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Paul Bilhaud

Ça !... et le reste


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066300982

Table des matières

ÇA!... (PROFIL DE PARISIENNE)

MONSIEUR, MADAME ET BÉBÉ

RENCONTRE AUX CHAMPS

MOI, SI J’ÉTAIS PETIT OISEAU...

OBSESSION

HISTOIRE PONCTUÉE

BÉATITUDE

L’AMOUR MENDIANT

LES... DUPONT

LA REVANCHE D’ÈVE

LES DEUX PAYSAGES

L’AGNEAU ET LE LOUP

OFFRANDE

LES BAISERS

FLEUR SANS PARFUM

L’AMOUR EN PÉNITENCE

LES DEUX MARBRES

TROTTIN

UN IMBÉCILE

RÊVERIE DEVANT L’ANTIQUE

DEMAIN?...

VISION MÉTALLIQUE

MONSIEUR BÉBÉ

MADRIGAL ROCOCO

L’INCONSOLABLE

LA SONATE

CHARME DE JEUNE FILLE

LEVER D’AURORE

ATTENTE

RÊVEUSE

COUCOU!

IDYLLE

CHÉRETTE

SI...

LES MASQUES

CROQUERIES DE PRALINES .

ENFANTILLAGE

AU CLAIR DE LA LUNE (VARIATIONS)

COQUETTERIE

LA FIANCÉE DU TROMBONE A COULISSE

L’ÉTERNEL SERVAGE

L’UNIQUE BAISER

L’AME ERRANTE

CHANGEMENTS DE SAISONS

LES TOUTES PETITES (RONDE MÉLANCOLIQUE)

?

ÉVEIL

CHAT AU REPOS

PRIÈRE AUX YEUX

INCITATUS (SONNET OBSCUR)

LES TIMIDES

JEUNESSE!

SUZANNE ET LES DEUX VIEILLARDS

RÊVERIE FÉMININE

IMPRESSION D’AVRIL

LA DOUCHE

DOUBLE BÊTISE

ACTÉON

PRIÈRE AU PRINTEMPS (SOUVENIR D’UN DUR HIVER)

GRAIN DE BEAUTÉ

FÊTE AJOURNÉE

ZILDA ou FUMEZ, JEUNE HOMME! (BALLET)

PRÉAMBULE INDISPENSABLE POUR CEUX QUI, AU LIEU DE DANSER CE BALLET, VOUDRAIENT LE DIRE

PERSONNAGES

ZILDA ou FUMEZ, JEUNE HOMME!

SCÈNE PREMIÈRE

SCÈNE II

SCÈNE III

SCÈNE IV

SCÈNE V

SCÈNE VI

SCÈNE VII


PARIS.–I

P.-V. STOCK, ÉDITEUR

(Ancienne Librairie TRESSE&STOCK)

27, RUE DE RICHELIEU, 27

1903

Tous droits de traduction, de reproduction et d’exécution réservés pour

tous pays, y compris la Suède et la Norvège.

L’auteur et l’éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au Ministère de l’Intérieur (section de la librairie) en mars1903.

De cet ouvrage il a éte tiré à part quatre exemplaires sur papier du japon et huit exemplaires sur papier de hollande, numérotés et paraphés par l’éditeur.

ÇA!...
(PROFIL DE PARISIENNE)

Table des matières

Chez cet être délicieux

Tout est au gré de la nature;

Les cheveux fous mangent les yeux

Et les yeux mangent la figure.

Le nez, avec des airs osés,

Malin, fripon, guette, furette;

La lèvre, tendue aux baisers,

A la riposte est toujours prête.

La main est fine, le pied vif,

Le bras, rond, tient bien à l’épaule;

La taille est droite comme un if,

Avec des souplesses de saule.

Tout ça c’est coquet, c’est gentil,

C’est l’esprit, le charme, la grâce;

D’où ça vient-il? Où ça va-t-il?

On ne sait, ça naît et ça passe.

C’est un fruit que nous aimons bien

Et dont la saveur est exquise;

Ça s’habille avec presque rien

Et c’est mis comme une marquise.

Ça renaît à chaque printemps,

Plus frais que la fleur odorante,

Et, quand ça possède vingt ans,

Ça les conserve jusqu’à trente.

Ça jette au delà des moulins

Plus de bonnets qu’un pape même

N’en pourrait bénir des deux mains

Et ça dit: «Moi, j’aime qui m’aime!»

C’est encor trop modeste, car

Lorsqu’on l’aime ça vous adore;

Ça n’a qu’un seul dieu: le hasard,

Et ça se couche avec l’aurore.

Ça vous a des chagrins d’amour

A fendre l’âme d’un apôtre;

Ça se tue une fois par jour,

Et ça meurt dans les bras d’un autre.

Tantôt béni, tantôt maudit,

Tête brune ou bien tête blonde,

Lorsque ça raisonne, ça dit:

«Bah! après moi la fin du monde!»

MONSIEUR, MADAME ET BÉBÉ

Table des matières

Madame rentre, monsieur part:

Affaires... cercle... politique...

Puis, éreinté, blême, asthmatique,

Monsieur rentre, à la nuit, très tard.

Monsieur rentre, madame part:

Théâtre... bal... concert... soirée...

Puis, la mine pâle, tirée,

Madame rentre, au jour, très tard.

Monsieur tout le jour absorbé,

Madame toute la nuit prise,

On se demande avec surprise

Comment a pu naître Bébé?..

RENCONTRE AUX CHAMPS

Table des matières

Il allait, tenant à la main

La fleur prise au bord du chemin,

Et sa voix éclatait, joyeuse.

Elle, marchant à pas posé,

Venait dans le sens opposé

Et chantait, en marchant, rêveuse.

Or, au détour d’un petit bois,

Tous deux se rencontrèrent,

Restèrent tous les deux sans voix

Et tous les deux se regardèrent.

Enfin lui, plus audacieux,

D’autant qu’elle baissa les yeux,

S’avança d’un pas sur la route.

Elle également fit un pas,

Sans savoir pourquoi, pour ne pas

Avoir l’air d’avoir peur, sans doute.

Il lui dit avec embarras:

–Bonjour, mademoiselle.»

Elle, un peu confuse et tout bas:

–Bonjour, monsieur,» répondit-elle.

Ce n’était pas compromettant,

Et ce simple bonjour pourtant

Fut loin de les mettre à leur aise;

Ils restaient là, sans dire un mot,

Lui, rougissant comme un pavot,

Elle, plus rose qu’une fraise.

Un oiseau jeta sa chanson

Au-dessus de leur tête:

–Ah dit-elle, c’est un pinson.»

–Non, dit-il, c’est une fauvette.»

Voyant qu’ils s’étaient donné tort,

Et désireux d’être d’accord,

Avec une grâce parfaite

Vite ils se donnèrent raison:

–Oui, disait-il, c’est un pinson.»

–Non, disait-elle, une fauvette.»

Il résulta de l’incident

La preuve incontestable

Qu’il était tout à fait galant,

Qu’elle était tout à fait aimable.

Pourtant il murmura, chagrin:

–Adieu! Suivez votre chemin,

«Votre promis attend, sans doute.»

Elle dit, comme avec regret:

–Votre promise m’en voudrait

«De vous attarder sur la route.»

–Ma promise? Je n’en ai pas

«Et ma peine est profonde.»

–Un promis? Moi? dit-elle, hélas!

«Personne ne m’aime en ce monde.»

Alors, se rapprochant un peu,

Sous l’effet de ce double aveu

Qui l’un vers l’autre les attire,

Les yeux baissés, troublés, émus,

Ils cherchent et ne trouvent plus

La moindre parole à se dire.

Mais chaque cœur bat en secret

Et bat et bat si vite,

Si fort qu’il devient indiscret

Et trahit l’émoi qui l’agite.

Si bien que lui, voyant soudain

La fleur qu’il tenait à la main,

L’offre et, d’une voix indécise:

–Je suis ton promis, si tu veux?»

Elle, la fleur dans ses cheveux:

–Si tu veux, je suis ta promise.»

Ils s’unirent au premier jour.

Et tout ceci nous montre

Que le cœur est fait pour l’amour

Et, sans le chercher, le rencontre.

MOI, SI J’ÉTAIS PETIT OISEAU...

Table des matières

Moi, si j’étais petit oiseau,

Je voudrais pas avoir de plume;

Quand on en a, ça tient trop chaud,

Quand on les perd, ça vous enrhume.

Je voudrais pouvoir, a mon gré,

Et selon la température,

Me promener tout nu, l’été;

L’hiver, rester chez moi nature.

Outre qu’il irait toujours bien,

Cet habit serait très commode:

D’abord il ne coûterait rien

Et ne changerait pas de mode.

Mais, étant un petit oiseau

Poli, sachant les convenances,

J’aurais un tout petit chapeau

Pour saluer mes connaissances.

OBSESSION

Table des matières

Je la vois encor, rose et blonde;

Voilà plus d’un an de cela!

Elle riait de tout le monde;

J’en rêve depuis ce jour-là.

Avec l’air d’un enfant qu’on gronde,

Elle consentit à chanter.

Je m’approchai, pour l’écouter...

Je la vois encor, rose et blonde!

Jamais artiste n’exhala

Plus tendrement un air plus tendre.

Il me semble toujours l’entendre!

Voilà plus d’un an de cela.

Tout autour d’elle on fit la ronde,

Pour la complimenter et pour

Lui faire même un peu la cour.

Elle riait de tout le monde

Ma timidité recula

Devant les perles de son rire,

Je fus seul à ne lui rien dire…

J’en rêve depuis ce jour-là!

HISTOIRE PONCTUÉE

Table des matières

Madame la Virgule et monsieur du Tréma

Devaient se marier ensemble. Mais voilà

Qu’elle apprend tout à coup que son futur–l’infâme!

Est actuellement épris d’une autre femme.

Elle le fait venir. Ils sont dans le salon.

Lui, ’ne se doute pas qu’elle en sait aussi long.

Très nerveuse, elle sonne. Un serviteur fidèle

Entre; c’est Guillemet. Ayant besoin d’air, elle,

Montrant au serviteur les fenêtres, lui dit:

–Ouvrez-les, Guillemet.»

Guillemet les ouvrit.

Alors, calmée un peu par les senteurs champêtres,

De nouveau montrant à Guillemet les fenêtres:

–Fermez-les, Guillemet.»

Guillemet les ferma.

Madame la Virgule et monsieur du Tréma

Restèrent seuls.

–J’étais, lui dit-elle, fort aise,

Mon cher monsieur, d’entrer dans votre parenthèse,

Mais puisqu’une autre femme est mieux à votre goût

Que moi,–ne niez pas, monsieur, car je sais tout,

Elle est jeune, jolie et se nomme Cédille,

Danseuse à l’Opéra, dans le premier quadrille–

Brisons donc là.»

Tout ça, dit d’un accent aigu.

Le pauvre du Tréma, piteux, mais convaincu

Qu’on se tire toujours d’affaire en étant brave,

Riposta d’un air digne, avec un accent grave:

–Madame!...»

–Assez, monsieur, point d’exclamation,

«Je ne souffrirai point d’interrogation!

Adieu!»

Du Tréma, certe, était très philosophe,

Mais vraiment, sous le coup d’une telle apostrophe

Et comprenant le faux de sa situation,

Il renonça soudain à tout trait d’union.

Prenant l’air fort pincé de quelqu’un qui se vexe,

Il fronça les sourcils en accent circonflexe

Et, se sentant coupable au fond sur plusieurs points,

Il sortit brusquement, en serrant les deux poings!

Une femme frappée ainsi, d’un coup si traître,

C’est affreux! C’est la mort! Et vous croyez peut-être

Que madame Virgule en mourut? Non, bien loin!

Elle s’éprit d’un autre, un certain monsieur Point,

Et bientôt eut lieu, sans que ce fût ridicule,

Le mariage très select Point et Virgule.

Ils eurent des enfants et l’on peut, à Chatou,

Voir pêcher plus d’un Point à la ligne.

C’est tout.

BÉATITUDE

Table des matières

Dans le pré vert, strlé par la flore champêtre,

Avec la majesté de leur grand oncle A pis,

Lentement, chaque jour, les vaches viennent paître

Et refaire du lait pour gonfler leurs longs pis.

Sans faire attention aux chétifs petits êtres

Que leur masse hypnotise, effarés et tapis,

Elles ruminent l’herbe en de béats bien-êtres

Ou se couchent dessus comme sur un tapis.

Et l’on croirait que rien de ces passives rousses

N’a le don d’animer le morne hébêtement.

Elles ont cependant des sensations douces,

Et l’on porte une envie au calme enchantement

Que donne à leurs yeux ronds, grands ouverts sur l’est

La contemplation du train express qui passe.

L’AMOUR MENDIANT

Table des matières

Vous l’avez rencontré, sans doute,

L’aveugle dont je parle ici,

Implorant, piteux et transi,

Les gens qu’il trouve sur sa route.

Son air vous semble intéressant,

Vous êtes émus et peut-être

Vous allez à ce petit être

Jeter quelque chose en passant.

Ah! naïfs! passez votre route,

Détournez-vous, pressez le pas,

Car le drôle se rit tout bas

Du cœur qui s’arrête et l’écoute

Et cet effronté vaurien

Qui prie et semble se soumettre,

Dès qu’on l’oblige parle en maître

Et n’est jamais content de rien:

Ce qu’on lui donne il le refuse,

Ce qu’on lui refuse il le prend,

Quand il tient jamais il ne rend,

Dès qu’il peut user, il abuse!

LES... DUPONT

Table des matières

Monsieur et Madame Dupont,

–Et sans relation aucune–

Un beau soir, ouvrent un salon

En leur hôtel, quai de Béthune.

Invité, tout Paris répond

A l’invitation Dupont

Et, depuis, chacun les fréquente.

Ce sont des gens

Très obligeants

Qui reçoivent d’une façon charmante.

Leur plaisir est de recevoir.

Après tout, chacun sa faiblesse.

Au fond, c’est un plaisir de voir

Employer si bien la richesse.

La leur est récente; on prétend

Qu’elle est venue en un instant

D’une faillite intelligente.

Ce sont des gens

Très obligeants

Qui reçoivent d’une façon charmante.

Dupont est un homme tout rond

A qui l’on plaît vite, très vite;

Et quant à madame Dupont

On lui plaît aussi tout de suite.

Quelqu’un–est-on méchant, voyez!–

Dit qu’ils ne sont pas mariés."

Il se peut que ce quelqu’un mente!

Ce sont des gens

Très obligeants

Qui reçoivent d’une façon charmante.

Ils ont un hôtel merveilleux

Tentures Peintures Sculptures!

Et tout est ordonné chez eux,

Rangé, réglé... sauf les factures.

Et quand un fournisseur produit

Sa note, en insistant, on lui

Fait une commande importante.

Ce sont des gens

Très obligeants

Qui reçoivent d’une façon charmante.

Leurs bals ont un brillant aspect,

Société nombreuse, choisie:

Princes de la finance, avec

Des chevaliers de l’industrie.

On danse, on cause, on joue un peu;

Ces diables de Dupont, au jeu,

Ils ont une veine constante

Ce sont des gens

Très obligeants

Qui reçoivent d’une façon charmante

Dupont est très musicien,

Non pas que lui-même pratique,

Mais il donne, et, ma foi, très bien

D’excellents conseils en musique.

Demandez à tous ses amis,

Quand Dupont en tête s’est mis

De vous faire chanter, on chante.

Ce sont des gens

Très obligeants

Qui reçoivent d’une façon charmante.

Dans les sociétés de secours

Madame Dupont–oh! pas fière!–

Ne brigue aucun honneur; toujours

Un poste effacé: trésorière.

Et rien ne l’en fera sortir,

Elle est si modeste! Tenir

La caisse est tout ce qui la tente.

Ce sont des gens

Très obligeants

Qui reçoivent d’une façon charmante.

Gros farceur avec passion,

Dupont reçut de la nature

Un vrai don d’imitation:

Il imite la signature.

Quand c’est réussi proprement,

Il lance ça discrètement

Et, si ça rate, il en plaisante.

Ce sont des gens

Très obligeants

Qui reçoivent d’une façon charmante.

Vous seriez gênés, vous auriez

Un paiement très urgent à faire,

N’allez pas chez des usuriers,

Dupont va vous tirer d’affaire,

Toujours accueillant, toujours prêt

A prêter. Quant à l’intérêt,

Ce qu’on veut: dix pour cent, vingt, trente.

Ce sont des gens

Très obligeants

Qui reçoivent d’une façon charmante.

Vous voulez, au lieu d’emprunter,

Placer de l’argent au contraire?

Allez chez Dupont sans tarder;

Justement il lance une affaire

Excellente! Il vous met dedans;

Nul risque et des renseignements

Sûrs! Au besoin il en invente.

Ce sont des gens

Très obligeants

Qui reçoivent d’une façon charmante.

Voilà ce qu’étaient les Dupont,

Car ils ne sont plus! C’est la vie!...

Ils ne sont pas morts, non, ils sont

En prison, pour escroquerie.

Et Paris, à qui l’on a pris

Ses chers Dupont, ah! tout Paris

En est bien triste et se lamente!...

C’étaient des gens

Très obligeants

Qui recevaient d’une façon charmante!

LA REVANCHE D’ÈVE

Table des matières

Accroupie et tout doucement

La blonde charmeuse exécute

Un air, pour charmer le serpent,

En soufflant dans la double flûte.

Lui, dardant son œil ennemi,

Redresse sa tête perverse,

Puis retombe, comme endormi

Par cet air très doux qui le berce.

Et la charmeuse, avec fierté,

Se rappelant Eve et la chute,

Regarde le serpent dompté

Par un tout petit air de flûte;

La joie est dans ses yeux hardis,

Elle a réalisé son rêve:

La revanche du Paradis!

Le serpent à la merci d’Eve!

LES DEUX PAYSAGES

Table des matières

Qu’il était affreux ce village

Entre deux falaises assis,

Offrant, pour tout attrait, sa plage

Aux durs galets mal dégrossis.

Ses distractions étaient rares,

Son hôtel manquait de confort,

Ses baigneurs semblaient tous bizarres

Et paraissaient s’ennuyer fort;

Un ciel brumeux, de faux artistes,

De vrais sots, un douanier bleu,

Vingt malheureux pêcheurs très tristes,

Telle était la gaîté du lieu.

Pourtant, par un mirage étrange,

Je n’ai qu’à fermer les deux yeux

Pour que soudain le décor change

Et m’apparaisse merveilleux.

C’est que ton souvenir, mignonne,

Le transforme encore aujourd’hui

Ce pays perdu qui rayonne

Dès que je te revois en lui.

Il devient charmant ce village:

Par une subite clarté

Ses environs, son ciel, sa plage,

Tout s’embellit de ta beauté.

L’hôtel était très confortable,

Puisque, malgré ses airs navrés,

Malgré son lit, malgré sa table,

Nous nous y sommes adorés.

Les affreux galets de la grève

Prennent des aspects moins grognons

Lorsque je te revois, en rêve,

Y promener tes pieds mignons.

Des baigneurs tu disais, si bonne:

«Ils ont l’air de bien braves gens.»

Ce brevet que ton cœur leur donne

Me les fait croire intelligents.

Près des faux artistes je pense

Que s’est arrêté ton pas lent

Et, gagné par ton indulgence,

Je leur trouve à tous du talent.

Gràce à l’esprit que tu leur prêtes,

Les sots même, oui, même les sots

A mes yeux deviennent moins bêtes;

Je pourrais citer leurs bons mots!

Le douanier réglementaire,

Avec sa raideur d’empaillé,

Prend une allure militaire,

Puisque tu ne l’as pas raillé.

Tout s’illumine à ton passage!

Jusqu’à ces pêcheurs malheureux

Dont s’attendrit le dur visage

A ta voix si douce pour eux.

Pour donner une autre apparence

A ce village inanimé,

Il a suffi de ta présence;

Tu passas, tout s’est transformé.

Et, pour moi, cet endroit vulgaire

Demeure immuablement beau;

C’est comme un cadre qui s’éclaire

De la lumière du tableau.

L’AGNEAU ET LE LOUP

Table des matières

La bergère Colinette

Au cou d’un tout jeune agneau

Avait mis une clochette

Pour guider tout le troupeau.

Colas aimait la bergère,

Mais pauvre, pauvre Colas!

Elle ne l’écoutait guère

Et ne lui répondait pas.

Pour triompher de la. belle,

Colas, un soir, s’empara

De l’agneau de la cruelle,

Au fond d’un bois l’égara,

Puis, détachant la clochette,

Il l’agita tout à coup.

Et que trouva Colinette

Au lieu de l’agneau?... Le loup.

OFFRANDE

Table des matières

Quand elle se fut mise à nu,

–C’est son métier, elle est modèle–

Le sculpteur pas encor venu,

Elle s’assit. Or, tout près d’elle,

Elle remarqua par hasard

Un buste: une barbiche jaune,

Un regard paillard, goguenard,

Une oreille pointue–un faune.

Et ce faune la regardait

Avec une fixité telle

Que, tout comme s’il entendait:

«Qu’est-ce que tu me veux?» fit-elle.

Elle se leva, vint à lui

Et lui dit, tout près, bouche à bouche:

« T’as ciré ton œil? il reluit!...

Tu rigoles? T’es pas farouche!

Moi non plus... Tu me plais, tu sais?

Tu dois aimer faire la fête!…

Mais un buste, c’est pas assez

Pour faire la fête complète.

C’est dommage, mon pauvre vieux,

Car regarde un peu l’étalage,

Est-ce assez chouette? As-tu vu mieux?

Défendu tout ça!... C’est dommage!...

Eh bien! quoi? T’as l’air tout chagrin.

C’est moi qui t’ai rendu morose?

Pour te consoler, gros serin,

Tiens, je vais t’offrir quelque chose.»

Alors, la poitrine en avant,

Dans la plus coquette des poses,

Au faune elle offre gentiment

Deux petits boutons de fleur roses.

LES BAISERS

Table des matières

Je les aime, tous tes baisers,

Ils sont la fraîcheur et la flamme;

Qu’ils se donnent longs ou pressés,

J’y sens le parfum de ton âme;

Quand ils se taisent, je réclame,

Et je n’en ai jamais assez!...

Je les aime, tous tes baisers.

Je l’aime, ton baiser gentil,

Celui de la première étreinte;

Il vient du dehors; tout petit,

Tout frileux, tout rempli de crainte;

Sa frayeur est bientôt éteinte,

Il se rassure et se blottit...

Je l’aime, ton baiser gentil.

Je l’aime, ton baiser pressé

Qui de l’occasion profite;

Il est imprudent! insensé!

J’en ai peur, sans que je l’évite.

Il a beau se donner très vite,

Ce qu’il dit, l’amour seul le sait!…

Je l’aime, ton baiser pressé.

Je l’aime, ton baiser frôleur

Qui va, vient, léger, menu, mièvre,

Sans se poser, l’ensorceleur,

Afin d’exaspérer ma fièvre.

Quand il passe tout près, ma lèvre

Le respire comme une fleur...

Je l’aime, ton baiser frôleur.

Je l’aime, ton baiser très lent;

C’est l’émotion qui commence,

Le charme qui gagne, troublant

Comme l’intime confidence

D’un cher désir, faite en silence

Et que l’on recueille en tremblant...

Je l’aime, ton baiser très lent.

Je l’aime, ton baiser très fort,

Car il dit que nous allons être

L’un à l’autre, ensemble, et d’accord

Dans l’abandon de tout notre être;

C’est le baiser chaud qui pénètre,

C’est le baiser qui crie et mord!...

Je l’aime, ton baiser très fort!

Tous je les aime, tes baisers,

Ils sont la fraîcheur et la flamme;

Qu’ils se donnent longs ou pressés,

J’y sens le parfum de ton âme;

Quand ils se taisent, je réclame

Et je n’en ai jamais assez!

Je les aime, tous tes baisers!...

FLEUR SANS PARFUM

Table des matières

Le moissonneur brun dort à l’ombre de sa gerbe;

Un sommeil bien gagné fait les rêves meilleurs.

Midi. C’est le repos pour tous les travailleurs.

Comme les gens les bœufs se sont couchés sur l’herbe.

Nul bruit. Seul un grillon jette sa note acerbe.

Soudain, venu d’un pré, d’un jardin ou d’ailleurs,

En plein sur les naseaux d’un des lourds sommeilleurs

Se pose un papillon éclatant et superbe.

Alors, sans déranger sa tête du sillon,

Le ruminant entr’ouvre un grand œil bénévole,

Aspire cet objet doux, frôleur, tatillon

Et, ne lui trouvant pas de parfum, se désole!…

Car, pour les pauvres bœufs naïfs, un papillon

Est une fleur coupée à sa tige et qui vole.

L’AMOUR EN PÉNITENCE

Table des matières

Grande nouvelle!... Cupidon,

Ce dieu digne de la potence,

Sans aucun espoir de pardon

Vient d’être mis en pénitence.

Et par qui? Par le monde entier

Qui, dans sa fureur légitime,

S’insurge contre son geôlier,

Pour punir son crime! et quel crime!...

Ne s’était-il pas avisé,

Ce brigand d’Amour, ce vampire,

De vouloir... non, c’est insensé!...

De vouloir... Je n’ose le dire

Tellement ce qui lui poussa,

Ces temps derniers, dans la cervelle

Est affreux!... Quand on apprit ça,

La fureur fut universelle,

Et les femmes, le même jour,

En meeting jugeant sa conduite,

Votèrent qu’on mettrait l’Amour

En quarantaine tout de suite.

Par prudence de son carquois

On enleva toutes les armes,

Puis les femmes, d’un air narquois,

Vinrent s’égayer de ses larmes.

L’Amour les vit, en bataillons,

Passer devant lui par centaines,

Par milliers et par millions,

Blondes., brunes, rousses, châtaines.

Et toutes, au nez du pandour

S’esclaffant, en haussant l’épaule,

Disaient: «Tu pleures à ton tour,

C’est bien fait pour toi, méchant drôle!»

Et cela dura tant et tant

Qu’enfin, cédant à la menace,

Cupidon, pâle, repentant,

A bout de forces, cria: «Grâce!...»

On voulut bien pardonner.–Mais,

Pour faire oublier sa boutade,

Il dut jurer de ne jamais

Recommencer cette incartade.

Mais enfin qu’avait-il donc fait?

De quoi donc était-il coupable?

Direz-vous, quel tour? quel forfait?

Pour voir–spectacle invraisemblable–

Les femmes s’unir contre lui

Dans cette rage universelle?

Ce qu’il avait fait? Le voici:

Il voulait devenir fidèle!!

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Release date on Litres:
16 January 2025
Volume:
71 p. 2 illustrations
ISBN:
4064066300982
Publishers:
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