Read the book: «Le drapeau de Valmy»
Nelly Hager
Le drapeau de Valmy

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319199
Table des matières
CHAPITRE PREMIER UNE VIVE DOULEUR
CHAPITRE II AMITIÉ
CHAPITRE III UN ACCÈS DE COLÈRE
CHAPITRE IV RÉCIT DE FRANZIELLA.–SON ENFANCE.–AURORE DE LA RÉVOLUTION
CHAPITRE V EN ALLEMAGNE
CHAPITRE VI RETOUR DES DEUX FRÈRES
CHAPITRE VII UN PREMIER AMOUR
CHAPITRE VIII LA FUITE
CHAPITRE IX EN RUSSIE
CHAPITRE X DÉVOUEMENT
CHAPITRE XI UNE VIEILLE FILLE
CHAPITRE XII FIN DE L’EXIL
CHAPITRE XIII MADAME HUGHES DE MURAOUR
CHAPITRE XIV UN MARIAGE RICHE
CHAPITRE XV UNE TRANSFORMATION
CHAPITRE XVI UNE DEMANDE EN MARIAGE
CHAPITRE XVII A L’HOTEL-DIEU
CHAPITRE XVIII DEUX SŒURS
CHAPITRE XIX UN DÉPART
CHAPITRE XX UN GLORIEUX SOUVENIR
CHAPITRE XXI AU THÉATRE
CHAPITRE XXII RÉVEIL DU CŒUR
CHAPITRE XXIII A PASSY
CHAPITRE XXIV LA LEÇON.–UN ADIEU
CHAPITRE XXV LA GUERRE
CHAPITRE XXVI IÉNA AWERSTAEDT
CHAPITRE XXVII LES FRANÇAIS A BERLIN
CHAPITRE XXVIII UN JOUR DE L’AN
CHAPITRE XXIX DEUX MALHEURS
CHAPITRE XXX ÉNERGIE
CHAPITRE XXXI AU CAMP DE LA GRANDE ARMÉE
XXXII FRANZIELLA DEVANT NAPOLÉON
CHAPITRE XXXIII CALOMNIES
CHAPITRE XXXIV AU PÈRE-LACHAISE
CHAPITRE XXXV AMOUR!
A Mademoiselle
J. BENI-BARDE
La mission d’un écrivain est d’élever les
âmes et non de les flétrir.
NELLY-HAGER.
Ma chère Jane,
Je suis heureuse et fière de vous dédier ce livre dont vous aimerez les aspirations, les caractères, l’ardent patriotisme. Il n’est pas pour ceux qui recherchent les lectures immorales, les aventures des héros de cours d’assises. Les orgies littéraires saturent et débilitent l’intelligence, elles la rendent semblable à un estomac usé par l’abus des spiritueux et des mets frelatés, qui ne trouve plus aucune saveur aux aliments naturels et sains.
La fange intellectuelle est comme celle des marais, nous n’en respirons pas impunément les vapeurs délétères, et puisque la littérature est «la parole écrite d’un peuple», un écrivain français ne peut oublier ce qu’il doit à la patrie.
Chaque existence humaine laisse ici-bas une trace bonne ou mauvaise, stérile ou féconde funeste ou bienfaisante selon les œuvres accomplies; mais il y a toujours de sérieux, de profonds, d’utiles enseignements dans la vie de ceux qui nous ont précédés; tous ont creusé un sillon où sont tombées les semences de leur âme. C’est à nous, penseurs du dix-neuvième siècle, de recueillir ces précieuses épaves, de les faire revivre et de servir la patrie et l’humanité en choisissant les souvenirs de ceux qui ont lutté, souffert, combattu pour les causes les plus saintes: le pays, le progrès, la liberté.
Si le Drapeau de Valmy peut éveiller dans quelques âmes de nobles pensées, de patriotiques émotions, le désir de faire le bien; nous aurons la joie de nous dire que nous avons travaillé pour ce que nous avons de plus cher:
La France!
NELLY-HAGER.
LE DRAPEAU
DE VALMY
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
UNE VIVE DOULEUR
Table des matières
A genoux devant l’autel où brûlait le feu sacré, j’y versais tous les parfums de mon cœur; tout ce que Dieu peut donner à l’homme de force, de vertu, d’enivrement, je le consumais et le rallumais sans cesse à cette flamme qu’un autre amour attisait. Aujourd’hui le feu sacré est éteint. Une pâle fumée s’élève et cherche la flamme qui n’est plus!…
GEORGE SAND.
–Oh! quelle souffrance; comment pourrai-je la surmonter?
En murmurant ces paroles, une jeune fille, la tête inclinée sur ses genoux, se livrait au plus violent désespoir.
–Demain, disait-elle, demain, il faudra que, le cœur brisé, saignant, j’assiste l’air calme et joyeux à ce mariage… Pourquoi donc ma vie a-t-elle déjà connu tant d’amertume?
Aimer, se croire aimée et voir celui qui possédait votre amour en épouser une autre! Reconnaître que l’élu de son cœur, doué par l’imagination des qualités les plus précieuses, est le plus vil des hommes: Quel cruel désenchantement!
Et elle comprimait ses sanglots.
Témoin de cette vive affection, un jeune ouvrier en blouse, d’une taille élevée, brun, robuste, les traits réguliers, accentués, énergiques, révélant son origine méridionale, se tenait à quelque distance, dans un profond étonnement, n’osant ni reculer, ni avancer, de peur de trahir sa présence.
–Que ferai-je donc pour maîtriser ma douleur? dit-elle en se relevant tout à coup; comme je souffre!!
Elle s’aperçut qu’elle n’était pas seule, essuya vivement les larmes qui couvraient son visage, et d’une voix encore oppressée:
–Toi, ici, Cyprien, serait-ce déjà l’heure?
–Oui, mademoiselle, dix heures viennent de sonner, mais nous pourrons remettre ma leçon à une autre fois.
–Non, tes progrès sont si lents déjà.
Et elle pensa:
–Ce sera une diversion pour mes tristes pensées.
–Mademoiselle, je crois que vous ne m’apprendrez jamais à lire, malgré la peine que vous vous donnez pour moi: Il est vrai que je comprends mieux mille et mille choses, grâce à vos bonnes explications. Mais la lecture et l’orthographe me paraissent vraiment trop difficiles.
–C’est triste de t’entendre parler ainsi, Cyprien. Il ne faut qu’un effort de volonté de ta part et à dix-neuf ans, la raison ne doit-elle pas t’aider à vaincre ta paresse!
Qu’est-ce qu’un homme qui ne sait pas lire aujourd’hui? C’est un aveugle de la civilisation qui toute sa vie marchera dans les ténèbres.
Sais-tu pourquoi tu ne fais aucun progrès? c’est que tu te laisses abrutir par l’ivresse. Te rappelles-tu ta conduite d’avant-hier? Dans quel état t’ai-je rencontré? As-tu entendu la voisine me crier: «Mademoiselle Franziella, regardez donc comme votre élève profite bien de vos leçons»? C’est une honte pour un homme, pour un Français de se déshonorer ainsi.
Le jeune ouvrier avait pâli et rougi tour à tour.
–Mademoiselle, reprit-il, j’ai le plus profond regret de ce qui s’est passé, le geste d’effroi que vous avez fait, en m’apercevant, m’a presque dégrisé; je vous promets que cela ne m’arrivera plus jamais.
–Quelle confiance avoir en toi que j’ai vu si souvent tomber dans ce vice immonde!
Comprend-on un être intelligent qui boit jusqu’à perdre conscience de lui-même. Comment s’avilir ainsi? L’âne du boulanger que tu as voulu frapper t’était bien supérieur, et comme je m’approchais pour le défendre, tu as failli me manquer de respect: tu m’as regardée en riant d’un air ignoble et hébété qui faisait horreur.
Tes camarades sont des sauvages qui te conduiront à l’infamie. Et si tu négliges ton travail pour aller te griser avec ces mauvais sujets, tu te feras renvoyer de l’atelier et tu seras sans pain.
–C’est déjà. fait, mademoiselle, depuis cinq jours, je suis sans ouvrage.
–Cinq jours! Que manges-tu donc alors?
–Mes amis m’emmènent avec eux.
– Et vous buvez, voilà ce que je ne veux pas, c’est à moi qu’il faut s’adresser dans cette occasion… et pour commencer aujourd’hui, dès que ta leçon sera finie, tu iras chercher de quoi déjeuner pour nous deux, comme tu as fait si souvent du temps de ta pauvre mère.
Mais nous perdons un temps précieux, j’ai assez prêché dans le désert, prends ton livre et essaie de lire.
Il s’assit avec la docilité d’un enfant, et de son doigt suivit la ligne, épelant avec la plus grande attention. Les reproches de la jeune fille lui avaient été très sensibles; il se sentait humilié et malheureux. Mais plus il avançait, plus les syllabes devenaient rebelles.
Assise derrière lui, Franziella était retombée dans sa tristesse, elle fermait les yeux et des larmes silencieuses coulaient sur ses joues pâlies par le chagrin.
Le jeune ouvrier allait se retourner pour appeler à son aide, lorsque, à la faveur d’une glace placée devant lui, il vit cette muette douleur.
Profondément ému, il se pencha de nouveau sur son livre, lut au hasard en se demandant:
–Qu’est-ce qui peut faire pleurer ainsi mademoiselle Franziella? Elle n’a pas de parents, elle est libre, elle est aimée et estimée de tous ceux qui la connaissent, elle a des élèves riches, des relations charmantes… comme je voudrais savoir ce qui l’afflige autant!
Un coup de sonnette retentit… Franziella tressaillit comme réveillée en sursaut. Avant qu’elle eût eu le temps de se lever, la clef tourna dans la serrure, et un homme d’une trentaine d’années, de petite stature, mais d’une distinction remarquable, pâle, maigre, les traits fatigués par les. veilles studieuses, les souffrances physiques et morales, entra.
–Hughes de Muraour, vous ici? fit-elle tout émue.
Il prit les mains de la jeune fille, les serra affectueusement.
–Oui, ma chère Franziella, ma visite ne doit pas te surprendre puisque l’horizon de ta vie s’est assombri; et il y a longtemps que j’aspire à une de ces longues causeries que nous aimions tant autrefois.
Elle se retourna vers l’ouvrier:
–Cyprien, dit-elle, va chercher ce dont nous sommes convenus et reviens dans une heure.
Il salua timidement l’étranger, qui le regardait avec une extrême attention et s’éloigna.
–Cher Hughes, comme je vous remercie, fit la jeune fille avec expansion, en le conduisant dans une chambre voisine où il s’assit avec un geste plein de lassitude.
Votre amitié est tout ce qui me reste, poursuivit-elle, mais c’est le bien le plus précieux. Aidez-moi de vos conseils, de votre expérience, quel prétexte inventer pour ne pas être témoin de cet odieux mariage?.
–Aucun, mon amie, tu dois y assister quand même; plus l’épreuve sera douloureuse, plus elle te sera salutaire.
–Je l’aimais tant! sanglota la jeune institutrice.
–Et il t’aimait si peu! Il est indigne de ton amour. N’oublie pas, Franziella, qu’il a la noblesse du nom, et toi celle de l’âme, double mésalliance. Il prend une femme laide, sotte, vaniteuse, d’une famille roturière, pour une riche dot… C’est ignoble, et cet homme est mon frère. Ah! je suis presque aussi humilié que toi.
Ne .pleure pas, je t’en supplie, surmonte vite cette faiblesse: tu es trop fière, tu as trop de valeur pour conserver une affection dont tu peux rougir. On se dégrade, on s’avilit en aimant un être méprisable.
Ta riche nature prodiguait ses trésors à une triste idole, à un dieu pétri du plus vulgaire limon. Déchire le bandeau de l’amour, rappelle-toi ce jeune homme toujours amoureux de lui-même, frivole à l’excès, prêt à combattre contre la France si nous ne l’avions retenu en1793. Aujourd’hui il se marie pour de l’or afin de sacrifier à la seule passion de sa vie… passion funeste entre toutes, cause de tant de deuils, de tant de suicides, de tant de déshonneurs… le jeu, auquel il se livre avec frénésie depuis quelque temps.
Je t’aime trop, Franziella, pour ne pas me réjouir de ton manque de fortune, il te fait échapper à l’existence la plus malheureuse.
Sache attendre jusqu’au jour où tu trouveras un homme de cœur, d’intelligence, digne de répondre à ton affection.
–C’est fini, je n’aimerai plus jamais, l’amour est éteint sans espoir de se rallumer jamais.
–Quelle erreur, mon amie, tu penses comme tous ceux qui sont à l’agonie de leur premier amour! Tu ne sais pas combien notre argile humaine est fragile, inconstante, facile à prendre mille empreintes; tu verras que le cœur humain, féminin surtout, ne peut vivre sans amour et que pour lui la fable du Phénix renaissant de ses cendres est éternellement vraie.
A chaque affection qui meurt en nous, nous traversons un hiver plus ou moins long, un désert plus ou moins aride, mais, à un jour donné, l’espérance reparaît, réchauffant l’atmosphère intérieure; des sentiments nouveaux se mettent à germer et nous aimons encore, avec plus de passion peut-être!… Est-ce que la vie serait possible sans cela?
Hughes parla encore, mettant toute son éloquence à consoler la jeune fille, à ranimer l’énergie de son caractère, et comme l’amitié vraie est un baume efficace pour les blessures de l’amour, il y réussit: elle s’arracha à elle-même pour parler à Hughes de ce qui l’intéressait, de sa fille Andrée.
–Vous me la donnerez demain, lui dit-elle, pour cacher ma pâleur, car le mal a en moi de profondes racines.
–Oui, Franziella, mais elle est bien souffrante en ce moment, chère petite sensitive. La peur de la perdre empoisonne ses plus tendres caresses. Elle t’aime passionnément, je suis si heureux quand tu es près d’elle; au foyer de ton cœur elle semble revivre.
Si sa santé se raffermit et que je puisse te confier son instruction, ma vie s’adoucira, car ta présence me fait du bien; mon cœur fermé pour tous à triples verrous, gonfle jusqu’à la douleur; mais je dois m’interdire de te voir: il n’y a que les natures d’élite pour comprendre que l’amitié est le seul lien entre un homme de mon âge et une jeune femme du tien; la plupart préfèrent calomnier l’amitié et L’amour à la fois.
–Ah! dit Franziella, c’est qu’ils ne sont pas capables de les ressentir et, comme certains insectes, ils corrompent tout ce qu’ils touchent. Et cependant, quand on traverse cette pénible chose appelée la vie, on voit bientôt que l’amour n’est que le partage des années orageuses de la jeunesse; c’est un embrasement qui souvent ne laisse que des ruines; tandis que l’amitié nous accompagne du berceau à la tombe: joie de l’enfant, consolation du vieillard…
Désormais elle me suffira, l’étude va devenir mon unique passion; un but admirable est devant moi: répandre l’instruction dont a tant besoin le peuple de France.
Je ne serai pas lâche, Hughes, ne craignez rien, je suis trop Française pour cela.
–Bravo! Franziella, rien ne pouvait me rendre heureux comme d’entendre ces paroles. Celui qui, absorbé par son misérable moi, passe sur la terre sans servir son pays et l’humanité, n’est pas digne de vivre.
Nous nous associerons pour faire de nobles œuvres et surtout sans en demander la récompense. Je n’ai jamais fait une bonne action sans en être payé par l’ingratitude et par la calomnie.
Si je rencontre, un jour, un cœur reconnaissant, j’en ferai un ami, un frère; mais, selon la parole du sage: «Il faut savoir supporter sans découragement les injures du temps et celles des hommes.»
–Combien cette sérénité de l’âme est loin de moi, dit-elle; à chaque injustice, à chaque bassesse entrevue, j’éprouve des accès de misanthropie terribles et d’épaisses ténèbres voilent tout ce qui m’environne.
–Oui, Franziella, mais une noble action, une belle parole, un acte de dévouement t’enthousiasment; tu vois alors ceux que tu aimes à travers le prisme de ton imagination; tu pares les plus arides naturels de toutes les perfections morales et intellectuelles, tu les divinises enfin; c’est ainsi que tu as fait de Florent un idéal à mille lieues de la réalité.
Nous devons nous rappeler ce que disait Socrate: «Les géants et les nains sont rares; de même les hommes parfaits et les hommes criminels; mais les êtres moyens sont innombrables.»
Crois-moi, Franziella, je m’y connais, ce n’est pas de l’amour que tu avais pour mon frère: C’était une illusion de jeune fille. Si, plus tard, tu éprouves une vraie passion, tu en mesureras la différence.
CHAPITRE II
AMITIÉ
Table des matières
Certaines paroles sont plus amères que le fiel, plus aiguës que la flèche, plus douloureuses que le scalpel; mais elles font parfois des blessures salutaires.
NELLY HAGER.
Qui fait pleurer le castor ne réussit jamais.
(Sentence polonaise).
Cyprien venait de rentrer sans bruit, il resta debout près de la porte, prêt à s’éloigner pour ne pas commettre d’indiscrétion.
Onze heures sonnèrent, Hughes de Muraour se leva pour partir; mais se ravisant par l’effet d’une idée subite:
–Dis-moi, Franziella, quel est ce jeune ouvrier que j’ai rencontré ici? La nature l’a doué d’une beauté remarquable; il a la vigueur d’un athlète, et ses traits pourraient servir à David pour peindre un Spartacus superbe.
Le cœur de Cyprien battit avec force en attendant la réponse de Franziella, jamais une semblable émotion n’avait ainsi précipité le sang dans ses artères. Allait-elle pallier ses fautes, l’excuser? lui reconnaissait-elle quelques qualités? qu’allait-elle dire?
–Lui, fit-elle, c’est une brute de la plus belle venue, à qui je ne connais que de mauvais instincts, fraternisant avec la lie du peuple, paresseux, ivrogne, impitoyable à ce qui souffre, aux animaux surtout. Il déshonore les dons qu’il a reçus en partage. La nature s’étant montrée trop libérale pour le corps, a oublié de lui donner une âme.
–Tu m’étonnes, Franziella, l’aversion que t’inspirent ses vices, fausse sans doute ton jugement: Il est jeune, il peut se corriger et développer ses facultés. Comment l’as-tu connu et pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé?.
–Il y a trois ans, dans la première semaine de mon arrivée à Paris; un soir, en revenant de chez vous, j’entendis des plaintes déchirantes qui partaient de la cour d’une maison voisine: on eût dit un enfant dans la détresse. J’entre, j’approche, et que vois-je? Ce Cyprien avec deux de ses pareils qui s’amusaient à écorcher un chat vivant: la pauvre créature se débattait de toutes ses forces et avait déjà la patte entamée.
–Je m’élance à son secours. Que faites-vous donc, cruels, misérables? quelle lâcheté é! Et me mettant entre eux et leur victime, je leur ordonne de la délier. Cyprien refuse et veut me repousser: Vous me connaissez, Hughes, quand il faut lutter, je deviens terrible. Ce grand et fort garçon fut obligé d’obéir: j’emportai l’angora tout sanglant en leur jetant une malédiction… Ce chat, guéri par mes soins, est devenu le favori de votre fille, son fidèle Sidi…
Le docteur de Muraour se mit à sourire:
–Je te vois d’ici, Franziella, toi, d’un caractère si égal, qu’on croirait douée d’une inaltérable patience, révéler ta nature léonine, ton énergie méridionale; n’est-ce pas en luttant pour la défense d’un chien que je t’ai vue aussi pour la première fois?.
–Vous savez, Hughes, que les animaux me sont sacrés et que celui qui les torture ou les fait souffrir m’inspire une violente antipathie… Je regrette ces temps calomniés où les peuples vénéraient et divinisaient la race animale: ils n’ont connu ni l’inquisition, ni les horreurs de la place de Grève, ni l’échafaud en permanence.
La cruauté qui s’exerce d’abord sur les bêtes inoffensives, se tourne à un moment donné contre l’homme; elle est le propre d’une nature ignoble et abjecte.
–Tu lui as pardonné, cependant, puisque tu lui apprends à lire.
–C’est que le même soir sa mère est venue me demander son pardon; je lui en voulais tant!
Comme elle vous aurait plu, cette femme, Hughes; c’était une Provençale si belle qu’on en avait fait une déesse Raison; malheureusement elle était déjà atteinte d’une maladie de poitrine contractée par le travail forcé, les privations, le chagrin; elle m’inspira une vive sympathie qui devint bientôt amitié sérieuse, et souvent nous avons partagé le même pain et adouci mutuellement nos tristesses.
A son lit de mort, elle m’a confié son fils: Je n’ai pas osé refuser cette onéreuse tutelle dont je ne prévoyais pas les ennuis.
Pendant la longue et cruelle maladie de la pauvre femme, il lui montrait un dévouement, une obéissance, une tendresse qui me le faisaient prendre’ en affection; mais depuis, ses plus mauvais instincts ont reparu. Que d’inquiétudes, que d’humiliations il m’a données! Un soir, la police l’a rapporté ici ivre-mort; avant-hier il était encore dans un état dégoûtant d’ébriété!.
–Et son père, l’as-tu connu?
– Malheureusement, non; sa veuve avait un culte pour sa mémoire. C’était un vaillant soldat, un héros de Valmy, de Jemmapes, de Fleurus, mort des blessures reçues en défendant son drapeau. Il avait l’âme d’un républicain de la Rome païenne; combien il serait malheureux d’avoir un tel fils! un fils auquel il a légué le plus sublime héritage: Un drapeau de Valmy tout taché de son sang, dont il s’était fait un linceul!
Je n’ai jamais contemplé cet héroïque souvenir sans être émue jusqu’au fond de l’âme: il aurait dû être un talisman contre toutes les mauvaises passions de ce jeune homme.
–Mais, Franziella, pourquoi ne m’as-tu pas appelé à prendre la moitié de cette tâche: à l’avenir, je partagerai ta tutelle.
–S’il avait été un bon sujet, je vous aurais certainement parlé de lui; mais qu’auriez-vous. pensé de moi, vous donnant un tel protégé! l’année prochaine il part pour l’armée, et je voudrais qu’il sût lire; nous ne sommes pas de ceux qui pensent que la chair à canon n’a pas besoin de s’instruire, n’est-ce pas, Hughes?
Si tous les hommes étaient éclairés, l’humanité en finirait peut-être avec ces guerres injustes, ces boucheries, ces massacres qui nous ramènent aux temps les plus barbares.
–Comme tu as raison, Franziella. Trop de sang humain a arrosé la terre, nous commençons le dix-neuvième siècle, nous avons notre frontière du Rhin, nous rayonnons sur l’Europe, qui, à notre exemple, a conquis ses droits et sa liberté; nous sommes le premier peuple du monde.
–Par malheur, reprit-elle, l’instruction manque dans les classes inférieures. Si notre consul Bonaparte n’est pas un ambitieux vulgaire, et, qu’avec son génie, il applique les idées sublimes de la Convention, la France est appelée à d’incomparables destinées.
Hughes serra la main de la jeune institutrice qui, au jour d’une si grande affliction, raisonnait avec une si lumineuse intelligence.
–C’est très bien, ma fille, d’autant plus que chez toi ce ne sont pas des phrases, puisque tu es à l’œuvre avec ce jeune ouvrier. Comment as-tu réussi à l’amener à s’instruire? C’est très pénible à son âge, et contraire à ce que tu dis de ses goûts infimes.
–Je le lui avais proposé du vivant de sa mère, il disait oui et reculait toujours: peu après la mort de la pauvre femme, il m’apporta à lire une lettre… A ce seul souvenir, j’ai honte encore; c’était épouvantable, un style d’égout traduisant ce que la fange morale a de plus révoltant, elle venait d’une misérable femme alors à l’hôpital. Heureusement que les expressions en étaient si étranges que je ne les comprenais pas.
Je jetai ce papier avec dégoût… Cyprien, lui dis-je, quand on a de telles correspondances, on apprend à lire et à écrire pour y répondre, afin de ne pas mettre les autres dans de tels secrets.
«–Je vous serais reconnaissant, mademoiselle, de vouloir bien m’apprendre, mais je n’y parviendrai jamais.
»–Essaie toujours, je serais si heureuse de le faire pour ta pauvre mère; et au régiment, tu pourrais aspirer à obtenir des grades.»
Puis, je me disais:
Ce sera un frein contre ses mauvaises passions. Un jour peut-être, il ne s’enivrera plus et deviendra un homme de bien.
–Franziella, c’est la plus belle action de ta vie, elle te portera bonheur: Défendre les animaux est très bien; apprendre à lire est mieux encore… Ce jeune homme m’a plu, je veux m’intéresser à son sort; il a été bon pour sa mère, donc il y a des ressources en lui; ses yeux sont pleins d’intelligence; je lui monte à peine à l’épaule, pour avoir son physique, je donnerais un monde!
–Vous, Hughes?
–Oui, une santé à toute épreuve, une haute stature, la force, la beauté; quels divins privilèges! Cette race française est admirable quand elle ne s’étiole pas dans nos grandes villes; où, en deux générations, les géants sont transformés en nains.
–Vous êtes comme les Grecs antiques: la beauté avant tout. Ce qu’il me faut à moi: c’est une âme.
–Et tu aimais mon frère?… Ne rougis pas, mon amie, félicite-toi plutôt de bannir de ton cœur ce parasite; il ne mérite pas une seule de tes larmes; tu seras vengée au delà de tes espérances.
Mais il y a longtemps que je devrais être parti. Valentin Haüy doit m’attendre; c’est une âme d’élite remplie de tendresse, mais faible, il déplaît au premier consul et le sort de ses chers aveugles est bien compromis: avec l’argent que coûte une guerre pour tuer des. hommes, que de grandes choses on pourrait faire pour soulager l’humanité!
Tu m’enverras ton pupille après-demain matin, à neuf heures, et avant de nous séparer laisse-moi te donner un conseil: Ne reçois pas ce jeune homme dans ton intimité, cela pourrait te compromettre. Nous sommes presque toujours méconnus pour les meilleures choses que nous accomplissons. Les natures généreuses comme la tienne sont la pâture préférée de la calomnie.
La jeune fille sourit dédaigneusement.
–Cyprien me compromettre, oh! qui donc oserait s’abaisser jusque-là? Est-ce que c’est un homme pour moi? Mais je lui préfère les commensaux du Jardin des Plantes!–Que je ne puisse vous recevoir, vous, Hughes, cela se comprend… Mais lui!…–Rassurez-vous, nos voisins nous connaissent, ce sont des travailleurs comme moi, ils m’estiment.
–Tu ne l’as donc jamais regardé?
–Qu’importe pour moi, c’est une âme informe, une nature brutale, une ignorance grossière; mais je veux remplir mon devoir envers lui, quelque pénible qu’il soit.
–Tu es une généreuse créature Franziella, pourquoi le nombre de femmes comme-toi est-il si rare?. Au revoir. à demain.
–Oui, répéta-t-elle, à demain!
CHAPITRE III
UN ACCÈS DE COLÈRE
Table des matières
Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.
ALFRED DE MUSSET.
Cette intervention de l’amitié avait porté ses fruits en ranimant l’énergie native de Franziella. Elle avait une de ces riches organisations que la douleur secoue violemment, mais qui réagissent vite contre leur faiblesse.
Hughes parti, elle rentra dans sa petite salle à manger et salle d’étude à la fois où l’on ne voyait qu’une table, des chaises, mais une grande bibliothèque et alimenta le feu.
On était alors au mois de pluviôse, l’an IX (février1801). La journée était très froide. Quel ne fut pas son saisissement devoir Cyprien debout, derrière le rideau de la fenêtre, la main sur ses yeux, la poitrine oppressée et le pied frappant la mesure en proie à une agitation qu’il essayait vainement de contenir.
–Il m’a entendue, pensa-t-elle avec un sentiment de remords. Pauvre garçon je lui ai fait involontairement de la peine.
–Cyprien! fit-elle doucement.
Il la regarda avec une expression farouche, elle fut frappée de sa pâleur et de ses yeux rougis par les larmes.
–Est-ce que tu es malade?
–Vous savez bien que non.
–As-tu ce qu’il faut pour notre déjeuner?
–Oui. Voilà, ainsi que le reste de l’argent. Adieu, mademoiselle. Merci de ce que vous avez fait pour moi jusqu’à ce jour. Je vous délivre de ma présence à tout jamais pour l’avenir.
–Tu n’y penses pas, mon ami, je ne te permettrai pas de partir avant d’avoir partagé mon modeste repas.
–Oh! non, mademoiselle! Moi, m’asseoir à votre table; moi, qui pour vous ne suis pas un homme, mais une brute de la plus belle venue, une âme informe, une nature grossière, une ignorance brutale, au-dessous du commensal du Jardin des Plantes. Comme je vous fais horreur!comme vous me méprisez! Je ne suis pas un comte de Muraour, moi, un riche monsieur bien habillé, parfumé, faisant de beaux discours comme celui qui sort d’ici; mais on a beau être un enfant du peuple, on ne veut pas être humilié et par une femme encore.
–Voilà le Méridional qui paraît en toi, interrompit Franziella, et qui veut que la femme soit une esclave orientale. Ah! je ne sais que trop pourquoi mes remontrances sont vaines, mais Hughes de Muraour est un homme, je te mets désormais sous sa protection.
–Je ne veux ni de la sienne, ni de la vôtre, et il serait vraiment débonnaire de s’occuper de moi, dont-vous lui avez fait un si beau portrait.
Mais, en vérité, je ne sais pas mentir, pouvais-je donc dire que tu es laborieux, sobre, d’un caractère généreux?
–Non, mais vous qui parlez si bien, vous pouviez me traiter avec plus d’indulgence; est-ce ma faute si, tout enfant, je n’ai connu que la misère et ai passé mes jeunes années dans les rues de Paris. Vous avez eu la fortune, vous, l’instruction.
–Moi, Cyprien, hélas! je suis aussi une fille du peuple, une fille de paysans, que dis-je, de serfs… Mais Hughes de Muraour a fait pour moi ce que je voulais faire pour toi; il m’a appris à lire, à penser.
L’ouvrier eut un rire cynique.
–Il a dû mieux réussir, car il vous aimait autant que vous me haïssez.
–Moi, te haïr; non, mon ami, je ne hais que tes vices.
–Eh bien, moi, je vous hais de toutes mes forces pour ce que vous avez dit de moi à votre amant.
–Quelle parole as-tu prononcée, Cyprien? Hughes ne m’a jamais aimée d’amour.
–Comment donc a-t-il pu vous aimer alors? Une brute comme moi comprend cependant ce qu’elle voit… Et je m’explique à présent pourquoi vous n’avez jamais voulu raconter votre histoire devant moi qui désirais, si ardemment la connaître.
Combien de fois ai-je supplié, ma mère de me faire ce récit, qu’elle me: disait être plus intéressant que ce qu’on lit dans les livres, et ce que j’en avais écouté un jour, m’inspirait une curiosité absurde et violente d’en savoir .davantage; mais je n’ai jamais osé vous le demander, près de vous je me sens humilié, petit, mal à l’aise, vous m’avez toujours tenu à distance et traité avec une rigueur dont j’ai souffert comme vous ne l’auriez jamais cru d’un misérable tel que moi.
Un jour, surtout, vous m’avez repoussé du bout de votre bottine, pendant que vous caressiez un affreux chien couvert de plaies.
–C’est qu’il n’était pas ivre ce chien, mais victime des mauvais traitements des hommes, et j’ai craint de te le voir battre.
–Adieu! mademoiselle, c’est un bonheur pour moi de vous quitter pour toujours. Je vais aller habiter à l’extrémité de Paris afin de ne jamais plus vous rencontrer… Personne ne m’a encore inspiré une aussi grande aversion.
–Calme-toi, Cyprien, rappelle-toi le serment de m’obéir fait au lit de mort de ta mère.
–Savait-elle ce que vous pensiez de moi?
–Mais qu’es-tu devenu depuis sa mort? Qu’as-tu fait de tout ce qu’elle t’a confié? de ce drapeau de Valmy que je préférerais, moi, à tous les trésors de la terre?
–Quoi, ce bâton brisé et ce lambeau d’étoffe!.
–Oh! le misérable, s’écria-t-elle en bondissant; l’infortuné! il ne comprend pas, il ne sait pas ce que c’est que le drapeau de son pays!… Je ne m’étonne plus de son abrutissement.
Le drapeau, Cyprien, c’est le symbole de la patrie. Il porte dans ses plis glorieux la gloire, l’honneur, l’indépendance d’une nation.
Malheur à celui qui tient le drapeau d’une main débile et lâche; malheur à un peuple qui n’a pas le culte de son drapeau; le jour où il l’abandonne entre les mains de l’ennemi, il devient esclave!
Regarde le drapeau de Valmy, il est couvert du sang de ton père: crois-tu donc que tant de héros soient tombés à Valmy, à Jemmapes, à Fleurus, défendant et illustrant ce drapeau pour que leurs fils s’abandonnent à la débauche et à l’ivresse. Que deviendrait alors la France?
–Mademoiselle, ces choses-là me sont étrangères. J’étais seul, triste, pauvre, rêvant une chose impossible, et les vapeurs du vin me faisaient tout oublier. Et puis vous ne savez pas ce que c’est que d’être entraîné par les camarades.
–Je sais qu’un homme digne de ce nom ne doit jamais s’avilir, mais tu es un enfant égaré dont on ne peut rien attendre, puisqu’il ignore ce qu’est le drapeau de la France. Je vais te l’apprendre, moi, te le faire aimer, te rendre digne de ton père.
–Vous prendriez une peine inutile, je ne veux rien vous devoir.
–Mais j’ai cependant la responsabilité de ta conduite.
–Elle vous pèse trop; vous ne l’aurez plus…
–Alors, selon la promesse faite à ta pauvre mère, je vais écrire à ton oncle, le jardinier de Marseille, tu me donneras son nom et son adresse, c’est à lui de faire son devoir.
–Mon oncle, je n’ai rien de commun avec celui qui reniait sa sœur parce qu’elle était pauvre, je travaillerai pour me suffire sans avoir besoin ni de lui, ni de vous, ni de votre ami.
–Il est cependant nécessaire que quelqu’un veille sur toi, et puisque le docteur de Muraour a offert sa protection, qu’il m’est tout dévoué, tu iras vers lui…
–Je vous répète que je ne veux rien devoir à votre amant.
La jeune fille se releva, les yeux étincelants de colère.
–Cyprien, n’osez pas répéter cette insulte, ou prenez garde.
On eût dit une lionne blessée…
–Mais enfin, mademoiselle, pourquoi tenez-vous tant à m’imposer ce protecteur, qu’est-ce que je sais de lui? Ce nom de Muraour, que ma mère et vous prononciez si souvent, m’est odieux et irrite malgré moi ma curiosité? Qui est-ce jeune noble? il vous tutoie et vous ne le tutoyez pas; il s’inquiète de me voir chez vous… Est-ce pour rassurer sa jalousie que vous m’avez fait si noir?…
Franziella, d’abord attristée, puis offensée des paroles de Cyprien venait de faire un retour sur elle-même. Avait-elle bien rempli son devoir de tutrice envers cet orphelin? Non, puisqu’il ne savait pas ce qu’était le drapeau de Valmy.
Il lui reprochait sa dureté et il avait raison.
Absorbée par la pensée de Florent de Muraour, occupée du matin au soir par ses élèves, elle n’avait vu le jeune ouvrier que le jeudi et le dimanche, car il venait régulièrement prendre sa leçon… Elle la lui donnait en conscience, mais avec un secret ennui, humiliée de. ne. pouvoir vaincre sa paresse, ses mauvais instincts, et ne cherchant pas à lire dans son âme. •
Elle regrettait aussi de n’avoir pas parlé de lui à. Hughes, aussitôt la mort de sa mère.
Il lui sembla revoir la pauvre femme sur son lit d’agonie, désirant prolonger ses souffrances pour ne pas abandonner son enfant.
Et il allait la quitter pour toujours sous cette impression de haine et de colère, à l’avenir, il l’accuserait de ses fautes, car il n’aurait plus aucun frein contre ses tristes passions. Il emporterait aussi la croyance qu’elle était la maîtresse de Hughes… Cette idée lui était odieuse. Une vie aussi irréprochable que la sienne, ainsi méconnue.
Toutes ces pensées avaient traversé son esprit pendant que Cyprien s’approchait résolument de la porte, en lui jetant un regard plein de haine et réellement beau comme le Satan de Milton.
Elle eut une inspiration subite…
–Cyprien, au nom de ta mère, écoute-moi une dernière fois: je vois par la peine que t’ont faite mes paroles que tu as du cœur… Si je t’ai jugé trop sévèrement, si je n’ai pas eu l’indulgence d’une mère; c’est que pour prendre ta tutelle j’étais bien jeune; deux ans de plus que toi à peine, et l’ivresse m’inspire une répugnance invincible, mais je n’ai jamais eu l’intention d’environner mon passé de mystères; loin de là; j’aime la vie au grand jour; ma conscience est trop pure pour en avoir peur.
J’ai toujours été ce que tu m’as connue, une femme se donnant tout entière à ses devoirs, à ses leçons, à ses études, et hélas! à des projets d’avenir qui aujourd’hui ont fait naufrage.
–Pourquoi donc exigiez-vous de ma mère qu’elle me renvoyât quand vous lui parliez de vos Muraour?
–Mais je ne l’ai jamais exigé, au contraire, une fois je lui ai demandé pourquoi elle te disait de partir? Comment pouvions-nous prévoir que cela t’intéresserait?… Mais si tu désires connaître le récit que je lui ai fait, je suis prête à le recommencer sans y changer un mot.
Alors tu me connaîtras à ton tour, tu sauras qui est Hughes, car nos existences ont été longtemps unies par la destinée… Ensuite, tu seras libre d’accepter ou de refuser sa protection..
–Quoi! mademoiselle, vous feriez cela, vous me recommenceriez l’histoire de ce qu’était le paysan avant la Révolution, qu’une crise de ma mère a interrompue, et que je n’ai jamais osé vous redemander depuis? Vous ne me penseriez pas trop brute pour vous comprendre?…
–Oui, Cyprien, je te dois bien cette compensation pour la peine que je t’ai faite sans le vouloir, et puis je trouve juste que tu connaisses Hughes de Muraour avant de devenir son protégé.
Mets de côté ta rancune; aujourd’hui, je suis si désolée que tu n’as pas besoin d’ajouter à ma tristesse.
Prenons un peu de nourriture, car mon récit est assez long, et je tiens à te le faire tout entier… Ce sera peut-être la meilleure leçon.
Cyprien s’était transfiguré à l’idée de satisfaire enfin sa vive curiosité.
Ils partagèrent un frugal déjeuner, puis s’étant mis chacun d’un côté de la cheminée, Franziella commença son histoire et en ressentit bientôt un allégement.
Dans certaines angoisses, on éprouve le besoin d’ouvrir son cœur que la douleur fait déborder.
CHAPITRE IV
RÉCIT DE FRANZIELLA.–SON ENFANCE.–AURORE DE LA RÉVOLUTION
Table des matières
L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et, en effet, ce sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines, ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé…
LA BRUYÈRE.
(Les paysans sous la monarchie).
Avant notre Révolution, la famille de Muraour avait, en Languedoc, de riches domaines cultivés par des serfs qui, de père en fils, travaillaient de temps immémorial, subissant la plus profonde misère pour fournir un grand luxe à cette race illustre; et il y avait plus de distance entre le noble et le paysan, qu’entre celui-ci et les bœufs qu’il attachait au joug.
Ils se. croyaient les uns et les autres d’espèces différentes, obéissant à une loi divine qui faisait par anticipation de la terre: le paradis pour la noblesse, le purgatoire pour la bourgeoisie, l’enfer pour le peuple.
Nos serfs étaient tellement façonnés à l’obéissance passive qu’ils n’avaient pas même comme l’esclave de l’antiquité «la moitié d’une âme». , Dans quelques années on aura peine à croire à une telle abjection d’une partie de la race humaine.
Travailler péniblement sans repos et sans trêve, se. nourrir d’une façon misérable, avoir un grand’ nombre d’enfants, les élever, les aimer et les soigner à la manière des animaux tant qu’ils étaient petits, les battre sans raison et les abandonner aux caprices du maître lorsqu’ils avaient grandi; être punis pour les moindres fautes par des lois inique et impitoyables; adorer le roi, le pape et Dieu, craindre le diable, le seigneur, le collecteur d’impôts; supporter avec les plus odieuses exactions d’effroyables famines périodiques: voilà la vie des serfs avant1789. Il y a des gens qui regrettent cet état de choses. Ce sont des aveugles-nés, des âmes d’esclaves qui ne comprennent que les ténèbres et ne peuvent s’élever jusqu’au noble sentiment de la liberté.
Quant à moi, Cyprien, née serve, mais avec un cœur vaillant et fier, je bénis cette Révolution qui a rendu à tant de millions d’êtres dégradés par un long asservissement, leur titre d’hommes et de citoyens français, et qui a ouvert à l’humanité une ère glorieuse et féconde.
Dans les premiers jours de mars1788, la marquise de Muraour, accompagnée de ses deux fils, Florent et Hughes, et d’un domestique conduisant dans une petite voiture une enfant de dix ans, infirme, contrefaite, les yeux cachés sous un bandeau, s’avançait en relevant sa robe et en marchant sur la pointe des pieds, vers la dernière chaumière du village, devant laquelle une quantité de marmots sales et déguenillés se roulaient avec volupté dans une boue noire et fétide au milieu de bêtes de toute sorte.
Les enfants et les animaux domestiques des serfs étaient élevés ensemble, exposés à toutes les intempéries, ils se développaient comme la végétation en pleine terre, vivant d’air, de soleil, de l’eau de la mare et de la première pâture venue.
Beaucoup succombaient avant l’âge, mais ceux qui restaient étaient à toute épreuve.
Les enfants pauvres sont plus ou moins traités en Spartiates. Heureusement pour la patrie que le sybaritisme des riches mènerait vite à la décadence.
«–Ma mère, n’approchez pas davantage, dit Florent de Muraour, beau jeune homme de vingt ans; je vais aller demander au père François de nous. amener ce chien de chasse que je tiens tant à avoir.»
A ces mots, une petite fille de huit ans se leva et courut dans l’étable qui se trouvait à quelque distance… C’était moi… Ma mère parut sur le seuil de sa porte, portant un nouveau-né dans ses bras… A la vue de sa châtelaine, elle salua avec effarement et aussi troublée que devant une apparition céleste… La marquise surmontant le dégoût que le fumier, les jeunes paysans et les animaux lui inspiraient, s’avança.
«–Es-tu la femme de François?
»–Oui, notre dame.
»–Combien as-tu d’enfants?
»–Neuf, et voici le dernier.
»–Sais-tu où est le chien blessé qui a été trouvé par eux, la semaine dernière?
»–Il est ici, la petite Francille le soigne tous les jours, il est presque guéri.»
Mon père revenait des champs, la bêche sur l’épaule; il s’arrêta surpris et intimidé. Rien d’aussi rare pour lui que la visite de sa châtelaine… Florent lui demanda le beau lévrier que j’avais recueilli ensanglanté et presque mourant, grâce à la maladresse d’un chasseur; je l’avais sauvé et je l’ai mais avec passion. En entendant mon père, je pris l’animal dans mes bras et m’enfuis en criant dans notre patois languedocien:
« –Mon chien, mon chien, je veux garder mon chien.»
Mon père s’élança à ma poursuite, m’atteignit bientôt et me frappa si rudement au visage que le sang jaillit et que je roulai à terre.
Hughes de Muraour, peiné de cette brutalité, s’empressa de me relever.
«–Pourquoi frapper ainsi cette enfant? dit-il.
»–Il faut qu’elle obéisse et elle refuse de vous donner le chien.»
–Non, non, sanglotai-je; ils le tueraient, et j’embrassais étroitement l’animal.
Mon père allait me battre de nouveau, mais Florent lui arrêta le bras… Donne-nous ta fille avec le chien, nous les emmènerons tous deux au château.
«–Oui, dit Hughes, elle nous aidera à conduire Renée, dont les yeux sont si faibles.»
La marquise y consentit facilement, car presque tous les serviteurs du château venaient ainsi du village.
Mes parents regardèrent mon départ comme une faveur, une bouche de moins à nourrir… les infortunés!
Pour moi, je me laissai emmener sans faire la moindre résistance, ne voyant qu’une chose, c’est que je ne me séparerais pas de mon cher Titan, le seul être qui m’aimât, et, lui excepté, qu’avais-je appris à aimer?
Les coups avaient remplacé les caresses dans ma chaumière et toutes mes facultés étaient plongées dans un profond sommeil.
A quoi tient pourtant une destinée humaine? la mienne venait de prendre une voie nouvelle à pro-– pos de la plus futile des circonstances.
Arrivée au château, mon nom plébéien de Francille fut changé par la marquise en celui de Franziella, qui lui semblait plus harmonieux à prononcer; et je fus donnée en toute propriété à la jeune Renée, afin de la distraire de ses continuelles souffrances et de supporter tous ses caprices; mais elle me prit en affection, et, sans s’en apercevoir, fit bientôt toutes mes volontés.
A la vue de cette somptueuse demeure, je me crus dans un paradis, et mon étonnement égaya tout le monde. Avec mon patois et ma personne inculte, j’étais une vraie sauvage entrant tout à coup en pleine civilisation.
Je fus tout d’abord frappée de ce contraste entre le village où le labeur était aussi excessif, que la misère et les privations, et ce palais où régnait l’abondance ainsi que l’oisiveté; où les fêtes se succédaient gaies et brillantes; ne comprenant pas alors que le travail forcé des uns produisait le rien faire des autres.
Et pendant que cette comparaison occupait mon esprit, la marquise en faisait une autre.
On m’avait mise au bain et on m’essayait de nouveaux vêtements: en voyant l’élasticité de mes membres, le sang pur qui coulait dans mes veines, la vigueur, la force de ma constitution, elle s’écria avec amertume:
«–Comment se fait-il que cette race de paysans soit si belle, si vivace et nos enfants si chétifs, si débiles?»
Ils sont insatiables, ces privilégiés de la fortune; ils voudraient tout avoir, mais si les serfs étaient aussi rachitiques, qui donc travaillerait pour eux?
Je me suis dit depuis que les êtres incomplets comme Renée sont les véritables serfs de la nature.
La marquise raisonnait comme ces millionnaires qui n’ont pensé qu’à amasser de l’or, qu’à devenir riches, et qui s’étonnent de n’avoir ni l’instruction, ni l’esprit, ni la sympathie de ceux qui se sont consumés dans l’étude et n’ont poursuivi que l’idéal.
Je fis bientôt l’amusement de tous les hôtes du château par mon caractère, ma vivacité, mes naïves surprises, ma gaucherie et mes débuts dans la langue française.
M’apprendrait-on à lire? le médecin disait oui, le curé disait non. Femme et paysanne, pour lui, deux titres d’exclusion; il espérait, avec l’ignorance, nous conduire plus sûrement au ciel, dont le chemin est si obscur.
L’instruction pour le peuple, disait-il, est inutile ou nuisible.
Ce vieux prêtre était le meilleur des hommes; mais ses idées remontaient le cours des siècles jusqu’à saint Louis, et, par une curieuse anomalie, cet ennemi de l’enseignement public était un enfant de serfs et faisait l’instruction des fils de Muraour.
Heureusement pour moi, Hughes était partisan des réformes nouvelles: nature enthousiaste et tendre, il se passionnait pour l’émancipation du genre humain. Il avait lu en secret tous les grands écrivains de l’époque: Buffon, Voltaire, Montesquieu, Rousseau, l’Encyclopédie, aussi son esprit s’était-il développé et mûri avant l’âge.
Il résolut de donner à ma jeune intelligence la lumière dont elle était avide, et, grâce à ma bonne volonté, à mon attention, mes progrès dépassèrent son attente. C’est que les facultés intellectuelles n’ont pas de castes privilégiées; nous en recevons tous en partage, plus ou moins cependant, et c’est à nous de les développer.
On était à la veille de la Révolution, époque étrange, féconde et troublée, où les plus ardentes questions étaient à l’ordre du jour.
L’enfantement de la liberté chez un peuple est toujours douloureux. Avec la servitude, l’homme perd toute son énergie, oublie qu’il est un être libre, et son esprit s’éteint à mesure qu’il s’accoutume au joug.
Florent, âme frivole et indolente, restait indifférent à ces signes précurseurs du plus terrible orage qu’ait jamais traversé l’Histoire.
La chasse, l’équitation, les romans licencieux étaient tout ce qui l’intéressait. Fier de son titre d’aîné, il croyait, comme ses aïeux, n’avoir qu’à se laisser vivre en attendant d’être appelé aux fêtes de la cour.
Hughes, en sa qualité de second fils, était destiné à l’Église, il comptait à peine dans la famille; on ne l’avait jamais consulté sur sa vocation.
Le droit d’aînesse, cette odieuse iniquité qui a fait tant de victimes, obscurcissait jusqu’à la tendresse maternelle.
Je m’attachai à tous ces enfants comme s’ils étaient d’une extraction divine.
Florent, avec sa jolie figure efféminée, ses manières gracieuses et élégantes me donnait des ravissements: le fétiche de tous devint aussi le mien.
Cependant la Révolution s’annonçait par éclairs formidables: 5mai, 14juillet, 4août, 5et6octobre.
Les Français sortaient tout à coup de leur séculaire et misérable oppression. Élevés et traités pendant des siècles comme des bêtes de somme, quand ils se soumettaient; comme des fauves, dans les jours de révolte, ils en eurent la vengeance aveugle et féroce. L’incendie promena ses ravages dans les châteaux, dans les monastères… Des hommes armés traversaient les villages, on sonnait le tocsin, l’effervescence était à son comble.
Les nobles et les prêtres vivaient dans une indicible terreur, et la famille de Muraour, en proie à de cruelles inquiétudes, résolut de quitter ses domaines héréditaires pour aller à Paris vivre auprès du roi.
M’emmènerait-on? Renée était presque aveugle et je lui étais indispensable… A la pensée de se séparer de moi, elle pleurait à faire pitié.
Hughes, qui avait toutes les délicatesses, me conduisit à ma chaumière et demanda à mes parents s’ils consentaient à mon départ.
Ils me trouvaient trop heureuse pour refuser, et comme disait mon père infortuné:
«–A quoi nous serait-elle utile! la famine s’annonce pour cette année?.»
Je n’avais encore que des instincts, mais en embrassant ma mère, je sentis mon cœur se briser et je sanglotais, oppressée sans doute par le vague pressentiment d’un dernier et éternel adieu.
Voir Paris captivait depuis longtemps ma jeune imagination, et comme ma pensée s’était développée par les spectacles émouvants de l’aurore révolutionnaire, j’éprouvai un éblouissement en foulant le sol de cette magnifique cité, dont le nom avait si souvent frappé mes oreilles.
Il me semblait faire un rêve merveilleux, et j’étudiais avidement tout ce qui m’entourait: il m’en est resté une impression ineffaçable, car Paris était remarquable à voir en l’an de grâce1790.
En arrivant, le marquis de Muraour se rendit auprès de la famille royale, offrit ses services et demanda conseil sur la conduite qu’il devait suivre. La reine et les princesses l’engagèrent à partir pour l’étranger, en lui donnant l’espérance de le rejoindre bientôt.
Cette irréparable faute, la fuite de Louis XVI chez les ennemis de la France, était déjà résolue.
Le marquis était de ceux qui comptent pour rien l’humanité et la patrie, dans lesquelles ils ne voient qu’un roi, une aristocratie, des titres, leur fortune.
Il n’eut plus qu’un désir: réaliser une partie de ses biens et émigrer en Allemagne…
Une année s’écoula en tergiversations. M. de Muraour voyageait sans cesse, la marquise et Florent allaient chaque jour au palais. Hughes et moi restions seuls avec Renée, passant nos journées à lire les journaux les plus exaltés, ceux de Loustalot, mort si jeune, de Brissot, de Camille Des-moulins, les discours de Mirabeau; nous nous passionnions pour les Droits de l’Homme, pour la Constitution.
Les jeunes esprits mûrissent vite au souffle révolutionnaire et au soleil de la liberté…
Nous allions, quand il faisait beau temps, dans les Champs-Elysées, près des Tuileries, et notre bonheur était de voir, près de la salle du Manège où siégeait l’Assemblée, passer les hommes qui, par leur génie, leur caractère, leurs talents nous enthousiasmaient: l’abbé Fauchet «dont la voix agitait et charmait le peuple. Sa grande taille, sa chevelure noire étaient d’un guerrier, il avait le regard d’un apôtre, il avait le sourire d’une femme»; le célèbre abbé Sieyès, l’élégant Barnave, l’énergique Danton; Mirabeau, d’une si belle laideur, sublime et cynique à la fois; et nous rêvions pour la France un avenir aussi beau qu’il a été sombre.
Ah! si le marquis avait connu nos pensées, nos lectures, le but de nos promenades… Quelle terrible colère nous aurions amassée sur notre tête!
Mais Renée était inconsciente, et nous savions bien garder notre secret.
CHAPITRE V
EN ALLEMAGNE
Table des matières
Un exilé est le plus malheureux de tons les captifs; il a le monde entier pour prison; les montagnes, les murs et le cercle de l’horizon sont comme des barrières qui le séparent du seul coin de terre où, quel que fût son destin. il serait encore l’enfant de la patrie et irait volontiers mourir.
BYRON,
Au commencement de février1791, il nous fallut quitter la France!… Je n’oublierai jamais notre passage à Strasbourg.
Le temps était affreux, la neige tombait à gros flocons, chassée par un vent glacial… Quelle cruelle sensation pour des enfants du Languedoc.
Nous voilà sur les bords du Rhin, nous attendons la barque qui doit nous transporter sur l’autre rive… Alors, un sentiment d’angoisse inexprimable s’empare de mon jeune cœur. Je me sens pâlir, Hughes me serre la main en silence: le patriotisme fait vibrer nos âmes à l’unisson.
Nous traversons le fleuve, une langue étrangère résonne à notre oreille! quel douloureux moment: Il semble que nos fibres les plus intimes se déchirent et que se détache un lambeau de notre âme! Lorsque la patrie a disparu à l’horizon, nous sommes comme des arbres déracinés qui laissent au sol natal une partie de leur propre substance.
Après un voyage d’une tristesse et d’une fatigue extrêmes, nous arrivâmes à Berlin où tout nous parut froid, amer, inhospitalier. Vivre dans cette ville nous eût été impossible. Le climat, l’isolement, l’exil, l’antipathie que nous inspiraient les habitants, et pour combler la mesure, Renée y tomba malade et perdit complètement la vue.
Des émigrés conseillèrent au marquis de Muraour d’aller à Iéna dont l’université possédait les docteurs les plus renommés.
Comme l’espoir de guérir son enfant n’abandonne jamais une mère, nous partîmes aussitôt.
Iéna était alors, avec Weimar, «le foyer intellectuel de l’Allemagne», et cette jolie petite ville nous parut une oasis, après notre triste séjour à Berlin, pour nous un Sahara… Le jour de notre arrivée, le soleil ranimait toute la nature; les étudiants célébraient une fête et donnaient partout une grande animation.
Des personnes, bienveillantes nous aplanirent toutes les difficultés d’une installation, et nous trouvâmes sans peine Une maison charmante, avec un grand jardin, sur les bords de la Saale, d’où l’on avait un point de vue magnifique des ruines du château de Kirschberg.
«–Nous planterons ici notre tente; dit la marquise, en attendant des jours meilleurs.»
En effet, c’est là que nous avons vu s’écouler de longues années d’exil.
Hughes et moi, aussitôt à Berlin, avions étudié l’allemand avec ardeur.
C’est une langue difficile, riche, belle surtout pour la poésie, qui explique la lourdeur d’esprit des indigènes, par sa construction lente et compliquée.
Madame de Muraour ne put jamais la prononcer, le marquis n’essaya même pas. Florent ne l’a jamais sue, aussi fûmes-nous chargés de tous les détails domestiques et tout le poids de la maison retomba sur nous.
Notre premier soin, dès que nous fûmes à peu près organisés, fut d’aller à la recherche du professeur Wigmann, dont la réputation était très grande et très peu méritée.
Ce fut pour Hughes une circonstance mémorable, car sa destinée prit, à partir de ce jour, une voie nouvelle… Je m’en souviens comme si c’était hier.
Hughes venait d’avoir vingt ans. Il était sous une impression rêveuse, et, au lieu de remplir promptement notre message, il me proposa une longue promenade pour causer d’autrefois dans notre patois languedocien. Ce cher dialecte faisait notre bonheur, mais la marquise nous défendait sévèrement de le parler; et nous ne le faisions qu’à son insu.
Cet innocent plaisir nous fit complètement oublier l’heure ce jour-là!
–Et le docteur? dis-je enfin, nous allons être grondés.
–Que veux-tu? Franziella, ce patois a un charme enivrant. C’est un souvenir de la patrie, qui adoucit l’amertume de l’exil; mais hâtons-nous.
Nous arrivons bientôt à la demeure du professeur Wigmann.
Je frappe… une vieille servante vient ouvrir et nous fait entrer dans un vaste salon, où une jeune fille de seize ans enlevait la poussière de la cheminée avec le plus grand soin. Quand elle se retourna pour nous saluer, nous restâmes frappés d’admiration.
Elle était grande, mince, un teint éblouissant, des cheveux superbes d’un blond si clair, si beau, si rare que nous n’en avions jamais vu de semblables. de grands yeux bleus limpides sans expression, mais des traits d’une régularité remarquable: une beauté enfin, et avec cela, une nonchalance, une lenteur dans tous ses mouvements… quel contraste avec moi, d’une vivacité si grande!.
Avant qu’elle se fût donné la peine de nous répondre ou plutôt de nous comprendre: le docteur parut et nous causa un saisissement dans le sens contraire.
Jamais pareille caricature n’avait frappé nos regards. Représente-toi un petit homme aux gestes ridicules et incohérents portant lunettes et perruque, un sourire stéréotypé sur les lèvres qui laissaient voir de fausses dents; de petits yeux verts et jaunes, un nez demesuré, une tournure grotesque, malpropre, vêtu d’un habit crasseux, tandis qu’une abominable odeur de pipe s’exhalait de toute sa personne.
–Comment a-t-il pu être le père d’une jolie créature comme celle-ci? dis-je à Hughes en patois.
Il se mordit les lèvres pour ne pas rire et demanda au docteur de venir le jour même donner ses soins à la pauvre Renée.
«–Très volontiers, répondit-il avec un empressement obséquieux, je vous accompagne, si vous le permettez.»
Il alla s’affubler d’un paletot d’une couleur innommée, d’un chapeau usé aux larges bords d’une forme impossible, prit un parapluie bleu, embrassa sa fille, représentant ainsi le tableau vivant de la Belle et la Bête et nous suivit.
Hughes avait été ébloui par la figure de Wilhelmine Wigmann, cette chevelure, cette carnation, cet ensemble ravissant lui donnaient des vertiges. La beauté a sur lui un empire tout-puissant; tu le vois, puisque la vue de ta personne a suffi pour qu’il voulùt devenir ton protecteur:
Le lendemain, il se trouvait une vocation irrésistible et demandait à son père la permission de suivre les cours de l’Université afin d’être un jour médecin.
«–Il veut ressembler au docteur Wigmann, dit Florent, séduit à première vue par cet idéal, il veut torturer l’humanité sous prétexte de la guérir.»
Seule j’avais compris, et, sans m’en rendre compte, j’en éprouvais une profonde tristesse.
Louis XVI avait essayé de fuir à l’étranger (20juin1791). Ce fut une grande faute, un crime de lèse-patrie; ramené dans sa capitale, il n’était plus le roi, mais le prisonnier de ses sujets.
L’Allemagne était remplie d’émigrés déserteurs de la France, qui lui cherchaient des ennemis dans toutes les cours.
A Coblentz, rendez-vous de ces patricides, se tramaient sans cesse des conspirations qui exaspéraient les révolutionnaires et les rendaient implacables.
Le frère du roi, le comte de Provence, envoya au marquis de Muraour un émissaire porteur d’un ’autographe qui le conviait à cette guerre impie, et contenait, avec des mots à effet, plusieurs citations d’Horace.
M. de Muraour hésita longtemps, l’avenir s’assombrissait tous les jours davantage, et il regrettait de laisser sa femme et sa fille isolées sur une terre étrangère; mais sollicité et trompé par les émigrés qui traversaient Iéna et dont les illusions aussi coupables que naïves faisaient pitié, il nous fit part de sa résolution dans les premiers jours de1792.
«–Florent et Hughes m’accompagneront, ajouta-t-il, je les offre en sacrifice à la cause royale.»
Le fils aîné s’inclina en signe d’assentiment; mais le plus jeune se leva avec impétuosité.
«–Ne comptez pas sur moi, mon père, je ne lutterai jamais contre mon pays1
»–Comment un cadet ose-t-il résister aux volontés paternelles? vous n’avez qu’à vous taire et à obéir.
»–Oh! j’aime trop ma patrie pour prendre les armes contre elle.
»–Vous combattrez les ennemis du roi.
»–Ce sont des Français.
»–La Révolution.
»–C’est la France, c’est-à-dire ma mère, la plus sainte, la plus sacrée de toutes mes affections.
»–Avez-vous perdu la raison, Hughes de Muraour? ne savez-vous donc pas que votre race n’est faite que pour servir Dieu au pied de ses autels ou le roi au pied de son trône.
»–Non, je ne veux être ni prêtre, ni courtisan, ni soldat. Je veux devenir un homme utile, instruit, me marier, avoir des enfants à chérir, à.»
Il n’acheva pas, le marquis se levait menaçant, prêt à sévir. Madame de Muraour se précipita entre eux. Renée, tout effrayée, se pressait contre ma poitrine.
Ce fut une scène terrible: l’exaspération du marquis ne connaissait plus de bornes, il brisait tout ce qui lui tombait sous la main.
Ils partirent tous les trois, cependant, quinze jours plus tard; et Hughes, en me disant adieu, murmurait à mon oreille:
«–Ne redoute rien pour moi, Franziella, je soignerai les blessés, mais aucune puissance humaine ne pourra me faire commettre ce que je regarde comme le plus grand des crimes, combattre contre son pays!.»
CHAPITRE VI
RETOUR DES DEUX FRÈRES
Table des matières
Le canon que vous entendez, n’est pas e canon d’alarme, c’est le pas de charge sur les ennemis de la patrie. Pour les vaincre, pour les atterrer que faut-il? De l’audace, encore de l’audace et toujours de l’audace.
DANTON.
Leur secret pour sauver la France est de la croire sublime et de le lui dire.
Louis BLANC.
Lorsque le marquis et ses fils eurent quitté Iéna, la vie la plus monotone commença pour nous. Renée, devenue la victime des médecins de l’Université, subissait de temps en temps de douloureuses et inutiles opérations. Il n’y avait plus d’espoir de lui rendre la vue; à quoi servait de la faire tant souffrir?
J’étais la seule distraction de la marquise, et j’employais toutes mes facultés, toutes les ressources de ma jeune imagination à changer le cours de ses tristes pensées. Nous parlions de Muraour, des chers absents, je lui lisais ou lui traduisais des livres pleins d’intérêt; je lui procurais mille distractions imprévues, usant de la plus grande délicatesse, et, comme je parlais la langue allemande, j’étais l’âme de la maison; j’en profitais pour adoucir notre isolement. Cela me rendait très fière.
Mon plus grand bonheur était d’aller avec Renée, mais le plus souvent seule, aux ruines de Kirschberg. Là, j’avais fait amitié avec des animaux de toutes sortes, même avec une pauvre chouette à laquelle j’avais sauvé la vie.
Dès que j’apparaissais et que je me mettais à chanter un air languedocien, tous mes favoris accouraient: corbeaux, passereaux, merles, chèvres, moutons, chiens et chats égarés ou abandonnés, et aussi de jeunes paysans qui venaient me raconter leurs peines, et que je secourais grâce à la bonté de la marquise, heureuse, dans ma position infime, de faire le bien.
Les serfs allemands avaient ressort peut-être plus triste que les serfs français: Vieh und Bauer (bétail et paysan sont synonymes en allemand); qui mieux que moi devait compatir à leurs misères?
Les bonnes gens m’avaient surnommée «la jeune Française du bon Dieu», dans leur reconnaissance.
Ainsi se passèrent le printemps et l’été de1792; si calmes pour nous, si terribles pour tant d’autres; nous n’avions reçu que quatre ou cinq fois des nouvelles de la frontière!
Les bruits les plus étranges, les plus effrayants, les plus sinistres sur ce qui se passait à Paris et en France circulaient à Iéna; ils me causaient souvent de cruelles insomnies et donnaient les plus vives appréhensions à madame de Muraour.
Le30septembre1792, après une semaine de pluie, nous eûmes un temps splendide, ciel pur, soleil radieux, air tiède et parfumé. La marquise nous proposa une promenade après le déjeuner, Wilhelmine Wigmann étant venue nous porter une invitation de son père pour le lendemain, nous l’emmenâmes avec nous.
Les cours d’eau ont un aimant qui attire; il y a dans le murmure, de l’onde, dans son voyage éternel et mystérieux un attrait irrésistible, pour moi du moins. C’est pour cela que nous suivions les rives de la Saale dans toutes nos sorties, sans nous lasser jamais des charmants paysages de cette riante contrée.
D’ailleurs les lieux inspirent des antipathies ou des sympathies comme les personnes, car les plus étroites affinités existent entre les hommes et la nature.
Renée fut bientôt lasse et désira s’arrêter; il était une heure de l’après-midi: nous étions dans un site ravissant où nous nous assîmes sur l’herbe.
J’admirai la scène qui nous entourait, l’eau miroitant les rayons du soleil, les arbres aux riches couleurs de l’automne, les animaux broutant dans la prairie, et à l’horizon les toits de la ville. Mais je n’osais exprimer mon admiration, craignant d’entendre Renée murmurer de sa voix plaintive:
«–Dire que je ne verrai plus jamais ces belles choses!.»
Wilhelmine, parfaitement insensible à la beauté du paysage avait tiré de sa poche une broderie, et, avec sa placidité accoutumée travaillait sans rien dire, et, je crois en être sûre, sans penser à rien.
Madame de Muraour avait le front plein de nuages; une invincible tristesse s’était emparée d’elle depuis quelques jours et nous ne pouvions la dissiper.
Renée, au contraire, plus gaie que d’habitude se mit à chanter une vieille romance espagnole. Tout à coup elle s’arrêta et prêta une oreille attentive.
«–Des cavaliers,» fit-elle.
Madame Muraour et moi fûmes debout en un instant, et, avec un battement de cœur, interrogeâmes l’horizon..
Nous n’aperçûmes d’abord que des tourbillons de poussière soulevés par les pas des chevaux, mais avant d’avoir pu prononcer une parole, un cri m’échappait: Je venais de reconnaître Florent et Hughes!. En quelques secondes, ils furent auprès de nous.
«–Et votre père?» s’écria la marquise.
Ils avaient mis pied à terre et l’embrassaient tendrement.
«–Et votre père?» répéta-t-elle?
Hughes d’une voix étranglée par l’émotion:
«–Il est. tombé. sur le champ de bataille de Valmy.
»–Mort! mort! s’écria-t-elle? Les royalistes ont-ils eu la victoire au moins!
»–Hélas! ma mère, reprit Florent: Les Français sont vainqueurs, le roi est en prison, la République est proclamée. la noblesse n’existe plus!»
Elle s’évanouit!»
Après lui avoir fait reprendre ses sens, nous revînmes dans notre demeure, tous affligés de ce deuil, excepté moi.
Le marquis ne m’avait jamais regardée que comme un jeune animal domestique. Il ne me comptait jamais quand on demandait combien nous étions de personnes, oubliant toujours de me servir à table, et sans la délicatesse de Hughes, j’aurais eu faim souvent, car j’étais trop fière pour rien lui demander.
Je ne crois pas qu’il m’ait jamais adressé la parole directement et il disait la petite Franze comme il aurait dit la poupée ou la perruche de Renée.
Et puis, les nouvelles apportées par Florent avaient fait bondir mon cœur, et j’étais avide de connaître ce qui se passait en France. Pour la première fois, le mot République avait retenti à mes oreilles, aussi dès que la marquise se fut retirée avec Florent et que Hughes se trouva seul avec Wilhelmine et moi, je lui adressai cette question:
–Qu’est-ce que la République?
–C’est, me répondit-il, le plus beau des gouvernements avec des hommes justes, mais il peut devenir terrible avec des ambitieux, des impatriotes, des pervers. C’est le gouvernement de tous: Plus de roi, plus de noblesse, plus de privilèges, tous les Français sont égaux devant la loi.
–Mais c’est juste, cela, fis-je toute frémissante. Pourquoi donc donner tout aux uns, rien aux autres. Il n’y a plus de droit d’aînesse, vous êtes autant que votre frère aîné, et on ne vous imposera plus d’être prêtre ou soldat contre votre volonté. Combien j’en suis heureuse pour vous! Mais comment avez-vous perdu votre père? Vous a-t-il été possible de ne pas lutter contre les Français?
«–Oui, chère Franziella, le duc de Brunswick a compris ma répugnance à servir sous ses ordres, il m’a chargé de soigner les blessés, hélas! nous avons connu des jours bien cruels.
» Au mois d’août nous rentrions en France, dans cette chère patrie, avec l’état-major prussien: Ce souvenir m’amène encore une rougeur au front.
» Le22, nous étions à Longwy: Verdun ouvrait ses portes aux ennemis, et son brave commandant Beaurepaire, le désespoir au cœur, pour rester fidèle à son serment de sauver la place où de périr, s’est tué avec héroïsme. C’est le seul suicide que je comprenne et admire.
» Avec des hommes de cette trempe, un peuple ne subit jamais la domination étrangère! J’ai vu un jeune et beau soldat suivre cet exemple… A l’approche des ennemis, il fait feu, on l’arrête et on le garde à vue, mais il s’élance dans la Meuse et meurt en héros.
» A Valmy, les conscrits français, sans pain, à peine vêtus, ont été sublimes. Au nombre de 96,000ils ont vaincu160,000Prussiens: le patriotisme supplée au nombre et ils ont inspiré à l’armée vaincue une admiration sans égale.»
–Tu vois, Cyprien, que ces jeunes hommes savaient ce que c’est que le drapeau de la patrie. Ton père l’a vaillamment porté à cette bataille de géants. Et le marquis de Muraour, deserteur de son drapeau, tombait blesse à mort à la première décharge de l’armée française, ses fils reçurent son dernier soupir et il ne leur dit que ces paroles:
«–Retournez à Iéna.»
«–La France a eu ses Thermopyles, poursuivit Hughes, elle a été sauvée par l’héroïsme de ses enfants.
» Tiens, Franziella, prends mes livres de Rollin, lis l’histoire de la Grèce et celle de Rome afin de mieux comprendre ce qui se passe dans notre pays. Je suis d’autant plus inconsolable de la mort de mon père qu’elle est un opprobre pour sa mémoire.
» Cette victoire de Valmy a frappé au cœur les ennemis de la France.
» Le soir, la consternation était dans leur camp et les chefs, essayant de s’étourdir, demandaient à leur poète Goëthe, venu en curieux pour voir tuer des hommes, afin de sentir si son cœur sec en serait troublé, de dissiper leurs pressentiments lugubres par quelque inspiration lyrique. Il leur a répondu d’une voix solennelle et avec l’accent de la prophétie: «En ce lieu et dans ce jour, commence une nouvelle époque dans l’histoire du monde!»
CHAPITRE VII
UN PREMIER AMOUR
Table des matières
Et c’est justement la gloire de ce grand
peuple de France d’avoir fait, au prix de son
sang versé à flots, la besogne du genre humain, d’avoir scandalisé l’Europe pour la
sauver.
Louis BLANC.
Si jamais une main n’a fait trembler la vôtre;
Si jamais ce seul mot qu’on dit l’un après l’autre,
Je t’aime! n’a rempli votre âme tout’un jour,
Si jamais vous n’avez pris en pitié les trônes
En songeant qu’on cherchait les sceptres, les couronnes
Et la gloire, et l’empire, et qu’on avait l’amour!.
.............................................
Vous n’avez point aimé, vous n’avez point souffert.
VICTOR HUGO.
–La fin de1792et l’année1793furent mémorables entre toutes.
Du fond de notre solitude d’Iéna nous recevions comme par un écho les nouvelles des grandes et terribles choses qui s’accomplissaient en France.
L’énergique défense de Lille, la victoire de Jemmapes, la prise de Mayence, la Belgique et la Savoie qui devenaient françaises avec enthousiasme, le procès de Louis XVI, sa mort tragique; l’Europe coalisée contre la France, l’énergie de la Convention faisant face à tous les périls, créant par magie des armées indomptables, ses luttes, ses fureurs, la guerre civile s’allumant partout, les Girondins proscrits ou mourant sur l’échafaud, et ces jeunes tribuns remplis de talent, au cœur chaleureux, avaient toutes nos sympathies.
La Saxe, au contraire, donnait le spectacle du peuple le plus heureux, le plus lettré, le plus pacifique de la terre.
Des princes amis de la science avaient appelé près d’eux les plus grands écrivains de l’époque.
Il y a des siècles que l’Italie et la France ont eu de profonds penseurs, de grands talents, d’éminents génies, l’Allemagne n’a commencé qu’au dix-huitième siècle, mais avec un grand éclat.
Weimar avait pris le titre ambitieux d’Athènes allemande, elle ne le mérite que sous le rapport littéraire: les grands citoyens au patriotisme invincible, les artistes de génie lui faisaient défaut.
On y voyait Herder, savant universel, philosophe profond; Vieland, disciple de Voltaire, grand talent, caractère acariâtre, d’une humeur intolérable pour ceux qui l’entouraient; Schiller, intelligence d’élite, noble cœur, patient dans la souffrance, chérissant la famille, sympathique à tous; Goëthe, véritable génie, cœur froid, gâté par l’adulation, car la flatterie est aussi funeste aux grands écrivains qu’aux princes. Il ne savait pas aimer la patrie!.
Iéna avait le reflet de cette lumineuse cour de Weimar, Schiller y enseigna plusieurs années, Humboldt et les savants les plus renommés de l’Allemagne y séjournèrent, et la réunion de ces vastes et belles intelligences faisait la joie de Hughes, toujours souffrant depuis son retour, mais qui se livrait à l’étude avec passion.
Son dévouement pour sa mère et pour sa sœur était admirable, son amour pour Wilhelmine grandissait sans cesse et vivait de sa propre flamme, car elle n’y répondait pas.
Florent, appelé de nouveau par les princes français et par les émigrés amis de son père, hésita, parce que l’ennui le consumait, disait-il, mais son frère et moi eûmes assez d’influence pour lui éviter ce crime.
«Prendre les armes contre la France, lui disions-nous, mais il vaut mieux mourir.»
Cependant comme il avait horreur du travail et qu’il fallait à cette âme servile des majestés devant qui s’incliner, il sollicita le titre de chambellan à la cour de Charles-Auguste.
A défaut d’aigle, un roitelet; à défaut d’empereur, un duc de Saxe-Weimar.
Il quitta donc Iena pour se fixer auprès de son nouveau souverain, mais il venait chaque semaine passer quelques heures auprès de nous, et sa présence était notre plus agréable distraction.
Nous étions ainsi parvenus jusqu’à l’année1794. j’avais quatorze ans, mon intelligence et mon cœur mûris par l’infortune avaient de vagues aspirations. je rêvais une vie indépendante et les yeux fixés à l’horizon, je me demandais avec inquiétude: quand donc reverrai-je la France et secouerai-je mes chaînes à mon tour? et toutes les nuits, j’étudiais en secret, me préparant pour un avenir inconnu et me disant que, par l’instruction, on surmonte les obstacles d’une ingrate destinée.
Un jour que ces idées avaient travaillé mon esprit jusqu’à le fatiguer, je laissai Renée endormie pour aller à mes chères ruines de Kirschberg.
On était en avril, un souffle printanier vivifiait l’atmosphère. J’avais soif d’affection; et je me vis entourée avec plaisir de tous mes animaux favoris: Leurs caresses me semblaient plus douces que de coutume, je me trouvais dans une disposition si étrange que je sentais mes yeux se remplir de larmes.
Un éclat de rire me fit retourner la tête et toutes mes bêtes s’enfuirent… Florent était près de moi.
«–Que fais-tu donc là, ma petite Franziella? me dit-il d’une voix douce. Tu as une société peu commune pour une jeune fille de ton âge… Sais-tu que tu deviens une charmante personne et que tu préoccupes mes pensées… Allons, ne te trouble pas; donne-moi la main.»
Il la porta à ses lèvres…
«–Tu trembles d’émotion, tu m’aimes aussi, n’est-ce pas, Franziella?.»
Il me dit mille paroles tendres, me confia l’ennui qu’il éprouvait à la cour… lui aussi voulait rentrer en France, relever le manoir de Muraour et m’y ramener.
A cette échappée d’avenir entrevue par mon imagination, à ces enivrants propos d’amour, il se fit en moi une transformation: je me sentis grandir, et une nouvelle ambition devint le but de ma vie.
Pour être digne d’être aimée, je voulus acquérir la science, la vertu, la distinction et je me mis à l’œuvre avec ardeur. A chaque visite de Florent, j’éprouvais des émotions délicieuses, l’air s’embrasait autour de moi et je me sentais heureuse: mille harmonies intérieures résonnaient à mon esprit charmé.
Florent m’aimait alors réellement autant qu’une nature comme la sienne peut aimer: il avait pour moi des attentions délicates qui me ravissaient: il m’apportait tantôt un livre, une fleur, un souvenir de Weimar et moi, jeune paysanne qui n’avais jamais reçu aucune caresse aucun présent pendant que Renée en avait à satiété, moi sevrée au berceau de toute tendresse et qui en sentais en moi des sources intolérables, je recevais ces hommages avec une inexprimable félicité.
Le clairvoyant Hughes devina bien vite mon secret, et chaque fois que l’émotion causée par la venue de Florent décolorait mes traits, il se plaçait devant moi afin d’empêcher la marquise de lire dans mon cœur.
Qui donc m’aurait mieux comprise que lui, étreint également par l’affection de Wilhelmine?
L’amour élevait nos intelligences, vivifiait tous nos sentiments: nous ne pensions qu’à devenir des âmes d’élite par l’instruction, par le caractère, par la vertu.
Oh! qu’il est bien, qu’il est bon de travailler avec ardeur quand un noble but se dresse devant vous.
La Révolution avait effacé toutes les distinctions sociales qui séparaient l’héritier des Muraour de la fille du serf. mais je voulais être une femme supérieure afin que mon mari pût être heureux et s’enorgueillir de moi.
Hughes et moi en vînmes tout naturellement aux confidences:
«–Franziella, me dit-il un jour, il s’est fait en toi une métamorphose qui me remplit d’admiration. Il y a peu de jeunes filles qu’on puisse te comparer aujourd’hui.
«–C’est à vous que je le dois en partie, Hughes, vos premières leçons, vos entretiens ont développé mon cœur et mon intelligence.
»–Tu as raison, ma petite amie, et j’aspire à vivre près de Wilhelmine pour faire passer dans son âme ce qui vibre dans la nôtre, pour lui faire comprendre l’idéal; éveiller en elle les sentiments d’amour qui me consument; toi de même, Franziella. Tu réchaufferas le cœur de mon frère; tu lui inspireras le patriotisme, le dévouement, la passion de l’étude et du travail qui l’ennoblira une seconde fois.
«–Oh! oui, Hughes, je pense à cela bien souvent, et j’ai hâte de me mettre à l’œuvre.»
Illusions naïves, rêves d’enfants généreux, que nous vous avons dû de larmes amères!. Il n’était pas plus au pouvoir de Hughes de donner ma nature impressionnable, ardente, mes facultés intellectuelles à Wilhelmine, que de me gratifier de sa belle figure; comme il n’était pas en moi de douer Florent des vertus de son frère.
L’un construisait sur les glaces du pôle, l’autre sur le sable aride.
A ces mots, Franziella inclina la tête: des larmes remontaient du plus profond de son cœur, elle n’avait plus la force de continuer.
Cyprien était sous le charme depuis le commencement de ce récit: les coudes sur les genoux, la figure entre ses mains, il l’écoutait avidement: c’est que la jeune fille avait tous les dons qui font les grands orateurs, voix sonore et harmonieuse, passion contenue, gestes éloquents… jamais histoire plus attachante n’avait ainsi captivé toute son attention… Mais allait-elle continuer?… Oh! que pourrait-il lui dire pour la supplier de poursuivre.
Le silence se prolongeait; il n’osait plus respirer… Elle se ranima pourtant et regardant le jeune homme:
–Tout cela ne doit guère t’intéresser, je voulais abréger, mais je me suis laissé entraîner malgré moi par la magie de ces chères ressouvenances.
–Mademoiselle, fit Cyprien, je vous en conjure, daignez reprendre votre récit: vous m’avez déjà fait regretter les paroles que m’a inspirées la colère. Je serais trop malheureux de ne pas savoir le reste: en échange, je promets une soumission aveugle à toutes vos volontés.
Franziella sourit tristement, et secrètement flattée de la naïve curiosité de Cyprien, reprit sa narration.
CHAPITRE VIII
LA FUITE
Table des matières
Elle faisait semblant de vivre,
De ses mains est tombé le livre,
Dans lequel elle n’a rien lu.
ALFRED DE MUSSET.
Aimer c’est avoir dans les mains,
Un fil pour toutes les épreuves,
Un flambeau pour tous les chemins,
Une coupe pour tous les fleuves.
VICTOR HUGO.
Wilhelmine Wigmann m’inspirait une antipathie invincible, parce que je sentais qu’à cette jolie créature, il manquait une âme.
Après deux ans de séjour en Suède chez une parente, elle avait revu son père sans plaisir, sa patrie sans émotion, le tombeau de sa mère sans une larme. Comment Hughes avait-il pu perdre, pour cette femme-statue, la liberté de son cœur?
Elle ne pouvait voir un animal près d’elle, sans le brutaliser, et une fois qu’un jeune chien avait sali sa robe, elle le jetait par la fenêtre si je ne l’en avais empêchée. Nous étions en tout, et pour tout aux antipodes.
Un jour que nous dînions chez le docteur, elle nous montra trois rossignols qu’un étudiant épris de sa beauté lui envoyait de Vienne:
«–Comme ils sont malheureux en cage, dis-je touchée de pitié: C’est un double exil.
»–Demain, reprit-elle avec calme, je leur ferai crever les yeux et ils chanteront admirablement.
»–Quelle barbarie, m’écriai-je. Vous n’aurez pas cette cruauté!
»–Pourquoi donc pas?
»–Oh! non, ce n’est pas possible, pauvres petites créatures,» et j’en appelai à Hughes qui demanda grâce pour ces infortunés; mais on se moqua de nous: à quoi sert de supplier des êtres insensibles?
Mon projet fut bientôt formé.
Au moment où tout le monde était au salon occupé à écouter ou à faire de la musique: je me rendis dans la chambre de Wilhelmine et avec un battement de cœur violent j’ouvris la cage et la fenêtre en disant aux prisonniers ailés: «Partez, chers petits oiseaux, allez vers la France dans le Languedoc aimé du soleil. Vous êtes libres et ne serez pas aveugles.»
–Ah! Cyprien, si je m’occupais de législation, comme je sévirais contre la cruauté humaine s’exerçant sur les animaux. Demandez donc de la tendresse aux femmes qui ordonnent froidement de tels supplices.
Cette action devait avoir les plus graves conséquences.
Les animaux, tu le vois, jouent un grand rôle dans ma vie.
Wilhelmine, en s’apercevant de la fuite des rossignols, devina aussitôt que c’était «cette horrible jeune Française» et le docteur en ressentit une si grande indignation qu’il vint l’après-midi du lendemain pour me faire une scène affreuse. Sa perruque en était de travers, son râtelier s’en ébranlait et moi je riais comme une petite folle, et battant des mains, je lui répétais: «Leurs yeux ne seront pas crevés: ils sont loin, bien loin, essayez donc de les rattraper.»
Il osa me menacer, mais Florent intervint et me défendit avec éloquence. Alors, pour se venger, ce vieux monstre alla trouver madame de Muraour et lui révéla que son fils et moi nous nous aimions, et il ajouta, le lâche! qu’il la complimentait sur mon origine illustre.
Ah! certes je n’aurais pas changé ma race pour la sienne, et son dédain des paysans français était aussi bête que ridicule.
En l’écoutant, madame de Muraour pâlit et ne répondit rien, mais, aussitôt qu’il fut parti, Florent et moi fûmes appelés devant elle.
Il me semble la voir encore assise dans un grand fauteuil vêtue de deuil, la tête couverte d’une dentelle noire: les mains croisées, les traits rigides, l’immobilité d’une statue.
Florent mit un genou en terre et lui baisa la main. «Mon fils, dit-elle d’une voix grave et lente, restez ainsi, et dites-moi, au nom de vos illustres ancêtres, s’il est vrai que vous ayez donné votre cœur à mon insu?
»–Que voulez-vous dire, ma mère?
»–Aimez-vous une jeune fille digne de vous?»
Il hésita, mais ayant rencontré mon regard.
«–Oui, ma mère, fit-il doucement: elle a un noble cœur, une grande affection pour moi, une intelligence supérieure.
»–Ce n’est pas ce que je vous demande: Sa famille est-elle l’égale de celle des Muraour et pourrez-vous l’épouser sans une mésalliance?
»–L’épouser? mais nous ne pensions pas au mariage, c’est une affection d’enfant qui a grandi avec nous, que vous comprendrez et pardonnerez, nous y renoncerons si elle vous irrite: Franziella a vécu avec nous en exil comme une égale, et nous avons suivi l’instinct de nos cœurs sans réfléchir aux obstacles insurmontables qui nous séparent.
»–C’est assez, mon fils, relevez-vous et laissez-nous.»
Je restais debout, pâle et tremblante, tout mon sang avait afflué au cœur. Je pressentais ce qu’elle allait me dire! Ses yeux s’arrêtèrent sur moi étincelants de fureur. Elle secoua la tête trois ou quatre fois: quel supplice que l’attente de ses paroles!. Enfin étendant vers moi un bras menaçant.
«–Francille, dit-elle, comment n’as-tu pas craint de lever tes regards audacieux sur mon fils, mon fils aîné, l’héritier des Muraour. As-tu donc oublié le fumier de ton village, toi, misérable enfant de serfs?.»
Je relevai la tête avec orgueil.
«–Il n’y a plus de serfs ni de nobles, madame, il n’y a que des Français, et c’est à vous de regretter le fumier de mon village qui ne se transforme plus en or pour vous enrichir.
» L’amour que j’ai pour votre fils ne s’adressait pas à ses privilèges qui n’existent plus, mais à lui seul. L’héritier des Muraour n’a plus d’héritage puisqu’il n’a plus de paysans qui travaillent pour lui. Qu’êtes-vous devenue, le jour où la Révolution a affranchi ces serfs tant méprisés?.
»–Tu oses me parler ainsi, petite manante, c’est pour me remercier de t’avoir vêtue comme ma fille, admise à ma table… Aurais-je jamais dû oublier la distance et me commettre avec des gens de ton espèce?
»–Mais vous ai-je demandé, moi, de m’amener dans votre château, de me faire partager votre exil? Ne vous ai-je pas consacré ma jeunesse, soignant votre fille, adoucissant vos peines: si c’était pour me méconnaître ainsi, il fallait me laisser dans ma pauvre chaumière.
»–N’avais-je pas tous les droits sur toi et les tiens, et si j’étais encore châtelaine à Muraour, tu payerais cher ton insolence, mais j’y mettrai un frein: tu vas aller te préparer sur l’heure, et, dès ce soir, notre vieil ami l’abbé de Reynal te conduira au couvent de Munich. La discipline monastique t’apprendra qui tu es et qui je suis!.
»–Me mettre au couvent, moi! jamais! jamais!
» – Et qui s’opposera à ma volonté?
»–Moi!
»–Et comment?
»–Je m’enfuirai en France. J’en appellerai à la Convention.»
Elle sourit ironiquement. Les verrous du cloître sont bons et les révolutionnaires sont loin!
»–0madame, prêtez bien l’oreille et vous entendrez la marche des armées de la République, elles ont franchi le Rhin, elles sont à Wurzbourg. Je crois déjà saisir dans l’air le chant sublime de la Marseillaise.»
Elle frémit de colère.
«–Francille, tu es folle, c’est dans une maison de santé qu’il faudrait t’enfermer; mais si la Bavière est la proie de ces affreux républicains, je vais te faire conduire à Vienne dans un monastère.
»–J’y mettrai le feu, car, je vous le dis, madame, je suis Française, je suis une créature libre, il me faut ma liberté à tout prix.
»–Ta liberté, mais tu veux donc mourir de faim?
»–Je préfère la mort à la vie monastique; mais une femme énergique qui aime le travail trouve toujours des ressources.
»–En vérité, à quelle école as-tu pris des idées pareilles?. Je t’estime encore privilégiée d’entrer dans une maison religieuse, de vivre avec de saintes filles dans le calme et l’amour divin, à l’abri de la misère, des peines de la vie, toi, infime paysanne.»
Je croisai mes bras sur la poitrine, et la regardant bien en face.
«–Ainsi, madame de Muraour, vous me croyez sincèrement pétrie d’une autre argile que vous, d’une race inférieure? Mais comparez-moi donc à votre fille Renée, madame, et voyez ce que la nature a fait pour nous deux! Vous n’avez donc jamais pensé que j’ai un cœur, une intelligence, une volonté, et que vous n’avez pas le droit de m’enterrer vivante, de m’empêcher d’être un jour une femme utile, capable de faire ce qui est grand, ce qui est bien, et de me rendre digne de la France et de celui que j’aime.»
Elle se releva, menaçante, les yeux injectés de sang, et, me montrant la porte d’un geste impétueux, elle s’écria avec véhémence:
«–Sors d’ici, impie révolutionnaire, délivre-moi de ta présence. Je vais à l’instant préparer ton départ. J’en fais le serment: tu seras enfermée aux Carmélites pour le restant de tes jours!.
»–Non, non; je jure aussi de reconquérir ma liberté et de lutter pour cela jusqu’à la mort.»
Et je sortis précipitamment afin qu’elle ne vît pas les larmes qui me suffoquaient, et pour reprendre possession de moi-même.
Mon sang courait dans mes veines comme de la lave brûlante: toutes mes passions surexcitées bouillonnaient: véritable éruption intérieure.
Je m’enfermai dans ma chambre et me mis à l’arpenter à grands pas comme un fauve emprisonné, secouant mes cheveux défaits comme une crinière, dans un état d’effervescence, indescriptible… Vivre au couvent! Moi, me faire religieuse!! Comment échapper à cette tyrannie?…
Du tumulte de mes idées surgit pourtant une inspiration, et comme dans les natures énergiques il n’y a qu’un pas de la résolution à son accomplissement. je réunis à la hâte tout ce que j’avais de précieux, c’était un bien petit trésor, puis ayant entendu sortir madame de Muraour… j’entrai dans la chambre de Renée, alitée depuis deux jours et fatiguée par une forte fièvre, elle sommeillait… Je l’embrassai au front en murmurant un adieu, et prenant la porte dérobée du jardin, je m’enfuis comme une coupable sans oser regarder derrière moi.
… Il était six heures du soir. C’était le11prairial, an IV: je venais d’avoir quinze ans. Quel anniversaire!
En traversant les rues d’Iéna, je m’appliquai à me donner une allure tranquille afin de ne pas attirer l’attention, et je me rendis dans un lieu sauvage, non loin du château de Kirschberg, près d’une cabane abandonnée où je pourrais me réfugier pour la nuit; et lorsque je me serais calmée, tracer un plan praticable pour regagner la France.
La vue des ruines aimées raviva toutes mes angoisses. Que d’heures délicieuses j’avais passées là à lire mille chefs-d’œuvre, à écouter les tendres discours de Florent, à causer avec Hughes… à rêver des joies enivrantes et impossibles…
Je m’assis tristement sur une pierre, et me mis à réfléchir sur ce qui venait de se passer… Mes oiseaux favoris dormaient déjà; quelques bêtes errantes vinrent seules se coucher à mes pieds. et pour la première fois elles me trouvèrent insensible à leurs caresses.
Je pensai d’abord à Florent… Avec quelle faiblesse il avait avoué son amour… Il n’avait jamais songé à me faire sa femme!… Mon front se colora de honte. Son amour était donc une insulte?… Ce n’était pas ainsi que son frère aimait Wilhelmine, que je l’aimais, moi, capable de braver pour lui toutes les tortures humaines.
Le souvenir de ses paroles me causa un malaise douloureux.
Et madame de Muraour qui voulait m’enfermer au couvent, avec mes passions ardentes, mon patriotisme, mes aspirations infinies vers le progrès, vers la liberté, et me traiter comme une vestale sous la République française, m’ensevelir pleine de vie dans un monastère allemand! Si on y réussissait, ce serait pour moi une Bastille, et j’essaierais de leur montrer que j’étais une vraie Française de1789.
Mais il me fallait leur échapper et prendre le chemin de la France… Ce nom harmonieux me semblait si doux que je me surpris le prononçant tout haut… Revoir la France, le Languedoc, ce pays du soleil et de l’oranger… Je retrouverais ma famille.
Qu’étaient-ils devenus pendant ces années terribles: 1792, 1793, 1794?... Mon père! ma mère! mes frères! mes sœurs1L’infortune me rappelait ceux que je n’aurais jamais dû oublier, mais que j’avais si peu connus.
Un impétueux désir de les retrouver s’empara de moi. Comment devais-je m’y prendre pour franchir l’énorme distance qui nous séparait?… J’irais chez des paysans du voisinage qui m’aimaient, qui me parlaient sans cesse de leur reconnaissance, j’échangerais mes vêtements contre les leurs; je leur demanderais ma route et j’irais à pied, mangeant du pain sec, buvant de l’eau pour ménager mes modestes ressources… Quelques pièces d’or… Seule sur les grandes routes à quinze ans; il est vrai que j’avais l’air d’en avoir vingt, mais qu’importait. Je frissonnais d’un vague effroi.
Tout à coup j’entends des pas crier sur le sable. Un froid mortel me saisit. Est-ce madame de Muraour qui envoie à ma recherche?… Non, elle n’a pas encore eu le temps de s’apercevoir de ma fuite. C’est peut-être Florent qui, inquiet de mon absence, vient vers moi guidé par son amour, et comprimant le battement de mon cœur, je penche la tête.
Ce sont des ouvriers saxons qui passent tranquillement à quelque distance, la pipe à la bouche. Quelle angoisse! Comme je me sentais seule au monde!
Les ombres du crépuscule ajoutaient encore aux tristesses de mon âme et des larmes amères coulaient en abondance de mes yeux fatigués.
Cent projets plus impraticables, plus absurdes, plus insensés les uns que les autres se heurtaient dans mon cerveau brûlant, quand mon nom prononcé à demi-voix me fit tressaillir:
«–Franziella!!»
Était-ce Florent?
Le vieux Titan s’élançait vers moi criant et pleurant de joie; je me relevai frémissante et me trouvai en face de Hughes qui me prit les mains et les serra avec émotion.
Il avait appris ce qui s’était passé, m’avait vainement cherchée et avait demandé à l’instinct de Titan de me retrouver.
«–Ma chère Franziella, combien je suis heureux de te revoir!»
Sans pouvoir lui répondre, j’éclatai en sanglots.
«–Calme-toi, ma fille, remets-toi, aie confiance en mon amitié, je suis prêt à faire tout ce qui dépend de moi pour adoucir ton chagrin, pour apaiser ma mère et te faire reprendre ta place à notre foyer… Nous allons rentrer à la maison sans qu’elle te voie et demain, quand sa colère sera calmée, nous essayerons de la fléchir.
»–Non, non, Hughes; je ne mettrai plus le pied dans votre demeure, vous proposez de tenter l’impossible. Madame de Muraour m’enverrait au couvent sans pitié, m’accablerait de son injuste mépris, et je ne veux ni subir d’insulte ni m’humilier devant personne; plutôt que de devenir religieuse, je me précipiterais dans la Saale… Qu’est-ce que la mort à côté de ce long supplice du cloître pour une âme de feu comme la mienne?»
Hughes n’insista pas. Il me connaissait trop pour ne pas savoir que c’était inutile.
Il s’assit sur une pierre, s’adossa à la cabane, et me demanda ce qui s’était passé entre sa mère et moi. Pendant que je parlais, il caressait le vieux Titan assis devant lui la tête appuyée sur ses genoux. La lune s’était levée et jetait ses lueurs mélancoliques sur la solitude qui nous entourait.
Lorsque j’eus achevé:
«–OFranziella! s’écria-t-il, ne pouvais-tu pas répondre que tu n’as aucune vocation religieuse, qu’on ne doit offrir au Seigneur que des victimes volontaires et non prononcer de ces paroles irréparables…- A l’avenir, maîtrise l’impétuosité de ton caractère, tu aurais trop à en souffrir… Le mal est accompli, ne récriminons pas… mais ta situation est plus grave que je ne le pensais. Nous allons aller chez le docteur Wigmann lui demander l’hospitalité pour cette nuit; Wilhelmine ne te refusera pas.
»–Oh! non! je les hais trop, ces êtres sans cœur, ces bourreaux de rossignols: le père m’a dénoncée, la fille me rendrait à votre mère.
»–Le malheur te rend injuste, Franziella. Que veux-tu donc faire?
»–Rentrer en France.
»–C’est impossible pour une jeune fille comme toi! Nous sommes si loin de cette chère patrie, et que d’obstacles! Avant deux jours, tu serais plus qu’insultée, tuée peut-être.
»–J’irai chez les paysans offrir mes services, et de ferme en ferme je gagnerai la frontière.
»–J’ai un meilleur plan à te proposer, Franziella… Le poète Schiller me parlait hier d’une princesse russe qui cherche une institutrice pour ses petites filles. Je vais aller ce soir même te proposer; mais où passeras-tu la nuit?
»–Chez la mère Christian, ici près, et si vous réussissez, Hughes, je vous devrai plus que la vie: devenir indépendante par mon travail! Soyez béni pour cette heureuse inspiration.»
Une ardente reconnaissance me fit comprendre pour la première fois quel bien inestimable est l’amitié.
–Tu as vu Hughes, ce matin, il est venu comme autrefois parce qu’il me savait en proie à la douleur… Et ne sois pas surpris, si je me suis indignée de te voir méconnaître cette pure, cette sainte affection qui a toujours su adoucir toutes les amertumes de ma vie.
CHAPITRE IX
EN RUSSIE
Table des matières
Celui qui a des esclaves s’accoutume insensiblement à manquer à toutes les vertus morales; il devient fier, prompt, dur, colère, voluptueux et cruel.
MONTESQUIEU.
Mon cher prince, ne vous plaignez pas de ce que les Russes n’ont pas le désir de s’instruire: Si j’institue des écoles, ce n’est pas pour nous, c’est pour l’Europe où il faut maintenir notre rang dans l’opinion. Mais du jour où nos paysans voudraient s’éclairer, ni vous ni moi ne resterions à nos places.
(Catherine Il au gouverneur de Moscou.)
Le poète Schiller venait quelquefois chez madame de Muraour; il aimait Hughes tendrement et le regardait comme un de ses meilleurs élèves; un des plus intelligents surtout: il me témoignait aussi de l’amitié et souriait de mon admiration pour son génie. Sa Cloche est la première œuvre allemande que j’aie apprise par cœur, c’est un pur chef-d’œuvre.
Lorsque Hughes alla lui conter mon infortune, il s’émut: «Cette jeune fille au couvent; ce serait un meurtre, dit-il. Amenez-la-moi demain à deux heures; nous la présenterons à la princesse Naritzoff, et rien que pour m’être agréable, elle la prendra». En effet, une protégée de Schiller, n’avait pas de refus à craindre, et mon titre de Française était une recommandation de plus.
Le surlendemain, nous nous mettions en route pour la Russie. Hélas! comme je m’éloignais de la France, mais désormais j’étais un être libre, gagnant ma vie par le travail, ce qui m’ennoblissait à mes propres yeux.
Madame de Muraour jeta feu et flamme en apprenant mon départ, elle me fit chercher activement dans Iéna, mais grâce à Hughes, ses tentatives échouèrent; elle ne parlait de rien moins que de me conduire elle-même au couvent; lorsqu’une violente attaque de Renée laissa le temps à sa colère de se refroidir et lui fit regretter mon absence, mon dévouement infatigable.
Loin de l’avouer, elle défendit sévèrement de prononcer mon nom: les plaintes de Titan qui gémissait sur le seuil de ma chambre vide lui etaient odieuses; elle eût voulu effacer partout mon souvenir.
Florent m’écrivit de Weimar une lettre passionnée où il expliquait sa lâche conduite par ce qu’il appelait son désintéressement, et il me jurait une affection et une fidélité à toute épreuve.
Je le crus. L’amour est comme la foi, sourd et aveugle, il obscurcit le jugement et selon l’objet aimé, agrandit ou amoindrit l’âme.
Notre voyage fut une course vertigineuse; car le prince Naritzoff avait reçu l’ordre de se présenter à la cour, et il jetait l’or à pleines mains pour stimuler le zèle des maîtres de poste et des conducteurs allemands… Il usait aussi du bâton à ma profonde horreur; mais les relais se succédaient rapidement et à la fin de thermidor nous étions à Saint-Pétersbourg dans un palais splendide, servis par une meute de domestiques-serfs, avec un luxe oriental
Être née non loin de la mer Méditerranée et habiter les bords de la Néva; être fille d’un pays qui fondait la liberté, qui promulguait les droits de l’homme et vivre chez le peuple le plus esclave du monde où le tzar est pape, roi et Dieu, où le servage est dans toute sa plénitude, où quarante millions d’hommes ne sont rien (les femmes ne sont pas même comptées dans les recensements), et un seul est tout; et par une curieuse anomalie à cette époque: cet autocrate était une femme. Et quelle femme! Catherine II… souveraine qui unissait les vices de Louis XV à l’habileté de Charles-Quint.
Pour régner, elle avait fait étrangler son mari, et pour servir sa politique partagé la Pologne, après l’avoir inondée de sang. Plus d’un million d’hommes avaient péri dans ses guerres continuelles de la mer Noire à la Baltique.
Son règne fit cent fois plus de victimes que notre Terreur d’affreuse mémoire; mais dans les monarchies on n’y regarde pas, et cette infortunée Pologne a perdu plus de sang pour succomber que la France pour repousser l’étranger avec son indomptable énergie.
Une vie nouvelle commença pour moi dans cette maison princière, mes jeunes élèves me prirent bientôt en affection, et leurs progrès furent rapides… Nous sortions chaque jour afin de nous distraire: il y a dans les palais une atmosphère d’ennui que rien ne peut jamais éclaircir.
Saint-Pétersbourg est une copie des plus belles villes du monde; mais c’est le génie des étrangers qui y a laissé son empreinte. Chez les peuples esclaves, les grands hommes sont rares: il faut le soleil de la liberté pour développer l’intelligence humaine.
La Néva est large et magnifique, les rues appelées «perspectives»» sont à perte de vue; les églises grecques d’une richesse incomparable… Pourtant rien ne me captivait, j’avais toujours froid et le vent qui y souffle sans relâche me donnait de terribles accès de nostalgie.
–Sais-tu ce que c’est que la nostalgie, Cyprien? Dieu te garde de jamais en subir les atteintes. C’est un regret déchirant de la patrie perdue qui vous consume, un dégoût profond de tout ce qui vous entoure, une soif inassouvie de l’âme; un ardent désir de revoir un ciel; un horizon qui hante sans cesse l’esprit fatigué, d’entendre la langue maternelle, de respirer une autre atmosphère. C’est enfin une amertume du cœur qui rend les plus chers souvenirs douloureux et que rien ne peut calmer.
Les Russes sont hospitaliers, ils aiment la France; chacun se montrait bon pour moi; il est vrai que mes idées étonnaient et amusaient beaucoup mes hôtes; j’étais, selon les paroles du prince Naritzoff, un curieux et poétique échantillon de la Révolution française. C’est que je défendais mon pays de toutes mes forces, essayant de le faire aimer.
Il m’a toujours semblé que le Français sur une terre étrangère doit se regarder comme un ambassadeur… Par ses nobles actions, par la dignité de son caractère, par ses paroles sensées il doit servir la gloire de sa terre natale; combien d’étrangers ne jugent un pays que par les indigènes qu’ils ont connus.
Un frère de la princesse, le comte Fédor, depuis mon arrivée, me témoignait une tendre sollicitude. Il avait les plus grandes prévenances, de touchantes attentions, et chaque jour, sous le plus petit prétexte, il venait embrasser ses nièces pour causer avec moi:
«–Jamais notre oncle ne nous a tant gâtées, disaient les enfants terribles.»
Mais ma candeur et ma nature droite m’empêchaient de deviner ses desseins déshonnêtes, j’étais d’ailleurs trop indifférente à tout ce qui m’environnait pour me préoccuper de son assiduité et de ses hommages.
Un an s’était écoulé, un an, on pourrait presque le supprimer de mon existence; j’avais végété: rien de plus.
Un soir, le prince et la princesse Naritzoff étaient à la cour, je fis coucher les enfants de bonne heure et me mis à relire pour la dixième fois une lettre de Hughes reçue le matin, et qui m’intéressait vivement. Il m’annonçait ses fiançailles avec Wilhelmine, il se croyait à la veille d’un bonheur infini et parfait.
Son frère pensait à quitter la cour de Weimar pour celle de Vienne. Madame de Muraour et Renée étaient très souffrantes et mon Titan était mort. Je donnai quelques larmes à cet ami d’enfance, à cette cause inconsciente du changement de ma destinée.
Hughes m’engageait à venir à Berlin dans le pensionnat de mademoiselle Wigmann, qui désirait une maîtresse de français.
Berlin ne m’attirait pas, au contraire, mes économies s’augmentaient chaque mois, encore un an et elles me permettraient de revoir la France, de retrouver ma famille. La pensée de revenir vers eux, de connaître leur sort, réveillée le soir de ma fuite, ne me quittait plus et ce noble but me donnait du courage.
L’amour de Florent n’était plus qu’un mythe depuis que j’avais sondé l’abîme qui nous séparait, et son souvenir s’affaiblissait de plus en plus.
La neige avait commencé à tomber en vendémiaire; ce long et froid hiver m’avait donné souvent la fièvre et je ne rêvais que le ciel bleu et le doux climat du Languedoc.
Nous étions au mois de pluviôse, je ne demandais pas à combien de degrés était descendu le thermomètre, mon cœur se croyait dans une prison de glaces.
Au moment de replier ma lettre, je me sentis prendre, serrer et embrasser la main. C’était le comte Fédor, qui, me sachant seule, venait enfin tenter la grande épreuve, il épiait cette occasion depuis longtemps.
«–Chère enfant, me dit-il de cette voix mielleuse qui m’est aussi désagréable que le contact d’un reptile… vous me paraissez bien pâle, bien maigrie, bien triste, confiez-moi ce qui vous fait souffrir?
»–Une seule chose, monsieur le comte, être si loin de la France.
»–Non, mademoiselle Franziella, ce n’est pas ce motif, mais vous pouvez avoir confiance en moi, car je lis clairement dans votre cœur; ce qui vous afflige, c’est de vous trouver sans tuteur, sans appui dans une maison étrangère et d’être obligée de lutter contre les tentations.
»–Les tentations! m’écriai-je, ô ciel! et lesquelles? Est-ce votre climat, votre pays, vos mœurs, votre asservissement qui pourraient m’en donner… Rien ne peut me tenter en dehors de ma patrie.
»–Mais cependant, si je vous offrais ma protection.
»–Et pourquoi faire? je n’en ai nul besoin.
»–A votre âge les dangers sont si grands.
»–De quels dangers parlez-vous? je n’en connais aucun, et s’il s’en présentait, je saurais bien m’en garantir, la femme la mieux protégée est celle qui se protège elle-même.
»–Vous allez au moins me faire le plaisir d’accepter cette parure; voyez, ce sont d’admirables pierres précieuses qui ajouteront à vos attraits.
»–Merci, monsieur, je ne tiens nullement à vos bijoux et vous n’avez pas le droit de m’en offrir.
»–Mais, je veux faire votre fortune.
»–Comment cela?» fis-je naïvement.
Il sourit et voulut reprendre ma main que je retirai aussitôt.
«–J’ai fait préparer pour vous, continua-t-il, un petit palais de fée, vous aurez à vos ordres chevaux, voitures, serviteurs: tous vos moindres souhaits seront accomplis; en échange, vous ne me permettrez qu’un peu d’amour!.»
J’avais enfin compris. Je me relevai pâle d’indignation, et le repoussant d’un geste plein de mépris:
«–Pas un mot de plus, monsieur, je ne suis pas à vendre. L’or de toutes les Russies ne me ferait jamais commettre une bassesse, et je vous trouve lâche d’outrager une jeune fille comme moi.»
Il voulut menacer, ce fut bien autre chose; alors il se fit suppliant, avoir une maîtresse française flattait son orgueil au point de devenir une monomanie: mon refus le désespérait: il se jeta à mes genoux et m’offrit sa fortune et son nom.
«–Devenez alors ma femme, conjurait-il, je braverai tout pour vous obtenir.
»–Relevez-vous monsieur, cette humiliation est inutile comme le reste: Je veux rester Française1
»–Ah! l’extraordinaire, l’insolente, la sublime nation… s’écria-t-il… mais je reprendrai la lutte, et rien ne me coûtera pour vaincre votre résistance.
»–Retirez-vous, monsieur, mon honneur est au-dessus de vos atteintes!.»
–Comme c’est beau, s’écria Cyprien qui avait écouté palpitant.
–Beau, fit-elle, quel mérite trouves-tu à une femme qui se défend contre la plus sanglante de toutes les injures. Proposer à une créature intelligente et libre de l’acheter. De quelle boue sont donc formées celles qui y répondent?.
Le lendemain, j’allai trouver la princesse Naritzoff, pour lui raconter la conduite de son frère.
C’était une femme nerveuse, irritable et capricieuse à l’excès, très difficile à vivre, malade imaginaire; se plaignant sans cesse, ne s’occupant que de son corps, car son esprit superficiel ne s’arrêtait à rien.
Le manque de vie intellectuelle fait un vide que les fêtes ne peuvent combler, pour ces femmes fatigués d’elles-mêmes, de la vie désœuvrée de l’aristocratie.
Elle m’écouta d’abord avec distraction, puis partit d’un grand éclat de rire:
«–Vous l’avez pris de bien haut pour une citoyenne française; où l’honneur va-t-il se nicher maintenant?
»–Heureusement, dans les classes inférieures, madame; il a si peu de valeur dans les cours souveraines.
»–Qui êtes-vous pour me parler ainsi?
»–Une fille de paysans, madame, je suis de cette race énergique qui donnait Jeanne d’Arc à la France, pour la sauver quand la reine Isabeau l’avait vendue à l’Angleterre.–Je suis Française!
»–je vous conseille de vous enorgueillir de cette nation qui a tué son roi.
»–Votre empereur Pierre III n’a pas eu besoin de tout un peuple, d’une Convention, d’un jugement, la volonté de Catherine II a suffi!
»–Osez-vous, ici, évoquer ce souvenir? fit-elle en frissonnant; vous miserable paysanne, qui vous montrez fière au point de ne daigner suivre aucun de nos usages et de refuser de nous baiser la main à nous autres seigneurs.
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