front poli, et avec effort:
— Je ne comprends pas.
— Parbleu, lança Cigale, jugeant le moment propice, le grand seigneur qui se permettrait en France de m’enfermer dans un chalet serait mis en jugement et condamné.
Il aurait continué, si Loret n’avait cru devoir intervenir:
— Vous ne pouvez comprendre, mademoiselle. Habituée à vivre dans un pays hiérarchisé, votre esprit ne conçoit pas une contrée où le plus infime paysan jouit des mêmes libertés que le premier des magistrats. Ici, quiconque se trouve sur le passage de l’Empereur en promenade est réputé mériter la mort. En France, le chef de l’État sort sans que cela dérange personne et quiconque est libre de lui rendre ou non les marques de respect usitées chez nous.
Elle joignit les mains d’un air stupéfait.
— Le pays des Francs est ainsi? Votre peuple n’a pas de traditions?
Le diplomate allait répliquer, il n’en eut pas le temps.
— Pas de traditions? s’écria Cigale... la France en a une auprès de laquelle toutes les traditions chinoises ne sont que fumées.
A ces paroles, Roseau-Fleuri se dressa sur ses pieds.
— La tradition de l’Empire Fleuri, commença-t-elle d’un ton sec...
— La tradition française, clama le Parisien, c’est la Révolution... Tout un peuple se levant en masse, forgeant des armes, se précipitant à la frontière et donnant son sang pour que les forts n’écorchent plus les faibles, que les pauvres ne soient pas la proie des riches. Les Français ont dû mourir martyrs de la Liberté qu’ils ont enseignée au monde, et voilà pourquoi la France, disparût-elle un jour, son souvenir restera dans la mémoire de l’humanité, comme celui d’une nation sainte, crucifiée, honnie, lapidée, pour avoir révélé à l’univers le dogme des Droits de l’Homme. Et le plus admirable des droits, c’est de ne pas être emprisonné selon le bon plaisir du premier venu.
Le jeune homme s’arrêta net, à la surprise effarée qui couvrait comme un brouillard les traits de son interlocutrice: il ne pouvait se méprendre. Elle ne saisissait pas le sens de ses paroles.
Bientôt, du reste, elle se tourna vers Loret.
— Parle, dit-elle doucement, sois la lumière qui chasse l’obscurité. Est-il vrai que les Francs pensent ainsi que l’affirme ton compagnon?
— Oui, murmura le diplomate.
La Chinoise pressa son front de ses mains.
— Tâche d’être clair. Je veux te comprendre, je le veux... Depuis de longs jours, je cherche ce qui nous sépare et je ne le trouve pas. Laisse-moi encore t’interroger.
La conversation violente que René avait redoutée ne se produisait pas. Rassuré maintenant, le Français répondit:
— Je suis à vos ordres, mademoiselle.
Comme cherchant ses mots, elle reprit:
— Au pays des Francs, tous les hommes sont libres; mais alors il n’y a ni mandarins, ni lettrés.
— Pardon encore.
— En ce cas, quelle différence existe-t-il entre la France et la Chine?
— Celle-ci: la loi chinoise porte que quiconque passe les examens requis peut aspirer aux plus hautes fonctions. La loi française dit la même chose.
— Eh bien?
— Seulement, ici, la loi n’est qu’une apparence; il faut une situation aisée pour supporter les dépenses nécessitées par l’instruction, de sorte que les pauvres, l’immense majorité du peuple, sont exclus des grades, des honneurs. Chez nous, on a déjà réussi à doter les déshérités de l’instruction primaire gratuite...
— Comme dans les missions des prêtres d’Europe?
— Oui. Et l’on travaille à faire davantage: instruction gratuite jusqu’à la licence, au doctorat, à l’agrégation, afin que tout homme, fût-il né le plus misérable, puisse, s’il est intelligent, travailleur, monter jusqu’au sommet de l’échelle sociale.
Un effarement prodigieux troubla les yeux de Roseau-Fleuri.
— Que t’importe, à toi, qui vis auprès d’un ambassadeur, qu’un loqueteux, un grossier paysan grattant la terre, un mineur aux mains sales, s’élève parmi les hommes? Et puis, tu n’y songes pas, cet être abject peut devenir ton chef.
— Justement. S’il en a le mérite, cela est juste.
La princesse secoua désespérément la tête:
— J’entends tes paroles, mais leur signification m’échappe... Parle, parle encore... Je le répète, je veux comprendre.
Et Loret doucement reprit:
— C’est là que gît la dissemblance entre les fils de Han et les fils de Gaule. En Chine, politesse, mariage, enterrement, culte des dieux ou des ancêtres, vous ramenez tout à un but unique: l’intérêt personnel.
— A quoi veux-tu que l’on rapporte ces choses?
— A l’intérêt, au bonheur des autres.
— Des autres!... Tu plaisantes, je pense?
— Non. Chez nous, il y a une élite qui mène le monde à la conquête du progrès, car elle a la pensée, le désintéressement. Poètes, médecins, savants, rêvent le mieux et en propagent l’idée dans les masses. Êtres nobles qui savent s’oublier, pour qui deux mots sont supérieurs, à tous les autres.
CHEZ ROSEAU FLEURI.

— Et ces mots sont?
— Charité, dévouement.
Un silence suivit, puis Roseau-Fleuri d’une voix hésitante:
— Qu’appelles-tu le dévouement?
Il expliqua:
— C’est le sacrifice de soi-même à la patrie, à la science, à la vérité, ou même tout simplement au bonheur d’une autre personne. On se dévoue, lorsque l’on donne son temps, ses peines, sa vie au profit de ceux qui vous entourent.
— Ah! murmura la jeune fille pensive. Je ne suis pas dévouée, cela est vrai... et même il me paraît fou de s’oublier soi-même. Confucius l’a dit: Le bien le plus précieux que t’aient légué tes ancêtres, c’est toi-même, et tu cesserais d’être un enfant pieux, si tu ne respectais au delà de tout ce présent que tu dois aux aïeux... Mais charitable, je la suis, ma bourse est ouverte aux mendiants...
Elle ne continua pas. René secouait négativement la tête.
— Quoi? prétends-tu que j’ignore la charité ?
— Sans doute, vous faites l’aumône.
— N’est-ce point cela?
— Non. Vous obéissez seulement à la crainte des mauvais génies dont les astrologues menacent l’avare, mais en voyant passer une femme du peuple, pliant sous un fardeau trop lourd, la taille déjetée par un labeur au-dessus de ses forces, secouant ses guenilles à chacun de ses pas mal assurés, vous ne vous êtes jamais dit: «Pourquoi celle-là souffre-t-elle alors que la joie me sourit? Pourquoi manque-t-elle du nécessaire quand le superflu m’environne? Pourquoi toutes les larmes à elle seule et tous les sourires à moi? La nature fut injuste; je veux tenter de la corriger, car cette malheureuse est une femme comme moi».
A ces mots, la Chinoise leva son éventail d’un air indigné :
— Comparer à moi une pauvresse sale et ignorante...
— C’est à cette comparaison, mademoiselle, que commence la charité.
Les joues de Roseau-Fleuri s’étaient empourprées, ses narines avaient des palpitations brusques. Évidemment l’amour-propre de la noble Mandchoue venait d’être cruellement blessé.
Pourtant elle refréna sa mauvaise humeur et d’un ton agressif:
— Et sans doute, les femmes d’Europe qui attirent votre affection, ont ces vertus admirables: le dévouement, la charité ?
Loret sentit l’orage. Il tenta de le détourner.
— Toutes, non. Mais celles que nous vénérons les possèdent.
— De sorte que, pratiquant l’oubli d’elles-mêmes, se mettant en parallèle avec des misérables en guenilles, elles te paraissent bien au-dessus des filles de l’Empire du Milieu?
— Non, répliqua le diplomate d’un ton conciliant... Mais nous pensons que l’âme chinoise est différente de l’âme française.
Il espérait la calmer par cette formule d’allure philosophique. Tentative vaine.
Roseau-Fleuri fronça ses jolis sourcils noirs:
— Différente! telle n’est pas ta pensée. C’est «inférieure» que tu veux dire.
Et comme Loret esquissait un geste de dénégation, elle s’anima:
— Pourquoi mentir? L’âme chinoise composée de six éléments: la raison, la science, la patience, la mémoire, l’essence des ancêtres, et le fluide des rapports avec le monde extérieur, est pour toi indigne d’attention.
Ses mains se crispaient, faisant claquer les fines ciselures de son éventail:
— Je viens à toi, la main pleine des fleurs aimantes du Lotus bleu, et tu railles. Dévouement, charité ! Pour me plaire, dis-tu, il faut ne plus penser à toi-même, il faut que tu t’abaisses au rang des mendiantes. Comme si cela était possible... Comme si les femmes d’Europe, si vaines de leurs parures barbares, songeaient à ces choses insensées. Tu te moques de mon affection, tu spécules sur ma faiblesse. Tu crois que je n’oserai pas te punir, qu’impunément tu me condamneras aux supplices de la jalousie... Prends garde, je t’en conjure... Le sang qui bouillonne dans mes artères n’est pas la liqueur pâle qui anime le corps des esclaves. Il est rouge, pur, et riche comme il convient à la descendante des conquérants mandchoux. Patiente, je l’ai été jusqu’ici, mais l’heure des résolutions violentes est proche... Souviens-toi que tu es en mon pouvoir.
Devant la menace, le secrétaire d’ambassade, doux, souple, aimable jusque-là, se redressa fièrement. Son visage devint sévère, un éclair passa dans son regard.
— Oh! fit-il avec une impertinence dédaigneuse, inutile de me rappeler cela. Prisonnier depuis quinze jours, il m’est impossible de ne pas m’en souvenir.
— Prends garde, encore une fois.
— A quoi! Un geste de vous, allez-vous dire, peut faire tomber ma tête?...
— Et arrêter les palpitations de ton cœur, acheva-t-elle les dents serrées.
Loret haussa les épaules et avec une hautaine indifférence:
— Touchante preuve de tendresse! Ma tête décollée, mon cœur endormi à jamais, et puis après?
Ces mots si simples abattirent l’irritation de Roseau-Fleuri. Après? Son rêve d’affection à peine ébauché serait fini, l’attraction qu’elle subissait serait brisée. Certes elle pourrait, selon la coutume du Céleste Empire, faire enclore le Français dans une bière ouvragée, à la fermeture hermétique, garder la caisse sépulcrale dans les appartements... Mais après?
Jusque-là, elle avait considéré que la séparation n’existait pas tant que la dépouille des défunts n’avait pas été confiée à la terre. Leur bière fermée ou leur présence dans la demeure, c’était tout un, et maintenant une conception nouvelle de la mort lui venait. Elle comprenait que les yeux fermés, la bouche muette, c’était l’adieu, c’était la désespérance, le déchirement de tout l’être.
D’où venaient ces idées nouvelles? Quel génie malfaisant les avait semées dans son esprit?
Et vainement elle luttait contre elles, s’efforçant de les chasser comme des papillons funèbres, de retrouver son calme mandchou qui lui laissait le cerveau paisible, le cœur tranquille.
Oh! c’était la vue de ce Franc qui jetait le trouble dans sa pensée. Lui éloigné, elle verrait clair en elle-même; elle prendrait une résolution.
Et vite, elle heurta de son éventail le gong d’argent portant, en repoussé, l’histoire de Tsang-Oui, le philosophe, le savant commentateur de Confucius, apprenant la Sagesse sous la direction du Dragon des Fleuves.
La plaque métallique vibra sourdement, attirant sur le seuil un domestique. Roseau-Fleuri fit un signe de la main, sans oser parler, car elle sentait que la voix qui s’échapperait de ses lèvres serait tremblante.
Dans un susurrement, le serviteur invita les Français à le suivre; tous trois sortirent et se dirigèrent vers le pavillon où vivaient les captifs depuis leur arrivée au Palais d’Été.
La jeune fille resta seule dans la vaste pièce. Le soleil entrait par les fenêtres dont les stores peints n’étaient point abaissés. Sur la soie verte qui tendait les murs, les larges papillons multicolores semblaient s’ébattre dans les rayons dorés, et pourtant Roseau-Fleuri murmura:
— Comme tout est sombre ici.
Elle se leva, vint à la fenêtre. Les captifs s’éloignaient, faisant craquer le sable d’or de l’allée des Clochettes. Elle les vit, les suivit du regard jusqu’à ce qu’ils eussent disparu, et puis, elle demeura là, ne pensant plus, avec l’impression qu’elle roulait dans un vide à donner le vertige.
Une gouttelette liquide, en tombant sur sa main, la tira de son anéantissement.
Elle tressaillit.
— Je pleure à présent, fit-elle surprise, sans avoir conscience de parler à haute voix.
— Tu pleures, doux oiseau d’or? s’écria Liang qui venait d’entrer sans bruit..
Elle se tourna, honteuse d’avoir un confident de sa douleur.
Mais le lettré-poète souriant:
— Tes larmes, purs diamants, coulent pour le «Diable Étranger», n’est-ce pas?
Roseau-Fleuri demeura muette, le front penché.
— Oui, c’est cela, poursuivit le poète. Ta tête abrite les papillons de l’imagination... Ce sont eux qui t’ont fait remarquer cet Européen du nom de Loret, lorsque, voilée, tu assistas aux manœuvres de l’armée des Huit-Bannières. Il était là, avec le corps diplomatique, ni mieux, ni pire que les barbares étrangers, ses compatriotes. Et soudain, tu le vis avec d’autres yeux que moi. Son regard, son nez, sa moustache t’apparurent comme des merveilles artistiques. «Je ne puis plus vivre sans lui,» me dis-tu. Et moi, bon oncle, soucieux seulement de ton plaisir, je répondis: «Épouse-le. Je t’aiderai à l’enlever. Il est en ton pouvoir, tu peux le contraindre à être ton esclave. Pourquoi gémis-tu?
— Parce que son âme n’est pas à moi.
— L’âme, zéro. Que te fait cette fumée. L’homme que tu as désiré comme époux ne peut t’échapper. Aimée de l’Empereur, favorite de l’Impératrice douairière qui ne sait rien te refuser, dis une parole, et le temple des Dix Mille Bouddhas resplendira de lumières, des nuages d’encens s’échapperont des cassolettes de bronze, et les lamas te donneront le Franc dédaigneux, son nez, ses oreilles, sa moustache, ses mains... Entre nous elles sont triviales, ses mains, car il ne porte pas les ongles longs, comme il convient aux mandarins lettrés. Qu’ajouterait à cela son âme, si toutefois les diables étrangers en sont pourvus?
— Elle mettrait le sourire sur ses lèvres, et la caresse dans ses yeux.
Liang remonta ses lunettes sur son front, et de l’air ravi d’un savant qui trouve enfin la solution du problème cherché :
— Il est donc revêche?
— Hélas!
— Très simple. Force-le à rire.
— Le forcer? Comment le pourrais-je?...
— En voulant. Ta situation à la cour te permet d’amener toute volonté à sa réalisation. Par Confucius, tout devient clair. Ce Franc s’ennuie dans le logis où il est captif. Ces gens d’Occident ne savent pas, comme nous, vivre dans la méditation, dans le rêve; il leur faut les satisfactions grossières du mouvement inutile, du bruit non rythmé. Donne-lui ce qui lui plaît et la gaieté reparaîtra sur ses traits.
Roseau-Fleuri secoua doucement la tête... Elle sentait, sans bien s’expliquer la chose, que Loret, s’il était consulté, réclamerait sa mise en liberté, la possibilité de la fuir, elle.
— Je ne te persuade pas, reprit le poète. Tu as tort de douter. Tao-Tsé, le grand réformateur, l’a dit: Au commencement, la Raison Primordiale s’ennuya devant le chaos où toutes choses étaient mêlées, et elle créa les éléments par plaisir, afin de nous indiquer que le plaisir est le seul but de l’être. Eh bien! si la Raison Primordiale a éprouvé le besoin de s’amuser, pourquoi nos petites raisons individuelles n’auraient-elles pas le même désir? Force le jeune Franc à se distraire. Obtiens de Tsou-Hsi, notre Douairière vénérée... quoiqu’elle soit bien laide à voir pour un homme de goût; obtiens d’elle que les captifs assistent à nos fêtes.
— Eux!... se récria la jeune fille.
— L’Empereur, fils du Ciel, dont la généalogie remonte aux étoiles, ne s’apercevra même pas de la présence de ces vermisseaux, et il pourra être agréable au prince Tuan, aux mandarins, aux prêtres amis des Boxers, de voir, captifs, esclaves au milieu d’eux, des échantillons de ces barbares blancs dont ils projettent la destruction.
Une lueur d’espoir illumina le visage de Roseau-Fleuri:
— J’essaierai, mon oncle mille fois cher.
— A la bonne heure, et tu me rendras ton minois souriant que j’aime à. contempler comme le cœur d’un lotus bleu.
— Oui... — Elle eut une hésitation et acheva enfin: — Oui, si René prend plaisir à nos réjouissances.
— Que le Fong-Choué le poursuive s’il en est autrement.
Le soir même, la princesse, revêtue du large caftan brun des solliciteurs, agrémenté des carrés de soie jaune sur lesquels se détachaient en bleu les signes de la Prière et des Souhaits de Longévité, se prosternait devant la vieille Impératrice Douairière et lui exposait sa requête.
Tsou-Hsi eut un sourire bienveillant et répondit:
— Demain nous retournerons à Péking. Dans la Ville Interdite, Kouang-Sou donnera en mon honneur de grandes fêtes auxquelles assisteront le prince Tuan et tous les nobles mandarins, pénétrés comme lui de la haine des diables étrangers. Tu pourras y amener tes captifs.

IV
Table des matières
TROIS LETTRES
Une semaine s’était passée. Cigale et son compagnon avaient changé de prison. Le lendemain de leur entrevue avec Roseau-Fleuri, une litière escortée par douze soldats de la Première Bannière (fanion triangulaire jaune bordé de festons verts) s’était arrêtée devant le chalet des Papillons Bleus. Sur l’invitation que leur avait adressée l’officier, mandarin à bouton de cuivre, commandant la troupe, les jeunes gens s’étaient enfermés dans la chaise, avertis qu’un appel, une tentative d’évasion seraient punis de mort.
Cependant, concession à leurs habitudes européennes, des ouvertures circulaires de la dimension d’une grosse montre, avaient été ménagées dans es parois latérales du véhicule.
Ainsi les voyageurs pouvaient regarder au dehors et Loret reconnut bientôt qu’on les ramenait à Péking.
Le long du chemin, il nommait à Cigale les monuments, les localités. Les murailles de la capitale avec leurs tours carrées, les fossés parsemés de flaques d’eau croupie, attirèrent leur attention, puis l’avenue de la Pacification des Rebelles, la place des Quatre-Arcs de Triomphe de l’Ouest, à laquelle le Parisien montra le poing, car c’était là qu’un coup de pied, détaché à un tipao, l’avait conduit dans la litière impériale et ensuite à une détention dont il était impossible de prévoir la fin.
La chaise à porteurs cheminait toujours. A présent, elle longeait la seconde enceinte de la Cité, la muraille de la Ville Impériale; elle atteignait la porte occidentale et, la franchissant, s’engageait dans la voie de la Rivière des Perles.
Laissant à gauche le palais de la Lumière Éclatante, le temple de la Protection Perpétuelle et le parc des Ames Réunies, les porteurs traversèrent le pont de marbre blanc jeté entre le Lac du Nord et le Lac du Milieu. Un instant les captifs aperçurent les eaux bleues, sur lesquelles semblaient voguer, nefs parfumées, les corolles des nymphéas, des sagittaires, des lotus, des nénuphars, et les îlots artificiels supportant les pagodes des Cinq Dragons, le belvédère de l’Ile Jolie, le sanctuaire des Nuages Aquatiques; puis les bâtiments de la Rotonde leur masquèrent la vue des ondes frissonnant au souffle de la brise.
L’escorte redescendit vers le sud et enfin s’engouffra sous la Porte Fleurie de l’Ouest, percée presque à l’extrémité méridionale de la troisième enceinte qui enclôt de ses murs, coiffés de tuiles jaunes, la Cité Interdite, où, seuls, la famille impériale, ses esclaves et les fonctionnaires de la Cour ont le droit de pénétrer.
Cigale ouvrait des yeux énormes, enchanté au fond de lui-même d’être admis à circuler dans le fouillis de palais — le Palatin — dont l’ensemble forme la Ville Rouge, si jalousement fermée, non seulement aux Européens, mais encore au peuple de Chine.
Et Loret, déchiffrant les signes gravés sur des plaques de marbre multicolore, encastrées dans le fronton des pagodes, des palais, des pavillons, lui expliquait la destination de ces divers édifices.
— Ici, à droite, disait-il, groupés dans l’angle ouest des remparts d’occident et du midi, voici le kiosque du Repos Universel, le département des Vêtements Célestes (garde-robe) et le pavillon des Plantes Odoriférantes (pharmacie); à votre gauche vous apercevez l’Administration du palais et le temple de l’Héroïsme Militaire (imprimerie). Devant nous, cette balustrade de fer contournée en végétations et en animaux fabuleux, émaillés des couleurs les plus fantastiques, est la limite séparative entre les résidences proprement dites de la Cour et les annexes.
Et une barrière s’ouvrait en grinçant, comme si les hydres, les dragons de fonte avaient voulu protester contre l’intrusion des étrangers dans l’antre impérial où s’élaborent les révolutions.
Sous un arc de triomphe érigé en l’honneur de la Souveraine Concorde, la litière passait, traversant la cour du même nom, contournait les pagodes de la Vertueuse Souveraine et de la Protectrice Concorde, laissant en arrière les pavillons de la Rédaction des Affaires de l’État et de la Beauté Littéraire.
Un nouvel arc à deux étages se présentait, porte de la Pureté Céleste, puis un temple dédié à la même divinité, puis le palais de la Paix Réciproque, où se trouve la salle du trône, avec à gauche les bâtiments de la Glacière, et à droite le péristyle orné d’une colonnade de la Maison des Parchemins Peints (bibliothèque).
Enfin on pénétra dans une cour spacieuse, dallée de stuc et parsemée de corbeilles fleuries. En avant, les jeunes gens remarquèrent une ligne de constructions qui semblait barrer l’horizon, tandis que les côtés de l’espace libre étaient fermés par la façade des six palais d’Orient et des six palais d’Occident, où vivent enfermées les femmes esclaves et les eunuques de l’Empereur.
Loret montra à son compagnon les bâtiments situés devant eux et murmura:
— Regardez, voici le palais de l’Impératrice Douairière.
Impossible de décrire la fantaisie de ce palais. Vu sa destination, les artistes chargés de l’orner ont accumulé les idées bizarres, compliquées, folles, où se complaît le génie chinois.
Profusion de toits aux pointes recourbées, de clochetons, de pinacles porte-clochettes, de faîtières sinueuses et historiées; les motifs sculptés s’enchevêtraient sur les murs, assemblage polychrome de bois laqué, de marbres, de stucs; pour donner une idée de l’étrangeté du palais, un détail suffira. Le perron accédant aux appartements du rez-de-chaussée est bordé par des rampes dorées, figurant des dragons qui menacent les visiteurs de leurs gueules ouvertes, et dont les queues écailleuses se redressent en colonnes pour supporter la toiture inclinée, étendue comme un vélum au-dessus de la terrasse-véranda.
Quelques minutes après, les captifs, extraits de leur prison ambulante, étaient précieusement enfermés dans un pavillon situé à l’est de la masse principale des édifices réservés à Tsou-Hsi et à sa suite.
Ouvrant aussitôt les croisées, garnies de stores jaunes, sur le champ desquels se contorsionnait la forme du dragon vert, ils examinèrent les environs. Leurs fenêtres donnaient sur une cour fleurie ménagée derrière le palais.
Au delà, alignées en avenue triomphale, des portes étincelantes de laque rouge et d’or se succédaient: Porte de la Résidence de l’Impératrice, Porte du Guerrier Divin, Porte Supérieure du Nord. A quelques centaines de mètres, la hauteur artificielle de Belle Montagne ou Montagne de Charbon (Kin-Chan) arrêtait la vue sur sa surface conique, tendue devant l’horizon comme un écran.

Les demeures des esclaves et eunuques fermaient les bas-côtés de la cour.
Cigale, après une rapide inspection, grommela:
— Pas gagné au change. Notre prison est plus facile à garder que l’autre.
Et Loret approuva d’un geste las.
— Aussi, conclut le Parisien avec l’audace tranquille de ses compatriotes, ça sera bien plus tordant de glisser entre les pattes des mandarins.
Son compagnon leva sur lui un regard étonné :
— Verriez-vous un moyen de fuir?
— Non, pas encore. Si je le voyais, ce serait fait. Seulement, mettez-vous bien dans la sorbonne que je trouverai. Un parigot ne peut pas se laisser rouler dans la plume par des macaques jaunes.
Le visage du diplomate exprima le doute. Évidemment l’évasion lui paraissait invraisemblable.
Et l’événement sembla lui donner raison.
Durant cinq longues journées, la vie s’écoula, terne, monotone, pour les prisonniers.
Des eunuques à la robe jaune bordée de rouge, le fouet à manche d’ivoire, la tresse de soie blanche et le sabre court à la poignée de corne passés dans la cordelière écarlate qui ceignait leurs reins, servaient les repas. De midi à deux heures, les Français étaient invités à descendre dans le jardin réservé derrière le palais.
Ils se promenaient mélancoliquement dans les allées recouvertes de stuc, parmi le corbeilles de fleurs, façonnées en formes étranges.
Puis on les enfermait de nouveau.
L’ennui pesait sur eux.
A quelles résolutions extrêmes les eût conduits cette situation étrange en se prolongeant, nul ne saurait le dire. Heureusement, le matin du sixième jour, un serviteur fut introduit auprès d’eux.
Il était porteur d’une grande enveloppe argentée, constellée de placards de laque à cacheter, sur lesquels un moule de métal avait tracé l’image en creux d’un roseau garni de son panache fleuri.
Les armes étaient parlantes. Loret n’eut aucune peine à deviner que la princesse était sa correspondante, et tandis que le messager allait attendre sa réponse dans la pièce voisine, il déchira l’enveloppe.
Deux papiers s’en échappèrent: l’un couvert de caractères latins; l’autre, plus épais, de signes chinois dessinés en vermillon.
Et d’instinct ce fut sur celui-ci que René jeta d’abord les yeux.
C’était une lettre de Roseau-Fleuri. Voici ce qu’elle contenait:
« Oiseau doré du livre rose de ma pensée aimable,
« Les pages encloses en cette feuille peinte sont dues à la plume de tes
«compatriotes, qui n’ont pu adopter, ainsi que nous, le pinceau aux cour-
«bures moelleuses.
« Lis-les, doux Ami d’Opale; lis-les pour te rendre compte que tu m’as
«méconnue, et qu’en t’imposant une captivité brodée des fils les plus ténus
«fournis par les Souhaits Prospères, c’est ta vie cent fois précieuse que j’ai
«voulu préserver.
« Je n’insiste pas. A quoi bon se targuer de ses bienfaits? Pourquoi
«dire: Je suis le Corail Blanc ou bien l’Améthyste qui fixe les Violets du
«Soir? Les Dieux t’ont donné des oreilles, des yeux, une âme. Entends,
«vois, comprends, et que le Dragon Vert de l’Éternel Hyménée te conseille.
« D’une rive à l’autre je traverse le Fleuve de ma Pensée pour t’entre-
«tenir, cher Cœur de Jade et de Lapis. Te dérober aux coups des Illuminés,
«des Poings Fermés de l’Immuable Harmonie ne me suffit pas; je désire
«au plus profond du Jardin Fleuri de mes Rêves écarter de toi les vols
«funèbres des Libellules et Papillons de Tristesse. Consens à venir ce soir au
«Dîner d’Apparat de la Cour. Je te verrai, tu m’enseigneras l’Ame française
«que je m’efforce de conquérir puisqu’elle a ta sympathie.
« Et la Joie Infinie étant Rayon de Lumière, les Étoiles du Ciel souriront
«à la Petite Étoile Terrestre de Bonheur qui puisera son Éclat dans Ta
«Présence, plus suave que les Inestimables Biens.
« Ta petite Perle Brisée,
« ROSEAU-FLEURI.»
René Loret avait achevé la lecture de cette lettre singulière. Sous les phrases contournées, alambiquées dans le plus pur style chinois, il sentait percer la souffrance.
Et un homme jeune, bon, généreux, n’est jamais indifférent à la douleur causée par lui.
— Pauvre petite princesse, murmura-t-il, pourquoi est-elle Chinoise? Pourquoi sa cervelle a-t-elle été pétrie de toute la fantasmagorie dont s’obscurcit l’intelligence des fils de Han?
— Vous savez que vous pensez tout haut, remarqua gravement Cigale. Si vos réflexions ne me regardent pas, vous serez sage de baisser la voix.
Mais le diplomate, avec un peu d’impatience:
— Vous ne vous figurez pas le sentiment que j’éprouve...
— Mais si, mais si.
— Quoi, vraiment vous...?
— Dame, on vous appelle Oiseau Doré, Petit Cœur de Jade..... ça vous flatte.
— Non...
— Allons donc, cela se voit bien. Au surplus, en voulez-vous une preuve.
— Je serais curieux de la connaître.
— Je sers chaud. La preuve est que vous avez entre le pouce et l’index un manuscrit sans doute volé à quelque Européen, et que vous ne songez pas à en prendre connaissance.
A cette brusque attaque, Loret demeura coi.
C’était vrai, il tenait à la main l’autre papier, extrait tout à l’heure de l’enveloppe argentée de la princesse, et il avait oublié ce document.
— Vous avez raison, avoua-t-il, à l’heure où les Européens sont en danger, — les paroles de Roseau-Fleuri le démontrent, — il y a une sorte de trahison à rêver à l’une de leurs ennemies. Lisons.
Ce disant, René examinait la feuille.
Le haut de la page avait été déchiré ; sans doute Roseau-Fleuri avait voulu cacher la provenance exacte de ce manuscrit. Mais les lignes tracées en français amenèrent sur les lèvres des jeunes gens les mêmes paroles:
— La Légation de France.
— Dont on a tué le messager, ajouta Cigale.
— Vous croyez?
Pour toute réponse, le Parisien montra le bas de la feuille. Il portait une maculature rougeâtre. Le papier gondolé attestait qu’un corps humide s’y était attaché.
— Du sang, fit sourdement Cigale. Du sang qui a été lavé.
Loret le considéra avec une pâleur rageuse au front.
— Oui, gronda-t-il enfin, du sang. Alors!...
— Un messager portait cela à la côte sans doute. Il a été assassiné, et l’on trouve drôle de nous demander de la reconnaissance en échange d’un parchemin sur lequel s’est exhalé peut-être le dernier soupir d’un des nôtres.

Les sourcils froncés, la colère flambant en leurs yeux humides, les prisonniers se regardaient. Soudain Cigale frappa sur l’épaule du secrétaire d’ambassade.
— Il est mort en faisant son devoir, celui-là. Le nôtre est de lire et de faire l’impossible pour aller ensuite partager les périls qui entourent nos compatriotes.
Et, penchés sur le papier, ils dévorèrent ces lignes:
« L’origine de la révolution qui menace de bouleverser la Chine est au Palais Impérial même.
« Tsou-Hsi, l’Impératrice Douairière, s’apercevant que l’empereur Kouang-Sou, qu’elle tenait en tutelle, intriguait pour se débarrasser de sa tyrannie, a exécuté un véritable coup d’État.
« Elle tient Kouang-Sou prisonnier.»
— Tiens, remarqua Cigale, il parait que c’est de mode ici. Chaque dame a son captif.
Mais il poursuivit aussitôt sa lecture:
« Elle l’entoure d’honneurs, mais règle ses moindres actions. Et pour ne laisser subsister aucun doute sur ses projets d’avenir, elle a fait proclamer héritier présomptif le petit-fils du prince de sang Tuan, chef reconnu de la secte secrète des Boxers, ennemi irréconciliable de la civilisation européenne.
« A la nouvelle de cet acte politique, toutes les sociétés secrètes qui pullulent en Chine, car tout citoyen fait partie d’une association quelconque, toutes ont poussé un cri d’allégresse. Lettrés sans emploi, négociants ruinés, mendiants affamés, voleurs de grands chemins ont flairé le pillage. Les chefs boxers les ont enrôlés, armés, enrégimentés, et, à cette heure, des centaines de mille Illuminés — c’est ainsi qu’ils se nomment — se préparent à attaquer les gens d’Europe, les chrétiens, comme ils disent.
« Incantations, sortilèges, miracles hypnotiques ameutent la foule, et le sang coule.
« Le 12 mai, le village de Kao-Loa a été incendié, 70 personnes ont péri dans les supplices. Les missions de King-Tchéou, de Léou-Pa-Tchang, de Tou-Tcheng, d’Ou-Kiao, de Cheun-Tchéou, au nombre de 54, sont dévastées. Les indigènes convertis fuient de toutes parts.
« A Pékin, la situation n’est pas meilleure.
« Des affiches, apposées même sur les murs des Légations, excitent le peuple au massacre des Européens. Par les rues, des bandes armées circulent en proférant des menaces de mort.
« Hier, un attaché à la Légation belge a été attaqué dans l’avenue des Guerriers-Sans-Peur, traîné dans la boue, blessé. Il a dû la vie à l’arrivée inopinée d’un groupe de marins envoyé de Tien-Tsin à titre de renfort.
« Il est à craindre qu’avant peu les Légations soient assiégées par les Boxers. Nous pourrons mourir, certes, mais nous sommes trop peu nombreux pour opposer une résistance utile.
« Au nom de la France, envoyez des renforts. Télégraphiez à Paris; que l’on s’émeuve enfin, car, si l’on tarde à agir, de tous les établissements européens en Chine, il ne restera que des décombres, dressant leurs pans noircis au-dessus d’une boue sanglante.
« Télégraphiez... Les minutes sont des heures.»
Comme la partie supérieure, le reste de la lettre manquait. On n’avait pas voulu que les captifs en connussent la signature.
Cigale et Loret se regardèrent et eurent un même geste d’étonnement.
Tous deux étaient livides.
Une même angoisse les avait étreints en lisant cette lettre française qu’un luxe de précautions avait faite anonyme pour eux.
Qui avait lancé ce cri d’appel? Qui avait mis dans ces lignes brèves son agonie. morale?
Et puis une question effrayante se posait.
A quelle date remontait la missive interceptée? Les Légations avaient-elles subi l’assaut des Boxers; la tragédie redoutée s’était-elle accomplie?
Comme malgré eux, ils prêtent l’oreille, s’attendant à percevoir, à travers les murailles de la Cité Interdite, la fusillade suprême, les clameurs de la mêlée dernière des quelques Européens engloutis sous la marée montante des rebelles.
Non, rien, aucun bruit de lutte. Les clochettes du Palais de l’Impératrice seules, au balancement du vent, font tinter leur bruissement ironique.
Partout, le silence, le calme. Est-ce le silence qui précède l’assaut, ou bien le calme suivant la victoire; le calme des assiégés prêts à défendre chèrement leur vie; ou le silence des nécropoles, des cités dévastées où les cadavres dorment l’éternel sommeil au milieu de flaques de pourpre, comme en des manteaux de Césars faits du sang des braves, parmi lesquels la Mort, avide Impératrice de la Nuit, recrute incessamment ses cohortes d’honneur?
Pas de réponse. Dans le ciel bleu passent de blancs nuages, et les clochettes tintent toujours.
Brusquement un coup de talon furieux ébranle le plancher.
C’est Cigale qui manifeste sa colère:
— Il faut aller aux Légations le plus tôt possible... Car, nom d’un chien, s’ils tournent de l’œil sans nous, nous sommes déshonorés.
— C’est mon avis, réplique sourdement Loret, mais le moyen?...
Le Parisien trépigne:
— Le moyen... vous l’avez... Si vous m’aviez écouté, il y a trois semaines; nous serions libres.
Un frisson secoue son interlocuteur. Il sait ce que va dire Cigale et il éprouve une tristesse nouvelle.
— Roseau-Fleuri, poursuit le gavroche, veut vous épouser. Eh bien! flattez sa manie, faites semblant d’être dans ses vues. Elle est contente, elle pense vous tenir. Plus de surveillance, la possibilité de combiner un plan d’évasion.
René résiste encore:
— Mentir, tromper, cela me répugne...
Mais il s’arrête. Cigale s’agite comme un insensé. De ses lèvres crispées jaillit la raillerie acerbe de la rue parisienne:
— Pauvre chéri, faut peut-être mettre des gants avec cette princesse couleur de canari. Tiens, qu’elle dit avec des yeux de merlan frit, voilà la lettre d’adieu de ceux que mes caprices transforment en chair à saucisses, viens roucouler à mes genoux. Non, vrai... ça vous va... et quand on vous propose de lui monter un bateau, vous répondez: Je ne marche pas!
— Oh! oh! monsieur Cigale, gronda Loret vibrant sous l’insulte.
L’accent de douleur profonde du jeune homme calma la verve caustique de son interlocuteur. Se reprenant, se contraignant au calme, celui-ci dit:
— Voyons, je ne veux pas vous faire de la peine, mais entre nous, quoi? mentir, tromper, c’est ennuyeux bien certainement, surtout quand on est un gros rentier et que l’on pêche à la ligne... Seulement les prisonniers qui veulent reprendre leur liberté, histoire d’aller claquer avec les pays, ça fait une petite différence.
Loret lui tendit la main.
— C’est vous qui avez raison. Merci d’avoir parlé comme vous l’avez fait.
Et s’approchant d’un secrétaire ouvert, sur la tablette duquel se voyaient des bandes de parchemin, des pinceaux et des flacons emplis de couleurs diverses, le diplomate commença à dessiner des caractères chinois.
— Écrivez donc en français, conseilla le Parisien, vous irez plus vite. René secoua la tête:
— Non... une épître dans sa langue lui sera plus agréable et puisque...
— Bien, bien!... je n’insiste pas. Allez toujours.
En dix minutes, la bande de papyrus se couvrit de signes, et Loret lut à haute voix:
« Petite Hirondelle d’Ivoire et de Nacre,
« Mes yeux ont pieusement parcouru les Papiers Heureux que ta main
«divine enferma dans l’argent de l’enveloppe. J’ai compris combien j’avais
«été cruel pour toi. Le chemin du Repentir Sincère s’est offert à mes
«pas. Je m’y engage. Ce soir, à ton Signal Bleu, mon ami et moi, te sui-
«vrons au Dîner d’Apparat du Céleste Kouang-Sou.
« A ton Cœur d’Albâtre je fais les Trois Génuflexions.
«Ton fiancé au Cœur de Rubis,
«René LORET.»
LE VILLAGE DE KAO-LOA A ÉTÉ INCENDIÉ.

Cette fois, Cigale approuva sans réserve. La lettre, dûment cachetée, fut remise au messager de la princesse, qui s’éloigna.
Les Français étaient demeurés seuls dans l’antichambre où cet homme avait attendu.
Quelle curiosité les poussa à s’approcher de la fenêtre ovale, unique ouverture pratiquée sur la façade principale du palais? Ce fut un mouvement machinal, instinctif. Et ils regardèrent le serviteur courant à travers les massifs en fleurs, la tête baissée, afin de ne point commettre le crime de lèse-majesté de lever les yeux vers les fenêtres de l’Impératrice.
Ils le virent s’engouffrer dans le pavillon où résidait Roseau-Fleuri, et comme ils allaient se retirer, un tumulte inaccoutumé les cloua à leur place.
Des deux côtés du Palais de la Salle du Trône débouchaient des troupes de musiciens.
Des trompettes ouvraient la marche, puis des cohortes d’instrumentistes, puis des porte-bannières, des porte-planchettes à titres (ainsi nommés parce qu’ils tiennent des planches rouges sur lesquelles sont inscrits les grades, qualités, etc., de leur maître). Les premiers arrivés se massaient dans les bas-côtés de la cour et d’autres survenaient incessamment; à des pelotons de réguliers chinois succédaient des bandes en guenilles armées à la diable, marchant sans ordre comme une houle humaine, et puis encore d’autres soldats, d’autres troupes non disciplinées.
Bientôt la cour offrit l’aspect d’une fourmilière. Les allées ne suffirent plus à contenir la foule entassée, et les corbeilles de fleurs furent submergées, piétinées, anéanties. Tous ces gens qui se pressaient à s’étouffer semblaient avoir un mot d’ordre commun: laisser au centre un chemin libre. Pourquoi?
Cigale et Loret n’allaient pas tarder à le savoir.
Un cavalier parut, la face maigre, le nez en bec d’aigle, l’œil froid et cruel, évoquant le souvenir d’un triomphateur de la Rome antique. Vêtu de couleurs sombres, pâle, indifférent, il poussait lentement sa monture vers le perron.
Et tout à coup, une immense acclamation monta vers le ciel:
— Gloire au prince Tuan, le libérateur de la Chine; le Fléau des Diables Étrangers!
Il ne salua même pas. On eût dit que les hurlements fanatiques de ceux qui l’accompagnaient, le cliquetis des armes, le tonnerre d’un enthousiasme voisin du délire, ne parvenaient pas jusqu’à ses oreilles.
Un cavalier parut, la face maigre.

— Vive Tuan! Louange à Tuan! Honneur à Tuan!
Ces clameurs montaient en fusées rugissantes, et les captifs regardai ent, non sans une secrète terreur, ce chef du soulèvement, impassible, inaccessible même à l’enivrement du triomphe, qui marchait ainsi qu’un envoyé du destin, un légat de la fatalité, incarnation terrifiante de la haine des races jaunes pour la civilisation d’Europe.
Ils tressaillirent quand le silence se fit brusque, sans transition, et se penchant par l’étroite ouverture, ils distinguèrent, descendant le perron central pour recevoir le prince, l’Impératrice Douairière elle-même.
Soldats, musiciens, Boxers, s’étaient prosternés d’un coup, tels les épis orgueilleux que couche un vent d’orage; mais des fronts marquant leur empreinte dans la poussière, des lèvres muselées par le respect, sourdait un murmure triomphant de joie sauvage.
La réception de Tsou-Hsi était en dehors de toutes les traditions de l’étiquette de la Cour. Jamais Prince n’avait été honoré à ce point. Ce peuple de fanatiques comprenait pourquoi la Douairière agissait ainsi. C’était pour lui dire:
« Peuple, je hais comme toi les gens d’Europe. Comme toi, je salue Tuan qui t’a prêché la révolte!»
Et comme Loret, attristé par ce spectacle qui lui démontrait l’effroyable danger suspendu sur la tête des Résidents à Pékin, détournait les yeux, il distingua, à l’une des fenêtres du pavillon, Roseau-Fleuri, la princesse elle-même, couronnée de fleurs, qui semblait sourire à l’égorgeur princier des Européens,
Un flot d’amertume gonfla son cœur, il rentra précipitamment dans la première pièce, où le secrétaire encore ouvert lui rappela qu’il avait écrit, une demi-heure avant, à cette jolie Chinoise applaudissant les assassins de ses compatriotes.
Il la maudit, et pourtant cette fois il l’accusait à tort.
Roseau-Fleuri, accourue à sa croisée au bruit fait par les Boxers, souriait, non pas au prince Tuan, que ses regards noyés de tendresse ne voyaient pas, mais à René dont la lettre, serrée dans sa poitrine, craquetait doucement à chaque pulsation de son cœur.
Tandis que Tuan, à qui Tsou-Hsi avait offert la main, suivait l’énigmatique Impératrice dans le Palais, tandis que les forcenés hurlaient dans la cour des vivats à l’adresse de leur chef, effrayant les cigognes, les paons et autres oiseaux privés, qui s’élevaient sur les toits avec des cris aigus, la petite Chinoise murmurait avec une ferveur extatique:
— Il m’a nommée: Petite Hirondelle d’Ivoire et de Nacre!
Ah! les Légations, les chrétiens, les missions dont René l’accusait de vouloir la perte, tout cela était bien loin de sa pensée. Seule peut-être dans la Ville Rouge Interdite, elle était sans haine en ce jour, et si la fortune l’avait élevée soudain au premier rang, elle eût, suivant la mode chinoise, déployé son éventail; en signe de grâce elle eût dit:
— Pas de haine, aimez. Pas de sang, des fleurs. Il m’a nommée: Petite Hirondelle d’Ivoire et de Nacre.

V
Table des matières
UNE FÊTE IMPÉRIALE
Sept heures. La horde des Boxers a été conduite dans les communs de la Ville Interdite. Elle a de l’eau-de-vie et du riz à discrétion, des victuailles. Elle festoie avec les palefreniers, les bas serviteurs et les eunuques que leur service ne retient pas au Palais.
Le soleil couchant embrase l’occident, jetant sur les toitures, sur les laques, sur les ors, un brouillard rouge comme un voile de sang.
Déjà les jardiniers ont réparé le désordre de la première cour fleurie. Les corbeilles sont rétablies. Des fleurs nouvelles se dressent coquettes à la place où leurs devancières sont mortes.
Des chefs militaires, des magistrats, des gouverneurs de villes, de districts, de provinces, se pressent dans les avenues conduisant au Palais de l’Impératrice. Et là-bas, sous le promenoir couvert qui borde la façade des Six Palais d’Occident, des eunuques vêtus de tuniques, le dragon d’or rayonnant sur leur poitrine, le court cimeterre à la lame d’argent appuyé à l’épaule, les reçoivent, les introduisent dans le harem, leur indiquant leurs places, marquées sur les tables par des carrés de soie cerise, sur lesquels des caractères de filigrane d’or font scintiller les noms et titres des invités.
Sur le perron du pavillon de Roseau-Fleuri, la princesse est debout, éblouissante de bonheur pudique; près d’elle se tiennent Loret et Cigale s’efforçant de sourire, mais dont les fronts soucieux, les yeux traversés de lueurs rapides, démentent la gaieté de convention.
Complétant le groupe, le poète Liang traite déjà Loret en neveu et, très satisfait d’apprendre que le «barbare franc» parle la langue de Han, il lui présente au passage les invités de ses souverains.
— Tiens, dit-il, vois ce mandarin qui traverse la Cour. C’est Li-Hung-Chang. Il a parcouru l’Europe en qualité d’ambassadeur. Extraordinaire, il l’est. Dans ton pays, où la coutume a vulgarisé les vestons courts, il affectait de porter le paletot de soie, long comme la soutane de vos missionnaires. Ici tout le monde revêt ce pardessus descendant à mi-jambe, il met sa coquetterie à raccourcir le sien. Sa tunique jaune de Gouverneur de province devient une veste. Son globule mandarinal de corail est fiché devant sa toque, au lieu d’en occuper le sommet; la plume de paon de Conseiller privé tombe sur le côté de la coiffure, alors que tous la placent en arrière, et sur l’épaule cet original applique le rectangle de soie brodé de ses insignes, qu’il est d’usage de fixer sur la poitrine. On croit que Li-Hung-Chang est tourmenté du démon de la contradiction. Erreur. Ce Vice-Roi des deux provinces Kouang est simplement un financier avisé. Des tréteaux politiques il a fait un temple de l’agio. Il place son opposition apparente à vingt pour cent, ses résistances aux us, coutumes et modes deviennent des appels aux dividendes; les millions affluent dans ses coffres. En un mot, il a inauguré une formule nouvelle. Tout pour le gouvernemental, susurrent les collègues routiniers. Tout à l’opposant, songe-t-il. Et l’événement lui donne raison.
Puis le poète abandonna le Vice-Roi pour exercer sa verve sur deux personnages, un homme et une femme qui, l’un derrière l’autre, à petits pas, coupaient processionnellement la Cour Fleurie.
— Voici le comte et la comtesse Tiko. Ils marchent avec la dignité des échassiers. Très férus de noblesse. Tu sais qu’au pays du Milieu, les titres ne sont pas héréditaires. Le fils d’un comte n’est point admis à porter l’insigne comtal. Même pour honorer exceptionnellement un citoyen, on anoblit, non ses descendants, mais ses ancêtres, et c’est une gloire appréciée de dire: Le cheval brodé sur soie des gentilshommes piaffe sur mon bisaïeul. Tiko, lui, ne se faisait pas à l’idée que sa comté finirait avec lui, et pour pouvoir la léguer à son fils, il a arraché à la faiblesse de l’Empereur un édit funambulesque, par lequel son fils est proclamé son grand-père.
Puis passant à un autre groupe:
— Admire ces trois jeunes femmes, au visage divinement fardé. Ce sont les sœurs Ha-Tchin qui vengèrent leur frère mort des sortilèges de la famille Nô, le Bouddha Vivant. Shang-Li. Elles épousèrent les trois héritiers mâles de Shang-Li et, le soir du mariage, chacune enfonça son epingle de chignon dans l’œil de son mari. Ce sont des héroïnes devant qui tous s’inclinent. Fassent les dieux qu’elles n’aient pas d’enfants qui leur ressemblent!
Nô, le Bouddha Vivant.

Mais Loret l’interrompit:
— Quoi! une litière dans l’enceinte de la Ville Rouge! Je croyais que, sauf l’Empereur et la Douairière, nul n’y était admis autrement qu’à pied.
— Tu as raison, seulement celui qui s’abrite derrière les rideaux est un si haut personnage.
— Son nom?
— Nô, le Bouddha Vivant.
— Comment dis-tu
— Le Bouddha Vivant du Sanctuaire de Bac-Meh, lequel a consenti à élire domicile à la Cour; mais tu ignores peut-être ce qu’est un Bouddha Vivant. Écoute. De temps immémorial, le peuple adorait les statues des dieux, un peu comme les enfants chérissent leurs poupées. Une image de pierre ou de bois n’a pas le mouvement qui intéresse, le regard brillant qui attire. Aussi la foi diminuait et les revenus des temples, fâcheuse coïncidence, subissaient une baisse progressive. Alors les Lamas et leurs confrères, les Bonzes, levèrent des bras suppliants vers les dix mille Bouddhas, et les dix mille Bouddhas, paternels avec leurs gros ventres et leurs longues oreilles, les inspirèrent. Des enfants, achetés tout jeunes à leur famille, furent instruits dans les sanctuaires; après un dressage suffisant, bien certain de leur rôle, on les présente au public, à la faveur d’une petite fête, avec accompagnement d’encens, de bougies roses et de musique, comme des incarnations de Bouddha. Nô est le plus célèbre, parce qu’il a fait vœu de rester muet et de ne jamais montrer son visage, que cache un masque de porcelaine.
La foule des invités passait toujours.
Chefs militaires couverts de broderies, magistrats civils, ministres précédés de licteurs chargés des emblèmes de leur département: sabres et lances pour laGuerre, balance pour la Justice, idoles pour les Rites, etc.; examinateurs des candidats aux divers degrés du mandarinat, élégants et élégantes du Tout-Péking officiel, Lamas en tuniques grises à parements blancs, bonzes engoncés dans leurs robes brunes, juges aux tribunaux, verts, rouges, bleus et noirs, se succédaient, cohue bigarrée, dont l’incessant mouvement brouillait la vue.
Et Liang, les connaissant tous, décochait à chacun un quolibet.
— Tiens, dit-il tout à coup, voici les meilleurs amis du monde, Fan et Fo, l’un rond comme une boule, l’autre allongé en forme de bambou. Fan passe sa vie à table, dévorant des plats connus en rêvant de mixtures inédites. Fo vit de privations et pour lui la sagesse est dans l’abstinence. Ces deux hommes ne se quittent jamais. Fan est heureux d’engloutir en présence de son ami dont la sobriété s’accommode d’un rien. Fo désigne Fan sous le sobriquet de Potiche à boisson, et Fan riposte par celui d’Estomac de canard malade. Entre eux règne une affection que rien ne saurait rompre et ils seraient les plus heureux des hommes s’ils ne souffraient: Fan d’une indigestion permanente et Fo d’un délabrement d’estomac chronique. Honneur à ces représentants de l’Amitié !
Cependant un esclave petit, trapu, dont les oreilles distendues supportaient de lourds anneaux de cuivre, ornement des indigènes venus des îles Kouriles, s’approcha de Roseau-Fleuri et murmura des paroles rapides.
La jeune fille inclina la tête et se tournant vers son oncle, vers les Français
— La Radieuse Tsou-Hsi me fait dire qu’il est temps de nous présenter à sa table.
Et avec un regard plein d’orgueil à l’adresse de Loret, elle ajouta:
— Car mes amis et moi-même sommes admis à la table de Premier Honneur, que président les Souverains de l’Empire du Milieu.
Elle se dirigea vers l’entrée des Six Palais d’Occident.
Liang prit sans façon les Européens par le bras.
— Une recommandation, leur glissa-t-il à l’oreille; on ne perd jamais la langue que pour avoir trop parlé, et le cou, support d’une tête humaine, est un appui fragile qu’une lame de sabre suffit à trancher. Les bavards seuls ne comprennent pas que se taire, c’est vivre.
Puis, comprimant un geste de surprise de ses interlocuteurs:
— La Sagesse des dieux a divisé les hommes en deux catégories: les Souverains qui parlent et les mortels qui écoutent. L’Empereur, ses favoris, ont le droit de tout dire, même ce qu’ils pensent; les autres sont admis seulement à dire ce qu’ils ne pensent pas. La vérité doit être cachée par le mensonge, comme une femme blanche par une robe noire. On farde la haine de protestations de dévouement, et l’on jette un voile de menaces sur ses affections.
Et gaiement:
— Cette ordonnance bien observée, on vit en bonne santé dans la Ville Rouge; en la négligeant, au contraire, on se condamne à des maladies graves: la feuille d’or, la corde de soie jaune, le sachet de poison, que le Fils du Ciel, soucieux de ne pas permettre la propagation de l’épidémie, vous envoie sous le nom de «Les Trois Cadeaux Précieux». Asphyxie par la feuille d’or, pendaison par la soie jaune, ou empoisonnement: il vous laisse le choix dans sa Bonté Inéluctable. Retenez votre langue avec les Princes, de peur que le Souverain Bien-Aimé vous remarque et fasse pleuvoir sur vous ses redoutables faveurs.
Le lettré se tut. On entrait dans le Palais, et les eunuques, courtisans vils de la princesse favorite de Tsou-Hsi, s’empressaient autour du groupe et le conduisaient à travers les salles dans la Rotonde du Nord, où la table impériale se développait en arc de cercle.
Les murailles couvertes d’émaux cloisonnés et divisées par des demi-colonnes de porphyre aux chapiteaux d’or, supportaient la voûte arrondie dans les caissons de laquelle souriait le relief des cinquante Bouddhas consacrés au seul bonheur du Fils du Ciel.
Des fontaines d’argent, appuyées aux colonnes, affectaient des formes chimériques, monstres ou dieux de la tradition, dont les bouches ouvertes lançaient de minces jets d’eau parfumée. Du plafond, soutenues par des chaînettes de métal, descendaient des cornes d’abondance de bronze, les unes remplies de fleurs, les autres transformées en lampes, dont l’huile aromatisée entretenait la flamme de mèches énormes et, volatilisée par la chaleur, se répandait dans l’air en buées balsamiques.
Au sommet du fer à cheval de la table, dressée sur une estrade de quatre marches, se voyait, le dossier au mur, le fauteuil de bronze vert liseré d’or que devait occuper l’Impératrice Douairière. De là, Tsou-Hsi dominerait l’interminable rangée de tables occupant les pièces en enfilade des Six Palais d’Occident.
Les eunuques, leur office rempli, s’étaient retirés.
— Rendons-nous compte de la distribution des places tandis que nous sommes seuls, proposa Liang.
Et tournant autour de la table:
— Voici le fauteuil de Tsou-Hsi, en l’honneur de qui la fête est donnée. A la grande place d’honneur, ordinairement réservée à l’Empereur, je trouve le nom du prince Tuan. Oh! oh! ce boucher inspiré est décidément bien en cour. A droite, Kouang-Sou, Fils du Ciel, encadré par la Douairière et le prince Tching, un autre affolé qui boirait du sang en se levant. Auprès de Tuan, la comtesse Tiko; à côté de Tching, les sœurs Ha-Tchin, trois en une, qui ne se séparent jamais; puis Li-Hung-Chang. Nô, le Bouddha Vivant, est auprès de la comtesse Tiko.
Il allait toujours.
— Ah! vous avez un bout de la table, — attention délicate qui vous permettra de vous isoler. Seigneur Cigale, tu es ici, ma ravissante nièce entre vous et mon neveu René Loret. Pour moi, philosophe et poète, où suis-je donc.....?
Le lettré chercha un instant.
— Dieux injustes! s’écria-t-il tout à coup, je suis marqué à l’extrémité opposée, auprès de Tiko.... Non, cela ne se peut, je tiens à votre voisinage... On vous a donné la compagnie de ces deux fantoches Fo et Fan. Tant pis pour eux, ils se sépareront aujourd’hui. Je transvase Fo le Bambou près de Tiko et je prends sa chaise. Hé ! hé ! mon beau neveu Loret, je vous surveillerai, et si l’on prononce des paroles dures à votre oreille, je pourrai vous rappeler que se taire, c’est vivre.
René n’eut pas le loisir de répondre.
Un orchestre invisible, composé seulement d’instruments à cordes et niché dans les combles, préludait au-dessus de la tête des invités.
A cette harmonie annonçant la venue des Souverains, tous s’empressèrent de s’asseoir. Les monte-charges dont le plateau supérieur se découpait dans les tables mêmes, se garnirent de soucoupes, de tasses, de verres, de flacons, de théières, tandis que des femmes esclaves, parées comme des châsses, distribuaient des menus imprimés en caractères indigo sur des feuilles d’or.
Non sans sourire, le diplomate traduisit le document culinaire à Cigale:
PREMIER SERVICE OU TYN-SSIN
22 soucoupes de fruits et de salaisons: lard, jambon, fruits secs, oranges de Fou-Tchéou, raisins, poires jaunes, châtaignes d’eau, fruits confits.
SECOND SERVICE OU SIAO-OUAN
Pousses de bambou aux champignons de Mandchourie.
Crevettes au jus de canne à sucre.
Moules de Shanghaï confites dans l’eau-de-vie.
Œufs de pigeon bouillis dans la graisse avec sauce blanche aux pousses de bambou.
You-Sko, Ailerons de requins de Haïen frits.
Estomacs de poissons du lac cambodgien (Thanlee-Sap).
Poulet et jambon en purée à la cannelle.
Min-Ka, quenelles d’os pulvérisés et de colle de poisson avec riz au karry.
Herbes cuites aux champignons Ko-Sien du Yunnan.
TROISIÈME SERVICE OU PE-TZIN
Pains de riz sucrés, parfumés à la violette.
Pains salés à la viande de porc de Hong-Kong.
Pains de froment à la cassonade.
Pains de froment en beignets de poissons du Fleuve Bleu.
Thés jaunes.
QUATRIÈME SERVICE OU THA-SAY
Potages de salanganes du Japon (nids d’hirondelles) et d’œufs de pigeons.
Canard du Thibet sauce aux huîtres.
Gélatines de poissons.
Jambonneau bouilli sauce aux vers blancs de palmier.
Mouton, poulet, porc, canard rôtis.
BOISSONS
Thé Fils du Ciel. Vins rouges de Fusyhiama, des coteaux de La-Kion, et cru «Empereur vassal d’Annam» ; vins blancs de Formose et de Kouen-Tchin, vins de groseilles de Praban-Hou.
Eaux-de-vie de riz, de millet, de sorgho.
Liqueurs à toutes les fleurs.
Loret finissait lorsqu’une porte réservée, ménagée dans la paroi de la rotonde, livra passage à l’Empereur Kouang-Sou.
Celui-ci était pâle et triste, un nuage obscurcissait son front. Le rapport dont les prisonniers avaient eu communication disait vrai. Le Souverain agissait contre sa volonté, réduit à l’impuissance par les intrigues de la Douairière.
Celle-ci parut à son tour, conduisant Tuan par la main. Nô, le Bouddha Vivant, fermait la marche, et à travers les salles, accouraient Fan, Fo, Tching, Li-Hung-Tchang, les sœurs Ha-Tchin, les nobles Tiko et d’autres.
Dans un silence religieux, le repas commença, car il est interdit d’ouvrir la bouche avant que l’Empereur ait parlé.
Kouang-Sou ne semblait point pressé de faire entendre sa voix. Il épluchait distraitement une orange et croquait des pépins de melon d’eau en regardant dans le vide.
Mais la Douairière fit un geste et, docile, esclave plié au servage, il murmura:
— Ces pépins sont amers.
— L’Empereur a parlé.
Comme une traînée de poudre, la nouvelle se propagea à travers les salles. Les langues se délièrent et soudain l’atmosphère s’emplit des murmures de mille conversations.
Le maigre Fo, éloigné de son cher et ventripotent Fan de toute la longueur de la table, gémit:
— Deux amis comme nous, séparés par une telle distance!
— Bah! plaisanta Liang, mets tes lunettes, si tes yeux ne te permettent pas de te récréer de la vue de ton ami cultivant l’apoplexie.
La Douairière daigna sourire et menaçant Liang du doigt:
— Poète! poète! tu es cruel!
Mais Liang était un habile courtisan. Sans se laisser déconcerter, il répliqua du tac au tac:
— Toute mon affection suffit à peine pour adorer dignement les vertus de mon Impératrice. Il n’en reste plus pour les autres. Sois moins parfaite, ma Souveraine, et je deviendrai philanthrope.
Le prince Tuan, sombre et froid, fit tomber son regard acéré sur le lettré.
— Aux tendres luttes de la parole, les poètes sont toujours vainqueurs; mais sauront-ils chanter les combats acharnés de ceux qui veulent la Chine délivrée?
Liang ne baissa pas les paupières.
— Tu es un grand capitaine, Tuan, dit-il, et s’il me faut chanter autant que tu es capable de tuer, je préfère m’avouer vaincu, car tu me rendrais asthmatique.
Cette fois, l’Empereur se dérida, tandis qu’un éclair bleuâtre jaillissait des yeux du prince.
Au même moment le comte Tiko, désireux de flatter le chef des Boxers, confia à sa voisine, assez haut pour être entendu de tous les convives:
— Ce Liang parle légèrement de tout.
— Bon, riposta le lettré, je n’en dirai pas autant de toi. Tu n’as pas la légèreté des oiseaux dont l’aile rapide traverse le ciel, tu préfères la lourdeur du bœuf.
Et Tiko voulant se défendre:
— Ne parle plus! Je tremble que, sous le poids de tes sages paroles, l’estrade impériale ne s’effondre
Quelle que fût son impatience, Loret s’amusa de cette joute oratoire. Roseau-Fleuri, heureuse, les yeux brillants, traduisait le dialogue à Cigale, qui hochait la tête d’un air approbateur.
— Décidément, finit-il par déclarer, M. Liang a de l’esprit... c’est un Parisien.
Ce qui détermina chez la princesse une explosion de gaieté telle que tous l’interrogèrent et qu’elle dut en expliquer la cause.
Liang seul ne sourcilla pas.
— Vous riez tous par jalousie, affirma-t-il. Le Franc veut exprimer qu’il trouve en moi ce qu’il aime le plus dans sa patrie. C’est un compliment délicat dont je lui suis reconnaissant.
— Alors, gronda Fan, la bouche pleine, tu fais la roue. Sur la foi d’un barbare, tu crois être le seul homme d’esprit présent.
— S’il n’y avait que nous deux dans cette salle, j’en serais certain. Mange, ami Fan, mange, ne mets point ta cervelle en lutte avec ton estomac.
— Il est féroce, ce poète, minauda l’une des demoiselles Ha-Tchin. Toujours des mots aigus, des pointes...
— Bien faibles auprès de votre épingle à chignon, exquise vengeresse, lança Liang. Mes vers, ma prose, donneront tout au plus le sommeil; votre épingle a donné la mort. Que votre arme meurtrière m’épargne, qu’elle ait pitié de ma faiblesse.
Décidément l’Empereur s’amusait. On eût dit qu’il était enchanté de voir tous les fidèles de la Douairière flagellés par la verve du poète.
Le Bouddha Vivant, inféodé à Tuan qui l’avait introduit dans le Palais, crut le moment venu de prouver sa reconnaissance, et il leva au-dessus de sa tête son éventail replié, en signe d’improbation.
Mais l’impitoyable Liang s’écria aussitôt:
— Allons, Nô, voici que tu prends part à la mêlée. Tu as fait le vœu de rester muet et je te considérais comme un sage. Pourquoi renoncer à la parole si tu dois «bêtiser «par gestes. Malheureux enfant, les sottises parlées, si les mots sont bien choisis, bien agencés, peuvent encore donner une satisfaction musicale. Tu as eu tort d’abandonner la musique.
Un murmure s’éleva. Liang était allé trop loin. Railler les hommes, soit, mais critiquer les dieux, plaisanter un Bouddha Vivant. Cela était insupportable, et les lamas, assis aux tables les plus proches, se voilèrent la face.
— Voilà ce qui a perdu la Chine, prononça le prince Tuan d’une voix dure, c’est le scepticisme des lettrés à l’égard des dieux.
Toutes les faces s’épanouirent. On croyait le poète terrassé. Erreur! Avec son plus aimable sourire, Liang interpella Tuan:
— Tu te trompes, prince. Ce qui a amené la Chine à deux doigts de sa perte, ce n’est pas le scepticisme, c’est la foi.
— La foi! se récrièrent les assistants.
— Cet homme est fou, grommela Tuan.
— Merci du compliment, reprit le poète. Si je suis fou, j’eus de l’esprit, puisque tu affirmes que je l’ai perdu. Parmi ceux qui applaudissent, beaucoup ne seront jamais fous, car ils ne peuvent être atteints par la perte de ce qui leur manque. Pour moi, j’ai conservé ce qui ne me manque pas, et je le prouve. Ce ne sont pas les sceptiques, mais bien les croyants qui ont abaissé la Chine, disais-je. Cela est ainsi, suis mon raisonnement. Pour critiquer dieux ou objets, il faut regarder, sous peine de dire des choses vides de sens. Est-ce vrai?
— Sans doute.
— Pour regarder, il convient d’ouvrir les yeux, n’est-ce pas?
— Oui, à quoi bon ce galimatias?
— Tu vas le comprendre. Le sceptique est donc celui qui ouvre les yeux. Donc le croyant, qui agit à son opposite, les ferme.
— Il n’est pas besoin de lever les paupières pour croire.
— Tu le reconnais; alors déduis toi-même la conséquence. On ne peut s’en prendre qu’aux croyants si les affaires chinoises vont de travers, car on ne vit jamais des gens, ayant les yeux fermés, marcher droit.
A cette conclusion biscornue, Kouang-Sou rit franchement, et Tuan fronça les sourcils, ce qui plongea dans le plus cruel embarras les courtisans désireux de complaire à l’un et à l’autre.
Exprimer à la fois le plaisir et la colère est pour le visage humain une entreprise hasardeuse. Aussi les faces des convives se contorsionnèrent-elles en grimaces inénarrables.
Depuis un instant, Roseau-Fleuri n’écoutait plus.
Elle s’était penchée vers Loret et son haleine pure caressant l’oreille du jeune homme, elle disait:
— Tuan est méchant. Il ne songe qu’à verser le sang. Je ne l’aime pas, et pourtant je suis heureuse de le voir, car sa présence me rappelle que tu n’as rien à craindre.
Et le cœur serré, songeant à son involontaire sécurité, à l’orage qui s’amoncelait sur la tête de ses compatriotes, le diplomate se contraignait pour assurer le succès du plan de Cigale, et il répondait:
— Ne parle pas de cela. Laisse-moi oublier les liens qui m’attachent à l’Europe. Que mes yeux s’emplissent de ton visage, afin qu’ils ne puissent plus en percevoir d’autres.
Chose étrange. Il lui fallait un effort violent pour paraître nier ses compatriotes, et c’était avec une facilité dont il s’étonnait qu’il prononçait ces douces paroles de tendresse.
— L’Impératrice nous regarde, continua la jeune fille. Elle approuve notre union. Elle-même en fixera bientôt le jour et nos années glisseront heureuses sur le fleuve de la vie, telles une barque pavoisée.
Puis, revenant à l’objet constant de sa préoccupation:
— Nous vivrons en Chinois fortunés, mais j’apprendrai de toi l’âme française, puisque tu la crois plus belle. Charité, dévouement, oubli de soi-même, as-tu dit. Ce sont là des choses difficiles auxquelles Liang lui-même, bien qu’il sache tout, ne comprend goutte. J’aurai beaucoup de peine sans doute, mais tu me seras un maître indulgent. Je triompherai des obstacles, car je sens que tu m’accorderas une affection plus grande.
Et mutine:
— Voilà encore que je ramène tout à moi, je ne m’oublie pas... Pourtant, acheva-t-elle pensive, il y a des instants où il me semble discerner ce que signifient les mots bizarres que tu m’as enseignés... puis l’obscurité, le chaos se font dans ma tête.
Il l’écoutait charmé, oubliant tout, sentant germer dans l’esprit de la jolie Chinoise des pensées nouvelles. Bien vagues encore les promesses de moisson, mais enfin la graine semée par lui avait trouvé un terrain propice à l’espoir.
Mais un brouhaha arracha les causeurs à leur rêve. Malgré le respect dû aux Souverains, malgré la sévérité de l’étiquette, tous les assistants s’étaient levés, invectivant Cigale, lui lançant l’anathème.
C’est qu’il venait de se passer un fait qu’aucun protocole n’avait jamais prévu.
Le jeune Nô, le Bouddha Vivant et muet, au masque de porcelaine peinte, furieux sans doute des quolibets de Liang, avait décidé de passer sa mauvaise humeur sur quelqu’un, et Cigale, ce barbare captif, lui avait paru être le souffre-douleur rêvé.
Se levant doucement, il s’était approché du Parisien et l’avait pincé jusqu’au sang.
La patience, on le sait, n’était pas le fort de Cigale. Il eut une exclamation de douleur et, pivotant sur sa chaise avec la prestesse d’un clown, il allongea au bouddha un maître coup de botte. Atteint côté pile, dans cette partie charnue qu’il ne serait pas séant d’appeler autrement que séant, Nô s’enfuit avec un murmure plaintif qui attira l’attention des convives.

L’attitude des belligérants ne laissait aucun doute sur ce qui venait de se passer.
Un sacrilège avait été commis. Le Franc avait osé lever un pied irrespectueux sur le Bouddha Vivant.
Et tous clamèrent ainsi qu’un troupeau de geais, demandant la mort du coupable afin de ne pas attirer sur la Ville Rouge la colère des divinités.
Déjà la Douairière attirait à elle l’éventail fixé par une châtelaine à sa ceinture. Évidemment elle allait l’élever au-dessus de sa tête pour dire:
— Qu’il soit sacrifié !
Loret se préparait à défendre son compagnon... Les eunuques de service avaient la main à la poignée de leur sabre d’argent, quand, soudain, la voix railleuse de Liang se fit entendre, immobilisant l’Impératrice, les convives, les serviteurs dans leurs gestes commencés.
— Bon, plaisantait le lettré avec le plus admirable sang-froid, que de bruit pour un coup de pied. Vous ne comprenez pas. Il y a... je ne dirai pas maldonne, mais malentendu. La culpabilité réside dans l’intention; donc le Franc n’est pas coupable, car son intention était d’honorer particulièrement Nô.
Devant cette audacieuse affirmation, les visages exprimèrent l’ahurissement. Le sang remonta aux joues de Roseau-Fleuri, qui avaient pris la teinte pâle des pétales d’anthémise.
— L’heure n’est pas aux jeux d’esprit, gronda Tuan.
— Je ne plaisante pas, continua imperturbablement le poète. Général prince Tuan, adonné au maniement des armes, le temps t’a manqué pour étudier dans les livres. Permets donc que je te complète, car en toute chose il convient de décider seulement d’après le juste et l’injuste. Or les traditions des Francs, rassemblées par leurs mandarins et leurs lamas, contiennent cette phrase: Si l’on te frappe sur une joue, tends l’autre aussitôt.
— C’est vrai! c’est vrai! bégaya la princesse... J’ai lu ce commandement.
— Que prouve cela, poursuivit Liang, sinon que, chez les Francs, il y a honneur à recevoir une bourrade? Singulière coutume, penserez-vous; mais si les barbares étaient civilisés, ils ne seraient plus barbares, et ils le sont, donc ils ne sauraient agir en civilisés, ni être jugés suivant les mêmes règles. Ce jeune guerrier a cru honorer notre Bouddha Vivant. En matière de religiosité, le désir du cœur est tout, le rite rien. Nô vient en conséquence de recevoir une offrande honorable, et il doit, selon toute justice, remercier ce pauvre Franc, lequel a manifesté son respect ainsi qu’on le lui enseigna dans sa nation.
On hésitait encore, le lettré porta un dernier coup.
— Prenez garde que vos résolutions ne déplaisent au Fong-Tchoué de la Ville Rouge.
Un frémissement inquiet parcourut le corps des assistants.
— Ce génie incompréhensible, aux formes multiples, qui s’irrite parfois de la construction d’une cheminée trop haute, de l’affectation d’un magasin à la vente de telle ou telle denrée, le Fong-Tchoué dont l’intervention est admise par la loi chinoise, serait blessé si une injustice se commettait en ce jour consacré à notre Impératrice. Et sur qui se vengerait-il? Sur l’héroïne de cette fête, sur celle qui s’élève au milieu de nous, comme le palmier gracieux au milieu d’arbres rabougris.
Il ouvrit son éventail d’un mouvement sec:
— Et moi, qui suis son sujet dévoué, je fais le signe de grâce afin que le sang d’un chétif étranger ne retombe pas sur la tête de Tsou-Hsi, fille du Ciel. Je déclare que quiconque ne m’imite pas agit en mauvais citoyen, en traître à la couronne, en criminel de lèse-majesté.
On ne fait jamais en vain appel à la superstition chinoise; Liang le savait bien. Au nom redouté du Fong-Tchoué, cette conception baroque de la fatalité, engendrée par les cerveaux célestes, le doute s’était implanté dans l’esprit des assistants, et le poète n’avait pas terminé sa péroraison, que tous les éventails déployés se balançaient au bout des bras allongés.
Cigale était sauvé.
Tsou-Hsi elle-même suivit l’exemple général. Le pouvoir impérial doit céder à la superstition.
L’astrologue de la Cour, les professeurs de Fong-Tchoué, tous ceux qui vivent plus ou moins de la crédulité des masses, approuvaient hautement les paroles du lettré.
— Soit, dit-elle, on lui pardonne. Qu’il échange avec Nô les amandes de paix.
Soufflé par Roseau-Fleuri, Cigale retira aussitôt une amande de sa coque et la présenta au Bouddha Vivant; celui-ci lui rendit la politesse et le calme se rétablit.
L’incident était clos.
Le masque énigmatique de Tuan ne trahissait pas ses pensées intérieures; mais son regard froid, se posant alternativement sur le Parisien et sur Liang, démontrait que lui au moins se souviendrait, à l’occasion, de l’insulte faite à son protégé.
Les conversations avaient repris de plus belle. Incessamment des esclaves femelles, captives amenées de Perse, des rives du Gange, des steppes de Mongolie, du centre africain même, circulaient, chargées de corbeilles de fleurs. Elles remplaçaient les bouquets, les gerbes des suspensions, fanés déjà dans l’atmosphère lourde des salles du festin.
D’autres renouvelaient les huiles parfumées des torchères, ou passaient le long des tables, distribuant aux convives des papiers-serviettes historiés, leur versant sur les mains des eaux de senteur.
Une sorte de griserie montait, faite de tous ces parfums mêlés au fumet des victuailles. Les yeux papillotaient, de graves fonctionnaires se balançaient sur leurs sièges, tels des pendules, oscillant pour reprendre la perpendiculaire.
Le diapason des voix s’élevait. Les phrases commencées ne s’achevaient plus, et toujours les eunuques versaient les alcools de riz, les vins rouges, dorés, roses.
L’orgie se dessinait.
Et brusquement le gong retentit formidablement, taisant sursauter cette foule ivre, réveillant les convives engourdis par la bonne chère.
Alors, au milieu des salles, dans l’espace resté libre entre les tables, des trappes s’ouvrirent et du sol jaillirent, hissées par un invisible mécanisme, des colonnes de marbre; à chacune était attaché un être demi-nu, portant sur le visage les stigmates de l’épouvante et de la douleur.
C’étaient des hommes au visage austère encadré par la longue barbe des missionnaires, des femmes dont quelques-unes portaient, liés à leur col, de petits enfants. C’étaient des Européens et des Célestiaux, les uns au début de la vie, les autres aux portes de la tombe.
Loret, Cigale regardaient sans comprendre.
Et Tuan, reculant son fauteuil, se dressa lentement.
Il se fit un profond silence.
Une minute, le prince boxer demeura immobile, couvrant l’assistance de son regard d’oiseau de proie; puis, sans un geste, la rigidité de son attitude contrastant avec sa parole enflammée, il dit:
— En ce jour, j’aurais voulu offrir en présent à notre Empereur, à notre Douairière, la tête de tous les chrétiens qui infestent l’Empire. Les dieux ne se hâtent pas selon l’impatience des hommes; je dois me contenter de ceux-ci, troupeau de victimes fixées aux colonnes de marbre, avant-garde de ceux que nous, Boxers, sauveurs du monde, enverrons au séjour infernal.
Un soupir voluptueux s’échappa de toutes les lèvres. Les assistants se délectaient. Ils devinaient qu’une jouissance non marquée sur le «menu» allait leur être offerte. Après le vin généreux, le sang purpurin... N’est-ce point le dernier mot du luxe pour un très civilisé ?
Tuan continua:
— Qu’ils meurent, ceux qui conçurent l’idée de bouleverser cette terre, ceux qui ont lancé l’insulte à la face du Fong-Tchoué, qui prétendaient supprimer les vents en croix qui traversent le monde, le Tigre et le Dragon. Qu’ils meurent, ceux qui sapent le culte des ancêtres, fondation de toute société, et qui offrent à l’adoration ignorante des foules un Bouddha, du nom de Charist, cloué, par dérision pour le Tigre et le Dragon, sur la croix, emblème des deux vents.
Il y eut dans les salles un grondement; on eût cru entendre des fauves sentant la chair à dévorer.
Le Boxer parla encore:
— Que leur sang apaise les dieux irrités, afin que la sagesse, l’énergie des aïeux, revivent en nous, et que la Cité Interdite soit désormais la bien nommée: la Ville Rouge, rouge du fluide empoisonné qui bout dans les artères des chrétiens!
TUAN SE LEVA.

Loret et Cigale échangèrent un regard. Ils se consultaient. Assisteraient-ils immobiles au supplice annoncé ? Non, cela n’était pas possible. Leur intervention serait folle. Deux hommes contre les milliers d’invités, d’eunuques, d’esclaves!... Le résultat de la lutte n’était pas douteux, mais il fallait l’engager pour l’honneur. Mieux valait succomber avec les martyrs, que conserver la vie avec un souvenir honteux.
D’un même mouvement leurs yeux se portèrent sur l’Empereur.
L’infortuné monarque semblait aussi malheureux qu’eux-mêmes. Ses traits contractés, ses joues tremblotantes décelaient son émotion, et sa main tourmentait son éventail posé sur la table à côté de lui.
Un instant les Français espérèrent. Le Fils du Ciel allait faire le signe de grâce.
Mais Tsou-Hsi remarqua le mouvement. D’un geste, machinal d’apparence, elle appuya le coude sur la table et fit tomber l’éventail à terre.
Kouang-Sou rougit, une flamme s’alluma dans ses yeux;.... elle s’éteignit aussitôt, et le Souverain courba le front. Tout était consommé, le drame s’accomplirait jusqu’au bout.
Le prince Tuan ouvrit la bouche pour achever son discours, mais une voix douce et triste partit de la rangée gémissante des chrétiens.
— Priez, mes frères; priez, mes sœurs, disait-elle; que le Maître de l’Infini pardonne à nos bourreaux et qu’il nous reçoive dans sa miséricorde éternelle.
Jamais le: Morituri te salutant des gladiateurs, inclinés devant la loge des Césars, ne produisit un effet semblable à ces paroles de pardon, de résignation, jetées au milieu de l’orgie.
Les convives se considérèrent, étonnés d’être absous par ceux-là dont ils réclamaient le supplice.
Et des lèvres blêmies des victimes s’élevait vers les voûtes un murmure implorant d’une douceur inexprimable.
Un instant encore, et la pitié eût amolli les cœurs. Le chef boxer le sentit. Sa main droite décrivit un cercle rapide dans l’air.
De suite des gongs tonnèrent, une musique stridente emplit le Palais, couvrant la prière des condamnés, et processionnellement, des eunuques chargés de pinces, de sabres, d’instruments de torture inconnus, s’avancèrent entre les tables, parmi les fleurs et les lampadaires aux flammes balsamiques.
Ils se séparèrent en groupes muets, dont chacun entoura l’un des condamnés.
A cette vue, Cigale et Loret se levèrent, prêts à bondir; mais Roseau-Fleuri les vit, et ses mains jointes se tendirent vers Tsou-Hsi.
La Douairière lui sourit:
— Ma fille, dit-elle, tu es trop jeune pour supporter les fatigues de nos longues fêtes d’apparat. Rentre dans tes appartements. Que tes esclaves francs t’accompagnent. Je garde notre poète Liang. Il nous rappellera que tu songes à nous, et que tu souhaites pour nous les myriades de félicités.
Et vite, la princesse crispa ses mains menues sur les bras des jeunes gens, les entraîna tout étourdis vers la sortie, les poussa devant elle dans un couloir, et la porte refermée, elle s’adossa au panneau, la poitrine haletante, décolorée, mourante, sur le point de perdre connaissance.
Eux regardaient le corridor, encombré de corbeilles fleuries destinées à succéder aux bouquets s’étiolant dans les salles du festin. L’air lourd, chargé de parfums capiteux, pénétrait avec peine dans leurs poumons.
— Allons, allons, balbutia Roseau-Fleuri.
Ils obéirent machinalement. Quelques pas se font ainsi, puis tout à coup un cri déchirant, désespéré, gémit en arrière d’eux, de l’autre côté de la porte close.
C’est l’agonie des chrétiens qui commence.
Les Français s’affolent, reviennent sur leurs pas, renversant les bottes de fleurs, piétinant chrysanthèmes et lotus; mais, leur barrant le passage, ils rencontrent la princesse.
Les bras étendus en croix, elle pleure:
— Je ne veux pas! je ne veux pas!
Que leur importe cette résistance? Est-ce qu’elle compte pour eux, cette petite Chinoise, dont les parents, les amis, torturent à cette heure des Européens?
Ils la repoussent... Ils passent, ils sont passés. Ils courent à la mort dans une griserie avide de martyre.
Alors Roseau-Fleuri fait retentir l’appel d’un sifflet. Des esclaves paraissent et, sur son ordre, saisissent Loret, Cigale, les emportent à travers les couloirs, les cours.
Les voici dans leur appartement. Une clef tourne dans la serrure. On les enferme.
C’est la princesse; elle crie à travers la porte:
— Mon doux Fiancé de Jade et de Perles, vous n’aurez plus désormais de gardiens fâcheux. Mais ce soir, je vous mets sous clef, comme le plus précieux des joyaux, car je crains les décisions de votre esprit troublé. Dormez...; il se faut résigner à ce qui ne saurait être empêché.
Puis tout se tait.
Les prisonniers sont seuls, réduits à l’impuissance.
— Oh! je la hais, gronde René !
— Très bien, approuve Cigale; seulement il sera bon de lui dire le contraire, car plus que jamais je désire quitter ce palais et ces sauvages.

Le diplomate grince des dents.
Ainsi il devra mentir avec la princesse, sourire à celle qui n’a pas eu une parole émue à l’adresse des martyrs, serrer la main fine qui portera désormais pour lui la tache sanglante de la cruauté chinoise.
Des esclaves saisissent Loret, Cigale.
Il se déshabille avec des exclamations rageuses.
Il se couche, s’enfonce sous les couvertures, avec l’espoir de dormir, de ne plus penser. Soins inutiles.
Son esprit travaille. Il revoit les salles où l’orgie se développe, les colonnes de marbre où pendent, guenilles humaines, des corps pantelants.
Dans sa tête se heurtent les cris de souffrance des victimes, les vociférations des bourreaux, les encouragements des spectateurs impitoyables.
L’hallucination le secoue éperdu. Il est là-bas, parmi ces mandarins, ces prêtres, ces guerriers en délire; les fleurs qui ornent les voûtes sont de sang, les torchères projettent des clartés rougeâtres sur l’assistance. C’est une assemblée de démons qui se contorsionnent dans un brouillard de pourpre. Des blessures béantes des martyrs, le sang coule en filets vermillon; cela tombe sur le plancher avec un bruissement sourd, devient une rigole, une flaque toujours plus large; le sol disparaît sous le liquide; c’est un lac empourpré dans lequel Tuan, agrandi, démesuré, étend voluptueusement ses pieds, chaussés de feutre, comme s’il pensait, cruel représentant d’une race décadente, en pleine décomposition, retrouver à cet horrible contact la vigueur et les mâles vertus des ancêtres.

VI
Table des matières
LA CLEF DES CHAMPS
Les captifs furent debout dès l’aube, cherchant une distraction à la douleur de n’avoir pu préserver les victimes de Tuan, brisés par cette nuit remplie de visions sanglantes; mais le soleil se leva, les ablutions matinales rafraîchirent les jeunes gens, qui chassèrent le souvenir de l’orgie cruelle pour songer seulement à la liberté qu’ils étaient décidés à reconquérir à tout prix.
Le raisonnement de Cigale se justifiait par l’événement.
De gardiens, plus l’ombre. Roseau-Fleuri, croyant être l’élue du cœur de René Loret, avait, dans sa joie, renoncé à la surveillance dont elle l’entourait naguère.
Cette preuve de confiance ravit le Parisien.
Dès onze heures, un esclave vint annoncer que la princesse priait Loret à déjeuner ainsi que le seigneur Cigale.
La voir, continuer la comédie commencée la veille; non, maintenant cela était au-dessus de ses forces, déclara le jeune homme.
Ce à quoi le gavroche répondit:
— On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Au surplus, vous êtes libre de dire à cette demoiselle que vous n’avez pour elle aucun penchant. Elle nous rendra nos geôliers; nous serons plus captifs que jamais.
— Si encore cette situation ne devait pas se prolonger......
— Je l’abrégerai autant que possible. J’ai une idée, mais, pour en préparer l’exécution, il me faut pouvoir circuler librement à travers la Ville Interdite. Arrangez-vous comme vous l’entendrez, mentez à la princesse ou ne mentez pas; cela m’est égal, pourvu que je n’aie pas un gardien dans les jambes.
Sur ce, Cigale s’était brossé, coiffé, avait frisé sa moustache naissante, puis avait confié à son camarade de captivité qu’il se sentait une faim d’ours et qu’il lui serait tout à fait agréable de dire deux mots au déjeuner de Roseau-Fleuri.
Dès les premières paroles de la jolie Chinoise, le diplomate se reprocha ses hésitations, son manque de courage. Elle racontait que la fête, au début de laquelle ils avaient assisté, continuait encore; qu’aucun invité, eux seuls exceptés, n’avait pu sortir des Six Palais d’Occident, et que, d’après l’indiscrétion d’un serviteur, il était permis d’affirmer que l’orgie durerait au moins jusqu’au lendemain.
Chaque phrase pénétrait dans l’esprit de René comme un fer rouge. Il revoyait les captifs enchaînés aux piliers de marbre, jaillissant de terre pour amener la poitrine des martyrs à la portée des brutes sanguinaires chargées de l’égorgement.
Était-ce cela qui continuait à cette heure?
Un moment il ferma les yeux; l’hallucination de la nuit le reprenait. Cela dura dix secondes, amenant des gouttes de sueur aux tempes du jeune homme, puis le rêve se dissipa, emportant toute faiblesse. Désormais Loret obéirait complètement aux conseils de son compagnon de chaîne.
Il venait de mesurer l’abîme jeté entre lui, civilisé d’Europe, et le monde chinois.
Roseau-Fleuri lui apparaissait comme un monstre issu de cette société sans pitié.
Toute faiblesse l’enchaînerait à elle; non, cela ne serait pas. Il la fuirait.
Et tandis qu’il répondait d’une voix caressante à ses doux propos, il pensait:
— Cette jeune fille est l’inconscience même. Elle m’a fait frissonner d’horreur devant cette fausse civilisation qu’elle représente, civilisation dont tous les raffinements aboutissent à l’égoïsme féroce, à la cruauté sans limites. Comme jadis les Gaulois enchaînés dans la Rome impériale, j’assiste à l’agonie d’un monde déjà en pourriture. Et elle, que tout cela laisse indifférente, elle se figure que je puis l’aimer. Oh! stupide, trois fois stupide créature.
L’accusant ainsi, il croyait se donner le courage de jouer le rôle de futur époux, épris de sa fiancée, et il ne s’apercevait pas que, déjà, dans les replis obscurs de son cerveau, d’une pensée encore inexprimée naissait une souffrance, dont il n’aurait pleine conscience que le jour où il ne reverrait plus, attachés sur lui, les grands yeux veloutés de Roseau-Fleuri.
Le repas prit fin et l’on parla de faire une promenade.
La petite princesse voulut elle-même guider ses hôtes à travers les méandres de la Cité Interdite.
Par les cours du Palais de l’Impératrice et du Guerrier Divin, elle les conduisit vers l’un des escaliers permettant d’atteindre la plate-forme qui domine l’enceinte et forme une terrasse protégée par des garde-fous recouverts de toiles jaunes.
De ce chemin de ronde, situé à douze mètres du sol, on domine les pagodes basses, on plonge dans les jardins de la Ville Rouge. Et si on tourne le dos à cette Cité Interdite, la vue s’étend sur la Ville Impériale, entre les maisons de laquelle des percées laissent apercevoir les ondes miroitantes des lacs du Nord et du Milieu.
Loret, Cigale marchaient distraitement aux côtés de Roseau-Fleuri. Elle parlait d’abondance, avec cette surexcitation que la joie donne aux jeunes filles. Elle disait les splendeurs du Palais:
— Ici, voici l’Office du Trésor, plus loin les serres, Jardins des fleurs de l’Ouest, les Pagodes de la Beauté Héroïque, du Juste Milieu, de la Tranquillité, de Longue Vie. Là, c’est la maison des Vieux Seigneurs, où sont rassemblées les statues des aïeux de l’Empereur; auprès, le Temple de la Longévité et de la Paix Miséricordieuse. En face de nous, à l’Est, les pavillons de l’Espérance, du Talisman, où le Souverain médite avant de prendre une résolution; la Salle du Conseil, celle de la Vénération des Ancêtres, la bibliothèque, les magasins de livres.
Devisant ainsi, tous trois continuaient leur promenade, atteignaient l’angle sud-ouest de la muraille, s’engageaient sur la partie de l’enceinte qui regarde le midi.
En avant d’eux, le chemin de ronde s’enfonçait sous une voûte sombre, resserrée entre les piliers massifs de soutènement d’un pavillon à plusieurs toits recourbés.
La princesse désigna cette construction:
— La maison dorée de la Porte Droite du Midi.
Et se penchant soudain sur le parapet, elle étendit la main vers la cour extérieure, dite des Arcs Conjugués, où ne se montrait aucun soldat de garde:
— Regardez, vous avez vu hier la puissance infinie de l’Impératrice. Les plus hauts, les plus puissants parmi les mandarins, attendent dévotieusement l’expression de sa volonté. Ici vous assistez à sa faiblesse vis-à-vis du peuple. Les soldats mandchoux, préposés à la surveillance des portes, préfèrent les fermer et passer leur temps dans le corps de garde à dormir. Aucun édit n’a pu les arracher à ces habitudes d’oisiveté. L’Impératrice même y a renoncé.
— Pourtant, hasarda le Parisien qui semblait ressentir un intérêt inexplicable pour les guerriers mandchoux, la discipline...
— La discipline! Parlez donc de cette chose à des guerriers, servant volontairement pour vivre à ne rien faire avec une solde modique. Mais ils démissionneraient en masse.
— Alors en cas de guerre...
— Oh! fit-elle avec une nuance d’orgueil, en cas de guerre, ils savent combattre et mourir, car ils sont braves. Le Mandchou ignore la peur. Mais, durant la paix, ils répugnent aux besognes serviles de la vie de garnison.
— De sorte, ricana Cigale, que les portes du Palais ne sont pas gardées?
Un sourire insouciant se joua sur les lèvres de la princesse:
— Qu’importe! Si le respect des foules suffit à en écarter les pro anes?
Le trio était parvenu à l’entrée de la voûte étroite. Roseau-Fleuri passa la première; aussitôt le Parisien tira Loret par la manche:
— Vous avez entendu?
— Quoi?
— Cette porte n’a pas de gardiens à l’extérieur.
— Ils sont en dedans, mon ami.
— Oui, mais en suivant le chemin de ronde, on peut gagner le pavillon sous lequel nous sommes en ce moment.
— Et puis?
— Dame!... par une fenêtre... avec une corde assez longue.
La princesse se retourna, appelant Loret auprès d’elle; mais une métamorphose, qu’elle ne soupçonna point, s’était opérée dans l’esprit du jeune homme.
Captif découragé un instant plus tôt, il avait maintenant, au propre et au figuré, une fenêtre ouverte sur la liberté.

Plus que jamais il importait de ne pas se trahir.
Aussi René redoubla-t-il de prévenances, de gaîté. La fatigue de la comédie qu’il jouait, il ne la sentait plus. L’espérance, cette fille divine du bonheur, chantait en lui.
Malgré tout, les heures lui parurent longues. Il attendait impatiemment le soir où, rentré chez lui, seul avec son compagnon, il pourrait parler de l’évasion dont la possibilité s’était révélée à lui.
Et il jetait des regards attendris sur cet enfant de Paris, si simplement « débrouillard», si naïvement intrépide, toujours prêt à s’engager dans les passes les plus difficiles, toujours gai, lançant avec l’insouciance d’un passereau la phrase imagée, cocasse, qui d’une morne situation dramatique fait un effet de vaudeville.
Comme tous ceux que, dès le berceau, la fortune a comblés de ses dons, le diplomate n’était pas exempt de préventions à l’égard du peuple parisien. Il l’avait vu de loin, railleur, indiscipliné, irrespectueux des hommes et des choses. Il l’avait cru ennemi de toute hiérarchie, de toute autorité, réfractaire à toute discipline, et voilà que l’intrusion de Cigale dans sa vie lui révélait le Parisien réel, toujours supérieur à sa condition, par le fait seul qu’il a poussé entre les pavés de la Grande Ville, au milieu des multiples manifestations de l’art, dans les rues où flotte la pensée dont s’abreuve le monde.
Son attitude frondeuse à l’égard des puissants lui apparaissait à présent légitime. Tant de grands personnages ne sont que des bulles gonflées de vent, et le gavroche, enfermé dans l’âme de tout Parisien, est trop fin, trop délié pour ne pas dépouiller le fantoche des oripeaux qui, seuls, lui prêtent une valeur.
Tout d’abord, il avait accueilli Cigale avec réserve, comme il convient entre gens d’éducation différente, alors même que le malheur les abaisse également, et peu à peu il avait été conquis par la franchise, par la rectitude de jugement, par la fermeté du jeune homme. Certes l’expression chez l’ex-courrier du czar n’était pas toujours d’une correction absolue; le langage trop imagé parfois pouvait effaroucher les oreilles prudes, mais la pensée en jaillissait, constamment sincère, droite, vaillante.
Tout à l’heure, sur une phrase à laquelle, lui, le lettré, n’avait pas prêté attention, le cerveau inventif de Cigale ne venait-il pas d’échafauder tout un plan d’évasion?
Le fils de bonne famille, le diplomate élégant, rentrant en lui-même, était obligé de s’avouer que, dans l’adversité commune, le Parisien s’était constamment montré supérieur à lui.
Et le soir, après les longs discours d’adieu à Roseau-Fleuri, quand les deux prisonniers se furent verrouillés dans leur appartement, Loret s’écria:
— A présent, mon cher ami, causons un peu de nos affaires.
Cigale eut un sourire narquois.
Il remarquait que, pour la première fois, son compagnon lui donnait ce titre d’ami; mais, bon prince, il se borna à lui renvoyer le terme:
— Causons donc, mon cher ami, puisque cela vous est agréable.
Cette nuit-là, les prisonniers dormirent profondément.
La matinée du lendemain s’écoula sans que la princesse donnât de ses nouvelles.
Le Parisien, tout à son idée de fuite, voulut s’assurer que dorénavant il serait libre de vaguer à son gré dans l’enceinte de la Ville Rouge. Il descendit, traversa la cour fleurie du Palais, escalada la muraille, parcourut le chemin de ronde.
Les serviteurs, eunuques, guerriers, qui le croisaient, le considéraient d’un air débonnaire. Quelques-uns même le saluaient de la tête, mais nul ne s’inquiéta de ses allées et venues.
Il rentra ravi. L’expérience était concluante. Désormais sa prison serait élargie de toute la superficie de la Ville Interdite.
Comme il détaillait à René les incidents de son excursion, des esclaves apportèrent le déjeuner.
— Ne verrons-nous pas la radieuse princesse Roseau-Fleuri? demanda le secrétaire d’ambassade à ces serviteurs.
— Plus tard, répondirent-ils. Le très savant Liang est revenu de la Fête Impériale, ce matin seulement. Il prend un repos dont il avait grand besoin, et la princesse, aux regards d’étoile, attend son réveil.
— Déjeunons donc, conclut René s’adressant à Cigale; — et baissant la voix: — Fasse le ciel qu’il dorme longtemps!
A sa grande surprise, le Parisien secoua la tête:
— Non, non, ne souhaitez pas cela.
— Pourquoi?
— Parce que j’ai besoin de son concours.
— De son...?
— Pour me procurer la corde... Vous n’avez point l’intention de sauter de la crête du mur... Un saut de douze mètres; avec cela on se brise les pattes et ça gêne pour la course à pied.
— C’est juste, je n’y songeais pas.
Mais, tout en attaquant les mets, le diplomate reprit:
— A propos, comment vous y prendrez-vous pour obtenir de Liang une corde assez longue?... Il est très subtil, ce mandarin, et le soupçon...
Il parcourut le chemin de ronde.

— Bon! Je ne la lui demanderai pas.
— Alors...?
— Seulement il me conduira à l’endroit où il y en a. Une fois là, je me charge d’en cacher assez pour notre consommation.
Comme Loret insistait pour en savoir davantage, le Parisien cligna de l’œil et gaiement:
— Déjeunez tranquille. Si je vous dis tout, il n’y aura pas de surprise. Vous verrez... J’ai mon idée...
— Vous la croyez bonne?
— Excellente.
— Cela me suffit. Je m’en rapporte à vous.
— Et bien vous faites. Ce soir ou demain, il faut compter avec l’humeur du mandarin, plus rien ne nous manquera pour fausser compagnie aux faces jaunes... Il s’agira seulement de guetter une occasion favorable.
Puis avec une de ces intonations inimitables dont les Parisiens ont le secret, Cigale conclut:
— Ça me chiffonne de ne pas emmener ce brave M. Liang... Il est bon garçon, et puis il n’a pas sa langue dans sa poche. C’est un zig!
Il était dit que les désirs de Cigale seraient exaucés ce jour-là.
Vers deux heures, le poète fit passer aux Européens sa carte rouge et se présenta peu après.
Avec des paroles aimables, il serra les mains de Loret, de son ami.
— Je viens vous voir et je vous accompagnerai à la promenade. Vous préféreriez sans doute le joli minois de ma nièce, mais il lui faut garder la chambre.
Rien ne pouvait être plus agréable à Loret dans la disposition d’esprit où il se trouvait; pourtant il affecta un air désolé :
— Serait-elle souffrante?
Liang se toucha le front.
— Oui, de là.
— Mal à la tête, migraine?
— Non; folies, superstitions. Je pensais l’avoir guérie de ces billevesées qui hantent mes compatriotes. Je me trompais. Toute croyance est une faiblesse. Depuis que Ta-Hsan, la déesse des unions heureuses, a étendu son manteau sur sa tête, elle consulte les astrologues, les diseurs de bonne aventure, les académiciens du Fong-Choué.
A ce dernier mot, Cigale leva les bras vers le ciel.
— Qu’est-ce que c’est que ce Fong-Tchoué ? Avant-hier soir il vous a permis, paraît-il, de me sauver la vie... Aujourd’hui Mlle Roseau-Fleuri l’appelle à propos de son mariage.
— Bon, murmura Liang en haussant les épaules avec un indicible dédain, je n’en sais rien.
— Vous, un Chinois, vous ignorez?
— Absolument.., et tous mes compatriotes ignorent également... Ils y croient d’ailleurs d’autant plus qu’il leur est impossible de le définir.
Puis cherchant ses mots:
— Ce n’est pas un génie... C’est une abstraction nuageuse, une sorte d’influence exercée par les choses sur les bons et mauvais esprits. Un exemple vous éclairera plus que toutes les dissertations. Tenez... Vous connaissez de nom le seigneur Favier, qui est le vicaire métropolite des chrétiens de Péking?
— En effet.
— Bon. Alors écoutez son aventure. Autrefois la cathédrale catholique était installée à Pe-Tang, tout près des murailles de la Ville Impériale. On s’avisa que, du haut de son clocher, on dominait l’enceinte, et que l’on pouvait regarder par-dessus. Probablement quelque mandarin, zélé pour la chose publique et pour son avancement, rédigea un rapport sur la question. Bref, la cour s’émut, entra en pourparlers avec le seigneur Favier et lui racheta la concession du terrain occupé par lui. En échange, l’Empereur lui reconnut une concession plus grande, mais plus éloignée, et lui attribua une indemnité pour le transfert de sa cathédrale.
— Mais le Fong-Choué ?
— Vous l’allez voir apparaître. Favier commence à reconstruire son église. Les fondations se creusent... La masse des constructions s’élève au-dessus du sol, de dix, de vingt, de trente mètres... Mais alors, il passe par la cervelle d’un habitant qu’un bâtiment aussi haut gênera peut-être les promenades aériennes des Purs Esprits, irritera ceux-ci, et déterminera un Fong-Choué défavorable. Vite il confie cette folie à un voisin qui la trouve sage. Bref, la billevesée se colporte, s’enfle, grossit, prend la consistance d’une Vérité Essentielle, et voilà le quartier en émoi. La foule apeurée court au yamen du mandarin, chargé de la sécurité. Celui-ci s’effare à son tour, se précipite chez le Ministre des Rites, lequel s’élance aussitôt vers les Palais du Fils du Ciel. Kouang-Sou frémit à la pensée du Fong-Choué mécontent. L’ordre est donné de suspendre l’édification de la cathédrale; frissonnant, le Ministre des Rites le transmet au mandarin de quartier qui tremble et qui, suivi par la foule grelottante d’angoisse, le signifie à M. Favier.
— C’est absurde, laissa échapper Cigale.
Liang le reprit doucement:
— Ne parle pas en barbare. Dis que mes compatriotes sont des enfants à la fois très crédules et très défiants.
— Si vous voulez. Mais comment l’évêque se tira-t-il de là ?
— Oh! simplement au moyen du talisman d’or.
— Un pot-de-vin, traduisit le Parisien.
— Offert au premier astrologue de la Cour, et grâce auquel celui-ci déclara, en s’appuyant sur des textes indiscutables, que les génies se promenaient à cent mètres du sol. Le seigneur Favier promit d’arrêter son clocher à 99 mètres et la cathédrale fut achevée.
Si préoccupés que fussent les jeunes gens de leur propre situation, ils ne purent se tenir de rire de l’anecdote.
Ils étaient prêts d’ailleurs, et conduits par Liang, ils sortirent.
Le lettré, enchanté d’avoir des auditeurs en présence de qui sa verve sarcastique pouvait s’exercer sans contrainte, leur racontait maintenant là façon dont la fête impériale s’était terminée.
— Rien n’est plus drôle, disait-il tout en marchant à petits pas. Cela m’a coûté deux mille taëls, mais je ne les regrette pas, car ils m’ont été enlevés avec élégance. Le but de la réunion des mandarins était de faire de l’argent pour armer les Boxers, car les caisses du Trésor sont vides.
— Alors on vous a fait payer votre dîner?
— Oui, mais suivant un mode original. Après le festin, nous passâmes dans les Maisons Réunies du Nord où un théâtre avait été dressé. Là, la Douairière, au nom de l’Empereur qui ne l’est réellement que de nom, nous tint le discours que voici: «0 nobles hommes de Chine, nous avons voulu que ces fêtes fussent inoubliables et dépassassent en splendeur et en durée toutes celles qui les ont précédées. J’ai, pendant de longs jours, mis à la torture ma cervelle impériale, afin de vous assurer des plaisirs dignes de nous, de vous, et si je m’étais trompée, je n’aurais d’autre ressource que de faire tomber ma tête, puisqu’elle m’aurait induite en erreur. J’espère donc que vous aurez joie et amusement, et que nul, par une retraite précipitée, ne me mortifiera.»
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